Une chance pour le changement

La population a bien raison de penser qu’elle n’est pas vraiment partie prenante des décisions politiques qui sont prises et elle sait bien, aussi, que ce n’est pas en faisant le constat des échecs aux quatre ans qu’on vit la démocratie. La démocratie, ce serait que la population puisse CHOISIR les orientations de notre société, assurer un suivi constant des efforts qui sont faits pour atteindre ces buts et, si besoin est, intervenir rapidement pour corriger le tir. Ce n’est pas la situation qui prévaut et la population le sait.

Je ne me croirai en démocratie que lorsque je pourrai censurer un Ministre des Finances qui contrôle la Banque du Canada… ou voter le limogeage d’un gouverneur de la Banque du Canada qui décide de freiner la croissance et de mettre des milliers de travailleurs en chômage pour assurer un quart d’un pour cent (0,25%) de plus en intérêt aux mieux nantis de la société. La démocratie, c’est de mettre en place, pour contrôler l’État, cette même imputabilité (accountability) dont on fait si grand cas dans le secteur privé.

Nous ne vivons plus en démocratie. Ce qui crée un défaut dans la cuirasse du Système, toutefois, ce n’est pas tant que la démocratie soit absente que l’impossibilité de concilier la réalité quotidienne d’un contrôle quasi absolu de la société par une majorité dominante identifiée et unie par sa possession de la richesse avec la notion idéale de démocratie qu’on a depuis si longtemps inculquée à la population.

Pour gagner dans les esprits son combat idéologique contre le communisme et le fascisme – et s’assurer ainsi un soutien large de la population – le capitalisme ne pouvait évidemment pas faire un credo motivant de l’injustice et du laissez-faire! Le Système a donc cherché, astucieusement, à rendre d’abord interchangeables les notions de liberté, de libre-entreprise et de démocratie, puis à “vendre” (depuis les années “30 !) la démocratie comme la seule forme de la liberté et la libre entreprise néo-libérale comme une conséquence indissociable de la démocratie.

La “vente” a été bien faite. Le Système a réussi a créé un consensus pour la démocratie et à internaliser pendant longtemps le soutien au capitalisme sous couvert d’une dévotion infinie à la démocratie, chaque “démocrate” se sentant l’obligation morale de soutenir spontanément et sans contraintes externes la structure du pouvoir néo-libéral. Mais cette dévotion à la démocratie est une arme à double tranchant.

Quand la population découvre les failles de notre démocratie – comme c’est le cas présentement – c’est portée par tout l’enthousiasme pour les valeurs démocratiques dont on l’a gavée depuis des décennies qu’elle peut décider de corriger les “failles” de la démocratie. Elle peut le faire avec passion et une grande innocence, sans même se rendre compte que ces supposées “failles” de la démocratie sont en réalité (dissimulés derrière la façade démocratique de l’édifice social qu’on lui a construit) les piliers même de la structure néo-libérale d’exploitation hypocritement maintenue par le Système.

Le Système serait bien mal à l’aise d’expliquer que ces failles de la démocratie n’en sont pas vraiment… Le tenterait-il, d’ailleurs, que la population ne pourrait ni ne voudrait suivre les méandres du raisonnement cynique qui voudrait la convaincre que la démocratie n’a pas cette valeur absolue qu’on lui a prêchée. Confronté à une volonté de réforme démocratique, le Système, empêtré dans sa Novlangue et son double langage, ne pourrait pas battre efficacement le rappel de ses troupes et empêcher une réforme des institutions démocratiques qui va si évidemment dans le sens de ce qu’il semble avoir toujours préconisé.

Que se passera-t-il si un large consensus s’établit et qu’on procède rapidement à une réforme des institutions démocratiques? L’instauration d’une véritable démocratie détruira le Système. Une réforme de la démocratie qui rend le pouvoir diffus et transparent – au palier du contrôle de l’application de la décision comme à celui de la prise de décision elle-même – porte un coup mortel au Système. Fatal, parce que la corruption systématique qui est l’arme jusqu’ici imparable du néo-libéralisme s’en trouve mise hors d’usage et que, sans cette arme, le Système s’effondre au premier revers.

Aujourd’hui, quand le Système perd une bataille, il refait rapidement ses forces par “l’adjonction des compétences”, s’attachant par des présents et des promesses ceux de ses adversaires qui, en remportant sur lui une victoire partielle, ont prouvé qu’ils valaient le prix d’être acceptés dans la majorité dominante. (L’Église et les syndicats sont de ces alliés naturels du changement dont le Système s’achète souvent l’appui circonstanciel). Le Système ainsi se transforme aussi peu qu’il le faut mais perdure. Dans une situation transparente, cette régénérescence continue qui exige une sélection sévère et discrète devient impossible; quand il faut soudoyer tout le monde on ne peut plus efficacement “convertir” personne. Notre société pourrait jouir d’une période de grâce.

Seulement une période de grâce? Hélas oui, car la nature humaine ne changera pas si vite. La corruption – qui constitue avec la violence les deux pôles de l’iniquité – reviendra vite; elle reviendra aussitôt que l’ingéniosité humaine aura trouvé de nouveaux moyens d’utiliser à mal escient les nouvelles normes établies. Instaurer une Nouvelle Société, ce n’est donc pas créer l’horloge qui ne retardera plus; c’est seulement remettre les pendules à l’heure. Cette perspective devrait-elle nous amener à renoncer au combat? Certes pas, car ce sont ces périodes de grâce qui font évoluer l’humanité.

La phase constructive de la Révolution Française, par exemple, n’a duré qu’environ 3 ans. Cependant, la mise à jour des institutions à laquelle elle a donné lieu a été globale, profonde, durable et nous en vivons encore les effets. Abattons le Système, et quelques années de vraie démocratie permettront que le levain des idées nouvelles agite la pâte sociale. Quand se terminera la période de grâce et que les forces de l’inertie figeront à nouveau la société dans un moule, ce sera dans un moule nouveau. Imparfait, bien sûr, mais bien supérieur à l’ancien parce que mieux adapté aux exigences de la technologie et de l’évolution des moeurs.

Un pouvoir démocratique aura eu la chance de mettre en place les reformes qui s’imposent dans les domaines du travail, de l’éducation, de la justice, de la santé, de la fiscalité etc. et nous vivrons dans une Nouvelle Société. Cette société sera plus juste et plus libertaire. Elle sera même, on l’espère, un peu moins imperméable au changement, ce qui serait un petit pas en avant bien important dans le cheminement de fond qui d’une société à l’autre, conduit l’humanité vers sa destinée.

Pierre JC Allard

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