SIDA de civilisation : la société (12)

Yan Barcelo, 22 avril 2010

Je lisais récemment dans La Presse un dossier sur les problèmes aériens en Europe suite à l’explosion du volcan islandais et j’ai été quelque peu interloqué par une question que posait le journal dans un titre : « Quels sont les droits des voyageurs? »
Voilà une question typiquement contemporaine et parfaitement intempestive. Le ciel est littéralement en train de tomber sur l’Europe, l’industrie aéronautique du continent est menacée dans sa survie, les administrations aéroportuaires tentent tant bien que mal d’accommoder des dizaines de milliers de voyageurs… puis quelqu’un demande : « Et mes droits alors? » Un tantinet indécent.
Par bonheur, l’article répondait rapidement à la question en disant que, des droits et des recours, il n’y en a pas devant un « acte de Dieu ». Personne n’est responsable, pas plus les lignes aériennes, les aéroports, les agences de voyage que les gouvernements, et nous devons tous écoper solidairement. Certes, les lignes aériennes sont tenues à un moment donné de ramener les gens chez eux, mais c’est une affaire d’obligation contractuelle, pas de « droits ».
Or, la question met en évidence un thème omniprésent de nos sociétés : la réclamation des droits et l’appel à la charte des droits et libertés pour tout et pour rien. Évidemment, à peine sortis il y a 200 ans de régimes où les abus de pouvoir abondaient, il était impératif qu’on affirme et qu’on continue d’affirmer les droits des personnes.
Toutefois, cette mentalité du droit est maintenant bien installée. Il serait grandement temps qu’on la tempère en tâchant d’imaginer une contrepartie des devoirs et responsabilités des citoyens. Bref, qu’on compose une charte des droits et responsabilités.
Évidemment, un tel thème n’est pas nouveau – et mon propos n’est pas ici de faire œuvre d’originalité. Mais nombre d’aberrations que j’ai contesté dans mes chroniques jusqu’ici, et que d’autres contestent dans les leurs, émergent de cette centration égocentrique de chacun sur ses droits. Une revendication qui, implicitement et presque paradoxalement, en appelle au « devoir » de la collectivité de respecter et de faciliter l’exercice de ces « droits » individuels.
Or, je dirais qu’un individu, avant d’avoir des droits, a des devoirs. S’il a des libertés, c’est d’abord et avant tout de façon à être en mesure d’exercer ses responsabilités.
Prenons quelques exemples, en commençant par une situation qui a beaucoup préoccupé le Québec ces derniers temps, celle de cette musulmane qui refusait de retirer sa burqa dans une classe de français et qui a pris refuge derrière la charte des droits. Nous sommes ici dans une situation caricaturale qui, à partir d’une logique de « droits », devient quasi-insoluble. Mais avec une logique des « devoirs », elle se règle en un tournemain en posant quelques questions très simples : primo, quels sont les devoirs d’une étudiante dans une classe? Secundo, et à un niveau plus général, quels sont les devoirs d’un immigrant à l’endroit de sa société d’accueil?
Poser le problème dans cette perspective le résout illico. Il n’y a pas à se battre la poitrine ni à se prendre la tête entre les mains. Un étudiant doit adopter les attitudes qui font en sorte que TOUS les autres étudiants dans la classe puissent procéder civilement et harmonieusement à la tâche qui les rassemble : étudier. Survient-il une objection relative au « droit » religieux de porter un vêtement qui fait obstacle au parcours serein de la tâche en cours, alors il suffit de faire appel à un devoir supérieur : celui qu’a tout immigrant de se plier aux us et coutumes de sa société d’accueil.
Mais je ne veux pas m’attarder outre mesure à des circonstances comme celle-ci qui, à mon sens, relève plutôt du fait divers. Il y a des situations beaucoup plus fondamentales où les droits des uns entrent directement en conflit avec les droits plus importants d’autres. Un cas patent, selon moi, est la façon dont on admet comme allant de soi le « droit à la libre expression » à une foule d’acteurs économiques et sociaux, même quand ils attaquent les droits autrement plus fondamentaux d’un autre groupe social. Je pense par exemple à tout ce monde de la publicité, de la chanson rock-drogue-sexe, de l’industrie des jeux vidéo qui livrent systématiquement des messages et des produits de mort.
Cessons pour un instant de parler de « droits » pour penser « devoirs ». Ne faudrait-il pas considérer que les « droits » des parents de créer une zone pédagogique protectrice autour de leurs enfants sont immensément prioritaires aux « droits à la libre expression » des premiers. Pourquoi? Parce que les « devoirs » des parents sont tout simplement supérieurs. Leur tâche éducative est plus essentielle à l’ensemble de la société que celle d’un fabricant de logiciel qui crée un simulateur de meurtre et le vend comme un « jeu ».
Autour des questions d’intégration des immigrants, on se posait récemment la question à savoir si certains « droits », notamment l’égalité des femmes, sont plus prioritaires que d’autres. Évidemment. Et lesquels sont plus prioritaires? Ceux qui correspondent à des devoirs supérieurs.
Or, il y a un vaste chantier de réflexion qui s’impose pour repenser une foule de thèmes à la lumière de ce double éclairage droits-devoirs. Droit du travailleur, certes, mais devoir du travailleur aussi. Droit de l’étudiant, mais devoir de l’étudiant aussi. Droits du citoyen, et devoirs du citoyen. Droits du malade, et devoirs du malade.
Après avoir baigné pendant quelques décennies dans les revendications des droits et privilèges, aux gratifications et privilèges de toutes sortes, je crois qu’une réflexion sur les devoirs, et surtout sur la charge de responsabilité qui soutient ces devoirs, contribuerait grandement à remettre les pendules à l’heure.

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