De l’ordre et du désordre… (d’Holbach)

Statue de Copernic, par Louis-Ernest Barrias

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Paul-Henri Thiry baron d’Holbach (1723-1789)
Système de la nature (1770),

Partie I, Chapitre V
De l’ordre et du désordre, de l’intelligence, du hasard

La vue des mouvements nécessaires, périodiques et réglés qui se passent dans l’univers fit naître dans l’esprit des hommes l’idée de l’ordre. Ce mot, dans sa signification primitive, ne représente qu’une façon d’envisager et d’apercevoir avec facilité l’ensemble et les différents rapports d’un tout, dans lequel nous trouvons par sa façon d’être et d’agir une certaine convenance ou conformité avec la notre. L’homme, en étendant cette idée, a transporté dans l’univers les façons d’envisager les choses qui lui sont particulières ; il a supposé qu’il existait réellement dans la nature des rapports et des convenances tels que ceux qu’il avait désignés sous le nom d’ordre, et conséquemment il a donné le nom de désordre à tous les rapports qui ne lui paraissaient pas conformes à ces premiers.

Il est aisé de conclure de cette idée de l’ordre et du désordre qu’ils n’existent point réellement dans une nature où tout est nécessaire, qui suit des lois constantes, et qui force tous les êtres à suivre dans chaque instant de leur durée les règles qui découlent de leur propre existence. C’est donc dans notre esprit seul qu’est le modèle de ce que nous nommons ordre ou désordre; comme toutes les idées abstraites et métaphysiques, il ne suppose rien hors de nous. En un mot l’ordre ne sera jamais que la faculté de nous coordonner avec les êtres qui nous environnent ou avec le tout dont nous faisons partie.

Cependant, si l’on veut appliquer l’idée de l’ordre à la nature, cet ordre ne sera qu’une suite d’actions ou de mouvements que nous jugeons conspirer à une fin commune. Ainsi dans un corps qui se meut, l’ordre est la série, la chaîne des actions ou des mouvements propres à le constituer ce qu’il est, et à le maintenir dans son existence actuelle. L’ordre relativement à la nature entière, est la chaîne des causes et des effets nécessaires à son existence active, et au maintien de son ensemble éternel. Mais, comme on vient de le prouver dans le chapitre qui précède, tous les êtres particuliers dans le rang qu’ils occupent sont forcés de concourir à ce but; d’où l’on est obligé de conclure que ce que nous appelons l’ordre de la nature ne peut être jamais qu’une façon d’envisager la nécessité des choses à laquelle tout ce que nous connaissons est soumis.

Ce que nous appelons désordre n’est qu’un terme relatif fait pour désigner les actions ou mouvements nécessaires par lesquels des êtres particuliers sont nécessairement altérés et troublés dans leur façon d’exister instantanée, et forcés de changer de façon d’agir; mais aucunes de ces actions, aucuns de ces mouvements ne peuvent un seul instant contredire ou déranger l’ordre général de la nature de laquelle tous les êtres tiennent leurs existences, leurs propriétés, leurs mouvements particuliers. Le désordre pour un être n’est jamais que son passage à un ordre nouveau, à une nouvelle façon d’exister, qui entraîne nécessairement une nouvelle suite d’actions ou de mouvements, différents de ceux dont cet être se trouvait précédemment susceptible. Ce que nous appelons ordre dans la nature est une façon d’être ou une disposition de ses parties rigoureusement nécessaire. Dans tout autre assemblage de causes, d’effets, de forces ou d’univers que celui que nous voyons; dans tout autre système de matières s’il était possible, il s’établirait nécessairement un arrangement quelconque. Supposez les substances les plus hétérogènes et les plus discordantes mises en action et rassemblées; par un enchaînement de phénomènes nécessaires, il se formera entre elles un ordre total quelconque; et voilà la vraie notion d’une propriété, que l’on peut définir une aptitude à constituer un être tel qu’il est en lui-même et tel qu’il est dans le tout dont il fait partie.

Ainsi, je le répète, l’ordre n’est que la nécessité, envisagée relativement à la suite des actions, ou la chaîne liée des causes et des effets qu’elle produit dans l’univers. Qu’est-ce en effet que l’ordre dans notre système planétaire, le seul dont nous ayons quelque idée, sinon la suite des phénomènes qui s’opèrent suivant des lois nécessaires d’après lesquelles nous voyons agir les corps qui le composent? En conséquence de ces lois le soleil occupe le centre; les planètes gravitent sur lui et décrivent au tour de lui en des temps réglés des révolutions continuelles. Les satellites de ces mêmes planètes gravitent sur celles qui sont au centre de leur sphère d’action, et décrivent au tour d’elles leurs routes périodiques. L’une de ces planètes, la terre que nous habitons, tourne au tour d’elle-même, et par les différents aspects que sa révolution annuelle l’oblige de présenter au soleil, elle éprouve des variations réglées que nous nommons saisons ; par une suite nécessaire de l’action du soleil sur différentes parties de notre globe, toutes ses productions éprouvent des vicissitudes; les plantes, les animaux, les hommes sont en hiver dans une sorte de léthargie; au printemps tous les êtres semblent se ranimer et sortir d’un long assoupissement. En un mot la façon dont la terre reçoit les rayons du soleil influe sur toutes ses productions; ces rayons dardés obliquement n’agissent point comme s’ils tombaient à plomb; leur absence périodique, causée par la révolution de notre globe sur lui-même, produit le jour et la nuit. En tout cela nous ne verrons jamais que des effets nécessaires, fondés sur l’essence des choses, et qui, tant qu’elles demeureront les mêmes, ne peuvent jamais se démentir. Tous ces effets sont dus à la gravitation, à l’attraction, à la force centrifuge etc.

D’un autre côté cet ordre, que nous admirons comme un effet surnaturel, vient quelquefois à se troubler, ou se change en désordre; mais ce désordre lui-même est toujours une suite des lois de la nature, dans laquelle il est nécessaire que quelques-unes de ses parties pour le maintien du tout, soient dérangées dans leur marche ordinaire. C’est ainsi que des comètes s’offrent inopinément à nos yeux surpris; leur course excentrique vient troubler la tranquillité de notre système planétaire; elles excitent la terreur du vulgaire, pour qui tout est merveille; le physicien lui-même conjecture que jadis ces comètes ont renversé la surface de notre globe et causé les plus grandes révolutions sur la terre. Indépendamment de ces désordres extraordinaires, il en est de plus communs auxquels nous sommes exposés; tantôt les saisons semblent déplacées; tantôt les éléments en discorde semblent se disputer le domaine de notre monde; la mer sort de ses limites, la terre solide s’ébranle, les montagnes s’embrasent, la contagion détruit les hommes et les animaux, la stérilité désole les campagnes; alors les mortels effrayés rappellent à grands cris l’ordre, et lèvent leurs mains tremblantes vers l’être qu’ils en supposent l’auteur, tandis que ces désordres affligeants sont des effets nécessaires, produits par des causes naturelles, qui agissent d’après des lois fixes, déterminées par leurs propres essences, et par l’essence universelle d’une nature dans laquelle tout doit s’altérer, se mouvoir, se dissoudre et où ce que nous appelons l’ordre doit être quelquefois troublé et se changer en une façon d’être nouvelle qui pour nous est un désordre.

L’ordre et le désordre de la nature n’existent point; nous trouvons de l’ordre dans tout ce qui est conforme à notre être, et du désordre dans tout ce qui lui est opposé. Cependant tout est dans l’ordre dans une nature dont toutes les parties ne peuvent jamais s’écarter des règles certaines et nécessaires qui découlent de l’essence qu’elles ont reçue; il n’y a point de désordre dans un tout au maintien duquel le désordre est nécessaire, dont la marche générale ne peut jamais se déranger, où tous les effets sont des suites de causes naturelles qui agissent comme elles doivent infailliblement agir.

Il suit encore qu’il ne peut y avoir ni monstres, ni prodiges, ni merveilles, ni miracles dans la nature. Ce que nous appelons des monstres sont des combinaisons avec lesquelles nos yeux ne sont point familiarisés, et qui n’en sont pas moins des effets nécessaires. Ce que nous nommons des prodiges, des merveilles, des effets surnaturels sont des phénomènes de la nature dont notre ignorance ne connaît point les principes ni la façon d’agir, et que faute d’en connaître les causes véritables nous attribuons follement à des causes fictives, qui, ainsi que l’idée de l’ordre, n’existent que dans nous-mêmes tandis que nous les plaçons hors d’une nature au delà de laquelle il ne peut rien y avoir.

Quant à ce que l’on nomme des miracles, c’est-à-dire des effets contraires aux lois immuables de la nature; on sent que de telles œuvres sont impossibles, et que rien ne pourrait suspendre un instant la marche nécessaire des êtres sans que la nature entière ne fût arrêtée et troublée dans sa tendance. Il n’y a de merveilles et de miracles dans la nature que pour ceux qui ne l’ont point suffisamment étudiée, ou qui ne sentent point que ses lois ne peuvent jamais se démentir dans la moindre de ses parties sans que le tout ne fût anéanti, ou du moins ne changeât d’essence et de façon d’exister.

L’ordre et le désordre ne sont donc que des mots par lesquels nous désignons des états dans lesquels êtres des particuliers se trouvent. Un être est dans l’ordre lorsque tous ses mouvements conspirent au maintien de son existence actuelle et favorisent sa tendance à s’y conserver; il est dans le désordre lorsque les causes qui le remuent troublent ou détruisent l’harmonie ou l’équilibre nécessaires à la conservation de son état actuel. Cependant le désordre dans un être n’est, comme on a vu, que son passage à un ordre nouveau. Plus ce passage est rapide, et plus le désordre est grand pour l’être qui l’éprouve; ce qui conduit l’homme à la mort est pour lui le plus grand des désordres; cependant la mort n’est pour lui qu’un passage à une nouvelle façon d’exister, elle est dans l’ordre de la nature.

Nous disons que le corps humain est dans l’ordre, lorsque les différentes parties qui le composent agissent d’une manière dont résulte la conservation du tout, ce qui est le but de son existence actuelle; nous disons qu’il est en santé, lorsque les solides et les fluides de son corps concourent à ce but et se prêtent des secours mutuels pour y arriver; nous disons que ce corps est en désordre aussitôt que sa tendance est troublée, lorsque quelques-unes de ses parties cessent de concourir à sa conservation, et de remplir les fonctions qui lui sont propres. C’est ce qui arrive dans l’état de maladie, dans lequel néanmoins les mouvements qui s’excitent dans la machine humaine sont aussi nécessaires, sont réglés par des lois aussi certaines, aussi naturelles, aussi invariables que ceux dont le concours produit la santé: la maladie ne fait que produire en lui une nouvelle suite, un nouvel ordre de mouvements et de choses.

L’homme vient-il à mourir, ce qui nous parait pour lui le plus grand des désordres, son corps n’est plus le même, ses parties ne concourent plus au même but, son sang ne circule plus, il ne sent plus, il n’a plus d’idées, il ne pense plus, il ne désire plus, la mort est l’époque de la cessation de son existence humaine; sa machine devient une masse inanimée par la soustraction des principes qui le faisaient agir d’une façon déterminée; sa tendance est changée, et tous les mouvements qui s’excitent dans ses débris conspirent à une fin nouvelle: à ceux dont l’ordre et l’harmonie produisaient la vie, le sentiment, la pensée, les passions, la santé, il succède une suite de mouvements d’un autre genre, qui se font suivant des lois aussi nécessaires que les premiers: toutes les parties de l’homme mort conspirent à produire ceux que l’on nomme dissolution, fermentation, pourriture; et ces nouvelles façons d’être et d’agir sont aussi naturelles à l’homme réduit en cet état que la sensibilité, la pensée, le mouvement périodique du sang, etc. L’étaient à l’homme vivant: son essence étant changée, sa façon d’agir ne peut être la même; aux mouvements réglés et nécessaires qui conspirent à produire ce que nous appelons la vie, succèdent des mouvements déterminés qui concourent à produire la dissolution du cadavre, la dispersion de ses parties, la formation de nouvelles combinaisons d’où résultent de nouveaux êtres, ce qui, comme on a vu ci-devant, est dans l’ordre immuable d’une nature toujours agissante.

On ne peut donc trop répéter, relativement au grand ensemble, tous les mouvements des êtres, toutes leurs façons d’agir ne peuvent être que dans l’ordre et sont toujours conformes à la nature; dans tous les états par lesquels ces êtres sont forcés de passer, ils agissent constamment d’une façon nécessairement subordonnée à l’ensemble universel. Bien plus, chaque être particulier agit toujours dans l’ordre; toutes ses actions, tout le système de ses mouvements, sont toujours une suite nécessaire de sa façon d’exister durable ou momentanée. L’ordre dans une société politique est l’effet d’une suite nécessaire d’idées, de volontés, d’actions dans ceux qui la composent, dont les mouvements sont réglés de manière à concourir au maintien de son ensemble ou à sa dissolution. L’homme constitué ou modifié de la manière qui fait ce que nous appelons un homme vertueux agit nécessairement d’une façon dont résulte le bien-être de ses associés; celui que nous appelons méchant agit nécessairement d’une manière dont résulte leur malheur. Leurs natures et leurs modifications étant différentes ils doivent agir différemment; le système de leurs actions, ou leur ordre relatif, est dès lors essentiellement différent.

Ainsi l’ordre et le désordre dans les êtres particuliers ne sont que des manières d’envisager les effets naturels et nécessaires qu’ils produisent relativement à nous-mêmes. Nous craignons le méchant et nous disons qu’il porte le désordre dans la société, parce qu’il trouble sa tendance et met obstacle à son bonheur. Nous évitons une pierre qui tombe, parce qu’elle dérangerait en nous l’ordre des mouvements nécessaires à notre conservation. Cependant l’ordre et le désordre sont toujours, comme on a vu, des suites également nécessaires de l’état durable ou passager des êtres. Il est dans l’ordre que le feu nous brûle, parce qu’il est de son essence de brûler; il est de son essence de nuire; mais d’un autre côté il est dans l’ordre qu’un être intelligent s’éloigne de ce qui peut le troubler dans sa façon d’exister. Un être que son organisation rend sensible, doit, d’après son essence, fuir tout ce qui peut endommager ses organes, et mettre son existence en danger.

Nous appelons intelligents les êtres organisés à notre manière, dans lesquels nous voyons des facultés propres à se conserver, à se maintenir dans l’ordre qui leur convient, à prendre les moyens nécessaires pour parvenir à cette fin, avec la conscience de leurs mouvements propres. D’où l’on voit que la faculté que nous nommons intelligence, consiste dans le pouvoir d’agir conformément à un but que nous connaissons dans l’être à qui nous l’attribuons; nous regardons comme privés d’intelligence les êtres dans lesquels nous ne trouvons ni la même conformation qu’à nous-mêmes, ni les mêmes organes, ni les mêmes facultés, en un mot dont nous ignorons l’essence, l’énergie, le but et conséquemment l’ordre qui leur convient.

Le tout ne peut point avoir de but, puisqu’il n’y a hors de lui rien où il puisse tendre; les parties qu’il renferme ont un but. Si c’est en nous-mêmes que nous puisons l’idée de l’ordre, c’est encore en nous-mêmes que nous puisons celle de l’intelligence. Nous la refusons à tous les êtres qui n’agissent point à notre manière, nous l’accordons à ceux que nous supposons agir comme nous; nous nommons ceux-ci des agents intelligents, nous disons que les autres sont des causes aveugles, des agents inintelligents qui agissent au hasard ; mot vide de sens que nous opposons toujours à celui d’intelligence, sans y attacher d’idée certaine.

En effet nous attribuons au hasard tous les effets dont nous ne voyons point la liaison avec leurs causes. Ainsi nous nous servons du mot hasard pour couvrir notre ignorance de la cause naturelle qui produit les effets que nous voyons par des moyens dont nous n’avons point d’idées, ou qui agit d’une manière dans laquelle nous ne voyons point d’ordre ou de système suivi d’actions semblables aux nôtres. Dès que nous voyons ou croyons voir de l’ordre, nous attribuons cet ordre à une intelligence, qualité pareillement empruntée de nous-mêmes et de notre façon propre d’agir et d’être affecté.

Un être intelligent c’est un être qui pense, qui veut, qui agit pour parvenir à une fin. Or pour penser, pour vouloir, pour agir à notre manière il faut avoir des organes et un but semblables aux nôtres. Ainsi dire que la nature est gouvernée par une intelligence, c’est prétendre qu’elle est gouvernée par un être pourvu d’organes, attendu que sans organes il ne peut y avoir ni perceptions, ni idées, ni intuition, ni pensées, ni volontés, ni plan, ni actions.

L’homme se fait toujours le centre de l’univers; c’est à lui-même qu’il rapporte tout ce qu’il y voit; dès qu’il croit entrevoir une façon d’agir qui a quelques points de conformité avec la sienne, ou quelques phénomènes qui l’intéressent, il les attribue à une cause qui lui ressemble, qui agit comme lui, qui a ses mêmes facultés, ses mêmes intérêts, ses mêmes projets, sa même tendance, en un mot il s’en fait le modèle. C’est ainsi que l’homme ne voyant hors de son espèce que des êtres agissant différemment de lui, et croyant cependant remarquer dans la nature un ordre analogue à ses propres idées, des vues conformes aux siennes, s’imagina que cette nature était gouvernée par une cause intelligente à sa manière, à laquelle il fit honneur de cet ordre qu’il crut voir, et des vues qu’il avait lui-même.

Il est vrai que l’homme se sentant incapable de produire les effets vastes et multipliés qu’il voyait s’opérer dans l’univers, fut forcé de mettre une différence entre lui et cette cause invisible qui produisait de si grands effets; il crut lever la difficulté en exagérant en elle toutes les facultés qu’il possédait lui-même. C’est ainsi que peu à peu il parvint à se former une idée de la cause intelligente qu’il plaça au-dessus de la nature pour présider à tous ses mouvements, dont il l’a crut incapable par elle-même: il s’obstina toujours à la regarder comme un amas informe de matières mortes et inertes, qui ne pouvait produire aucuns des grands effets, des phénomènes réglés dont résulte ce qu’il appelle l’ordre de l’univers.

D’où l’on voit que c’est faute de connaître les forces de la nature ou les propriétés de la matière que l’on a multiplié les êtres sans nécessité, et qu’on a supposé l’univers sous l’empire d’une cause intelligente dont l’homme fut et sera toujours le modèle; il ne fera que la rendre inconcevable lorsqu’il en voudra trop étendre les facultés; il l’anéantira ou la rendra tout à fait impossible, quand dans cette intelligence il voudra supposer des qualités incompatibles, comme il y sera forcé pour se rendre raison des effets contradictoires et désordonnés que l’on voit dans le monde: en effet nous voyons des désordres dans ce monde dont le bel ordre oblige, nous dit-on, de reconnaître l’ouvrage d’une intelligence souveraine; cependant ces désordres démentent et le plan, et le pouvoir, et la sagesse, et la bonté qu’on lui suppose, et l’ordre merveilleux dont on lui fait honneur.

On nous dira, sans doute, que la nature renfermant et produisant des êtres intelligents, ou doit être intelligente elle-même, ou doit être gouvernée par une cause intelligente. Nous répondrons que l’intelligence est une faculté propre à des êtres organisés, c’est-à-dire, constitués et combinés d’une manière déterminée, d’où résultent de certaines façons d’agir que nous désignons sous des noms particuliers d’après les différents effets que ces êtres produisent. Le vin n’a pas les qualités que nous appelons esprit ou courage, cependant nous voyons qu’il en donne quelquefois à des hommes que nous en supposions totalement dépourvus. Nous ne pouvons appeler la nature intelligente à la manière de quelques-uns des êtres qu’elle renferme, mais elle peut produire des êtres intelligents en rassemblant des matières propres à former des corps organisés d’une façon particulière, d’où résulte la faculté que nous nommons intelligence et les façons d’agir qui sont des suites nécessaires de cette propriété.

Je le répète, pour avoir de l’intelligence, des desseins et des vues il faut avoir des idées; pour avoir des idées il faut avoir des organes et des sens, ce que l’on ne dira point de la nature ni de la cause que l’on suppose présider à ses mouvements.

Enfin l’expérience nous prouve que les matières que nous regardons comme inertes et mortes prennent de l’action, de l’intelligence, de la vie quand elles sont combinées de certaines façons.

Il faut conclure de tout ce qui vient d’être dit que l’ordre n’est jamais que l’enchaînement uniforme et nécessaire des causes et des effets ou la suite des actions qui découlent des propriétés des êtres tant qu’ils demeurent dans un état donné; que le désordre est le changement de cet état; que tout est nécessairement en ordre dans l’univers, où tout agit et se meut d’après les propriétés des êtres; qu’il ne peut y avoir ni désordre ni mal réel dans une nature où tout suit les lois de sa propre existence. Qu’il n’y a ni hasard ni rien de fortuit dans cette nature, où il n’est point d’effet sans cause suffisante, et où toutes les causes agissent suivant des lois fixes, certaines, dépendantes de leurs propriétés essentielles, ainsi que des combinaisons et des modifications qui constituent leur état permanent ou passager. Que l’intelligence est une façon d’être et d’agir propre à quelques êtres particuliers, et que si nous voulons l’attribuer à la nature, elle ne serait en elle que la faculté de se conserver par des moyens nécessaires dans son existence agissante. En refusant à la nature l’intelligence dont nous jouissons nous-mêmes; en rejetant la cause intelligente que l’on suppose son moteur ou le principe de l’ordre que nous y trouvons, nous ne donnons rien au hasard, ni à une force aveugle, mais nous attribuons tout ce que nous voyons à des causes réelles et connues, ou faciles à connaître. Nous reconnaissons que tout ce qui existe est une suite des propriétés inhérentes à la matière éternelle, qui par ses mélanges, ses combinaisons et ses changements de formes produit l’ordre, le désordre et les variétés que nous voyons. C’est nous qui sommes aveugles lorsque nous imaginons des causes aveugles; nous ignorons les forces et les lois de la nature lorsque nous attribuons ses effets au hasard; nous ne sommes pas plus instruits lorsque nous les donnons à une intelligence, dont l’idée n’est jamais empruntée que de nous-mêmes et ne s’accorde jamais avec les effets que nous lui attribuons: nous imaginons des mots pour suppléer aux choses, et nous croyons nous entendre à force d’obscurcir des idées que nous n’osons jamais nous définir ni nous analyser.

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Une pensée sur “De l’ordre et du désordre… (d’Holbach)

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    13 juin 2014 à 5 05 48 06486
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    …ce désordre lui-même est toujours une suite des lois de la nature, dans laquelle il est nécessaire que quelques-unes de ses parties pour le maintien du tout, soient dérangées dans leur marche ordinaire.

    Je seconde.

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