SIDA de civilisation : la société (5 / 8)

Yan Barcelo, 2 janvier 2010

Le film Avatar est un symptôme éloquent du SIDA de civilisation dont nous souffrons. Voici l’essentiel de ma critique : à l’aide d’un arsenal technique dernier cri qui a englouti la modique somme de 500 M$, Hollywood nous dit que la technique et la science sont mauvaises et détruisent la nature.

Évidemment, le film se laisse voir avec plaisir. Le monde naturel qui nous est présenté est un ravissement pour les yeux et la trame est nette et absorbante. Et bien sûr, comme c’est presque toujours le cas, Hollywood n’a qu’un rapport très épisodique avec la réalité et ne nous sert que du mythe. Plus payant.

Mais trois choses m’indisposent dans ce film. Tout d’abord, il y a le thème facile de la hargne à l’endroit de la technique et, par association, de sa génitrice, la science. La scène cruciale du film est évidemment celle où tout l’arsenal des machines volantes de guerre est massé devant le gigantesque « arbre-maison » pour l’incendier et, finalement, l’abattre. C’est un affrontement manichéen entre la technique – méchante – et la nature – si bonne et innocente.

Faire dire au film qu’il condamne entièrement technique et science n’est pas juste. Il y a une part de ces deux disciplines qui est mise en valeur dans le film : celle de la virtualité, qui permet au héros de se « réincarner » en « avatar ». D’ailleurs, le titre du film lui-même emprunte ce mot à l’univers virtuel des zones de jeu en ligne – par exemple, le site Second Life -, un mot qui vient de la religion hindouiste où le mot « avatar » identifie la divinité qui prend temporairement forme humaine.

Or, cette virtualité est justement un des aspects les plus troubles et potentiellement les plus pervers de la technologie et de la science informatique. Tout le domaine des simulateurs – que ce soit en ingénierie ou en pédagogie – apporte une contribution majeure, mais l’intérêt de la virtualité numérique est moins évident. Je questionne le bien-fondé d’attirer des centaines de milliers de gens en ligne pour leur faire vivre une vie empruntée à travers un avatar, les éloignant encore plus de la réalité que ne le font la télévision et les médias de masse.

Le film atteint ainsi deux objectifs idéologiques pervers. D’une part, il fait une condamnation en bloc d’une civilisation où les contributions de la technique et de la science ne livreraient que la « fine fleur » des armes de destruction massive. Pourtant, les caméras et les studios de post-production numériques, les systèmes de projection, même les immenses réseaux de production et de distribution électrique, qu’est-ce que c’est, sinon certaines « fines fleurs » de la technique et de la science?

D’autre part, le film fait l’éloge d’une technique et d’une science dont le propos le plus évident est d’assurer une évasion massive de la réalité.

Mon troisième point critique dénonce l’éloge que fait Avatar de cette nouvelle religion de la Terre qui prévaut et dont une faction écologique est devenue la secte fondamentaliste. On retrouve ici presque tous les mythes fondateurs de la charge anti-occidentale et anti-chrétienne qui prévaut depuis plus de 150 ans : le mythe du « bon sauvage », de la nature bonne et bienveillante, cette nature elle-même mue et inspirée par la Grande Déesse si bonne et bienveillante, nouvelle incarnation de l’antique Gaïa. On trouve ici tous les éléments factices qui se présentent comme la face souriante, très « relations publiques », des anciens paganismes.

Évidemment, cette nouvelle mythologie de la Terre porte en son sein une critique implicite de l’univers chrétien axé sur un Dieu macho qui a commandé à ses fidèles de subjuguer la Nature.

Le problème avec cette religion de Gaïa est qu’elle s’avère prosaïquement paroissiale. On divinise cette petite planète, un infinitésimal grain de sable dans l’immensité de l’univers, et on fait fi de tout les vastes dynamismes et équilibres cosmiques dont notre planète Terre est tributaire. Une telle vision apparaît désespérément infantile, recroquevillée, primitive, surtout venant après des siècles de réflexions théologiques alimentées par les apports de la science, de l’hindouisme et du bouddhisme, réflexions qui nous ont livré une compréhension du Divin comme étant une transcendance-immanence, à la fois dépassant et intégrant tous les dualismes, notamment celui du féminin et du masculin.

En bref, Avatar se présente comme un produit parfaitement décadent dont le message contredit radicalement les vastes moyens financiers et techniques mis en branle pour le réaliser. C’est un produit hautement technique, héritier de tout le vaste héritage scientifique, technique, philosophique, politique, économique et social de l’Occident, mais dont le message dévalorise et sabote cet héritage lui-même.

7 pensées sur “SIDA de civilisation : la société (5 / 8)

  • avatar
    3 janvier 2010 à 6 06 11 01111
    Permalink

    @ YB

    Vous êtes à me convaincre lentement, mais sûrement, d’une évidence qu’on fait tout pour occulter derrière un débat politique superficiel sur les moyens alors que la crise est sur la prémisse fondamentale: est-ce que le but de la vie est de grandir soi-même ou de contribuer – et finalement de se sacrifier – à quelque chose de plus grand ?

    Pierre JC Allard

    Répondre
  • avatar
    3 janvier 2010 à 12 12 45 01451
    Permalink

    Ce qu’on nous montre dans AVATAR, à mon avis, c’est que l’homme est prêt à voyager à 4,22 années lumières de la Terre pour extraire un minerai sur Pandora et décimer sa population indigène en toute conscience (et sans remord). Après avoir fait cela sur Terre durant des millénaires, l’homme fera pareil dans l’espace.

    Ce qu’on nous montre, c’est en fait le peu d’évolution de la civilisation humaine… Ce n’est pas tellement la technique ou la science qu’on condamne, mais le manque d’humanité, ou de spiritualité, des humains. Leur vide existentiel. On nous montre un scénario qui, malheureusement, pourrait se réaliser.

    De l’autre côté, on nous présente les Na’vi qui vivent en harmonie avec ce qu’ils appellent Eywah, la nature. C’est leur « divinité », en quelque sorte. Les humains les considèrent primitif, mais au fond, les Na’vi n’ont pas besoin de techno, d’ordi et de science, car tout leurs besoins sont comblés et leur désirs sont modestes. Vivre en union avec la nature et les êtres vivants; pourquoi vouloir plus que ça?

    L’humain, de son côté, veut toujours plus de tout. Ces désirs n’ont pas de limite. La technologie nous permet d’avoir plus de confort, mais avec tout le « progrès » que nous avons fait depuis les 100 dernières années, nous nous sommes dangereusement déconnectés de la nature, avec tout ce que ça comporte…

    Mais bon, AVATAR est une caricature, un spectacle. C’est plus pour faire rêver les gens qu’autre chose, selon moi.

    Répondre
  • avatar
    3 janvier 2010 à 15 03 08 01081
    Permalink

    Ahhhh, je trouve votre analyse, tout simplement sublime.

    Déjà au premier paragraphe, j’ai aimé (à en rire), la justesse de votre analyse. Le reste est tout aussi bon.

    J’en veux plus.

    Répondre
  • avatar
    3 janvier 2010 à 18 06 06 01061
    Permalink

    @pierrejcallard
    Je ne suis pas certain de comprendre ce que vous dites. Voici ce que j’en comprends, corrigez-moi au besoin. L’emphase mise sur le changement des systèmes par l’action politique est fautive. Le travail premier est celui qu’on fait sur soi pour changer son rapport à autrui et au monde.
    Si c’est bien ce que vous voulez dire, je ne serais pas totalement d’accord. Je crois que le travail politique est essentiel, quoique très-très lent et partiel. Toutefois, le travail premier et essentiel demeure celui sur soi qu’on peut réaliser dans une quête intime et intense de vérité, de beauté, d’humilité et d’amour.

    @Sébas
    Merci pour votre bon mot. C’est toujours réconfortant de croiser des esprits qui partagent un même coup d’oeil.

    @Rémi
    Vous nous rendez la trame du film telle que ses concepteurs veulent sans doute qu’on la recoive. Malheureusement, toute la mythomanie avec laquelle on cherche à nous la faire avaler me laisse un goût amer. Mais encore là, à un premier degré non-réflexif, le film est extrêmement efficace et prenant. Malheureusement, il y a quelque chose d’indécent d’engloutir 500 M$ dans une telle cafétéria mythique tandis que tant de gens n’ont pas même un morceau de pain à se mettre dans le ventre.

    Répondre
  • avatar
    3 janvier 2010 à 18 06 58 01581
    Permalink

    En passant, je voulais seulement dire que je partage aussi certaines idées/nuances de Rémi:

    -La techno peut aussi se retourner contre ‘nous’ (et je pourrais en parler longtemps, car cela m’affecte de façon TRES personnelle);

    -Tant que les systèmes vraiment démocratiques n’existeront pas… (donc qui ont plus que seulement le titre), les dérives totalitaires contre les ‘autres’ (peuples, citoyens soumis, etc), existeront;

    – C’est vrai que les citadins sont de plus en plus déconnectés de la nature…

    Répondre
  • avatar
    3 janvier 2010 à 19 07 59 01591
    Permalink

    @ YB

    Dit autrement: l’être humain est un ensemble (in-dividu) dans un environnement (tout). Il peut se percevoir comme dévorant cet environnement, le but final étant que le tout soit digéré par l’individu. Il peut aussi voir sa finalité comme la chute de la barrière entre l’individu et le tout, l’individu cessant d’être comme entité pour se fondre dans cet environnement avec l’espoir – de pure foi, d’ailleurs – d’avoir ajouté « quelque chose »
    au tout, donnant ainsi un sens à sa propre existence.

    Toute notre expérience semble indiquer que la croissance de l’individu est dérisoire et que seule la deuxième hypothèse PEUT être la bonne, sans aucune certitude. Pari de Pascal.

    Pierre JC Allard

    Répondre
  • avatar
    4 janvier 2010 à 15 03 36 01361
    Permalink

    @ Yan:

    Je suis d’accord avec vous quand vous dites que 500 millions pour un seul film est exagéré et qu’on pourrait nourrir bien des gens avec cet argent. On pourrait dire la même chose avec un paquet d’autre chose… Juste à penser aux profit du pétrole, ou même, de la cigarette…

    Par contre, même si c’est du pur spectacle Hollywoodiens, je crois qu’il y a quand même un certain message dans ce film, et qu’il rejoindra beaucoup de gens.

    Mais bon, je suis quand même d’accord avec votre analyse.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *