Le pari des vertus

YAN BARCELO

Je demandais à la fin de ma chronique de la semaine dernière : « N’avons-nous pas taillé au siècle des Lumières le roc fondateur des certitudes humanistes sur lequel nos sociétés contemporaines pourraient s’ériger en toute confiance. La raison humaniste n’allait-elle pas garantir la prospérité de sociétés où chacun pourrait s’épanouir, préservé dans l’intégrité de ses droits et l’assurance de maintenir sa dignité économique.

Alors pourquoi ces « acquis » semblent-ils de plus en plus menacés ? Pourquoi les conquêtes des Lumières semblent-elles en recul sur tant de fronts ?

Les hypothèses susceptibles de donner réponse à ces questions pourraient être nombreuses. Je vais y aller de l’explication qui me semble la plus plausible. Nous avons cru pouvoir extraire les plus belles fleurs philosophiques issues de l’humanisme des Lumières et les isoler de la terre fondatrice chrétienne qui leur a permis d’éclore. Nous avons cru pouvoir simplement laïciser un héritage essentiellement religieux, articulé en relation à l’infini, et le faire vivre hors de ce creuset nourricier.

Ce faisant, nous avons aboli nombre de valeurs issues de cet héritage chrétien ; mais plus grave encore, nous avons aboli les vertus issues de cet héritage qui avaient permis à l’arbre de la démocratie et de la prospérité économique de croître. Pour que le débat équilibré de la démocratie soit préservé, nous avions besoin de circonspection, de prudence et surtout d’un goût de la vérité au service du bien commun. Pour développer l’immense prospérité dont nous avons bénéficié, nous avons dû compter sur l’épargne, l’effort soutenu, le goût du travail bien fait et durable. Pour consolider les vastes réseaux d’éducation que nous avons mis en place, nous avons dû compter sur le sens de l’éducation en tant que vocation, sur la culture systématique de la beauté, sur l’entretien d’une saine humilité quant à notre ignorance face à l’infini de la connaissance. Pour tisser un solide filet d’entraide sociale, nous avons dû miser sur les vertus d’entraide et de charité.

Par ailleurs, en même temps que nous mettions de l’avant ces vertus, il nous fallait tenir en respect de nombreux vices susceptibles de miner l’intégrité du tissu social. C’est ainsi que nous entretenions de la méfiance face à l’usure et à l’endettement, face à l’intempérance, à la convoitise débridée, à l’orgueil, à la prétention, au narcissisme.

Ces vertus avaient toutes un point commun où elle puisaient leur force : elles étaient fondées dans la longue durée et l’endurance. Elles encourageaient les personnes à faire preuve de retenue, à tempérer leurs désirs, à cultiver la modestie, le sens des réalités, la persévérance et le goût de l’effort. Pourquoi ? Parce que ces vertus s’inscrivaient dans une vaste matrice cosmique, fournie par la religion, où elle trouvait sa récompense déjà en cette vie et dans une après-vie. Être vertueux avait un sens. Éviter le mensonge et la médisance en valorisant la vérité avait un sens. Miser sur l’effort, la persévérance et l’amour du travail bien fait avait un sens. Calmer les pulsions qui incitent à toujours prendre les raccourcis, faire œuvre de patience, être capable de différer la gratification, mater la bête impulsive et égoïste en soi pour faire advenir l’humain raisonnable et juste, tout cela avait un sens. Ce sens, il était inscrit dans un vaste firmament métaphysique, accroché à la figure de Dieu comme point ultime de justification et d’accomplissement. Et cette toile de fond, horizon de l’espérance humaine, nous disait qu’on avait raison de « prendre sur soi » pour ériger une meilleure Terre et préparer sa place au ciel.

Mais on a enlevé le ciel, on a aboli l’horizon métaphysique et on a tué Dieu. Du coup, toutes les vertus d’endurance nécessaires à la constitution d’une société démocratique et égalitaire – le rêve chrétien en somme – ont été déracinées. Ce déracinement, aujourd’hui, saute aux yeux. On ne cesse d’hypothéquer l’avenir pour se payer toutes les gratifications dans l’immédiateté présente. On encourage la réalisation instantanée de tous les désirs les plus impulsifs, et pour s’assurer qu’on ne sera pas en panne de désirs, on exalte la particule du moi-moi le plus superficiel, le plus narcissique et l plus factice, susceptible de multiplier les désirs à l’infini. Et pour alimenter cette insatiable poursuite dans la sphère économique, on a mis en place des régimes éducatifs où les vertus d’endurance, évidemment, ont là aussi été rayées. Le labeur patient, parfois même souffrant, de l’apprentissage a été remplacé par des processus pseudo-ludiques axés sur la facilité et la récompense immédiate.

Et bien sûr, dans toutes les sphères, le principe de responsabilité a été miné et dépravé. Nous avons toujours de bonnes excuses pour ne pas faire ce qu’il est notre devoir de faire : le « système », l’héritage de l’enfance, les pulsions de l’irrationnel, etc.

Or, deux générations d’enfants ont été formées déjà à l’impératif de la gratification instantanée ; ils sont les citoyens du nouvel ordre de la force qui lentement et inexorablement se met en place. Comme je le disais plus haut, là où prime cet impératif, les mécanismes propres à la force trouvent une justification croissante et inexorable. Tous les participants dans ce régime, engagés dans la jungle où survit le plus fort, en viendront à valoriser tous les moyens par laquelle la force permet la gratification du désir, que ce soit par la domination financière, par la séduction et le mensonge du marketing et de la propagande, par la brutalité du crime.

Ce lent engloutissement dans les idéologies de la force est-il inévitable ? Non. Il est toutefois de plus en plus apparent et inexorable. Une seule chose, à mon sens, pourra l’enrayer : notre retour à l’héritage chrétien qui tient essentiellement aux Évangiles et aux paroles du Christ. C’est là qu’ont été formulées les grandes vérités fondatrices qui, pour la première et la seule fois dans l’histoire humaine, ont fait obstacle à l’idéologie de la force. C’est seulement en reprenant ce chemin, je crois, que nous pourrons résister.

Certains vont voir dans mes propos une tentative de rétablir la domination de l’Église et l’époque de résignation des temps chrétiens passés où le faible ployait en silence sous la botte des puissants. Il est vrai que l’Église a longtemps été la complice de cette idéologie criminelle par laquelle elle prenait le parti anti-évangélique de la force. Mais en même temps, elle a aussi été la préservatrice du message évangélique et c’est à ce message qu’il faut retourner, que ce soit avec une Église qui retrouve le sens de la subversion évangélique, ou sans elle.

Yan Barcelo

2 pensées sur “Le pari des vertus

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    10 juillet 2011 à 3 03 07 07077
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    Merci pour cet article. Pour l’appuyer, voici une vidéo que j’ai mise en ligne dernièrement sur :
    http://horsdutemps.info/la_vie.htm .

    La quête de sens – la vie, selon plusieurs penseurs

    Bernard-Henri Lévi – philosophe : Pour comprendre l’époque où nous sommes et où nous entrons à nouveau, je crois qu’il faut faire la théologie. Au moins autant que de la politique. Faut faire l’histoire des religions.

    Françoise Dolto – psychanaliste : L’évangile c’est la base de notre culture. On ne peut pas se promener dans un musée si on ne sait pas l’ancien et le nouveau testament. On comprend rien à toutes ces images. Est-ce une imagerie seulement? Non, puisque ça a permi à tant de gens de vivre et fait s’entretuer tant de personnes.

    Frédéric Lenoir – Historien des religions : Si on regarde les valeurs évangéliques, ce sont les valeurs d’égalité de tout être humain, ce sont les valeurs de liberté individuelle, ce sont les valeurs de fraternité, de respect et d’amour du prochain, de justice sociale, et on voit que ces valeurs-là ce sont celle de la modernité.

    Yves Bussière – Peintre : Qu’est-ce que Dieu? Dieu c’est ce qui se passe entre moué pis toué. C,est ça Dieu. C’est ni toué c’est ni moué, c’est juste ce qui se passe entre moué pis toué.

    Julos Beaucarne – chanteur : L’édéal c’est d’arriver à être soi tout le temps. Mais soi pas dans un sens individualiste. être soi pour moi c’est être branché sur l’univers finalement, aussi bien les êtres humains que tout le vivant que tout ce qui existe dans les astres. Mon terroir c’est les galaxie!

    Thierry Janssen – médecin psychothérapeute : Il vaut mieux donner un sens à la vie que de croire que le sens va nous être donné.

    Albert Jacquart – scientifique : un être humain c’est un morceau d’univers qui est capable de penser que demain existera.

    Wajdi Mouawad – metteur en scène : je trouve ça d’une beauté hallucinante d’expliquer la vie par un… d’expliquer le rapport entre les gens qui est un rapport envers l’absolu.

    Jacques Languirand – écrivain : Bla bla…

    Christian Bobin – écrivain : La foi c’est tout simplement toucher, par moment, le plus brûlant de cette vie.

    Père Philippe Maillard – dominicain : faut rester des êtres de désir… des veilleurs, tu vois, des veilleurs. Et alors il peut nous être donné tout d’un coup d’éprouver quelque chose qu’il est très difficile de partager mais qui peut changer une vie…

    Sol (Marc favreau) : tu aimeras ton prochain. Sauf que c’est pas clair. C’est qui le prochain?

    Jean-François Beauchemin – écrivain : Moi je pense que les autres – ceux qui nous aiment et qu’on aime – sont plus important que nous-même, moi j’ai appris ça. Ce sont mes frères, ma soeur, ma compagne, et même le souvenir de mes parents mort qui m’ont permis de survivre, qui font en sorte que je suis devant vous aujourd’hui.

    7:06 ? C’est l’amour, en dehors de l’amour y a rien, rien rien. C’est la grande conviction de l’apôtre Paul dont il nous parle dans l’épître au Corinthien. La vie c’est pas autre chose que ce temps qui nous est donné pour le long apprentissage de l’amour je crois…

    Père Benoît Lacroix – dominicain : quand tu peux aimer tu peux vivre et quand tu vis dans l’amour tu survis. Et dans l’acceptation, l’intégration, c’est l’amour, c’est les autres, ce sont mes proches, c’est ma famille.

    Assad Chaftari (Chrétien Libanais) ancien chef de guerre : les choses devenait automatique pour moi, systématique. Pour moi le musulman et le palestinien avait cessé d’être des êtres humains. J’avais perdu toutes notions de la valeur humaine

    Hubert Reeves – astrophysicien : il y a dans la réalité humaine de l’horreur. De l’horreur ça n’existe pas dans la nature chez les atomes et partout, même chez les animaux. Mais, quand vous voyez Auschwitz quand vous voyez la guerre quand vous regardez la réalité humaine, y a de l’horreur et c’est à nous je pense de voir à ce que cela cesse.

    Abd Al Malik – rapeur souliste : qu’on soit juif, chrétien, bouddhiste ou musulman, qu’on croit en Dieu ou qu’on croit pas en Dieu, on fait tous partie de la même famille on est tous issue de la même lumière. Et, à partir de là, l’autre nous enrichi, l’autre nous apprend quelque chose sur nous même, et on a besoin de cette diversité. C’est comme cette parole coranique qui dit que Dieu à créé les êtres différents pour qu’on puisse s’entre connaître pour qu’on puisse faire connaissance les uns des autres.

    Albert Jacquart – scientifique : L’idée force dans la nature, l’idée qui reste lorsqu’on observe les plus petits des organismes, c’est que tout s’arrange dans la nature pour que la diversité soit maintenu. Autrement dit, la stratégie de la nature du vivant c’est de préserver la diversité.

    Jean Vanier – fondateur de l’Arche : On ne sait plus ce qui est humain ni ce que c’est que d’être heureux parce qu’on a transformé un besoin de solidarité dans un besoin de soi… Et, on refuse la réalité telle qu’elle est et on ne croit plus à la fécondité humaine. Et ça, ça mène à la fermeture. à la tristesse.

    André Comte-Sponville (Philosophe) : Une pas assez constante pensée de la mort, n’a donné pas assez de prix aux plus petits instant de ta vie.

    Christian Bobin – écrivain : Plus je vois cette vie, plus je la regarde et plus j’essaye de la regarder et plus je l’aime. Et plus je l’aime, plus je suis d’accord à l’avance pour qu’elle me quitte un jour.

    James Bamber – journaliste (1933-1992) : Non j’ai pas peur, j’ai pas peur. Parce que je me demande de quoi j’aurais peur. Ou bien y a quelque chose après la mort, et pui si y a quelque chose ça serait certainement quelque chose de bien si y a quelque chose. Si y a rien bah c’est plutôt ennuyeux là. Mai si ya rien y a rien. Si y a quelque chose ça va être intéressant à voir. Y a peut-être quelque chose. Peut-être, peut-être…

    Père Philippe Maillard – dominicain : De toutes manières on fait jamais que le peu qu’on peut tu sais… et le reste apartient…… (il ricane)

    Selon le reportage  » La Quête de sens « , Second Regard de Radio-Canada à RDI

    La vidéo sur : http://horsdutemps.info/la_vie.htm

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    27 juillet 2011 à 11 11 00 07007
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    Vice, vertu, retenue, modestie, ciel , Dieu…bla bla bla. Les saints ont existé avant les religions et leur survivront..Dieu merci (…!). Depuis qu’elles se sont accordé l’exclusivité de la morale les religions ont imposé l’idée qu’en dehors de ce prêt à porter de la spiritualité, toute morale est impossible. Si on croyait un peu moins en Dieu et un peu plus en l’homme on pourrait peut-être enfin créer un monde meilleur. Il est là le miracle, il attend que les idolâtres que nous sommes relèvent la tête et cessent de camoufler leur impuissance sous le manteau de la vertu. Si j’ai bien compris c’était ça le message du Christ ( un autre humaniste)qui est vite devenu le fonds de commerce des vendeurs du temple. J’ai parfois l’impression que les religions sont à la spiritualité ce que McDo est à la gastronomie. Au plaisir.

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