Débat sur la période de transition entre le capitalisme et le communisme

Nous [RÉVOLUTION OU GUERRE numéro 9] publions ici la résolution sur la période de transition que le CCI avait adoptée en 1979 et nous l’accompagnons de sa critique, traduite par nos soins, émise par le PCint-Battaglia Comunista – aujourd’hui la Tendance Communiste Internationaliste (www.leftcom.org) qui, à notre connaissance, n’avait jamais été traduite en français ou en anglais. Leur publication fait suite aux thèses sur la période de transition présentées dans le numéro précédent. Elles avaient été rédigées par un camarade de notre groupe afin de lancer une réflexion et un débat en notre sein sur cette question.

Il peut sembler curieux de considérer la clarification de cette question comme fondamentale aujourd’hui alors même que toute perspective révolutionnaire, et encore moins toute dynamique de lutte révolutionnaire, du prolétariat semble – en apparence selon nous – aujourd’hui avoir complètement disparu. Pourtant, et nous ne développerons pas plus dans cette introduction, l’évolution et l’exacerbation des contradictions du capitalisme portent en elles, à terme plus ou moins rapide, d’inévitables confrontations massives entre les classes aux niveaux international et historique. Selon l’issue de cet affrontement, le retour de la perspective révolutionnaire peut très bien s’imposer très rapidement dans un de ces bouleversements et chocs historiques dont la lutte des classes a le secret et dont seul le marxisme, la théorie révolutionnaire du prolétariat, peut ôter le voile. Et alors les questions sur comment en finir avec le capitalisme, au-delà du simple acte insurrectionnel contre l’État bourgeois, reviendront avec force et une rapidité telles que seront précieuses les quelques leçons que les révolutionnaires ont pu tirer des rares, deux, expériences antérieures d’exercice de la dictature du prolétariat : la Commune de Paris et la Révolution Russe. Si la tourmente révolutionnaire devait se présenter et advenir, les révolutionnaires, et surtout le parti regroupant ceux-ci, auraient intérêt à être un minimum prêts – ce sera toujours insuffisant en soi – pour les enjeux auxquels ils seront confrontés et pour définir les meilleures dispositions politiques que le prolétariat devra adopter dans le feu et le tourbillon des événements. Que les principaux débats et les principales leçons, aussi limitées soient-elles, soient condensés, portés, clarifiés et matérialisés dans les orientations politiques du parti communiste sera essentiel pour qu’il puisse guider au mieux le combat du prolétariat au pouvoir et même, avant sa prise du pouvoir dans la phase pré-révolutionnaire et l’insurrection – nous ne développons pas non plus ce point particulier qui fait dépendre aussi le succès de l’insurrection prolétarienne de la capacité des révolutionnaires, du parti, d’avoir un minimum de clarté sur la question de la période de transition qui la suivra.

Les thèses du précédent numéro reprenaient la conception de l’État de transition comme un État non-prolétarien que le CCI avait majoritairement adopté à la fin des années 1970. C’est précisément sur ce point que notre discussion interne a révélé des désaccords, non encore figés ou définitifs. Nous sommes donc en train de revenir sur les débats d’alors. Il y en eut au sein du CCI dont on peut prendre connaissance dans la brochure de cette organisation sur le sujet. Mais, pour l’essentiel, les critiques internes s’étaient limitées à défendre un point de vue bordiguiste classique (si l’on peut dire) et, à ce titre, relativement sans intérêt aujourd’hui dans la mesure où toute contradiction et antagonisme entre le prolétariat et le parti au pouvoir étaient niés par principe faisant fi de l’expérience russe et de ses drames internes – la répression sanglante de Kronstadt en 1921 en particulier. Par contre, il n’en va pas de même pour la critique que le PCInt du courant dit “ dameniste ”, Battaglia Comunista, aujourd’hui la TCI, avait émise à l’époque. Malheureusement elle resta donc en grande partie inconnue et ignorée. Le lecteur pourra donc en prendre connaissance aujourd’hui et ainsi participer à notre réflexion et débat.

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Résolution acceptée au 3e congrès du CCI (1979)

L’existence, dans la période de transition, d’une division de la société en classes aux intérêts antagoniques, fait surgir au sein de celle-ci un État. Un tel État devra avoir pour tâche de garantir les acquis de la société transitoire, d’une part contre toute tentative intérieure et extérieure de restauration du pouvoir des anciennes classes exploiteuses et, d’autre part pour maintenir la cohésion contre le danger de déchirement résultant des oppositions entre les différentes classes non- exploiteuses qui subsistent en son sein.

L’État de la période de transition comporte un certain nombre de différences d’avec celui des sociétés antérieures :

- pour la première fois de l’histoire, c’est un État, non pas au service d’une minorité exploiteuse pour l’oppression de la majorité, mais au contraire au service de la majorité comprenant les classes et couches exploitées ainsi que celles non-exploiteuses, contre la minorité des anciennes classes dominantes déchues ;

- Il n’est pas l’émanation d’une société et de rapports de production stables, mais au contraire d’une société dont la caractéristique permanente est le constant bouleversement dans lequel s’opèrent les plus grandes transformations que l’histoire ait connues ;

- Il ne peut s’identifier à aucune classe économique dominante, dans la mesure où il n’existe aucune classe de ce type dans la société de la période de transition ;

- Contrairement à l’État des sociétés passées, celui de la société transitoire n’a plus le monopole des armes. C’est pour l’ensemble de ces raisons et de leurs implications que les marxistes ont pu parler de “demi-État” au sujet de l’organe surgissant dans la période de transition.

Par contre, cet État conserve un certain nombre de caractéristiques de ceux du passé. Il reste en particulier l’organe du statu-quo, chargé de codifier, légaliser un état économique déjà existant, de la sanctionner, de lui donner force de loi et dont l’acceptation est obligatoire pour les membres de la société. Dans la période de transition, l’État tendra à conserver l’état économique existant et, de ce fait, l’État reste un organe fondamentalement conservateur tendant :

- non à favoriser la transformation sociale, mais à s’opposer à celle-ci ;

- à maintenir en vie les conditions qui le font vivre : la division de la société en classes ;

- à se détacher de la société, à s’imposer à elle et perpétuer sa propre existence et à développer ses propres prérogatives ;

- allier son existence à la coercition, à la violence qu’il utilise nécessairement pendant la période de transition, et à tenter de maintenir et renforcer ce type de régulation des rapports sociaux ;

- à être un bouillon de culture pour la formation d’une bureaucratie, offrant ainsi un lieu de rassemblement aux éléments transfuges des anciennes classes et cadres que la révolution avait détruits.

C’est pour cela que l’État de la période de transition a été depuis le début considéré par les marxistes comme un “fléau”, “un mal nécessaire”, dont il s’agit de “limiter les effets les plus fâcheux” (Engels). Pour l’ensemble de ces raisons, et contrairement à ce qui s’est produit dans le passé, la classe révolutionnaire ne peut s’identifier avec l’État de la période de transition.

D’une part, le prolétariat n’est pas une classe économiquement dominante. Il ne l’est ni dans la société capitaliste, ni dans la société transitoire. Dans celle-ci, il ne possède aucune économie, aucune propriété, même collective, mais lutte pour la disparition de l’économie, de la propriété. D’autre part, le prolétariat, classe porteuse du communisme, agent du bouleversement des conditions économiques et sociales de la société transitoire, se heurte à l’organe tendant, lui, à perpétuer ces conditions. C’est pour cela qu’on ne peut parler ni d’“État socialiste”, ni d’“État ouvrier”, ni d’“État prolétarien”, durant la période de transition.

Cet antagonisme entre prolétariat et État se manifeste tant sur le plan immédiat que sur le plan historique.

Sur le terrain immédiat, le prolétariat devra s’opposer aux empiétements et à la pression de l’État en tant que manifestation d’une société dans laquelle subsistent des classes aux intérêts antagoniques aux siens.

Sur le terrain historique, la nécessaire extinction de l’État dans le communisme, déjà mise en évidence par le marxisme, ne sera pas le résultat de sa dynamique propre, mais le fruit d’une pression soutenue de la part du prolétariat, conséquence de son mouvement en avant, qui le privera progressivement de tous ses attributs au fur et à mesure de l’évolution vers la société sans classe.

Pour ces raisons, si le prolétariat doit se servir de l’État de la période de transition, il doit conserver sa complète indépendance à l’égard de cet organe. En ce sens, la dictature du prolétariat ne se confond pas avec l’État. Entre les deux, existe un rapport de forces constant que le prolétariat devra maintenir en sa faveur : sa dictature le prolétariat l’exerce au travers de son organisation générale, unitaire, indépendante et armée : les conseils ouvriers qui, comme tels, participent dans les soviets territoriaux (où est représenté l’ensemble de la population non-exploiteuse, et d’où émane la structure étatique), sans s’y confondre, afin d’assurer son hégémonie de classe sur toutes les structures de la société de la période de transition.

Le CCI, 1979.
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Éléments pour une critique de la résolution du CCI sur la période de transition (PCint – Battaglia Comunista, 1979)

Bien qu’il ne s’agisse pas d’aborder de manière complète le problème de l’État de transition (de la société capitalisto-bourgeoise à la société communiste), nous voulons traiter de manière critique la résolution adoptée par le Courant Communiste International lors de son dernier congrès de 1979 sur cette question et publiée dans la Revue internationale #18 du courant.

Pour ce qui concerne nos positions précises, nous renvoyons à nos documents fondamentaux et en particulier au Schéma de programme de 1944 et à la Plateforme politique de 1952. Le fait même que nous renvoyons à ces documents signifient que pour nous le problème de l’État de transition est fondamentalement résolu depuis plus longtemps que “ quelques années ” et qu’en aucune manière nous pouvons le considérer comme une “ question ouverte ”. C’est-à-dire que si cette question mérite toujours des enrichissements secondaires et des définitions ultérieures – toujours et de toutes façons de caractère accessoire –, dans leurs lignes fondamentales et à partir de l’expérience historique passée ses réponses sont pour nous définitives et discriminantes pour les forces politiques aspirant à la direction du mouvement prolétarien.

Ensuite, nous pouvons dire que cette critique sert aussi à présenter nos positions en les comparant de manière critique avec une position fausse et ses conséquences théoriques erronées. Elle a aussi le mérite d’être une contribution concrète à la discussion de clarification entre les forces de la Gauche communiste. Les divergences entre les organisations engagées dans le travail que nous avons initié avec l’initiative des conférences internationales sont le terrain essentiel sur lequel elles doivent se confronter dans la recherche de la voie qui conduit à la construction du parti international du prolétariat.

Cela vaut surtout quand de telles divergences se vérifient sur des sujets essentiels de la plateforme elle-même, sur sa raison d’être, c’est-à-dire sur quel parti sommes-nous tous formellement d’accord de vouloir construire.

Par commodité et manque d’espace, notre examen critique se fera en référence direct au texte de la résolution de la CCI. Autant que possible, nous renverrons au texte. Mais nous recommandons que la lecture de ce qui suit se fasse en comparaison directe avec la résolution (cf. Revue internationale #18 du CCI, Résolution sur la période de transition, http://fr.internationalism.org/french/brochure/PdT_resolution1979).

1) Il est d’abord affirmé que l’État « devra avoir pour tâche de garantir les acquis de la société transitoire, d’une part contre toute tentative intérieure et extérieure de restauration du pouvoir des anciennes classes exploiteuses et, d’autre part pour maintenir la cohésion contre le danger de déchirement résultant des oppositions entre les différentes classes non- exploiteuses qui subsistent en son sein. »

Cette affirmation sous-entend la notion d’un État comme organe de la société. C’est un concept qui est faux, combattu déjà par Marx et Engels. Ceux-ci se sont opposés toute leur vie contre le concept typiquement bourgeois de la fonction de l’État comme élément de médiation entre les classes. Ce concept est précisément celui que le CCI exprime dans la dernière partie de la citation (maintenir la cohésion de la société, etc.).

Il en ressort en fait que, pour le CCI, l’État n’est plus l’organe de domination d’une classe sur une autre. Cela revient à le considérer comme l’instrument de médiation entre les classes, comme l’élément organisateur de la société exactement comme dans la conception combattue déjà au 19e siècle.

Le fait que l’État dont on parle soit l’État issu de la révolution prolétarienne ne suffit pas à justifier sa nouvelle définition et, d’autre part, la résolution du CCI ne donne aucun autre élément de justification.

Au contraire, l’origine révolutionnaire et prolétarienne de l’État fait qu’il limite ses fonctions à l’élimination de la bourgeoisie et des rapports économiques et sociaux capitalistes selon les intérêts exclusifs de la classe ouvrière et à l’administration et la planification « des choses » (Lénine). Les alliances tactiques avec d’autres classes, distinctes du prolétariat, sont possibles et concevables seulement sur la base des intérêts prolétariens. Que de telles classes ne soient pas exploiteuses n’est que la condition élémentaire sur laquelle on peut fonder l’intérêt, dans un moment et une situation donnés, d’une alliance à laquelle le prolétariat russe fut contraint avec la paysannerie.

Que signifie l’État de transition ? Que cet État est par la réalité des choses la négation de l’autre fonction typique de tout État qui l’a précédé : garantir la reproduction et la conservation des conditions d’exploitation des autres classes par la classe dont l’État est l’instrument.

La fonction de l’État a toujours été double en fait : d’une part, garantir la classe dominante des sursauts de la classe défaite qui l’a précédée (bourgeoisie contre l’aristocratie féodale – l’État bourgeois détruit les restes de de l’ordre féodal et aristocratique qui l’a précédé) ; d’autre part, garantir les conditions de domination et d’exploitation sur les classes exploitées (bourgeoisie contre prolétariat – l’État bourgeois défend le rapport d’exploitation de la bourgeoisie sur le prolétariat).

Tout État précédent historiquement l’État ouvrier est l’instrument de domination d’une classe exploiteuse. Le prolétariat est au contraire classe exploitée, la dernière classe exploitée. Son État n’a pas à garantir une quelconque exploitation de la part du prolétariat sur une quelconque autre classe.

La suppression de l’histoire des rapports d’exploitation entre les classes, la suppression donc des classes elles-mêmes, épuise ainsi les tâches politiques de l’État (administration des rapports entre les hommes). Ainsi l’État ouvrier cesse d’être un État pour garder la seule fonction d’administration des choses. C’est là la véritable raison de la définition de semi-État que les marxistes appliquent à l’État ouvrier.

Mais en tant que tel, l’État ouvrier est l’instrument politique de domination et de la tâche révolutionnaire d’une classe, le prolétariat, qui porte en soi à terme non seulement sa propre émancipation mais aussi la libération de la société de tous les rapports d’exploitation.

2) Le premier alinéa du deuxième paragraphe confirme pleinement la validité de la critique précédente. On y précise en effet que l’État est « au service de la majorité comprenant les classes et couches exploitées ainsi que celles non-exploiteuses, contre la minorité des anciennes classes dominantes déchues » (idem).

Il ne s’agit donc pas d’un État prolétarien mais d’un État amorphe, privé des caractéristiques précises de classe, qui rassemble en son sein des classes, et même des couches, diverses destinées à s’affronter entre elles.

Ici, la controverse n’est pas dans le fait qu’il puisse exister des conflits entre le prolétariat et d’autres strates sociales, distinctes de la bourgeoisie défaite, dans la période de transition. De tels conflits existeront certainement, car “ inhérents ” à la diversité des rôles déjà joués dans le processus même de production et de distribution – au sein de la société capitaliste. Cette diversité, au moins dans la première phase post-insurrectionnelle, continue inévitablement à s’exprimer. Il n’en est pas moins vrai que de tels conflits doivent être réglés. Mais, et c’est là le point, ces régulations ne se produisent pas à l’intérieur de l’État, comme s’il s’agissait d’une arène de simple médiation entre égaux, mais par l’État ; c’est-à-dire au moyen de l’État comme instrument des intérêts prolétariens qui en dernière analyse, mais seulement en dernière analyse, coïncident avec ceux de la société entière.

Les intérêts des paysans (au sens propre et à l’exclusion donc des prolétaires agricoles) sont dans l’immédiat différents des intérêts du prolétariat et dans une bonne mesure ils lui sont opposés. La médiation des intérêts paysans avec les intérêts prolétariens, donc communistes, est possible seulement dans le sens de concessions tactiques de la part du prolétariat dans le cadre d’une lutte économique conduite envers la paysannerie et tendant à l’élimination de la paysannerie comme classe. Mais les concessions tactiques présupposent un pouvoir conséquent. Ce pouvoir est celui du prolétariat, organisé de manière autonome dans son État, libéré des conditions propres aux paysans eux-mêmes.

Qu’entendons nous par paysannerie ? On entend l’ensemble des travailleurs de la terre indépendants des rapports salariés et, donc, propriétaires ou métayers. Cette condition même les fait tendre, dans la mesure du possible sur la base de la disponibilité et des capacités individuelles, à l’instauration de rapports d’exploitation avec d’autres travailleurs, au moment même où ils tendent à l’embauche de main d’oeuvre pour leur propre compte sur la terre qu’ils possèdent ou qu’ils aspirent à posséder. Il est donc évident que la paysannerie est une classe distincte, avec des intérêts propres et différents de ceux du prolétariat. Dans ce sens, peu importe qu’il ne s’agisse pas d’une classe historique, à savoir porteuse de sa propre théorie et pratique sociale. Au contraire, c’est une des raisons pour laquelle la paysannerie a toujours été reconnue par les marxistes comme une classe tendanciellement portée à l’alliance avec la bourgeoisie qui a toujours facilement réussi à lui imposer sa propre domination.

Supposer la présence de la paysannerie dans l’État de transition peut donc signifier deux choses :

- ou la préparation consciemment contre-révolutionnaire des conditions pour la défaite – et en premier – de l’État de transition comme tel ;

- ou une ignorance déplorable des positions marxistes classiques amplement vérifiées par une expérience historique pluriséculaire.

Le second alinéa est une tentative pour éviter l’écueil au moyen de l’énonciation selon laquelle l’État « n’est pas l’émanation d’une société et de rapports de production stables mais au contraire d’une société dont la caractéristique permanente est le constant bouleversement dans lequel s’opèrent les plus grandes transformations que l’histoire ait connues ».

Nous sommes là dans l’expédient verbal, grandiloquent mais dialectique seulement en apparence. Comment de telles transformations pourraient se réaliser reste en fait un mystère. Pour le marxisme, il en résulte qu’elles seront mises en œuvre par le prolétariat qui se sert pour cela de l’instrument le plus puissant : le semi-État. Autrement, il reste à expliquer la nécessité même d’un État qui serait l’expression de tout ce qui n’est pas directement bourgeois, mais aussi des classes et couches qui – comme la paysannerie – sont avant tout les intermédiaires d’une politique bourgeoise. Le seul sujet actif de la transformation révolutionnaire – sauf à tomber dans le vertige des nouvelles découvertes quant à des sujets révolutionnaires inédits – est le prolétariat. Donc soit l’État est l’expression du pouvoir prolétarien et instrument de transformation selon les intérêts et le programme prolétariens, soit il ne sert à rien (pour les anarchistes) ou il naît déjà mort (pour les confusionnistes du CCI).

Mais c’est exactement la conception de l’État comme expression du prolétariat et de son instrument de transformation dans la société qui est rejetée au point qui suit dans la résolution : l’État « ne peut s’identifier à aucune classe économique dominante, dans la mesure où il n’existe aucune classe de ce type dans la société de la période de transition »

Ce serait suffisant pour conclure. Mais nous nous armons de sainte patience et continuons en considérant cette perle comme une parmi tant d’autres.

S’il est vrai que dans la période de transition, il n’existe pas de classe détentrice d’un pouvoir économique fondé sur l’exploitation d’autres classes, il est aussi vrai que le prolétariat devra assumer au cours même de la révolution la direction complète de l’économie. En cela, le prolétariat se fait classe dirigeante de l’économie en se basant sur la force qui découle de la conjugaison de son pouvoir politique et de son caractère comme classe productrice. De plus, la révolution est précisément l’acte par lequel la classe ouvrière se fait classe dominante, au moins selon Marx.

« La première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante » (le Manifeste Communiste). Et Marx précise que « le prolétariat (personne d’autre) se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante » (idem).

Sur la base des enseignements de Marx et de l’expérience historique, nous pouvons aujourd’hui affirmer que la concentration des moyens de production dans les mains de l’État n’est pas suffisante car elle n’est pas en soi contraire aux intérêts globaux du capital et peut être – comme cela peut aussi advenir en dehors de la Russie [1] – la forme d’existence du capital lui-même et de sa domination. Avec cette clarification, nous avançons sur un point et une formulation. Mais nier que l’État soit quelque chose de différent que l’organisation du prolétariat en classe dominante, c’est-à-dire qu’il soit quelque chose de plus vague, qu’il comprenne d’autres classes déjà identifiées comme non révolutionnaires, signifierait reculer, ou bien tomber dans l’idéologie idéaliste bourgeoise ou, plus tristement, dans le vide le plus absolu.

S’il n’existe pas de classe dominante et dirigeante comme l’affirme le CCI, on doit admettre que ce mystérieux État de transition survit et développe ses tâches selon un programme qui n’est pas celui de la classe ouvrière mais d’une accumulation informe de classes et de couches unies contre la vieille société par la seule force de l’idée et de la haine anti-capitaliste – qui est aussi une idée. Il y en a qui théorisent ouvertement de semblables lubies. Ils le font à partir de la thèse selon laquelle la classe ouvrière s’est dissoute dans la société, qu’elle a perdu ses caractéristiques précises inoculant sa fonction subversive aux couches de la société jusqu’à la bourgeoisie elle-même sous la pression d’une oppression toujours plus subtile et totale du capital lui-même. La force motrice de ce processus de dissolution du prolétariat et en même temps d’élargissement de l’aire révolutionnaire à d’autres “ sujets ” mène à l’oubli de la domination capitaliste elle-même et de son oppression sur la société. Celui qui théorise cet esthétisme, en arrive à concevoir la révolution comme l’acte de libération de la société toute entière du pouvoir d’oppression du capital à laquelle succéderait de manière immédiate l’organisation plus ou moins harmonieuse de la “ communauté ” indépendamment d’une division en classes désormais dépassée.

Là au moins, il y a de la cohérence ; il y a le plaisir (un peu pervers), la capacité et le courage de déchaîner le cerveau de l’intellectuel esthète de l’histoire jusqu’aux ultimes conséquences, peu importe ensuite que la bourgeoisie puisse se servir de telles théorisations au moyen de ses forces les plus radicales pour désarmer la classe ouvrière et ses luttes.

Mais le CCI qui manque pour l’heure d’un tel “ courage ”, ne semble pas disposé à sauter de manière aussi radicale par dessus la barricade.

Il doit alors expliquer à ses militants et à tout le mouvement communiste pourquoi il n’y a plus de classe dirigeante dotée de tous les moyens de la direction, notamment de l’État. Il doit expliquer comment la classe révolutionnaire dirige et achève la destruction de l’État bourgeois comme première étape du processus révolutionnaire, puis comment renonçant à l’État, elle laisse d’autres classes, d’autres “ couches ”, poursuivre ce processus.

La classe ouvrière “ dirige et achève la destruction de l’État bourgeois ”. Ça vaut la peine de s’arrêter un instant là-dessus. Que la classe ouvrière soit impliquée en personne à l’œuvre de destruction ne semble n’être ni contesté (par le CCI), ni discutable. Mais aussi, que signifie diriger l’acte de destruction ? En premier lieu, cela signifie que des couches d’autres classes qui ne sont pas simplement assimilables au prolétariat, participent effectivement à cet acte. Eh bien, le fait essentiel est qu’une telle participation à l’action, telle implication, dans la subversion se fait sur la base du programme communiste, du programme de classe du prolétariat, qui inclut la destruction de l’État bourgeois en lien direct avec le fait que seul le prolétariat trouve les conditions de sa propre émancipation, de l’affirmation de ses propres intérêts, dans la destruction de l’État bourgeois. Historiquement, toutes les autres classes qui comme telles se réduisent presque seulement à la paysannerie (les autres classes de la population étant assimilables à l’une ou l’autre des classes fondamentales), n’ont pas besoin de la destruction de la société bourgeoise pour la défense de leurs propres intérêts. Qu’il s’agisse de la paysannerie, qu’il s’agisse de la petite-bourgeoisie commerciale et artisanale, leur défense comme classe ou couches de classe se situe dans le cadre de l’État capitaliste et c’est seulement dans les moments dramatiques de la crise catastrophique du système qu’elles peuvent être entraînées sur le terrain révolutionnaire grâce à l’alliance tactique que le prolétariat peut réaliser précisément lorsque le capital leur ôte tout salut. Mais c’est donc le prolétariat qui, sur la base de son propre programme révolutionnaire autonome et précis qui conclut de telles alliances. Le but immédiat est le regroupement et l’organisation des forces d’impact de la révolution ; le but ultime est l’assimilation de ces mêmes forces soit sur le plan politique, soit sur le plan plus directement économico-social, au camp socialiste. L’une et l’autre finalités sont réalisables à la seule condition que le prolétariat exerce toujours sa propre direction, que la marche en avant de l’État issu de la révolution se réalise en fonction du programme communiste de la classe prolétarienne.

Que l’État soit l’instrument des transformations révolutionnaires après l’acte de l’insurrection est démontré encore par l’histoire de la bourgeoisie elle-même qui, dans sa phase ascendante comme classe au pouvoir, s’est servie de son État pour réaliser les transformations économiques et sociales nécessaires à la transformation du mode de production capitaliste comme système universel et exclusif dans le monde.

En résumé [2], ou bien on admet que le programme communiste est porté seulement par la classe ouvrière qui peut trouver des alliés dans son affirmation mais qui en reste l’unique détentrice (on ne parle pas de ces individus qui arrivent à la possession du programme et à la connaissance communistes et abandonnent leur propre classe d’origine) et alors la classe ouvrière devra se servir de son État pour mener à terme son propre but. Ou bien on spécule que le programme communiste, l’élimination des classes, l’abolition du travail salarié peuvent être durant la période de transition l’objectif de ces autres classes et strates amalgamées dont l’État serait l’expression – et alors il faut expliquer comment, et par quel diable, ces classes deviendraient révolutionnaires et communistes après l’insurrection. Ou encore (par l’absurde), il faut admettre qu’il n’est pas vrai que le prolétariat soit la seule classe révolutionnaire porteuse d’un programme de libération de toute l’humanité – avec toutes les conséquences malheureuses que cela impliquerait. D’autre part, comme nous l’avons déjà mentionné, ce n’est pas le monde qui manque, en particulier parmi la meilleure bourgeoisie intellectuelle, pour se risquer à de telles “ démonstrations ”.

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Monopole des armes?

Le quatrième alinéa du deuxième paragraphe conclut “ crescendo ” la série des nouveautés dans le camp de la théorie de l’État de transition : « Contrairement à l’État des sociétés passées, celui de la société transitoire n’a plus le monopole des armes »

Avant tout, il faut relever la contradiction flagrante : d’une part le CCI décrète que l’État n’est pas prolétarien, c’est-à-dire que le prolétariat n’est pas organisé en classe dominante, et avec cela il abdique aussi le rôle de catalyseur de la conscience avec laquelle, ou selon laquelle, l’État devra agir ; d’autre part il décrète que ce même État avec lequel ni le prolétariat, ni le CCI, n’auront rien à voir, ne détiendra pas le monopole des armes. Il y a de quoi rester confus. La contradiction soulignée, cherchons à y voir clair.

La révolution se fait quand le prolétariat vainc sur le plan militaire (en théorie, la détention du monopole des armes, celles de l’armée comprise, et leur exhibition sans grandes fusillades, pourrait suffire même s’il arrivera toujours quelques situation où ces armes devront être utilisées, mais ce n’est pas une chose qui compte). Plus précisément pour en revenir à ce qui précède, la révolution se fait quand les armes sont prêtes à tirer dans la direction indiquée par le programme communiste du prolétariat, même lorsqu’elles sont détenues aussi par des couches diverses de la population.

Que deviennent ces armes ?
On devrait s’attendre à ce qu’elles restent dans les mains du prolétariat en dehors de l’État (et en réalité, comme nous le verrons, le CCI parle d’organes prolétariens armés). Mais quel État étrange que celui qui laisse à d’autres le monopole des armes ! Et viceversa, celui qui détient le monopole des armes n’est-il pas forcé d’être l’État ? Évidemment, des thèses comme celles-là larguent les amarres vers la confusion et atteignent la confusion. Mais continuons.

« C’est pour l’ensemble de ces raisons et de leurs implications que les marxistes ont pu parler de “demi-État” au sujet de l’organe surgissant dans la période de transition. »

Ici, nous ne savons pas si nous sommes en présence d’une ignorance béate ou de simple mauvaise foi.

Nous avons rappelé précédemment, en critique au premier alinéa de la résolution, pourquoi les marxistes (et particulièrement Lénine) avaient toujours parlé d’un semi-État. Ainsi, la dernière affirmation du CCI est simplement une… nouveauté (évidemment les tendances “ novatrices ” se font sentir avec force dans cette organisation). Ici, il ne s’agit pas de défendre un “ conservatisme ” abstrait, mais de rejeter de manière absolue des concepts et des principes en opposition insurmontable avec le corps de doctrine consolidé du marxisme. L’État de transition a toujours été considéré comme un semi-État et il le reste simplement parce qu’il n’a pas pour fonction de défendre le privilège d’exploitation mais la transformation révolutionnaire de la société selon les intérêts et le programme d’une classe, le prolétariat, qui par ailleurs coïncident avec l’extinction même de l’État. Tout ce que le CCI a précédemment rejeté comme caractéristique de l’État de transition est ce qui caractérise le rôle même du semi-État. Dans la meilleure des hypothèses donc, pour le CCI tout État en vient carrément à ne pas exister.

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État révolutionnaire et État conservateur

La résolution continue en abordant le problème “ par un autre biais ” : « Par contre (dit-elle), cet État conserve un certain nombre de caractéristiques de ceux du passé. Il reste en particulier l’organe du statu-quo, chargé de codifier, légaliser un état économique déjà existant, de la sanctionner, de lui donner force de loi et dont l’acceptation est obligatoire pour les membres de la société ».

La confusion continue à nous faire perdre la tête. Si tout ce qui a été affirmé peut obéir, et de fait obéit, à la thèse du CCI selon laquelle l’État de transition ne sera pas un État prolétarien, elle n’a aucun fondement historique et encore moins politique.

Tous les États successifs ont traversé une phase révolutionnaire dans laquelle ils ont joué un rôle précisément révolutionnaire en éliminant les vieux rapports sociaux, en transformant les structures économiques, sociales et politiques. La bourgeoisie s’est dotée d’un État qui lui était propre, différent du précédent car il tendait à l’élimination des rapports sociaux que ce dernier défendait. Ainsi, l’État bourgeois, comme tous les autres États, est né afin de transformer la société selon les lignes adaptées aux intérêts de la classe dominante. Cette fonction révolutionnaire accomplie, tous les États ont toujours maintenu leur fonction particulière de conservation et de défense du rapport d’exploitation d’une classe sur l’autre. Le premier État, par exemple, dans la Grèce antique, ne s’est pas comporté différemment à moins… de réinterpréter le texte très clair d’Engels sur le sujet. À titre d’exemple et à propos des transformations :

« Le jeu réglé des organismes de l’organisation gentilice en fut à tel point dérangé que, dès les temps héroïques, il fallut y apporter remède. La constitution attribuée à Thésée fut instaurée. Le changement consistait surtout dans le fait qu’une administration centrale fut établie à Athènes, c’est-à-dire qu’une partie des affaires jusqu’alors administrées de façon autonome par les tribus furent déclarées affaires communes et transmises au Conseil commun qui siégeait à Athènes »

Une transformation révolutionnaire s’accomplit par l’œuvre d’un État. En fait, « … du même coup, avait été fait le premier pas vers la ruine de l’organisation gentilice… » (Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État [3]).

Si tout cela vaut pour la succession des États dans la “ civilisation occidentale ” de la communauté dite antique, ce n’en est pas moins valable pour les différentes formes de communauté primitive qui, avant la conquête impérialiste du monde, parcoururent un chemin différent dans les modes de production et d’organisation sociale.

Nous nous référons, pour nous comprendre, aux civilisations qui ont donné vie au mode de production asiatique (celui de l’Égypte antique, de la Chine, de l’Inde…).

Nous comprenons donc que la fonction d’instrument de transformation révolutionnaire que chaque État assume dans sa première phase est une constante de l’h
Éléments pour une critique de la résolution du CCI sur la période de transition
(PCint – Battaglia Comunista, 1979)istoire des sociétés. L’État prolétarien épuise sa propre existence avec l’épuisement de cette fonction contrairement aux États qui l’ont précédé qui, à l’opposé, continuent à jouer le rôle d’instrument de conservation des rapports d’exploitation de classe.

Au contraire, le CCI prétend que la caractéristique d’origine et permanente, et l’unique fonction, de chaque État est la conservation ; il attribue cette seule fonction à l’État de transition et ainsi en l’assimilant à tout autre État, il le considère comme facteur concurrent, sinon antinomique, à sa fonction dans le processus révolutionnaire lui-même.

Il faut relever que le cœur de la discussion se trouve là. Il s’ensuit, en effet que pour le CCI ses thèses initiales sont confirmées, qu’elles ne peuvent être repoussées “ purement et simplement ”, car elles contiennent un fond de vérité qu’il appartient aux révolutionnaires d’évaluer à sa juste valeur.

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Le “ conservatisme ” de l’État

« Dans la période de transition, l’État tendra à conserver l’état économique existant » continue le document que nous examinons. Cela n’est pas faux dans l’absolu. Mais encore faut-il s’entendre sur l’usage du mot État. Si on comprend par là l’ensemble des personnes intégrées dans l’État, les institutions organisationnelles particulières auxquelles ils participent, l’affirmation est certainement juste. La fonction de l’État bourgeois (respecter, défendre et représenter les intérêts généraux de classe de la bourgeoisie) est une donnée objective et réelle comme est objective et réelle la résistance de tels organes, du corps bureaucratique dans son ensemble, à toutes les modifications et “ innovations ” aussi légères soient-elles, que la conservation bourgeoise elle-même exige au sein de son propre État et dans les rapports de celui-ci avec le “ public ”.

Pour une part, une telle affirmation est simplement banale, de l’autre elle est pleine de dangers… idéalistes, elle se situe dans une démarche idéaliste. En d’autres termes, pour les idéalistes de tous genres, les “ tendances innées de l’homme ” (par ailleurs héritage de la division en classes de la société) assument le rôle de moteurs de l’histoire, de fondements ultimes des déterminations sociales. Il en résulte que pour les idéalistes de tous genres, les phénomènes telles certaines “ manières d’être ” (pour nous tout autant déterminées historiquement) ne se limitent pas à exister et à peser sur le terrain auquel elles appartiennent – celui de la superstructure, de la subjectivité – mais devient le trait distinctif de la société et de son histoire.

De là, et seulement de là, on peut en arriver à affirmer que l’État est soit simplement et toujours un ennemi (comme le disent les anarchistes) ou que l’État doit être contrôlé par la dictature du prolétariat (comme le dit le CCI).

Cependant, cela ne signifie absolument pas que n’agisse pas aussi la tendance de la structure étatique à se dresser au-dessus des classes elles-mêmes du fait de la tendance bourgeoise (destinée à disparaître seulement graduellement dans la longue période de construction réelle du socialisme) des hommes intégrés aux organismes de pouvoir à maintenir leurs propres privilèges et leur propre “ prestige ”.

Le problème réel est “ de rendre impossible l’élargissement et le développement de toute bureaucratie ” et plutôt qu’elle accepte “ sa suppression graduelle ”.

Ce n’est pas un cas que nous traitons directement dans notre plateforme de 1952. Mais d’autre part, il n’y a pas de recette magique qui en fournirait la garantie tant il est vrai que la prétendue nouvelle recette du CCI se résume finalement à l’élimination des attributs de classe de l’État lui-même et dans la “ suppression ” de sa nécessité. Et sur ce point, cela vaut la peine de citer encore le schéma de programme de notre parti de 1944 :

« L’État, survivance bourgeoise de laquelle le prolétariat ne peut faire moins que de se servir pour éliminer les résidus d’une société divisée en classes, mais dont elle doit hâter la dissolution, tend d’autant plus à survivre et se renforcer, au lieu de dépérir, qu’il s’isole du mouvement du prolétariat international en prétendant construire dans sa propre zone le socialisme et s’opposer comme État ouvrier aux États bourgeois sur la scène internationale ».

Le lecteur inattentif, lisant les points de la résolution du CCI qui suivent, pourrait en conclure que les tendances à la survie et au renforcement de l’État sont explicitées ici et que donc, en dernière analyse, nous sommes d’accord. Au contraire, la contradiction est profonde. Et elle n’est pas tant dans la reconnaissance de cette tendance des organes bureaucratico-administratifs dont l’État doit quand même se doter, mais dans le poids qu’on attribue à ces tendances.

Pour nous, celles-ci sont présentes et actives mais elles ne sont pas caractéristiques du point de vue de classe. Elles sont et ont été toujours présentes dans toute forme d’État indépendamment non seulement des classes devenues dominantes pour lesquelles l’État était l’instrument, mais même dans les États, bien sûr toujours de classe, propres à des sociétés au parcours différents. La bureaucratie de l’empire chinois, parfaitement organique à l’État caractéristique du “ despotisme asiatique ”, représenta toujours un problème pour le despote dans lequel, par ailleurs, le pouvoir de classe des mandarins s’incarnait.

Peut-on ainsi affirmer que l’ensemble de l’appareil d’État constituait quelque chose (un pouvoir) différent du pouvoir de la classe supérieure (pour utiliser un terme confucéen) et le résumer à celui du despote ?

Pour le CCI, au contraire et comme l’idéalisme anarchiste, les tendances que nous pouvons définir comme “ autonomes ” de la bureaucratie étatique deviennent la caractéristique fondamentale de l’État lui-même. Le CCI en conclut que l’État est bien nécessaire – à la différence des anarchistes – mais qu’il est différent de l’organisation du pouvoir du prolétariat. Il en résulte que pour le CCI, la formulation selon laquelle la classe révolutionnaire ne peut s’identifier avec l’État de la période de transition – derrière son ambiguïté – signifie en réalité, comme nous l’avons expliqué, que l’État n’est pas celui de la classe ouvrière.

Après cela, la résolution passe à “ l’argumentation ” de la seconde thèse selon laquelle le prolétariat n’est pas classe dominante « ni dans la société capitaliste, ni dans la société de transition ». Durant la période de transition, le prolétariat « ne possède aucune économie, aucune propriété, même collective, mais lutte pour la disparition de l’économie, de la propriété »

Déjà cette formulation est pour le moins incorrecte. S’il est vrai en fait que la socialisation signifie l’élimination de tout rapport de propriété, il est tout autant vrai que tous les secteurs productifs, que tous les moyens de production ne pourront pas être socialisés d’un coup, dès la prise du pouvoir. Nous en revenons ainsi au problème paysan. Est-ce que la terre restera propriété des paysans ? La résolution ne le dit pas mais nous pouvons penser qu’elle répondrait non. Peut-elle être socialisée partout et dans n’importe quelle situation ? Le simple bon sens dit que non, que se maintiendront des zones et des situations où la socialisation de la terre sera un des objectifs intermédiaires de la période de transition. À qui reviendra la terre ? À l’État qui ne sera donc pas propriétaire. Alors, on peut considérer le prolétariat comme non propriétaire, même pas collectivement, qu’à la condition que l’État soit l’État des paysans. En d’autres termes, ou le prolétariat se présente dans son rapport aux paysans comme le propriétaire des terres au moyen de l’État, ou bien l’État s’en fera maître avec l’intervention des paysans eux-mêmes en “ saluant la socialisation ”. Au contraire, les terres seront réellement socialisées au travers d’un processus long au cours duquel le prolétariat devra choisir les moyens les plus appropriés pour que la classe paysanne se relie à lui-même, comme classe, et à son programme.

Cependant, au-delà de l’imprécision, l’affirmation du CCI contient un fond de vérité : il est certain en fait que le prolétariat luttera pour l’abolition de la propriété. Mais cela ne signifie absolument pas ce que la résolution examinée veut faire croire, c’est-à-dire que le prolétariat ne serait pas classe dominante.

Si le prolétariat qui est l’unique classe à avoir pour programme historique l’abolition de la propriété et des divisions en classes de la société qui en découlent, ne domine pas l’ensemble des rapports économiques et sociaux, alors ces rapports ne pourront aucunement changer.

Ou bien on accède à la thèse idéaliste selon laquelle c’est l’ensemble des hommes, se reconnaissant finalement dans une “ Gemeinwesen ” [une “ communauté ”, ndt] nouvelle et supérieure qui s’affirmerait au sein du capitalisme, qui veulent une nouvelle société et de nouveaux rapports, ou bien on doit reconnaître qu’à la domination de fait de la bourgeoisie, résultant des rapports économiques et sociaux caractéristiques de la société capitaliste, on doit opposer la domination politique et économique du prolétariat, de la classe historiquement antagoniste à la bourgeoisie et la seule capable de briser ces rapports.

Si le prolétariat ne dispose pas de la propriété [4], comment peut-on le considérer comme dominant au sens économique ? Pour le CCI, le truc est tout dans ce problème digne d’Hamlet. Les sociétés ayant existé à ce jour ont vu la domination économique s’accompagner de la propriété, au fait que les personnes qui exerçaient cette domination étaient celles qui avaient les moyens essentiels de production, dans les zones et au époques considérées, qui découlaient des rapports de propriété. Pour le CCI et pour les débats qui s’ensuivent, les rapports de propriété s’évanouissant, s’évanouissent aussi les rapports de domination. La dictature du prolétariat se transformerait alors en une dictature basée sur la seule volonté d’un futur différent, et non sur la possibilité matérielle de disposer des moyens de production.

Au contraire, la réalité est bien autre. Les rapports de propriété sur les moyens de production industrielle, dans les limites déjà indiquées, s’évanouissent. Mais pour autant ne disparaît pas la domination que la classe ouvrière doit exercer sur ceux-ci. Cela est possible seulement du fait de la particularité même de la révolution prolétarienne par rapport à toutes les autres révolutions qui l’ont précédée, du fait que pour la première fois la classe révolutionnaire est aussi la classe directement employée dans les moyens de production.

La bourgeoisie n’était pas la classe productrice au sens de son engagement direct et matériel sur les moyens de production. Elle a mûri au sein de la société aristocratique comme classe dominante

À l’opposé, le prolétariat doit conquérir sa propre domination avec la révolution elle-même.

La bourgeoisie fit sa révolution au moment où la contradiction entre sa propriété et sa domination économique d’une part et le pouvoir politique de l’autre arriva à maturité. Mais le prolétariat parvient à la révolution du fait de la contradiction entre la socialisation du travail et la propriété privée des moyens de production. Les deux révolutions (bourgeoise et prolétarienne) s’appuient avant tout sur les moyens de production (ou le rapport de domination homme-nature) mais elles sont qualitativement différentes du fait des positions “ de pouvoir ” de départ. Car pour que les transformations des rapports économiques et sociaux aient lieu, il est toujours nécessaire qu’une classe pousse dans ce sens avec tous les instruments que sa domination lui confère. Sinon, il ne reste qu’à attendre le mûrissement de l’homme et de la Gemeinwesen de tant d’idéalistes qui, comme il arrive souvent pendant qu’ils attendent, se retrouvent au côté de celui qui exerce le pouvoir aujourd’hui, c’est-à-dire la bourgeoisie.

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Quel contrôle?

Et nous en venons au deuxième argument selon lequel le prolétariat n’aurait rien à voir avec l’État de transition. « Le prolétariat, classe porteuse du communisme, agent du bouleversement des conditions économiques et sociales de la société transitoire, se heurte à l’organe tendant, lui, à perpétuer ces conditions ».

Ici nous sommes simplement face à un corollaire d’une thèse incorrecte exprimée auparavant : celle selon laquelle l’État est seulement un organe de conservation. L’ayant déjà trouvée et examinée, nous n’avons pas à revenir dessus, juste à ajouter, pour la tranquillité du CCI, que les masses ouvrières, organisées en soviets d’usine et territoriaux auront certainement à surveiller attentivement le fonctionnement correct des instances administratives, bureaucratiquement, hiérarchiquement – si on veut – supérieures de l’appareil étatique, selon les indications mêmes de Lénine contre la bureaucratie. C’est une tâche que nous pensons acquise par l’expérience passée mais qui ne donne pas par sa simple formulation la garantie d’une marche victorieuse vers le communisme. L’unique garantie est l’internationalisme et l’internationalisation de la révolution, l’existence de conditions concrètes qui refusent la patrie socialiste comme seul État socialiste. Ce n’est pas un hasard si la lutte pour l’affirmation de la théorie du socialisme en un seul pays ait été accompagnée de la bureaucratisation de l’État et vice-versa. Ce n’est pas un hasard si en Russie la “ bureaucratisation ” de l’État, l’identification des appareils d’État et du parti, ait été marquée par la liquidation de fait de la fonction d’organes de pouvoir des soviets.

Nous apprenons ensuite de la résolution que « cet antagonisme entre prolétariat et État se manifeste tant sur le plan immédiat que sur le plan historique ». Déroulant son argument, le CCI explicite sa plus grave erreur sous une autre forme : « Sur le terrain immédiat, le prolétariat devra s’opposer aux empiétements et à la pression de l’État en tant que manifestation d’une société dans laquelle subsistent des classes aux intérêts antagoniques aux siens ».

Cela signifie encore que pour le CCI, l’État de transition est une nécessité historique car les classes existent mais qu’il n’est pas l’instrument du prolétariat. Le raisonnement apparaît être le suivant : là où il y a eu des classes antagonistes, un État a existé, donc un État devra aussi exister dans la période de transition. Ce qu’a pu être la fonction globale des États et ce que devra être la fonction de l’État de transition est un problème qui ne concerne évidemment pas le CCI.

Il convient de rappeler les paroles lapidaires de Lénine dans L’État et la révolution : « Limiter le marxisme à la doctrine de la lutte des classes, c’est le tronquer, le déformer, le réduire à ce qui est acceptable pour la bourgeoisie. Celui-là seul est un marxiste qui étend la reconnaissance de la lutte des classes jusqu’à la reconnaissance de la dictature du prolétariat (…). L’opportunisme n’étend pas la reconnaissance de la lutte des classes jusqu’à ce qui est précisément l’essentiel, jusqu’à la période de transition du capitalisme au communisme, jusqu’à la période de renversement et de suppression complète de la bourgeoisie. En réalité, cette période est nécessairement marquée par une lutte des classes d’un acharnement sans précédent, revêtant des formes d’une extrême acuité. L’Etat de cette période-là doit donc nécessairement être démocratique d’une manière nouvelle (pour les prolétaires et les non-possédants en général) et dictatorial d’une manière nouvelle (contre la bourgeoisie). »

Ces paroles s’adressaient particulièrement à l’opportunisme de droite, notamment au kautskisme. Mais nous pouvons aujourd’hui les retourner contre ces nouveaux opportunistes “ de gauche ” qui, à partir des mêmes prémisses, tombent dans les déviations symétriquement opposées.

En effet pour le CCI, l’État est le produit de la lutte de classe mais il n’est pas l’instrument dont la classe dominante se sert dans cette lutte, ou il l’est en régime capitaliste et pour la bourgeoisie mais il ne l’est plus – s’élevant dans des cieux bien au-dessus de l’existence matérielle mesquine des classes – dans la période de transition. De fait et sur le fond, le CCI n’étend pas la théorie de lutte des classes jusqu’à la reconnaissance de la dictature du prolétariat et de l’État des conseils ouvriers qui est son instrument.

Mais que se passe-t-il au niveau historique selon la résolution ? « Sur le terrain historique, la nécessaire extinction de l’État dans le communisme, déjà mise en évidence par le marxisme, ne sera pas le résultat de sa dynamique propre, mais le fruit d’une pression soutenue de la part du prolétariat, conséquence de son mouvement en avant, qui le privera progressivement de tous ses attributs au fur et à mesure de l’évolution vers la société sans classe ».

C’est une autre manière d’exprimer la déformation même du marxisme. Ici aussi, en fait, l’État apparaît comme quelque chose de complètement distinct et antagoniste au prolétariat, comme quelque chose contre lequel le prolétariat doit se battre. L’ennemi n’est pas les tendances toujours possibles à la bureaucratisation de son appareil présentes dans sa structure, dans le matériel humain qui l’accompagne, mais l’ennemi est l’État lui-même, sa structure qui se dresse au-dessus des classes pour réguler le rapport entre celles-ci. C’est pour cela que « si le prolétariat doit se servir de l’État de la période de transition, il doit conserver sa complète indépendance à l’égard de cet organe ».

On peut se demander comment le prolétariat peut utiliser l’État de transition en se maintenant complètement indépendant de celui-ci, mais ce serait peine perdue. Sauf à admettre, chose encore difficile dans le cas du CCI qui va ruer dans les brancards, que l’État puisse être utilisé indépendamment du fait d’en être détenteur ce qui amènerait de tristes approfondissements réformistes, de fait contre-révolutionnaires.

D’autre part, s’impose l’observation banale qu’il est bien difficile que les détenteurs de quoique que ce soit, si on ne s’amuse pas à des jeux de mots formels, puissent se déclarer indépendants de cette chose même…

Et on arrive à la conclusion. Jusqu’à maintenant, nous avons vu et souligné les déviations générales, théoriques, du marxisme. Mais dans la conclusion, et seulement dans la conclusion, nous allons montrer les implications pour ainsi dire “ pratiques ”.

Réaffirmant que, dans le sens de ce qui est exposé, « la dictature du prolétariat ne se confond pas avec l’État », la résolution affirme que « entre les deux, existe un rapport de forces constant que le prolétariat devra maintenir en sa faveur : sa dictature le prolétariat l’exerce au travers de son organisation générale, unitaire, indépendante et armée : les conseils ouvriers »

On en déduit que les organes de la dictature du prolétariat sont une chose, l’État une autre. Qui exercera le pouvoir légal, malheureusement encore nécessaire ? S’il s’agit de l’hypothétique État du CCI, la dictature du prolétariat sera une dictature bien étrange. Si au contraire, il s’agit de la dictature du prolétariat, on aura un État bien étrange. Car si on veut continuer à naviguer en pleine confusion, nous devons faire des hypothèses. Les seules hypothèses sur lesquelles on peut soutenir un tel imbroglio, avec force saluts à la dictature du prolétariat, c’est sur la division des pouvoirs dans la meilleure tradition bourgeoise. Exemple : “ l’État ” (toujours celui idéal du CCI) fait les lois (le pouvoir législatif) ; la dictature du prolétariat les fait exécuter (pouvoir exécutif) s’il lui plaît. Dans ce cas désespéré, le CCI devrait adopter une centaine de nouvelles résolutions pour anticiper sur la complexité des rapports. Si par contre, il n’en est pas ainsi et le goût du paradoxe nous a entraîné trop loin, que le CCI nous éclaircisse l’imbroglio.

Pour nous, l’État est la dictature du prolétariat et ses articulations sont les articulations des soviets, du niveau le plus bas au niveau supérieur, et les soviets sont les conseils ouvriers en tant qu’organes prolétariens.

Par contre, et voilà l’autre implication pratique de la théorie du courant, « les conseils ouvriers qui, comme tels, participent dans les soviets territoriaux (où est représenté l’ensemble de la population non-exploiteuse, et d’où émane la structure étatique), sans s’y confondre, afin d’assurer son hégémonie de classe sur toutes les structures de la société de la période de transition ».

Nous avons vu que, pour le CCI au plan théorique, l’État n’est pas l’instrument exclusif de la classe ouvrière. Ici nous voyons qu’en pratique, c’est l’expression des “ classes et couches ” non exploiteuses, et non des conseils ouvriers. La révision est claire et complète.

L’idée d’un soviet représentant d’une population générale non exploiteuse est directement reprise du démocratisme bourgeois avec lequel la révolution prolétarienne n’a rien à voir et auquel elle est totalement opposée. Plutôt que de présenter les contradictions déjà vues, l’État “ du CCI ” ne sera plus l’expression de la classe des producteurs organisée en classe dominante mais l’expression d’un fatras de strates populaires, asexuées, aseptisées qui convergeront selon la résidence et la non-propriété des moyens de production. Les conseils ouvriers n’étant plus la structure porteuse de l’État n’exerceront pas non plus la dictature du prolétariat mais une hégémonie générale qui rappelle de trop près l’hégémonie gramscienne.

Il ne reste plus seulement qu’à observer, si ce n’est pas clair dans ce qui précède, que le maintien du CCI sur ces positions l’éloignera progressivement du terrain pour la construction du parti international du prolétariat au fur et à mesure où son accélération, ou du moins la conscience de sa nécessité, s’approfondiront.

Nous ne pouvons pas accepter l’attitude opportuniste qui veut présenter cette résolution comme une simple contribution à la discussion sur une “ question ouverte ”.

La nature de l’État de transition est une question clé pour le parti révolutionnaire par le simple fait qu’il est fondamental que le parti définisse sa propre tâche et sa propre fonction dans la période de transition et par rapport à l’État lui-même.

L’insistance même à considérer une telle question comme ouverte qui cache mal l’objectif sournois d’introduire des positions théoriquement et politiquement déviationnistes, se traduit toujours plus comme une des formes de l’opportunisme qu’il appartient aux révolutionnaires d’éliminer de leur propre camp.

Prometeo #3, decembre 1979, PCint-Battaglia Comunista, traduit par nous de l’italien.

(http://www.leftcom.org/it/articles/1979-12-01/elementi-per-la-critica-alla-risoluzione-della-cci-sul-periodo-di-transizione).

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Notes:

[1. Note du traducteur : le texte date de 1979 du temps où l’URSS existait encore et où les forces politique de gauche, particulièrement en Italie avec la politique du “ compromis historique ” mené par le PC italien et en France avec le “ programme commun ” du PS et du PC, présentaient des programmes de nationalisations comme étant du “ socialisme ” avec des chances sérieuses de parvenir au pouvoir. Ce fut finalement le cas en France avec l’élection de Mitterand en 1981, la participation du PCF à son gouvernement “ d’union de la gauche ”, qui s’accompagna d’une série de nationalisations dont les principales banques : « Le projet de loi consistait à nationaliser les cinq premiers groupes industriels français, trente-neuf banques et deux compagnies financières. » (wikipedia).

[2. En français dans le texte original, NdT.

[4. “Tendanzialmente mancando di proprietà il proletariato…”, ndt.

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Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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