T11 Le revenu garanti

La prochaine étape du développement social est un revenu garanti pour tous. La sécurité du travailleur ne doit plus dépendre d’un droit toujours précaire à son emploi, mais d’un droit que lui garantit la collectivité a un revenu ferme lié à sa compétence acquise.

Ce revenu doit lui être garanti indépendamment des activités concrètes que le système peut juger opportun d’exiger de lui. C’est sa disponibilité qui doi être sa contribution. Il est absurde que dans tous les pays développés il n’existe pas déjà un revenu annuel garanti pour tous.

Absurde, parce qu’un revenu garanti est plus équitable, plus valorisant, et ne coûte pas plus cher, que le saupoudrage erratique d’assistances ponctuelles qui est offert présentement un peu partout. C’est une grande source de confusion, d’injustice et de frustrations que de s’en remettre à des douzaines de programmes de soutien au revenu et à l’emploi pour faire face à la crise actuelle et, plus généralement, pour vivre le passage d’une struture industrielle d’emploi vers une économie tertiaire.

Garantir le revenu ne coûte pas plus cher, puisque chaque pays développé, sous divers masques, assure déjà un minimum vital à toute sa population. Il le fait parce que l’éthique collective ne supporterait pas qu’on laisse mourir de soif au bord de la fontaine, mais aussi, plus cyniquement, parce qu’une société de consommation exige, pour le bien de ceux qui produisent – qui sont ceux qui ont le pouvoir – que la demande de ceux qui consomment soit maintenue effective.

L’argent est là et on en met beaucoup. Mais, en l’accordant sous forme d’aumône, d’une façon vexatoire et humiliante, notre société perd son argent (notre argent!) de trois façons. D’abord, on démotive et on marginalise ceux qui reçoivent cette assistance financière; ensuite, on augmente les coûts de distribution de ce revenu; enfin, on renonce à la richesse réelle considérable en biens et services que représenterait le produit du travail de tous ces travailleurs qu’on a laissés pour compte.




Ce qui est absurde va bientôt devenir intolérable. Non pas intolérable pour quelques-uns, mais intolérable pour vous, pour moi et pour tous, à la mesure de l’insécurité croissante que va introduire pour tous l’accélération de la transformation des méthodes et des modalités de travail. Aujourd’hui, avoir travaillé dix ans dans une activité programmable sans avoir été recyclé, c’est déjà vivre en sursis de chômage et jouir d’une chance inespérée.

Demain, si nous voulons demeurer à la pointe du progrès, les méthodes de travail devront se transformer encore plus vite. Le travailleur ne doit plus espérer exercer un même travail ni occuper une même fonction plus de dix ans; ce serait une contrainte insupportable pour le système de production.



Au contraire, le travailleur doit se préparer à consacrer désormais 10% et bientôt 20% de sa vie active à la formation et, après chaque recyclage, il devra aller vers le poste le plus productif pour lequel il sera devenu le mieux qualifié. Un poste différent de celui qu’il aura quitté. C’est à ce prix que nous bâtirons le système de production le plus performant et que nous pourrons assurer au travailleur le meilleur niveau de vie. Nous serons loin de la sécurité d’emploi, qui est un anachronisme. Il faut penser sécurité du revenu.

Le travailleur n’acceptera de bon gré ces incessants changements de sa vie professionnelle que s’ils ne mettent pas en péril son revenu. Il aura bien raison, car ce n’est pas lui qui fixe les taux d’intérêts et qui établit les politiques fiscales et douanières. Ce n’est pas lui qui choisit les infrastructures à créer et qui privilégie ainsi une avenue de développement plutôt qu’une autre; ce n’est pas lui qui finance le développement technologique, qui évalue les besoins de main-d’oeuvre à tous les niveaux et qui planifie les programmes d’éducation et de formation.



Le travailleur n’a aucun contrôle sur toutes ces décisions qui font que l’offre et la demande de main-d’oeuvre s’ajustent ou ne s’ajustent pas. il est la victime innocente d’un jeu de hasard, une « loto du chômage » que la société est d’accord pour tolérer parce que, collectivement, nous en retirons l’avantage d’un progrès plus rapide.

Le changement que nous vivons profite à tout le monde, c’est pour ça que nous invitons le changement. Le système a choisi d’optimiser son rendement d’une façon brutale, en défenestrant sans avis les moins agiles et les malchanceux. Le sans-travail n’a pas à être pénalisé, encore moins culpabilisé…

Pourquoi serait-ce sa responsabilité de porter le poids des ajustements et serait-il mis au chômage sans qu’on lui garantisse la continuité de son revenu? C’est toute la collectivité qui doit assumer le coût du changement, pas l’individu

On a prévu jusqu’à présent de petits filets pour ceux qu’on précipite dans le vide; maintenant que nous allons évoluer de plus en plus vite sur le trapèze du changement et du recyclage continu, à la vitesse qu’imposera le rythme de l’évolution des technologies, il y a fort à parier que TOUT LE MONDE, au cours des prochaines décennies, aura l’occasion de profiter de la solidarité collective le temps nécessaire à son recyclage.



Il faut donc cesser de parler avec condescendance des « chômeurs » et des « assistés sociaux ». « There, but by the grace of God go I … »

 Il faut que chacun puisse en profiter sans subir de pertes matérielles et sans humiliation. Il faut mettre en place immédiatement un régime de revenu garanti.

À quel niveau de revenus? Au niveau, d’abord, qui correspond pour chacun à la valeur déjà établi du travail qu’il fournit. Au départ, il faut s’en tenir aux revenus qui découlent des normes du marché du travail actuel. Non pas que ces normes ne devraient pas être modifiées, elle le devraient certainement, mais parce qu’il ne faut surtout pas que la décision technique de remplacer une foule de paiements ponctuels par un revenu garanti se transforme en un débat sur l’opportunité de donner plus ou moins aux défavorisés.

Ce débat paralyserait toute action. Il faudra faire aussi ce débat sur le redistribution de la richesse, mais gardons-le soigneusement à l’écart de celui sur la mise en place du revenu-travail garanti.

Pierre JC Allard

9 pensées sur “T11 Le revenu garanti

  • avatar
    6 mars 2010 à 5 05 35 03353
    Permalink

    Voudriez-vous répondre à la question que je vous ai posée sur agoravox ?
    Quote
    P J-C Allard :
    « Une bonne idée bien mal ficelée… »
    J-P LL :
    Pouvez-vous développer vos arguments ?
    Unquote

    Répondre
  • avatar
    6 mars 2010 à 7 07 48 03483
    Permalink

    @ JPLL

    Je texte ci-dessus présente la notion de revenu/travail garanti comme la clef de voute d’une reforme du travail. Les autres textes de cette section la mette en contexte. Difficile de développer davantage mes arguments que dans ces 42 textes qui sont l’équivalent d’un petit bouquin et sur lesquels je serais heureux d’avoir vos commentaires. Mon jugement sur l’allocation mensuelle que proposait Marseille était bien lapidaire…. parce qu’il traduit exactement ma pensée: Il m’apparait bien réducteur de présenter le revenu garanti comme simplement une forme d’assistanat type « crédit social » remplaçant les autres formes d’assistanat. Réducteur au point d’en être nuisible. Je dirais … une bonne idée mal ficelée.

    PJCA

    Répondre
  • avatar
    6 mars 2010 à 10 10 52 03523
    Permalink

    « Le lien est là pour ça ».
    J’ai lu le texte en question.

    « Je refére à un texte où je présente la notion de revenu/travail garanti comme la clef de voute d’une reforme du travail ».
    Vous en restez au niveau du principe.

    « Les autres textes de cette section de mon site la mette en contexte. Difficile de développer davantage mes arguments que dans ces 42 textes qui sont l’équivalent d’un petit bouquin et sur lesquels je serais heureux d’avoir vos commentaires ».
    Parmi ces 42 textes, quel est celui traitant des modalités de financement de « votre » Revenu Garanti ? Car, sans financement, l’idée ne peut que rester en l’état.
    « Mon jugement sur l’allocation mensuelle que proposait Marseille est bien lapidaire…. parce qu’il traduit exactement ma pensée : Il m’apparait bien réducteur de présenter le revenu garanti comme simplement une forme d’assistanat type « crédit social » remplaçant les autres formes d’assistanat. Réducteur au point d’en être nuisible. Je dirais … une bonne idée mal ficelée ».

    Pour le financement de « son » Allocation Universelle, Jacques Marseille entendait regrouper tous les financements déjà existants pour le paiement des actuelles « prestations sociales », au sens le plus large, dont la source provenait de prélèvements fiscaux et parafiscaux sur l’économie.

    D’où, à terme, la nécessité de remplacer l’Allocation Universelle par le Dividende Universel fruit d’un effort d’épargne soutenu pour constituer des capitaux autonomes, indépendants de tous prélèvements fiscaux ou parafiscaux sur l’économie, gérés solidairement par une représentation démocratiquement élue (« politiques exclus) de la collectivité nationale qui investirait ces capitaux dans l’économie de marché afin d’en générer ledit Dividende Universel.

    Répondre
  • avatar
    6 mars 2010 à 23 11 40 03403
    Permalink

    @ JPLL

    Comme je vous le disais, l’Allocation Universelle de Jacques Marseille est un « crédit social » dans le sens des théories de Douglas. Cette théorie a servi de base conceptuelle à un parti politique au Canada avec lequel il a fallu longtemps compter. Tournée en ridicule par ses adversaires, cette théorie a été dédouanée récemment par Allais, mais à mon avis, n’a de sens que dans le contexte d’un transformation radicale de la société. que Allais pas plus que Marseille de décrivent.

    Le projet Nouvelle Société, décrit sur ce site offre des similitudes sur le plan monétaire, avec les thèses de Allais, mais elles n’en sont qu’un élément. Voyez le lien pour un résumé succinct. Concernant le financement du revenu-travail garanti, vous noterez que ce n’est pas essentiellement une mesure d’assistanat. C’est d’abord une mesure de remise au travail et le produit du travail assure sa rémunération. Les inactifs pensionnés,moins nombreux qu’aujourd’hui, sont rémunérés à partir des fonds consolidés de l’État où ils représentent une charge bien inférieure au coût de l’ensemble des mesures actuelles, mais sans que l’intention soit de réduire ces coûts comme semble le souhaiter Marseille.

    http://nouvellesociete.wordpress.com/une-nouvelle-societe-12-min/

    PJCA

    Répondre
  • avatar
    7 mars 2010 à 3 03 12 03123
    Permalink

    Merci pour ces explications.

    Répondre
  • avatar
    8 mars 2010 à 2 02 28 03283
    Permalink

    J’ai lu votre article « Nouvelle Société (12 min.) ». Hélas, il ne répond pas à la question que je vous avais posée : « Parmi ces 42 textes, quel est celui traitant des modalités de financement de « votre » Revenu Garanti ? Car, sans financement, l’idée ne peut que rester en l’état ».

    À propos du financement de votre Revenu Garanti, vous m’avez répondu ceci :
    « Concernant le financement du revenu-travail garanti, vous noterez que ce n’est pas essentiellement une mesure d’assistanat. C’est d’abord une mesure de remise au travail et le produit du travail assure sa rémunération. Les inactifs pensionnés, moins nombreux qu’aujourd’hui, sont rémunérés à partir des fonds consolidés de l’État où ils représentent une charge bien inférieure au coût de l’ensemble des mesures actuelles, mais sans que l’intention soit de réduire ces coûts »

    Je ne suis pas pleinement satisfait de cette réponse. Pourriez-vous écrire un article spécifique qui exposerait de manière très concrète, et dans le détail, les modalités exactes de fonctionnement de de financement du Revenu Garanti que vous envisagez ?

    Bien cordialement.

    Répondre
  • avatar
    8 mars 2010 à 6 06 16 03163
    Permalink

    Erratum
    … les modalités exactes de fonctionnement ET de financement du Revenu Garanti que vous envisagez ?

    Répondre
  • avatar
    8 mars 2010 à 7 07 26 03263
    Permalink

    JPLL

    « Pourriez-vous écrire un article spécifique… » Oui, mais pas maintenant. Si je passais du niveau  » Explication en 1 000 mots » au niveau « Explication en 10 000 mots » – qui serait celui d’un rapport de consultant qui demande 2 mois de recherche, d’entrevues, de tractations avec les commanditaires et se vend environ 30 K$ – je n’atteindrais pas mon objectif, qui est de donner une vue d’ensemble cohérente d’une Nouvelle Société…

    Je me réinsérerais simplement dans le patron qui a été celui de ma vie active; produire des plans qui la plupart du temps sont approuvés, mais souvent ne se réalisent pas, parce que ce qui est proposé exigerait la réalisation préalable ou au moins simultanée d’un « autre volet » qui lui, n’a PAS été commandité. C’est le drame des essais de mise en place de nouvelles politiques un peu complexes. Je veux terminer le plan de masse, parce que c’est au niveau de la synthèse qu’on ne s’en sort plus.

    Parce que j’ai travaillé sur ces questions – j’ai été, i.a., DG de la DG de la Main-d’oeuvre au Québec – je sais qu’un spécialiste de ces questions peut produire ce que vous voulez sans aucun problème, à partir des indications que je donne. Mais il ne pourrait sans doute pas, comme je suis à le faire – en survol, bien sur, le champ est vaste – établir les liens avec la politique financière et la politique de formation professionnelle. Je suis vieux; j’essaie d’optimiser le temps qu’il me reste…:-)

    PJCA

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *