SIDA DE CIVILISATION : Les grandes hypothèses – 8

Yan Barcelo, 4 septembre 2010

Je poursuis dans cette chronique avec les grands thèmes qui forment les fruits privilégiés de l’Occident et dont le mûrissement est tributaire de l’héritage chrétien d’une façon fondamentale.

Science et technologie – Y a-t-il rien de plus évident aujourd’hui à l’esprit occidental que l’exploration détaillée de la matière menée par la science. Cela va de soi. Mais là encore, cette évidence est loin d’être évidente et son triomphe actuel n’a pu s’accomplir qu’au prix de grandes conquêtes préliminaires, conquêtes qui ont d’abord été assurées par le christianisme.

Car, avant même que l’esprit humain n’investisse un prodigieux et systématique effort d’enquête de la réalité physique, il faut d’abord donner valeur à cette réalité physique. C’est ce que le christianisme et tout l’Occident à sa suite ont retenu de l’affirmation éthique du monde inaugurée par le Christ. Aujourd’hui, pratiquement toutes les cultures embrassent la science et la technologie, mais l’impulsion de l’enquête scientifique n’aurait pu naître nulle part ailleurs que dans le giron occidental, tributaire de trois grands courants d’idées fondamentaux : a) l’enquête rationnelle du monde privilégiée par les grecs et le christianisme; b) la vision linéaire de l’histoire issue du judaïsme par laquelle l’univers est un long processus de dévoilement d’un plan divin cheminant vers son accomplissement; c) et surtout, l’affirmation éthique du monde telle que reçue du Christ.

Dans des matrices comme celles de l’hindouisme et du bouddhisme, pour qui l’univers matériel est une illusion à laquelle il faut échapper, le regard scientifique est littéralement impensable. Et il est encore plus impensable dans les religions de type shamanique où la réalité n’a aucune cohérence rationnelle et n’est que le terrain de jeu de divinités et de forces capricieuses avec lesquelles il faut négocier sa bonne fortune.

Par ailleurs, dans un univers où le temps est considéré comme cyclique, le temps effectuant un éternel retour sur lui-même, comme c’est le cas dans toutes les cultures asiatiques, la notion « d’histoire » est dénuée de sens. Toute idée de « progrès » est illusoire, insensée même, et il n’y a pas lieu d’améliorer les conditions matérielles des humains puisque la trame humaine n’a aucune direction, aucune finalité, sinon sa sortie du monde. Bien sûr, dans cette vision, on tient compte d’une succession d’événements qui forment une « trame historique », mais on ne trouve pas là d’orientation, de déploiement d’une finalité.

Or, cette finalité animant l’avancée historique telle que l’ont pensée les Juifs et à laquelle ils participent en tant que partenaires dans l’Alliance avec Dieu, cette vision « historique » contribue un soubassement nécessaire au projet scientifique. Si Dieu a un projet pour l’humanité et si l’homme est participant de ce projet, alors l’enquête scientifique devient une possibilité, voire même une obligation. Elle est une activité nécessaire de l’homme pour comprendre comment Dieu a ordonné ce monde et comment nous pouvons y participer plus intimement.

On peut trouver là je crois une partie des raisons qui peuvent expliquer l’extraordinaire contribution des Juifs à l’édifice de la science. Une contribution totalement disproportionnée à leur nombre. Le livre « Human Accomplishment », de Charles Murray, démontre cet argument de façon convaincante en établissant que les Juifs, qui ne forment pas même un dixième de pourcentage de la population mondiale sont récipiendaires de plus de 16% des prix Nobel dans toutes les catégories (biologie, chimie, littérature, etc.), mais tout particulièrement du côté des sciences physiques.

On objectera que l’Église catholique, et partant tout le christianisme, a été obscurantiste et systématiquement opposée à la science. Et on va probablement ressortir la vieille anecdote rabâchée de la condamnation de Galilée. Balivernes. Tout d’abord, le cas malheureux de Galilée est le seul qu’on puisse ressortir où l’Église s’est fourvoyée dans son opposition à une avancée scientifique. Et précisons que cette opposition ne visait pas la science en soi, mais spécifiquement la vérité de l’hypothèse copernicienne à laquelle souscrivait Galilée (dont les connaissances astronomiques étaient en fait fort limitées, surtout comparées à celles de son contemporain Kepler, que les autorités religieuses n’ont jamais inquiété).

Dans tout ce débat, l’Église voulait préserver l’intégrité des écritures bibliques, non pas condamner le bien-fondé de la science. D’ailleurs, au moment même de l’affaire Galilée, nombre de cardinaux et de hauts prélats étaient des défenseurs des idées coperniciennes, mais à titre « d’hypothèse » et non de « vérité » annulant la vérité de la Bible. Et rappelons aussi que Galilée n’a certainement pas été brûlé au bûcher ; il a été confiné à l’isolement dans les appartements privés de hauts gradés de l’Inquisition et dans les demeures fort cossues d’amis et de connaissances.

Un autre cas où on aime mettre en opposition les « lumières » de la science à « l’obscurantisme » religieux est le furieux débat qui a opposé l’évêque Samuel Wilberforce (fils du célèbre anti-esclavagiste William Wilberforce) à Thomas Huxley, apôtre et évangéliste du darwinisme. La version de cet événement écrite par les historiens de trempe libérale et laïcisante se sont plu à présenter Wilberforce comme une sorte d’abruti biblique incapable d’autre tactique que de dénigrer l’adversaire et d’agiter la Bible.

Rien de plus faux. Il est remarquable que Wilberforce a établi lui-même le programme du débat en exigeant qu’on ne fasse appel à aucun autre matériel que celui issu de la plus stricte investigation scientifique. Et à partir de ce matériel, il s’est occupé de démontrer toutes les insuffisances, les demi-vérités et les fabulations de la théorie darwinienne de l’évolution. Comme certains des plus grands scientifiques de son époque, notamment le géologiste Charles Lyell et le paléontologueLouis Agassiz, Wilberforce ne souscrivait pas à l’interprétation matérialiste de l’évolution pour des raisons qui sont, encore aujourd’hui, tout à fait valables et pertinentes.

De toute façon, la valeur du réceptacle intellectuel que le christianisme a donné à l’Occident pour permettre l’éclosion de la science dépasse immensément n’importe quelle opposition anecdotique à l’endroit d’avancées spécifiques de la connaissance qu’on peut déceler dans l’histoire de l’Église.

Ce travail de fondations a été mené par de grands esprits comme Thomas d’Aquin et le cardinal Nicolas de Cues. Ceux-ci ont proposé une vision grandiose d’un univers rationnel et ordonné par un Dieu rationnel que l’esprit humain, par l’enquête systématique, peut pénétrer. Certes, cette enquête rationnelle ne peut atteindre qu’à une connaissance partielle et dérivée de Dieu, mais elle est entièrement légitime à son niveau et même nécessaire. On peut croire que sans ce tremplin métaphysique, la science et la technologie n’auraient jamais pris leur envol.

(La semaine prochaine, je traiterai du second volet de ce chapitre : la technologie, fille de l’esprit chrétien.)

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