La Ballade d’un sans-abri (Vigneault)

La Ballade d’un sans-abri
Gilles Vigneault, 2003

J’avais dix ans, lorsque mon père nous a laissé
La vie, c’est une forêt d ‘misères à traverser
Mon frère est parti, militaire
Ma sœur, est entrée au couvent
À la petite voile, faut toujours
Faire avec le vent

Des cours du soir, une bonne mémoire
Je passe les détails
Je suis devenu un prof d’histoire
Un vrai travail,
Un beau matin, un jeune tout croche
Que mes remarques avaient fâché
A sorti un couteau d’sa poche
J’ai décroché

J’étais marié mais mon divorce a pas tardé
La cour c’était au dessus mes forces
J’ai rien gardé
Pu de char pu d’heures
Pu d’comptes à rendre
Pu d’examens
Pu rien d’ côté
T’es dans la rue
Tu viens d’apprendre la liberté

Joe, c’est mon chien
Un soir d’automne y m’a suivi
Quand on a rien
On vaut c’qu’on donne
Je l’ai nourrit
Chien sans collier
Clochard sans laisse

On se ressemblait
On s’est reconnu
Deux purs bâtards
De haute noblesse
Le cœur tout nu

J’l’ai appelé Joe
Parce que mon frère
S’appelait comme ça
Marcher au pas
C’est une carrière
Que j’aimais pas
Pis y’a des choses qu’les chiens comprennent
Mieux et plus vite que les humains
La liberté, l’amour, la haine et le destin

Joe a les yeux de son ascendance
Un bleu, un noir
J’ lui dis souvent : «t’as bien d’la chance
¨Ca t’ permet voir
Un d’tes pareils dans un bouledogue
Et les deux côtés d’un miroir
Et dans les paradis d’la drogue
Le désespoir»

Dans les églises, dans les refuges
Y prennent pas de chiens
J’ comprends, ça fait tout un grabuge
Chacun le sien
Ça fait qu’on s’ couche toujours ensemble
Dans les poubelles d’la société
Des fois on dort, des fois on tremble
Même en été

Comprend moi bien, j’accuse personne
J’ connais mes torts
J’deviens doucement un autochtone
Dans ton décor
Dans les journaux dont je m’isole
Je lis souvent le triste sort
Des pays où l’argent rigole
Avec la mort

J’ai soixante ans, des fois je rêve
Que je viens d’ trouver
Une petite cabane, sur l’abord d’une grève
Pis qu’c’est l’été
J’aimerais bien qu’mon histoire finisse
Un peu mieux qu’elle a commencé
J’attendrai pas que la police
Vienne nous pincer

La terre est une manufacture de sans-abris
J’en vois une gang sur la clôture qui m’ont compris
Chaque fois qu’tu changes de frigidaire
Tu viens d’me construire un logis
Jettes pas la boîte, y’a des affaires
Qui n’ont pas de prix

La ville c’est rien qu’un grand village exproprié
Ça tolère pas, dans l’engrenage, un sablier
Y’a pas eu de chants, ni les grandes orgues
Mais par un trente en bas de zéro
On l’a trouvé prêt pour la morgue
Comme son chien Joe…

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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