L’état-major US dénonce !

Titre original :  L’état-major US dénonce l’influence des faucons libéraux sur la Maison-Blanche.

Source :  Thierry Meyssan. 28.12.2015.  Mondialisation.ca  http://www.mondialisation.ca/letat-major-us-denonce-linfluence-des-faucons-liberaux-sur-la-maison-blanche/5498425?utm_source=Mondialisation&utm_campaign=a1cf90cf0e-infolettre_01_01_161_1_2016&utm_medium=email&utm_term=0_b3fef17195-a1cf90cf0e-21848917&ct=t(infolettre_01_01_161_1_2016)&mc_cid=a1cf90cf0e&mc_eid=66819fac25

ancien directeur DIA

Les militaires peuvent-ils influencer les politiques ou doivent-ils se contenter de leur obéir, même lorsqu’ils constatent leurs erreurs ? C’était le thème d’un célèbre article du colonel James H. Baker, actuel stratège du Pentagone. C’est aussi le sens de l’article de Seymour Hersh sur la manière dont l’état-major n’a cessé de mettre en garde la Maison-Blanche à propos des opérations de la CIA en Syrie et en Ukraine. Depuis plusieurs mois, le complexe militaro-industriel, l’ancien directeur de la DIA, puis l’ancien chef d’état-major, et aujourd’hui l’ancien secrétaire à la Défense multiplient les critiques de la politique du président Obama.

Depuis la conférence de Genève, en juin 2012, les États-Unis accumulent les contradictions à la fois à propos de la Syrie et de l’Ukraine. Cependant, l’état-major a choisi de faire fuiter sa position de manière à influencer la Maison-Blanche.

Photo :  L’ancien directeur de la Defense Intelligence Agency (DIA), Michael T. Flynn, et l’ancien président du Comité des chefs d’état-major (JCS), Martin Dempsey, et leurs épouses. Après avoir obéi en silence, ils ne ménagent plus leurs critiques de l’influence des faucons libéraux sur la Maison-Blanche. Selon eux, Washington doit agir en partenaire fiable de Moscou au lieu de multiplier les coups tordus en Syrie et en Ukraine.

Contradictions et hésitations de la Maison-Blanche

Durant les mandats de George W. Bush, la Maison-Blanche souhaitait renverser la République arabe syrienne et créer une zone de chaos en Ukraine comme elle y était parvenue en Irak. Il s’agissait d’une part de poursuivre le remodelage du « Moyen-Orient élargi » et d’autre part de couper les lignes de communication terrestre entre l’Occident d’un côté, la Russie et la Chine de l’autre.

Lorsque Barak Obama lui succéda, il était conseillé à la fois par le général Brent Scowcroft et par son propre mentor en politique, Zbignew Brzezinski. Les anciens conseillers en sécurité nationale de Jimmy Carter et de Bush père se méfiaient de la théorie straussienne du chaos. Pour eux, le monde devait être organisé selon le modèle de la Paix de Westphalie, c’est-à-dire autour d’États internationalement reconnus. Comme Henry Kissinger, ils préconisaient certes d’affaiblir les États pour qu’ils ne puissent pas s’opposer à l’hégémonie US, mais pas de les détruire ; par conséquent, ils utilisaient volontiers des groupes non-étatiques pour leurs basses œuvres, mais ils n’entendaient pas leur confier la gestion de territoires.

Lorsque les faucons libéraux, autour d’Hillary Clinton, de Jeffrey Feltman et de David Petraeus —un général de salon passé dans le civil—, sabotèrent l’accord que la Maison-Blanche venait de négocier avec le Kremlin et relancèrent la guerre en Syrie, en juillet 2012, Barack Obama ne réagit pas. La campagne électorale présidentielle battait son plein aux États-Unis et il ne pouvait pas se permettre de laisser apparaître au grand jour le désordre qui régnait au sein de son équipe. Il tendit donc un piège au général Petraeus qu’il fit arrêter, menottes au poignet, au lendemain de sa réélection, puis remercia Hillary Clinton et la remplaça par John Kerry. Ce dernier était en effet capable de recoller les morceaux avec le président el-Assad avec lequel il entretenait des relations cordiales. Feltman, quant à lui, était déjà à l’Onu, et il semblait délicat de le rappeler soudainement.

Quoi qu’il en soit, John Kerry se laissa d’abord persuader que c’était trop tard et que la République arabe syrienne n’en avait plus pour longtemps. La seule chose qu’il pouvait faire, c’était d’éviter au président el-Assad la fin tragique de Mouamar el-Kadhafi, sodomisé à la baïonnette. La Maison-Blanche et le département d’État étaient aveuglés par les mensonges de l’ère Bush. À l’époque, tous les fonctionnaires étaient mobilisés, non plus pour analyser et comprendre le monde, mais pour justifier à l’avance les crimes de Washington. En 2006, le premier secrétaire de l’ambassade US à Damas, William Roebuck, avait rédigé un rapport qui faisait foi : la Syrie n’était pas une république baassiste, mais une dictature alaouite. L’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie pouvaient légitimement soutenir la majorité sunnite de la population pour apporter la « démocratie de marché » [1].

Le président Obama laissa donc la CIA poursuivre son opération de renversement du régime syrien, sous couvert de soutien aux « rebelles modérés ». De vastes trafics d’armes furent organisés, d’abord depuis la Libye post-Kadhafi, puis depuis la Bulgarie de Rossen Plevneliev et Boïko Borissov [2], et plus tard depuis l’Ukraine post-Ianoukovytch [3]. Simultanément, des bureaux de recrutement sont ouverts dans tout le monde musulman pour envoyer des combattants sauver les sunnites syriens écrasés par la dictature alaouite.

Las, il faudra bien admettre que la République arabe syrienne résiste à la plus gigantesque coalition de l’Histoire (114 États et 16 organisations internationales réunies au sein des « Amis de la Syrie »). Elle y parvient simplement parce qu’elle n’a jamais été une dictature alaouite, mais bien un régime laïque et socialiste ; que les sunnites n’y sont pas massacrés par l’armée, mais qu’ils constituent la majorité des soldats qui défendent le pays face à l’agression étrangère.

Lorsque les néo-conservateurs, autour de Victoria Nuland, parvinrent à renverser le régime à Kiev à coup de milliards de dollars, en février 2014, le président Obama y vit le résultat mérité de longues années d’efforts. Il ne mesura pas tout de suite les conséquences de cette opération. Puis, il se trouva face à un dilemme : soit laisser le pays sans gouvernement, comme un trou béant entre l’Union européenne et la Russie, soit mettre au pouvoir les petits soldats de la CIA, des nazis et quelques islamistes. Il choisit la seconde option, pensant que ses services trouveraient parmi ces mercenaires des individus capables de se respectabiliser. La suite des événements a montré qu’il n’en fut rien. En définitive, alors que le régime de Viktor Ianoukovytch était certes corrompu —mais pas plus que ceux de Moldavie, de Bulgarie ou de Géorgie, pour ne citer que ceux là—, le pouvoir actuel de Kiev incarne tout ce contre quoi Franklin D. Roosevelt se battit.

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Seymour Hersh a révélé aussi bien le massacre de My Lay durant la guerre du Vietnam que les tortures de la prison d’Abu Ghraib durant celle d’Irak. Après avoir travaillé au New York Times, puis au New Yorker, il ne parvient plus à se faire publier dans son propre pays et collabore à la London Review of Books. 

Ce que veulent les militaires US

Alors que la Maison-Blanche et le Kremlin viennent de conclure un second accord pour la paix au Proche-Orient, le journaliste Seymour Hersh publie, dans la London Review of Books, une longue enquête sur la manière dont l’état-major interarmes états-unien, sous la présidence du général Martin Dempsey, résista aux illusions de Barack Obama [4]. Selon lui, les militaires tentèrent de conserver le contact avec leurs homologues russes, malgré la gestion politique de la crise ukrainienne. Ils transmirent des informations cruciales à certains de leurs alliés, en espérant que ceux-ci les donnent aux Syriens, mais ils s’abstinrent de toute aide directe à Damas. Seymour Hersh déplore qu’il en soit aujourd’hui différemment depuis que le général Joseph Dunford a pris la présidence de l’état-major.

Dans cet article, il affirme que la politique de la Maison-Blanche n’a jamais varié sur quatre points, tous plus absurdes les uns que les autres selon les militaires :
- l’insistance sur le départ du président el-Assad ;
- l’impossibilité de créer une coalition anti-Daesh avec la Russie ;
- le fait que la Turquie est un allié stable dans la guerre contre le terrorisme ;
- et le fait qu’il existerait réellement des forces d’opposition modérée apte au soutien US.

On se souvient que le secrétaire à la Défense, Chuck Hagel, fut limogé en février 2014 pour avoir questionné cette politique [5]. Il a été remplacé par Ashton Carter, un haut-fonctionnaire —ancien collaborateur de Condoleezza Rice— connu pour son sens des affaires [6].

Par la suite, en octobre 2014, la Rand Corporation, principal think tank du complexe militaro-industriel, prit officiellement position en faveur du président el-Assad. Elle souligna que sa défaite serait immanquablement suivie d’une prise de pouvoir par les jihadistes, tandis que sa victoire permettrait de stabiliser la région [7].

En août 2015, c’était au tour du général Michel T. Flynn, ancien directeur de la Defense Intelligence Agency (DIA), de révéler à Al-Jazeera ses efforts pour mettre en garde la Maison-Blanche sur les opérations planifiées par la CIA et des alliés de Washington avec les jihadistes. Il commentait un de ses rapports récemment déclassifiés [8] annonçant la création de Daesh [9].

Enfin, en décembre 2015, l’ancien secrétaire à la Défense, Chuck Hagel, déclarait que la position de la Maison-Blanche sur la Syrie décrédibilisait le président Obama [10].

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L’élimination du président démocratiquement élu de Syrie est un objectif de guerre des faucons libéraux et des néo-conservateurs. Sa neutralisation impliquerait la chute du régime comme le lynchage de Mouamar el-Kadhafi a plongé la Libye dans le chaos. A contrario, on ne peut sauver les Syriens sans soutenir leur président, Bachar el-Assad.

Comment les militaires ont tenté d’aider la Syrie

Selon Hersh, en 2013, l’état-major états-unien aurait fait connaitre à ses homologues syriens les quatre exigences de Washington pour changer de politique :
- la Syrie devrait empêcher le Hezbollah d’attaquer Israël ;
- elle devrait reprendre les négociations avec Israël pour régler la question du Golan ;
- elle devrait accepter la présence de conseillers militaires russes ;
- enfin elle devrait s’engager à procéder à de nouvelles élections à la fin de la guerre en autorisant une large frange de l’opposition à y participer.

Ce qui surprend à la lecture de ces quatre conditions, c’est soit l’absence complète de connaissance de la politique proche-orientale qu’ont les militaires états-uniens, soit leur volonté de poser des conditions qui n’en sont pas et qui seront donc immédiatement acceptées par Damas. À moins qu’il ne s’agisse de suggestions au président el-Assad pour qu’il parvienne à faire évoluer son homologue états-unien.

- En premier lieu, le Hezbollah est un réseau de résistance à l’occupation israélienne qui s’est créé au Liban en réaction à l’invasion de 1982. Il était initialement non pas encadré par les Gardiens de la Révolution iraniens, même s’il doit beaucoup aux Bassidjis, mais par l’Armée arabe syrienne. Il ne se tourna vers l’Iran qu’après le retrait de l’Armée syrienne du Liban, en 2005. Et encore, lors de la guerre israélo-libanaise de 2006, le ministre syrien de la Défense était secrètement présent sur la ligne de front pour surveiller le transfert du matériel. Aujourd’hui, le Hezbollah chiite et l’Armée arabe syrienne laïque se battent ensemble, à la fois au Liban et en Syrie, contre les jihadistes que soutient Israël, à la fois au plan aérien et en matière médicale.

- De 1995 (Wye River) à 2000 (Genève), le président états-unien Bill Clinton organisa des négociations entre Israël et la Syrie. En définitive, tout fut négocié équitablement, alors même que la délégation israélienne trichait en écoutant les conversations téléphoniques des présidents US et syrien [11]. La paix aurait pu et aurait dû être signée, si et uniquement si le Premier ministre israélien Ehud Barack n’avait reculé au dernier moment, ainsi qu’en atteste le président Clinton dans ses mémoires [12]. Bachar el-Assad reprit, de sa propre initiative, des négociations, indirectes cette fois, via la Turquie. Mais il les interrompit lorsque Israël viola grossièrement le droit international en abordant dans les eaux internationales la « Flottille de la Liberté ». La Syrie souhaite toujours reprendre et conclure ces négociations, c’est la partie israélienne, et elle seule, qui le refuse.

- Concernant les relations militaires entre Damas et Moscou, elles remontent à la période soviétique et furent plus ou moins interrompues à l’époque de Boris Eltsine. En 2005, Bachar el-Assad se rendit en Russie pour renégocier la dette contractée avec l’Urss. Il offrit alors au Kremlin 30 kilomètres de côte pour agrandir le port militaire de Tartous, mais les Russes dont l’armée était en pleine réorganisation ne furent pas intéressés. Avant la Conférence de Genève (juin 2012), le conseiller national de sécurité Hassan Tourekmani proposa aux Russes de déployer des « Chapkas bleues » sur le sol syrien pour stabiliser le pays. Le Kremlin, observant l’activité de la CIA et l’afflux de jihadistes de tout le monde musulman, comprit un peu plus tard que cette guerre n’était qu’une répétition avant de se déplacer dans le Caucase. Vladimir Poutine déclara la Syrie « question intérieure russe » et prit l’engagement d’y déployer son armée. Si rien ne se passa en 2013 et 2014, ce n’est pas que la Russie changea d’avis, mais qu’elle prépara ses forces, notamment en mettant au point de nouvelles armes.

- Enfin, la République arabe syrienne a procédé, en mai 2014, à une élection présidentielle qualifiée de juste et démocratique par toutes les ambassades à Damas. Ce sont les Européens qui, en violation de la Convention de Vienne, ont empêché des centaines de milliers de réfugiés d’y participer. Et c’est toujours eux qui ont convaincu différents groupes d’opposition de ne pas présenter de candidats. Bachar el-Assad, qui a largement gagné ce scrutin, est prêt à remettre son mandat en jeu, de manière anticipée, à la fin de la guerre. Par un simple vote de l’Assemblée, la République pourrait accepter les candidatures de Syriens exilés, sauf ceux qui ont collaboré avec les Frères musulmans ou avec leurs organisations armées (Al-Qaïda, Daesh, etc.).

Les militaires US ne veulent pas être pris pour des néo-conservateurs

Juste avant de quitter ses fonctions, le général Martin Dempsey avait fait nommer le colonel James H. Baker directeur de l’Office of Net Assessment, c’est-à-dire du bureau chargé de la prospective et de la stratégie au Pentagone [13]. Or, Baker a la réputation d’être à la fois droit, rationnel et raisonnable, tout à l’opposé des straussiens. Bien que Seymour Hersh ne le cite pas dans son article, on croit percevoir son empreinte sur la position de l’état-major US.

Quoi qu’il en soit, l’article de Seymour Hersh atteste de la volonté de l’état-major US de se distinguer à la fois de la Maison-Blanche et des faucons libéraux comme les généraux David Petraeus et John Allen ; une manière comme une autre de souligner que, dans le contexte actuel, le président Obama n’a plus aucune raison de poursuivre les ambiguïtés auxquelles il était astreint ces trois dernières années.

À retenir
- Au cours des derniers mois, la Rand Corporation (principal think-tank du complexe militaro-industriel), l’ancien directeur de la Defense Intelligence Agency Michael T. Flynn, l’ancien président du Comité des chefs d’état-major Martin Dempsey, et l’ancien secrétaire à la Défense Chuck Hagel ont mis en cause les contradictions et les hésitations de la Maison-Blanche.
- L’intelligentsia militaire US conteste la politique héritée de l’ère Bush de confrontation avec la Russie. Elle demande une collaboration en Syrie et en Ukraine aussi bien qu’une reprise en main des alliés que sont sensés être la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar.
- Pour les officiers supérieurs US (1) il faut soutenir le président el-Assad qui doit vaincre et rester au pouvoir ; (2) il faut agir avec la Russie contre Daesh ; (3) il faut sanctionner la Turquie qui ne se comporte pas en allié, mais en ennemi ; (4) enfin il faut arrêter d’imaginer qu’il existerait des rebelles syriens modérés et de se cacher derrière ce fantasme pour laisser la CIA soutenir les terroristes.

Thierry Meyssan

 

[1] “Influencing the SARG in the end of 2006”, William Roebuck, Cable from the State Department, Wikileaks.

[2] « Mise à jour d’une nouvelle filière de trafic d’armes pour les jihadistes », par Valentin Vasilescu, Traduction Avic, Réseau Voltaire, 24 décembre 2015.

[3] « Le Qatar et l’Ukraine viennent de fournir des Pechora-2D à Daesh », « Comment le Qatar a préparé le bombardement d’un camp de l’Armée syrienne », par Andrey Fomin, Oriental Review (Russie), Réseau Voltaire, 22 novembre et 10 décembre 2015.

[4] “Military to Military. US intelligence sharing in the Syrian war”, Seymour M. Hersh, London Review of Books, Vol. 38, No. 1, January 7, 2016.

[5] « Obama a-t-il encore une politique militaire ? », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 1er décembre 2014.

[6] « Ash Carter s’entoure d’une équipe de SDB Advisors », Réseau Voltaire, 26 décembre 2014.

[7Alternative Futures for Syria. Regional Implications and Challenges for the United States, Andrew M. Liepman, Brian Nichiporuk, Jason Killmeyer, Rand Corporation, October 22, 2014.

[8Rapport de l’Agence de Renseignement militaire aux divers services de l’administration Obama sur les jihadistes en Syrie(document déclassifié en anglais), 12 août 2012.

[9] « Le renseignement militaire états-unien et la Syrie », par W. Patrick Lang, Centre français de recherche sur le renseignement(CF2R), Réseau Voltaire, 21 décembre 2015.

[10] “Hagel : The White House tried to destroy me”, Dan de Luce, Foreign Policy, December 18, 2015.

[11Cursed Victory : A History of Israel and the Occupied Territories(Victoire maudite : l’histoire d’Israël et les territoires occupés), Ahron Bregman, Penguin, 2014 (Traduction disponible uniquement en allemand).

[12My Life, Bill Clinton, Knopf Publishing Group, 2004.

[13] « Ashton Carter nomme le nouveau stratège du Pentagone », Réseau Voltaire, 17 mai 2015.

 

 

Le capitalisme aux soins intensifs

Robert Bibeau. Directeur. Les7duquÉbec.com  

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Le désespoir frappe les économistes, les politiciens, les financiers et les milliardaires américains (1). Aucun d’entre eux ne veut reconnaître que les lois inexorables de l’économie politique impérialiste (stade ultime du mode de production capitaliste) s’appliquent implacablement et que ni la présidente de la FED ni la Maison-Blanche n’y peuvent rien changer. Ils auraient tous espéré une hausse du taux directeur américain jeudi dernier, sans l’espérer paradoxalement, puisqu’ils savent tous le prix qu’ils devraient payer pour valoriser leurs actifs boursiers et retenir aux États-Unis le capital qui s’enfuit (2).

Il n’y a aucune conspiration pour faire tomber la bourse américaine et chasser le capital des États-Unis. Il n’y a simplement aucune solution à la crise systémique de l’impérialisme globalisé et mondialisé – crise amorcée aux États-Unis et qui s’étendra immanquablement au monde entier. Les plumitifs pleurnichent puisque la FED a encore reculé disent-ils. Elle a failli à son devoir de créer les conditions de la valorisation du capital (la production d’une abondante plus-value). Elle a descendu pavillon devant l’émeute appréhender si elle devait hausser le taux directeur américain et plonger des millions de prolétaires états-uniens dans le chômage, la faillite personnelle, la souffrance, sans nourriture et sans abris.

 

Le capital et l’or continueront de fuir ce paradis fiscal déchu pour tenter de faire fortune dans d’autres paradis fiscaux tout aussi exsangues. Qui dira à ces requins-spéculateurs « banksters » et « boursicoteurs » que sous l’impérialisme, stade ultime du capitalisme, toutes les bourses du monde ne forment qu’un seul réseau interconnecté et que l’économie mondiale ne forme qu’une seule et unique entité gouvernée par les lois impératives du capitalisme globalisé et mondialisé (ce que l’on nomme la phase impérialiste du capitalisme).  Les traités de libre-échange ne précèdent pas la levé des frontières et des barrières tarifaires, ils les entérinent, après coup, et ils se multiplient au milieu de cette désespérance prolétarienne impuissante.

 

Les investisseurs auront beau fuir avec leur pactole en direction de l’Europe, du Japon, de la Chine (bien mal en point) la crise systémique du capitalisme les rejoindra jusque là. Un analyste le souligne : « Cette politique d’argent gratuit aboutira à créer les conditions d’un éclatement encore plus apocalyptique des bulles boursières » (3). Un autre déclare : «Quand les entreprises ont de l’argent, elles préfèrent racheter leurs actions, ce que le marché aime bien, qu’investir dans de nouvelles capacités de production » résume Elga Bartsch, la chef économiste de Morgan Stanley (4). Si de nouvelles capacités de production ne sont pas développées, c’est donc que la production de plus-value stagne ou périclite … donc, que ce mode de production est moribond ! D’où vient donc l’enrichissement factice des milliardaires sur papier?

 

Le krach de 1929 est survenu après une longue période de taux zéro du « prime rate »,  pendant laquelle les banques prêtaient frénétiquement, ce qui a fait grimper les valeurs boursières à des niveaux qui ne correspondaient en rien à leur vraie valeur (sic). Une terrible dépression s’en suivit. C’est ce néant qui attend l’impérialisme mondial qui ne pourra pas continuer à donner l’illusion de prospérer avec un pétrole à 40 ou 50 dollars le baril et une inflation quasi nulle (5).

 

En fait la FED et la classe capitaliste monopoliste américaine font face à un dilemme shakespearien : 1)  soit, ils maintiennent  le prix du crédit à zéro ou presque (0,25%) et ils voient s’enfuir le capital vers d’autres paradis fiscaux à la recherche d’une utopique valorisation; et ils observent  les entreprises américaines délocaliser leur siège social et leur gestion financière vers d’autres cieux tout aussi incléments; et ils  permettent  aux salariés de continuer d’emprunter jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus rembourser, pour  ensuite décréter une dévaluation drastique du dollar flouant ainsi tous les créanciers internationaux de la grande puissance états-unienne.  

2) Soit, ils haussent le taux directeur et le prix du crédit et jettent de ce fait des millions d’Américains à la rue, dans la plus terrible indigence, mais toujours disposée à vendre leur force de travail à vil prix pour survivre; réhabilitant ainsi la plus-value absolue en plus de la plus-value relative. Alors, la terre promise par Jefferson – le paradis de la libre entreprise capitaliste sanguinaire – l’utopie de la nouvelle frontière et de la destinée manifeste perdront tous leurs attraits pour la nouvelle génération d’esclaves salariés paupérisée, surexploitée, aliénée et enragée.

 

Une inconnue tourmente toutefois la présidente de la FED, tout comme le Président de  la  Maison-Blanche. La classe prolétarienne américaine tolérera-t-elle une telle déchéance et ne risque-t-elle pas de s’enflammer pire qu’à Fergusson, Oakland et Seattle ? Bref, l’un ou l’autre de ces scénarios d’apocalypse ne risque-t-il pas de connaître un second épisode – la guerre civile aux États-Unis?  Voilà pourquoi nous disons que le pays au monde où l’insurrection populaire est la plus imminente ce n’est pas la Syrie, l’Ukraine, la Grèce, la Tunisie, la Hongrie, l’Allemagne ou la France, mais bien les États-Unis d’Amérique, l’État-nation ou les contradictions inhérentes au mode de production capitaliste, en phase ultime impérialiste, sont les plus exacerbées.

 

La classe prolétarienne américaine met au défi la classe capitaliste yankee de hausser le taux directeur états-unien et de la contraindre à la déchéance, mettant en péril jusqu’à sa survie. Un mode de production doit assurer le développement des forces productives et la reproduction élargie de l’espèce humaine ou il ne mérite pas de survivre. Le mode de production  capitaliste mondialisé est aux soins intensifs et nous parions qu’il n’en survivra pas.

 

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(1) http://www.les7duquebec.com/7-au-front/plus-de-riches-de-plus-en-plus-riches-et-apres/

 

(2) http://www.les7duquebec.com/7-au-front/le-capital-fuit-les-etats-unis-et-lor-aussi/

 

(3) La Fed entre le néant et l’éternité… ou presque

 

(4) La Fed repousse la hausse des taux d’intérêt. Ivan Best
La Tribune – 17 septembre 2015
http://www.latribune.fr/economie/international/la-fed-repousse-la-hausse-des-taux-d-interet-506194.html

 

(5) À paraître,  Le prix du baril de pétrole dans la tourmente capitaliste.

ANNEXES

 

Quelques extraits des médias bourgeois s’indignant de la politique de la FED

 

La Fed entre le néant et l’éternité… ou presque

Publier le 19/09/2015 à 11:18 par monde Antigone
La Fed a (encore) reculé. Elle maintient le statu quo…Mais le statu quo n’est pas tenable. Les taux bas et l’absence de rendement incitent au risque. Cette politique d’argent gratuit aboutira à créer les conditions d’un éclatement encore plus apocalyptique des bulles.

Le krach de 1929 a résulté d’une longue période de taux zéro pendant laquelle on a emprunté frénétiquement, on a fait grimper les valeurs boursières à des niveaux qui ne correspondaient plus à leur vraie valeur. Une terrible dépression s’en était suivie. C’est ce néant qui attend le capitalisme américain qui ne pourra pas continuer à donner l’illusion de prospérer avec un pétrole à 40 ou 50 $ et avec une inflation quasi nulle.

 

La Fed préfère croire en l’éternité, tenir, tenir, tenir, en espérant le miracle, une croissance mondiale comparable à celle d’avant la crise, mais qui ne reviendra plus, pas avant longtemps. Elle est dans l’impasse. Elle hésite. Elle sait qu’elle n’a pas droit à l’erreur… Or le système financier est devenu beaucoup plus complexe qu’il était en 1929, en 1987, et même en 2008. Un article du Monde titrait vendredi: « Et si les taux ne remontaient jamais ? » ! Un des membres du Comité politique monétaire a même évoqué l’hypothèse d’un abaissement des taux en terrain négatif, à – 0,1 % !! L’éternité ou le néant…

 

En réalité, la Fed est placée devant le cas d’un coma dépassé. Elle s’accroche à l’espoir qu’il sera possible de remettre en état un système qui n’a pas fonctionné depuis le 16 décembre 2008 et dont aucun relèvement de taux n’a été opéré depuis 2006 ! Presque 10 ans ! Un tel cas ne s’était encore jamais produit dans l’histoire. Le système financier ne peut survivre sans être constamment mis à jour. Si jamais le système se réveillait et fonctionnait par lui-même, il serait mis en présence d’un environnement qui aurait beaucoup changé. Or chacun sait que, passé 4 minutes, l’usage du défribrillateur devient inutile. Ce temps transposé dans la réalité financière a largement été dépassé. L’opération d’urgence qui s’imposait en 2008 est devenue un état permanent. Aujourd’hui, on peut juste maintenir le système en survie artificielle en lui envoyant sous perfusion des milliards et des milliards de monnaie, quotidiennement.

 

Combien de temps pourra-t-il tenir dans ces conditions ? Éternellement, pense Yellen. En réalité, elle n’a pas d’alternative, car le moindre relèvement de taux dans un contexte déflationniste provoquerait une catastrophe. Les taux d’emprunt américains grimperaient, tout ce qui se paie en dollar se mettraient aussi à flamber, la dette exploserait. Ce serait la ruine, le krach, parce que la croissance est aujourd’hui beaucoup trop faible pour espérer pouvoir éponger une telle liquidité. L’hyper-inflation emporterait tout.

 

Yellen s’est lancée dans une partie de poker menteur qui fait apparaître, mois après mois, qu’elle bluffe, que les statistiques de croissance et de chômage sont outageusement truquées (Lire l’article pourtant assez mesuré de La Tribune en dessous). Elle pensait qu’avec le temps, la situation s’arrangerait et qu’elle arriverait à faire coïncider son discours avec la réalité. C’est tout le contraire qui se produit. L’économie américaine ne se porte pas si bien que ça. Et l’effondrement de l’économie chinoise, la dévaluation du yuan, l’exportation d’une déflation hautement toxique assombrissent encore un peu plus le tableau.

 

Le mythe d’une Amérique capable de tirer la croissance mondiale à elle seule fait désormais partie d’une histoire révolue. Yellen est coincée entre le néant et l’éternité… ou presque.

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Monkey’s Weekly Rewind – Episode 77
par Lolo.  Margin call -18 sep 2015
http://www.margincall.fr/2015/09/monkeys-weekly-rewind-episode-77.html
« Le véritable courage consiste à être courageux précisément quand on ne l’est pas » Jules Renard
La FED a donc cédé à la facilité en ne remontant pas ses taux d’intérêts hier soir, avec, et c’est certainement la plus grande surprise, un seul membre qui aurait souhaité un relèvement immédiat. Nous exposions ici même la semaine dernière que les arguments pour et contre la hausse de taux étaient très proches, mais croyions que la volonté de la FED de montrer que finalement la grande crise était terminée l’emporterait… il n’en a donc rien été. Lors de sa conférence de presse, Mme Yellen a cité les incertitudes nouvelles sur la situation économique en Chine, mais aussi leurs incidences sur les marchés en août: vision court termiste, qui contredit totalement la « forward guidance » dont les banques centrales, dont la FED, nous abreuve depuis des années; il semblerait donc que les événements ponctuels aient plus d’impact dans les décisions qu’une réflexion à plus long terme sur la politique monétaire voulue (on rappellera qu’il y a maintenant un an que la Fed a retiré de ses communiqués « la banque centrale peut être patiente »). Pourtant, la vision que la Fed a de l’économie américaine n’a pas vraiment varié, avec des croissances attendues aux alentours de 2 % pour les 2 prochaines années; il est vrai que les perspectives sur l’inflation restent très basses ce qui a justifié ce statu-quo (montrant là encore que les projections sur les taux des banques centrales à  horizon 12/24 mois ne valent rien). Enfin, Mme Yellen a répété que la trajectoire est bel et bien une hausse des taux prochainement, et que la date du virage importait moins que la direction qui serait prise, façon de faire retomber la tension à l’approche de ces réunions.

 

Notons quand même que les premiers indicateurs d’activité (les PMI régionaux) sont plutôt faibles dans le secteur manufacturier, de même que les indices de production industrielle et, plus important encore, d’utilisation des capacités de production: incertitudes là encore, qui fait redouter à la Fed de faire une erreur en remontant ses taux. Rendez-vous maintenant fin octobre puis mi-décembre.

 

Ailleurs, pas d’informations nouvelles: tout juste remarquerons nous que partout les chiffres d’inflation se tassent de nouveau (Japon/Zone euro/Chine) et plus fortement que ce qui avait été anticipé et que les grandes institutions révisent toutes la croissance mondiale en légère baisse, et nettement plus pour les pays émergents dans leur ensemble. (…) Détente des taux depuis hier soir et la décision de la Fed, surtout sur la partie courte de la courbe aux Etats-Unis. Détente à prévoir également en Europe, où la BCE augmente graduellement ses interventions avec des anticipations qui commencent à faire surface qu’une annonce d’une extension du QE dans le temps et/ou en volume pourrait être annoncée dès la fin de l’année.

 

Repli du dollar contre toutes les devises, le marché semblant même aller plus loin que la Fed en pensant qu’il y a maintenant une probabilité que les taux ne remontent pas du tout en 2015. C’est un des principaux dangers pour la stabilité financière: les bourses européennes et le Nikkei ont pu progresser essentiellement grâce à la « dévaluation » des devises. Les évolutions du yen seront particulièrement importantes: il y a eu depuis 3 ans d’énormes positions de carry-trade (emprunts en yens, convertis en devises étrangères, placements à l’étranger, remboursement en yens affaiblis) dont le débouclement pourrait apporter un surcroit de volatilité.

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Fed: Vive les taux zéro (encore) !
par Bill Bonner  La Chronique Agora – 18 sep 2015
http://la-chronique-agora.com/fed-taux-zero-2/
Comme nous le pensions, Mme Yellen n’a pas voulu risquer d’augmenter le taux directeur de la Fed.  « Les dirigeants de la Réserve fédérale ont laissé les taux inchangés, choisissant de retarder une augmentation dans un contexte d’inflation obstinément basse, de perspectives incertaines pour la croissance mondiale et des récents soubresauts des marchés financiers.  « Les récents développements économiques et financiers dans le monde pourraient restreindre dans une certaine mesure l’activité économique et vont probablement peser plus encore sur l’inflation à court terme », a déclaré le FOMC dans une déclaration ce jeudi à Washington.
En maintenant leur taux de référence entre zéro et 0,25 %, les décideurs ont montré qu’ils ne sont toujours pas convaincus que l’inflation reviendra progressivement à leur cible de 2 %, en dépit de gains durables sur le marché de l’emploi [américain]. En août, le chômage est passé à 5,1 %, son plus bas niveau depuis avril 2008« . [Bloomberg]

 

Le spectacle est si ridicule que la tête nous en tourne… nos genoux fléchissent. Selon le rapport ci-dessus, la Fed n’accordera aux épargnants aucune compensation pour leur discipline et leur abnégation. Soit l’inflation grignote leur capital au taux de 2 % par an minimum… soit la Fed les prive de tout revenu sur leur épargne.  La réalité dépasse la fiction. Apparemment, l’économie américaine ne peut pas fonctionner avec des prix stables. Et la Fed semble avoir une aversion surnaturelle envers les épargnants. Ils doivent être punis; « si l’inflation ne fait pas le boulot, nous nous en chargerons nous-mêmes », dit le FOMC. Ces décisions politiques — et toutes les simagrées qui les entourent — sont si vertigineusement absurdes qu’il doit y avoir une logique plus profonde derrière. Et c’est bien le cas.

 

Tout droit vers le désastre – Les taux d’intérêt ultra-bas ne sont en réalité qu’une forme de « crime en col blanc ». Tout taux inférieur au taux « naturel » est un vol. Les compères ayant accès à l’argent l’utilisent pour faire grimper les prix de leurs actifs. Des bonus sont versés… et on peut utiliser les actifs eux-mêmes pour les échanger contre les biens et les services d’autres personnes. La maison sur Long Island qui aurait pu appartenir à un plombier ayant travaillé dur et épargné tout son argent va plutôt à un banquier qui a manipulé des taux bas en une immense fortune. Dans les faits, la partie était truquée. La maison a été prise à celui qui l’avait gagnée et donnée à un homme qui a comploté avec les truqueurs.

 

Nous avons prédit — il y a des mois de ça — que la Fed ne resserrerait jamais sérieusement sa politique. Elle pouvait s’amuser avec de minuscules hausses de taux. Mais notre hypothèse est qu’elle ne peut plus tolérer une vraie correction. Au lieu de ça, dès que le marché boursier vacille… et/ou que l’économie entre en récession… la Fed assouplit le crédit. Nous n’aurons pas de hausse de taux; nous aurons des baisses. Et dans la mesure où le taux directeur de la Fed est déjà au plancher, le FOMC va devoir forer un trou dans la moquette pour que les taux puissent baisser plus encore. (…)

 

Voilà ce qui se produit: à mesure que de plus en plus de ressources — comme des maisons sur Long Island — deviennent des produits de la politique plutôt que la production de la véritable économie, de plus en plus de gens ont intérêt à ce que ladite politique se poursuive. Wall Street, les grandes entreprises, le gouvernement, les pauvres, les riches, les compères et les zombies — tous veulent voir le spectacle continuer. Seuls les petites entreprises (qui n’ont pas accès à l’argent ultra-bon marché), la classe moyenne (qui doit travailler dans l’économie réelle de M. et Mme Tout-le-Monde), les retraités et les épargnants voudraient en voir la fin. Et ils sont souvent prisonniers de l’engrenage… avec des prêts étudiants, des prêts automobiles et des prêts immobiliers démesurés. Comme des spectateurs accros à la série Game of Thrones, ils doivent voir ce qui arrive au nain !

 

Plus la politique reste en place, plus les gens y ont adapté leur existence… moins ils peuvent supporter la douleur de l’abandonner. Vient un moment où il devient impossible de changer la politique. Il faut s’y tenir… alors même qu’elle vous mène au désastre. C’est à ça que ressemble Hormegeddon. Et c’est le spectacle auquel nous assistons en ce moment.

 

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La Fed repousse la hausse des taux d’intérêt
par Ivan Best  La Tribune – 17 sep 2015
http://www.latribune.fr/economie/international/la-fed-repousse-la-hausse-des-taux-d-interet-506194.html
La Banque centrale américaine a décidé de maintenir les taux d’intérêt à court terme proches de zéro. Une décision contraire à ce qu’elle laissait supposer au printemps, liée aux incertitudes sur la croissance mondiale.  La Fed a tranché. Les taux d’intérêt à court terme américains, dont Janet Yellen, présidente de la Réserve fédérale, avait laissé envisager la hausse à l’occasion de cette réunion du conseil des gouverneurs de septembre, n’augmenteront pas. Ils resteront à leur niveau proche de zéro, en vigueur depuis décembre 2008, quand les pays industrialisés subissaient leur plus forte récession depuis les années 30. Dans son communiqué, la Fed signale l’impact des « récents développements de l’économie mondiale et financière ». En clair, elle prend en compte le resserrement des conditions financières sur les marchés et le fort ralentissement chinois.
Un discours très optimiste sur l’économie américaine
Cette décision peut surprendre, alors que la plupart des commentateurs diffusent un discours des des plus optimistes sur l’économie américaine. Comment justifier des taux d’intérêt proches de zéro, destinés théoriquement à soutenir le crédit et la croissance, alors que le PIB de la première économie mondiale a progressé au rythme annuel de 3,7% au deuxième trimestre ? Alors que le taux de chômage est au plus bas, à 5,1% ? En situation de plein emploi, il n’est évidemment pas nécessaire de doper l’activité par une politique monétaire accommodante.
A entendre certains, qui avaient anticipé ce recul devant l’obstacle, la Fed aurait cédé face aux marchés financiers, inquiets de cette possible hausse des taux, la première depuis neuf ans. Le problème, c’est que la réalité de l’économie américaine est beaucoup plus nuancée. Cela peut paraître étonnant vu d’Europe, mais cela fait cinq ans que cette économie est sortie de la crise. En théorie, au vu des sorties de récession par le passé, elle devrait être effectivement au plein emploi, les salaires être en forte hausse, l’inflation sur une pente inquiétante, justifiant une intervention des autorités monétaires, afin de calmer le jeu. Mais ce n’est pas du tout le profil que présente la première économie mondiale. Que voit-on, d’abord ? Une hausse des prix étonnamment faible, pour une croissance économique dépassant les 3%. Selon les prévisions de Morgan Stanley, la hausse des prix, qui a atteint 1,2% en 2014, serait de 0,3% en 2015… Autant dire qu’il n’y a pas d’inflation. Certes, il y a là un effet pétrole, la chute des cours de l’or noir pesant sur l’indice des prix. Mais même en ne considérant que l’inflation sous-jacente, hors prix volatils, l’augmentation serait de 1,4% en 2015 comme en 2014. On est loin de la surchauffe !
Un faible taux de chômage à relativiser
Comment l’expliquer, alors que les indicateurs semblent être au beau fixe ? Certains d’entre eux sont à relativiser. Ainsi le taux de chômage, très faible, traduit-il a priori une économie au plein emploi. En réalité, nombre de chômeurs ne trouvant pas de job ont été découragés, ils ne cherchent plus d’emploi et ne figurent donc plus dans les statistiques. La proportion des Américains au travail ne se redresse que très lentement, beaucoup plus lentement que lors des précédentes reprises. Les optimistes répondent à cela qu’il existe un effet vieillissement de la population, et, s’agissant des jeunes, une tendance à poursuivre les études. Pour éliminer ces deux biais, il suffit de considérer la classe d’âge toujours au travail -ou sensée l’être-, celle des 25-54 ans. Or, que voit-on, à considérer ce cœur de la population active ? La proportion des 25-54 ans, un emploi, reste basse. Elle était de 77% en aout, ce qui est faible après cinq ans de reprise. Avant la crise, elle dépassait les 80%. Moins de la moitié de la chute du taux d’emploi depuis 2008-2009 a donc été rattrapée. Inhabituel, après cinq ans de croissance.

 

En conséquence, contrairement à ce que pourraient laisser croire les statistiques du chômage, le marché du travail n’est pas sous tension, les entreprises n’ont aucune peine à recruter. Les employeurs n’ont donc que peu de pression pour augmenter les salaires. De fait, ceux-ci sont étonnamment flat. Les statistiques le prouvent. Alors que les autorités monétaires américaines visent une croissance nominale des salaires -avant inflation- proche de 4%, chiffre attendu en phase de reprise, la hausse des rémunérations est moitié moindre ! Elle tourne autour de 2% depuis cinq ans, la petite accélération enregistrée fin 2014 début 2015 ayant fait long feu, et même moins pour les non cadres.
3,7 % de croissance, un affichage qui ne correspond pas à la réalité
Quant à la croissance, l’affichage du chiffre de 3,7% correspondant au deuxième trimestre ne reflète pas la réalité de l’ensemble de l’année 2015. Les économistes de Morgan Stanley tablent sur 2,4% pour cette année, ce qui paraît élevé au regard des performances européennes, mais reste très faible pour une reprise américaine. Ils visent encore moins pour 2016 (+1,9%).  Les économistes prennent surtout en compte la faiblesse de l’investissement des entreprises. «Quand les entreprises ont de l’argent, elles préfèrent racheter leurs actions, ce que le marché aime beaucoup, qu’investir dans des capacités de production » résume Elga Bartsch, la chef économiste de Morgan Stanley. Il en résulte des gains de productivité très faibles, et donc une croissance potentielle (croissance sans accélération de l’inflation) réduite, aux environs de 1,5%.
Les difficultés chinoises prises en compte
Bien évidemment, les difficultés des pays émergents, et notamment de la Chine, qui pèsent sur le commerce mondial, contribuent à la faiblesse relative de la croissance américaine. Fin 2015, les exportations seraient quasiment stagnantes, en hausse de 1,1% sur un an, selon Morgan Stanley.  Pourquoi augmenter les taux, dans ce contexte ? La Fed pourrait tout de même se décider en décembre, les taux à zéro ne pouvant être éternels.

 

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Le statu quo monétaire de la Fed fait plonger les marchés
AFP, Boursorama – 18 septembre 2015
http://www.boursorama.com/actualites/le-statu-quo-monetaire-de-la-fed-fait-plonger-les-marches-c177ed69076d12461c614020e7c11f23
La décision de la Réserve fédérale américaine de maintenir à un niveau quasi-nul ses taux directeurs a fait plonger vendredi les marchés, plus anxieux des incertitudes autour de l’économie mondiale que soulagés du statu quo monétaire. Les places boursières redoutaient un renchérissement du coup de l’argent, la banque centrale américaine les a entendues, et pourtant les places européennes ont décroché: Francfort a clôturé en recul de 3,06 %, Paris de 2,56 % et Londres de 1,34 %. De l’autre côté de l’Atlantique, Wall Street a également ouvert en nette baisse. (…)

 

Derrière une vitrine accommodante matérialisée par l’absence de relèvement des taux, ce que les investisseurs ont surtout vu, ce sont les inquiétudes de l’institution au sujet des pays émergents, Chine en tête. « Des inquiétudes plus vives concernant la croissance en Chine et dans d’autres marchés émergents ont conduit à une volatilité sur les marchés financiers », a ainsi détaillé jeudi lors d’une conférence de presse la présidente de la Fed Janet Yellen pour expliquer cette décision, avant d’évoquer des « perspectives à l’étranger (…) devenues plus incertaines récemment ».

 

« Le contexte intérieur ne justifiait pas un statu quo, donc si la Fed ne relève pas ses taux c’est parce qu’elle s’inquiète pour la Chine, laissant entrevoir du coup de nouvelles secousses », explique Alexandre Baradez, un analyste de IG France. « Cette hésitation reflète une incertitude, ce qui n’est jamais bon pour les actions » et in fine « la Fed devient finalement un facteur d’instabilité car les marchés lisent l’économie mondiale à travers elle, ce qui ne les pousse pas à rechercher le risque », analyse-t-il.

 

Cette décision fait naître la « crainte que les problèmes actuels en Chine puissent déteindre sur la conjoncture mondiale« , note également Uwe Streich, analyste de la banque LBBW. La Fed « a reconnu que la reprise tant escomptée n’est pas là et qu’il n’y aura pas de lendemains qui chantent« , ce qui peut aussi sonner comme un « aveu d’échec implicite » de sa politique monétaire, estime aussi Christopher Dembik, un économiste de Saxo Banque. Signe de l’anxiété générale, sur le marché obligataire, traditionnel refuge en cas d’agitation les taux d’emprunt se détendaient nettement. Vers 15H50 GMT, le taux d’emprunt à 10 ans de l’Allemagne reculait à 0,667%, contre 0,781% jeudi soir sur le marché secondaire, où s’échange la dette déjà émise. Celui de la France à 1,034% (contre 1,164%), de l’Espagne à 1,940% (contre 2,092%), de l’Italie à 1,759% (contre 1,904%), mais également des États-Unis à 2,162% (contre 2,190%) suivaient la même pente. À la même heure, sur le marché des changes, l’euro s’échangeait à 1,1351$ face au billet vert, contre 1,1436 $ jeudi vers 21H00 GMT. La monnaie européenne s’est un peu repliée en cours de journée. Elle avait progressé nettement jeudi soir, après la décision de la Fed et les déclarations de sa présidente.  « La confiance dans la reprise économique mondiale a reçu un nouveau coup jeudi soir« , alors qu' »il y avait un certain optimisme sur le fait que les indicateurs américains étaient suffisamment bons pour justifier une hausse« , relève aussi de son côté Jameel Ahmad, spécialiste des changes chez FXTM. La Bourse de New York avait déjà affiché sa perplexité jeudi soir, mais sans décrocher. En Asie, en revanche, la tonalité générale était plutôt au soulagement, avec une hausse de 0,38 % à Shanghai ou de 0,30 % à Hong Kong, à l’exception notable de Tokyo plus en phase avec les craintes des marchés européens. Autre objet d’appréhension pour les cotes européennes et japonaise, la question dès lors toujours pas réglée du calendrier de la remontée des taux directeurs américains.
 

Une victoire historique quelque peu teintée

Jean Gagnon Dossier Actualité économique

Le Congrès américain a finalement voté en faveur du plan de réforme de la santé dont Barack Obama avait fait son cheval de bataille depuis qu’il s’était lancé à l’assaut de la Maison-Blanche en 2006.

Plusieurs présidents au cours des 3 ou 4 dernières décennies avaient échoué dans ce dossier, si bien que chez les démocrates d’Obama, on qualifie l’événement d’historique.

Certains aspects me font plutôt croire qu’il s’agit d’un succès quelque peu teinté. Il fallait 216 votes pour obtenir la majorité et faire adopter la loi. Obama et ses troupes en ont obtenu 219. Pas un républicain ne s’est rallié au projet, et plusieurs représentants démocrates l’ont boudé.

En toute dernière minute, il a même fallu que les dirigeants démocratiques fassent une concession qui n’est pas tellement à leur honneur. Ils ont donné l’assurance à leur collègue du Michigan, Bart Stupack, que les fonds fédéraux ne seraient pas utilisés pour payer des avortements.

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Il me semble que la problématique pro-vie/pro-choix en est une suffisamment importante pour ne pas faire l’objet de ce type de marchandage. Je trouve désolant que l’on accepte de faire une telle concession et que l’on qualifie ensuite l’événement d’historique.

Assurance universelle

Ce que les éléments les plus progressistes de la classe politique souhaitaient, et c’est probablement l’une des principales raisons expliquant l’échec des tentatives de réforme précédentes, c’était que l’on mette sur pied une assurance maladie publique pour tous gérée par l’état. Mais c’est loin d’être ce dont on a accouché.

La réforme adoptée dimanche soir élargira le programme venant en aide aux personnes pauvres, soit le Medicaid, et subventionnera les familles à faible revenu pour qu’elles puissent acheter une assurance maladie privée auprès d’une compagnie d’assurance.

C’est bien loin d’une assurance universelle.

Mais pour passer à l’histoire, et aussi aider à la réélection des représentants démocrates qui affronteront les électeurs en novembre prochain, on s’est contenté d’un succès teinté. Le clivage politique américain entre démocrates et républicains sur les questions sociales ne m’a jamais semblé plus présent que maintenant.

Le marionnettiste états-unien et l’Iran

Rouge sur VertIl est tout à fait drôle de voir comment certaines informations sont séduisantes, et d’autres beaucoup moins. On se souvient à quel point la révolution verte iranienne a enflammé les comptes Twitter et les grands médias, laissant les critiques à la risée générale. C’était très à la mode de se peinturlurer en vert et j’en vois même encore aujourd’hui. Alors, émettre un doute quant à la participation de la Maison Blanche à tout cela était vraiment le meilleur moyen pour jeter l’opprobre sur soi…

Pourtant, Hillary Clinton a avoué à CNN le 9 août dernier que les États-Unis ont manipulé la « révolution verte » en Iran.

Traduction française d’une citation :

Ainsi nous avons fait beaucoup pour renforcer les protestataires sans nous afficher. Et nous continuons à parler avec et à soutenir l’opposition.

Et pour dire vrai, je suis tombé là-dessus alors que je cherchais des informations sur un autre sujet en lien avec l’Iran, soit que « Washington est derrière la rébellion sunnite en Iran » : une autre information qui n’est pas sexy… bien qu’elle provient d’une source tout à fait sérieuse, l’Agence France Presse (AFP).

Ça ne semble pas s’être rendu jusqu’au Québec, et dans la francophonie la nouvelle a été reprise par beaucoup de médias alternatifs, bien peu chez les autres : les premiers résultats sur Google avec les mots-clés « Washington derrière rébellion sunnite Iran » donnant deux médias belges.

Alors, il me vient un questionnement. Est-ce que l’épithète « conspirationniste » servirait en fait souvent à qualifier les gens qui pointent autre chose que les choix éditoriaux des grands médias?