Pierre Magnan mort, la Provence est en deuil

La désolante nouvelle est passée inaperçue entre les deux tours de l’élection présidentielle : Pierre Magnan est mort ! Décédé dans sa 90e année il y a tout juste un mois – le 28 avril, à Voiron dans l’Isère –, le romancier laisse la Provence en deuil. Avec lui s’est en effet éteint l’un des chantres les plus dévoués de cette belle région, et l’un des plus fins connaisseurs de l’âme de ses habitants…

Relativement méconnu du grand public, le « père » du fameux commissaire Laviolette laisse le souvenir d’un formidable conteur dont l’œuvre, sans prétendre rejoindre celle du grand Jean Giono dans la prestigieuse collection de La Pléiade, s’inscrit pourtant de manière évidente dans la lignée de cet illustre aîné.

Rien d’étonnant à cela : les deux romanciers, unis par leur passion pour cette Provence aux senteurs de farigoule et de pèbre d’aï, sont nés à Manosque à 27 ans d’intervalle ; et c’est grâce à Giono que le jeune Magnan, alors âgé de 15, ose en 1937 se lancer dans l’écriture, lui le modeste ouvrier typographe, passé deux ans plus tôt des bancs de son collège manosquin aux secrets de la casse et du composteur.

Réfractaire au STO, puis engagé dans un maquis de l’Isère, du côté de Saint-Pierre d’Allevard, c’est tout naturellement dans la lutte de l’ombre et les rapports entre la population et le maquis qu’il puise l’inspiration de son premier roman, L’aube insolite, publié en 1946 chez Julliard. Ni ce roman ni les trois suivants ne permettent toutefois à Pierre Magnan de s’imposer comme un écrivain de renom et de vivre de sa plume. Contraint par la nécessité économique, le romancier entre alors au service d’un transporteur frigorifique. Durant 27 longues années, il travaille dans cette entreprise tout en continuant à écrire des textes qui restent à l’état de manuscrits.

Sa vie bascule en 1976 : licencié pour des raisons économiques, Pierre Magnan tente le pari de vivre enfin de son écriture. Puisant dans son stock de romans et de nouvelles inédites, il met en forme Le sang des Atrides dans lequel on découvre pour la toute première fois le commissaire Laviolette. Publié chez Fayard, le roman reçoit deux ans plus tard le très convoité Prix du Quai des Orfèvres. Pierre Magnan peut enfin vivre de sa plume. Les romans suivants, et notamment Le commissaire dans la truffière, Le secret des andrônes, Le tombeau d’Hélios et Les charbonniers de la mort, tous publiés chez Fayard, s’inscrivent dans la même veine que Le sang des Atrides. Pierre Magnan, en décrivant avec chaleur sa région et ses compatriotes au fil des enquêtes d’un Hercule Poirot « bas-alpin », a trouvé son style et son public en emmenant ses lecteurs sur les routes de ces piémonts provençaux qu’il a si passionnément aimés, de Banon à Digne, de Forcalquier à Lurs, de Manosque à Sisteron.

Vient ensuite, avec ses passions exacerbées et son terrible secret, La maison assassinée. « Trop littéraire pour être policier, trop policier pour être littéraire », affirme d’un ton sentencieux Louis Nucera à Pierre Magnan en rejetant son manuscrit. Le livre est finalement publié par Denoël en 1984 et connait un succès d’autant plus grand qu’il est couronné par le Prix RTL Grand Public avant d’être porté à l’écran par le cinéaste Georges Lautner en 1988 avec Patrick Bruel, excellent dans le rôle du tourmenté Séraphin Monge. Suivent, parmi les titres principaux, Les courriers de la mort, La Naine, L’amant du poivre d’âne*, La folie Forcalquier et Le parme convient à Laviolette.

Le pouvoir, le lucre et la libido, moteurs intemporels

C’est avec la précision d’un géographe que Pierre Magnan décrit le théâtre de ses romans, cette Provence des villages et des petites bourgades assoupies où, derrière les volets des maisons écrasées l’été par la chaleur et agressées l’hiver par les assauts glacés du Mistral, se cachent des secrets de famille inavouables, se nourrissent des haines ancestrales, se mijotent de terribles vengeances ; cette Provence mystérieuse où le vent de la calomnie, se glissant dans les ruelles caladées, se faufilant dans la pénombre des andrônes, s’infiltrant sous les vénérables portes de bois cloutées des résidences de notables, s’en va souffler sur les braises de la jalousie ou de la convoitise.

C’est également avec la rigueur d’un entomologiste penché sur les mœurs d’une colonie d’insectes que Pierre Magnan, en fin connaisseur de l’âme humaine, décrit les personnages de ses romans, depuis les puissants imbus d’eux-mêmes et de leurs prérogatives, jusqu’aux plus humbles, tous investis d’un rôle bien précis dans une grande comédie de la vie aux accents parfois grotesques et pathétiques qui torturent les consciences et poussent parfois les plus faibles ou les plus avides à commettre l’irréparable, sur des airs de tragédie antique.

Mais, aussi paradoxal que cela puisse paraître lorsqu’il s’agit de décrire les turpitudes humaines engendrées par le goût du pouvoir, l’esprit de lucre, ou le feu d’une libido débordante, c’est avec la plume d’un poète que Pierre Magnan s’exprime, en portant sur ses héros, y compris les plus sombres, un regard presque attendri par tant d’imperfections et de vilénies. En cela, il est proche d’un Marcel Aymé dont les personnages, complexes, se montrent souvent tout autant bourreaux que victimes de leur genre.

Ajoutons à cela que les romans de Pierre Magnan sont remarquablement écrits, avec un souci constant du mot juste, fût-il désuet ou fort peu usité, tel ce « réticule » dont il équipe les vieilles dames en lieu et place d’un banal sac à main ; ou cette « triqueballe » dont se servent les forestiers pour évacuer les troncs ; ou bien encore ce « marguillier » chargé d’entretenir l’église du village. Des lecteurs – fort rares, heureusement ! – ont vu dans cette langue si joliment maniée, une forme d’affectation plus ou moins pédante, en lien sans doute avec le choix de ces prénoms du passé, omniprésents dans l’œuvre du romancier comme ils l’étaient naguère dans les villages bas-alpins : Chaberte, Polycarpe, Rogeraine ou Didon. Plaignons ces pissefroids car ils souffrent manifestement d’agueusie littéraire : les pauvres ont perdu le goût des mots et s’en prennent au cuisinier !

Malgré la reconnaissance tardive dont il a été l’objet, Pierre Magnan n’en est pas moins resté humble jusqu’au bout, au point de confier au micro de RTL « Quand je compare mes pauvres écrits à ceux de Stendhal, Saint-Simon ou Proust, je suis au rez-de-chaussée quand ils sont au 20e étage ! »

Avec tout le respect que l’on doit à sa mémoire, qu’il nous permette de le contredire sur ce point : Pierre Magnan est quelque part dans les étages, beaucoup plus haut qu’il ne l’avait imaginé !

* Le « poivre d’âne » ou « poivre d’ail » est un fromage aromatique dont le nom est emprunté à la sarriette dont il est partiellement entouré, une sarriette appelée « pèbre d’aï » en provençal.

2 pensées sur “Pierre Magnan mort, la Provence est en deuil

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    4 juin 2012 à 1 01 18 06186
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    Merci pour cet article. Je ne connaissais pas Magnan et je commence à l’aimer avant même d’en avoir lu une page. Vous apportez sur la Toile, qu’il s’agisse de musique ou de l’HIstoire – petite ou grande – ce don qu’on retrouve chez ceux qu’on aime fréquenter, de toujours nous plaire et de nous instruire beaucoup sans avoir l’air d’y toucher. Au revoir ici et sur « Les 7 ».

    Pierre JC

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      4 juin 2012 à 7 07 25 06256
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      Bonjour, Pierre.

      Vous me faites beaucoup d’honneur, et je vous en remercie sincèrement. En réalité, je n’ai pas de prétention particulière, excepté celle de faire partager mes pôles d’intérêt à ceux qui partagent mes goûts ou que la curiosité pousse à s’y immerger.

      Cela dit, je vous retourne le compliment : c’est toujours avec un grand plaisir que je prends connaissance de vos écrits, porteurs notamment d’une vision de la société telle qu’on aimerait qu’elle soit.

      Cordialement.

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