Pari de Pascal, pari de survie – 2

Yan Barcelo, 12 juin 2011

Certains ont objecté au pari de Pascal en soutenant qu’il s’agit d’un « pari d’hypocrites ». On croit en Dieu non pas par conviction spirituelle, mais pour se donner une assurance « au cas où… ». « Si Dieu existe, pourquoi ne préférerait-il pas une foi sincère et désintéressée, voire pas de foi du tout, plutôt qu’une foi intéressée, demande l’auteur anonyme du site athéisme.fr. Dans ce cas, poursuit-il, celui qui suit le pari de Pascal pourrait tout perdre, et la vie terrestre et la béatitude. »

Une telle objection est habile et n’est pas sans intérêt, même si elle origine d’une intelligence quelque peu adolescente des choses spirituelles, comme de toutes les choses humaines, d’ailleurs. Le pari de Pascal opère-t-il comme l’achat d’une assurance tous risques face à Dieu ? Chez certains, peut-être. Plusieurs sont pusillanimes et approximatifs autant dans leurs choix spirituels que dans leurs choix de vêtements. Ce n’était certainement pas le cas de Pascal, un être vaste et entier si jamais il en fut.

Mais même chez cet être si distingué et distinctif, on peut très bien croire qu’il n’était pas sans appréhension face à l’infini de Dieu, d’une part, et d’autre part face à son sens aigu d’une nature humaine carencée et éminemment faillible. Il y toute une part invisible que le pari de Pascal ne nous dit pas de Pascal. Certes, d’un côté, il était engagé passionnément dans une quête de la béatitude éternelle, mais c’est parce que, d’autre part, il était sans doute profondément déçu des poursuites et passions de ce monde qui n’apportent aucune réponse satisfaisante et durable à notre appétit d’absolu. Pas de pusillanimité ici, seulement un engagement entier dans la quête d’un absolu qui, on l’espère, ne peut nous décevoir.

Y aurait-il une part de pusillanimité dans le choix de Pascal ? Peut-être, et puis après. Ne serait-ce pas demander à Pascal un niveau de certitude qui n’est donné qu’aux être très forts, ou très fanatiques. D’ailleurs, n’importe quel athée sera forcé de reconnaître, s’il a un minimum d’honnêteté intellectuelle, que toute transgression à son code « librement choisi » pourrait susciter chez lui des mouvements d’appréhension et d’angoisse intérieure. Ne dit-on pas, avec justesse, que « la crainte est le début de la sagesse » ?

Mais si le pari de Pascal prête le flanc à l’objection d’hypocrisie, il en va autrement du pari reformulé que je mets de l’avant, qu’on pourrait appeler le « pari de la survie ». Car ce pari s’ancre dans une part beaucoup plus accessible de la réalité humaine, la part de conscience morale. Nous n’avons pas nécessairement un organe de Dieu, mais nous avons certainement un organe de la morale. Et à cet organe se pose nombre de problèmes.

D’abord, celui de la transgression du code éthique. Car on peut bien sûr avoir un code d’éthique convenu d’avance et relativement élastique, mais qu’advient-il quand une transgression nous amène au-delà de ses frontières, aussi élastiques soient-elles ? Qu’advient-il quand on passe de la faute éthique, somme toute bénigne, à la transgression immorale pure et simple ? Qu’advient-il quand un Dominique Strauss-Kahn, par exemple, se paye une transgression de trop et agresse sexuellement une petite employée dans une chambre d’hôtel. A-t-il des regrets ? Et comment ! Son geste lui fait perdre son poste à la tête d’une des organisations internationales les plus puissantes et compromet sérieusement sa candidature à la présidence de la France. Mais les regrets n’ont rien à voir avec l’éthique ou la morale. La question est de savoir si Strauss-Kahn a des remords, si son geste lui répugne à lui-même.

Supposons que ce serait le cas – ce dont Stauss-Kahn ne donne aucun signe. D’où vient ce remords ? Est-il simplement une réaction morbide à un conditionnement arbitraire – où est-il une réaction saine à un code moral inhérent à la nature humaine ? Si on croit, comme le font sans doute nombre d’athées et agnostiques, que le code moral humain est intégré à ce que nous sommes, et non pas greffé par conditionnement, alors surgit la question très légitime : d’où vient ce code ? Est-il seulement « humain » ? Mais si nous ne l’avons pas fabriqué, alors d’où vient-il ?

Un geste comme celui de Strauss-Kahn soulève une autre question tout aussi fondamentale : celle de la justice. Si le geste répréhensible d’un Strauss-Kahn n’avait jamais été rapporté à la justice humaine, alors y a-t-il raison de croire à quelle que justice que ce soit ? Combien de violeurs ne sont jamais saisis par la justice ? Combien d’ablations et de violences ne sont-elles menées à l’endroit de victimes abasourdies dans une intention parfaitement malveillante de médisance, et pourtant ne sont jamais révélées à la lumière du jour ? Et combien de pauvres bougres voient leurs vies brisées et ruinées par l’exploitation débridée de quelques oligarques impénitents ? Ces méfaits, ces crimes – et ils sont légion – ne surgissent jamais à la lumière de la justice humaine et demeurent impunis. On sait combien la justice humaine est limitée, quand elle n’est pas tout simplement corrompue. N’y a-t-il donc aucune justice ? Aucune ?

De deux choses l’une : ou on fait l’hypothèse qu’il n’y en a pas, à la rigueur qu’il y en aura peut-être une dans un futur totalement indéterminé et indéfiniment repoussé quand l’humanité accédera au grand jour de la parfaite démocratie (une utopie exigeant un acte de foi aussi débridé que n’importe quelle quête de Dieu) ; ou on fait l’hypothèse qu’il y en a une, mais qu’elle est d’ordre « cosmique », ou « karmique » ou « divin », qu’elle fonctionne secrètement dans le cours même de cette vie, mais qu’elle opère aussi au-delà du cours de cette vie, dans une… après-vie.

3 pensées sur “Pari de Pascal, pari de survie – 2

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    12 juin 2011 à 7 07 11 06116
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    « quand l’humanité accédera au grand jour de la parfaite démocratie (une utopie exigeant un acte de foi aussi débridé que n’importe quelle quête de Dieu)  »

    😀

    Une chose est certaine: si jamais cette démocratie s’installe un jour, ce sera l’homme qui l’aura installée; et comme on sait que l’homme existe, on sait qu’il y a une chance réelle.

    Pour Dieu, s’il n’existe pas, rien de ce que l’homme pourra faire ne le créera.

    Pour le reste, on verra bien.

    Amicalement

    Élie l’Artiste

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    12 juin 2011 à 17 05 32 06326
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    Méprise temporelle. Si Dieu est, vous et moi en saurons quelque chose bien avant que n’advienne la parfaite démocratie. Et les chances que nous fassions cette découverte sont probablement aussi grandes que l’avènement démocratique.

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      12 juin 2011 à 21 09 14 06146
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      Je ne soulevais pas une question de calendrier.
      🙂

      Je faisais simplement remarquer que nous savions que l’homme existait et que, de ce fait, la possibilité d’une vraie démocratie était plus envisageable que la « création » de quoi que ce soit par quelqu’un qu’on ne savait pas s’il existait ou non.

      Raisonnement objectif s’il en est.

      Amicalement

      Elie l’Artiste

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