Payer l’amour

On trouve normal puisqu’il en est ainsi depuis très longtemps, que nos personnes âgées, pauvres, seules, démunies, soient droguées, débilitées, contraintes et sans aucune voix, forcées aux couches dès lors qu’on a plus le temps de s’occuper de superviser s’il le faut un aller-retour à la salle de bain et encore souvent elles pourraient le faire seules mais il y a des normes à respecter. On ne va pas commencer à les laisser circuler en plus. On appuie sur le bouton play de la cassette la Dame en bleue et c’est le nirvana assuré pour de longs mois. Manque de personnel? sûrement oui mais on a forcé le départ des employés du secteur de la santé sous le précédent gouvernement péquiste et depuis on a tant faussé les valeurs, tant dégradé le rôle de l’état qu’il faudrait être fou à lier pour désirer faire une formation en gériatrie.

Et puis, de toute façon heureux ou pas, on peut leur soutirer tout ce qu’ils gagnent. Ça compte ça.

Le monde est fou? Oui. Un peu, beaucoup, passionnément. Il y a quelques années, nos gouvernements ont financé des institutions privées pour installer le concept des personnes âgées stationnées en milieu presque familial. Il en coûte aujourd’hui à ces usagers plus qu’ils ne reçoivent de pension. Comme peu sont enclin à devenir des braqueurs de banque, ils s’agglutinent dans les urgences des hôpitaux et on finit par les stationner dans un petit lit à roulettes où on leur chargera la totalité de ce qu’ils reçoivent et, si par bonheur leur conjoint est toujours autonome, on le fera contribuer. Le prix varie donc de 1,200$ à plus ou moins 2,500$ par mois pour supporter le bruit de l’intercom qui appelle garde Leblanc depuis 2 heures.

Ils sentiront l’eau de javel, la pilule et l’hygiène back order. A 2,500$ par mois pour de la purée réchauffée à la vapeur, du café dans une tasse en plastique thermos qui te fait regretter de l’aimer chaud, des vêtements inexistants ou si bien rangés qu’il faut trois jours pour enfiler un pantalon, ça fait cher le désenchantement. Non en fait, il faut se considérer heureux qu’on ne les liquide pas…

On a été gentil et on a mis en place une commission sur mourir dans la dignité. Le tour est joué. Le soleil pourra virer au vert un jour.

-Toi pépère, tu connais-ça vieux débris mourir dans la dignité?
-Hein? Moi? oui oui j’ai bien digéré.
-lls t’ont parlé de signer pour recevoir ton last call?
-Pas encore j’ai signé mon chèque, c’est-y ça?
-Laisse faire. Y es-tu gros le chèque?
-Bien non y est maigre puis y parle pas français y vient des pays communistes personne y parle.
-Non le tchèque du gouvernement?
-Ah dis-le comme y faut j’avais rien compris, euh je sais pas je vois toujours yien que le dos.
-Bien t’avais-tu une pension de ta job?
-Bien oui cimonaque j’ai travaillé 40 ans chez Carrière Miron, y en ont laissé un peu!
-Bon bien inquiète-toi pas d’abord pépère tu devrais pouvoir vivre encore un boute.
-C’est sûr y me l’ont dit t’es pas tuable.
-Ta femme elle?
-Bien est sur un autre étage y avait pas de place ici. J’la vois pu y ont dit que l’ascenseur c’est pour la job pi j’travaille pu.
-Elle travaillait chez Miron aussi?
-Non elle travaillait pas elle élevait les 8 enfants.
-Ouf prépare ton habit noir!
-Qu’essé faire y vont nous faire faire une sortie?
-Ça s’peut oui je viens de voir l’agent de voyage Dallaire entrer dans un bureau.
-Oui lui je le vois souvent y vient signer des forfaits nolisés qu’y ont dit. Paraît que quand y a de la place y peuvent t’appeler vite sans t’avertir.
-Tu leur as parlé?
-Non y m’ont dit qu’ils viendraient me chercher. Y m’on dit qu’y m’attachaient en attendant pour m’habituer.
-Coûte cher le voyage?
-Sais pas y ont dit c’est moins cher si on paye juste l’aller d’avance.
-T’en vois-tu partir en voyage?
-Bien oui souvent à part ça!  Ils leur donnent une piqûre pour le mal de l’air avant.

PS: Pardon pépère

On t’a rendu complètement marteau avec ces téléphones qui sonnaient chez toi et te racontaient les mérites de la bébelle dans une langue que le narrateur ne maîtrisait pas et dans celle qui n’était pas la tienne et tu tentais de lui dire que tu ne comprenais pas avant qu’on t’en livre 4.

Un jour tu as reçu un avis d’expulsion de la ville parce que tu accumulais trop d’objets. Tu ne savais pas ce qu’accumuler le bien fait.

On te disait appuie sur le 2, puis sur le 1 et soit tu faisais venir les pompiers ou la pizza et tu attends encore que le fonctionnaire te rappelle.

On t’a écarté au bulldozer avec les Iphones, les routes qui roulent avec des voitures dessus et des gens sur les voitures aussi, la nourriture sans nourriture, l’hiver qui te tombait dessus avec 2 mois de retard, après la grippe, ton fonds de retraite qui fondait chaque fois qu’il changeait de mains, de mois, de jour, les accomodements déraisonnables qui t’on fait paraître une vieille chose ridicule avec ton chapelet.

Aujourd’hui on a inventé pour toi seulement un endroit fait de murs et de gens monochromes où l’ultime récompense coule du pommeau de douche, où dans trente ans on entendra encore la Bolduc et la Dame en bleu, eh oui les immortelles… Comme tu ne sais plus parler le langage de la modernité, tais-toi.

– Bonsoir pépère
– Ça va toi? Que deviens-tu?
– MBA, FCPA, FCMA, ASC
– Passe-moi les chips ma fille, je manque cruellement de bruit. Merci. Vas-y raconte moi. Tu t’en sors sans aucun E?

Il n’y a plus de place pour les pépères de ce monde. Plus de place pour les oiseaux. Plus de place pour les rires pour lesquels on ne paie pas. Plus de place pour la paix. Plus de place pour les enfants. Plus de place pour la décence. Vas-y Michel peinture-moi tout ça avec une couche d’après….(sic et sick).

 

ELYAN

7 pensées sur “Payer l’amour

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    23 novembre 2012 à 19 07 02 110211
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    Ca donne des idées de meurtres. Et comme il n’y a pas une seule tête pour porter le chapeau et qu’on pourrait trancher, on en arrive au point où tout le monde voudrait tuer quelqu’un ou tout le monde… mais ne peut pas.

    Alors quand arrive un type avec un gros budget pour dire que c’est la faute des Arabes, des Iraniens, des Russes ou des Chinois…. on se met en rang pour se faire tous ensemble ce qu’on rêve de se faire les uns aux autres.

    Je ne vos pas comment éviter cette conclusion, sans un changement radical de nos valeurs que chacun peut vivre pour lui-même, mais dont rien n’indique qu’il puisse être collectif.

    PJCA

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      24 novembre 2012 à 11 11 35 113511
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      Miser sur une solution qui mettrait les coupables hors d’état de nuire serait aussi hasardeuse qu’improbable en effet, surtout qu’on se rue sur cette formation avec peu de retenue. La nature humaine aidée de ses travers compense largement les pannes d’imagination.

      Mais il n’en est pas qu’ainsi heureusement, parce qu’elle peut aussi s’élever au-delà de la médiocrité lorsque tous ces mots (et maux) ne riment pas avec argent et pouvoir. Il lui faudra trouver nécessaire et impératif de mettre en pratique les valeurs humaines qu’elle a consenti ou non à sacrifier et de vaincre la peur dont on a fait sa complice.

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    23 novembre 2012 à 19 07 37 113711
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    Moi, je lis ça et je me dis que pour qu’une femme parle comme ça c’est parce qu’elle refuse d’être aimer.

    Cela me ramène à une scène du film « Il était une fois dans l’ouest, » où la magnifique (pour un homme) Claudia Cardinal reçoit une claque sur les fesses de Jason Robards qui l’invite à aller désaltérer les pauvres diables qui, comme des esclaves éloignées de toute humanité,seront rassérénés par la vue de cette femme distribuant de l’eau.

    Si les femmes ont le cœur si sec, il n’y a plus rien à faire. Il n’y a plus de raison d’aller dans la mine, dans le bois, dans la fonderie, dans l’usine, dans…

    Vite, le Soleil vert.;-(

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    23 novembre 2012 à 20 08 23 112311
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    Moi, je lis ça et je me dis que pour qu’une femme parle comme ça c’est parce qu’elle voit clair et ne se bouche pas les yeux en tuant son humanité avec des belles paroles.

    Et Pierre a raison, ça donne le goût de tuer.

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      24 novembre 2012 à 11 11 39 113911
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      Zouais 😉

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    24 novembre 2012 à 4 04 03 110311
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    Faur voir clair nous aussi.

    J’ai toujours payé pour tout, soit en argent, soit en humiliation, soit en espèce.

    L’amour, quel beau mot « valise ».

    Vous dites « le goût de tuer », je dis : vite le Soleil vert.

    Mais nous ne nous appartenons pas. La santé de l’économie se nourrie de nos déjections.

    (F)

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      24 novembre 2012 à 13 01 32 113211
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      Vous m’avez fait réfléchir à l’importance des mots qui doivent pouvoir traduire à ceux à qui on les adresse toute la signification de ce qu’ils essaient de décrire.

      C’est une belle leçon d’humilité car il ne suffit pas d’être pour qu’on puisse automatiquement conclure être décodé, bien que dans un monde plus adéquat, il y aurait peu de place pour les quiproquos. J’ai fait le choix un jour de ne m’encombrer d’aucun désir de paraître, quoique je mesure la portée insolente de la liberté que cela crée. J’en fais ici le réquisitoire imparfait pour les causes qui en l’absence d’uppercut seraient vouées aux mêmes discours mous qui les condamnent au silence.

      On a tenu de beaux discours pour les personnes âgées, mais force est de constater qu’entre les discours et la réalité il y a un précipice. Lorsqu’on nous annonce sans sourciller que le taux de suicide augmente de façon fulgurante chez les personnes âgées, il y a là une immense prise de conscience à faire.

      En 1999 le taux de suicide chez les personnes âgées de 50 ans et plus était de 27%, alors qu’en 2009 les études montraient que 41% des suicides étaient commis par des personnes de 50 ans et plus, dont 18% après 65 ans. Ce n’est pas le discours qu’il faudrait entendre. Ce n’est pas la vie qu’on devrait leur réserver, nous réserver. Cette semaine, suite au dernier budget, la FADOQ dénonçait dans un communiqué non seulement «l’absence de mesures satisfaisantes mais aussi le discours du gouvernement qui soutient que le vieillissement de la population est responsable de plusieurs hausses de dépenses et nuit à la croissance de l’économie. En plus d’être erronés, ces propos sont inacceptables.»

      Ces propos sont officiellement inacceptables oui. Après la commission Charbonneau, les gaspillages de fonds publics depuis des dizaines d’années, la caisse de dépôt qui a subi une cure minceur sans précédent en 2008, il faut être acharné et malveillant pour enfoncer sans cesse le clou au même endroit. C’est tout aussi inacceptable que de taper en rafale sur les personnes démunies puisque dans les faits ce qu’on reproche à toutes ces personnes c’est d’être pratiquement impuissantes, mais surtout trop vulnérables.

      Quand l’opinion publique en rajoute une couche, par dessus les maltraitances, les manquements et leurs misères, il faut être insensible pour y trouver son compte et drôlement opportuniste pour accepter de participer à ce lynchage.

      Cela met en lumière le peu de respect pour la vie et les standards de plus en plus énoncés et structurés dans lesquels la société accepte d’évoluer, sans un battement de cils.

      Il y a déjà eu de ces standards. Il y en a encore dans plusieurs pays où le pétrole, l’or et les diamants ont trouvé leur place au soleil. On y cache même plus les excès de convoitise. Dans nos sociétés dites modernes on les exploite à la bourse, sans poussière, sans incidences directes et la liste des sacrifiés s’allonge en toute impunité. Des dommages collatéraux. Il faut être inconscient ou très riche pour se croire à l’abri. A quelque part on détruit deux choses tout aussi précieuses que la vie: le rêve et l’espoir. Ce sont les gardiens de la vie. Avec eux l’histoire nous raconte qu’on a pu travailler et mettre un terme à de longues années de disgrâce, ne comptant plus ceux qui tombaient au combat.

      L’humour noir satirique est un puissant exutoire qui permet de canaliser l’action lorsque des situations n’auraient pas besoin de mots pour être vues, comprises et corrigées mais sont tout de même contraintes à passer par la panoplie des indigences.

      Merci et bonne journée (F)

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