SIDA DE CIVILISATION : Les grandes hypothèses – 9

Yan Barcelo, 3 octobre 2010

Je poursuis dans cette chronique avec les grands thèmes qui forment les fruits privilégiés de l’Occident et dont le mûrissement est tributaire, d’une façon fondamentale, de l’héritage chrétien. Je continue cette fois de traiter du complexe science-technologie-industrie.

On va dire que la technologie et l’industrie, pour mettre au point leurs innombrables bidules, n’ont pas besoin du christianisme et de ses échafaudages intellectuels. Dans le menu détail quotidien de la pratique scientifique et technologique, certes non. Mais comme je l’ai démontré précédemment, pour voir le jour, la science a eu besoin des grands fondements intellectuels et spirituels du christianisme. Et, ensuite, la technologie, pour éclore et se propager, a eu besoin de ce qu’on pourrait appeler la « permission » du christianisme.

Comment? La technologie est une transcription matérielle d’un des gestes les plus marquants du Christ : la multiplication des pains. Quand les apôtres se sont mis à distribuer les pains à la foule, ils ont constaté que la réserve était inépuisable. Le Seigneur créait des pains ex nihilo. Bien sûr, la science-techno-industrie (je vais identifier ce trio par l’acronyme STI) ne crée rien ex nihilo, mais ces trois éléments combinés constituent les plus grands multiplicateurs de biens et de prospérité.

Or, il faut comprendre que la prospérité, au fil des puissances qui se sont succédées dans l’histoire, était la chasse gardée des puissants et des possédants. Aujourd’hui encore en Europe dans certains milieux aristocratiques, il est entendu que la prospérité et la richesse ne peuvent pas et surtout ne doivent pas être distribuées à la multitude. Telle est la logique millénaire des oligarchies. Les biens du monde sont rares, se les approprier est affaire de brutalité et de lutte sanglante, et ceux qui peuvent s’en approprier doivent tout faire pour se les préserver, en mettant à leur service le travail forcené des multitudes. La science-techno-industrie est, dans son ferment même, l’antithèse de cette attitude. Bien sûr, on voit constamment les factions oligarchiques s’emparer de l’appareil STI et tenter de les asservir à leurs impératifs de rareté et d’exclusivité, mais il reste que la logique multiplicatrice de la STI est antithétique à cette attitude.

Le Christ est le premier à avoir radicalement abattu les remparts de cette forteresse intellectuelle des possédants. Il a justifié le monde matériel et la distribution de ses bienfaits aux multitudes. Or, la même affirmation du monde et de la valeur absolue de chaque âme individuelle qui anime l’émergence des œuvres caritatives et de la démocratie est à l’œuvre dans la science, la technologie et l’industrie.

Quand Henry Ford a posé le geste de donner aux employés de ses usines un salaire qui leur permettrait d’acheter les produits mêmes qu’ils fabriquaient, il a posé un geste révolutionnaire qui aurait été impensable encore pour les industriels de la Vieille Europe, encore moins pour la Rome antique. Dans la Perse antique, un tel geste aurait été considéré dément. Pour ces antiques oligarchies, leurs produits n’étaient ni conçus ni fabriqués pour ceux-là même qui les fabriquaient. Le manœuvre, plus souvent un esclave, était une denrée de travail à consommer, un point, c’est tout. Je ne dirai pas que Henry Ford a posé un geste de générosité chrétienne, ne soyons pas naïfs. Mais son geste « d’intérêt éclairé » n’aurait pas pu voir le jour ailleurs qu’en Occident et dans le milieu culturel ambiant instauré par la pensée chrétienne.

Il y a de grands pans de l’intelligentsia et de la cohorte environnementaliste pour qui la science et la technologie, et encore plus l’industrie, sont des engeances maléfiques, destructrices de la nature et de la beauté. Que la trinité STI ait saccagé trop souvent nos paysages, nos milieux urbains et la santé des personnes est tristement le cas. La question est de savoir : cette puissance destructrice leur est-elle inhérente ou tient-elle simplement à certaines applications qu’on en fait? En termes très simples : le marteau qu’on transforme pour en faire une hache de guerre est-il maléfique en soi, en tant que technique même, ou est-il neutre, pouvant servir des intentions autant bonnes que néfastes. C’est simplement l’orientation qu’on lui donne dans notre rapport à autrui qui est mauvaise.

Plusieurs penseurs jugent que la STI est perverse en soi. Je crois qu’ils font erreur. Je penche pour la seconde voie, tout en reconnaissant les nombreuses carences de la façon dont on l’a exercée jusqu’ici. Mais je juge que la trinité science-techno-industrie demeure une des fleurs les plus accomplies de l’Occident et qu’elle constitue un grand œuvre autant spirituel que matériel. Un exemple entre mille nous en donnera une idée. Le premier câble téléphonique transatlantique, posé vers 1865, était constitué d’une douzaine de fils de cuivre individuellement isolés et entremêlés; il avait un diamètre d’environ un mètre et permettait à peu près une douzaine de conversations téléphoniques simultanément dans les deux sens. Aujourd’hui, 135 ans plus tard, sur une fibre optique pas plus grosse qu’un cheveu humain, faite à partir d’un des matériaux les plus communs de la planète – le sable –, on fait passer à peu près 100 000 communications simultanées dans les deux sens. Le gain technique de productivité est quasiment miraculeux. Si on voulait faire la même chose avec des fils des cuivre, on ne trouverait pas assez de cuivre dans toute la galaxie pour y parvenir.

De telles avancées procèdent d’un gigantesque travail mené par l’esprit humain à partir des potentialités secrètes de la matière pour lui faire livrer des résultats qui relèvent presque de la magie. Telle est l’œuvre combiné de la science-technologie-industrie. Chaque branche de cette trilogie contribue une somme de connaissances et de savoir-faire incommensurables. Au plan de la science, on parle d’une série interminable d’avancées dans les champs de l’optique, de l’électricité, des matériaux effectuée dans un réseau planétaire de laboratoires et d’universités où des centaines de milliers de scientifiques sont en apprentissage constant les uns avec les autres. Au plan de la technologie, on ne compte plus les disciplines qui contribuent aux résultats et qui mettent également en jeu des millions de scientifiques appliqués, d’ingénieurs et de techniciens : géométrie et résistance des matériaux, conception de procédés, plastiques, production de verre, etc. Quant à la dimension industrielle, on ne soupçonne pas les savoir-faire et la masse de techniques pratiques qui sont incarnés et accumulés dans les mécanismes et les automatismes de production. Cette vaste intégration qui s’effectue de plus en plus à l’échelle planétaire s’avère une prodigieuse réalisation de l’esprit et mérite notre admiration et notre gratitude. Le chemin parcouru depuis les primitifs accroupis autour d’un feu de camp est tout simplement prodigieux.

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