SIDA de civilisation – l’économie 8 / 8

Yan Barcelo, 10 octobre 2009

(Je poursuis dans cette chronique sur une série d’éléments cruciaux dont j’ai commencé de traiter dans les deux précédentes, éléments qui reposent à la racine de la destruction financière et économique en cours et qui composent notre SIDA économique.)

Malheureusement, notre SIDA culturel et économique fait en sorte qu’il nous manque de plus en plus les outils intellectuels et la volonté d’affronter les faits de façon à tuer dans l’œuf les fantasmes et toutes les vues de l’esprit qui ont envahi notre façon de penser l’économie, les affaires et la finance. Nous en payons maintenant le prix, très concrètement, avec la crise financière d’abord, suivie de la crise économique, dont il n’est pas certain que nous verrons sitôt la fin, et avec le transfert massif de trillions de dollars vers les banques, transfert par lequel les gouvernements ont récompensé ces dernières pour leur cupidité abyssale.

Mais le prix ultime qu’on paye pour notre perte de tout sens des réalités économiques est moins visible et il faut creuser un peu plus pour en découvrir les pleines proportions. Ce prix, il tient à un saccage de notre capital… humain.

Je me rappelle une conversation au début des années 1990 avec un haut responsable de Hewlett-Packard, une des compagnies technologiques dont l’enracinement dans de solides vertus d’ingénierie en faisait une des compagnies américaines les plus exemplaires. Cet homme me rapportait que HP était obligée désormais de construire en Asie, notamment à Taiwan, toutes ses usines de fabrication de puces informatiques. Pourquoi? Tout simplement parce que la compagnie était incapable de trouver aux Etats-Unis les personnes dotées des connaissances nécessaires pour mettre en place de telles unités de fabrication qui exigeaient, déjà à ce moment-là, des investissements d’au moins un milliards de dollars. Pire encore, il était peu probable que la compagnie trouve aux Etats-Unis le personnel doté des qualités de précision et d’attention requises pour opérer une telle usine.

Nous ne parlons pas ici d’un secteur industriel de second ordre, mais d’un des fleurons de pointe dont le génie américain avait toutes les raisons de s’enorgueillir. Or, il ne reste plus une seule usine de fabrication de chips en Amérique du Nord. Vous lisez bien : plus une! Pardon : il en reste une, mais c’est la seule, l’usine d’IBM à Bromont. Tout le reste a été transféré et délocalisé vers l’Asie, en même temps que la fabrication de matelas, de valves, de divans, de pianos, de commodes, d’écrous… bref de tout ce qui compose les produits de notre consommation quotidienne.

NOUS SAVONS DE MOINS EN MOINS FAIRE. Bientôt, nous ne le saurons plus du tout. Le Québec et le Canada étaient jusqu’ici moins engagés sur cette pente glissante de la désindustrialisation que son voisin américain, mais la crise économique est en train de nous mettre à niveau. Le saccage est de plus en plus exhaustif.

Or, une foule d’économistes et de chantres de l’ère post-industrielle nous serinent depuis des décennies que ce glissement inexorable vers la désindustrialisation n’est en rien dommageable. Il est dans la logique des choses et, pour tout dire, souhaitable. Nos économies, disent-ils, se spécialisent dans les services et leur valeur ajoutée. C’est ici qu’on pense le design des produits fabriqués par une main d’œuvre bon marché asiatique. C’est ici qu’on fait la R&D de ces même produits. C’est ici que sont les bureaux d’ingénieurs, de comptables, d’avocats, de financiers qui desservent les entreprises vouées à cette fabrication à l’étranger.

C’est oublier une simple réalité qui prévaut au niveau du « plancher des vaches ». Tous ces services exaltés dont on s’enorgueillit accusent une forte tendance à se déplacer vers les centres de production qu’ils… desservent. Un exemple entre mille : le designer d’un nouveau produit ne fait pas que dessiner de belles lignes élégantes pour séduire le consommateur. Son design impose qu’il conçoive son produit pour simplifie les processus de fabrication et en abaisse le coût de revient au minimum. Un tel travail s’effectue en intimité étroite avec le plancher de fabrication et impose la présence sur place. C’est dire qu’à terme, ce n’est plus à New York, Los Angeles ou Toronto que ce designer va travailler, mais à Pékin. Le même constat vaut pour l’ingénieur, le comptable, l’avocat et tous les autres professionnels; ils doivent de plus en plus essaimer autour du lieu où les choses se font.

Il est éloquent que les pays d’Occident redécouvrent les vertus de la fabrication, à commencer par l’Angleterre, le pays où la désindustrialisation a sévit le plus cruellement au cours des 50 dernières années. Ce pays était un centre manufacturier majeur jusqu’aux années 60. Son nom était associé aux meilleurs systèmes audio-vidéo, aux meilleurs moteurs, aux meilleures firmes d’ingénierie. Il ne reste pratiquement plus rien de tout cela. Il ne reste que la City, ce centre financier hypertrophié à Londres qui sévit comme un chancre sur l’économie britannique, d’abord, l’économie mondiale ensuite. Si toutes les manœuvres et manipulations financières se déplacent vers Tokyo, Hong Kong et Shanghai, comme elles le font de plus en plus, il ne restera plus rien au pays d’Élizabeth II. C’est pourquoi le gouvernement britannique a pondu vers 2005 un volumineux rapport appelant urgemment à la réindustrialisation du pays. Mais ce n’est pas évident d’y parvenir après qu’on a tout laissé partir ailleurs.

Or, un spécialiste du milieu manufacturier me disait récemment qu’on a perdu de vue la grande fertilité économique de l’activité industrielle. Un dollar investi dans le domaine manufacturier, me disait-il, génère jusqu’à 7$ dans l’économie réelle en retombées diverses. Le même investissement en services, pour sa part, n’en génère que 2$. Et on parle là des activités en services « nobles » (chercheurs, comptables, ingénieurs, etc.), ceux-là qui sont appelés à se déplacer vers les grands centres manufacturiers asiatiques. On ne parle pas des emplois de services plus « communs » : cuistots chez Macdonald’s, employés de la construction, cuisiniers et serveurs, infirmières, etc. Ces emplois, peut-on supposer, ne génèrent qu’une fraction du 2$ de retombées typiques du secteur.

Quand nos économies nord-américaines auront définitivement opéré l’ablation de leurs mains et de tout le savoir-faire lié à la transformation matérielle du monde, nous resterons avec tous nos  représentants de vente, nos éboueurs, nos massothérapeutes et nos programmeurs de jeux vidéo. Les activités liées à la crème des services aura migré vers l’Orient.

Dans nos collèges et universités, nous assistons à une lente et inexorable chute des candidats dans les disciplines qui ont fait la prospérité de nos économies : ingénieurs, informaticiens, biologistes, gestionnaires de production. Vers quoi se dirigent nos jeunes? En premier lieu, tout le secteur des arts et des médias, et leur glamour factice, exerce un attrait irrésistible. On pourrait croire que tout le monde veut être vedette de Star Académie. À quoi faut-il s’attendre de jeunes à qui on n’a jamais appris à affronter la froide réalité d’un problème mathématique et qu’on encourageait toujours à « exprimer son vécu » dans des cours d’expression littéraire ou artistique. Et quand un jeune s’achemine vers des secteurs économiquement « productifs », il choisit plus souvent qu’autrement des disciplines « faciles », comme les communications, les arts graphiques et les sciences humaines, ou des disciplines « rentables » comme le marketing ou les finances. Tout le secteur des métiers, c’est bien connu, souffre d’une indigence et d’une négligence systématiques. Des candidats à Star Académie, on les compte par centaines, mais essayez, pour voir, de trouver en usine un technicien en ventilation ou en entretien mécanique!

Bref, on donne dans la manipulation de symboles et la fabrication de virtuel. L’appauvrissement réel de notre économie il est là : dans ces cohortes de jeunes qu’on oriente depuis des décennies vers le virtuel et ses fantasmes; aussi, vers les métiers où on peut « faire vite une piastre ». Et c’est ici que se boucle la boucle avec notre propos de la virtualisation de l’économie. Tout au long des années 1980 et 1990, vers quels emplois se sont orientés les plus brillants et les plus doués ne nos jeunes? Vers les sciences? Vers les techniques? Vers l’ingénierie? Vers l’enseignement? Non-non. Vers la finance et tous ses pièges virtuels, leurs cohortes remplissant les officines financières de Wall Street, de Bay Street et des corporations multinationales. Voyez aujourd’hui la solidité des échafaudages de chimères financières qu’ils ont construits.

5 pensées sur “SIDA de civilisation – l’économie 8 / 8

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    11 octobre 2009 à 8 08 39 103910
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    Bonjour Yan,

    Je crois que tu fais une bonne description de la situation. Je ne crois pas toutefois que les employés asiatiques soit mieux qualifiés que les nord-américains pour fabriquer de la haute technologie ou autres marchandises. Il est fort possible que la situation ait été présentée ainsi aux représentant de HP dont tu parles dans ton article.

    La désindustrialisation des pays industrialisés est un processus qui dure depuis plusieurs décennies.

    Il est impossible de penser que la transformation dont tu parles puisse avoir eu lieu sans la complicité des gouvernements et des dirigeants des multinationales qui profitent de cette situation.

    Je crois que tout s’explique par le désir de certains de détruire notre économie nationale, pour réduire notre niveau de vie, notre indépendance, notre liberté et mieux dominer.

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    11 octobre 2009 à 21 09 20 102010
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    «La désindustrialisation des pays industrialisés est un processus qui dure depuis plusieurs décennies. » ( Merci Aimé, très vrai)
    Belle démonstration M. Barcelo!
    Le portrait d’une société qui s’en va à la manière des USA.
    Je ne connais pas grand chose en économie, mais j’ajouterais deux remarques:
    1. L’éphémère. Les compagnies embauchent souvent sur une «base temporaire». Ouvriers entrent et sortent selon les contrats. On gère… Et à ce que je vois on embauche du temporaire à grands coups.
    Le problème pourrait être réglé avec de nouvelles ententes syndicales. Le syndicalisme n’a pas évolué… Il a évolué vers la capitalisation. Ex. Le syndicat des enseignants a acheté la cie d’assurance.
    Soit.
    Pour le reste…
    2. La formation.
    Que quelqu’un m’explique pourquoi un jour un entrepreneur plombier appelle dans une école pour avoir un plombier et que l’enseignant lui répond qu’il a 14 finissants mais qu’il ne lui en conseille pas aucun?
    Il y a une contradiction entre les belles théories du ministère de l’Éducation et ses rejetons. Diplôme, oui. Mais qu’elle en est la valeur?
    Et parlant d’éphémère, en éducation aussi on gère: les jeunes enseignants sont là, sans contrats, parce qu’on craint de leur en donner un de 35 ans.
    Ce serait au syndicat de trouver des solutions et des ententes.
    ____
    On a parlé de l’abolition des cégeps. On n’ose pas. Ça dérange trop…
    Mais ce serait le temps d’en faire des centres de formations justement dirigés vers une main d’œuvre technique qualifiée.
    Je vais en insulter plusieurs, mais je vois que c’est une sorte de centre tampon de la vie d’ados qui n’en finissent plus, qui s’endettent, et qui me paraissent avoir une vision de la vie aussi profonde qu’Occupation Double.
    La grande illusion de «donner de la culture».
    Bien beau la «connaissance générale», mais il n’y a rien dans les écoles pour indiquer aux jeunes les nouveaux métiers.
    On est dans le traditionnel. On se croirait dans un film des années 50.
    Au lieu de patauger dans l’étude des religions et la diversité, pourquoi ne pas donner un cours de sociologie pour faire voir les problèmes et les devoirs d’une société? Ce qui -justement – n’empêchait pas d’inclure cette chère diversité et de l’art de vivre ensemble avec une tuque et un turban.
    Elle commence à quelque part la vision d’une société, et elle se forme là.
    L’État est rendu le pire des fournisseurs. Lui aussi cherche des «investisseurs».
    Bon! J’arrête. Je vais aller me défouler sur mon site 🙂
    Bonne journée!

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    13 octobre 2009 à 10 10 35 103510
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    Mr Barcelo,

    J’avoue ne jamais avoir pensé à cette perspective de perte progressive de savoir-faire que vous proposez et je la trouve fort intéressante.

    Je vous raconte deux faits vécus:

    – Je demande fréquemment à mes élèves ce qu’ils veulent faire plus tard. De plus en plus, j’ai la réponse suivante: « je veux être connu » . Connu pour avoir fait quoi, m’empressais-je de répondre? « Bof, la musique peut-être, j’aime la musique.. » Vous parliez de la génération Star Académie? La voilà. Perdue dans l’illusion que le moment viendra, sans avoir rien à faire.

    – Depuis peu, nous assistons à l’émergence de la formation « semie-spécialisée » dans nos écoles secondaires. En gros, on envoit le jeune de 16 ans qui n’a pas finit son secondaire 2 dans un programme stage-étude. Les métiers offerts sont essentiellement à saveur manuelle et peu cérébrale. Mais à qui offre-t-on cette formation? Aux futurs décrocheurs, aux élèves en échec. Sous le masque de la diplomation, on rempli des classes (vous devriez voir le triste état de certains élèves) avec des élèves qui rapportent gros à la commission scolaire grâce à ce classement qu’il font miroiter. Voilà, comme société, la place que l’on fait à ces types d’emploi. Il ne faut pas après se surprendre que les jeunes qui ont moindrement les notes pour obtenir un DES aient une perception biaisée des métiers non-universitaires, ou plus techniques; pour cause, on y envoit les décrocheurs (qui soit dit en passant auraient bénéficié d’une formation pratique beaucoup plus tôt). C’est ce qui arrive quand une société relègue le savoir-faire au plan du deuxième choix.

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    13 octobre 2009 à 14 02 10 101010
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    Désolé pour les fautes! On écrit ces choses-là si vite…

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    13 octobre 2009 à 18 06 15 101510
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    Excellent billet! Très bonne observation.

    Je pense qu’un jour il va falloir s’arrêter et faire une bonne introspection. Où s’en va-t-on en tant que société? Qu’est-ce qu’on veut accomplir? Quelle est la prochaine étape?

    Je trouve que collectivement, on est en mode « pilote automatique ». On a aucune vision d’avenir, aucun projet de société vers quoi oeuvrer tous ensemble. On a absolument aucun esprit de communauté ou de solidarité. Chacun fait sa petite job dans son coin. Métro, boulot, dodo.

    Notre conception de la société est centré sur l’économie. Les rapports sociaux se sont transformés pour s’adapter à cette société-là, obsédé par le PIB et la croissance économique.

    Ce qu’on a, ce n’est pas des humains qui contribue à une communauté ou une société, mais des contribuables qui contribuent à une économie. La communauté? Quelle communauté?

    Pas étonnant que les jeunes ne sont pas motivés. À quoi bon se démener? Pour être les premier au classement mondial?

    D’ailleurs, ça me fait penser à Lucien Bouchard qui dit qu’on ne travaille pas assez au Québec. Travailler plus pour quoi? Dans quel but? Pour payer la dette? Pour être plus compétitif face aux autres pays? Face aux Chinois?

    Hey! La dette ne sera jamais remboursé et puis c’est pas d’être compétitif que nous avons besoin. La vie n’est pas une course.

    Tout le monde sait que le système est une vrai joke et que l’argent ne vaut absolument rien. Ce n’est pas un secret. Le problème qu’on a, c’est qu’on est dans un système où on manque toujours d’argent, alors que curieusement, cette ressource-là est créé à partir de rien!

    Manquer d’une ressource qui n’existe pas… Le comble de l’absurdité! Faut changer ça.

    Un potentiel extraordinaire existe au Québec. Je parles de gens qui sont compétents et qui ont des idées, mais qui sont bloqués par le manque d’argent.

    Le poisson rouge qui reste dans un petit aquarium ne pourra pas grandir et il finira par mourir. Par contre, mettez-le dans un bassin plus gros et il atteindra sa pleine croissance.

    Commençons par nous donner les moyens de changer les choses. Ce qu’il faut, c’est repenser l’économie, la société et la place du travail dans nos vies. Trouvons des alternatives ou chacun a sa place et où nous ne sommes pas que des petits contribuables. L’économie et le PIB ne doivent plus être la priorité.

    Moi je n’ai pas de problème à ce que nous achetions nos processeur des Chinois. Pourvue qu’on arrête d’être dépendant d’eux pour le reste des produits.

    En terminant, je suis conscient qu’il faudra fort probablement se casser la gueule pour qu’on mette tout ça en pratique, mais ainsi soit-il.

    Désolé pour ce long commentaire 😉

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