Contre le sectarisme et le dogmatisme – maladie sénile de la réaction (Bourrinet)

PATHOLOGIE SECTAIRE DANS LA GAUCHE COMMUNISTE DE LA FORTERESSE ASSIÉGÉE À L’ÉCROULEMENT DE LA BALIVERNA

Avant d’aborder la question du sectarisme, il importe de le définir par la négative . Le sectarisme n’est pas synonyme d’intolérance, son antonyme signifiant en fin de compte tolérer l’intolérable. Il importe de distinguer l’intransigeance face à l’intolérable de l’attitude sectaire. Face au ventre mou de l’opportunisme et à la perte de tous principes, l’intransigeance est toujours la faible voix qui cherche à se faire entendre en période de guerres et de révolutions, avant qu’elle ne devienne le grondement puissant des foules ouvrières se levant contre tous les pouvoirs en place.

L’intransigeance est d’abord, une ligne droite, celle de la droiture et de l’honneur révolutionnaires, face à toutes les trahisons et tous les tournants opportunistes. Contre le courant ou contre vents et marées, elle exprime l’esprit de résistance de petites poignées de militants internationalistes. En 1974, Raoul Victor*, l’un des fondateurs du CCI, soulignait que «l’intransigeance de classe à l’égard des organisations de la contre-révolution n’est pas du sectarisme», mais une mesure élémentaire de sauvegarde de la théorie et de la praxis internationalistes. Et il concluait que l’abandon progressif des principes intransigeants conduisait à la mort lente d’un organisme vivant qui se fossiliserait en Secte : «Ceux qui ne voient dans l’intransigeance révolutionnaire que du sectarisme sont ceux que l’Histoire a définitivement condamnés à mourir dans des sectes».

On pourrait ajouter que les organisations qui se transforment en sectes ne peuvent l’avouer, ce qui serait signer publiquement leur acte de décès. Elles se maintiennent, envers et contre tout, préférant pourrir leur vie interne par la suspicion et la délation contre d’éventuels «ennemis intérieurs» transformés en boucs-émissaires d’une politique opportuniste par une petite coterie manœuvrière et intrigante, ne songeant qu’à garder les rênes de leur misérable pouvoir de petit boutiquier. Et, bien entendu – terme magique dans toute société où triomphe le non-droit – elles sont toujours «éthiques».

L’attitude ou l’esprit sectaire se développe dans des organisations organisées comme des corps d’armée assiégés, particulièrement en période de recul du mouvement de lutte de classe. Le sectarisme est rattaché à toute une vision de l’organisation, réduite à de petits groupes «conspiratifs» qui n’ont d’autre finalité que leur existence propre et dont la structure dirigeante est prête à tout pour conserver un pouvoir despotique sur ses propres membres.

La pathologie sectaire n’est pas un phénomène nouveau dans le mouvement ouvrier révolutionnaire du passé. Marx, tout particulièrement, avait démonté le mécanisme sectaire des conventicules blanquistes : «Leur activité consiste précisément à anticiper sur le processus révolutionnaire, à l’amener artificiellement jusqu’à la crise, à improviser une révolution sans les conditions d’une révolution. Pour eux, la seule condition de la révolution, c’est l’organisation suffisante de leur conspiration. Ce sont les alchimistes de la révolution, et ils partagent le désordre mental et les idées fixes des alchimistes du temps jadis». De là, cette mentalité de forteresse assiégée par la ‘réaction’ nationale ou internationale, où les opposants réels ou de simples «râleurs» sont toujours soupçonnés d’être des «espions appointés par la police» : «De là l’extrême développement du système de la suspicion dans les conspirations, dont parfois les membres prennent les meilleurs d’entre eux pour des mouchards, et placent toute leur confiance dans les véritables mouchards».

La lutte contre le sectarisme, conçu comme une alchimie de la prise du pouvoir par une minorité, fut une constante des pères fondateurs du marxisme. Engels, en 1874, ne manquer pas de souligner que la conception blanquiste débouchait automatiquement sur la dictature non du prolétariat, mais « d’une ou plusieurs personnes » : «De l’idée blanquiste que toute révolution est l’œuvre d’une petite minorité dérive automatiquement la nécessité d’une dictature après le succès de l’insurrection, d’une dictature que n’exerce naturellement pas toute la classe révolutionnaire, le prolétariat, mais le petit nombre de ceux qui ont effectué le coup de main et qui, à leur tour, sont soumis d’avance à la dictature d’une ou de plusieurs personnes».

Cette vision de l’organisation comme une secte de «révolutionnaires professionnels» – terme remplaçant celui de «conspirateurs» – fut reprise par Lénine, dans son Que faire ?, dont le leitmotiv était «Donnez-nous une organisation de révolutionnaires et nous soulèverons la Russie». Le parti est dirigé comme une armée («le secret et la discipline militaire la plus rigoureuse» ), une usine ou un orchestre soumis à la seule autorité de son chef. Il n’y est jamais question d’un «centralisme démocratique» qui viendrait corriger cette dictature. Il est d’ailleurs rejeté par les «purs et durs» du «programmisme», qui n’acceptent aucune liberté dans les discussions internes et aucune «autonomie» des sections locales. Pourtant, en 1906, Lénine, fit cette précision, qui valait comme une condamnation de tout «centralisme organique», en l’occurrence celui du Comité central du POSDR : «Le principe du centralisme démocratique et de l’autonomie des organisations locales signifie précisément la liberté de critique, totale et partout, tant qu’elle ne fait pas obstacle à l’unité d’une action déterminée» . Soulignons que cette concession circonstancielle de Lénine à la «liberté de critique» s’exerçait dans le cadre d’un parti réunifié sous la poussée de la révolution de 1905. Lorsqu’il rédigea la 13e condition d’adhésion au Komintern, il définissait ainsi son «centralisme démocratique» : un parti «organisé de la façon la plus centralisée», où «règne une discipline de fer confinant à la discipline militaire».

Critiquant les conceptions blanquistes conspiratives de Que Faire ? (reprises par tous les groupes «programmistes»), Rosa Luxemburg notait que le «centralisme conspirateur» voulait dire «soumission absolue et aveugle des sections du Parti à l’instance centrale, et l’extension de l’autorité de cette dernière jusqu’à l’extrême périphérie de l’organisation». Rappelant que le centralisme le plus despotique était souvent exercée par les intellectuels du Comité central, Rosa comparait les «comitards» à un «habile acrobate (qui) ne s’aperçoit même pas que le seul ‘sujet’ auquel incombe aujourd’hui le rôle du dirigeant, est le ‘moi’ collectif de la classe ouvrière, qui réclame résolu¬ment le droit de faire elle-même des fautes et d’apprendre elle-même la dialectique de l’histoire».

Les craintes de Rosa Luxemburg n’étaient pas vaines. En 1920, le représentant le plus en vue de la Gauche communiste germano-hollandaise, Anton Pannekoek, avait souligné avec inquiétude l’effet désastreux d’une politique blanquiste dans les organisations communistes internationalistes, qui s’érigeaient en «dictateurs du prolétariat», censés incarner totalement les intérêts du prolétariat : «La révolution ne peut surgir et être dirigée que par les masses seules. Si le parti communiste devait oublier cette simple vérité, voulant faire – avec les forces insuffisantes d’une minorité révolutionnaire – ce que seule la classe peut faire, la conséquence en serait la défaite : sur une longue période et au prix des pires sacrifices, la révolution mondiale reculerait ».

La question du blanquisme, et par là celle de son idéologisation par Lénine, ne fut à aucun moment traitée par les héritiers réels ou présomptifs de la gauche communiste «bordiguiste» ou par ses dissidents.

Traumatisé par le sectarisme régnant dans son «Parti» et la chasse aux sorcières «modernistes», Jacques Camatte, un peu rapidement, avait accolé à ce phénomène sectaire l’étiquette «rackets», surtout après le souffle vivifiant de Mai 1968. Dans cette période, chaque groupe internationaliste essayait, par activisme, de recruter à tout prix en faisant la guerre à tous ceux qui semblaient empiéter sur son pré carré. Face à la réalité d’une période de décrue du mouvement de 1968-1977 en France et en Italie, les éléments les plus conscients quittèrent le «Parti» pour réfléchir par eux-mêmes, loin de la surveillance exercée par le «Big Brother», le «Bureau central» ou le «Commissaire unique». Trop prisonniers de leurs anciennes croyances dogmatiques, ils ne purent tirer l’ombre d’un bilan et abandonnèrent toute idée d’une saine refondation, pour se retirer finalement dans leur sphère privée.

Ceux qui restèrent subirent le syndrome de la «forteresse assiégée» et ne virent plus s’avancer que les ombres de l’«ennemi de classe» à l’extérieur. Les opposants réels de l’intérieur, les «rigides» peu aptes à se plier aux incessants tournants sur la «tactique» ou «le changement de période» à l’intérieur furent considérés comme des chevaux de Troie de la bourgeoisie. Ils furent l’objet de suspicions et finalement de délations propices à toutes les manipulations par une «direction» autoproclamée. Suzanne Voute, chassée comme une renégate de son organisation en 1991, a très bien résumé l’atmosphère kafkaïenne – voire «stalino-chrétienne» (sic) – dominant tout l’appareil du haut jusqu’en bas, où seul triomphe le «secret et mensonge de parti» : «Campagnes de calomnies contre les opposants; secret et mensonge de parti érigés en système; dissimulation des tournants derrière une continuité de pure façade; triomphalisme alternant avec des ‘autocritiques’ de style stalino-chrétien; enfin généralisation de la méthode des sanctions disciplinaires, ‘promotions’ et ‘rétrogradations’ de militants plus propres à susciter l’hilarité que les conversions, et même, après ultimatum démocratique, exclusions pour délit de désobéissance à l’autorité autoproclamée du moment».

Jacques Camatte a très bien décrit les effets d’un ultra-sectarisme qui transforme d’anciens militants en «voyageurs du néant» : «On était considérés comme morts pour le Parti». Et l’isolement était le prix à payer pour réfléchir et se reconstruire, même si «ce qui était difficile, c’était de sortir du Parti […] Il était pénible de quitter une foule de camarades». Mais, bien souvent, la rupture avec le passé pour les anciens militants est définitive, «la plupart des militants ayant quitté le PCI ne continuant pas à lire la presse du Parti». Jacques Camatte, engagé dans la publication de la revue Invariance, n’apprit la mort de Bordiga que deux ans plus tard . Le même scénario sectaire se reproduit, mais toujours en pire, parfois accompagné d’une petite «sonate» mafieuse.

Une micro-secte, comme le «Courant communiste international» (CCI), fondé en 1975, s’érige en Sainte-Inquisition des déviants (mais à une échelle lilliputienne) : soumets-toi comme un cadavre, perinde ac cadaver . Qui ne s’humilie pas, face contre terre, est condamné invariablement comme «parasite», «franc-maçon», «provocateur», «clanique», «agent de la bourgeoisie», «menteur et calomniateur», «obscène» (sic), «voyou et mouchard», voire d’«égorgeur» , digne clone de «Jack l’Éventreur». Il va de soi que les opposants tuent le temps à exercer un «travail policier» . Ce luxe de qualificatifs ubuesques est dans la plus pure tradition stalinienne. Mais, surtout, ces éruptions répétées de haine gratuite sont un révélateur de la dialectique qui en rythme la vie politique interne, la dialectique schmittienne «ami »/«ennemi». Ce manichéisme n’a d’autre but que de colmater les brèches béantes qui déstabilisent le risible pouvoir d’une petite camarilla.

Comme l’observe Raoul Victor*, un des fondateurs du CCI, dans un diagnostic clinique daté de mai 1997 : «Comme toute secte, [il s’agit de réserver] ses pires attaques contre les éléments qui l’ont quittée… Ceux qui l’ont quittée ont procédé à un ‘suicide politique’… En dehors… il n’y a que mort et ‘parasitisme’» Ou bien le «traître» est mis en quarantaine comme un pestiféré; il est soumis au dilemme «to be or not to be», joué sur les planches pourries d’un cabaret dadaïste en ruines : «Si tu refuses de devenir un compagnon de route, tu deviendras un parasite ou un cadavre».

De tels propos augurent de ce que pourrait être le «traitement» politique des «parasites», un traitement prévu par Lénine, dès décembre 1917, et mis bientôt en pratique par une Tchéka qui s’efforça de détruire non seulement les «parasites bourgeois», mais les opposants ouvriers dans les usines. Ceux-ci étaient d’abord humiliés (port du «carton jaune» et «corvée de latrines»), puis fusillés. Il suffit de rappeler ce texte de Lénine en appelant à utiliser tous «les moyens pour éliminer et mettre hors d’état de nuire les parasites (les riches et les filous, les incapables et les commères hystériques de la gent intellectuelle, etc.)… On mettra en prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d’ouvriers qui tirent au flanc (à la manière de voyous, comme le font de nombreux typographes à Pétrograd, surtout dans les imprimeries des partis). Là, on les enverra nettoyer les latrines. Ailleurs, on les munira, au sortir du cachot, d’une carte jaune afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens malfaisants jusqu’à ce qu’ils se soient corrigés. Ou encore, on fusillera sur place un individu sur dix coupables de parasitisme» .

L’utilisation du mythe du «parasitisme», comme arme idéologique contre les opposants, n’est pas propre aux lilliputs qui veulent se faire plus grands que Gulliver. L’organisation «Il programma comunista», quelque peu démembrée depuis 1982-1984, se présente aujourd’hui, plus modestement, comme un cheval de labour… Non plus le grand trotteur de la «guerre de classe», levant fièrement l’étendard de l’Invariance, mais un solide percheron, placide, n’ayant cure de tous les «parasites» qui se raccrochent à sa robe, mais des parasites conscients dont «l’ego serait inversement proportionnel à leurs dimensions physiques».

Et finalement les «parasites» font œuvre utile : ils démontrent à chaque instant la grandeur du travail de labour, la ruade périodique pour les chasser faisant partie d’un jeu sans cesse recommencé : « … Vous voyez le cheval qui suit son chemin ? Une nuée d’insectes l’enveloppe qui l’attaquent de tous les côtés. Que faire ? Il secoue la tête de haut en bas, agite sa crinière, sa queue, donne de temps en temps une ruade. Mais il continue à faire ce qu’il doit faire. Nous sommes comme ce cheval : nous faisons ce que nous devons faire, indifférents à la nuée des parasites qui nous tournent autour. Poux, puces et moustiques… les variétés sont nombreuses et toutes très occupées. Ils écrivent et réécrivent notre histoire – à leur façon, celle des parasites. Ils tombent en extase devant les ‘biographies’ de tel ou tel militant… Ils sont le ‘courrier du cœur’ (ou de la ‘bile’) des déçus, désillusionnés, ‘trahis’ et ‘abandonnés’… Ils passent aux rayons X tel ou tel article, tel ou tel document et concluent que ‘nous ne sommes pas les héritiers de la Gauche communiste’ – ou bien déclarent solennellement que la Gauche communiste est à jeter. Ils poussent leurs hauts cris sur telle ou telle erreur commise dans le passé ou au présent : ils la pèsent dans la petite balance du pharmacien et finalement s’exclament, avec une joie débordante, en se mettant à danser : ‘’Bien attrapés! Je les ai bien eus’. Serrés les uns contre les autres, ils forment des cliques d’adorateurs (ou d’imprécateurs), et bourdonnent, bourdonnent. Oh! Comme ils bourdonnent ! … En somme, ils sont dessus, dessous, tout autour de nous. Mais ils ne pourront faire autrement : nous sommes leur seule raison d’exister – si nous n’existions pas, eux-mêmes n’existeraient pas. Quelle chance que nous existons. Comme le cheval (sic), nous, nous continuons notre chemin : patients, conscients du chemin parcouru (accidenté, non exempt d’erreurs et d’insuffisances, lacunes et manquements) et de celui à parcourir (encore bien de rudes montées sur un chemin hérissé de pièges), et tout à fait indifférents au grand bourdonnement que font autour de nous les parasites de toute espèce. Puis, parfois, nous échappe une ruade… ».

Ce morceau est digne de figurer dans la meilleure chrestomathie de l’inventivité sectaire. L’ultime avatar de l’«Invariance» de Bordiga s’adonne à l’humour kafkaïen de La Métamorphose, en se transformant non en immense Insecte grimpant sur les murs de sa forteresse, mais en petit cheval courageux. Le mythe grandiose de l’Invariance cède la place au mythe de la Caballité du «Parti compact et puissant». Mais le petit cheval reste toujours le Centre du monde (réduit au Milanais ou à la Toscane), puisque les «parasites» se sont multipliés avec l’effondrement du «programmisme» et ne semblent éprouver aucune répulsion à s’abreuver de son sang. Le noble petit cheval – perdant son crin blanchi par l’âge – n’a nul besoin de faire son autocritique ni ne songe à abandonner un chemin balisé de rassurantes certitudes. Portant fièrement les œillères de l’Invariance, il se laisse guider vers un destin qui lui échappe, montant des côtes escarpées dont il ne sait si elles surplombent l’abîme.

Ces adeptes de l’humour sectaire auraient pu rajouter en guise d’épilogue la Complainte du Petit cheval blanc de Paul Fort, chantée par Georges Brassens : Mais un jour, dans le mauvais temps, Un jour qu’il était si sage, Il est mort par un éclair blanc, Tous derrière tous derrière, Il est mort par un éclair blanc, Tous derrière lui devant. Il est mort sans voir le beau temps, Qu’il avait donc du courage ! Il est mort sans voir le printemps Ni derrière, ni derrière. Il est mort sans voir le beau temps, Ni derrière, ni devant.

Ces flambées récurrentes de sectarisme, sous une forme scatologique néo-stalinienne ou celle de la fable bucolique, mènent inexorablement au néant. Marx, en plein développement du mouvement ouvrier, avait souligné la nature éminemment réactionnaire des sectes, dont il était périlleux de penser qu’il s’agissait d’un épiphénomène fugace. Il s’agit bien d’un mal insidieux récurrent, quelle que soit l’époque, que le prolétariat soit encore immature ou poussé par le vent de l’histoire : «L’évolution du sectarisme socialiste et celui du véritable mouvement ouvrier vont constamment en sens inverse. Tant que les sectes se justifient (historiquement), la classe ouvrière n’est pas encore mûre pour un mouvement historique indépendant. Dès que celle-ci est arrivée à cette maturité, toutes les sectes sont essentiellement réactionnaires. Cependant, il s’est reproduit dans l’histoire de l’Internationale ce que l’histoire montre partout. Le périmé cherche toujours à se reconstituer et à se maintenir au sein de la forme nouvelle».

Dans la bulle du sectarisme, le «Programme», sans cesse «retravaillé» à l’aune de la «tactique», n’est plus qu’un manteau idéologique troué et rapiécé, incapable de dissimuler le mitage opportuniste. Comme le remarquait Marx, dans ses gloses marginales au Programme de Gotha, le «Programme» est mutilé sur le lit de Procuste de toutes les opportunités. «Somme toute, on abandonne le point de vue de l’action de classe pour retourner à celui de l’action de secte» . Les groupes sectaires parce qu’ils sont prisonniers de leur propre univers, autistique ou paranoïaque, celui de la forteresse assiégée, parce qu’ils cultivent assidument une pathologie qui leur donne sens, sont doublement réactionnaires.

Pour Marx, était réactionnaire tout ce qui faisait obstacle à la reconstruction d’un vaste «mouvement historique indépendant», qui passe par une remise en question des dogmes périmés. Dans l’attente d’une révolution «terrible et anonyme», dissimulée derrière la sombre ligne d’horizon du capitalisme, les Sectariens se sont volontairement enfermés dans leur forteresse qu’ils croient assiégée au milieu de leur désert idéologique, en attendant peureusement la venue de nouveaux barbares (les «prolétaires instinctifs») qui viendront briser les statues ensablées de leurs dogmes. Une attente oscillant entre l’espoir de l’apocalypse et une mortelle angoisse, car l’issue en est la disparition finale des Sectariens prêchant et anathémisant dans une forteresse bâtie sur du sable.

Une autre espèce de Sectariens a fait le choix de fuir le désert, elle s’accroche au roc des Certitudes. Hissés dans les hauteurs sublimes de leurs dogmes, ils veulent inlassablement rafistoler l’antique forteresse édifiée sur le mont de l’Invariance : la Baliverna. Et un jour, se scelle le destin de la Baliverna, «énorme et lugubre édifice». Un reconstructeur grimpe de quelques mètres le long du grand portail, s’agrippant d’une main à une antique étoile rouge du Komintern protégeant la petite niche abritant la statue du saint anonyme de Naples. Elle cède. Le laborieux rafistolage soutenant l’étoile cède à son tour, entraînant la chute de la clef de voute des principes invariants. Le vieil édifice qui tenait encore debout par des poutres de soutènement, construites dans les «réunions générales du Parti», s’écroule soudainement, comme un «immense sépulcre» : «Alors la masse entière du bâtiment, y compris les murailles de l’autre côté de la cour intérieure, tout se mit lentement en mouvement, entraîné dans une irrésistible ruine» .

* * *

La Gauche communiste italienne, celle qui descend du Comité d’Entente de 1925, de la Fraction italienne regroupée autour de Bilan et Prometeo, puis du PCInt de 1943, reste un maillon fondamental de la chaîne de l’internationalisme. Avec lucidité, mais tardivement, elle ne se considère plus comme le «Parti» mais une modeste Tendance, dans un milieu «communiste internationaliste» en déliquescence, en attendant la recomposition qui ne pourra venir que du seul «réveil prolétarien». La sinistra comunista, nourrie (et pervertie) par le Dogme bordiguien, a toujours considéré qu’aucun «réveil prolétarien» n’était possible sans un parti «compact et puissant» précédant la lutte.

Faisant plus appel à l’«instinct de classe» qu’à la conscience de classe (un terme rigoureusement tabou), ce courant n’a jamais abordé frontalement la question essentielle de la «maturation» des masses ouvrières au cours du siècle écoulé de guerres et de révolutions. Le courant «programmiste», à la différence du PCInt de 1945 à 1951, s’est toujours considéré comme un ennemi du luxembourgisme, jugé «spontanéiste» et «antiléniniste». C’est pourtant Rosa Luxemburg qui, lors de la Révolution de novembre 1918, analysa le processus de maturation avec la plus grande lucidité : «Aucun prolétariat du monde, pas même le prolétariat allemand, ne peut effacer du jour au lendemain, d’un soubresaut, les traces d’un asservissement millénaire, les traces de ces chaînes que Messieurs Scheidemann et consorts lui ont forgées… C’est seulement au travers des combats de la révolution que le prolétariat accédera à une pleine maturité, dans tous les sens du terme».

Il est remarquable que Bordiga soit passé d’une position marxiste, basée sur le développement de la conscience prolétarienne, à une sorte de «darwino-bergsonisme» basé sur le «pur instinct», la conscience (toujours nommée révolutionnaire et jamais prolétarienne) n’existant que dans le «Parti» monolithique, «compact et puissant». Le fossé existant entre le Bordiga des années 1920 et celui de l’ère «programmiste» est considérable. En 1926, lors d’un discours tenu le 23 février 1926 devant l’Exécutif du Komintern, Bordiga soulignait avec force la nécessité d’une conscience de classe : «Dans toute la mesure où nous pouvons contribuer à la formation de la conscience révolutionnaire des masses, nous le ferons par la force de notre position et de notre attitude à chaque phase du déroulement des événements… Le parti doit rassembler autour de lui cette partie de la classe ouvrière qui a une conscience de classe et dans laquelle règne la conscience de classe…» . Arturo Peregalli* a très bien résumé la position mi-darwinienne mi-bergsonienne développée par le Bordiga des années 50-60 : «Pour Bordiga, la révolution c’est comme l’art et l’art c’est l’intuition; parler d’intuition c’est comme parler d’instinct; ce ne sont pas la raison ou l’intelligence qui conduisent à la révolution, mais la poussée du physiologique, l’intérêt économique lié à l’appartenance à une classe… L’intuition et l’instinct sont deux aspects de la nature humaine et ne se distinguent pas de l’autre aspect, la capacité de raisonner, l’intelligence. À l’origine, le concept d’intelligence signifiait ‘comprendre avant de lire’, et donc instinct et rationalité étaient une seule et même chose».

Le terme magique de «contre-révolution» a toujours servi d’alibi à une totale impuissance à se confronter, sans tabous ni préjugés, politiquement et socialement à la période historique présente, se contentant d’analyses économiques poussées du monde capitaliste lors de «réunions générales du Parti». Tout ce déploiement de tableaux statistiques ne faisait que le conforter dans l’attente d’une parousie inévitable : l’écroulement de toutes les idoles de la Marchandise dans le séisme final de la Grande Crise. Dans les années 1970-80, le courant «programmiste» s’est considérablement fragilisé en soufflant dans les trompettes tiers-mondistes (le mythe des «peuples de couleur») et en opérant un périlleux retour à la tradition morte de la «révolution bourgeoise» jacobine, poussée par les flots tumultueux des «masses plébéiennes», au risque de sombrer corps et biens. Son léninisme inconditionnel, toujours a-critique, l’a amenée à soutenir ce qui reste la version sombre d’une Révolution russe aux abois : la terreur, dont le prolétariat commença à subir les coups dès 1918. Pour apprécier les apports et les limites de cette sinistra comunista, prise au piège diabolique de l’invariance, la lumière ne peut surgir d’une interminable relecture des «saintes évangiles», qu’elles soient de Lénine ou de Bordiga, mais d’une confrontation honnête avec les positions communistes des conseils de la gauche communiste germano-hollandaise (KAPD et GIC).

La tendance «invariantiste» se condamne à une lente agonie si, en dépit de solides prises de position internationalistes , elle continue à s’enferrer dans un ultraléninisme aussi «périmé» (dans le sens que lui donnait Marx) que sectaire. L’aggiornamento du Dogme passe par la destruction du Dogme lui-même, à savoir que «le Parti c’est la classe», «la dictature du prolétariat c’est la dictature du Parti», «la lutte politique c’est l’absence de liberté en matière de théorie». Il passe aussi par la disparition d’un mode d’existence autistique où l’organisation reste une monade se suffisant à elle-même, totalement imperméable à toute influence de l’extérieur, à toute confrontation et débat.

En 1926, Bordiga – avec la plus grande légèreté politique – condamnait Karl Korsch qui en appelait à une refondation du mouvement communiste, sur des bases autres que celles du Komintern soumis à l’État russe. Pour le dissident napolitain, il fallait rester dans l’Ordre kominternien, se soumettre à l’absurde discipline, ne pas bouger et attendre les temps futurs. Ce qu’il fit jusqu’en 1944, ignorant les débats dans la Fraction italienne à l’étranger, et donc les avancées théoriques accumulées dans les revues Prometeo et Bilan.

Karl Korsch, en publiant son livre Marxisme et philosophie, soulignait avec une grande clarté ce qui distinguait le dogmatisme du «marxisme orthodoxe» – qu’il soit social-démocrate ou bolchevik – du «marxisme vivant». Il fallait en premier lieu lutter contre tout «système d’oppression intellectuelle» en réaffirmant la triple racine de toute praxis révolutionnaire, dont la finalité est l’émancipation de l’esprit humain de toute entrave idéologique : «Premièrement, c’est une dictature du prolétariat, non une dictature sur le prolétariat. Deuxièmement, c’est une dictature de la classe, et non du Parti ou des dirigeants du Parti. Troisièmement, et surtout, c’est une dictature révolutionnaire, un simple élément dans le processus de transformation sociale radicale, qui, avec la suppression des classes et de leurs antagonismes, crée les conditions du ‘dépérissement de l’État’ et en même temps la disparition de toute contrainte idéologique… Dans ses fins comme dans ses voies, le socialisme est un combat pour la réalisation de la liberté» .

Ph. Bourrinet, mars 2016

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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