La bourse des valeurs (Hilferding)

Rudolf Hilferding
Le capital financier
  DEUXIÈMEPARTIE – LA MOBILISATION DU CAPITAL – LE CAPITAL FICTIF
CHAPITRE VIII – LA BOURSE DES VALEURS
1910

Les valeurs boursières. La spéculation

La Bourse est le marché des valeurs. Par là, nous entendons en premier lieu tous les « papiers de valeur » en général, qui représentent des sommes d’argent. Ils se divisent en deux groupes principaux : bons de paiement, qui ne sont rien d’autre que des titres de créance, par conséquent des papiers de crédit libellés pour la somme d’argent pour laquelle ils ont été établis, et dont le principal représentant est la traite. Le second groupe comprend les papiers qui ne représentent pas la somme d’argent, mais son revenu; ils se divisent eux aussi en deux sections : les papiers à intérêt fixe, bons d’Etat et obligations et les papiers à dividende, les actions. Mais, dans la société capitaliste, nous le savons, tout revenu versé à intervalles réguliers (annuel) s’entend comme revenu d’un capital, dont l’importance est égale au revenu capitalisé au taux d’intérêt en vigueur. Ainsi, ces papiers de valeur représentent également des sommes d’argent. Cependant, la différence par rapport au groupe précédent est celle-ci; pour les papiers de crédit, la somme d’argent constitue l’élément primaire; de l’argent ou une valeur de grandeur égale a vraiment été prêté et porte maintenant intérêt. Ces papiers ne circulent qu’un certain temps : ils trouvent leur fin quand le capital est remboursé. De ce fait la traite devient caduque. Que des traites soient constamment en circulation n’empêche pas que constamment certaines d’entre elles deviennent caduques et qu’ainsi le capital prêté retourne au prêteur. Ce dernier reçoit alors de nouveau la somme d’argent entre ses mains et peut la prêter de nouveau. L’échéance de la traite, par conséquent, le reflux constant du capital entre les mains de son propriétaire, est ici la condition du renouvellement constant du processus.

Il en est tout autrement dans le second groupe. Ici, l’argent a été cédé définitivement. Pour ce qui est des papiers d’Etat, il peut être depuis longtemps dépensé d’une façon improductive, c’est-à-dire avoir complètement disparu. En ce qui concerne les papiers industriels, il a été dépensé à l’achat de capital constant et de capital variable, il a servi comme moyen d’achat, sa valeur a été transférée dans les éléments du capital productif, la somme d’argent est dans les mains des vendeurs et ne revient plus à son point de départ. Les actions ne peuvent plus représenter cet argent pour la bonne raison qu’il est passé dans les mains des vendeurs des marchandises (les vendeurs des éléments du capital productif), dont il est devenu ainsi la propriété. Mais elles ne représentent absolument pas non plus le capital productif lui-même. Car, premièrement, les propriétaires d’actions n’ont aucun droit à une part quelconque du capital productif, mais seulement au revenu, et, deuxièmement, l’action ne représente pas une quelconque valeur d’usage concrète à la façon des warrants ou connaissements – ainsi que cela devrait être si l’action représentait vraiment une part du capital productif – mais elle ne donne droit qu’à une somme d’argent. C’est là le but précisément de la « mobilisation » du capital industriel. Mais cette somme d’argent n’est rien d’autre que le revenu capitalisé au taux d’intérêt en vigueur. Ici, par conséquent, le revenu, le revenu annuel, est le point de départ du mouvement du papier et c’est seulement d’après le revenu que la somme d’argent est calculée.

Il résulte déjà de ce qui précède que le nom généralement donné à la Bourse de « marché des capitaux » ne lui convient pas.

Les papiers du premier groupe sont des titres de créance. Ils proviennent dans leur immense majorité d’actes de la circulation, de transferts de marchandises sans l’intermédiaire de l’argent, lequel n’a fonctionné ici qu’en tant que moyen de paiement. Ils ont, en tant qu’argent de crédit, remplacé l’argent liquide. Leur commerce à la Bourse signifie seulement le transfert de l’allocation de crédit de l’un à l’autre. Mais la circulation du crédit-argent a, nous le savons, comme base et complément la circulation de l’argent véritable. Comme le crédit-argent qui circule ici réalise le mouvement des paiements, non seulement à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur, la Bourse ne doit pas avoir à sa disposition l’argent-crédit intérieur seulement, mais aussi l’argent-crédit et l’argent métallique étrangers. C’est pourquoi, en tant que complément de la circulation de l’argent-crédit, le commerce des devises étrangères comme de l’argent trouve aussi son centre à la Bourse. Là afflue le capital-argent disponible à tout moment à la recherche d’un placement, qu’il trouve dans les papiers de crédit. En cela la Bourse est en concurrence avec les instituts de crédit proprement dits, les banques. Mais la différence est à la fois quantitative et qualitative. Quantitative car ici ce n’est pas, comme pour les banques, le rassemblement des petites sources les plus diverses qui joue un rôle, mais de gros capitaux déjà rassemblés d’avance qui cherchent un placement. La concentration de l’argent, qui constitue pour les banques une si importante fonction, est ici déjà accomplie. Différence qualitative, en ce sens qu’il ne s’agit pas de différentes sortes d’allocation de crédit. Ici on ne met à disposition que l’argent nécessaire au maintien de la circulation de l’argent-crédit. L’argent est placé en montants importants, en traites de premier ordre. Tant à la demande qu’à l’offre, il s’agit de grosses sommes; l’offre et la demande se font face concentrées. C’est là que se forme le prix de marché du capital de prêt, le taux d’intérêt. C’est l’intérêt pur, libéré de toute prime de risque, car il s’agit des meilleurs papiers qu’on puisse posséder dans ce maudit monde capitaliste, des papiers dont l’excellence est encore moins douteuse que celle du bon Dieu. L’intérêt sur ces excellentes traites – excellentes naturellement pas dans le sens de leur méprisable valeur d’usage : même les meilleures traites ne sont pas écrites sur du papier à la cuve – paraît provenir directement de la simple propriété sur le capital-argent. L’argent ne semble pas avoir été cédé, car il peut être réalisé à tout moment par la négociation toujours possible de la traite. En tout cas il n’est placé que provisoirement, toujours prêt à une autre disposition. La sécurité et la courte échéance ont pour conséquence le bas niveau de l’intérêt pour ces placements, auxquels ne conviennent que de très gros capitaux qui ne sont libres que pour un temps souvent très court. Cet intérêt constitue le point de départ pour le calcul de l’intérêt pour les autres genres de placement. Son taux détermine aussi les déplacements des capitaux libres, flottants, d’une place boursière à une autre. Ces capitaux entrent dans des dimensions constamment changeantes dans la circulation, puis en ressortent.

La Bourse constitue ici le marché pour les mouvements d’argent des grandes banques et des grands capitalistes entre eux. Les traites dont il s’agit portent la signature d’une des premières maisons de banque. Les banques de l’intérieur et de l’étranger ou autres grands capitalistes placent dans ces traites des capitaux disponibles pour qu’ils soient employés de façon qu’ils portent intérêt et absolument sûre. Au contraire, les grands instituts de crédit portent ces traites à la Bourse pour se procurer les fonds nécessaires si les demandes qu’ils ont à satisfaire dépassent leurs disponibilités 1.

Les sommes d’argent qu’exigent ces mouvements s’élargissent et se contractent, mais elles existent toujours dans certaines dimensions minima. Elles servent à acheter les traites et on les rembourse quand celles-ci arrivent à échéance. Par ce retour constant de l’argent à son point de départ, par sa mission de simple intermédiaire dans le mouvement du crédit, la circulation de l’argent qui est investi dans ce premier groupe de valeurs boursières se distingue immédiatement de l’investissement de l’argent dans le second groupe, par exemple de l’investissement en actions. Ici l’argent est définitivement cédé, transformé en capital productif, et passe dans les mains des vendeurs de marchandises. Il ne revient pas, comme dans le premier cas, à la Bourse. Au lieu de l’argent, on a maintenant des titres d’intérêt capitalisés. Ici, de l’argent est vraiment retiré de la circulation.

Sur le marché des traites, la Bourse est en concurrence avec les banques. Le développement de ces dernières enlève à la Bourse une partie des traites; les relations entre les capitalistes industriels et la Bourse en tant que médiatrice du crédit de paiement, qui, à l’époque de l’apparition des banques, constituaient sa fonction la plus importante, lui sont enlevées en majeure partie par ces dernières. Il ne lui reste que le rôle d’intermédiaire entre les banques elles-mêmes et le commerce des devises qui permet les paiements étrangers et règle le cours des traites. Mais, ici aussi, une grande partie du trafic est assurée directement par les banques, qui entretiennent leurs filiales étrangères dans ce but. Le développement du système bancaire agit dans un double sens sur la limitation de cette partie du trafic boursier. D’abord directement, en ce sens qu’elles placent en quantités de plus en plus grandes leurs ressources sans cesse croissantes en traites, sans l’intermédiaire de la Bourse. Ensuite en ce sens que par suite du développement du système bancaire, le crédit de traites est remplacé en partie par d’autres formes de crédit.

La traite est du crédit accordé par un capitaliste productif (nous entendons par là tout capitaliste qui réalise du profit, par conséquent aussi le commerçant) à un autre au lieu de paiement. Le capitaliste qui le reçoit la fait escompter par la banque, laquelle prend ainsi le crédit à sa charge. S’ils ont tous les deux un dépôt ou un compte de crédit a la banque, ils peuvent, au lieu de la traite, régler leur paiement à l’aide d’un chèque sur la banque ou d’une inscription sur ses livres. La traite est ainsi devenue superflue. Elle a été remplacée par une transaction dans les livres de la banque, transaction qui, contrairement à la traite, qu’il faut négocier, n’apparaît pas du tout extérieurement. Du fait que les banques règlent dans une mesure toujours croissante les paiements de leurs clients, il en résulte une diminution du mouvement des traites, qui affecte également le marché boursier des traites. A cela s’ajoute, dans les pays où l’émission des billets constitue un monopole d’Etat, la position dominante de la banque d’émission sur le marché des devises, position qui n’est pas ébranlée en faveur de la Bourse, mais seulement des grandes banques. Ce domaine de la circulation de l’argent-crédit, ne donne pas lieu à une activité boursière spécifique, à l’exception de la spéculation sur les devises. La Bourse n’est ici que le marché central pour les sommes d’argent qui sont mises à la disposition de cette circulation de l’argent-crédit.

Ce qui constitue le domaine de l’activité boursière proprement dite est le marché des titres d’intérêt ou du capital fictif. Ici se fait en premier lieu le placement de l’argent en tant que capital-argent qui doit être transformé en capital productif. L’argent est définitivement cédé dans l’achat des titres d’intérêt et ne revient plus. Ne revient à la Bourse tous les ans que l’intérêt obtenu, par conséquent autrement que dans le placement des capitaux pour les papiers de crédit, où le capital lui-même revient. Au contraire, pour l’achat et la vente des titres d’intérêt, de nouvelles sommes d’argent sont nécessaires, qui servent a la circulation à la Bourse même. Par rapport aux sommes en circulation, elles sont relativement faibles. Comme les titres d’intérêt représentent des bons d’argent, ils peuvent se compenser mutuellement et il n’y a toujours qu’un petit solde à régler. Au moyen d’établissements spéciaux destinés au règlement de ces différences, on fait en sorte que seul le montant du solde est payé en argent liquide. Mais, pris absolument, les moyens de circulation nécessaires pour des buts boursiers, notamment en périodes de forte spéculation, sont considérables car, précisément dans ces périodes, la spéculation est presque toujours dirigée dans le même sens, ce qui fait que le solde restant à régler s’accroît fortement.

La question qu’il faut se poser maintenant est celle du genre de l’activité boursière et de sa fonction. Nous avons vu que cette activité sur le marché des traites coïncide avec celle des banques. De même, l’achat de valeurs à des fins de placement ne constitue pas une fonction spécifique de la Bourse : on peut acheter les valeurs à la banque aussi bien qu’à la Bourse, et c’est ce qui se fait d’ailleurs de plus en plus. L’activité boursière proprement dite est bien plutôt la spéculation.

Celle-ci apparaît tout d’abord en tant qu’achat et vente. Non de marchandises, mais de titres d’intérêt. Pour que le capitaliste productif réalise son profit, il faut que son capital-marchandises soit transformé en argent, que par conséquent sa marchandise soit vendue. Si cette fonction est assurée par un autre capitaliste, l’industriel doit lui céder une part de son profit. Tout le profit contenu dans la marchandise n’est réalisé définitivement que par la vente au consommateur. La marchandise va du producteur au consommateur, à propos de quoi il serait bien entendu absurde de penser à un simple mouvement local (comme par exemple l’achat de maisons) et de confondre le commerce avec le transport. Dans l’achat et la vente il ne s’agit pas d’affaires locales, mais de phénomènes économiques, de transferts de propriété. Dans les affaires banales, il s’agit aussi de changements dans l’espace. Mais qui voit l’essence du plaisir théâtral dans la recherche de l’emplacement du théâtre?

La marchandise échoit finalement à la consommation et disparaît ainsi du marché. Le titre d’intérêt, en revanche, est par nature éternel. Il ne sort jamais de la circulation comme la marchandise. Même quand il en est provisoirement retiré à des fins de placement, il peut revenir à tout moment sur le marché, et il revient en fait, après un temps plus ou moins long, en grandes ou petites quantités. Mais pour la circulation elle-même l’éloignement du titre d’intérêt du marché et, par là, de la circulation, n’est ni un but ni une conséquence. Le papier de spéculation proprement dit est constamment en circulation à la Bourse. C’est un va-et-vient continu, un mouvement circulaire et non un mouvement vers la sortie.

L’achat et la vente de marchandises sont des phénomènes socialement nécessaires. Ils constituent dans l’économie capitaliste la condition vitale de la société, sa condition sine qua non. Il n’en est pas de même de la spéculation. Celle-ci ne concerne pas l’entreprise capitaliste, ni la production, ni son profit. Le changement de propriété, la circulation permanente, est pour l’entreprise une fois fondée sans influence. La production et son revenu ne sont pas concernés par le fait que les assignations sur le revenu changent de mains, pas plus que la valeur du revenu n’est modifiée par les fluctuations de prix des actions. Au contraire, c’est, toutes proportions gardées, la valeur du revenu qui les détermine. L’achat et la vente des titres d’intérêt sont par conséquent des phénomènes purement économiques, un simple déplacement dans le partage privé de la propriété, sans aucune influence sur la production ou la réalisation du profit (comme pour la vente des marchandises). Les gains ou les pertes de la spéculation ne proviennent par conséquent que des différences des appréciations à chaque moment des titres d’intérêt. Ils ne sont pas du profit, une participation à la plus-value, mais ne proviennent que des différences d’appréciation concernant cette partie de la plus-value qui revient aux propriétaires d’actions, différences qui, nous le verrons, ne sont pas provoquées par des changements dans le profit vraiment réalisé. Ce sont de simples gains différentiels 2. Tandis que la classe capitaliste en tant que telle s’appro­prie une partie du travail du prolétariat sans équivalent et obtient son profit de cette manière, les spéculateurs ne gagnent que les uns sur les autres. La perte de l’un est le bénéfice de l’autre. Les affaires, c’est l’argent des autres * .

La spéculation consiste en l’utilisation du changement de prix. Mais non celui des marchandises. Contrairement au capitaliste productif, il est indifférent au spéculateur que les prix montent ou descendent. Il ne s’agit pas pour lui de prix de marchandises, auxquelles il ne s’intéresse pas, seulement des prix de ses titres d’intérêt. Mais ces derniers dépendent de la grandeur du profit, une grandeur qui peut augmenter ou diminuer, avec des prix, soit identiques, soit plus bas ou plus hauts. Car, pour le profit le facteur décisif, ce n’est pas le niveau absolu des prix de la marchandise vendue, mais le rapport de son prix de revient à son prix de vente. Pour le spéculateur, que le profit augmente ou diminue, cela lui est indifférent : ce qui compte, c’est le changement, et de le prévoir. Son intérêt est tout autre que celui du capitaliste productif ou du capitaliste prêteur d’argent, qui souhaite un revenu le plus stable possible et de préférence en augmentation constante. Les hausses des prix des marchandises n’ont alors d’influence sur la spéculation que s’ils sont l’indice d’un profit élevé. Ce sont les changements dans le profit, changements qu’il faut prévoir et attendre, qui sont à la base de la spéculation. Mais le profit qui a été produit est réparti sans tenir compte de la spéculation. Il est réparti entre les propriétaires du capital productif ou des titre de profit. Le spéculateur en tant que tel ne tire absolument pas son bénéfice du profit plus élevé; il peut tout aussi bien le tirer d’une baisse du profit. Il ne compte pas sur l’augmentation du profit, mais seulement sur les fluctuations des prix des titres de profit, comme conséquences de la hausse ou de la baisse du profit. Il ne conserve pas les titres de profit dans l’espoir d’obtenir un profit plus élevé, comme c’est le cas du capitaliste qui a placé son argent, mais cherche à obtenir un gain par l’achat et la vente de ses titres de profit. Ce gain ne consiste pas en une participation quelconque au profit, car il gagne même éventuellement avec un profit en baisse, mais au changement de prix, en ce sens qu’il peut à un moment donné acheter plus bas qu’il n’a vendu, ou vendre plus cher qu’il n’a acheté. Si tous ceux qui participent ; à la spéculation agissaient dans le même sens, fixaient au même taux la valeur des titres de profit 3, il ne pourrait y avoir aucun gain de spéculation. Ceux-ci ne naissent que parce que des appréciations opposées se forment, dont une seule apparaîtra comme juste. La différence qui se forme entre les appréciations des titres de profit à un moment donné de la part des acheteurs et des vendeurs constitue le gain spéculatif de l’un, la perte spéculative de l’autre. Le gain de l’un est ici la perte de l’autre, contrairement au profit du capitaliste productif, car le profit de la classe capitaliste n’est pas une perte de la classe ouvrière, qui, dans les conditions capitalistes normales, n’a rien de plus à recevoir que la valeur de sa force de travail.

Il faut maintenant examiner les facteurs dont la spéculation tient compte dans ses opérations. L’objet principal de la spéculation, ce ne sont pas les papiers portant intérêt fixe. Ici, les changements de prix dépendent principalement de deux acteurs : d’une part, du profit, et, de l’autre, du taux d’intérêt. Le premier est certes en général donné théoriquement par le taux de profit moyen. Mais celui-ci n’est que l’expression d’un nombre incalculable de profits individuels, dont le taux peut s’écarter considérablement du niveau moyen. Mais le taux du profit individuel est impossible à connaître pour les non-initiés. A côté des causes de détermination générale du taux de profit : grandeur de la plus-value et importance du capital prêté, tous les hasards des variations des prix du marché, de l’utilisation de la conjoncture par l’habileté individuelle des entrepreneurs, jouent ici un rôle décisif. Ce qui apparaît au dehors, c’est seulement le prix de la marchandise; le facteur décisif, à savoir le rapport du prix du marché au prix de revient reste inconnu au dehors, et n’est souvent connu des entrepreneurs eux-mêmes qu’à la fin d’une période de transformation et seulement après un calcul précis. Abstraction faite de la grandeur réelle du profit, toute une série de facteurs plus ou moins arbitraires exercent une influence sur le revenu qui parvient vraiment à être réparti sur les titres d’intérêt : amortissements, tantièmes, calcul des réserves, etc. Ces derniers facteurs donnent à la direction de l’entreprise le pouvoir de fixer arbitrairement le montant du revenu jusque dans certaines dimensions et d’influer ainsi sur les cours. Mais, en tout cas, c’est un facteur de détermination des prix, pratiquement décisif pour la masse des spéculateurs, absolument impossible à calculer. Étant donné les différences de prix infimes dont il s’agit parfois et l’importance de la poussée qu’une modification du profit par sa capitalisation déclenche dans les cours, une connaissance générale, plus ou moins superficielle, de l’entreprise, ne suffit encore pas. En revanche, la connaissance intime des initiés leur donne une grande sécurité et la possibilité de l’utiliser à peu près sans risque à des fins spéculatives.

Il en est autrement de la seconde cause de détermination des prix, le taux d’intérêt. Nous avons vu que, pour donner à la spéculation la possibilité de s’exercer, il faut qu’il existe une divergence d’opinions concernant l’évolution prévisible des cours, divergence provoquée par l’incertitude où l’on est touchant le futur profit. Le taux d’intérêt, en revanche, est, tout comme le prix de la marchandise sur le marché, une grandeur donnée à chaque moment, par conséquent connue de tous les spéculateurs. Mais ses variations aussi peuvent être prévues dans leur direction, tout au moins avec un certain degré de probabilité, abstraction faite de perturbations soudaines, plus ou moins, telles qu’en entraînent des événements qui exercent une influence directe sur les besoins d’argent, comme les guerres ou révolutions, les catastrophes, etc. A quoi s’ajoute l’intensité des répercussions des changements du taux d’intérêt sur les cours: ce taux baisse ordinairement dans les périodes de dépression, où la spéculation est faible, la confiance diminuée et où le niveau des cours des valeurs industrielles, malgré le faible taux d’intérêt, est au plus bas. Au contraire, aux époques de haute conjoncture et de spéculation déchaînée, le taux d’intérêt élevé est surmonté par l’attente de gains accrus sur les cours. Si, par conséquent, le taux d’intérêt et son évolution constituent un facteur plus sûr que l’évaluation par avance du profit, c’est essentiellement l’évolution de ce dernier qui donne à la spéculation sa direction et son intensité. Tel est par conséquent le facteur incertain, imprévisible, que les spéculateurs doivent faire entrer en ligne de compte. En d’autres termes, une prévision sûre est impossible à la spéculation ; elle tâtonne dans les ténèbres dans ses opérations. La spéculation boursière a le caractère d’un jeu et d’un pari. Mais ce pari est pour les initiés un pari à coup sûr.

Comme pour tous les prix, on peut aussi distinguer pour les cours, en dehors des causes de détermination propres des prix, ces causes occasionnelles qui s’expriment dans le rapport changeant de l’offre et de la demande. Pour la spéculation, qui ne s’occupe que du changement de prix et non de ses causes, celles-ci sont naturellement indifférentes. D’un autre côté, il est de l’essence de la spéculation, avec ses humeurs et espérances toujours changeantes – changement qui résulte nécessairement de leur incertitude -, de créer elle-même un rapport toujours changeant de l’offre et de la demande, qui agit à son tour comme facteur de changement de prix. Mais, dans ce domaine, chaque changement de prix est de nouveau une impulsion pour de nouvelles spéculations, de nouveaux engagements et changements de position, avec de nouveaux changements pour la demande et l’offre. Ainsi la spéculation crée pour les valeurs dont elle s’empare un marché toujours réceptif, donne ainsi la possibilité pour d’autres milieux capitalistes de transformer leur capital fictif en capital véritable, crée par conséquent le marché pour la circulation du capital fictif et par là la possibilité du changement constant des placements en capital fictif et de la transformation constante de ce dernier en capital-argent.

Mais l’incertitude de la spéculation crée encore un autre phénomène, à savoir la possibilité d’influencer la direction dans laquelle elle opère, l’entraînement des petits spéculateurs par les plus grands. Étant donné que le spéculateur ne sait rien (souvent en général, mais en tout cas en particulier) 4, il obéit à des signes extérieurs, à l’humeur générale du marché. Mais cette humeur peut être créée, et elle l’est en fait, par les gros spéculateurs, considérés, à tort ou à raison, comme bien informés. Leurs spéculations sont imitées par les petits. Ils renforcent par des achats importants le marché et font monter les cours, car leur demande accrue a pour résultat de faire monter les prix. Une fois le mouvement en marche, la demande s’accroît par les achats de ceux qui croient spéculer à leur suite, ce qui fait que les prix continuent de monter, bien que la participation des gros ait déjà cessé. Ceux-ci peuvent maintenant, selon le but qu’ils se sont fixé, réaliser peu à peu leur gain ou maintenir plus ou moins longtemps le niveau élevé des cours. Ici, la disposition de capitaux importants crée une supériorité sur le marché, car la direction dans laquelle ce dernier évolue est déterminée par la façon dont ces capitaux sont employés. Tandis que, dans le domaine de la production, l’avantage des plus grands capitaux consiste dans une production à meilleur marché, par conséquent dans la baisse des prix, ici le changement de prix est directement provoqué par l’action du capital. Cette circonstance est utilisée par les grands négociants en valeurs, les banques, pour pousser la spéculation dans une direction déterminée. Elles donnent à leurs clients des indications pour l’achat et la vente de certaines valeurs, provoquant ainsi une modification, d’ordinaire connue d’elles à l’avance, du rapport de l’offre et de la demande, d’où elles tirent bénéfice, comme c’est le cas de ceux qui prévoient la direction dans laquelle va s’engager la spéculation. Mais cela montre en même temps l’importance de ces suiveurs, de ces hommes isolés, du public. Pour la spéculation professionnelle, gains et pertes peuvent se compenser mais le grand public, qui suit seulement la direction (que leur montrent les gros spéculateurs et qui se maintient dans cette direction quand ceux-là se sont déjà retirés après avoir réalisé leurs gains, ces naïfs qui croient que maintenant le moment est venu de participer aux fruits de la haute conjoncture, ce sont eux qui ont à supporter les pertes et doivent, à chaque transformation de la conjoncture, ou même seulement à chaque saute d’humeur boursière, payer les différences, dont l’encaissement constitue l’« activité productive » de la spéculation.

Que celle-ci soit improductive, qu’elle ait le caractère d’un jeu et d’un pari – ce que l’opinion populaire voit en elle à juste titre – n’empêche pas qu’elle soit une nécessité en régime capitaliste ou tout au moins à une certaine étape du développement capitaliste. C’est une habitude courante, quoique abusive, de présenter tout ce qui est nécessaire dans la société capitaliste, comme ayant un caractère productif. Au contraire, la production capitaliste implique, du fait de son anarchie, de l’antagonisme entre les propriétaires des moyens de production et ceux qui les utilisent, dans son mode de distribution, toute une série de dépenses qui ne signifient pas un accroissement de la richesse, disparaissent dans une société organisée et sont en ce sens improductives 5. Qu’elles soient nécessaires dans la société capitaliste, cela ne signifie pas qu’elles soient productives, mais porte seulement condamnation contre la façon dont cette société est organisée.

Certes, la spéculation est nécessaire, car elle permet à la Bourse de remplir ses fonctions, fonctions que nous allons maintenant examiner de près.

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Les fonctions de la Bourse

La fonction de la Bourse change au cours du développement économique. A ses débuts, elle sert au mouvement des différentes sortes d’argent et des traites. Pour cela il ne fallait que le rassemblement de capitaux libres: investis dans les traites. Plus tard, elle devient le marché du capital fictif. Celui-ci se développe d’abord au fur et à mesure du développement du crédit d’Etat. La Bourse devient le marché des emprunts d’Etat. Mais un changement profond intervient avec la transformation du capital industriel en capital fictif, par conséquent la pénétration de plus en plus forte de la société par actions dans l’industrie. D’une part, s’étend ainsi rapidement et d’une façon illimitée le matériel mis à la disposition de la Bourse: de l’autre, l’existence de la Bourse en tant que marché toujours disponible est la condition de la transformation du capital industriel en capital fictif et de la réduction du dividende à l’intérêt.

C’est l’apparition de ce marché du capital fictif qui donne à la spéculation la possibilité de s’exercer. D’un autre côté, la spéculation est nécessaire pour que ce marché reste toujours ouvert et que par là le capital-argent ait la possibilité de se transformer à tout moment en capital fictif et à ce dernier celle de se transformer à nouveau en capital-argent. Car, du fait qu’au moyen d’achats et de ventes des gains peuvent être réalisés, le stimulant permanent pour les achats et les ventes est donné et par conséquent assurée l’existence stable d’un marché toujours ouvert. C’est la fonction essentielle de la Bourse de constituer ce marché destiné au placement du capital-argent. C’est seulement de cette façon que le capital peut se placer dans de vastes dimensions en tant que capital-argent. Car, pour qu’il puisse fonctionner en tant que capital-argent, il doit, premièrement, donner un revenu constant – l’intérêt – et, deuxièmement, pouvoir revenir à son propriétaire, ou, s’il ne revient pas effectivement, être remboursé à tout moment contre la vente des titres d’intérêt. C’est la Bourse qui seule a rendu possible la mobilisation du capital. Juridiquement, celle-ci n’est rien d’autre qu’une transformation et en même temps un doublement du droit de propriété 6. La propriété sur les moyens de production passe des personnes privées à une société juridique, qui est formée à vrai dire de l’ensemble de ces personnes privées, mais où chacune d’elles en tant que telle n’a plus le droit de propriété sur son bien. Elle n’a plus droit qu’au revenu; sa propriété, qui signifiait autrefois un droit de disposition réel, illimité, sur les moyens de production et par là la direction de a production, est maintenant transformée en un simple titre revenu et son droit de disposition sur la production lui a été enlevé. Mais, au point de vue économique, la mobilisation du capital donne au capitaliste la possibilité de tirer à tout moment sous forme d’argent son capital investi et de le transférer dans d’autres domaines. Plus est élevée la composition organique du capital, moins ce changement pouvait s’accomplir par des changements réels du placement du capital productif dans ces éléments matériels. La tendance à l’égalisation du taux de profit se heurte de plus en plus à l’impossibilité croissante de retirer d’une branche de production le capital productif, dont la principale partie est formée de capital fixe. Le mouvement réel de l’égalisation ne s’accomplit que lentement, progressivement et d’une façon approximative, principalement par le placement de la plus-value à accumuler dans les sphères de placement à taux de profit élevé et la renonciation à de nouveaux placements dans celles où le taux de profit est bas. Le taux d’intérêt, lui, contrairement au taux de profit, est à tout moment donné, égal et général. L’égalité de tout le capital – et celle-ci ne consiste pas pour le capitaliste individuel dans l’égalité de la somme de valeur, mais dans celle du revenu de grandes valeurs – ne trouve son expression adéquate que dans la généralité et l’égalité du taux d’intérêt. L’indifférence du capitaliste à l’égard de la valeur d’usage, de la sphère de placement concrète de son capital, le fait que le capital n’est rien d’autre que de la valeur à la recherche de plus-value, n’entre en ligne de compte que dans ce rapport de quantité, n’est que titre de profit, ce fait conduit, avec une différence réelle du revenu (profit), à une mise en valeur différente des mêmes valeurs de capital. De deux capitaux d’une valeur de 100, dont l’un donne 10 de profit, l’autre 5, le premier est deux fois mieux mis en valeur que le second. La différence du profit que rapporte le capital individuel d’une part, mène, par la recherche à laquelle se livre le capitaliste individuel du plus grand profit possible pour son capital, à la concurrence des capitaux pour les sphères de placement et, par là, à la tendance à l’égalisation des taux de profit (et, auparavant, des taux de plus-value) et à l’établissement du taux moyen général de profit; mais, d’autre part, comme cette inégalité des taux de profit individuels est constamment créée à nouveau et provoque constamment le mouvement des capitaux, elle est constamment surmontée pour le capitaliste individuel par la mise en valeur de son capital d’après le revenu capitaliste au taux d’intérêt pour que cette mise en valeur soit pratique, que les capitalistes en tant que tels soient vraiment égaux, que l’égalité de tout ce qui rapporte un profit soit enfin réalisée, ce capital doit pouvoir également, à chaque instant, être réalisé d’après cette mesure de mise en valeur et cela dans la forme socialement valable, en tant qu’argent. C’est seulement à ce moment-là que l’égalité des taux de profit devient, pour chaque capitaliste individuel, une réalité. Celle-ci est souvent le résultat d’un renversement du rapport véritable. Le capital n’apparaît plus comme une grandeur déterminée et décisive pour la grandeur du profit. Au contraire, ce dernier apparaît fixé en tant que grandeur donnée et la grandeur du capital déterminée par lui, détermination qui, dans la fondation de la société par actions, devient pratique, permet l’obtention du bénéfice des fondateurs et en fixe le montant. Les rapports réels semblent renversés. Quoi d’étonnant qu’à ces économistes qui considèrent les conditions économiques avec des yeux de boursiers, l’exposé des conditions réelles apparaisse au contraire comme une absurdité ?

L’égalité de tout le capital se réalise ainsi dans son estimation d’après son revenu. Mais ces capitaux ainsi estimés ne sont réalisés et, par là, devenus véritables qu’à la Bourse, le marché des titres d’intérêt capitalisés, du capital fictif. Ainsi, si la loi interne du capitalisme, son besoin de mettre toutes les valeurs existant dans la société en tant que capital au service de la classe capitaliste et d’obtenir pour chaque fraction de capital le même revenu, pousse à la mobilisation du capital et, par là, à son estimation en tant que simple capital rapportant intérêt, la fonction de la Bourse est de rendre possible cette mobilisation en créant le lieu où s’opère le transfert et le mécanisme de ce dernier.

La mobilisation du capital transforme dans une mesure croissante la propriété capitaliste en titres de revenu et rend ainsi le processus de la production capitaliste, de plus en plus indépendant du mouvement de la propriété capitaliste. Car le commerce de ces titres de revenu, qui se fait à la Bourse, signifie un mouvement de propriété. Mais ce dernier peut se poursuivre maintenant indépendamment du mouvement de la production et sans exercer sur elle la moindre influence. Le mouvement de la propriété est devenu indépendant et n’est plus déterminé par la marche de la production. Alors qu’autrefois mouvement de propriété signifiait même transfert de la fonction capitaliste d’entrepreneur et que d’autre part un changement de la fonction d’entrepreneur entraînait un changement de propriété, il n’en est plus de même maintenant. Et alors qu’autrefois la principale cause du changement survenu dans le partage de la propriété était des changements survenus dans les résultats de la production, le partage de la propriété un produit de la concurrence industrielle, à cette cause s’en ajoutent maintenant d’autres qui découlent du mécanisme de la circulation des titres d’intérêt et peuvent provoquer des mouvements de propriété qui restent sans influence sur la production, de même qu’elles sont nées sans qu’un changement soit survenu dans les conditions de production.

Dans la circulation des marchandises, le transfert des biens va de pair avec le transfert de la propriété. Dans la simple production des marchandises, le transfert des biens apparaît comme l’essentiel, le facteur qui déclenche le processus de transfert de la propriété, ce dernier seulement comme le moyen de l’effectuer. Car le motif déterminant de la production est encore la valeur d’usage, la satisfaction de certains besoins. Dans la circulation capitaliste des marchandises, la circulation des biens signifie en outre la réalisation du profit né dans la production et constitue la force d’impulsion de l’activité économique. Au sein de la société capitaliste, le transfert de la marchandise force de travail au capitaliste signifie accroissement de la propriété capitaliste par la production de la plus-value. Mais, dans le circulation des valeurs, il s’agit de transfert de propriété, circulation de simples lettres de propriété sans transfert correspondant des biens. Ici, la propriété capitaliste a perdu tout lien avec la valeur d’usage. Le marché pour cette circulation de la propriété en soi est la Bourse.

La mobilisation elle-même, la création du capital fictif, est déjà en soi une cause importante de formation de propriété capitaliste en dehors du procès de la production. Si, autrefois, la propriété capitaliste se formait essentiellement par l’accumulation de profit, la création du capital fictif donne maintenant la possibilité du bénéfice des fondateurs. Par là, le profit est dirigé en grande partie entre les mains des grandes puissances d’argent qui seules sont en état de donner au capital industriel la forme du capital fictif. Cependant ce profit ne leur revient pas, comme le dividende des actionnaires, en tant que revenu annuel, dispersé, mais capitalisé sous forme de bénéfice des fondateurs, comme un somme relativement et absolument importante, qui dans sa forme d’argent peut fonctionner immédiatement en tant que capital. Chaque nouvelle entreprise paye ainsi d’avance un tribut à ses fondateurs, qui n’ont rien fait pour cela et n’auront peut-être jamais rien à faire avec elle. C’est un phénomène qui concentre de nouveau de grosses sommes d’argent entre les mains des grandes puissances d’argent.

Et un procès de concentration de la propriété indépendant du procès de concentration dans l’industrie se poursuit également à la Bourse. Ce sont les gros capitalistes au courant de la marche des sociétés par actions qui embrassent d’un coup d’œil le développement de l’affaire et peuvent prévoir l’évolution des cours. En outre, leur puissance de capital leur permet d’influencer, par des achats et des ventes appropriés, cette évolution même et d’en tirer bénéfice. Elle leur permet également les interventions pour lesquelles on leur fait encore tant d’éloges, à savoir les achats de valeurs dans les périodes de crise ou de panique, valeurs qu’ils peuvent ensuite, dès que le calme est revenu, revendre avec bénéfice 7. Bref, ce sont eux qui sont au courant, et « toutes les fluctuations de la conjoncture sont avantageuses pour celui qui est au courant », comme disait le rusé banquier Samuel Gurney à la commission de la Chambre des lords 8.

Pour la fonction de la Bourse qui consiste à donner au capital industriel, par la transformation en capital fictif, pour le capitaliste individuel, le caractère de capital-argent, l’importance du marché est essentielle, car le caractère de capital-argent dépend du fait que les actions et obligations peuvent être vraiment vendues à tout moment et sans trop grande perte de cours. D’où la tendance à la plus grande concentration possible des affaires sur un seul marché. C’est ainsi que les affaires de banque et de Bourse sont de plus en plus concentrées au centre de la vie économique, dans la capitale, tandis que les Bourses régionales voient leur importance diminuer. En Allemagne, la Bourse de Berlin dépasse de beaucoup toutes les autres. A côté de Berlin, seules les Bourses de Hambourg et de Francfort jouent encore un rôle, mais elles perdent de leur importance.

Alors que, selon la théorie petite-bourgeoise, les actions signifient la « démocratisation du capital », la pratique petite-bourgeoise – toujours plus raisonnable – s’efforce de limiter aux seuls capitalistes la possession d’actions. Les représentants de la pratique du grand capitalisme se joignent très volontiers à ces avertissements, dans l’agréable certitude qu’ils ne seront pas trop mis à profit. « Qui a besoin d’un intérêt fixe pour vivre », dit l’expert Arnhold, « doit éviter d’acheter des actions 9 ». Les revenus changeants d’une action, explique-t-on ensuite, ne sont, pour celui qui a besoin de ses intérêts pour vivre, qu’une source de perte de capital, parce que de hauts dividendes l’entraînent la plupart du temps à un accroissement de son budget; il ne vend pas quand les cours sont élevés, mais ne le fait en général que quand la baisse des dividendes et celle des cours l’ont rendu craintif (et il le sera toujours, parce qu’il n’a pas la possibilité de connaître la véritable situation de l’entreprise et doit par conséquent se fier au cours, au « jugement » de la Bourse) ou qu’il est contraint de vendre pour tel ou tel motif.

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Les affaires boursières

Les affaires boursières sont des affaires d’achat et de vente qui se distinguent essentiellement des autres par la marchandise qu’on échange et non la façon dont on le fait. Ce n’est pas la technique des affaires, mais leur contenu, qui est décisif au point de vue économique, et la description de ces détails techniques ressortit plus à un manuel pour commerçants pratiques qu’à une dissertation théorique. Ce n’est que dans la mesure où la façon dont ces affaires se déroulent facilite certains résultats découlant de leur contenu même qu’elle sera d’un quelconque intérêt.

Les règlements particuliers concernant le déroulement des opérations boursières – les usages de la Bourse – ont avant tout pour but de permettre la plus large utilisation du crédit, la limitation du risque et la plus grande rapidité des échanges.

L’utilisation du crédit est déjà en majeure partie rendue possible par la nature des « marchandises » dont on traite. Ces dernières sont des assignations d’argent, soit directes comme les traites, soit indirectes comme les titres de profit capitalistes. En tant qu’assignations d’argent, les valeurs boursières sont également entre elles et ne diffèrent que du point de vue quantitatif. Même des différences dites qualitatives des valeurs boursières, telles qu’elles existent entre les valeurs à revenu fixe et les actions, de même que celles qui concernent la sécurité de ces valeurs sont toujours transformées par le commerce boursier en différences quantitatives et ne peuvent pas non plus se manifester autrement que dans les différences d’appréciation. A cela près qu’ici la différence de prix ne s’explique pas, comme pour la qualité différente d’une marchandise, en premier lieu par la différence du coût de production, mais exclusivement par un rapport différent de la demande et de l’offre. Si, par exemple, une action d’une entreprise sucrière et une action d’une compagnie de chemin de fer donnent le même revenu le cours de cette dernière action peut être plus élevé parce qu’il y a davantage de gens qui veulent l’acheter, comme promettant à leur avis une plus grande stabilité dans son revenu. Ainsi la différence qualitative de la sécurité du revenu est exprimée quantitativement dans la différence du cours. Cette maniabilité des valeurs boursières offre la possibilité que les affaires d’achat et de vente soient réglées en majeure partie par compensation mutuelle, ne laissant à payer que les différences. La conclusion de l’affaire est ainsi liée à une allocation de crédit; l’argent ne fonctionne que comme argent de compte, et seule une petite partie doit être payée comptant. Pour que ces paiements puissent être réduits au maximum, il existe des établissements spéciaux destinés à la compensation des règlements exigés par les affaires d’achat et de vente 10. Mais il faut pour cela que les prix auxquels se concluent les affaires boursières soient connus, et c’est pourquoi la fixation des cours est publique. C’est seulement par cette fixation publique des cours que la Bourse remplit sa fonction, qui consiste à être le marché où à tout moment ces valeurs boursières soient négociées à un prix connu. Comme ce prix à tout moment réalisable est fixé, cela facilite considérablement l’autre forme d’allocation de crédit, l’investiture proprement dite, contrairement à l’ancienne forme de compensation des paiements, du fait que le donneur de crédit connaît exactement le prix de l’objet qu’il investit. Le spéculateur donne en gage au donneur d’argent les titres, qu’il paye avec l’argent prêté. Il en résulte ainsi une forme nouvelle et sûre d’utilisation portant intérêt de capital-argent dans le prêt sur gages des valeurs boursières.

L’allocation de crédit permet au spéculateur d’utiliser de très petites fluctuations de prix, du fait qu’il peut ainsi étendre ses opérations très au-delà de ses propres moyens et tirer bénéfice, grâce à la dimension de ses affaires, de petites fluctuations de prix. Au contraire, encore une fois, du fait que le crédit permet à la spéculation d’utiliser à tout moment la situation du marché, elle a pour résultat, comme les opérations spéculatives sont toujours accompagnées d’opérations en sens inverse, d’atténuer ces oscillations de prix. L’utilisation du crédit accroît en outre la supériorité du gros spéculateur : la puissance du capital dont il dispose est multipliée par l’utilisation du crédit, qui croit beaucoup plus rapidement que ce captal.

Une autre caractéristique des affaires boursières est la rapidité avec laquelle elles se concluent et qui entraîne avec elle une certaine absence de formes. Cette rapidité découle essentiellement du besoin où se trouve la spéculation de pouvoir utiliser de petites et brèves oscillations de prix. Etant donné la rapidité des changements du rapport de l’offre et de la demande et celle des variations de cours, cette accélération des échanges est de la plus haute importance. Car, pour la spéculation, chaque nouvelle fluctuation de la cote signifie une nouvelle possibilité de gain. C’est pourquoi elle a horreur des formalités qui prennent du temps; ici vaut la maxime : le temps, c’est de l’argent. D’où sa répulsion à l’égard de toute fixation de délai, de toute intervention légale en général, qui signifie une perte de temps.

C’est par l’opération à terme que les avantages du crédit sont le mieux utilisés. L’opération à terme remet l’exécution de toutes les affaires à la même date: Etant donné qu’elles sont surtout le fait de la spéculation, celles qui portent sur l’achat et celles qui portent sur la vente s’opposent et se compensent en grande parti. L’argent n’est ici nécessaire que pour le règlement des différences (règlement qui se fait principalement au moyen d’argent-crédit ou de simple inscription dans les registres des banques) ou pour le paiement d’achats et de ventes faite unilatéralement, mais relativement faibles par rapport à la grande quantité des affaires qui se compensent. Ici aussi le crédit développe ses conséquences sur l’élargissement du marché. Le marché à terme permet une grande extension des opérations; les valeurs traitées à terme trouvent à tout moment leur marché, et c’est pourquoi Il est possible a tout moment de mettre fin, par l’achat ou la vente, à sa spéculation, de réaliser son bénéfice ou de limiter sa perte, sauf, bien entendu, en cas d’ébranlement catastrophique du marché. Etant donné, en outre, que ce qui importe dans ce genre d’opération, ce n’est pas la possession des titres, mais l’obtention du gain provenant de la différence des cours, et que les titres peuvent être vendus à tout moment, l’importance de l’engagement n’est pas limitée par le prix des titres, mais seulement par la somme des différences qui peuvent naître de la spéculation. D’un autre côté, les titres existant sur le marché ne sont nécessaires que dans la mesure où les affaires de spéculation – achat et vente – ne s’annulent pas réciproquement. L’importance des engagements contractés est par conséquent également indépendante de celle de la somme des prix des titres existants et peut même la dépasser plusieurs fois. En outre, le caractère particulier des conditions de conclusion assure de la façon la plus complète la rapidité du déroulement de l’affaire.

L’extrême simplification sur le marché à terme, la possibilité plus grande de la compensation, réduisent le capital nécessaire à la spéculation. Elles élargissent ainsi le cercle des personnes qui peuvent participer à la spéculation et accroissent le volume des différents engagements. Le marché à terme s’élargit par rapport au marché au comptant.

En même temps, il absorbe moins de moyens pour le maintien et la poursuite de la spéculation et agit par là d’une façon moins intensive sur l’intérêt du capital mis à la disposition de la spéculation. Mais comme toujours une grande partie de la spéculation est faite à l’aide de capital emprunté et que, pour la poursuite de la spéculation, l’intérêt sur ce capital exerce une influence déterminante, le marché à terme aura tendance en général à poursuivre de plus en plus la spéculation. Il en résulte en retour une moindre variation dans le rapport de l’offre et de la demande et par là une atténuation des oscillations de la cote. En même temps, étant donné le volume plus grand des transactions, des oscillations beaucoup plus faibles suffisent pour pousser les spéculateurs à leurs opérations. Et le fait que les opérations à terme rendent également possible la vente des titres, ce qui permet de mieux s’opposer à un accroissement unilatéral de l’offre que sur le marché au comptant, agit dans le même sens 11.

Le marché à terme donne la possibilité de placer des capitaux, qui ne sont remboursables que plus tard, à des cours déjà fixés précédemment ou de se procurer d’avance à des conditions favorables des capitaux dont on n’aura besoin qu’ultérieurement. A cela s’ajoute l’élargissement déjà mentionné du marché, qu’assurent d’une façon générale les opérations à terme par la facilité des allocations de crédit et de la conclusion des affaires. Il est plus ouvert que le marché au comptant. Il facilite ainsi les opérations d’émission, du fait que les maisons émettrices peuvent vendre leurs titres peu à peu et sans recul des cours 12. Le marché à terme est également la forme appropriée pour la fonction de l’arbitrage, de la compensation des différences de cours sur les différentes places boursières.

La spéculation exige une certaine réserve de titres, qui est mise à sa disposition pour ses opérations. Si une valeur est en majorité en main « ferme », c’est-à-dire si elle est, en tant que valeur de placement, retirée du marché d’une façon permanente, elle n’est pas propre à la spéculation. De même les titres dont le montant total est faible ne conviennent pas à la spéculation. De petits achats et ventes peuvent exercer une très forte influence sur leur cours et donnent à un petit nombre de capitalistes la possibilité, par l’achat de tout le « matériel », de dicter à leurs concurrents des prix de monopole. La spéculation suppose précisément un vaste marché, pas trop facile à contrôler. Le monopole est la mort de la spéculation.

Les affaires de spéculation sont, nous l’avons vu, toujours liées aux affaires de crédit. Ce qui compte pour la spéculation, ce n’est pas la somme totale du prix des titres achetés mais seulement la grandeur de leurs variations de cours possibles. Le donneur de crédit pourra, lors de la mise en garde des titres, accorder le crédit jusqu’à un montant tel qu’il sera couvert contre des changements de cours. Si le cours d’une valeur ou se produisent des oscillations relativement faibles est de 110, le spéculateur pourra, par exemple, recevoir 90 contre la mise en gage de cette valeur, et n’a besoin par conséquent que d’avancer la différence, soit 20.

Cette forme d’allocation de crédit est la façon la plus courante dont les affaires de commission boursières, les banquiers et les banques, permettent à leurs clients de participer aux opérations boursières. Le retrait du crédit ou l’accroissement des difficultés avec lesquelles il est dispensé sont des moyens courants de jeter ces clients « hors de leurs engagements », de rendre impossible la poursuite de leurs spéculations, de les contraindre à se débarrasser de leur papier à n’importe quel prix et ainsi, par cet accroissement brusque de l’offre, de faire baisser les cours, ce qui permet aux donneurs de crédit d’acheter eux-mêmes ce papier à bas prix. Ici aussi l’allocation de crédit est un moyen en vue de l’expropriation des petits débiteurs.

Tout autre est la façon dont cette allocation de crédit est réglée pour les gros spéculateurs. Ces derniers se procurent les fonds dont ils ont besoin au moyen du report. Du point de vue de la forme, l’affaire de report consiste en une affaire d’achat et de vente. Si le spéculateur à la hausse veut conserver son papier au-delà de la fin du mois jusqu’au terme suivant, parce qu’il espère que dans l’intervalle les prix monteront encore, il vend son papier a un capitaliste prêteur d’argent et le rachète pour le terme suivant. Pour celui qui fournit l’argent, son intérêt est contenu dans la différence entre le prix de vente et le prix d’achat. Mais c’est purement théorique, car en réalité le donneur d’argent a simplement accepté le papier pour cet intervalle de temps et pris la place du spéculateur, mais il se distingue de ce dernier en ce qu’il ne prend aucun risque, ne prétend faire aucun bénéfice spéculatif; il a placé son argent pour ce laps de temps et reçu pour cela l’intérêt. Mais la forme dans laquelle cette avance est faite a une grande importance. Car, étant donné qu’ici l’affaire de crédit a la forme d’une affaire d’achat, la propriété du papier passe dans l’intervalle de celui qui reçoit le crédit à celui qui l’accorde. Cela lui permet, pendant ce temps-là, d’utiliser le papier à sa guise et, s’il s’agit de valeurs industrielles, cela peut avoir une grande importance; ainsi, une banque peut vouloir, au moment d’une assemblée générale, influer, grâce à un gros paquet d’actions, sur les décisions de cette assemblée. Par le report, elle est en mesure d’entrer provisoirement en possession des titres et de contrôler ainsi la société par actions. En facilitant l’opération de report par l’abaissement du taux de report, il sera extrêmement facile à une banque d’obtenir ce papier de la spéculation. Les banques ont en cela l’habitude de s’aider mutuellement en s’abstenant, pour un temps donné, de se faire concurrence pour l’opération de report concernant une valeur déterminée 13. Par là, les actions acquièrent comme une double fonction. Elles servent, d’une part, d’objet de spéculation et de base pour leurs gains différentiels. En outre, elles servent aux banques dans leurs efforts en vue de s’assurer une influence dominante dans les sociétés par actions et d’imposer leurs volontés dans les assemblées générales, sans être obligées pour autant d’immobiliser leurs fonds dans les actions en question 14.

L’importance des opérations de spéculation dépend, toutes proportions gardées, des fonds mis à la disposition des spéculateurs. Car la fréquence des échanges de valeurs – et chacun de ces échanges est source de gain – dépend naturellement du nombre des titres existants. D’où l’influence exercée sur la spéculation boursière par les banques, qui, en accordant ou en refusant le crédit, peuvent permettre à la spéculation de s’élargir ou au contraire la restreindre. Les affaires de report sont celles qui font le plus appel au crédit. On y investit des capitaux flottants la plupart du temps considérables 15, et ces investissements influent sur la formation des taux pour l’argent quotidien et – aux époques où l’argent est rare – sur les taux d’escompte et, par là, sur le mouvement de l’or. C’est pourquoi, en restreignant les allocations de crédit, les banques peuvent influer directement sur le taux de l’intérêt, car elles peuvent, à leur gré, accorder ou refuser le crédit. Il s’agit ici de tractations purement financières qui peuvent très bien ne pas se faire sans que l’économie en souffre. Il en est tout autrement du crédit accordé aux commerçants et aux industriels, où un arrêt brusque de ce crédit peut entraîner la faillite.

Avec le développement du système bancaire on assiste à un changement dans la structure du commerce des valeurs. Au début, le banquier n’est qu’un commissionnaire qui fait l’affaire pour le client. Mais, plus s’accroît la puissance du capital et l’intérêt que manifeste la banque pour le cours des actions, plus elle s’occupe de ces affaires pour son propre compte. Une grande partie des échanges ne se font maintenant plus à la Bourse; elle règle entre elles les demandes qu’elle reçoit de ses clients et seules celles qui ne se compensent pas sont envoyées à la Bourse ou couvertes par ses propres réserves. C’est donc jusqu’à un certain point la banque elle-même qui décide quelles sommes elle porte à la Bourse pour l’achat ou la vente, ce qui est pour elle un moyen d’influencer l’évolution des cours. Ainsi la banque cesse d’être simple intermédiaire dans le commerce des valeurs et fait des opérations pour son propre compte. « L’affaire de banque n’est plus aujourd’hui en fait une affaire de commission, elle est devenue une affaire pour son propre compte 16. »

En même temps la grande banque enlève à la Bourse une partie de sa fonction et devient elle-même un marché pour les titres ; il ne reste à la Bourse que ce qui ne peut se compenser dans les banques 17. « Une grande banque représente en soi une certaine quantité d’offres et de demandes, comme seule en représentait autrefois une importante place boursière 18. »

Avec la concentration croissante du système bancaire croît également d’une façon extraordinaire le pouvoir des grandes banques sur la Bourse, particulièrement aux époques où la participation du grand public aux spéculations boursières est faible. Vu la façon dont les choses se passent aujourd’hui à la Bourse, on doit parler désormais non plus d’une tendance de la Bourse, mais plutôt d’une tendance des grandes banques, parce que ces dernières ont fait de plus en plus de la Bourse un instrument à leur service et dirigent ses mouvements à leur gré. Comme, au printemps dernier, le pronostic défavorable très discuté d’une grande banque sur l’évolution de la conjoncture avait donné l’impulsion extérieure à la baisse soudaine des cours qui se produisit alors, baisse dont les causes véritables étaient naturellement beaucoup plus profondes, ce sont cette semaine au contraire des déclarations rassurantes de la haute banque qui ont complètement modifié l’humeur de la Bourse et l’ont rendue maintenant, elle qui n’accordait son attention qu’aux facteurs défavorables, accessible également aux facteurs favorables 19.

Mais à cette forte influence sur l’évolution des cours s’ajoute le fait que les banques, par leur liaison croissante avec l’industrie, connaissent exactement la situation des différentes entreprises, prévoient les résultats, peuvent éventuellement les influencer selon leurs désirs, tous facteurs qui leur permettent d’opérer dans leurs spéculations avec la plus grande sécurité.

Ce développement des grandes banques a naturellement pour résultat une diminution de l’importance des Bourses 20.

A la Bourse, la propriété capitaliste apparaît dans sa forme pure en tant que titre de revenu, en lequel est transformé automatiquement le rapport d’exploitation, l’appropriation du surtravail. La propriété cesse de s’exprimer en un rapport de production déterminé et devient un titre de revenu, qui apparaît tout à fait indépendant d’une activité quelconque. Elle est détachée de tout rapport avec la production, avec, la valeur d’usage. La valeur de chaque propriété apparaît déterminée par celle du revenu, rapport purement quantitatif. Le nombre est tout et la chose n’est rien. Le nombre seul est le réel et comme le réel n’est pas un nombre, ce qui les lie l’un à l’autre a un caractère plus mystique que la foi des pythagoriciens. Toute propriété est capital et non-propriété, les dettes sont, ainsi que le démontre chaque emprunt d’Etat, aussi du capital, et tout capital est égal et s’incarne dans les morceaux de papier imprimé, qui montent et descendent à la Bourse. La vraie formation de valeur est un phénomène qui échappe entièrement à l’action des propriétaires et qui détermine d’une façon complètement mystérieuse leur propriété.

La grandeur de la propriété semble ne rien avoir à faire avec le travail. Si déjà dans le taux de profit le lien direct entre le travail et le revenu du capital est masqué, il l’est complètement dans le taux d’intérêt. La transformation apparente de tout capital en capital portant intérêt qu’entraîne avec elle la forme du capital fictif supprime complètement toute connaissance de ce lien. Il paraît absurde de mettre l’intérêt, qui change constamment et peut en fait changer indépendamment de ce qui se passe dans le domaine de la production, en liaison avec le travail. Il apparaît comme conséquence de la propriété du capital en tant que telle, comme fruit du capital doué de productivité. Il est changeant, incertain, comme l’avenir. L’échéance seule semble donner des intérêts et c’est sur cette apparence que Boehm-Bawerk édifie sa théorie du capitalisme.

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Notes

1 Voir l’ouvrage très instructif de W. Prion, Les Affaires d’escompte de traites en Allemagne, Leipzig, 1907.

2 Bien entendu nous ne parlons pas ici des affaires dites différentielles, où il n’y a pas livraison effective des valeurs et où l’affaire est terminée par le règlement des différences de cours. En fait, tout gain spéculatif est un gain différentiel au sens économique du terme. La technique de l’affaire boursière qui est à la base de ce gain n’a pas ici plus d’importance que le fait que pour les capitalistes comme pour les économistes, tout bénéfice capitaliste apparaît comme différence, qu’il s’agisse de profit industriel ou commercial de rente foncière, d’intérêt ou de bénéfice de spéculation.

3 Et non seulement dans le même sens, mais aussi dans le même temps et dans la même proportion. Car il n’y a bénéfice spéculatif que lorsqu’on achète une valeur à un prix plus élevé à une date ultérieure à laquelle un autre vend, ou lorsqu’on vend à un prix plus élevé qu’un autre qui vend déjà à ce prix.

4 En voici un exemple frappant : « Ces jours-ci le bruit courut que la Phoenix avait reçu une commande très importante de tubes d’acier pour compte américain. On parlait de plusieurs millions de marks. La Bourse ajouta foi à cette rumeur et fit monter les cours des valeurs minières, mais surtout des actions de la Phoenix. Elle savait pourtant qu’aux Etats-Unis en ce moment la situation n’est guère meilleure qu’il y a quelques mois … Mais, dans les régions industrielles et spécialement à la direction de la Phoenix, on aura beaucoup ri de cette rumeur qui a provoqué une telle euphorie à la Bourse de Berlin. Ne s’agissait-il pas d’une commande pour un montant de plusieurs millions de marks, et par-dessus le marché pour compte américain, passée à une entreprise qui ne fabrique pas de tubes d’acier et qui ne possède même aucune participation pour ce genre de production à l’Union sidérurgique allemande ? Par consé­quent une pure escroquerie » (Berliner Togeblatt, l5 juillet 19001.

Si donc. M. Arnhold (Enquête sur la Bourse, 1ere partie, p. 444), parle d’activité intellectuelle spéculative, c’est plutôt une spéculation sur l’inactivité intellectuelle des auditeurs. Du reste, il doit reconnaître lui-même le caractère fortuit et irrégulier de la spéculation pour la masse des petits spéculateurs et des outsiders.

5 Sur la notion de travail productif au sens strict du terme, voir Marx, Théories sur la plus-value, t. I, pp. 407 sq.

6 D’après la terminologie de Karner il y a changement de fonction d’une institution juridique sans changement de norme (voir Etudes marxiennes, I, p. 81),

7 Le meilleur exemple qu’on en puisse donner pour ces derniers temps est peut-être l’absorption de la Tennessee Steel and Coal Company, pendant la panique de l’automne 1907, par le trust de l’acier, dont elle était le principal concurrent. Dans le Berliner Tageblatt du 17 novembre 1907 une plume indignée écrit à ce propos : « On confirme maintenant de source bien informée que les deux représentants de J. Pierpont Morgan envoyés ces jours derniers à Washington – E. F. Gary et H. C. Frick – ont posé au président Roosevelt l’ultimatum suivant: ou accepter que l’absorption de la Tennessee Steel Company se fasse tranquillement et promettre que le gouvernement n’interviendra pas, ainsi que le lui prescrit la loi antitrusts en vigueur ou … connaître la pire panique qui se soit jamais produite dans le pays, avec fermeture probable de toutes les banques. Cette attaque audacieuse jusqu’à la témérité dirigée contre le président de la République au moment le plus aigu de la crise économique ne pouvait manquer bien entendu de produire son effet. Contraint par la nécessité, le président dut abandonner ses pouvoirs à la Bourse. Il lui fallut abjurer momentanément ses obligations de premier magistrat de l’Etat et ne pas appliquer la loi. La plus haute instance de l’Exécutif ainsi neutralisée, le brave Morgan put pour « sauver » la Trust Company of America et la Lincoln Trust Company, conquérir pour son trust de l’acier le monopole du fer et de l’acier dans toute l’Union. Quelques jours plus tard, il réussit dans son travail de sauvetage un nouveau coup en mettant la main sur la C. W. Morses Coastwise Steamship Combination. Cela caractérise la situation actuelle de la République aux Etats-Unis d’Amérique, fondée par des patriotes désintéressés comme George Washington, Benjamin Franklin, Jefferson et autres personnalités éminentes. »

8 Marx, Le Capital, III, p. 406.

9 Enquête sur la Bourse, rapport sténographique de la commission 1893, I, p. 190

10 C’est ainsi par exemple qu’il existe à Londres depuis 1874 le Stock Exchange Clearing, grâce auquel, pour les principales espèces de valeurs, les échanges se compensent aussi largement que possible; de telle sorte qu’un chèque n’est établi que pour le solde. Le résultat est que 10 % seulement des échanges se règlent par chèque, tandis que 90 % des obligations réciproques se règlent par simple compensation (Jaffé, op. cit., p. 95). Des établissements semblables existent sur toutes les autres places boursières.

11 Les formes du commerce en Bourse ne sont pas importantes seulement pour l’établissement des prix. Les conditions pour le déroulement des affaires en Bourse sont plus que de simples instruments techniques du commerce en Bourse, elles sont également des facteurs de la formation des prix, dont l’importance ne doit pas être méconnue, quoique en dernier lieu ce qui décide, ce sont les besoins et les quantités disponibles, l’offre et la demande. Qu’une valeur ou une marchandise soit échangée au comptant ou à terme, à court ou à long terme, dans tel type de marchandise, tel groupe boursier, etc., ce sont là des facteurs très importants, non seulement pour l’établissement exact des prix, mais aussi pour leur formation, et toute modification qui y est apportée influence la courbe dans laquelle les prix se suivent dans le temps sur un marché organisé. Landesberger, « La Réforme des Bourses agricoles en Allemagne », Revue pour le bien public, la politique sociale et l’administration, t. XI (1902), p. 36.

12 Enquête sur la Bourse, I, rapport de la Commission, pp. 75 sq.

13 Cela peut se produire aussi dans d’autres buts. « Sur le continent, il n’est pas rare qu’une telle politique de report soit appliquée (par les banques). Il arrive que des banques, quand elles préparent une émission importante, réduisent le report pour créer un sentiment de hausse, car la perte qu’elles subissent de ce fait, elles peuvent la compenser grâce aux bénéfices réalisés au moment de l’émission » (Philippovitch, Fondements de l’économie politique, t.II, 2° partie, p. 181).

14 Voir Enquête sur la Bourse, III, p. 1930, la déclaration de l’expert Koenig. Il considère le commerce à terme indésirable pour l’industrie et expose son opinion de la manière suivante : « Tous ces papiers qui sont dans le commerce à fin de mois nagent à la Bourse, pour une grande part, dans les mains de gens qui ne s’intéressent pas à la chose elle-même, mais seulement aux actions, pas aux entreprises en tant que telles, et dont le seul but est de faire monter ou baisser les cours. Etant donné les conditions qui régissent le commerce à fin de mois, il est extrêmement facile d’agir sur les entreprises, de s’assurer au moyen du report un gros paquet d’actions pour le dernier jour du mois où doit se tenir une assemblée générale. On se présente en tant que propriétaire de quelques millions d’actions, qui ne vous appartiennent même pas, devant les actionnaires qui ne se doutent de rien. En un tournemain ceux-ci sont submergés et se voient imposer toutes sortes de choses dont ils n’ont jamais eu la moindre idée. »

15 Voir la déclaration de Meyer (Enquête sur la Bourse, II, p. 1608), qui explique l’accroissement des affaires à terme en Angleterre par le fait que dans ce pays il existe à tout moment des capitaux flottants à la disposition de ce commerce.

16 Enquête sur la Bourse, I, p. 347. Déclaration d’Arnhold.

17 Qu’on se reporte par exemple aux déclarations suivantes d’une « personnalité éminente du monde de la banque à Berlin », que reproduit le Berliner Tageblatt du 25 février 1908 : « N’oubliez pas qu’au cours officiel du comptant il n’y a qu’une partie relativement petite des échanges. La concentration dans les banques allemandes a eu pour résultat qu’une partie considérable des ordres d’achat et de vente aboutissent pour compensation dans les bureaux des grandes banques. A la Bourse de Berlin, on ne règle en fait que les pointes. » Il en est de même en Autriche. A l’assemblée générale de la Wiener Giro-und Kassenverein, un actionnaire se plaint : « Du fait que la vie commerciale de la monarchie se concentre de plus en plus dans les banques, de sorte que toutes les firmes privées plus faibles doivent disparaître, les échanges à la Bourse n’ont plus besoin, dans un très grand nombre de cas, de l’intermédiaire du bureau de compensation. Chaque banque est une union de virements et de caisses sans frais et sans employés. Le développement des échanges de titres dans les banques est lié à la diminution de l’entremise d’arrangement par l’union de virements et de caisses » (Neue Freie Presse du 1° février 1905).

18 Annuaire berlinois pour le commerce et l’industrie (1905).

19 Frankfurter Zeitung du 21 juin 1907.

20 C’est ainsi que la Frankfurter Zeitung du 28 janvier 1906 écrit : « D’une véritable liquidation à fin de mois, c’est à peine si l’on peut parler aujourd’hui. On annonce assurément encore des taux de report, mais la plus grande partie des virements sont réglés à l’intérieur des grandes banques, qui pourraient également fixer leurs propres taux. On ne peut se faire aucune idée de l’importance des engagements conclus, car, comme il a été dit, dans la liquidation à la Bourse seules parviennent pour règlement la plus petite partie des engagements. » Il en est autrement dans les Bourses étrangères. Celle de New York, notamment a, en tant que moyen de transfert de propriété, c’est-à-dire d’expropriation, une plus grande importance que les Bourses européennes. Ici, la situation financière particulière concourt avec la technique boursière. La Bourse de New York ne connaît que l’opération au comptant, ce qui fait que les différences doivent être réglées quotidiennement. Lors des forts mouvements de cours, spécialement quand ils se développent dans le même sens, apparaît ainsi une forte demande d’argent. Quand le marché de l’argent est tendu, la législation américaine sur les billets de banque est ainsi, par suite de son manque de souplesse, un excellent moyen de produire des taux d’intérêt exorbitants, que les spéculateurs ne peuvent pas payer. C’est le moment pour les grands financiers de les « jeter hors de la spéculation » et d’acquérir, lors de la liquidation forcée, les papiers à bon marché.

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