Russie, des émigrants fantômes?

L’article original a été publie sur Ria Novosti.

*

Très récement, une série d’articles est venue rappeler à quel point la Russie était un pays sans avenir. Divers médias francophones, tel que le Figaro, la Tribune de GenèveLe soir, ont commenté les résultats d’un sondage qui expliquait « qu’un cinquième des Russes (22%) souhaiterait émigrer de Russie » et que « selon les chiffres officiels, cités par Vedomosti, en trois ans, environ 1,2 million de personnes ont quitté la Russie ». Ces résultats « illustreraient une nouvelle vague d’émigration, et mettent à mal les mots d’ordre patriotiques et les projets ambitieux du Kremlin » écrit encore Europe1.

La naissance d’un mythe

Le chiffre de 1,25 millions de Russes qui seraient partis depuis 3 ans viendrait d’unediscussion en date du 15.01.2011 retransmise à la radio d’opposition Echo de Moscou entre Sergueï Stépachine (président de la  Cour des comptes) et Michaïl Barshevski. Je rappelle le moment clef de l’échange en russe ci-dessous, avec sa traduction en français derrière:

 

S.STEPACHIN: J’ai des chiffres précis. 1 million 250 mille personnes qui travaillent à l’étranger. Et pas les plus mauvais…

M.BARCHEVSKI: Tu veux dire pas des plombiers?
S.STEPACHIN: Des scientifiques, des spécialistes.
M.BARCHEVSKI: 1 million 250 mille?
S.STEPACHIN: 1 million 250 mille. Voilà à peu près combien sont partis depuis 1917.

1,250 million de russes travaillent donc à l’étranger. Comment en est-on arrivé  à ce que ce chiffre soit repris par la presse francophone comme le nombre de russes ayant soi-disant fui la Russie depuis 3 ans?

Dans un article du 11 février 2011 de Moskovsksi Komsomolets intitulé « courons loin du tandem » (« ????? ?? ??????? ») il est écrit: « la Cour des comptes a officiellement déclaré que durant les dernières années sont partis de Russie 1,25 million de personnes. La vague d’émigration est à peine moins grande que celle de 1917. Ces données sont confirmées par le directeur du Service Fédéral des Migrations (FMS): « 300 à 350.000 Russes partent chaque année travailler à l’étranger. Combien reviennent, il ne l’a pas dit ».

En réalité une vérification sur le lien en question des affirmations du directeur du FMS permet de lire la phrase dans son ensemble et non un morceau sorti de son contexte. Voila ce qu’il y est en fait écrit: « Chaque année 300.000 Russes partent de Russie, dont 40.000 pour aller résider définitivement à l’étranger. Ce chiffre était de 70.000 en gros avant la crise, mais il s’est réduit (..) De tous les Russes qui sortent du pays, a peu près 30 à 40.000 quittent le pays pour aller résider définitivement à l’étranger ».

Le 29 mai 2011, la revue russe d’opposition Novaya Gazeta dans un réquisitoire intitulé « La Russie ne plait plus » affirme que le pays ne sera pas en état survivre jusqu’à la crise démographique de 2050 en écrivant que le « représentant de la Cour des comptes Serguei Stépachine a affirmé que depuis 2008, 1,25 million de personnes » ont émigré.

Les faits sont bien loin des obsessions idéologiques

L’institut Rosstat donne des chiffres reconnus comme étant assez précis. Regardons lesflux migratoires de Russie, entrées et sorties de 1997 à 2010, ici sous forme de tableau:

Depuis 2008 donc, 105.544 russes ont émigré hors de Russie.

Etudions maintenant l’émigration de Russie vers l’étranger lointain et non l’étranger proche, qui correspond à l’ex-monde soviétique. En effet il semble peu plausible que ces émigrants russes récents aient fui en masse la Russie de ces 3 dernières années pour aller chercher refuge en Azerbaidjan ou en Biélorussie! Les données de 1997 à 2008 sont consultables en ligne ici et celles de 2009 et 2010 ici. J’ai synthétisé sous forme de tableau les résultats :

Etudions maintenant l’émigration de Russie vers l’étranger lointain et non l’étranger proche, qui correspond à l’ex-monde soviétique. En effet il semble peu plausible que ces émigrants russes récents aient fui en masse la Russie de ces 3 dernières années pour aller chercher refuge en Azerbaidjan ou en Biélorussie! Les données de 1997 à 2008 sont consultables en ligne ici et celles de 2009 et 2010 ici. J’ai synthétisé sous forme de tableau les résultats :

Depuis 1999 on peut voir que la quantité d’émigrants de Russie baisse, ce qui traduit l’amélioration économique que le pays connait depuis 10 ans.

Depuis 2008: 37.894 Russes ont émigré définitivement vers l’étranger lointain.

Il y a aussi une méthode indirecte de vérification: La consultation des statistiques migratoires d’Eurostat, des USA, du Canada, ou de l’Australie par exemple. Là encore, ce chiffre de 1,2 millions de Russes ayant obtenu un titre de séjour à l’étranger parait fantaisiste. Il faudrait alors supposer qu’un million de Russes seraient partis sans se déclarer dans des pays qui ne tiennent pas de statistiques, cela semble peu crédible.

Sondages et Fantasmes

 

Maintenant le sondage traduisant « la soi disant nouvelle vague d’émigration, et qui mettrait à mal les mots d’ordre patriotiques et les projets ambitieux du Kremlin ». Regardons attentivement le tableau de ce sondage: si 22% des sondés affirment vouloir émigrer, ils ne sont que 1% à déjà préparer leur départ en faisant leurs sacs (ca n’a pas changé depuis 2009). Ils ne sont que 2% à avoir pris la décision d’émigrer et 6% à étudier les possibilités d’émigration. Ils sont également 69% à ne jamais penser à émigrer. Par comparaison, en 2006, 25% des jeunes britanniques souhaitaient émigrer, ce chiffre a atteint 33% en décembre 2010. Mais à la même date, seulement 2% d’entre eux ont réalisé leur projet d’émigration. En clair, le pays n’a connu aucune fuite massive de cerveaux malgré de tels sondages. En 2009, 20% des Chinois diplômés souhaitaient également quitter le pays. En 2010, 30% des jeunes arabes (des pays de la Ligue arabe) souhaitaient également émigrer. On relève aussi que 20% des Bulgares en âge de travailler souhaitent partir à l’étranger. Ce seuil de 20 à 30% semble donc exister dans de nombreux pays, indépendamment du contexte économique local, bon pour la Chine, ou moins bon pour la Bulgarie par exemple. Par rapport à ces chiffres, on peut surtout se demander s’il y a suffisamment de jeunes Russes diplômés ou pas, qui souhaitent acquérir une expérience professionnelle à l’étranger. La mondialisation de l’économie offre des opportunités de plus en plus nombreuses dans ce sens, et il n’y a rien de malsain dans cette tendance qui améliore les échanges économiques. Ce qui est malsain, c’est de propager dans les médias des chiffres faux, pour alimenter des prévisions catastrophistes.

Quelles conclusions en tirer?

– Les chiffres montrent en Russie une baisse forte de l’émigration et une stabilisation de l’immigration depuis le début des années 2000.

– Le nombre de Russes qui ont définitivement quitté leur pays depuis 2008 est de 105.544 et non pas de 1,25 million.

– Une certaine presse dite d’opposition gagnerait beaucoup à être réaliste dans ses analyses et non à fantasmer en lançant des mensonges, repris et propagés sur la toile. La quantité ne s’impose pas sur la vérité. La Russie devrait par exemple vraisemblablementfaire face à la crise démographique de 2050.

– Certains gros relais médiatiques francophones semblent ne pas vérifier leurs sources et on peut légitimement se poser la question de savoir s’il s’agit de simple mauvaise foi ou d’incompétence.

Dans les deux cas, c’est assez inquiétant et cela ne reflète pas la vérité de la Russie d’aujourd’hui.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *