Prends ce sondage dans ta face d’UMPiste !

« La première liberté, c’est la sécurité » ? Foutaise ! La décadence sécuritaire, suivant le titre d’un passionnant essai de 2007, mène à l’asservissement des citoyens, ainsi que nous préviennent ses auteurs. Lutter pied à pied contre la droite est d’abord démonter sa propagande et remporter la bataille des idées. Et il reste beaucoup de travail, même si une enquête récente sur les préoccupations des Français nous redonne le sourire.

Si nous exprimons souvent d’importantes réserves à propos des sondages, certains d’entre eux faisant l’objet de manipulations notamment par la façon dont les questions sont posées, nous jubilons aujourd’hui sans bouder notre plaisir en apprenant les résultats de celui de TNSSofres réalisé pour La Croix, portant sur les sujets de préoccupation des Français : « Quelque 74% des personnes interrogées citent le chômage et l’emploi comme une de leurs préoccupations, 54% les retraites, 50% la qualité des soins, 47% le pouvoir d’achat, mais seulement 26% la sécurité, c’est-à-dire que trois quarts des personnes interrogées ne la mentionnent pas comme préoccupation. » Et si l’on hiérachise ces sujets, « 41% des personnes interrogées citent au premier rang de leurs préoccupations le chômage et l’emploi, 15% le financement des retraites, 8% le pouvoir d’achat, 7% les inégalités sociales, 6% la santé et la qualité des soins, 5% l’environnement et 4% la sécurité des biens et des personnes. » Ah ils ont l’air malin, nos chantres de la lutte contre l’insécurité, nos tocards de la « droite populaire » répétant inlassablement leur catéchisme répressif.

Voilà que, pour notre plus grand plaisir, le discours grotesque du sinistre individu qui sévit au ministère de l’Intérieur est ridiculisé. Souvenez-vous : « Je vous invite à ne pas confondre le petit milieu politico-médiatique parisien et la réalité de la société française ! La sécurité est l’un des tout premiers droits. Ceux qui le nient ne sont généralement pas les moins privilégiés », déclarait fin août Brice Hortefeux, entre autres inepties, dans une interview au Monde qui lui avait valu une place méritée dans notre rubrique Ferme ta gueule ! Il semble bien que, désormais, la diversion favorite de l’Union de la Matraque et du Profit pour évacuer la question sociale ne prend plus dans l’opinion. Ce n’est pas faute de répandre abondamment dans les médias sa propagande, mais la manipulation n’a plus d’effet : « Cette hiérarchie reste inchangée par rapport à juillet, malgré l’offensive de l’Elysée sur le thème de la sécurité, souligne l’institut de sondage. » Mais que va-t-il donc rester à l’UMP comme thème pour faire réélire son candidat ?

En attendant, les dégâts causés par cette idéologie au sein de la société française sont hélas considérables, comme le récapitulait La décadence sécuritaire, de Gilles Sainati, magistrat, et Ulrich Schalchli, docteur en droit (Ed. La Fabrique, 2007), ouvrage cité par Les mots sont importants : « Comment la « tolérance zéro », d’importation américaine, s’est-elle imposée dans la pratique judiciaire française ? Comment l’idéologie techno-sécuritaire a-t-elle remplacé la notion du juste par celle du rendement chiffré de la justice ? Pourquoi le nouveau système pénal doit-il développer des cycles de plus en plus courts pour ramener dans les filets judiciaires – en « temps réel » – les inscrits dans les fichiers de suspects ? Comment en arrive-t-on à punir des infractions qui n’existent pas, comme les « incivilités » ?

Comment une bonne partie de « nos élites » – criminologues d’État, hommes politiques « républicains », syndicats de policiers, médias asservis, et même certains pans de l’armée – se trouve-t-elle unie dans l’activisme sécuritaire ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles répond le livre (…) « La droite dit : la première liberté, c’est la sécurité. Nous disons au contraire : la première sécurité, c’est la liberté », proclamait Pierre Mauroy en mars 1981. » Si les auteurs citent ainsi l’ancien Premier ministre socialiste, c’est pour mieux souligner comment la gauche s’est à son tour laissée gagner par l’idéologie sécuritaire : « La première liberté, c’est la sécurité », phrase que le Secrétaire général de l’UMP Xavier Bertrand répétait encore le 5 septembre dernier, a été reprise à son compte en son temps par Lionel Jospin ! « Le simplisme triomphait, commentent les auteurs de La décadence sécuritaire. La logique binaire qui voudrait nous faire croire que nous avons à choisir entre liberté et sécurité, ou du moins à chercher un équilibre entre ces deux notions supposées antagonistes, ne repose sur aucun principe fondateur de notre démocratie. Au contraire, celle-ci érige la sûreté de l’individu vis-à-vis de la puissance de l’État comme condition de la liberté. (…)

L’opposition entre sécurité et liberté relève de la manipulation. Dans la société démocratique issue des principes révolutionnaires de 1789 et de la philosophie des Lumières, la liberté est le fondement de la construction sociale. Il s’agit alors d’élever contre la tentation d’arbitraire du pouvoir une prérogative sacrée de chaque individu, sa liberté : liberté d’aller et venir (physique), liberté de pensée et d’expression, liberté d’association. Si équilibre il doit y avoir, c’est entre la puissance de l’État et la liberté individuelle, et non pas entre la sécurité et la liberté des individus. En réalité, la question de la répression de la délinquance se situe dans le rapport de l’individu à la puissance publique. La sécurité des personnes n’est trop souvent que le prétexte à un accroissement des prérogatives du pouvoir et de sa police, le prélude à un asservissement des citoyens. C’est ce qu’avaient compris les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’Homme de 1789, lorsqu’ils déclinaient les trois principes de la liberté que sont la sûreté, la résistance à l’oppression et la propriété individuelle.

Pour eux, la première menace pesant sur les libertés provenait du pouvoir. Garantir la propriété, c’était éviter la spoliation par le souverain ; résister à l’oppression, c’était refuser l’absolu du pouvoir ; accéder à la sûreté, c’était faire disparaître les lettres de cachet permettant au souverain d’embastiller sans motifs. La sûreté n’est nullement le droit d’être protégé par l’État contre les agressions des particuliers. Ce droit-là existe même dans les sociétés non démocratiques. La sûreté, c’est le droit de ne pas être inquiété par les agents publics pour des actes qui n’auraient pas été préalablement prohibés par la loi, c’est la certitude de ne pouvoir être jugé que conformément aux règles de procédures pénales en vigueur et de n’encourir que des peines prescrites par la loi. En un mot, la sûreté est une garantie des individus contre l’arbitraire du pouvoir et de ses agents.

C’est la sécurité du droit. Elle est donc exactement le contraire de l’accroissement de la puissance de la police que réclament et obtiennent les dirigeants politiques de droite comme de gauche depuis plus de dix ans. Aujourd’hui, la sûreté des personnes est en danger, non du fait de l’augmentation réelle ou supposée des actes délictueux ou criminels, mais du fait de la tentation du pouvoir de s’affranchir des règles fondant l’État de droit sous couvert de lutte contre l’insécurité. » Et contre le terrorisme, ajouterons-nous. Nous vous invitons à poursuivre la lecture du texte passionnant de Gilles Sainati et Ulrich Schalchli sur Les mots sont importants – et à vous procurer l’ouvrage. Voici l’inquiétante conclusion qu’ils livrent : « En quelques années, notre république s’est recroquevillée sur elle-même. Elle traque l’étranger, le jeune, l’être différent de la norme. Elle décide d’exclure et d’éliminer les pauvres. Elle ne propose ni avenir ni solution, simplement un statut qui, profitant à une élite, fait plonger le reste de la population dans une décadence sécuritaire. »

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