T19 Au-delà des emplois

Quand le travailleur redevient autonome, c’est un gain net pour la qualité de vie et la dignité humaine. À court terme, toutefois, nous vivons une transition extrêmement pénible pour ceux qui en sont victimes: les exclus du marché du travail.

Cette transition, difficile en elle-même, le devient encore plus parce que nos gouvernants ne prennent pas les mesures nécessaires pour la gérer. Ils ne les prennent pas, à cause d’un malentendu: on s’acharne à vouloir créer des emplois, alors que le vrai défi est bien de remettre tout le monde au travail, mais de le faire principalement hors de la structure de l’emploi. L’emploi est une façon désuète de travailler et il y en aura de moins en moins.

Considérant les inactifs, le système des emplois ne fournit plus, en moyenne, qu’une vingtaine heures de travail salarié par semaine au travailleur d’un pays occidental développé. C’est peu pour tous, ou rien pour beaucoup. Il est dangereux de ne pas le dire, car, en gardant le silence, on retarde la prise des mesures nécessaires pour faire face à cette situation. Disons-le clairement: il n’y a pas d’espoir raisonnable à court terme que des emplois en nombre suffisant soient créés et que la crise du travail se résorbe d’elle-même.

À long terme, la crise du travail peut se terminer d’elle-même, bien sûr, comme un incendie qui se termine quand il n’y a plus rien à brûler. La crise du travail se terminera d’elle-même quand tous les emplois salariés qui exigent de la créativité, de l’initiative ou une communication interpersonnelle autre que coercitive – c’est-à-dire la majorité des emplois actuels et la quasi totalité des emplois potentiels futurs – auront été remplacés par d’autres modalités d’encadrement du travail et de rémunération.

Ceci arrivera qu’on le veuille ou non; c’est une conséquence directe de l’évolution du marché du travail qui accompagne la satisfaction de ce qui était auparavant nos seuls besoins, connus et standardisés et donc largement produits en industrie… et la prise de conscience de l’importance croissante de nos nouveaux besoins : du sur-mesure… et des services. Une production qui exige des travailleurs autonomes et une structure entrepreneuriale.

Les besoins changent. On peut « laisser faire », dans le strict respect du dogme libéral et, quand il ne restera plus rien de l’ancien à brûler, le marché du travail retrouvera un nouvel équilibre; la crise sera terminée. On peut laisser faire. Mais est-ce bien notre choix de société de tolérer sans intervenir la somme de souffrances personnelles et tous les bouleversements sociaux qui découleront de cette attitude de laisser-faire?

L’immense majorité des travailleurs actuels – qu’il faudrait recycler et réaffecter à une production de services et de produits sur mesure en mode quasi-artisanal – n’ont pas reçu l’éducation ni la formation professionnelle qui leur permettrait de s’adapter à cette nouvelle structure du travail et de devenir des travailleurs autonomes. Ils n’ont pas les ressources financières requises pour lancer une entreprise, ni les connaissances techniques pour la gérer. Le système ne les aide pas à acqurir ce qui leur manque pour effectuer la transition. Il ne leur donne pas la SECURITE de revenu qui leur permettrait de prendre le risque de l’initiative dans l’autonomie.

Privés de leur emploi par les progrès de la technologie, beaucoup de travailleurs deviennent des chômeurs, puis quittent définitivement un marché du travail où ils n’ont plus leur place et sont réduits au statut d’assistés. 

Au lieu de lutter pour une réintégration au systeme de production de ceux qui ne travaillent pas, l’État,  pour maintenir la demande effective, mise  sur un assistanat d’appoint. On estindifférent à la déconstruction de la psyché des travailleurs comme à celle de la structure normale des échanges qui doit maintenir dans une société les principes de la justice commutative, sous peine que cette société ne se désagrège.

Ne parlons même pas ici des deux-tiers de la planète, où les trois-quarts des travailleurs ne produisent plus rien pour l’économie globale, se limitant à travailler d’expédients pour leur autoconsommation ou des opérations de troc primaire. Ne parlons pour l’instant que du quart de la main-d’oeuvre des pays développés qui a déjà été marginalisé ou exclu du système de production. Demain, on déguisera peut-être le phénomène sous des masques différents , mais d’autres travailleurs seront exclus à leur tour, à un rythme qui ira s’accélérant.

Les sans-travail actuels – et une bonne partie de ceux qui sont encore au travail, mais qui en seront bientôt chassés par des machines plus performantes – ne pourront revenir au travail que comme travailleurs autonomes. Le problème est de financer leur transition vers l’autonomie. On ne peut pas continuer à soutenir cette transformation infiniment trop lente en imposant davantage le revenu de ceux qui travaillent pendant qu’une partie croissante de la population ne travaille pas.

 Il faut créer de la richesse en mettant tout le monde au travail. TOUT DE SUITE.

Il faut redistribuer le travail salarié et aider à la création de travail autonome, sans quoi une part croissante de la population vivra l’exclusion, pendant que le fardeau fiscal deviendra de plus en plus insupportable pour une classe moyenne de travailleurs encore au travail dont les effectifs décroîtront et que l’on pousse ainsi à la banqueroute et à la révolte.

Quand on a compris que l’avenir du marché du travail est à l’entrepreneur, à l’artisan, au créateur et au communicateur, il faut relever le défi d’une croissance rapide du travail autonome et promouvoir un nouvelle structure de la main-d’oeuvre qui soit adaptée à ces exigences d’une production post-industrielle.

Pendant que nous mettons en place une structure de travail qui encadrera des professionnels autonomes plutôt que des employés, il ne faut pas, cependant, perdre les acquis de sécurité qui devraient aller de paire avec le développement de notre richesse collective. Il faut conserver les acquis sociaux et instaurer un TRAVAIL REVENU GARANTI. C’est ça, le défi qu’il faut relever. On ne peut y arriver à court terme que par un partage équitable de la masse de travail.

Pierre JC Allard

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