T15 Les surquallifiés

Quand le nombre des professionnels – les travailleurs dont la compétence aura été certifiée par concours et le revenu garanti – augmentera dans une Nouvelle Société – ce sera un avantage pratique pour fixer le revenu garanti, mais il ne faudra pas accorder à ce phénomène une importance exagérée, ni surtout se méprendre sur sa signification.

C’est la certification qui crée les professionnels et celle-ci, étant fonction de la demande, devient une maesure des besoins estimés de main-d’œuvre par catégories professionnelles et de notre connaissance de ces besoins plutôt qu’un indicateur des compétences disponibles. C’est la diplômation qui est un estimateur efficace des compétences disponibles et donc du niveau d’éducation/formation réel de la société. C’est au palier de la diplômation qu’on pourra voir tous les progrès réalisés.

Selon ce critère, la main-d’œuvre d’une Nouvelle Société sera hyper-éduquée et hyper-formée. Le nombre de professionnels augmentera, en effet, mais le nombre de travailleurs diplômés augmentera encore davantage. Même en faisant tous les efforts possibles pour définir des catégories d’appartenance nouvelles permettant la professionnalisation, il faudra accepter qu’une partie seulement des postes de travail d’une société sans cesse plus complexe puisse s’inscrire adéquatement dans les catégories nécessairement rigides des professions qu’on aura identifiées.

La main-d’œuvre apparaîtra donc globalement surqualifiée, avec des effets ambivalents. C’est le choix conscient d’une Nouvelle Société que les compétences y soient surabondantes, tant pour encourager un meilleur développement de l’individu que pour réduire le pouvoir exorbitant que pourraient acquérir sur le fonctionnement de la société, à mesure que la division du travail se raffine, des groupes de plus en plus restreints de spécialistes dont les exigences pourraient devenir intolérables.

Les travailleurs agiront donc de plus en plus hors du champ de leur certification. Ce sera pour beaucoup l’occasion d’un dépassement dans l’autonomie, mais beaucoup aussi – parfois les mêmes dans le cadre d’un emploi salarié – travailleront en deçà du niveau auquel leur qualification professionnelle la plus élevée leur permettrait d’accéder.

Les conséquences monétaires de cette surqualification seront corrigées pour les professionnels, puisque leur rémunération d’emploi sera fixée par leur certification la plus élevée, mais cette correction n’existera pas pour le non-professionnel. C’est justement la limitation de leur nombre par le processus de certification qui permettra à la société d’assumer les frais du revenu garanti. Le non-professionnel, n’aura la garantie que du revenu minimum. Même si ce revenu minimum est fixé au niveau le plus élevé que permet la richesse de la société et le consensus social, le non-professionnel sera dans une situation relativement inconfortable. Frustrante, s’il est surqualifié.

Qui sont les non-professionnels surqualifés ? Les travailleurs diplômés qui n’ont pas réussi le concours de certification. Leur échec, à un concours qu’on a voulu ni plus ni moins ardu que ce qu’il faut pour départager le nombre de postulants correspondant à la demande effective, ne signifie pas qu’ils soient incompétents ; ils possèdent, au contraire, une compétence reconnue par diplôme bien similaire à celle de ceux qui l’ont réussi. Ils n’ont pas été « les meilleurs », mais quand les appelés sont nombreux et les élus peu nombreux, la différence entre les meilleurs et les autres tend à devenir bien mince, aléatoire même.

Ces non-professionnels seront en attente de devenir des professionnels. On peut penser que s’ils maintiennent leurs connaissances à jour et persistent à se présenter aux concours, comme ils en gardent toujours le droit, ils deviendront aussi, un jour, des professionnels certifiés, pour tout ou partie des compétences qu’ils ont acquises, dès qu’une estimation différente de la demande le justifiera. Peut-être.

Peut-être, mais ce n’est pas certain, car leur certification éventuelle ne dépendra pas tant d’une amélioration de leurs connaissances que des fluctuations de l’économie et du nombre comme de la qualité de ceux qui, malgré des taux de certification bas et la publicité dissuasive qui sera faite de l’inscription à la formation pour des professions où il y a surnombre, n’en voudront pas moins tenter leur chance d’obtenir cette qualification

Ces non-professionnels dans les limbes de la professionnalisation sont dans une situation malheureuse. Pourquoi l’accepter ? Parce que les deux autres solutions sont pires. D’un côté, il y a le verrouillage de la profession à l’entrée, ce qui ne permet pas la meilleure sélection, puisque celle-ci ne peut alors tenir compte de la diligence qu’auraient mise les postulants rejetés à acquérir les compétences requises. De l’autre, il y a la certification universelle des diplômés, encore pire, car elle sature l’offre et rend utopique la mise en place d’un revenu garanti qui tienne compte des compétences, une différentiation essentielle pour qu’existe la motivation pour une formation permanente.

La situation du non-professionnel surqualifié est le moindre des maux, mais elle est regrettable. Comment l’adoucir ? En ne permettant pas que l’échec au concours de certification interdise de pratiquer une activité professionnelle. Les diplômés qui ont échoué le concours doivent pouvoir exercer sans contrainte à titre autonome une profession qui exige normalement une certification, pourvu qu’ils précisent CLAIREMENT aux utilisateurs de leurs services qu’ils n’ont PAS obtenu cette certification.

Même si on leur permet d’exercer cette profession à ces conditions, il reste deux (2) lourds inconvénients pour les diplômés non certifiés :

A – ils ne sont pas inclus parmi ceux entre lesquels se partage la charge de travail des divers services essentiels rendus à la population et ils ne peuvent donc pas obtenir de l’État le paiement par capitation qui est le moyen par lequel celui-ci en assume le coût. Il est impossible de les en faire bénéficier, puisque le but de cette forme de paiement est justement de déterminer, par la certification, le nombre de ceux qui peuvent obtenir cette rémunération et donc de permettre l’équilibre du budget de l’État ;

B – lorsqu’ils exercent leur droit de demander un travail salarié, leur revenu ne peut s’établir qu’au seuil fixé par le consensus social pour les travailleurs non-professionnels.

Les diplômés non-certifiés auront le choix d’offrir des services de type professionnel à la population malgré ces restrictions… ou de ne fournir que des services de niveau non-professionnel.

Pierre JC Allard

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