Québec, terre de pèlerinage

PIERRE JC ALLARD

L’article de Raymond Viger, samedi, m’a branché sur des souvenirs. C’est que j’ai fait, par petits bouts, un grand bout du Chemin de St-Jacques et des treks assez longs, aussi, vers Macchu Picchu, Rishikesh, Sri Pada, etc, etc.…. Il y a du gitan du vagabond, de l’itinérant et donc aussi un peu de pèlerin en moi…

Pour éviter les malentendus, je vous dis tout de suite, cependant, que je ne parlerai pas aujourd’hui de Paulo Coelho ni de quête spirituelle. Une autre fois, peut-être… Aujourd’hui, je vais vous raconter une anecdote. Une de ces petites histoires qui naissent des ratées de la  grande.

1984.  On nous avait survendu cette année-là, mais, même sans Big Brother, il y a eu bien des choses à couvrir, pour un journaliste. 1984, au Québec, ce fut la fin de l’épopée René Levesque, le début de Céline Dion… et la visite  de Jean-Paul II. J’avais un pote journaliste : Jacques Giroux du Journal de Québec.

J’avais rencontré Jacques au RIN, quelques 20 ans plus tôt. On pensait, on jasait, on avait des idées… De sorte que quand je suis parti me farcir un doctorat à Paris et discourir  sur l’indépendance en buvant des panachés et des ballons de rouge pas cher, Jacques, qui était un homme d’action, est allé passé quelques années de sa jeunesse en tôle pour un pétard qu’il avait posé et qui avait tué  un homme, sans réussir a faire sauter le couvercle de la bavarde indifférence des Québécois.

20 ans après, le FLQ disparu, Jacques Giroux était demeuré un des mousquetaires qui voulaient encore l’indépendance…, mais il avait d’autres idées.  L’idée, par exemple, de faire venir le Pape au Québec. Au Québec, d’abord ; au Canada ensuite, si ça « adonnait »…  Ne croyez pas ceux qui vous diront que la venue du pape au Québec fut une idée collective. J’ai assisté à la conception de ce projet. Il est sorti tout  armé du cerveau  de Jacques Giroux, nourri par un enthousiasme délirant. Cet enthousiasme que certains appellent la foi.

Jacques a conçu ce projet, puis il l’a fait adopter. Par les « boss » du Journal de Québec, par les autorités religieuses… J’ai suivi ses démarches pendant qu’il insistait pour que ça se passe d’abord au Québec.  C’était son bébé. C’est la photo de Jacques Giroux qui était sur cinq colonnes à la une du Journal de Québec quand le pape est arrivé…

La visite du pape a été un énorme succès.  Un succès pour l’archevêché, un succès pour le Journal de Québec… et même Celine, chantant pour le pape au Stade Olympique, faisait ainsi le premier pas de son propre pèlerinage vers Las Vegas…  Il y en a eu pour tout le monde

Pour Jacques aussi, car le pèlerinage  de mon ami Jacques, sur cette terre, passait par des étapes d’idées géniales qu’on disait loufoques.  Or un projet loufoque qui a un énorme succès, ça change son monde…. Jacques Giroux apres la visite du pape a cessé pour un temps d’être perçu comme un « imaginatif flyé » pour devenir un « visionnaire ».  On était prêt a écouter ses « idées de fou ». C’est alors que Jacques a eu cette idée du Québec, terre de pèlerinages.

Sa prémisse était un renouveau de la foi aux USA. Partant de là, nous avons au Québec des lieux fertiles en miracles, parfois associés a des thaumaturges.  Les Américains se bousculent déjà à Ste-Anne de Beaupré, à Notre-Dame-du-Cap, à l’Oratoire St- Joseph… une bonne publicité et on fait venir des centaines de milliers de touristes-pélerins. Bon pour la foi, bon pour le Québec.

Pas bête, mais il faut l’appui  de l’Église et du Gouvernement.  Avant cette visite de Jean Paul II, c’eut été impensable , mais Jacques était maintenant en état de grâce, vu par le haut-clergé comme « notre homme dans les médias » et par son journal… comme « notre contact auprès des autorités religieuses » il était devenu une « compétence » en la matière.  Quand il s’en est ouvert, son projet a été accueilli avec curiosité et respect et l’affaire est donc allée plus loin.

Comme j’étais alors vice-président d’une société d’État québécoise et en contacts étroits avec la haute  gomme du parti au pouvoir, il m’a demandé de suivre l’affaire avec les autorités à Québec et, dès que nous aurions un appui officiel, de créer les liens à établir aux USA.  Lui-même s’occuperait des contacts « Eglise » et « Medias ».

On a jasé des détails. On a pensé a Compostelle.  Un bassin de 80 millions d’Americains qui, de mai a octobre, pourraient MARCHER vers nos lieux de pèlerinage…  Les plus aventureux utiliseraient  le vaste réseau de sentiers de randonnée, (Long Trail, Appalachian Trail, etc.) qui quadrille le Vermont, le New Hampshire et le « Upstate New York » pour aboutir à la  frontière canadienne.  Les moins téméraires  pourraient suivre de petites routes de campagne et, pourquoi pas, une voie réservée sur le Chemin du Roy jusqu’à Québec avant de poursuivre jusqu’à Beaupré…

Il faudrait, « viabiliser » la route , si on peut dire, en prévoyant des gîtes d’étapes et des relais là où n’y en avait pas assez. Il serait bon d’avoir des conseillers/guides bénévoles le long des parcours formellement identifiés, chaque presbytère  devenant un centre d’aide pour les pèlerins.

Il faudrait monter une campagne publicitaire énorme.  Pas facile, mais la moitié du parcours étant aux USA, on pourrait y trouver des alliés politiques puissants pour ce qui serait un second souffle touristique dans cette région.  Il y avait une manne à faire tomber dont le Québec ne chercherait qu’à avoir sa part, mais une bonne part…

L’histoire a fait assez de chemin, pour qu’un avant-projet soit présenté au Ministère du tourisme et à l’Archevêché, avec des détails et quelques chiffres… L’intérêt et la sympathie des intéressés semblaient bien indiquer que nous recevrions les appuis nécessaires.   On pensait à un parcours pilote Albany- Ste-Anne qui, merveilleuse coincidence, aurait presque  exactement la distance entre Puente-la-Reina et Compostelle, le parcours commun traditionnel de toutes les routes de St-Jacques. Prévoyez 40 jours de marche tranquille…

Pourquoi ça n’a pas marché ?  René Levesque est parti, Marcel Leger, ministre du Tourisme qui parrainait le projet, s’est retrouvé  en assez mauvais termes  avec l’équipe qui lui a succédé au PQ, et tout ce qu’avait défendu Léger n’avait plus la cote, au contraire.  Le gouvernement du Québec prenant ses distances, l’archevêché de Québec a pris les siennes.  Jacques a eu d’autres idées, j’ai fait d’autres projets…  C’est une petite histoire qui n’est pas entrée dans la grande… Dommage.

Mais si quelqu’un aujourd’hui reprenait cette idée du Québec comme terre de pélérinages – avec désormais un St-Frère-André et une Ste-Kateri en plus – ça pourrait être intéressant. Ce serait bien, alors, si l’un des « chemins »  qu’on déterminera portait le nom  de Jacques Giroux.

Jacques Giroux es mort il y a quelques années sans renier aucune de ses convictions. Mais si Pierre Bourgault, athée militant, a eu ses obsèques à Notre Dame, pourquoi une route de pélérinage ne pourrait-elle pas porter le nom d’un Felquiste qui l’a rêvée pour le Québec ?

Pierre JC Allard

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