SIDA de civilisation : la société (6 / 10)

Yan Barcelo, 9 janvier 2010

La famille est l’institution fondamentale de nos sociétés. Fondamentale. Pourtant, elle branle de partout. Voici quelques aperçus sur une situation qui apparaît comme une déroute.

Jetons d’abord un coup d’œil sur les familles reconstituées.

Autrefois, les parents avaient beaucoup d’enfants. Aujourd’hui, les enfants ont beaucoup de parents. Et dans un nombre croissant de cas … on ne sait pas vraiment. Les parents ne sont plus tout à fait ce qu’ils étaient, les enfants… non plus.

La société, au plan de la famille comme de tant d’autres institutions, est devenu un grand laboratoire. Littéralement, d’ailleurs : on fait des enfants en éprouvette! Les chercheurs courent dans tous les sens. Les parents et les enfants tout autant. Et personne ne sait où est passé le directeur du labo.

La famille n’a jamais été particulièrement stable. Le modèle de la famille nucléaire (papa, maman et moi) est de création récente, datant du début du XXe siècle. En fait, elle représente un appauvrissement des réseaux de parenté. Autrefois, par exemple, on voyait souvent les difficultés économiques, les conditions de santé et les décès amener un enfant à être transféré dans la famille d’un parent ou même d’un voisin. Une famille était souvent appelée à accueillir l’orphelin d’un frère ou d’une cousine décédée. C’est une chose qu’on ne voit plus. Aujourd’hui, pour adopter on va en Chine et au Vietnam, la chose étant tellement difficile et compliquée au Québec qu’elle est à toute fin pratique impossible.

Certaines formes de parentalité existent depuis la plus haute antiquité, comme la monoparentalité, les familles recomposées, l’adoption ou l’acceuil chez les grands-parents. Mais la plupart de ces formes ont pris aujourd’hui des formes inédites. Par exemple, la monoparentalité ne souffre plus du stigmate extrême dont elle était la cible, bien que la misère et la souffrance des mères seules demeure une réalité bien présente. Une originalité de notre époque tient à la monoparentalité volontaire, essentiellement chez les femmes mieux nanties, hétérosexuelles ou homosexuelles qui, arrivées à la limite de l’âge de la procréation, recourent aux techniques d’insémination pour enfanter seules – sans père !

La famille recomposée est certainement la forme « originale » la plus prévalente. Autrefois, un veuf ou une veuve pouvait se remarier, chaque partenaire amenant avec lui son lot d’enfants sous un toit commun. Mais autrefois, on était plus dans le remplacement que dans l’addition. On additionnait davantage les enfants que les parents. Aujourd’hui, on additionne plus les parents.

Dans les siècles et les décennies passés, malgré ses passages d’une famille à l’autre qui pouvaient être parfois nombreux, l’enfant se retrouvait essentiellement dans une famille où il y avait un père et une mère. Aujourd’hui, il transite le plus souvent entre deux foyers où il doit traiter dans l’un avec son père et sa nouvelle conjointe (parfois la deuxième ou troisième conjointe), dans l’autre avec sa mère et son nouveau compagnon (ou le deuxième, troisième et plus…).

Ces familles recomposées imposent une dynamique souvent malsaine entre les parents géniteurs et leurs enfants, une dynamique qui a largement contribué à l’émergence de ce phénomène unique de notre époque : l’enfant-roi. Une des composantes majeures, par exemple, est la culpabilité, avouée ou niée, du conjoint qui a quitté le nid conjugal. Cela peut l’amener à tenter de constamment racheter l’affection de ses enfants à l’aide de cadeaux ou de permissions spéciales. Du coup, il perd l’objectivité de son rôle de parent et s’expose à la manipulation affective de ses enfants. Devant son enfant qui aurait besoin de discipline et d’exigence, il se retrouve plutôt à marchander son affection et, inconsciemment, son pardon.

Quelles sont les conséquences de cette instabilité foncière des couples? Évidemment, c’est du côté des enfants qu’il faut les chercher. Certains enfants s’en tirent fort bien, semble-t-il. Ils ont même une résilience psychologique que bien des enfants de couples normaux n’ont pas. Mais chez la grande majorité, il y a des séquelles.

Voici quelques confidences d’une jeune fille, Stéphanie, qui a vécu la séparation de ses parents au début de son adolescence. « Tout s’est passé quand je devais faire des choix de vie, et tout le terrain a été déplacé, tout a été remis en question, confie-t-elle. Je ne savais pas où je m’en allais et je pense que ça été la même chose pour mon frère et mes sœurs. On erre, on a des doutes, comme si toute notre foi d’enfance était ébranlée, comme si les choses ne pouvaient pas tenir. Aujourd’hui, quand j’ai des relations amoureuses, tout ce matériel revient me hanter. »

Le frère de cette jeune fille a pris encore plus mal la séparation de ses parents, considérant pendant plusieurs années sa mère, qui a initié le divorce, comme une traîtresse. Alors qu’il possédait des talents artistiques et mathématiques exceptionnels dans l’enfance, il a tout laissé tomber et se voue aujourd’hui à un mode de vie homosexuel et dandyesque.

Il faut voir comment les choses se passent du côté des « deuxièmes » parents. La nouvelle conjointe du père et le nouveau conjoint de la mère n’ont jamais eu accès au statut de nouveaux parents. Ils sont là, comme des pièces rapportées, cibles du ressentiment des enfants. Sur les quatre enfants, un seul a tissé un certain lien d’amitié avec son deuxième père; et tous sont restés parfaitement de glace face à leur belle-mère.

C’est dire que les défis des familles reconstituées sont immenses. Ce n’est pas pour rien que le taux de divorces y est plus élevé encore que dans les premiers mariages, où il est pourtant de l’ordre d’un foyer sur deux.

Or, il ressort de toute cette situation une telle image de flou, d’imprécision et, surtout, de dé-responsabilisation à l’endroit des enfants. Les parents géniteurs ont un rapport extrêmement fragilisé avec eux, tandis que les « pièces rapportées », sauf quelques heureuses exceptions, demeurent exactement cela, des pièces rapportées, sans aucun lien éducatif fort vis-à-vis des enfants. Et on se demande après cela pourquoi tant de jeunes vivotent, décrochent, se droguent ou bouffent des anti-dépresseurs.

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