Tapie : et un mensonge de plus dans ce scandale d’Etat !

« La décision avait soulevé une vive polémique dans le monde politique, rappelle L’Express. Pour éteindre l’incendie, la ministre de l’Economie Christine Lagarde avait assuré qu’au final, une fois pris en compte les intérêts, les impôts et les dettes diverses, Bernard Tapie n’aurait touché que 20 à 50 millions d’euros. Or Le canard enchaîné affirme mercredi que l’ancien ministre va en fait empocher 210 millions d’euros du Trésor public, et donc du contribuable. » Ça alors, Lagarde menteuse ?

Nous l’écrivions justement en juillet 2008 (De quoi Christine Lagarde a-t-elle la tête ?, 15 500 visites et 176 commentaires !), lorsque le scandale Tapie éclata, auquel nous avions consacré un dossier complet. Le fait qu’elle ait alors sciemment minimisé la somme ne fait qu’ajouter un mensonge de plus dans une affaire, où la ministre les a accumulés, symptomatique (avant le bettencourtgate et le karachigate) de la corruption qui règne au somment de l’Etat en Sarkozie. Si bien qu’un rappel s’impose, pour resituer les choses dans leur contexte : « Après un verdict défavorable de la Cour de cassation, plus haute instance judiciaire française, qui avait jugé en 2006 que Bernard Tapie n’avait droit à aucun dédommagement dans l’affaire Adidas/Crédit lyonnais, la justice a été dessaisie au profit d’un « tribunal arbitral » qui lui a accordé une somme record » , écrivions-nous en introduction de notre premier billet sur le sujet, Bienvenue en monarchie bananière.

Nous citions ensuite Thierry Philippon, rédacteur en chef du service Économie au Nouvel Observateur, auteur d’un magistral article qu’il n’avait pas hésité à titrer Un scandale d’Etat : « Comment est-il possible que la plus haute juridiction du pays soit ainsi déjugée ? Tout simplement parce que cet arbitrage doit peu au droit et beaucoup à la politique. Ce « tribunal arbitral » n’est pas un vrai tribunal. Ce n’est pas une juridiction officielle, mais une instance privée, choisie par le gouvernement et Tapie à l’automne dernier. » Un autre article de L’Obs enfonçait le clou : « Pourquoi le gouvernement a-t-il besoin de dessaisir la justice de la République qui devait statuer définitivement sur cette affaire, pour la confier à trois juges privés, rémunérés, en plus, à hauteur d’un million d’euros ? (…) Lors de l’élection présidentielle, Bernard Tapie, autrefois à gauche, a appelé à voter pour Nicolas Sarkozy. Quelques mois plus tard, le gouvernement a décidé de confier cette affaire à une instance privée, qui sauvera Bernard Tapie de la faillite. Quelle coïncidence ! » François Bayrou, le leader du Modem particulièrement en pointe dans la dénonciation du scandale, ne parlait pas de coïncidence : « Chaque fois que Nicolas Sarkozy a été soit au ministère des Finances, soit à la présidence de la République, comme par hasard des protections se sont déclenchées à l’endroit de Bernard Tapie. La situation ainsi créée envoie un message très simple : si vous êtes avec moi, vous êtes protégé et vous n’aurez qu’à vous féliciter des libéralités dont vous ferez l’objet par l’Etat (…). »

Accusation corroborée par les auteurs de Tapie-Sarkozy – Les clefs du scandale (Ed. Pygmalion, 2009) : « Près de 400 millions d’euros ! (avec les intérêts cumulés depuis le début de la procédure en 1994, NdA) Bernard Tapie a touché le gros lot, résume l’éditeurMerci qui ? Merci Nicolas Sarkozy. Le contribuable n’a plus qu’à payer. Il en coûtera 11 euros par foyer. Au terme de treize ans d’une bagarre acharnée à rebondissements contre le Crédit Lyonnais, l’ancien ministre de François Mitterrand a enfin obtenu que l’Etat se rende à ses arguments. Entre-temps, il est devenu un fervent soutien du président de la République en exercice. Comment et pourquoi ce résultat abracadabrant ? Les deux hommes, qui entretiennent la discrétion la plus absolue sur la nature de leur relation, ne cessent de se croiser depuis 25 ans et se voient de manière régulière. Fréquentations communes, intérêts croisés, des Hauts-de-Seine à l’Assemblée nationale en passant par le football, ils se sont donné des coups de pouce amicaux et rendu des services.

Leur première rencontre remonte à 1983 chez… Jacques Séguéla. (...) Bernard Tapie a toujours mis son potentiel politique et médiatique à la disposition de Nicolas Sarkozy. Ce dernier, ministre du Budget, puis de l’Economie, lui a tendu une main secourable au plus fort de ses déboires judiciaires et fiscaux. C’est ce surprenant et incroyable mélange des genres que le livre révèle, au terme d’une enquête riche et difficile. » Rue89 a consacré un article à l’ouvrage : « Au lendemain du premier tour de scrutin de l’élection présidentielle, Tapie est hilare. « C’est un peu mon meilleur ami », dit-il à propos du candidat UMP arrivé en tête. Auprès de ceux qu’il a au téléphone, il exulte, donnant le sentiment que, pour lui, ses affaires iront mieux grâce à Nicolas Sarkozy. » Et de fait, que se produit-il ? C’est Le Canard enchaîné qui le révèle en juillet 2008 : « Celui qui s’oppose à tout accord en catimini, le président du CDR (Consortium de réalisation, structure publique qui gère le passif du Crédit Lyonnais) Jean-Pierre Aubert, est atteint par la limite d’âge et va laisser sa place. En décembre 2006, le CDR doit nommer un nouveau patron. (…) A la dernière minute, le ministre de l’Economie, Thierry Breton, qui n’a plus rien à refuser à Sarko, impose le nom de Jean-François Rocchi, un inspecteur général de l’administration. Les avocats du CDR qui préparent leurs dossiers pour le nouveau procès, dont la date doit être fixée sous peu, reçoivent, dès l’élection de Sarko à l’Elysée, l’ordre de les refermer. En septembre 2007, le nouveau président du CDR, Jean-François Rocchi, renonce à la voie judiciaire et à un procès public. » Elle est pas belle la vie avec Sarkozy, Tapie ?

Remontons la chaîne des responsabilités : « l’on sait que le ministère de l’Économie a donné l’ordre écrit à l’Etablissement public de financement et de restructuration, l’organe de tutelle du CDR, d’abandonner la procédure judiciaire normale pour confier l’affaire au « tribunal arbitral » privé, relayions-nous il y a deux ans (Taisez-vous, Bernard Tapie !). L’information en a été donnée par Mediapart et Le canard enchaîné, confirmée par le directeur de cabinet de Christine Lagarde, Stéphane Richard. Le canard enchaîné s’est procuré le procès-verbal de la réunion du CDR du 10 octobre et le reproduit : « Jean-Yves Leclerq, l’un des représentants de l’État, « indique que les administrateurs représentant l’Etat ont reçu pour instruction de Christine Lagarde de se prononcer en faveur de la proposition « des liquidateurs du groupe Bernard Tapie de soumettre le dossier à un tribunal arbitral plutôt que de poursuivre la voie judiciaire normale. » On voit que c’est Bernard Tapie qui a réclamé un arbitrage et que la ministre de l’Économie a ordonné qu’on le lui accorde. »

Tapie comme Lagarde ont toujours nié, insultant ainsi l’intelligence des citoyens, que Sarkozy ait joué un rôle quelconque dans cette décision. Voilà ce que nous leur répondions alors : « Les caisses sont vides » , paraît-il. C’est le président qui le dit. Son Premier ministre se déclare pour sa part « à la tête d’un État en faillite. » Prenant appui sur ce constat catastrophiste, le leitmotiv gouvernemental est de faire des économies et la Révision générale des politiques publiques sabre par exemple les dépenses du service public de façon éhontée. C’est ainsi qu’on décide de ne pas remplacer un fonctionnaire partant à la retraite sur deux. Par exemple dans l’Éducation nationale. Lorsque le ministre concerné, Xavier Darcos, annonce supprimer à la rentrée prochaine 13 500 postes, lui demande-t-on si l’Élysée est intervenu dans cette décision ? Non, parce que la réponse est évidente : si le président n’est pas là pour rendre ce type d’arbitrage, à quoi sert-il ? Surtout quand on connaît son interventionnisme forcené, résumé par le terme d’ « hyperprésidence ».

Or le montant de l’indemnisation accordé à Bernard Tapie, sans les intérêts, à savoir 285 millions d’euros, représente « la totalité de tous les salaires annuels des 15 000 postes d’enseignants qui vont être supprimés l’an prochain » , comme le souligne François Bayrou. Lorsque les services du ministère de la Santé planchent sur un plan de rigueur pour les hôpitaux, afin de résorber les déficits, pose-t-on la question à Roselyne Bachelot de savoir si Sarkozy y est pour quelque chose ? Encore non : il est le chef de l’État et de la majorité UMP qui applique la politique qu’il définit et exécute ses ordres. Or si l’on compte l’indemnisation de Tapie augmentée des intérêts, qui devrait atteindre les 400 millions d’euros, elle « représente l’effacement du déficit de l’hôpital public en France. Tous les hôpitaux publics, comme vous savez, sont en déficit. Ça représente à peu près cette somme-là » (encore François Bayrou). Et la ministre de l’Économie veut nous faire croire que le président, sur l’affaire de confier la procédure à un « tribunal arbitral » puis sur la décision de ne pas faire appel de la sanction exorbitante qu’il a prononcée, n’est pas intervenu ? Foutage de gueule total ! Seulement admettre le rôle de Sarkozy dans l’histoire laisse planer le doute sur une récompense accordée par le prince à l’homme qui lui a fait allégeance lors de la campagne présidentielle. Comment expliquer autrement que Tapie se voie gratifié, une fois ses dettes apurées, d’un bénéfice net de 40 à 50 millions d’euros ? » Le raisonnement est toujours valable aujourd’hui, sauf qu’il faut désormais parler de 210 millions !

La somme avancée par Le canard enchaîné d’hier est en effet confirmée par la Commission des Finances de l’Assemblée nationale : « selon le député apparenté communiste Jean-Pierre Brard, les documents en possession de la Commission permettent d’aboutir à une estimation similaire à celle du Canard enchaîné, rapporte L’Express. M. Brard s’interroge sur un « cadeau » du gouvernement à Bernard Tapie, tandis que le député villepiniste François Goulard dénonce un « traitement fiscal très généreux. » Quant à François Bayrou, il demande à Christine Lagarde de s’expliquer devant les députés. » Ce dernier est cité plus longuement dans l’article de l’hebdomadaire : « On s’est moqué des Français, de la représentation nationale, des lois, tout ça pour donner à M. Tapie une fortune qui le place parmi les plus grandes fortunes françaises » , s’est insurgé le président du Modem François Bayrou auprès de l’AFP, dénonçant un « scandale. » « C’est franchement triste, quand on pense aux difficultés que traverse le pays » , au moment où le gouvernement boucle un budget de rigueur, a-t-il poursuivi. »

Tapie-le menteur n’est pas d’accord : « Bernard Tapie estime notamment que 95 millions ne doivent pas être pris en compte au prétexte qu’ils correspondent au produit de la vente d’actifs qui lui appartenaient (« des actions, mon bateau, des tableaux, deux-trois maisons dont une à Marrakech » …), avant d’être saisis par la justice. Il ne ferait donc là que récupérer son dû. Un raisonnement curieux aux yeux de Jérôme Cahuzac (président de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale, NdA). « Bernard Tapie a reçu un chèque car le tribunal arbitral a estimé qu’il avait été spolié. Une fois qu’il a ce chèque, il ne peut pas déduire de ce qui lui reste la valeur de ce dont il estime avoir été spolié puisque c’est précisément sur la base de cette valeur qu’il a reçu le chèque », relève le député socialiste. « On ne va pas la compter deux fois ! Il n’a pas été spolié deux fois quand même ! »

S’agissant de la réaction de la ministre de l’Economie elle-même, dans l’article de L’Express mis à jour hier à 17 h 38, on peut lire : « Bercy n’a pas souhaité faire de commentaire. » Le scandale prenant de l’ampleur, Christine Lagarde est finalement obligée de (tenter de) s’expliquer tout de même. Dépêche AFP d’aujourd’hui : « Interrogée sur Radio Classique pour savoir si M. Tapie avait bénéficié d’un traitement de faveur de l’Elysée, Mme Lagarde a répondu : « Non. » « Et là-dessus je suis très claire (…) Il a et il continuera à faire l’objet d’un traitement fiscal de droit commun sans exception, sans privilège. » « En revanche, comme tout Français, il a le droit aussi au secret fiscal » , a-t-elle ajouté, refusant de commenter les chiffres évoqués dans la presse. »

Magnifique ! Elle affirme aux députés il y a deux ans que Tapie touchera entre 20 et 50 millions ; l’on s’aperçoit aujourd’hui que l’affairiste va recevoir un cadeau au moins quatre fois plus important que ce qu’elle annonçait, qu’elle a donc menti aux représentants du peuple, mais elle se retranche derrière le secret fiscal pour se défiler ! Voilà comment la clique au pouvoir méprise la République, se moque des Français, a fait du mensonge un système de gouvernement, dilapide les deniers publics au profit de la caste de ses amis les privilégiés, touche des enveloppes en liquide de milliardaires, refuse d’augmenter le Smic mais maintient le bouclier fiscal, fait peser 85% de la réforme des retraites sur les salariés et flatte, pour faire diversion et dresser les gens les uns contre les autres, les mauvais démons du racisme et de la haine de l’autre, déshonorant la France aux yeux du monde en trahissant ses valeurs éternelles de liberté, d’égalité et de fraternité. La Sarkozie est pourrie jusqu’à la moëlle et le salut ne pourra venir que d’une insurrection populaire, pour forcer ces ennemis du peuple à abandonner le pouvoir. Que se vayan todos !** Las, il ne faudra pas compter sur nos syndicats, en train de proprement torpiller la contestation de l’inique réforme des retraites. Nous vous annonçons pour demain un billet cinglant à ce sujet, avec un document exclusif à l’appui.

*L’illustration Soldes monstres provient de Sarkoshow.

**« Qu’ils s’en aillent tous », slogan de la gauche alternative sud-américaine.

Soutenez Plume de presse

L’info indépendante et gratuite ne nourrit pas son homme… Contribuez à faire vivre ce blog en vous acquittant d’une cotisation, même d’un euro. Merci !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *