T4 Le hâvre du tertiaire

Il y a maintenant cinquante ans que la main-d’oeuvre abandonne le secteur industriel et migre vers les services. Il y a deux générations que ça dure, mais il ne faut pas présumer qu’on créera toujours des emplois dans le secteur tertiaire. Il y aura toujours du travail dans le secteur des services – qui devient d’ailleurs par défaut la catégorie large de convergence de toutes les activités qui ne sont pas indiscutablement « industrielles » – mais ce travail ne prendra pas toujours la forme d’un emploi.

Idéalement, même au tertiaire, hors de la fonction publique, on ne créera que bien peu d’emplois. Avec les progrès de l’informatique, toute une classe d’activités répétitives du tertiaire sont maintenant assimilables, pour les fins de l’emploi, à ces tâches du secteur secondaire qu’on confie aux machines. Ces activités ne seront plus une source d’emplois. Quant aux autres services, ceux pour lesquels une intervention humaine est nécessaire ou souhaitable, voulons-nous vraiment que ce soit des salariés qui nous les fournissent?




Même dans le secteur tertiaire, il semble bien que tous les travailleurs dont le travail est répétitif soient en sursis de chômage. Tous ceux dont le travail n’est qu’application d’une procédure immuable, ou qui vivent de faire des déductions logiques à partir de prémisses parfaitement connues, sont aussi en sursis de chômage: la machine répète, applique et déduit plus vite que quiconque et elle ne fait pas d’erreurs.

Tous ceux qui servent uniquement de courroies de transmission dans la chaîne qui va des décideurs aux exécutants sont aussi en sursis, puisque, d’une part, l’exécutant est plus instruit, mieux formé et travaille de plus en plus au simple su des objectifs, sans besoin de supervision constante, et que, d’autre part, le contrôle du travail par l’examen des résultats est maintenant facilité par l’ordinateur. Le cadre intermédiaire est, comme le travailleur à la chaîne, une espèce en voie d’extinction.



Pour beaucoup d’activités du secteur tertiaire, la machine peut remplacer le travailleur. La vraie distinction utile, pour les fins de l’emploi, n’est donc plus entre les secteurs primaire, secondaire et tertiaire; il faut plutôt considérer les activités selon qu’elles sont ou non susceptibles d’être exécutées par des machines et des ordinateurs. Il y a des activités dont les machines, ordinateurs et automates, peuvent déjà s’acquitter et dont on peut dire qu’elles sont « programmées »… et il y a les autres.

Parmi ces autres activités, il y en a qui nous apparaissent aujourd’hui « inprogrammables », parce qu’elles exigent de la créativité, de l’initiative ou le talent d’établir et de maintenir une communication interpersonnelle efficace et gratifiante, ce qu’une machine ne peut pas faire. Il y en a, cependant, que l’on n’a pas encore programmées, mais qui semblent être programmables. Elles ne sont pas programmées, parce que dans l’état actuel de la technologie et au coût actuel de la main-d’oeuvre qualifiée pour s’en acquitter, la valeur ajoutée qui en découle ne justifie pas encore le coût d’implantation d’une machine. Pas encore. Mais ici, le travailleur est aussi en sursis.



Que nous apprend sur l’emploi cette façon de classifier les activités en « programmées », « inprogrammables » et « programmables mais non encore programmées »? Pour les activités « programmées » du tertiaire comme du secondaire, on peut s’attendre à ce que l’offre d’emploi périclite. Immédiatement. Prioritairement, il faut escorter hors de leurs emplois et vers un autre travail utile ceux qui occupent ces fonctions.

Pour les activités « programmables mais non encore programmées », nous savons bien que, tôt ou tard, elles seront adaptées, programmées et confiées à des machines, puisque nos technologies s’améliorent chaque jour et que le coût moyen du travail augmente constamment en fonction de notre enrichissement collectif. On ne peut pas aujourd’hui négliger d’affecter des ressources humaines à ces activités; nous y serons tenus jusqu’à ce que la programmation en devienne rentable, ce qui, pour certaines d’entre elles, prendra quelque temps.

Inéluctablement, toutefois, leur programmation viendra et contribuera aussi à la disparition progressive des emplois. Une politique de main-d’oeuvre doit donc désormais tenir compte de cette imminence de la programmation des diverses tâches qui constituent la maquette de production des services, tout autant que de celles qui constituent la maquette de production des biens.

Par-delà tout ce qui est ou sera programmé, il y a aussi ce qui, nous semble-t-il, ne le sera jamais: le domaine des activités « inprogrammables ». Ce domaine semble le havre idéal pour la main-d’œuvre. Peut-on établir notre politique de main-d’œuvre sur cette prémisse ? Les activités « inprogrammables » constituent-elles la vraie part réservée au travail humain dans le processus de production ? Ce serait suffisant: il y a certainement assez de désirs humains dont la satisfaction exige l’exécution de tâches « inprogrammables », pour garder tout le monde au travail jusqu’à la fin des temps! Mais il faut tout de même se garder une double réserve.

D’abord, les postes de travail actuels qu’on dit « inprogrammables » sont en fait des agglomérats de tâches, dont certaines exigent des caractéristiques humaines, mais dont les autres sont souvent éminemment programmables. Ces postes vont être en constante mutation au cours des prochaines années, au fil des avancées de la technologie, et il est bien hasardeux de prédire ce qui restera d’inprogrammable quand la dissection aura eu lieu. Plus on progressera, plus petite la part qui en restera pour l’humain.

Ensuite, l’inprogrammable va certes être la source de la demande de travail, mais travail dans le cadre d’un emploi? Rien n’est moins sûr. Qu’une activité soit inprogrammable, voilà qui est une réalité technique objective; mais toute fonction à exercer ou toute tâche à remplir n’est pas ipso facto une invitation à créer un emploi. L’emploi, nous l’avons dit, n’est qu’une des modalités du travail.

Pour régler la crise actuelle, il ne faut pas penser « chômage » et vouloir créer des emplois ; il faut penser production et voir le travail comme un intrant à la production. Il ne faut plus vouloir « produire pour travailler », mais « travailler pour produire » et cesser de prétendre qu’on accomplit une mission enrichissante pour la société, quand on réussit à faire exécuter par deux ou plusieurs travailleurs une tâche pour laquelle un seul suffirait.

Pierre JC Allard

8 pensées sur “T4 Le hâvre du tertiaire

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    8 février 2010 à 3 03 41 02412
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    Tout à fait d’accord, la taylorisation se fera par la programmation imminente de toutes ces tâches subalternes.
    Bien que suite au Tertiaire, nous en sommes au secteur Quaternaire… le monde de l’Information avec ses ramifications complexes. Un secteur où l’automatisation est essentielle, mais il faudra encore des cerveaux pour en décoder la compilation et l’intérêt de toute cette masse d’informations.

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    8 février 2010 à 5 05 14 02142
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    Absolument, autant pour moi…
    Je vois qu’il s’inscrit dans une logique de 23 billets, y-en aura-t’il d’autres ?
    Je tâcherai de tout lire avant de faire une remarque en dehors du contexte 🙂

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    9 février 2010 à 3 03 32 02322
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    2 1975jmr. OUI. Sur le travail parallèle, la notion de plan de carrière, la détermination du revenu garanti par professions, les relations travailleurs employeurs, l’évolution de la relation syndicale et le rôle de l’État par son Mnistère du Travail. Ces textes sont faits, mais je ne les ai pas en disponibilité pour les introduire avant quelques jours.

    PICA

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    19 février 2010 à 21 09 20 02202
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    @ 1975jmr

    La Section « Travail » du site est maintenant complétée… Jusqu’à ce que tout change, bien sûr … 🙂

    PJCA

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    22 février 2010 à 12 12 44 02442
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    Bonjour,
    Merci pour l’info, je vais m’y plonger d’ici peu de temps. Je suis très pris actuellement avec mes projets et autres contraintes pro… Madagascar n’est pas abonné aux 35 heures 😉
    Cordialement

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    23 février 2010 à 8 08 22 02222
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    Bonjour,

    Et bien oui, enfin si on veut… C’est Madagascar… entre ce qui est dit et appliqué… on parle toujours en ancien francs malgaches et on se les échange toujours dans la vie courante (pour la menu monnaie j’entends, le plus gros se fait en ariary).

    Pour les villes, oui c’est Tolagnaro, mais tout le monde dit Fort Dauphin. Idem pour Tananarive, on ne dit pas toujours Antananarivo, ou Tana plutôt. Tuléar ou Toliara, Tamatave ou Toamasina, Diego Suarez ou Antsiranana … etc

    Deux bien belles photos, au lever du jour pour la vue sur le lac Anosy 😉

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