T3 L’inprogrammable

Presque toute la main-d’œuvre va quitter le secondaire et passer au tertiaire. Non seulement il n’y a pas d’espoir d’une résurgence de l’emploi dans le secteur industriel, mais même le niveau actuel d’emploi n’y est maintenu que par des contraintes artificielles qui sont nuisibles. Subventions arbitraires, contraintes aux licenciements… Si on ne facilite pas la migration en bon ordre des travailleurs industriels vers de nouveaux défis dans le tertiaire, on risque de les voir presque tous chassés en panique hors des usines où ils auront de moins en moins leur place.

Peut-on vraiment parler d’un choix ? Oui, car nous avons dit « presque ». Il y a le choix de ceux qu’on y garde. Or, il y a des erreurs graves qui sont commises. Est-ce sottise ou mauvaise foi, après cinquante ans d’une baisse relative de l’emploi dans le secteur secondaire accompagnant une augmentation de la production, il y a encore des gens pour demander qu’on cherche la solution au problème du chômage dans la « création d’emplois » dans le secteur secondaire, plus particulièrement dans le domaine de la « haute technologie » et des « secteurs de pointe »! Ce qui est une aberration.

C’est un non-sens de penser qu’on va utiliser une main-d’oeuvre abondante dans l’industrie de pointe, puisque le propre de la haute technologie est justement qu’elle n’utilise pas une main-d’oeuvre abondante. Elle est introduite précisément pour qu’on n’ait PAS à utiliser une main-d’oeuvre abondante !

Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas développer la haute technologie dans toute la mesure du possible, c’est-à-dire à la pleine mesure des investissements qu’on peut y affecter. Un pays doit le faire pour s’assurer une production à prix concurrentiel, pour rester dans la course à la productivité et maintenir sa place comme pays industriel. Ce faisant, il créera certes quelques emplois ; mais il ne doit pas le faire sous prétexte de créer des emplois, car il en crée bien peu de cette façon… et il risque de ne pas préserver les emplois qu’il faudrait.

Prenons l’Aluminerie Alouette, mise en place au Québec dans les années « 80, qui a coûté 1,6 milliard de dollars de l‘époque et créé 700 emplois permanents. Pour justifier cet investissement, on a laissé croire à la population que ce genre d’initiatives était la solution miracle pour remettre la main-d’œuvre au travail… Une absurdité, car avec plus de 2 millions de dollars d’investissement par poste de travail créé, comprend-t-on qu’il aurait fallu investir 20 fois le PIB du Québec pour remettre les sans-travail du Québec au travail dans cette « haute technologie » ?

Même en posant au départ l’hypothèse saugrenue que, cet investissement fait, l’intensité-capital de la production n’augmenterait plus, on ne pouvait esper y arriver avant 100 ans. Un siècle, durant lequel il aurait fallu maintenir des niveaux inouïs d’épargne ou d’importation de capital et exporter presque totalement une production pour laquelle il n’existerait jamais une demande domestique suffisante…

Sous le masque d’un investissement en haute technologie, construire Alouette était une politique de pays tiers-mondiste exportant à son plus brut une ressource primaire, ici une capacité hydroélectrique. Sous prétexte de « création d’emplois », on bradait une ressource dont la valeur dépassait celle de tous les salaires qui seraient jamais payés à l’ensemble des travailleurs de l’entreprise. Bien sûr, personne n’a pensé sérieusement à multiplier les expériences du type Alouette et à en faire une stratégie globale de développement. Mais on l’a laissé supposer et ce mensonge n’est pas du tout innocent ….

Faisant cela, en effet, et jouant la carte « haute technologie », on ne fait ce qu’il faudrait faire. On agit comme si l’importance des emplois dans le secondaire et donc la priorité à accorder à leur maintien dépendait de leur valeur ajoutée directe, alors qu’il n’y a plus une équivalence significative stable, entre la valeur au marché du produit industriel fini et la valeur de sa composante travail ; toute la motivation derrière l’industrialisation est justement de modifier ce rapport en faveur du capital. Naturellement, la nécessité de garder la demande effective corrige éventuellement ce déséquilibre entre la rémunération des facteurs, mais, pour les fins de la création d’emplois, cette valeur ajouté est vraiment le mauvais indicateur.

Il n’y a qu’un seul critère valable pour prioriser le maintien d’un emploi au secteur secondaire : son inprogrammabilité, absolue ou relative. Les emplois à préserver au secteur secondaire sont bien sûr ceux qu’une machine ne peut pas faire, ou qu’il serait pour l’instant trop onéreux de mécaniser. Ainsi, par exemple, dans la grande industrie, toutes les fonctions d’assemblage ne sont pas encore efficacement programmées.

Même si, au côut des facteurs, ces fonctions semblent ne représenter qu’un élément mineur de la production, elles sont indispensables. Si un planificateur à courte vue prétend les sous-traiter, il perd, sans même parfois y prêter attention, la maitrise effective de sa production. À plus forte raison s’il se déleste de tout un pas de sa capacité de production sans se réserver prudemment le contrôle de ces opérations ou des travailleurs en chair et en os doivent encore intervenir. C’est le grand vice caché des délocalisations dont nous parlons ailleurs.

Parmi ces emplois inprogrammables qu’il faut garder à tout prix dans une structure industrielle, il faut privilégier, ceux qui se situent en amont du processus et dont la suppression peut conduire à celle forcée en aval d’autres emplois qui ne sont pas inprogrammables, mais dont la mécanisation doit alors intervenir avant le moment propice où elle sera devenue rentable.

Ces emplois qu’il faut préserver dans la structure industrielle ne doivent cependant pas faire oublier que, pour la quasi totalité des travailleurs, l’avenir passe par la production de services et une intégration au secteur tertiaire.

Pierre JC Allard

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