Comment nous prîmes le Palais d’Hiver (Dzenis)

Comment nous prîmes le Palais d’Hiver
Osvald Petrovitch Dzenis
Bulletin communiste n° 2 (troisième année), 12 janvier 1922.
L’article original avait paru dans la Pravda, 6-7 novembre 1921, p. 7.

Quelques jours avant la révolution de novembre, le Comité Révolutionnaire Militaire nomma des commissaires dans la plupart des régiments de la garnison de Pétrograd. Ces commissaires furent pris dans l’organisation militaire du Parti. Nombre d’entre eux venaient de sortir de prison, ayant été arrêtés à la suite des émeutes des 3-5 juillet. Je fus nommé au régiment de la Garde de Pavlovsk.

Après la réunion des militants du 18-19 novembre, l’opinion s’était accoutumée à considérer la révolution comme imminente. Les soldats l’attendaient. Des réunions animées avaient lieu dans les casernes. Vers le 24 novembre, veille de l’ouverture du Congrès des Soviets, la tension des esprits atteignit son apogée.

Une détente se produisit sitôt qu’on apprit que le gouvernement de Kérensky faisait lever les ponts de la Neva. Ainsi la lutte commençait. Le gouvernement provisoire savait que le deuxième Congrès des Soviets serait le signal d’une prise d’armes révolutionnaire pour la conquête du pouvoir et que la garnison y prendrait part. Il avait réuni autour du Palais d’Hiver plusieurs écoles de sous-officiers (notamment celles d’Oranienbaum et de Gatchina), le Bataillon des Femmes, trois sotnias de cosaques démontés de l’Oural et la batterie d’artillerie de l’école Michel. Vers 6 heures, le 24, pour couper la communication entre les faubourgs ouvriers et la ville et, d’autre part, entre celle-ci et la forteresse de Pierre et Paul, il fit lever les ponts. La nervosité des troupes alla croissant. Des patrouilles se placèrent aux issues des ponts de la Trinité.

Le régiment de Pavlovsk veillait tout entier, bien qu’on l’ait mis au repos. Vers 9 heures, j’envoyais une patrouille explorer les environs du Palais d’Hiver. Elle remarqua qu’un grand nombre d’automobiles s’éloignaient du palais. Ordre fut donné de les arrêter et de vérifier les papiers des voyageurs. Quelques instants plus tard, on amenait, au club régimentaire où siégeait notre comité de soldats, un monsieur en civil qui n’est autre que le lieutenant-colonel Sournin, chef du service d’informations de la place. Nous l’envoyons à Smolny.

À peine est-il parti qu’on nous amène M. Kartachev1, ministre des Cultes, et l’adjoint au ministère des Finances. Faut-il les arrêter ? Le C. R. M. ne nous répand pas, visiblement occupé par des questions plus importantes. Puisqu’on a commencé, continuons. J’arrête et j’envoie à Smolny. Mais les suivants furent relâchés aussitôt, s’ils n’étaient pas personnages importants, et dans le cas contraire gardés dans notre caserne même.

Nous recevons enfin deux billets du Comité Révolutionnaire Militaire, écrits par le camarade Podvoisky. Le lieutenant-colonel Sournin est, paraît-il, une bonne prise. Le deuxième billet nous surprend. Le C. R. M. ne s’attendait pas à une ouverture des hostilités aussi rapide. L’action, dit-il, n’est pas encore déclenchée ; il ne sait pas encore quand elle le sera, mais pas plus tard en tout cas que le lendemain 25 novembre. Les arrestations de ministres sont donc prématurées et peuvent donner l’alarme au gouvernement provisoire ! On nous ordonne d’ôter nos barrages et de laisser la circulation libre. Mais nos patrouilleurs observent les préparatifs de combat autour du Palais d’Hiver, et nous décidons de désobéir, pour cette fois, dans une certaine mesure. Nous continuons à arrêter. Le 25, vers midi, nous détenions 200 personnes. Les soldats demandent alors à enlever les postes de junkers placés par le gouvernement provisoire aux environs du Palais d’Hiver. Il faut le leur permettre, mais en leur interdisant d’ouvrir le feu. Les résultats sont immédiats.

Rue Millionaïa, par exemple, deux junkers sont placés en sentinelles à 30 pas devant nous. Trois soldats de Pavlovsk surgissent tout à coup derrière eux : « Bas les armes, haut les mains ! » Les junkers sont faits prisonniers sans effusion de sang. Au cours de la nuit, nous réussîmes à nous emparer ainsi de plusieurs postes et à capturer certains chefs.

Vers 2 heures du malin, le C. R. M. m’ordonne de rétablir les barrages et de vérifier les documents des passants. Il est trop tard : personne ne sort plus du Palais.

Le 25 au matin, à Smolny, j’appris que nous n’avions pas été les seuls à commencer les hostilités et qu’il avait fallu chasser de force les junkers du bureau central des téléphones, où ils avaient coupé les communications du C. R. M.

Le C. R. M. décida ce matin-là de cerner le Palais d’Hiver et de s’en rapprocher lentement. Cette tache fut confiée au régiment de Pavlovsk et de Kegsholm. Au nôtre se joignirent deux bataillons du régiment de Préobrajensky, casernes à côté de l’Ermitage. Le C. R. M. nous envoya bientôt du renfort : 800 gardes rouges ouvriers de la rive droite de Pétrograd. des brancardiers, deux automobiles blindées et deux canons de 37 mm sur camion. Les membres du C. R. M., Podvoisky et Eremeïev, suivirent les opérations et y prirent part. Podvoisky esquissa le plan d’attaque. Un ultimatum serait présenté au gouvernement provisoire, lui accordant un délai d’un quart d’heure pour se rendre. Un drapeau serait en même temps hissé sur la forteresse de Pierre et Paul et abaissé à l’expiration de la 15e minute, pour donner le signal des hostilités. La forteresse de Pierre et Paul et l’Aurore, venue de Cronstadt, ouvriraient d’abord le feu sur le palais. Mais jusqu’au soir le signal ne fut pas donné.

Toute la journée, les junkers avaient édifié devant les entrées du Palais des barricades en bûches. Ils achevaient maintenant leur travail. La batterie de l’école d’artillerie Michel était la sente à la disposition du gouvernement provisoire. Il en fut privé par la circonstance suivante. Le commissaire du gouvernement provisoire auprès de cette batterie était un anarchiste dont on ignorait assez généralement les convictions. L’heure du combat venue, il feignit de faire mettre la batterie en position et la dirigea, par la rue Moika, vers nos cordons de troupes, qui la capturèrent sans coup férir. Les artilleurs désarmés, les assaillants du Palais d’Hiver ne doutèrent plus du succès. C’est à peu près à ce moment que la fusillade et l’attaque commencèrent en désordre.

Vers 7 heures, les camarades Dachkévitch et Tchoudnovsky, parlementaires du C. R. M., étant déjà dans le Palais, un parlementaire cosaque vint nous signifier que les cosaques, reconnaissant qu’ils avaient été induits en erreur, refusaient de défendre le gouvernement provisoire, mais demandaient à sortir du palais avec leurs armes. N’était-ce pas un piège ? Nous consentîmes pourtant. Les cosaques sortirent par le quai, et une automobile blindée les suivit jusqu’à leur caserne. Sommé de se rendre aussi, le bataillon des femmes répondit en criant : « Nous nous ferons tuer jusqu’à la dernière ! » Vers 8 heures, les défenseurs de l’état-major voisin du Palais d’Hiver l’abandonnaient, et cherchaient refuge auprès du gouvernement provisoire. Avec une poignée de camarades, j’entrai à l’état-major comme les junkers y enlevaient les téléphones. Une violente contre-attaque faillit un instant nous en chasser. Les assiégés commençaient à se démoraliser. Prévoyant une capitulation inéluctable, ils craignaient d’être fusillés. Le Palais d’Hiver fut occupé peu à peu. Y entrèrent les premiers des marins et des soldats de Pavlovsk, par les fenêtres voisines de l’Ermitage. On se battit dans les chambres. Les junkers reculèrent vers le perron d’honneur, chassés tantôt à coups de grenades, tantôt à coups de fusil. Le bataillon des femmes finit par se rendre tout entier, sans condition ; il comprenait 141 combattantes que l’on évacua immédiatement sur Vassili-Ostrov, car la bataille continuait dans le Palais. L’une après l’autre, les écoles militaires se rendirent.

Le camarade Antonov-Ovseenko, chargé par le C. R. M. d’arrêter le gouvernement provisoire, était entré au Palais d’Hiver avec les premiers bolcheviks. On fit sortir le gouvernement provisoire, arrêté presque en entier à l’exception de Kérensky, qui avait pris la fuite sur la place du Palais. Kichkine, fou de terreur, trouva moyen d’échapper un instant aux marins, se mit à courir et tomba sur la chaussée. Ce fut un petit incident comique. Une foule houleuse entoura les anciens ministres, exigeant à grands cris qu’on les fusillât sur-le-champ. Les marins durent les défendre. Je me souviens de Terechtchenko, nous disant, d’une voix tremblante : « Je sais, je sais que vous ne nous ferez point de mal… »

Devant le perron de l’Ermitage, la foule faillit arracher les ministres aux marins. Des coups de feu éclatèrent dans l’obscurité. Il fallut, pour éviter un lynchage, l’intervention des membres du C. R. M. Le gouvernement provisoire fut dirigé vers la forteresse de Pierre et Paul.

Tout le pouvoir, désormais, appartenait aux Soviets.

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