Deux fragments de Jean Ziegler

L’EMPIRE DE LA HONTE
Jean Ziegler, Librairie A. Fayard, 2005

Présentation

Nous assistons aujourd’hui à un formidable mouvement de reféodalisation du monde. C’est que le 11 septembre n’a pas seulement été l’occasion pour George W. Bush d’étendre l’emprise des Etats-Unis sur le monde, l’évènement a frappé les trois coups de la mise en coupe réglée des peuples de l’hémisphère Sud par les grandes sociétés transcontinentales (Ils s’apprêtent maintenant au moyen du TTIP à faire la même chose contre les peuples du Nord, ndlr).

Pour parvenir à imposer ce régime inédit de soumission des peuples aux intérêts des grandes compagnies privées, il est deux armes de destruction massive dont les maîtres de l’empire de la honte savent admirablement jouer : la dette et la faim. Par l’endettement, les Etats abdiquent leur souveraineté ; par la faim qui en découle, les peuples agonisent et renoncent à la liberté.

Cette formidable machine à broyer et à soumettre ne supporte plus aucune des limitations que le droit international prétendait traditionnellement imposer aux rapports entre les Etats et entre les peuples. Du coup, c’est le régime de la violence structurelle et permanente qui, partout, gagne du terrain au Sud, tandis que le droit international agonise.

Mais qui sont donc ces cosmocrates qui, peu à peu, privatisent jusqu’à l’eau que les peuples doivent désormais leur acheter ? Ce livre traque leur méthodes les plus sournoises : ici on brevète le vivant, là on casse les résistances syndicales, ailleurs on impose la culture des OGM par la force.

Oui, c’est bien l’empire de la honte qui s’est subrepticement mis en place sur la planète. Mais c’est précisément sur la honte qu’est fondé le ressort révolutionnaire, comme nous l’ont appris les insurgés de 1789.

Cette révolution, elle est en marche : insurrection des consciences ici, insurrections de la faim là-bas. Elle seule peut conduire à la refondation du droit à la recherche du bonheur, cette vieille affaire du XVIIIe siècle.

Jean Ziegler qui témoigne ici d’une connaissance exceptionnelle du terrain, y appelle sans réserve en conclusion (Nous pensons que sa solution n’est pas la bonne, il y a beaucoup mieux à faire que cela, à savoir reconstruire petit à petit en dehors de ce système mortifère, ndlr).

 

Jean Ziegler est rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels ‘La Suisse lave plus blanc’ (1990), ‘La Suisse, l’or et les morts’ (1997), ‘Les Seigneurs du crime’ (1999), ainsi que ‘Les Nouveaux maîtres du Monde’ (2002) (Voir la présentation un peu plus loin).

 

 Chapitre VIII : Les droits de l’homme c’est bien, le marché c’est mieux !

Estimant qu’il ne pourrait les amener à la raison, c’est-à-dire au respect des principes de la Charte, Kofi Annan a décidé de négocier un compromis avec les cosmocrates. Il a ainsi élaboré le Global Compact, un pacte général conclu entre les Nations Unies et les principales sociétés capitalistes transcontinentales.

C’est le 31 janvier 1999, au Forum économique mondial de Davos, qu’il a rendu publiques ses propositions. Ce Forum réunit annuellement les 1000 dirigeants des sociétés transcontinentales les plus puissantes. Pour être admis au « Club des 1000 » (c’est son titre officiel), il faut diriger un empire bancaire, industriel ou de service transcontinental dont le chiffre d’affaires annuel dépasse le milliard de dollars.

Le Pacte Global comporte neuf principes. Dans le document officiel, établi par les services du secrétaire général, chacun de ces principes bénéficie d’une explication particulière.

Les principes 1 et 2 traitent des droits de l’homme : [« Les signataires s’engagent à] respecter et à mettre en œuvre les droits de l’homme dans leur sphère d’influence […] s’assurer que leurs propres sociétés ne se font pas les complices d’une quelconque violation d’un droit de l’homme. »

Les principes 3 à 6 concernent le marché du travail : [« Les sociétés s’engagent à] respecter la liberté d’association et à reconnaître effectivement le droit collectif de négociation des salariés […], éliminer toute forme de travail forcé et de travail d’esclave […], abolir le travail des enfants […], supprimer la discrimination en matière d’emploi et de travail. »

La protection de l’environnement et de la nature est évoquée dans les principes 7 à 9 : « [Les sociétés signataires promettent de] s’engager avec précaution dans toute activité qui pourrait modifier l’environnement naturel […], de prendre des initiatives visant à promouvoir une plus grande responsabilité envers l’environnement et la nature […], de favoriser la découverte et la diffusion de technologies compatibles avec la protection de l’environnement. »

Dans le bunker des Congrès, situé au cœur de la petite cité helvétique de Davos, en ce mois de janvier glacé de 1999, Kofi Annan demandait donc aux nouveaux pouvoir féodaux « d’accepter et de mettre en œuvre » (Le texte original anglais du discours est plus insistant : « to embrace and to enhance ».) le Pacte Global. Les prédateurs debout applaudirent Kofi Annan, cinq bonnes minutes durant. Ils adoptèrent son pacte à l’unanimité.

En juin 1999 se tint au Palais des Nations à Genève, la deuxième conférence mondiale sur le combat contre la pauvreté, en présence des représentants de 170 Etats et de plus de 500 ONG. Kofi Annan y présenta une plate-forme intitulée « Un monde meilleur pour tous », contresignée par la Banque mondiale, le FMI et l’OCDE. Cette plate-forme complète le Pacte.

Mais le Pacte Global et son appendice sont du pain béni pour les nouveaux féodaux. Ni le secrétariat général des Nations Unies ni aucune autre institution n’exerce le moindre contrôle sur l’application pratique des principes qu’ils édictent pour les sociétés transnationales qui y adhèrent. Les seigneurs signent – et le tour est joué !

Pour eux, cette signature vaut de l’or. En termes de relations publiques et d’« image », le gain est fantastique. Kofi Annan leur fait économiser des dizaines de millions de dollars de publicité (On peut supposer qu’il en a été récompensé, ndlr). Chaque société signataire a désormais le droit de faire figurer son adhésion au Pacte sur tous ses prospectus, documents publicitaires, etc., et de s’approprier ainsi le logo des Nations Unies.

Le 13 avril 2001, le secrétaire général et ses proches étaient les hôtes, à Zurich, du gouvernement suisse et d’Economie suisse, l’organisation faîtière des principales sociétés transcontinentales helvétiques. J’ai devant moi une photo de l’agence Reuters parue dans Die Berner Zeitung, qui montre un Lukas Muehlmann hilare serrant la main d’un Kofi Annan songeur. Muehlmann était à l’époque le chef suprême du Crédit suisse-First-Boston. C’est un des notables de l’archipel des milliardaires. Muehlmann, en effet, est un homme heureux : car grâce à un rapide trait de plume apposé au bas du Pacte Global, sa banque peut désormais se targuer d’une fidélité exemplaire aux principes les plus sacrés de la communauté humaine.

Il en va de même pour Goeran Lindahl, à l’époque patron de la première société transcontinentale de métallurgie au monde, ABB ; pour Marcel Ospel, président de la United Bank of Switzerland ; pour Daniel Vasella, prince de Novartis ; pour le PDG de Royal Dutch Shell ; pour le président de Nike ; pour celui de la Deutsche Bank ; pour ceux des géants de l’automobile Mitsubishi, Nissan, Daimler, Chrysler, Toyota.

Le Crédit suisse a longtemps abrité la plus grosse part du butin du défunt dictateur Joseph Désiré Mobutu, une somme qui excède les 4 milliards de dollars. La banque s’est également longtemps illustrée par son soutien actif et obstiné au régime raciste d’Afrique du Sud ainsi que par le recyclage de millions de narcodollars provenant de Colombie, et par nombre d’autres opérations aussi juteuses que moralement détestables. Elle figure aujourd’hui parmi les banques les plus puissantes du monde.

L’United Bank of Switzerland, autre signataire du Pacte, fait régulièrement parler d’elle pour sa contribution passive à la fuite des capitaux à partir des pays du tiers-monde. Une grande partie du butin du général-président nigérian, Sani Abacha, décédé en 1998, s’est retrouvée sur des comptes gérés par l’UBS.

Nike est accusé par des ONG américaines de faire fabriquer en Asie du Sud ses souliers de sport par des enfants surexploités.

Le grand promoteur du Pacte Global, le suédois Goeran Lindahl, entretient de son côté d’exquises relations personnelles avec les nababs rouges de Chine, les massacreurs du printemps de Pékin, et avec les généraux massacreurs d’Ankara. En dépit de l’opposition des syndicats, des paysans, des ONG, sa société ABB, construit en Chine et en Turquie de pharaoniques barrages qui provoquent le déplacement forcé (et souvent la ruine) de centaines de milliers de familles. C’est ainsi qu’ABB aide à la construction du méga-barrage dit des « Trois Gorges » sur le Yang Tsé. Son inauguration est prévue pour 2009. A cette date, 2 millions de paysans auront perdu leurs terres. En totale violation de leurs droits, et sans compensation financière adéquate. Ils devront rejoindre les bidonvilles sordides de Shanghai, Pékin et Canton.

Selon Amnesty International, la Royal Dutch Shell Company ravage, par la pollution incontrôlée qu’elle occasionne, le delta du fleuve Niger et ruine l’économie du peuple ogoni. Elle a été, en outre, l’un des plus fermes soutiens financiers des dictatures militaires successives du Nigeria.

Quant à Mitsubishi, Toyota et Nissan, leurs PDG respectifs viennent de fermer – pour des raisons d’« économie » – des dizaines de cantines ouvrières, des hôpitaux d’usine et des écoles au Japon et dans le monde.

Le 24 juin 2004 se sont réunis, au quartier général des Nations Unies à New York, sous la présidence de Kofi Annan, les représentants des principales sociétés transcontinentales signataires du Pacte Global. Il s’agissait de dresser le bilan des cinq années passées.

Sous la pression des organisations non-gouvernementales, Kofi Annan avança, à cette occasion, la proposition suivante : ne conviendrait-il pas de créer un mécanisme international de monitoring, une autorité de surveillance chargée de vérifier si, et dans quelle mesure, les signataires honorent leur signature ?

Horreur et tremblement ! Un contrôle public ? Un instrument contraignant de vérification ? Vous n’y pensez pas !

La proposition fut rejetée à l’unanimité.

Les cosmocrates n’aiment les droits de l’homme que pour autant qu’ils n’entravent pas la machine à exploiter les peuples.  

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LES NOUVEAUX MAÎTRES DU MONDE
Et ceux qui leur résistent
Jean Ziegler, Librairie A. Fayard, 2002

Présentation

Aujourd’hui dans le monde, toutes les sept secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim. Le plus souvent victime d’un impératif et d’un seul, celui des maîtres du monde : le profit sans borne (1).

Ces nouveaux maîtres du monde, ce sont les seigneurs du capital financier mondialisé. Qui sont-ils et d’où tirent-ils leur pouvoir ? Comment les combattre ?

Au cœur du marché globalisé, le prédateur. Banquier, haut responsable de société transnationale, opérateur du commerce mondial : il accumule l’argent, détruit l’Etat, dévaste la nature et les êtres humains. Ce livre révèle son visage, analyse son discours, dénonce ses méthodes.

Des mercenaires dévoués servent l’ordre des prédateurs au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce, de la Banque mondiale, du Fonds Monétaire International. Ce livre suit à la trace les satrapes de ces institutions au-dessus de tout-soupçon, démonte l’idéologie qui les inspire et jette une lumière crue sur le rôle joué en coulisse par l’empire américain (2) (=> Système militaro-financier).

Mais un peu partout dans le monde, la résistance s’organise* au sein de l’extraordinaire front qui fédère tant de refus locaux porteurs d’espérance. C’est la nouvelle société civile planétaire, dont Jean Ziegler montre ici la richesse, la diversité et la détermination. * Elle n’est ni forte ni organisée !!

La puissance de ce livre engagé ne doit pas surprendre : les gens dont il brosse le portrait, Jean Ziegler les a souvent croisés ; les institutions qu’il critique, il les connaît de l’intérieur. Tous ces mouvements de résistance, il les fréquente et les estime. Et puis, il y a l’urgence*D’où notre conclusion : face à un système qui détruit tout, la Biosphère et les Hommes, il faut s’allier et s’organiser.

Les droits d’auteurs de ces textes appartiennent aux instances concernées. Il sont publiés ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers leur apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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Trouvailles

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