Sang et fric à la Une : ces médias au service de l’extrême droite

« La voix du peuple n’est que l’expression de l’esprit populaire, lui même forgé pour le peuple par les leaders en qui il a confiance et par ceux qui savent manipuler l’opinion publique, héritage de préjugés, de symboles et de clichés, à quoi s’ajoutent quelques formules instillées par les leaders », écrivait Edward Bernays dès 1928 (Propaganda – Comment manipuler l’opinion en démocratie). Quand lesdits leaders martèlent un message sécuritaire – « la première liberté, c’est la sécurité », décrète l’UMP -, ils sont grandement aidés par la répétition dans les médias de messages anxiogènes instillant le sentiment d’insécurité.

Or, on l’observe quotidiennement dans la hiérarchie de l’information délivrée par les médias de masse, la part des faits-divers tend à devenir de plus en plus prépondérante dans les journaux, notamment télévisés : « De 630 sujets en 1999 à 1710 en 2008, c’est près de 270% d’augmentation pour les seuls faits divers », calcule Libération, citant des chiffres de l’Institut national de l’audiovisuel. Un mouvement aux effets encore aggravés par le véritable bombardement continu d’informations – délivrées brutalement, sans mise en perspective – auquel est soumis le citoyen de notre médiacratie. Des chaînes de télé spécialisées en continu aux radios, en passant par les relais d’Internet, impossible d’échapper au fil de l’actualité tel qu’on nous le façonne. Du sang à la Une : c’est ainsi que l’opinion se trouve gouvernée par la peur, et s’avère ainsi d’autant plus aisément manipulable, ce qui arrange bien l’oligarchie qui nous gouverne. Par leur précieux concours à la diffusion de ce climat de violence et d’inquiétude, les médias alimentent ipso facto la propagande sécuritaire, sciemment ou pas, que la démarche soit idéologique ou commerciale. Comment les médias pèsent-ils ainsi sur l’opinion ?

Dans Elections et télévisions (Presses universitaires de Grenoble, 2007), Jacques Le Bohec,  professeur des universités en Sciences de l’information et de la communication et chercheur au GAP (Groupe d’analyse politique, Université Paris-Ouest, Nanterre), juge qu’il diffusent une idéologie d’extrême droite : « La construction, la sélection, le traitement et la hiérarchie des informations qui parcourent les journaux télévisés favorisent une vision du monde en correspondance avec celle prônée par Jean-Marie Le Pen : ultralibéralisme économique, anti-État social, répression plutôt que prévention, défiance envers les étrangers, etc. (…) Pierre Bourdieu brocardait l’hypocrisie des «belles âmes humanistes» [Bourdieu, 1996] qui prennent une pose morale bien-pensante et inquiète vis-à-vis d’un diable qu’ils ne reçoivent qu’avec une longue cuiller en se pinçant le nez, alors qu’ils concourent à ses succès électoraux [James, 2005] : hiérarchie des informations, mépris de classe, enchevêtrement des élites, dérogations aux chartes de déontologie, idéologie libérale, pluralisme étriqué, anti-intellectualisme, leurre de la parité sexuelle, acceptation des chiffres officiels et de sondages, appel au sacrifice des autres, critique des syndicats et des grèves, mise en avant du religieux, etc.

On peut évoquer plusieurs autres choses : emploi de l’expression «jeunes de banlieue» préférée au racisme à l’embauche et au logement, relation des innombrables faits divers sanglants, soi-disant «problèmes de l’immigration», révérence entre les institutions et les employeurs, émotion voyeuriste envers les victimes, compassion larmoyante envers les miséreux, pathos des présentateurs (cœur plutôt que cerveau), association d’une grève avec une insupportable «prise en otages des usagers», multiples sujets promotionnels, auto-absolution et jésuitisme du médiateur, inquiétude pour les cours de la Bourse, souci pour les intérêts particuliers des commerçants des stations balnéaires et montagnardes, profusion de marronniers sans contenu informatif, précipitation à absoudre les Princes déchus, indifférence pour les conditions de travail dans les entreprises, chauvinisme dans les comptes rendus sportifs, acceptation immédiate des leurres gouvernementaux (interdiction de fumer, sécurité routière, etc.), narration superficielle et sensationnaliste de l’actualité des pays étrangers, préférence pour la charité bien ordonnée sur la justice sociale, dénigrement des services publics au nom de la productivité apparente, absence de critique des convictions religieuses malgré leur obscurantisme flagrant, incitation au fatalisme et au découragement, incitations à la consommation quitte à faire ensuite des reportages attristés sur les ménages surendettés, médicalisation et psychologisation des problèmes de société, etc. » L’avènement de l’extrême droite française, incarnée par Nicolas Sarkozy appliquant le programme du Front national, ne tient donc pas du hasard mais d’une manipulation politique, bénéficiant de la complicité de la caisse de résonance médiatique.

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