SIDA de civilisation – Société

(Note aux lecteurs : Je suis présentement très accaparé par un spectacle, que j’appelle un essai-théâtre, et qui me prend un temps démesuré. Cela m’empêche de prendre le temps d’écrire une suite cohérente à la série que j’ai entreprise sur le thème de la société. Toutefois, je me rends compte qu’un extrait du spectacle que je prépare peut très bien s’inscrire dans ce thème, mais traité plus superficiellement que je ne le ferais normalement ici. Cette semaine, donc, je propose à votre attention cet extrait.)

Question : à quel âge l’être humain est-il le plus violent? On croirait spontanément que c’est vers l’âge de 18 ans. Suffit de penser aux gangs de rue. Erreur. C’est entre 2 et 4 ans que l’être humain est le plus agressif et violent.

 Ce n’est pas moi qui le dit. Deux universitaires québécois ont mené des études auprès de 30 000 personnes, de l’enfance à l’âge adulte (Aux origines de l’agression – La violence de l’agneau, Jean Gervais et Richard Tremblay). Leurs observations? Chez l’enfant, les gestes d’agression se calculent à l’heure. Chez l’adolescent, c’est au mois; chez l’adulte, à l’année.

 Évidemment, les enjeux chez les adultes et leurs moyens sont passablement plus fracassants. Mais la logique sous-jacente est la même. Imaginez que les enfants mesureraient deux mètres dix et pèseraient 120 kilos. L’histoire aurait une autre saveur. On n’aurait plus la Guerre des deux roses, mais la Guerre des deux biberons. On se rappellerait la Campagne de la suce perdu, la Révolte du Pablum, la Paix des patapons.

 Comme nous tous, les enfants sont faits de lumière et d’ombre. Ils peuvent caresser. Et ils peuvent mordre. Beaucoup. Pourtant, nous avons une vision angélique de l’enfance. On peut en tracer l’origine de ce mythe moderne à Jean-Jacques Rousseau, penseur du 18e siècle et formulateur de l’hypothèse suivante :

 « Je vis partout le développement de ce grand principe que la nature a fait l’homme heureux et bon, mais que la société le déprave et le rend misérable. Partout je fais voir l’espèce humaine meilleure, plus sage et plus heureuse dans sa constitution primitive; aveugle, misérable et méchante à mesure qu’elle s’en éloigne. »

 Mais, à une autre époque, on portait un regard plus réaliste sur l’enfant. En témoigne ce passage de Saint-Augustin.

 « Qui va me rappeler les péchés de mon enfance? Etait-il bien de s’emporter avec violence contre ceux sur qui l’on n’a aucun droit, père, mère, personnes âgées, ne se prêtant pas au premier désir; de les frapper, en tâchant de leur faire tout le mal possible, pour avoir refusé ma demande?Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. Il ne parlait pas encore, et regardait, pâle et farouche, son frère de lait. On endure ces défauts avec caresse comme devant passer au cours de l’âge. Vous les tolérez alors, plus tard ils vous révoltent. »

 Saint-Augustin remet les pendules à l’heure. La civilisation, la société ne corrompent pas nécessairement. La corruption est déjà en nous, dès la plus tendre enfance. Nous somme pleins de récriminations, de pulsions, de violence.  

Sur la base du mythe rousseauiste, on a construit toute une pédagogie sans bon sens qui nous a menés à ce personnage tout à fait unique dans l’histoire : l’enfant roi. « Ce qui m’étonne le plus avec l’Amérique, disait le duc de Windsor, c’est comment les parents obéissent à leurs enfants. »

4 pensées sur “SIDA de civilisation – Société

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    1 novembre 2009 à 6 06 57 115711
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    Bonjour Yan ?

    Je suis très surprise de ce que je lis ici, mais , vu que vous n’avez pas le temps de développer cela peut être mon interprétation qui dissonne. Je m’en excuse si c’est le cas.

    La violence chez le jeune enfant.
    Oui ! Evidemment ! Avez vous déjà essayé, vous de chercher un verre d’eau sur un gratteciel sans savoir qu’il faut prendre une échelle en ayant soif ?
    Ou pire: quand on vous dit que l’échelle est trop dangeureuse mais que vous mourrez de soif et que l’échelle ne vous semble pas dangeureuse du tout ?

    Avez vous déjà essayé de dire que vous avez mal ou peur quand l’autre dont vous dépendez TOTALEMENT ne comprend rien quand vous pleurez et qu’il vous couche en vous disant que  » ben oui ! ben oui ! Tu es fatigué. Ça ira meiux demain  » ?

    Imaginez vous à quel point ça doit être frustrant quand on commence à savoir ce qu’on veut mais qu’on n’a ni les mots ni la taille pour l’avoir et qu’on est toujours dépendant de ce grand dadais d’adulte qui projette SES besoins à la planche et vous donne un jouet alors que vous voulez le marteau pour avoir un impact sur le clou comme …..vous ?
    Demandez à un adulte aphasique et paralysé si son niveau de violence a monté depuis sa maladie !

    Ceci dit, j’ignore dans quel contexte l’étude a été faite ? Si c’est dans leurs interactions avec les adultes ou avec des enfants ?
    Les critères pour définir  » violence  » serait interressant à connaître aussi.

    Personnellement, je crois que Rousseau faisait références à tous les comportements autres que ceux relié au besoin de se nourrir, de se reproduire , bref, de survivre.

    Mais, j’ai pris ce train en marche alors, excusez moi si ma réaction tombe dans le champ !
    Bon dimanche !

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    1 novembre 2009 à 15 03 53 115311
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    Bonjour Brigitte,

    L’image que vous tracez de l’enfant incapable de parler et de se faire comprendre est très bonne. Mais ce à quoi vous référez, c’est le degré d’impatience et de frustration que peut ressentir l’enfant dans une situation d’incommunicabilité. Ce à quoi réfère l’étude, c’est la relation violente entre enfants, surtout, et de l’enfant à l’endroit de l’adulte. Dans une vidéo qu’on produite les chercheurs, on voit des enfants ravir un jouet à un autre et, quand ce dernier cherche à le récupérer, l’autre protège son butin à coups de poing, de pieds, et de morsures, sans parler des moments où il va frapper l’autre avec le jouet même qu’il vient de lui ravir. S’agit-il de se scandaliser de cette violence et de cette agressivité omniprésentes chez les enfants. Pas du tout. Elle est naturelle, normale, très fréquente, et il ne s’agit pas de la réprimer, mais de la canaliser. Mais une telle étude ébranle définitivement toute la mythologie de l’enfant doux, pur et innocent que tant de poètes, penseurs, anthropologues et psychologues ont essayé de nous faire miroiter depuis J.J. Rousseau.

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    1 novembre 2009 à 20 08 00 110011
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    Je me souviens que lorsque je n’avais pas d’enfants, j’entretenais justement ce mythe de l’enfant angélique qui nait pur et sans vices. Que c’était la société qui nous dépravait. Depuis que j’ai un enfant, je réalise bien que c’était faux!

    @brigitte
    Vous démontrez une belle empathie pour l’enfant, une qualité essentielle mais rare pour bien l’élever et non le diminuer. Mais cette violence ne prend pas seulement sa source dans l’incapacité de se faire comprendre. Il y a une violence intrinsèque, un feu qui n’est pas bien contenu dû à l’immaturité émotionnelle.

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    2 novembre 2009 à 10 10 42 114211
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    Bonjour,

    Moi, vraiment, tout ce que j’y vois est la nature humaine. Appellons ça « violence » si on veut. Il y a des jours où mes enfants se font des calins passionnées et il y en a d’autre où nous devons les séparer physiquement avant qu’ils ne se tapent dessus avec leurs jouets.

    Je n’ai jamais eu conscience de la glorification de l’enfant pur que vous décrivez; cela m’arrive comme tout-à-fait nouveau et surprenant. Je suis toutefois au courant que certains affirment que l’être humain est bon et pur et que les signes d’agressivité qu’il démontre sont en lien avec un manque de spiritualité, ce qui me semble très dogmatique et religieux.

    Mais, en effet, je crois que l’on pourrait discuter de l’utilisation du mot « violence » chez le jeune enfant. Pour ma part, j’irais plus avec « agressivité », ou un dérivé. N’y a-t-il pas une intention consciente et mesurée derrière l’acte violent?

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