Pratique de l’Islam en France : la loi de 1905 est-elle menacée ?

Benoist Apparu, le Secrétaire d’État au Logement connu pour ses numéros de prestidigitateur dans le maniement des chiffres du parc social, a lancé la semaine dernière – sans aucun doute avec la bénédiction de l’Élysée – un ballon d’essai visant à tester l’opinion sur la pertinence d’un financement public de la construction des mosquées en France. Actuellement interdite par la loi de Séparation des Églises et de l’État, une telle pratique nécessiterait, quoi qu’en dise M. Apparu dans un discours pour le moins ambigu,  une modification de la loi de 1905…

Vivement balloté par les critiques, en chute dans les sondages de popularité, en grande difficulté dans l’optique de la présidentielle de 2012, Nicolas Sarkozy veut relancer le débat sur la place des religions dans la société française. But non avoué : recréer artificiellement de nouveaux clivages dans l’électorat et refaire le terrain perdu. Au risque de donner de nouvelles armes au Front National comme il a réussi à le faire – au prix d’échecs cuisants – avec le calamiteux débat sur l’Identité nationale en 2009 puis avec la scandaleuse désignation de boucs émissaires roms en 2010 au lendemain du désastreux discours de Grenoble.

Nicolas Sarkozy entend donc relancer le débat sur la question religieuse. Officiellement, car cette initiative, bien loin d’être innocente, vise moins à débattre de la place des religions qu’à relancer, de la manière la plus hypocrite qui soit, les polémiques autour d’une seule confession, l’Islam, et de la place qu’il convient d’accorder aux musulmans sur le territoire national.

Arlette Grosskost, députée apparentée UMP du Haut-Rhin, et François Grosdidier, député UMP de la Moselle, ont d’ores et déjà pris leur part du débat* en demandant que soit expérimenté dans les trois départements concernés par le Concordat d’Alsace et Moselle une extension à la religion musulmane des droits accordés aux religions bénéficiaires de ce concordat : catholicisme, protestantisme et judaïsme. Rappelons pour mémoire que ce texte légal est directement issu du Concordat napoléonien de 1801. Non abrogé par l’annexion de l’Alsace et de la Moselle à l’Allemagne en 1870 puis par le retour de ces départements dans le giron français en 1919, ce Concordat prévoit que les prêtres, les pasteurs et les rabbins deviennent de facto des fonctionnaires de l’État (cadres de catégorie A) dès lors qu’ils sont nommés à un poste après avoir décroché – les Universités de Strasbourg et de Metz y préparent – une maîtrise de théologie.

Au motif que le nombre des musulmans a considérablement augmenté dans les départements concordataires – ils seraient aujourd’hui près de 115 000 –, Mme Grosskost et M. Grosdidier souhaitent l’intégration de l’Islam dans le Concordat d’Alsace et Moselle, ce qui aurait notamment pour conséquences : 1° de former les imams et d’en faire des cadres de la fonction publique, par conséquent à la charge des contribuables, au même titre que les prêtres, les pasteurs et les rabbins ; 2° de permettre officiellement le financement public de mosquées. « Officiellement » car cela se pratique en réalité déjà. C’est ainsi que la mosquée strasbourgeoise Eyüp Sultan** (quartier de La Meinau) a été partiellement financée par des fonds publics. Et il en va de même pour deux autres mosquées, actuellement en construction à Mulhouse et Strasbourg, qui bénéficient de subventions des collectivités à hauteur de 16 % (moitié par le Conseil régional, moitié par le Conseil général). Á noter, non sans un sourire en coin, que les religions concordataires se disent toutes favorables sans réserve à cette extension à l’Islam du texte dérogatoire à la loi de 1905. Et pour cause : une opposition de leur part pourrait donner des armes à tous les laïcs qui, tant dans les départements concordataires que dans le reste du territoire national, remettent régulièrement en cause les avantages exorbitants du Concordat dans une nation de tradition laïque.

Boutin prête à partir en croisade

Si, tradition oblige, le financement des mosquées ne pose pas de problème majeur dans les départements concordataires, son extension au reste du territoire national risquerait en revanche de se heurter à de très vives oppositions, quand bien même cette possibilité inclurait-elle de facto le financement – théorique, eu égard à la perte de foi des fidèles – de lieux de culte catholiques, protestants et judaïques. Et sans doute le mot opposition est-il faible. Car l’attachement à la laïcité n’est pas un vain mot en France, et le texte de la loi de 1905, voté après tant de déchirements, de diatribes haineuses et même d’agressions, n’a pas sérieusement vocation à être remis en cause, sauf à rouvrir la guerre entre calotins et anticléricaux.

Benoist Apparu a d’ailleurs refusé d’admettre qu’il y aurait lieu de modifier cette loi pour financer, fût-ce de manière très partielle, des constructions de lieux de culte. C’est bien évidemment faux et il le sait très bien. Comme il sait très bien que réformer sur le fond la loi de Séparation des Églises et de l’État, surtout à 14 mois d’une élection présidentielle, reviendrait à ouvrir la boîte de pandore des emmerdements.

La mission de Benoist Apparu, dans le rôle du provocateur, n’était manifestement pas là, mais visait bel et bien à lancer un ballon d’essai sur la présence des musulmans en prière dans la rue, phénomène dénoncé il y a quelques semaines avec succès par Marine Le Pen. Un ballon d’essai presqu’immédiatement contrebalancé par François Baroin, dans le rôle du sage, le premier martelant en substance : « il faut financer les mosquées », le second affirmant quant à lui : « il est hors de question de financer les mosquées ». Beau numéro de duettistes, mais un numéro aux ficelles éculées qui ne trompe plus personne. En conséquence de quoi la mayonnaise n’a pas pris dans l’opinion et la provocation a fait un flop.

Dans le silence assourdissant qui s’en est suivi, il y a pourtant eu une réaction : celle de l’inénarrable Christine Boutin, toujours prompte à brandir le crucifix et le missel pour conjurer les œuvres du Malin. Pas folle pour autant, notre grenouille de bénitier, amie des « petits gris » et accessoirement patronne du microscopique Parti chrétien-démocrate, sait que le financement de la construction des mosquées pourrait s’accompagner d’une interdiction de la pratique religieuse dans l’espace public, cette mesure étant censée brosser dans le sens du poil une opinion remontée contre « l’envahisseur musulman » et des pratiques cultuelles souvent jugées ostentatoires. Problème : interdire les prières dans la rue aux enfants d’Allah pourrait conduire à interdire également les messes, processions, pardons et autres grands happenings chrétiens sur l’espace public. Cela dit, que les catholiques se rassurent : Christine Boutin, comme Jeanne d’Arc, tient son armure prête et n’hésitera pas à en découdre pour défendre les patenôtres publiques…

Un engrenage dangereux

On peut d’ailleurs compter sur une certaine hypocrisie des élus, fussent-ils socialistes, pour donner raison à Benoist Apparu dans la recherche de solutions pour contourner la loi de 1905. C’est très exactement ce qui est en train de se passer à Paris où le maire, Bertrand Delanoë, et le député-maire du 18e arrondissement, Daniel Vaillant, sont à l’origine d’un projet de… mosquée. Officiellement, l’Institut des Cultures de l’Islam (ICI) en voie de construction dans le quartier de la Goutte d’Or (18e arrondissement) et financé par les contribuables parisiens à hauteur de… 20 millions d’euros, sera avant tout un espace culturel, seule une partie des locaux (700 m² sur 4000) étant dédiée à la prière et cédée à des associations sous la forme de VEFA (vente en l’état futur d’achèvement). Officiellement, là aussi, car il se murmure ici et là que l’ICI serait largement constitué d’espaces modulables où pourraient être accueillis les fidèles pour les prières rituelles. Info ? Intox ? Réponse en 2013…

Il est vrai que les élus parisiens sont en charge d’un dossier sensible. La fermeture, il y a quelques années, de la grande mosquée Adda’wa située rue de Tanger (19e arrondissement) a en effet privé les musulmans d’un lieu de culte pouvant accueillir jusqu’à 3000 personnes et contribué à jeter chaque vendredi sur la voie publique – notamment dans les rues Myrrha et Polonceau – des milliers de musulmans à l’appel des imams. En l’occurrence des fidèles à l’Islam totalement oublieux du fait que le Coran, faute de mosquée, ne leur interdit en aucune manière de déplier leur tapis de prière chez eux pour pratiquer leur culte. Une obligation à laquelle sont d’ailleurs contraints des millions de catholiques de France privés d’espace religieux, pour cause de fermeture des églises par manque de curés, voire de destruction des monuments pour cause de péril***, et qui ne sortent pas pour autant dans les rues pour s’adonner à leurs prières.

Delanoë et Vaillant ont peut-être raison d’agir comme ils le font, dès lors que leurs électeurs ne leur en tiennent pas rigueur. Mais ils doivent avoir conscience qu’ils mettent le doigt dans un engrenage dangereux et risquent, si leur exemple est suivi en d’autres lieux moins tolérants ou plus fermement accrochés aux fondements laïcs de notre société, de relancer des querelles, voire des conflits, aux conséquences difficilement mesurables. Ils contribuent de plus à donner des armes à Nicolas Sarkozy et à ses provocateurs patentés. 

La loi de 1905 est l’un des piliers les plus essentiels de la société française, elle ne doit en aucune manière être remise en question dans son esprit. Des millions de nos concitoyens sont d’ailleurs prêts à se battre pour la défendre…

* François Grosdidier avait déposé une proposition de loi dans ce sens en 2006. Il n’a pas été donné suite à ce texte.

** Homonyme d’une célèbre (et superbe) mosquée d’Istanbul, celle de Strasbourg a été construite à l’initiative des Turcs du mouvement Millî Görüç, officiellement modéré mais que l’on dit pourtant proche des Frères Musulmans.

*** La loi de 1905 contraint les communes à prendre en charge l’entretien et la réparation des lieux de culte, mais l’ampleur des coûts oblige un nombre croissant de communes rurales à renoncer à cette obligation par manque de moyens.

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