La gauche communiste germano-hollandaise (Bourrinet)

PHILIPPE BOURRINET

LA GAUCHE COMMUNISTE GERMANO-HOLLANDAISE DES ORIGINES À 1968

3e édition entièrement révisée et augmentée

Éditions moto pro prio (我的摩托车出版社), Paris, juin 2018

 

«TOUS LES TRAVAILLEURS DOIVENT PENSER PAR EUX-MÊMES!» (Anton Pannekoek)

 

 

 

«Vive la Révolution mondiale» [Conrad Felixmüller, Die Aktion, Berlin, 5 juillet 1919]

 

 

LA TÂCHE LA PLUS IMPORTANTE DU PARTI EST DE CONTRIBUER À ÉLEVER LA CONSCIENCE DE SOI (Selbstbewusstsein) DE LA CLASSE OUVRIÈRE    [Programme du KAPD, janvier 1924, Berlin]

 

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Wenn frühere Utopien die soziale Neugestalt vorausahnten, ohne sie verwirklichen zu können, so deshalb, weil ihnen der wirtschafliche Überfluss fehlte, der ihre menschenfreundliche Generosität ermöglicht hätte; weil ihnen die Aktualität der gesellschaftlichen Katastrophe fehlte, die ihren Pläne Dringlichkeit verliehen hätte; und weil ihnen die allgemeine Bereitschaft der Zeitgenossen fehlte, die sich für das Werk als eine historische Notwendigkeit schöpferisch eingesetzt hätte. Darum blieb ihre Utopie dichterische, philanthropische Utopie.
Heute dagegen ist alles zeitgegeben: die unerschöpfliche Fruchtbarkeit der Erde, die für ihren Reichtum keinen sinnvollen Abfluss findet; die Aktualität der kapitalistischen Katastrophe, die zu einem raschen Wechsel drängt; und die allgemeine Einsicht in die Unabwendbarkeit der sozialen Neuordnung, die nach lebenbejahenden Prinzipien verlangt. Darum wird die Utopie von gestern zur lebendigen Wirklichkeit von heute.
Natur, Technik, Arbeitskraft – Reichtum, Lebenswille, Schaffenslust: alles steht uns in unbegrenztem Ausmass zur Verfügung. Was fehlt uns noch? Nur der Glaube an uns. Nur der Wille zum Werk. Mut zur Utopie! * * *

 

Si les utopies du passé préfiguraient une nouvelle forme sociale sans pouvoir la réaliser, parce que l’abondance dans le domaine économique leur manquait, une abondance qui aurait donné sens à leur générosité philanthropique; parce que l’actualité de la catastrophe sociale faisait défaut, laquelle aurait donné un caractère d’urgence à leurs plans; et parce que la disposition générale de leur contemporains leur faisait défaut, une disposition qui se serait mise à l’œuvre de façon créative en tant que nécessité historique. C’est pourquoi leur utopie se cantonna au domaine du poétique, du philanthropique.

Aujourd’hui au contraire, tout est donné par l’époque : la fertilité intarissable de la terre qui ne trouve aucun débouché rationnel à sa propre richesse; l’actualité de la catastrophe capitaliste qui invite à un changement rapide; et la reconnaissance générale de l’inévitabilité d’une réorganisation sociale qui exige des principes d’affirmation de la vie. C’est pourquoi l’utopie d’hier devient la vivante réalité d’aujourd’hui.

Nature, technique, force de travail – richesse, vouloir-vivre, plaisir créatif : tout est à notre disposition de façon illimitée.

Que nous manque-t-il donc encore ? Seulement la foi en nous. Seulement la volonté de se mettre à l’ouvrage. Le courage de l’utopie ! [Otto RÜHLE, Mut zur Utopie! Baupläne für eine neue Gesellschaft, Prag, 1939; Rowohlt, Reinbek bei Hamburg, 1971 (hg. Von Henry Jacoby]

* * *

Que faire, dans une situation qui semble sans espoir? Somme toute rien, si l’on se contente d’aborder le problème du point de vue écologique. Ne serait-ce, parce que ce n’est pas le danger le plus proche qui menace l’existence de l’humanité. La «crise écologique» est elle-même en grande partie le produit de la situation de crise sociale, et une catastrophe plus palpable précède la crise écologique. Telles que les choses se déroulent actuellement, une haute probabilité de confrontations guerrières utilisant les armes atomiques rend futile la seule fixation sur la crise écologique. Toute l’attention doit se porter sur les événements sociaux, pour prendre de court les plans des criminels de l’atome, à l’Est comme à l’Ouest. Si les travailleurs du monde entier échouent, alors ils ne seront pas aussi en mesure de se confronter à la menace écologique et de créer les prémices d’une société communiste, permettant à l’humanité de perpétuer son existence*.
[Paul MATTICK, 1976]

* Paul Mattick, «Kapitalismus und Ökologie. Vom Untergang des Kapitals zum Untergang der Welt», Jahrbuch Arbeiterbewegung 4, Fischer Taschenbuch, Francfort/Main, 1976. Version électronique : https://www.marxists.org/deutsch/archiv/mattick/1976/okologie.htm.

In memoriam : Paul Mattick (1904-1981) et Jan Appel (1890-1985); Constant (Stan) Poppe (1899-1991), Maximilien Rubel (1905-1996), Serge Bricianer (1923-1997), Albert Flachmann (1904-1997), Ngo Van (1913-2005) et Cajo Brendel (1915-2007).
Et toujours affectueusement : Georg Scheuer (1915-1996) et Christa Scheuer-Weyl (1941-2006); Arturo Peregalli (1948-2001); Sandro Saggioro (1949-2015).


TABLE DES MATIÈRES

REMERCIEMENTS

ICONOGRAPHIE

AVANT-PROPOS

INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE. – DU TRIBUNISME AU COMMUNISME (1900-1918)

CHAPITRE PREMIER. – ORIGINES ET FORMATION DU COURANT TRIBUNISTE (1900-1914)

1. Religion, capitalisme et empire colonial : De l’Âge d’or (Gouden Eeuw) au déclin 2. Les débuts du mouvement ouvrier aux Pays-Bas. 3. Domela Nieuwenhuis, le SDB et le SDAP 4. Domela Nieuwenhuis et les racines anarchistes du «conseillisme» libertaire 5. Les débuts du SDAP. – Trois générations de marxistes. – Troelstra et la droite du parti 6. Les premiers combats du marxisme contre le révisionnisme 7. Les grèves des transports de janvier et avril 1903 8. L’opposition marxiste dans le SDAP (1903-1907) 8.1 Du Congrès de La Haye (1905) au Congrès d’Utrecht (1906) 8.2 Le nouveau cours révisionniste (1906-1907) 9. La naissance du mouvement «tribuniste» 9.1 La question de la période et de la crise du capitalisme 9.2 Gorter contre Troelstra sur la question de la «morale prolétarienne» 10. La scission au Congrès extraordinaire de Deventer (13-14 février 1909) 11. L’activité du SDP tribuniste jusqu’en 1914 12. Le SDP et la question coloniale indonésienne 12.1 Colonialisme et anticolonialisme dans la social-démocratie hollandaise : de Van Kol au tribunisme 12.2 Les sections de la IIe Internationale entre patriotisme colonial et anticolonialisme. – Le cas des socialistes français et de Jean Jaurès 12.3 Henk Sneevliet et la création de l’ISDV en Indonésie 12.4 Internationalisme marxiste ou nationalisme islamiste ? 13. La Gauche hollandaise et son influence sur le Linksradikalismus allemand 13.1 Premiers contacts avec la social-démocratie allemande 13.2 Pannekoek «révolutionnaire» professionnel 13.3 Pannekoek dans l’opposition radicale : la Bremerlinke (1909-1914)


CHAPITRE II. – PANNEKOEK ET LE MARXISME «HOLLANDAIS» DANS LA DEUXIÈME INTERNATIONALE

1. Les fondements philosophiques du marxisme radical aux Pays-Bas 1.1 Le marxisme : science, méthode et ‘idéologie’ du prolétariat 1.2 L’influence décisive de «l’ouvrier» Joseph Dietzgen 1.3 La lutte contre l’idéologie 1.3.1 Marxisme et/ou darwinisme ? 1.3.2 Marxisme : «contre la nature» ? 1.3.3 Le combat contre le néokantisme. 1.3.4 Une nouvelle éthique du prolétariat ? 1.4 La conception marxiste radicale de la conscience de classe 2. Les obstacles idéologiques à la révolution prolétarienne 2.1 La religion 2.2 Révisionnisme et anarchisme. – Leurs causes sociales 3. De la grève de masse à la révolution prolétarienne 3.1 Le débat sur la grève de masses dans la Deuxième Internationale avant 1905 3.2 La Gauche germano-hollandaise et la grève de masses. – Henriëtte Roland Holst et Rosa Luxemburg 3.3 Le combat contre le «centrisme» de Karl Kautsky 3.4 La nouvelle tactique de l’action de masse. – Pannekoek «antikautskyste» sur la question de l’État 4. Guerre ou révolution mondiale ? 4.1 Crise et impérialisme 4.2 Nation ou classe ? La question nationale 4.3 L’alternative : guerre ou révolution mondiale


 

CHAPITRE III. – LE COURANT TRIBUNISTE HOLLANDAIS ET LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (1914-1918)

1. Social-démocratie et tribunisme face à la guerre 2. Le combat politique et théorique de Gorter contre la guerre 2.1 La nature de la guerre 2.2 Le déclin du système capitaliste 2.3 La banqueroute de la social-démocratie et le kautskysme  2.4 Le futur 3. Le SDP et la Conférence de Zimmerwald 4. Le développement du SDP : entre révolution et opportunisme 5. Le SDP en 1917 : son attitude face à la Révolution russe 5.1 Premiers signes révolutionnaires aux Pays-Bas 5.2 La direction du SDP et la Révolution russe 5.3 Révolution russe et révolution mondiale 6. Année1918 : entre révolution et opportunisme. – La naissance du Parti communiste des Pays-Bas 6.1 Fraction et opposition 6.2 La révolution avortée de novembre 1918 6.3 La fondation du Parti communiste hollandais (CPH/CPN)


 

DEUXIÈME PARTIE. – LA GAUCHE COMMUNISTE GERMANO-HOLLANDAISE ET LA RÉVOLUTION MONDIALE (1919-1927)

CHAPITRE IV. – LA GAUCHE GERMANO-HOLLANDAISE DANS LE KOMINTERN (1919-1921)

1. Les courants de gauche dans l’Internationale communiste (Komintern) en 1919 2. La question allemande 3. Le Bureau d’Amsterdam (1919-1920) 4. Le KAPD et la minorité du CPN 5. Le tournant du IIe congrès du Komintern : maladie infantile ou maladie mortelle du communisme ? 6. Les arguments de la Gauche communiste contre la Maladie infantile du communisme de Lénine 6.1 Cours historique et tactique opportuniste 6.2 Le rôle du Parti communiste. – ‘Masses et chefs’ 6.3 La «révolution ouest-européenne» et la «tactique prolétarienne» 6.4 La question syndicale 6.5 Le rejet du ‘parlementarisme révolutionnaire’ 6.6 «L’argument du méridien»


 

CHAPITRE V. – LE RECUL DE LA RÉVOLUTION MONDIALE ET LA TENTATIVE AVORTÉE DE FONDER UNE QUATRIÈME INTERNATIONALE [K.A.I.] (1921-1927)

1. Le recul de la révolution mondiale. – La «Tragédie de Kronstadt» et l’«Action de Mars» 1921 en Allemagne centrale 1.1 L’insurrection de Kronstadt (mars 1921) 1.2 L’Action de mars 1921 (März-Aktion) 2. L’exclusion de la Gauche communiste du Komintern 2.1 La gauche du Parti communiste hollandais 2.2 Les communistes de gauche bulgares 2.3 La gauche communiste allemande (KAPD) 3. Gorter, le KAPD et la fondation de l’Internationale communiste-ouvrière (KAI) 3.1 La question russe : capitalisme d’État, Parti et Internationale 3.2 Le Congrès extraordinaire du KAPD (11-13 septembre 1921) et la question de la fondation d’une Quatrième Internationale (KAI) 3.3 Le rejet des luttes économiques immédiates 4. La scission du KAPD et son impact international 4.1 La scission de mars 1922 4.2 Gorter et le courant d’Essen 4.3 La décomposition de la tendance d’Essen 4.4 La naissance d’une «tendance de Berlin» dans le KAP hollandais


 

TROISIÈME PARTIE. – LE GIC DE 1927 À 1940

LE GROUPE DES COMMUNISTES INTERNATIONALISTES – GIC (1927-1939)

1. Les origines du GIC 2. La presse du GIC 3. Intervention dans la lutte de classe et audience du communisme des conseils 4. Le fonctionnement du GIC : les ‘groupes de travail’ 5. Les militants du GIC


 

CHAPITRE VI. – LA NAISSANCE DU GIC (1927-1933)

1. La rupture avec le KAPD 1.1 L’évolution du KAPD après 1923 1.2 Le GIC, Pannekoek et le KAPD 2. Le GIC et le regroupement international des communistes des conseils (1929-1932) 2.1 Le GIC et le mouvement communiste des conseils allemand. Naissance de la KAU (Union communiste-ouvrière) 2.2 Le regroupement international des communistes de conseils 2.3 La tentative de regroupement aux Pays-Bas (1932-1933) 3. L’avènement du nazisme et ses conséquences. – Le GIC et la situation allemande  4. Le communisme des conseils hollandais et le «cas Van der Lubbe»


 

CHAPITRE VII. – VERS UN NOUVEAU MOUVEMENT OUVRIER ? LES FONDEMENTS DU COMMUNISME DES CONSEILS APRÈS 1933

1. Le communisme des conseils allemand après 1933. – Ses rapports avec le GIC. – Définition du courant ‘conseilliste’ 2. L’adoption des Thèses sur le bolchevisme (1934) 2.1 La nature ‘bourgeoise’ du bolchevisme 2.2 La signification des ‘Thèses’ 2.3 Les contradictions du GIC 3. Un ‘nouveau mouvement ouvrier’ ? Les thèses du GIC (1935) 3.1 Une théorie de la défaite 3.2 Le nouveau mouvement ouvrier et les ‘groupes de travail’ 3.3 Les ‘groupes de travail’ et le parti révolutionnaire 3.4 La fonction et le fonctionnement des ‘groupes de travail’ 3.5 Les contradictions du ‘nouveau mouvement ouvrier’ 3.6 Des comités de lutte à la transformation de la société 3.7 La Conférence de Copenhague (8-11 juin 1935) et ses conséquences 4. Une vision ‘économiste’ de la révolution ? Les Grundprinzipien kommunistischer Produktion und Verteilung 4.1 Le KAPD et Jan Appel sur la période de transition avant 1930 4.2 La période de transition du capitalisme au communisme. – La vision des Grundprinzipien 4.3 La position d’Anton Pannekoek 4.4 Objections, suggestions : les critiques de Paul Mattick 4.5 Le mouvement «communisateur» blitz enfin trouvé du communisme ? 5. Une philosophie ‘antiléniniste’ ou une impasse philosophique? Lenin als Philosoph de John Harper (1938) 5.1 La problématique philosophique et scientifique de Matérialisme et empiriocriticisme 5.2 La réponse de Pannekoek : «illuminisme» matérialiste ou matérialisme dialectique ? 5.3 Les apports de Mach et d’Avenarius à la science : l’empirisme est-il soluble dans la logique subjectiviste ou le «mysticisme» ? 5.4 Le bolchevisme est-il soluble dans l’idéologie léniniste ? Pannekoek entre historicisme et refondation du matérialisme militant 5.5 Pannekoek entre matérialisme militant et matérialisme anthropologique


 

CHAPITRE VIII. – VERS LE CAPITALISME D’ÉTAT. – FASCISME-DÉMOCRATIE-STALINISME ET FRONTS POPULAIRES. – LA GUERRE INÉVITABLE (1933-1939)

1. Les théories de l’effondrement du capitalisme 1.1 Divergences théoriques au sein du mouvement communiste des conseils 1.2 La théorie des crises selon Pannekoek et le GIC 2. Le rejet du binôme fascisme/antifascisme 3. La question du capitalisme d’État 4. Luttes de classe et Front populaire. – Un cours nouveau ? 4.1 La lutte des chômeurs d’Amsterdam (juillet 1934) 4.2 Le GIC et les grèves de mai-juin 1936 5. La ‘guerre inévitable’. – Guerre et économie de guerre


 

CHAPITRE IX. – LES INTERNATIONALISTES HOLLANDAIS FACE AUX ÉVÉNEMENTS D’ESPAGNE (1936-1937)

1. Les divergences des communistes des conseils hollandais 2. Leçons tirées par le GIC des événements d’Espagne 2.1 Pas de ‘révolution bourgeoise’ 2.2 ‘Front antifasciste’ ou ‘révolution prolétarienne’ ? 2.3 Les leçons de juillet 1936 en Espagne 2.4 Les ‘tâches du prolétariat’ en Espagne et en Europe 2.5 ‘La première tâche : la destruction de l’État’ 2.6 ‘Révolution prolétarienne’ dans chaque pays ? 3. Communisme des conseils et courant anarchiste 4. Le GIC et la Conférence internationale de Paris sur l’Espagne (mars 1937)


 

QUATRIÈME PARTIE. – LE COMMUNISME DE CONSEILS PENDANT ET APRÈS LA GUERRE (1939-1968)

CHAPITRE X. – AVATARS DU COMMUNISME DES CONSEILS, DU MLL FRONT DE SNEEVLIET AU COMMUNISTENBOND SPARTACUS (1939-1942)

1. Les communistes des conseils hollandais contre la guerre 2. Le travail politique de Pannekoek : Les Conseils ouvriers 3. Du RSAP au Marx-Lenin-Luxemburg Front. – Le «troisième front» contre la guerre 4. La grève de Février 1941 et ses conséquences politiques 5. Le rejet de la ‘défense de l’URSS’. – La rupture avec le trotskysme 6. La décapitation du MLL Front de Sneevliet (avril 1942)


 

CHAPITRE XI. – L’UNION COMMUNISTE SPARTACUS ET LE COMMUNISME DES CONSEILS (1942-1980)
1. L’évolution politique du Communistenbond de sa naissance à l’été 1942 à la «Libération» 2. Le Communistenbond Spartacus de 1945 à 1947 2.1 Composition, organisation et activités du Communistenbond Spartacus 2.2 Le Congrès de décembre 1945. – Les Thèses sur le parti 3. La nécessité du parti : l’acheminement vers la conscience de classe 3.1 Les tâches du parti. – Théorie et praxis 3.2 Le fonctionnement du parti 3.3 Le lien avec la classe ouvrière 3.4 Parti, État et révolution 3.5 Les scissions 4. Le bilan politique 4.1 La question russe 4.2 La question nationale et coloniale 4.3 La question syndicale 4.4 Le développement de la lutte de classe et les conseils ouvriers 5. La conférence internationale de Bruxelles (25-26 mai 1947) 6. Le retour aux positions du GIC 7. Le déclin du communisme des conseils hollandais 8. Le mouvement «conseilliste» international de l’après-guerre à l’après-1968


 

CONCLUSION

1. Une «École hollandaise du marxisme» ? 2. Un courant «germanique» ou «ouest-occidental» ? 3. Un courant «petit-bourgeois intellectuel» ? 4. Un courant «syndicaliste» ? 5. Un courant «extrémiste utopique» ou «messianique» ? 6. Continuité et discontinuité du communisme de gauche au ‘conseillisme’ ?


 

OUVRAGES CITÉS

LISTE DES SIGLES D’ORGANISATIONS

INDEX

AVERTISSEMENT AU LECTEUR (mai 2018)


 

REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier tout particulièrement l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam (IISG), l’Arbejderbevaegelsens Bibliotek og Arkiv (ABA) de Copenhague, le Schweizerisches Sozialarchiv de Zürich, la BDIC de Nanterre et l’Historische Kommission de Berlin, sans lesquels ce travail (à l’origine, un travail de doctorat)* n’aurait pu être mené à bien.

Grâce au regretté professeur Jacques Droz et à l’appui du professeur Georges Castellan, j’ai pu bénéficier d’une bourse de doctorat en ex-Allemagne de l’Est, quelques années à peine avant la chute du Mur. Je remercie le personnel de la Staatsbibliothek de Berlin; celui des archives de Postdam, Dresden et Merseburg pour l’aide que j’ai pu trouver. Ce qui ne fut pas sans difficulté compte tenu de l’impossibilité d’avoir accès à des archives brûlantes, en particulier celles de l’ex-IML (Institut dit de «marxisme-léninisme»), qui aujourd’hui sont librement consultables dans Berlin réunifié (partie Est).

Je suis particulièrement redevable à Cajo Brendel d’Amersfoort, ancien du GIC, et à Gerd Callesen de l’ABA de Copenhague, pour les textes qu’ils ont bien voulu me communiquer. Malgré certains désaccords sur l’interprétation du communisme des conseils, Cajo Brendel n’a pas manqué de me fournir de précieuses notes biographiques. Bien plus, il a eu la patience de relire tout mon travail et m’a transmis ses fraternelles et judicieuses critiques.

Que tant d’autres auprès desquels j’ai une dette soient enfin remerciés pour leur aide précieuse : Fred Ortmans et Kees IJpelaan (Pays-Bas); Hans Schafranek et Georg Scheuer (Autriche), ce dernier, militant révolutionnaire des RKD, hélas disparu en 1996; Bruno Bongiovanni et Arturo Peregalli (Italie); Hans Manfred Bock et Gottfried Mergner (Allemagne); Henri Simon (France); Mark Shipway (Grande-Bretagne) et Nils (Norvège).

Je tiens enfin à saluer tout particulièrement la mémoire de militants comme Jan Appel, ancien délégué du KAPD au IIe congrès du Komintern, membre du GIC dans les années 30; comme Ben Sijes, ancien membre du GIC. Celle aussi de Stan Poppe (mort en 1991), avec qui j’ai eu la rare occasion d’avoir une discussion politique. Ces trois anciens militants, par leur témoignage vivant de révolutionnaire, m’ont stimulé dans ma recherche. Ils ont été pour moi la preuve vivante que le Linkskommunismus et le communisme des conseils sont toujours une expression vivante du mouvement révolutionnaire d’aujourd’hui.

Ph. B. (1988—1998—2018)

* Thèse soutenue à l’Université de Paris-I-Sorbonne, le 22 mars 1988, publiée la même année en microfiches par l’Atelier national de reproduction des thèses (ANRT) de Lille [http://www.diffusiontheses.fr/content/4-anrt-lille-reproduction-theses]. Ce travail était effectué sous la direction d’Antoine Prost, professeur à Paris-I. Les membres du jury étaient : Madeleine Rebérioux (1920-2005), professeur à l’Université de Paris-VIII, Pierre Broué (1926-2005), professeur à l’Université de Grenoble, et Hans-Manfred Bock, professeur de sciences politiques à la Kassel Gesamthochschule.


 

ICONOGRAPHIE

 

PREMIÈRE PARTIE : LA GAUCHE SOCIALISTE ET COMMUNISTE HOLLANDAISE AVANT 1933 (FIG. 1-22)

Fig. 1. Hendrik Gerhard (1829-1886), le «père du socialisme» aux Pays-Bas. Photographe : D. Niekerk. [IISG Amsterdam, BG A5/331 (photo)].

Fig. 2. Ferdinand Domela Nieuwenhuis (1846-1919), pasteur évangéliste, président du Sociaal-Democratische Bond (SDB) en 1881, député en 1888. Déçu par l’action parlementaire, il devint la principale figure de l’anarchisme néerlandais et international [Photo : 1886. Photographe : A. van Kampen, IISG Amsterdam BG A58/1722].

Fig. 3. Josef Dietzgen (1828-1888), auteur de L’Essence du travail intellectuel (1869), dont la pensée influença profondément Anton Pannekoek et le communisme des conseils germano-hollandais. [Source : libcom.org (photo, vers 1888)].

Fig. 4. Frank van der Goes (1859-1939), éditeur (à partir de 1885) de De Nieuwe Gids, revue littéraire des Tachtigers (écrivains des années 1880). En 1894 – avec Pieter Jelles Troelstra et Hendrik Spiekman – il est l’un des 12 Apôtres du SDAP; le fondateur en 1896 de la revue marxiste De Nieuwe Tijd, le traducteur du Kapital de Marx en néerlandais. Photo : vers 1892 [Source : Prentenkabinet, University Library Leiden, WITS01: PK-F-E165 (négatif sur verre)].

Fig. 5. Avant de devenir marxiste, Anton Pannekoek fut un jeune libéral de gauche, influencé par Kant, surtout préoccupé par les débats scientifiques. Ici, présidant (au centre de la photo), à l’âge de 19 ans (1892, Leiden), le cercle de discussion d’étudiants naturalistes «Christiaan Huygens», mathématicien, physicien et astronome néerlandais du XVIIe siècle. [Source : https://knaw.nl/shared/resources/actueel/bestanden/20160609-antonpannekoek-presentatie-edvdheuvel]

Fig. 6. Henriëtte Roland Holst-van der Schalk (1869-1952), prenant la parole lors d’un meeting. Elle fut la théoricienne des grèves de masses [De groote spoorwegstaking, de vakbeweging en de SDAP, La Haye, 1903; Algemeene werkstaking en sociaaldemocratie, Rotterdam, 1906]; n’ayant pas adhéré au SDP tribuniste, elle continua d’être membre du SDAP, mais adhéra en 1919 au Parti communiste néerlandais, avec Herman Gorter, Anton Pannekoek et la fraction communiste autour de Barend Luteraan. Après sa rupture en 1927 avec le Parti, elle devint ‘socialiste religieuse’. Photo : vers 1903. [Source: IISG Amsterdam, BG A11/862. Photo : vers 1905].

Fig. 7. La grève des chemins de fer de janvier-février 1903, vue par Albert Hahn (1877-1918). La légende était : «Stoppez tout, votre bras puissant le peut !» [Persmuseum (musée de la Presse), Amsterdam].

Fig. 8. Antonie (Anton) Pannekoek, du temps de son enseignement à l’École du Parti social-démocrate à Berlin, nov. 1906début 1910 [IISG Amsterdam, BG A58/172 (photo)].

Fig. 9. Herman Gorter, son épouse Wies Gorter, Richard Roland Holst, Henriëtte Roland Holst–Van der Schalk et sa mère. Lieu : Oude Buisse Heide, près de Zundert (Brabant du Nord). [Source : Letterkundig Museum, La Haye, ppn: 318709503. Photo : vers 1908].

Fig. 10. Congrès du SDAP à Arnhem, 19-21 avril 1908. Peu après le congrès, les chefs révisionnistes chassèrent les rédacteurs marxistes de la presse socialiste. Ce fut le véritable point de départ de l’opposition tribuniste. [Source: IISG Amsterdam, BG B10/431 (photo)]

Fig. 11. Le Comité exécutif du SDP lors du Congrès de Rotterdam, 28 mai 1911. De gauche à droite : Sam de Wolff, Willem van Ravesteyn, Herman Gorter, David Wijnkoop, Louis de Visser, Gerrit Mannoury et Jan Ceton [Collection LMD].

Fig. 12. Willem Hubertus Vliegen (1862-1947), typographe, rédacteur en chef de Het Volk. Réformiste, il fut partisan de la participation du SDAP en 1913. Il affronta en juillet 1917 la colère des ouvriers d’Amsterdam, en faisant appel à l’armée; puis, en novembre 1918, il condamna les velléités «révolutionnaires» de Troelstra. Portrait par Albert Hahn, 1914 [IISG Amsterdam, BG C1/202].

Fig. 13. Les «émeutes des pommes de terre» (Aardappeloproer) [2-6 juillet 1917], matées dans le sang par l’armée, avec l’aide de Floor Wibaut, échevin, et de son parti le SDAP, dirigé par Vliegen et Troelstra.

Fig.14. L’Impérialisme, la guerre et la social-démocratie. La plus importante brochure de Gorter contre la première guerre mondiale et le rôle de la social-démocratie dans la catastrophe d’août 1914, publiée en 1915 par le SDP.

Fig. 15. Pieter Jelles Troelstra, chef du SDAP. Il fut social-patriote en 1914, choisissant le camp de l’Entente. En novembre 1918, profitant de l’accès au pouvoir du SDP en Allemagne, il appela à la «révolution» aux Pays-Bas, en fait à l’instauration d’une république parlementaire qui mettrait fin à la dynastie orangiste [Source : web].

Fig. 16. Affiche électorale du SDAP, lors des élections de 1918. («Votez rouge! Choisissez les candidats du Parti ouvrier social-démocrate». Graphiste : Albert Hahn (1877-1918) [Source : IISG, Amsterdam, BG G1/68 (affiche)].

Fig. 17. Congrès de Groningue du CPN (Parti communiste des Pays-Bas), 28-29 juin 1919. Les principaux représentants du «bolchevisme néerlandais» sont mis en exergue par le journal Het Leven. Parmi eux : Willem Van Ravesteyn, David Wijnkoop, Jan Ceton, Louis de Visser, G. Sterringa, Henk Sneevliet, Barend Luteraan, chef de l’opposition antiparlementaire, dernier à droite (infra). Claquant la porte du CPN, Luteraan fut le cofondateur du KAPN en septembre 1921 [Source : Het Leven, 8 juillet 1919, reproduction par Dennis Bos, Barend Luteraan 1878-1970, Vele woningen, naar nergens een thuis, Het Spinhuis, Amsterdam, 1996].

Fig. 18. Manifeste du KAPN, section de la KAI (4e Internationale), au prolétariat néerlandais (affichette, supplément à ‘De Kommunistische Arbeider’, 1922). Le thème central est la crise mortelle du capitalisme (doodscrisis van het kapitalisme). Les mots d’ordre d’agitation sont : «Ne votez jamais !»; «formez des organisations d’usine révolutionnaires»; «Pour la révolution prolétarienne mondiale» [Source : Dennis Bos, Barend Luteraan 1878-1970. Vele woningen, maar nergens een thuis, Het Spinnhuis, 1996].

Fig. 19. Herman Gorter, auteur de la Lettre ouverte au camarade Lénine (Offener Brief an den Genossen Lenin, KAPD, Berlin, 1920). Déçu par la scission du KAPD en mars 1922, son activité se réduisit jusqu’à sa mort soudaine en 1927, dans un hôtel de Bruxelles [Source : Letterkundig Museum, La Haye, 6041 II 001. Photo : 1923].

Fig. 20. Peu après la mort de Gorter, paraît le Persmateriaal van de groepen van Internationale Communisten, plus tard dénommé Persmateriaal Internationale Communisten (P.I.C.). Le P .I.C. sera aussi publié en allemand, sous le nom de Pressedienst Internationen Kommunisten-Holland (P.I.K.) [Photo : www.aaap.be]

Fig. 21. L’insurrection du vaisseau de guerre De Zeven Provinciën, au large de Sumatra, 4-10 février 1933. La mutinerie de l’équipage, surtout indonésien (16 officiers et 34 marins européens, à côté de 140 marins indonésiens). La bombe qui fut lancée d’un avion gouvernemental sur les mutins fit 23 victimes. Sneevliet proclama sa solidarité avec les émeutiers. Source : inconnue.

Fig. 22. Les Pays-Bas ne sont pas été épargnés par la secouse de 1929. 480.000 chômeurs en 1936. La dépression qui atteint le pays en 1930 multiplie par quatre le chômage en 1930, la production recule fortement et les prix agricoles chutent de 30 %. Amsterdam reste cependant un centre financier et commercial actif. Les ouvriers, les employés, les jeunes sont fortement touchés. Sur la photo : un jeune employé de commerce au chômage tente de se vendre en portant cette pancarte : «Qui peut m’aider à trouver un travail, peu importe lequel : je m’y connais en banquets, pâtisserie, et je suis un vendeur courtois et expérimenté». Le jeune employé mobilisé fut tué pendant la guerre en 1940. [Photo : A. Hakeboom/collectie Spaarnestad Fotoarchief, vers 1935-1936]


 

DEUXIÈME PARTIE : LA GAUCHE COMMUNISTE ALLEMANDE, 1918-1970 (FIG. 23-53)

Fig. 23. Heinrich Laufenberg, alias Karl Erler, président des conseils d’ouvriers et de soldats de Hambourg (photo du 28 décembre 1918), plus tard chef de la tendance nationale-bolchevik dans le KPD, puis dans le KAPD, dont il fut exclu en août 1920. Source : Staatsarchiv Hamburg.

Fig. 24. La Garde rouge de la République soviétique de Bavière, Munich, avril 1919.

Fig. 25. Les ouvriers engagés volontaires dans l’Armée rouge de la Ruhr (Dortmund, mars 1920), se préparent à partir au front combattre la Reichswehr et les unités de corps francs formées par le chef SPD Gustav Noske [Source : Wikimedia Commons].

Fig. 26. Ouvriers des usines Leuna assassinés par la Sipo («grüne Polizei») en mars 1921. Celle-ci était largement recrutée dans les corps francs et encadrée par d’anciens officiers de la Reichswehr. De 1919 à 1921, la répression contrerévolutionnaire, dirigée par la social-démocratie (Noske en particulier), fit plus de 30.000 morts, autant que celle de Thiers contre la Commune de Paris en mai 1871 [Photo : Deutsches Historisches Museum].

Fig. 27. Karl Schröder (Jan Beek), militant du SPD à Berlin, 1913, puis du KPD en novembre 1918; il fut le dirigeant emblématique du KAPD, d’avril 1920 à mars 1922 [Photo : vers 1913. Source: www.left-dis.nl].

Fig. 28. Portrait de Franz Pfemfert par l’artiste expressionniste Ludwig Meidner (1884-1966), Berlin, 1915. Franz Pfemfert était éditeur de Die Aktion (1911-1932), critique littéraire et photographe. Figure majeure du KAPD [en 1920 et 1921, jusqu’à son exclusion], et du mouvement des Unions (AAU, puis AAUE). Il mourut, comme Trotsky, Otto Rühle et Victor Serge en exil à Mexico [Source : Die Aktion n° 1-2, Berlin, 1915, p. 464].

Fig. 29. Portrait d’Oskar Kanehl (1888-1929), poète expressionniste, par Ludwig Meidner. Oskar Kanehl, éditeur responsable de Die Aktion, fut une figure majeure du KAPD, Berlin, en 1920-1921, puis de l’AAU-E, de 1922 à 1929, date de son suicide [Source : Die Aktion n° 27-28, Berlin, 1916, p. 624].

Fig. 30. Hermann Knüfken (en bas à droite), avec ses camarades marins, sur un navire de guerre, au cours d’une lecture collective du quotidien d’extrême-gauche Leipziger Volkszeitung, 1917. Il fut l’agent principal du détournement d’un chalutier (avril 1920) qui conduisit Jan Appel et Franz Jung en Russie pour assister au IIe congrès du Komintern. Il collabora étroitement avec le Komintern jusqu’au début des années 1930. Pendant et après la deuxième guerre mondiale, il travailla pour les services secrets britanniques [Source : Privatbesitz Dr. Ingeborg Carsten, Hambourg. Photo publiée par BasisDruck : Hermann Knüfken, Von Kiel bis Leningrad, Berlin, 2008].

Fig. 31. Minna Faßauer (1875-1949), Commissaire du peuple à l’éducation dans la République socialiste de Braunschweig (10 nov. 1918 – 22 fév. 1919), première femme et ouvrière ministre en Allemagne. De 1920 à 1933, membre du KAPD et de la FAUD. Après 1933, elle participe au groupe clandestin Kommunistische Räte-Union, mais est emprisonnée par les nazis en 1935-1936. Photo : 1919 [Source : Minna Faßhauer – die erste Ministerin Deutschlands wurde heute vor 135 Jahren geboren, kulinaria katastrophalia, 10 oct. 2010 (http://goo.gl/0Pb9Y7)]

Fig. 32. Ketty Ekey-Guttmann (1883-1967). Née Katharina Ekey, mariée au responsable social-démocrate hambourgeois Guttmann, elle rompit avec le SPD en août 1914. USPD en 1917, elle passe au KPD fin 1920. Agitatrice de talent, elle fonde en février 1920 la revue Der Pranger [Le Pilori], organe de l’Union des prostituées de Hamburg-Altona, dont l’influence s’étendit sur toute l’Allemagne. Après l’«Octobre allemand» de 1923, elle se réfugia à Moscou, dont elle revint totalement délusionnéee. Sa brochure Los von Moskau!, publiée en 1924, appelait à une rupture avec le KPD et le Komintern, afin de favoriser l’insurection spontanée des prolétaires. Elle s’intégra dans le mouvement communiste de gauche autour du KAPD et des Unions. Elle resta fidèle à ses positions radicales jusqu’à la fin de sa vie. Photo : 1913.

Fig. 33. Karl Plättner (1896-1945) (alias Braun ou Schuster), KPD (Hambourg, Brême, Dresde, Magdebourg), puis KAPD, «chef de bande en Allemagne centrale». Emprisonné de 1922 à 1928, puis de 1939 à 1945, il connut l’horreur des camps. Photo : prise, après son arrestation à Halle, le 23 septembre 1919 [Source: Volker Ullrich, Der ruhelose Rebell Karl Plättner 1893-1945, C.H. Beck, Munich, 2000].

Fig. 34. Alexander Schwab (alias Franz Sachs; Albert Sigrist), vers 1913?, codirigeant du KAPD, puis des Rote Kämpfer (1930-1936). Mort dans une forteresse nazie [Source : Internationale Wissenschaftliche Korrespondenz, Berlin, déc. 2005].

Fig. 35. Faux papiers d’identité de Franz Jung en 1920 (alias Franz Larrsch, Frank Ryberg) [Source : Franz Jung-Archiv, Stiftung Archiv Akademie der Künste, Berlin].

Fig. 36. L’ingénieur de sous-marins Maurice Disch (1888-1959), KAPD et AAU, 1920-1925, délégué de l’AAU au congrès de l’Internationale syndicale rouge (Moscou, août 1921). En 1923, il travailla quelque temps à Berlin à la mission commerciale soviétique. Il travailla ensuite comme journaliste de voyages en Suisse, France, Tchécoslovaquie, Autriche. Dans ce dernier pays, il adhéra au SPÖ. Arrêté par la Gestapo en mars 1939, il fut interné à Sachsenhausen, puis à Dachau. Ayant survécu aux camps nazis, il s’installa en Thuringe en août 1945, collaborant à la Ernst-Abbe Bibliothek (Iéna). Devenu membre du KPD/SED, il fut vite catalogué comme opposant et s’enfuit en 1948 dans la zone occidentale. Portrait par Heinrich Vogeler, Barkenhoff-Kommune, 1922 [Source : Kulturstiftung Landkreis Osterholz].

Fig. 37. August Merges (1870-1945), président de la République socialiste de Braunschweig (10.11.1918–04.09.1919). Il quitta en avril 1920 le KPD pour adhérer au KAPD. Il fut envoyé (avec Otto Rühle) par le KAPD à Moscou, pour discuter des conditions d’adhésion au Komintern. En1935, il fut condamné à trois années d’emprisonnement pour son activité dans la Kommunistische Räte-Union [Photo : vers 1925 : http://www.vernetztes-gedaechtnis.de/biomerges.htm].

Fig. 38. Photo d’identité de Franz Peter Utzelmann (1896-1972), prise en zone soviétique, 1947. Sous le pseudonyme de Kempin, il fut un membre actif du KAPD jusqu’à son emprisonnement, puis des «Rote Kämpfer» de 1932 à 1936. En mars 1921, il avait été l’un des dirigeants de l’insurrection des ouvriers des usines Leuna en Allemagne centrale. [Source: Bundesarchiv Berlin, SAPMO].

Fig. 39. August Wülfrath (1888-1976), métallo, délégué révolutionnaire pendant la guerre, 1918 Spartakusbund, l’un des dirigeants ouvriers du KAPD à Berlin, après 1921. Il resta dirigeant du parti clandestin jusqu’en mai 1945, sous le pseudonyme de Hagen. Il contribua à la revue théorique Proletarier sous le nom de plume de Friedrich Oswald/Ostwald. Passé au KPD-SED après mai 1945, il dirigea la bibliothèque de Potsdam (Brandenburg). Même membre du SED, il défendit farouchement, en juillet 1951, son passé de kapédiste : «Je considère jusqu’à maintenant encore le KAPD comme un parti ouvrier. J’ai la conviction que pas un seul camarade du KAP n’a de sang sur les mains, comme maints camarades du SPD». C’était avant juin 1953, avant que Wülfrath puisse mettre le SED dans la même confrérie de «chiens sanglants» (Bluthunde). Resté chef-bibliothécaire, il ne connut pas le même sort que Willi Jelinek (voir infra). [Bundesarchiv Berlin, SAPMO]. .

Fig. 40. Max Hölz (1889-1933), le «Robin des Bois» d’Allemagne centrale, portant chapeau et révolver à la ceinture, durant l’insurrection ouvrière des ouvriers des usines Leuna, en mars 1921 [Source : IISG, Amsterdam].

Fig. 41. Johannes (John) Graudenz (1884-1942), alias Thyssen ou Thiessen. En 1920-1921, ce journaliste et photographe d’agence est l’un des chefs du KAPD et de l’AAU. Il participa, comme hôte, au IIIe congrès du Komintern, à l’été 1921 et se rallia vite à ce dernier. Reporter à Moscou, il fut l’un des premiers à annoncer la mort de Lénine. Il retourna à Berlin et exerça la profession de photographe. Plus ou moins impliqué dans les activités de l’Orchestre rouge, il fut pendu le 22 décembre 1942 à la prison de Plötzensee à Berlin [Photo : John Graudenz entouré de ses deux filles (début des années 1930)].

Fig. 42. Alfred Weiland (1906-1978), alias Awe, vers 1946. Dès 1925 il est membre KAPD et de l’AAU, puis de la KAU, 1929-1933. En 1933 et 1934, il est interné au camp de concentration de Hohnstein et torturé par la Gestapo. En 1944, il est incorporé dans la Wehrmacht. Après mai 1945, il est l’un des reconstructeurs du mouvement communiste des conseils allemand et pratiqua l’entrisme dans le SED. Sa revue Neues Beginnen, puis Funken, fut un point de ralliement d’un «antibolchevisme», dirigé contre le bloc soviétique. Enlevé en plein jour à Berlin-Ouest, le 11 novembre 1950, par le NKVD soviétique, il est transféré à l’Est, jugé et condamné à l’emprisonnement, de 1950 à 1958, date de sa libération et de son expulsion vers l’Ouest. Revenu à Berlin-Ouest, il adhère au SPD. Au début des années 70, il fonda avec Klaus Garnatz (CDU) le «Demokratisches Zentrum», dirigé contre l’Opposition extra-parlementaire [Source : Opposition und Widerstand in der DDR. Politische Lebensbilder, Verlag C.H. Beck, Munich, 2002, p. 56].

Fig. 43. Paul Kirchhoff (1900-1972) [Eiffel], anthropologue germano-mexicain, militant depuis 1920 à l’AAU (Freiburg) et au KAPD, dans l’opposition de gauche trotskyste après 1931, puis communiste de gauche à Mexico, proche de la Gauche communiste italienne, 1937-1940. Photo d’identité prise en 1934. [http://carlosgarciamoraetnologo.blogspot.nl/2011/04/paulkirchhoff-el-instigador.html.]

Fig. 44. Otto Rühle au côté de son adversaire bolchevik Léon Trotsky, Mexico-Coyoacan, 1937 [Source : Museo casa de Léon Trotsky México (Directeur : Esteban Volkov, petit-fils de Trotsky)].

Fig. 45. Adam Scharrer (1889-1948), alias Adam Licht, militant ouvrier révolutionnaire et dirigeant du KAPD, 1920-1929. «Écrivain prolétarien» à partir de 1927, puis après 1933 écrivain de l’exil réfugié en URSS, il dissimula son passé et se mit – sans réelle conviction – au service de l’Allemagne de l’Est en 1946-1948. L’un des derniers timbres de la RDA, l’année même de la chute du Mur, lui fut dédié, pour son roman Les Sans-Patrie (Vaterlandslose Gesellen, 1930), traduit en français par Gallimard en 1931.

Fig. 46. Plaque commémorant Franz Pfemfert, éditeur de Die Aktion (Wilhelmsdorf, Berlin, 2004). La plaque rappelle que la revue de Pfemfert fut la «porte-parole de la lutte contre le nationalisme et le militarisme», qu’il mourut en exil à Mexico dans la misère [Photo : OTFW, Berlin. Source : Wikimedia Commons].

Fig. 47. Plaque (Pflasterstein) commémorant Alexander Schwab à Berlin, «écrivain, théoricien en architecture et résistant. Cofondateur de l’École des conseils ouvriers du Grand-Berlin, du KAPD, du groupe de résistance ‘Rote Kämpfer’. Emprisonné en1936, il mourut à forteresse de Zwickau» [Photo : OTFW, Berlin. Source : Wikimedia Commons].

Fig. 48. Karl Schröder, Berlin, 1946, quatre années avant sa mort [Source : Annette Sottong-Hanss, Wiesbaden, reproduction in Karl Schröder, Die letzte Station, Temmen, Brême, 1995].

Fig. 49. Plaque commémorant Leo Fichtmann (1873-1942), Pflasterstein, Berlin. Membre du KAPD, puis de la KAI, ce tailleur de pierres fut très actif dans le mouvement berlinois des chômeurs dans les années 1920. Juif, il fut pris en otage le 27 mai 1942, après qu’un groupe antinazi eut fait exploser une bombe place du Lustgarten de Berlin où se déroulait l’exposition de Goebbels sur «Le paradis soviétique». Le lendemain, il est fusillé au camp de Sachsenhausen. Son fils Max (1902-1943), KAPD, KAI, ainsi que sa femme Clara (1877-1944) furent assassinés à Auschwitz. La plaque se trouve Albert-EinsteinStraße 15, Berlin, à l’endroit où vivait Leo Fichtmann [Photo : Axel Mauruszat, reproduction in Wikimedia Commons].

Fig. 50. Willi Jelinek (25.12.1889–24.3.1952), alias Želinck, Rasin, métallo à Zwickau, KPD et AAU, passa au KAPD. Proche d’Otto Rühle, il le suivit dans la scission en mars 1921. Membre de l’AAUE en Saxe, il est le maître d’œuvre de la revue unioniste Proletarischer Zeitgeist (1922-1933). À partir de mai 1945, il fonde avec des anarchistes et syndicalistesrévolutionnaire la Tendance de Zwickau et entre dans le syndicat FDGB. En novembre 1948, il est arrêté lors d’une réunion de camarades à Leipzig. Condamné, il mourra à la forteresse de Bautzen dans des conditions extrêmement suspectes. [Photo: https://libcom.org/history/jelinek-wilhelm-willi-1889-1952].

Fig. 51. Fritz Parlow (1905-1983), ancien unioniste (AAU et AAUE), rédacteur de Die Einheitsfront, puis de Der Kampfruf, membre de la KAU après 1931, appartint après 1945 au groupe «Internationale Sozialisten» formé autour d’Alfred Weiland ainsi qu’à la rédaction de Neues Beginnen. Blätter internationaler Sozialisten. Il adhéra jusqu’en 1950 au SED. En 1954, il entra dans la section du SPD à Berlin-Tiergarten, dont il devint secrétaire. Sa librairie à Berlin-Ouest devint un point de ralliement pour la jeunesse en dissidence (photo vers 1970).

Fig. 52. Willi Huhn (1909-1970), dit Oekonomicus, appartint au SAPD de 1931 à 1933, puis aux Rote Kämpfer jusqu’à son arrestation en 1934. Relaché, il travailla dans sa bibliothèque privée (secrète) sur la social-démocratie, l’économie de guerre et le capitalisme d’État. Après1945, membre du KPD/SED, directeur d’école à Berlin-Est et Gera, Après 1948, installé à Berlin-Ouest, il dut adhérer au SPD pour travailler à l’Institut August Bebel. De 1950 à 1953, il dirige la revue Pro und Contra qu’il quitte en raison de l’influence grandissante du trotskysme (Ernest Mandel). Il est exclu du SPD en 1954 pour avoir dénoncé la politique contre-révolutionnaire du parti lors de la Révolution de novembre. Antimilitariste et «conseilliste», Huhn inspira la fraction de gauche du SDS de 1967 à sa mort prématurée en 1970. Photo : Willi Huhn et son épouse Lisa, vers 1939 ?.

Fig. 53. Die Soziale Revolution ist keine Parteisache, n° 2, Berlin, novembre 1971. La première véritable revue communiste des conseils en Allemagne, depuis les années 1960, publiée par le groupe «Soziale Revolution», qui était en contact avec le groupe «Informations et Correspondance ouvrières» (ICO) et «Root and Branch» de Mattick, Paul junior.

TROISIÈME PARTIE: LA GAUCHE COMMUNISTE DES CONSEILS AUX PAYS-BAS ET DANS LE MONDE, 1933-1980 (FIG. 54-74)

Fig. 54. Portrait de Marinus van der Lubbe, 1933 [Source : La Revue anarchiste n° XIX, Paris, mars 1934].

Fig. 55. Marinus van der Lubbe jugé enchaîné par la justice nazie. Pendant le procès, il fut torturé et drogué par la Gestapo pour l’empêcher de revendiquer son acte. Photo : Van der Lubbe sur le banc des accusés, cour suprême de Leipzig, 21 septembre 1933, premier jour du procès. À droite, portant cravate, on reconnaît Georgi Dimitrov, lequel traita Van der Lubbe de «débile» : «C’est un ouvrier déclassé, c’est une épave rebelle de la société». Dimitrov se fait photographier en prison fumant un gros cigare ou lisant la Pravda, alors que les tortures détruisent Van der Lubbe. Le stalinien bulgare, qui va être bientôt libéré suite à des accords avec le régime nazi, réclame que «Van der Lübbe soit condamné comme ayant travaillé contre le prolétariat et que des dommages et intérêts nous soient accordés pour le temps que nous avons perdu ici».

Fig. 56. Après l’insurrection ouvrière du quartier Jordaan à Amsterdam, juillet 1934, l’occupation par l’armée [Photo : Het Leven, hebdomadaire illustré, 10 juillet 1934].

Fig. 57. Maurits Dekker (1896-1962), écrivain prolétarien, Amsterdam, cofondateur du Comité Van der Lubbe des PaysBas, en 1933 [Source : Commons Wikipedia].

Fig. 58. Lodewijk (Lo) Lopes Cardozo (1892-1944), journaliste au quotidien Algemeen Handelsblad, communiste des conseils; éditeur du Livre rouge sur l’incendie du Reichstag, publié par lui-même, Age van Agen et Maurits Dekker (21 sept. 1933), cofondateur du Comité néerlandais Van der Lubbe. Assassiné par les nazis à Auschwitz, été 1944 [Portrait par Meijer Bleekrode, vers 1936 (Collectie Joods historisch museum, Amsterdam)].

Fig. 59. Piet van Albada (1905-1997), professeur de mathématiques, frère de l’astronome Bruun van Albada (1912-1972), et comme lui membre du GIC. Piet van Albada était très proche politiquement d’Eduard Sirach (LAO) et de Marinus van der Lubbe à Leiden. En 1933-1934, il est membre du Comité international Van der Lubbe [Source : Wiskrant, Université d’Utrecht. Photo : 1933 (publiée par le site : www.aaap.be)].

Fig. 60. Abraham Verduin (1902-1945), Amsterdam, chapelier, secrétaire du groupe des jeunesses du K.A.P.N. Communiste des conseils et juif, il fut assassiné à Auschwitz [Source : joodsmonument.nl. Photo : vers 1938].

Fig. 61. Emanuel Querido (1871-1943), ami et éditeur d’Herman Gorter. Sympathisant du mouvement communiste des conseils, il donna son adresse pour toute la correspondance envoyée à la KAI. Après 1933, il est l’éditeur attitré de la littérature allemande de l’exil. Le 23 juillet 1943, lui et sa femme furent assassinés au camp d’extermination de Sobibor. [Source : Collectie 248-2471, NIOD, Nederlands Instituut voor oorlogs-, holocaust- en genocidestudies, Amsterdam].

Fig. 62. Congrès d’unification de l’OSP et du RSP à Rotterdam, le 3 mars 1935. Le RSAP, qui est le produit de ce regroupement, comptera 4.200 membres. Au bureau, de gauche à droite : Daan Bosma, Fokke Bosman, Engelbertus Bouwman, Willem Dolleman, Ab Menist, Henk Sneevliet, Franc van der Goes, Piet Schmidt, Stien de Zeeuw, et Stan Poppe, qui fut l’un des fondateurs du Communistenbond Spartacus en 1942. À l’intérieur du cercle frappé de la faucille et du marteau : «Ondanks alles…» (Malgré tout…). Devant le bureau, un extrait du dernier article de Liebknecht : «Trotz alledem !» (Rote Fahne, 15 janvier 1919) : «Et même si vous nous enchaînez, nous sommes là, nous restons là ! Le futur nous appartient !» [Dick de Winter 2010, p. 98].

Fig. 63. Spartacus, organe du Troisième front (MLL-Front), avril 1942. «Meitag in oorlogstijd» (Premier mai en temps de guerre). Appel aux travailleurs néerlandais.

Fig. 64. Les 10 dirigeants du Marx-Lenin-Luxemburg Front (MLL Front), fusillés par les nazis, les premiers (dont Henk Sneevliet) à Amersfoort, le 13 avril 1942, les deux derniers (infra) à Woudenberg, le 16 octobre 1942 [Source : Dick de Winter, Ab Menist revolutionair-socialistisch vakbondsleider, politicus en verzetsstrijder, Eburon, Delft, 2010].

Fig 65. Les cofondateurs du Communistenbond Spartacus, dans le jardin de Jaap van Otterloo à Rotterdam-Vreewijk, Iependaal 191, année 1943. De gauche à droite : Leen Molenaar, Jaap van Otterloo, Toon van de Berg, Jan Naaraat, Stan Poppe [Source : Bart de Cort, De Groep Gerritsen : kroniek van een verzetsgroep, 1940-1945, La Haye, SDU uitgevers, 1998; photo reproduite par l’Association Archives Antonie Pannekoek (www.aaap.be)].

Fig. 66. Spartacus. Actuele Berichten, organe clandestin du Communistenbond Spartacus, 1944-1945. Il est remplacé en mai 1945 par Weekblad Spartacus.

Fig. 67. Mai 1945 : parution légale de l’hebdomadaire Spartacus. Dans ce tract, supplément à Spartacus, intitulé : «Le jour de la Liberation», le Communistenbond «appelle les travailleurs de tous les pays à lutter contre le capitalisme, le fascisme et le chauvinisme; lutter contre la famine et la guerre; lutter pour le pain, le travail émancipé et le socialisme ! ». (Source : IISG, Amsterdam; collection www.a.a.a.p.be)

Fig. 68. Maandblad Spartacus n° 12, Amsterdam, déc. 1945. Le contenu du numéro de décembre est le suivant : L’impérialisme russe et les travailleurs révolutionnaires. – La politique extérieure de la Russie depuis 1939. – Une occupation d’usine. – Au pays du grand mensonge [Source : collection personnelle].

Fig. 69. Barend Luteraan (1878-1970), internationaliste, communiste des conseils, puis trotskyste, vers 1948. [Source : BG A53/476-7 (foto), De Nederlandse arbeidersbeweging tot 1918, IISG, Amsterdam].

Fig. 70. Henk Canne Meijer (1890-1962) au côté de son épouse Gé Hoogland, Amsterdam, 1959. [Source : www.aaap.be, collection Archives Antonie Pannekoek].

Fig. 71. Paul Mattick (1904-1981) avec son épouse Ilse Hamm-Mattick (1919–2009), Amsterdam, 1965. À droite : Monique, compagne de Louis Janover, surréaliste et communiste des conseils. À gauche : sa mère. La photo a été prise non loin de la maison de Henk Canne Meijer à Amsterdam [Source: www.aaap.be, collection].

Fig. 72. Jan Appel (1890-1985), alias Max Hempel, Jan Arndt, Piet de Bruin, cofondateur du KAPD, avril 1920, à partir de 1927 membre du GIC. Photo : dans son appartement de Maastricht, discutant avec de jeunes internationalistes, été 1978 [Source : www.aaap.be, collection].

Fig. 73. Benjamin Aäron Sijes (1908-1981), communiste des conseils (GIC) et historien, éditeur des Souvenirs du mouvement ouvrier de Pannekoek : Herinneringen, Van Gennep, Amsterdam, 1982. [Source : http://www.anp-archief.nl/page/91046/nl. Photo : 1965].

Fig. 74. Cajo Brendel, communiste des conseils (groupe de La Haye, puis Spartacusbond, enfin ‘Daad en Gedachte’), Amersfoort (Utrecht) [http://www.trend.infopartisan.net/trd7807/cajo02.jpg. Photo : 1978, par Marcel van der Linden].



 

AVANT-PROPOS

POUR UNE HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE

Franz Mehring, auteur réputé d’une biographie de Marx et d’une histoire de la social-démocratie allemande, compagnon d’armes de Rosa Luxemburg, soulignait en 1896 – dans la prestigieuse revue théorique Die Neue Zeit – toute l’importance que revêtait pour le mouvement ouvrier la réappropriation de son propre passé :

Le prolétariat possède un avantage par rapport à tous les autres partis, c’est celui de pouvoir puiser sans cesse de nouvelles forces dans l’histoire de son propre passé pour mener la lutte du présent et atteindre le nouveau monde du futur.

L’existence d’une véritable «mémoire ouvrière» traduit cet effort constant du mouvement ouvrier révolutionnaire, de se réapproprier son propre passé. Cette réappropriation est indissociablement liée à l’auto-développement de la conscience de classe, qui se manifeste pleinement dans des luttes massives du prolétariat. Et Franz Mehring notait dans le même article que «comprendre c’est dépasser» (aufheben), dans le sens de conserver et d’assimiler les éléments d’un passé qui portent en germe le futur d’une «classe historique» porteuse du nouveau monde du futur». Ainsi, on ne peut guère comprendre l’émergence de la Révolution russe de 1917 sans les expériences de la Commune de Paris et de 1905.

Considérant que l’histoire du mouvement ouvrier ne peut se réduire à une suite naïve d’images d’Épinal, faisant revivre de façon colorée un passé révolu, et encore moins à d’ennuyeuses études académiques où «le passé du mouvement ainsi miniaturisé en des études minutieuses, pédantes, privées de toute perspective générale, isolées de leur contexte, n’est susceptible de susciter qu’un intérêt fort limité» [G. Haupt, L’Historien et le mouvement social, 1980], nous avons fait le choix dans notre travail d’aborder l’histoire du mouvement révolutionnaire germano-hollandais en tant que praxis.

Nous faisons nôtre cette définition donnée par Georges Haupt : cette praxis, prenant la forme d’un ‘matérialisme militant’, se définit comme un

laboratoire d’expériences, d’échecs et de succès, champ d’élaboration théorique et stratégique, où rigueur et examen critique s’imposent pour fixer la réalité historique et par là même découvrir ses ressorts cachés, pour inventer donc innover à partir d’un moment historique perçu comme expérience.

Pour le mouvement ouvrier révolutionnaire, l’histoire de son propre passé n’est pas «neutre». Elle implique une constante remise en question et donc une assimilation critique de son expérience passée.

Le bouleversement révolutionnaire dans la praxis du prolétariat est sous-tendu finalement par un bouleversement en profondeur de la conscience de classe (Klassenbewusstsein). Seul l’examen critique du passé, sans dogmes ni tabous, peut redonner au mouvement ouvrier révolutionnaire cette dimension historique caractéristique d’une classe ayant une seule finalité : celle de la libération de l’humanité tout entière. Rosa Luxemburg définissait ainsi la méthode d’investigation du mouvement ouvrier de son propre passé :
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Il n’existe pas de schéma préalable, valable une fois pour toutes, pas de guide infaillible pour lui montrer [au prolétariat] les voies sur lesquelles il doit s’engager. Il n’a pas d’autre maître que l’expérience historique. Le chemin de croix de sa libération n’est pas pavé seulement de souffrances sans bornes, mais aussi d’erreurs innombrables. Son but, sa libération, il l’atteindra s’il sait tirer l’enseignement de ses propres erreursi.

L’histoire du mouvement ouvrier, comme praxis, souffre d’une discontinuité théorique et pratique; mais, au contact de l’expérience historique nouvelle, elle se présente aussi comme, une tradition jouant un rôle mobilisateur de la conscience ouvrière et alimentant sa mémoire collective. Si, souvent, elle joue un rôle conservateur dans l’histoire du prolétariat, elle conserve-préserve aussi – dans le sens de protéger d’immenses trésors théoriques et organisationnels. Ainsi, la discontinuité et la continuité sont les deux faces indissociables de l’histoire politique et sociale de ce mouvement.

Les courants communistes de gauche, issus de la IIIe Internationale, comme la Gauche italienne (dite «bordiguiste»), d’un côté, et la Gauche communiste germanohollandaise de Gorter, Pannekoek et du KAPD, de l’autre, n’ont pas échappé à la tentation de se situer unilatéralement dans la continuité ou la discontinuité du mouvement ouvrier. Le courant «bordiguiste» s’est limité à l’affirmation d’une «invariance» du marxisme depuis 1848, une «invariance» de la «théorie communiste» depuis le deuxième congrès du Komintern. Certaines parties du courant «conseilliste» – des années 1930 à aujourd’hui –, par contre, ont contesté – en réaction à la faillite de la social-démocratie et du Komintern – toute continuité dans le mouvement ouvrier révolutionnaire de l’AIT jusqu’à la Révolution russe, en distinguant l’«ancien mouvement ouvrier» d’avant 1914 et le «nouveau mouvement ouvrier» surgi dans le sillage des défaites de la vague révolutionnaire de 1917-1927 (Russie-AllemagneChine).

Entre ces deux attitudes extrêmes, se situaient le KAPD de Berlin et Bilan, la revue de la Fraction italienne en exil en France et en Belgique dans les années trente. Les deux courants, allemand et italien, tout en innovant théoriquement, et en marquant la discontinuité entre le nouveau mouvement révolutionnaire des années 20 et 30 et celui qui précéda (social-démocratie) la guerre de 1914-1918, ne rejetaient aucunement la continuité du mouvement marxiste. Celui-ci, néanmoins, s’il ne voulait pas s’arrêter devait progresser, c’est-à-dire faire siennes les leçons nouvelles apportées par le prolétariat dans le feu de son action révolutionnaire, comme entre 1917 et 1920 (rejet du parlementarisme et du syndicalisme, rejet de toute voie «pacifique» au «socialisme» par l’établissement de «fronts uniques» dont le prolétariat serait la dupe et la première victime).

Les difficultés d’une histoire du mouvement communiste de gauche et communiste des conseils ne tiennent pas seulement au dépassement critique de leur propre histoire. Elles sont surtout le produit d’une histoire, tragique, qui depuis plus de soixante années, s’est traduite par la disparition des traditions révolutionnaires du mouvement ouvrier, qui avaient pris essor depuis 1905 en Russie jusqu’à la Révolution en Allemagne. Une sorte d’amnésie collective a semblé frapper la classe ouvrière, sous l’effet de défaites successives et répétées culminant avec la Deuxième guerre mondiale. Celle-ci a détruit des générations maintenant vivantes les expériences vécues de lutte révolutionnaire ainsi que le fruit de décennies
i Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie (1915), écrite en prison, citée par G. Haupt, L’historien et le mouvement social, Maspéro, 1980, p. 37.

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d’éducation socialiste. Navigant de conserve avec le nazisme et les prétendues «démocraties» – le stalinisme a parachevé la contre-révolution la plus profonde qu’ait connue le mouvement ouvrier de Noske-Ebert-Scheidemann à Hitler. Le stalinisme a réussi à gommer cette mémoire collective, indissociable d’une conscience de classe. L’histoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire de gauche dans le Komintern, est devenue un enjeu majeur : celui de falsifications idéologiques au service du capitalisme d’État russe – appelé par antiphrase «socialisme réel».

Les État dits de «démocratie populaire» ou baptisés «socialistes», «marxistesléninistes» – voire autogestionnaires ! – après 1947 font partie de cette planète du grand mensonge : de l’Europe centrale et orientale du Pacte de Varsovie à la Yougoslavie titiste et à l’Albanie d’Enver Hodja, de la Chine «populaire» ou «communiste» au Vietnam et au Laos, du Cambodge khmer rouge à la Corée du Nord, de Cuba à l’Angola… sans compter les météorites du «socialisme réel» : Somalie de Siyaad Barre, Bénin «marxiste-léniniste» (1974-1990), République populaire du Mozambique (1975-1990), République démocratique d’Afghanistan (1978-1992), Nicaragua sandiniste…

Toute histoire devenait la glorification cynique du Parti unique au pouvoir et de son appareil de terreur. Sous couvert «d’internationalisme», l’histoire officielle, «révisée» au fur et à mesure des règlements de comptes, épurations et «tournants» successifs, distillait un vénéneux discours de propagande nationaliste, de justification du bellicisme, de la terreur et des instincts les plus vils et les plus morbides.

Il vaut la peine de citer encore l’historien Georges Haupt, qui est universellement reconnu pour la probité de ses travaux sur la IIe et la IIIe Internationale :

À l’aide de falsifications inouïes, foulant aux pieds et méprisant les réalités historiques les plus élémentaires, le stalinisme a méthodiquement gommé, mutilé, remodelé le champ du passé pour le remplacer par sa propre représentation, ses mythes, son autoglorification. L’histoire du mouvement ouvrier international se fige elle aussi en une collection d’images mortes, truquées, vidées de toute substance, remplacées par des copies maquillées où le passé se reconnaît à peine. La fonction que le stalinisme assigne à ce qu’il considère et déclare être l’histoire, et dont la validité sera imposée au mépris de toute vraisemblance, exprime une peur profonde de la réalité historique qu’il s’efforce de masquer, tronquer, déformer systématiquement pour en faire le terrain du conformisme et de la docilité. À l’aide d’un passé imaginaire, fétichisé, privé des éléments rappelant la réalité, le pouvoir cherche non seulement à obstruer la vision du réel mais à tétaniser la faculté de perception elle-même. D’où la nécessité permanente d’anesthésier, de pervertir la mémoire collective, dont le contrôle devient total du moment que le passé se voit traiter en secret d’État et l’accès aux documents est interdit.

Enfin, vint Mai 1968. Le surgissement d’un mouvement social d’une telle ampleur, qui parcourut le monde de la France à la Grande-Bretagne, de la Belgique à la Suède, de l’Italie à l’Argentine, de la Pologne à l’Allemagne occidentale. Cette période de luttes ouvrières de 1968 à 1974 a favorisé la recherche historique sur les mouvements révolutionnaires du XXe siècle, en Allemagne, Italie, France, GrandeBretagne. Il y eut une montagne de livres, dont le souvenir est maintenant estompé. Le «fil rouge» d’une continuité historique entre le passé lointain des années 20 et la période de Mai 1968, apparut évidente à ceux qui ne se laissaient pas abuser par le côté spectaculaire d’une révolte étudiante vite récupérée par la classe bourgeoise.

Le mouvement ouvrier semblait renaître de ses cendres. L’effet en fut la réanimation de toute une mémoire historique : anesthésiée, endormie pendant près de 40 années, dans un enthousiasme confus, les références historiques révolutionnaires sortaient spontanément et dans une joyeuse profusion de la bouche d’ouvriers et
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d’étudiants qui parcouraient les rues de Paris et fréquentaient les Comités d’action antisyndicaux. Et ces références, ce n’étaient pas les historiens et sociologues qui les leur soufflaient à l’oreille. La mémoire collective ouvrière évoquait – souvent de façon confuse, et dans le tumulte des événements – toute l’histoire du mouvement ouvrier, ses principales étapes : 1848, la Commune de Paris, 1905, 1917, mais aussi 1936, qui en était l’antithèse avec la constitution du Front populaire patriotique. C’est à peine si était évoquée l’expérience décisive de la Révolution allemande (1918-1921). L’idée des conseils ouvriers, plus positive que celle des soviets avec leur masse indistincte d’ouvriers, de soldats et paysans, manipulés par les bolcheviks et leurs adversaires bourgeois, apparaissait de plus en plus dans les discussions de la rue et dans les comités d’action nés de la vague de grève généralisée.

Le resurgissement historique sur la scène sociale d’une classe qui aurait été «intégrée» et «embourgeoisée», a largement favorisé la recherche sur l’histoire des mouvements révolutionnaires des années 1920 et 1930. Des études, trop rares, ont été consacrées aux courants de gauche des IIe et IIIe Internationales. Les noms de Gorter et Pannekoek, les sigles KAPD et GIC, à côté de ceux d’Amadeo Bordiga et Onorato Damen, sont devenus plus familiers aux éléments se déclarant «ultragauches» (concept aussi flou que celui de «maximalistes» couramment utilisé à l’époque), ou plus clairement «communistes internationalistes». La chape de plomb du stalinisme était enfin soulevée.

Mais d’autres formes, plus insidieuses, de troncature et de déformation de l’histoire du mouvement révolutionnaire sont apparues, avec le déclin du stalinisme. Une historiographie de type social-démocrate, «léniniste», «trotskyste», ou purement universitaire s’adaptant à l’air du temps idéologique, est apparue, dont les effets sont tout aussi pervers que ceux du stalinisme. L’historiographie social-démocrate, comme la stalinienne, a essayé d’anesthésier et de gommer tout le côté révolutionnaire du mouvement communiste de gauche, pour le réduire à une «chose morte» du passé.

Le plus souvent, les critiques de la Gauche communiste à la social-démocratie ont soigneusement été gommées, de façon à en rendre l’histoire tout à fait inoffensive. L’historiographie «gauchiste», «léniniste» et «trotskyste», en particulier, a pratiqué le mensonge par omission, évitant soigneusement de trop parler de courants révolutionnaires «trop à gauche» à son goût. Beaucoup d’entre eux, quand il fallait inévitablement en parler, les mentionnaient au passage, gênés, en leur collant l’étiquette – se voulant infamante – d’«ultragauche sectaire», et renvoyaient à la sacrosainte critique de «l’infantilisme de gauche» par Lénine. Une méthode déjà savamment pratiquée par l’historiographie stalinienne. L’histoire devenait celle de leur propre autojustification, un instrument de légitimation. Citons de nouveau ce qu’écrivait l’historien Georges Haupt, à propos de l’historiographie d’une «nouvelle gauche» groupusculaire :

Il y a une décennie à peine, la «nouvelle gauche «antiréformiste et antistalinienne, censeur sévère de l’histoire universitaire quelle rejette comme bourgeoise, affichait une attitude «traditionnelle» envers l’histoire, retombant dans les mêmes ornières que les staliniens et les social-démocrates en coulant le passé dans le même type de moules. Ainsi les idéologues de l’opposition extraparlementaire dans les années soixante en Allemagne, eux aussi se sont employés à rechercher leur légitimité dans le passé. Ils ont traité l’histoire comme un gros gâteau dont chacun pouvait retrancher un morceau selon son goût ou son appétit. Érigée en source de légitimité et utilisée comme instrument de légitimation, l’histoire ouvrière reste une sorte de dépôt d’accessoires, de déguisements, où chaque fraction, chaque groupuscule trouve sa
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référence justificatrice, utilisable pour les besoins du momentii.

Des courants révolutionnaires, comme le «bordiguisme» ou le «conseillisme», parce qu’ils n’ont pas échappé au danger du sectarisme, ont fait eux aussi de l’histoire du mouvement révolutionnaire une source de légitimation de leurs conceptions. Au prix d’une déformation de l’histoire réelle, ils ont opéré un soigneux découpage, écartant toutes les composantes du mouvement révolutionnaire qui n’entraient pas dans leur moule théorique. L’histoire de la Gauche communiste n’était plus celle de l’unité et de l’hétérogénéité de ses composantes, une histoire complexe à écrire dans toute sa dimension internationale et toute sa singularité. Elle devenait celle de courants antagonistes et rivaux : les «élus» d’un côté; les «damnés» de l’autre. Les «bordiguistes» ignoraient superbement l’histoire des Gauches communistes hollandaise et allemande. Quand ils en parlaient, c’était toujours avec un «aristocratique» mépris, et comme les trotskystes, ils renvoyaient à la critique «définitive» de Lénine dans son «immortel» brochure Le Gauchisme, maladie infantile du communisme. Ils gommaient soigneusement le fait qu’en 1920 Bordiga, tout comme Gorter et Pannekoek, avait été condamné par Lénine comme «infantile», pour le même rejet de «tactiques» mortelles : action parlementaire et front unique avec la social-démocratie par l’entrée du PC britannique dans le Labor Party. L’historiographie «conseilliste» eut une attitude quelque peu similaire, mais plus saine, moins arrogante; pêchant surtout par son silence sur des courants jugés trop «léninistes», même s’ils propageaient les mêmes positions intransigeantes contre le binôme fascisme/antifascisme, les luttes de «libération nationale», pour la destruction de l’État capitaliste dans le monde entier.

Glorifiant l’histoire du KAPD et des Unionen – qu’elle réduisait le plus souvent à ses courants «antiautoritaires» et anarchisants, comme celui d’Otto Rühle – et celle du GIC, elle ignorait non moins superbement l’existence du courant d’Amadeo Bordiga, de la Fraction italienne autour de Bilan dans les années 1930. Ce courant était rejeté de façon simpliste dans le même sac que le «léninisme». Elle gommait aussi, avec un zèle non moins grand que celui des bordiguistes, les différences parfois énormes entre la Gauche hollandaise, puis allemande, de 1914 à 1930, revendiquant une organisation politique, et le «conseillisme» d’après 1933. L’itinéraire de Pannekoek d’avant 1921 comme après 1927 était pour le «conseillisme» parfaitement rectiligne. Le communiste de gauche Pannekoek d’avant 1921 était «revisité» à la lumière de son évolution vers un «communisme des conseils» fortement «libertarisé».

Outre la rigidité sectaire de ces historiographies «bordiguiste» et «conseilliste», on doit souligner l’optique parfois étroitement nationale de ces courants. En réduisant l’histoire du mouvement révolutionnaire à une composante nationale, choisie en fonction d’un «terroir» d’origine, ces courants ont manifesté un fort «esprit de clocher». Le résultat en fut le gommage de la dimension internationale de la Gauche communiste.

Après la chute du Mur de Berlin (1989) et du capitalisme d’État russe, l’ouverture des archives de l’ex-URSS (Archives du Komintern) et des défuntes «démocraties populaires» a rendu plus aisée l’élaboration d’une histoire des gauches communistes : matériaux abondants, plus grande facilité d’accès, avec des moyens techniques plus rapides (Internet).

ii Haupt, op. cit., p. 32.
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Pourtant, un danger menace sans cesse l’histoire du mouvement révolutionnaire. Le danger est moins la déformation ou la «désinformation» qu’une pression idéologique énorme. Cette pression va dans le sens d’une diminution notable des études et des recherches, dans le cadre universitaire, sur l’histoire du mouvement ouvrier. Pour s’en rendre compte, il suffit de citer les conclusions de la revue Le Mouvement social (n° 142, janvier-mars 1988), revue française connue pour ses recherches sur l’histoire du mouvement ouvrier. Un historien (Jean-Louis Robert) notait il y a 10 ans (et cela est encore plus valable aujourd’hui) une baisse sensible, dans cette revue, des articles consacrés au mouvement ouvrier et aux partis et organisations politiques s’en réclamant. Il constatait une «baisse tendancielle de l’histoire politique ‘pure’ : 60 % des articles au début, 15 % aujourd’hui», et surtout «une tendance au déclin de l’étude du mouvement ouvrier» : 80 % des articles, il y a 20 ans, 20 % aujourd’hui. Depuis les années 80, on assiste à une baisse sensible des études sur le communisme en général, sauf quand il s’agit de biographies de «gros calibres» (Tito, Togliatti, Staline, Boukharine, Trotsky, etc.) ou d’études à scandales, qui se sont multipliées depuis l’ouverture des Archives du «marxisme-léninisme» à Moscou. Signe plus inquiétant d’une pression idéologique – l’auteur notait qu’une «prépondérance ouvrière (dans cette revue) (était) lentement grignotée par la montée de la bourgeoisie». Et il soulignait en conclusion la hausse des études consacrées à l’histoire de la bourgeoisie et des couches non ouvrières. L’histoire du mouvement ouvrier cédait de plus en plus la place à celle de la bourgeoisie – voire celle de la noblesse –, qui fait fureur aujourd’hui, et de l’histoire économique du «système».

Ainsi, après toute une période où furent écrites des études sur le mouvement ouvrier et révolutionnaire, dont les limites étaient les semi-vérités et les demi-mensonges répétés, gommant toute dimension révolutionnaire, on assista à une période de réaction. Même «neutre», accommodée au goût du jour, même anesthésiante ou soporifique, l’histoire du mouvement ouvrier, surtout quand elle est révolutionnaire, apparaît «dangereuse» pour l’idéologie dominante. C’est que l’histoire du mouvement révolutionnaire sent toujours le soufre et la poudre. Même trempée dans l’eau bénite universitaire, le diable de l’insurrection contre tous les pouvoirs en place y est toujours caché. Une histoire honnête du mouvement ouvrier révolutionnaire remet toujours en cause toutes les idéologies de l’extrême droite à la prétendue «extrême gauche». Elle est «une arme de la critique», laquelle – affirmait Marx – se change inévitablement en «critique des armes». On peut citer à ce propos le même Georges Haupt :

[…] l’histoire est un terrain explosif, dans la mesure où la réalité des faits ou les expériences d’un passé souvent escamoté sont susceptibles de remettre en question toute prétention à la représentation unique de la classe ouvrière. Car l’histoire du monde ouvrier touche le fondement idéologique sur lequel s’appuient tous les partis à vocation d’avant-garde pour maintenir leurs visées hégémoniquesiii.

Cette histoire de la Gauche communiste germano-hollandaise va donc à contrecourant de l’historiographie actuelle. Elle n’est pas une pure et simple histoire sociale de ce courant. Elle se veut une histoire politique, redonnant vie et actualité à tous les débats politiques et théoriques qui s’y développèrent. Elle a pour ambition de replacer dans un cadre international l’histoire de cette Gauche. Elle se veut surtout une histoire critique, pour en montrer, sans a priori ni anathème, les lignes de force et de faiblesse. Elle n’est ni une apologie ni un rejet du courant communiste germano-hollandais. Elle est enfin totalement étrangère à l’idée d’une «histoire officielle» ou «histoire de parti», conception qui avait cours dans la social-démocratie

iii Haupt, idem, p. 38.
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et le Komintern. Elle est donc à cent lieues de toute justification a posteriori de tel parti, tel groupuscule ou telle secte.

Bien qu’écrite dans un cadre universitaire (thèse de doctorat, Paris-I-Sorbonne, 1988), cette histoire est, pour reprendre l’expression de Franz Mehring, une histoirepraxis, une histoire qui a pour seul but de «mener la lutte du présent et atteindre le nouveau monde du futur».

Cette histoire n’est donc pas impartiale. Nous ne dissimulons nullement nos sympathies et antipathies. Mais par-dessus tout, nous visons à la seule vérité des faits, car la simple vérité ne peut être que révolutionnaire.

Nous ne partageons nullement les positions politiques de Trotsky (en particulier son Programme de transition réformiste et sa «défense de l’URSS», id est le capitalisme d’État soviétique), mais nous avons fait nôtres les réflexions de l’auteur, dans sa magnifique Histoire de la Révolution russe, à propos de l’objectivité d’une histoire révolutionnaire :

Le lecteur n’est pas, bien entendu, obligé de partager les vues politiques de l’auteur, que ce dernier n’a aucun motif de dissimuler. Mais le lecteur est en droit d’exiger qu’un ouvrage d’histoire constitue non pas l’apologie d’une position politique, mais une représentation intimement fondée du processus réel de la révolution. Un ouvrage d’histoire ne répond pleinement à sa destination que si les événements se développent, de page en page, dans tout le naturel de leur nécessité…

Le lecteur sérieux et doué de sens critique n’a pas besoin d’une impartialité fallacieuse qui lui tendrait la coupe de l’esprit conciliateur, saturée d’une bonne dose de poison, d’un dépôt de haine réactionnaire, mis il lui faut la bonne foi scientifique qui, pour exprimer ses sympathies, ses antipathies, franches et non masquées, cherche à s’appuyer sur une honnête étude des faits, sur la démonstration des rapports réels entre les faits, sur la manifestation de ce qu’il y a de rationnel dans le déroulement des faits. Là seulement est possible l’objectivité historique, et elle est alors tout à fait suffisante, car elle est vérifiée et certifiée autrement que par les bonnes intentions de l’historien – dont celui-ci donne d’ailleurs la garantie – mais par la révélation de la loi intime du processus historiqueiv.

Le lecteur conviendra – nous l’espérons – que nous avons préservé cette bonne foi scientifique, sans dissimuler nullement nos convictions et nos espoirs (1988, 1998 et 2018), deux ou trois décennies après Mai 1968. Ph. B., mars 2018.

NOTA BENE. – Le texte français de cet ouvrage a été corrigé et très fortement amendé à la lumière des précédentes versions italienne et anglaise [Graphos : Alle origine del comunismo degli consigli. Storia della sinistra comunista olandese, Gênes, 1995; et Brill, Leyde : The Dutch and German Communist Left (1900-1968). ‘Neither Lenin nor Trotsky nor Stalin!’ – ‘All Workers Must Think for Themselves!’, Leiden, 2016].

iv Léon Trotsky, Histoire de la Révolution russe, Préface (Février), Prinkipo, 14 novembre 1930 : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr00.htm
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INTRODUCTION

La Gauche communiste aux Pays-Bas, malgré la renommée théorique et politique de Gorter et Pannekoek dans le mouvement ouvrier international, est le plus méconnu des courants de gauche qui surgirent dans la IIe Internationale, puis adhérèrent à l’Internationale communiste. Leur exclusion en 1921 du Komintern enveloppa du voile de l’oubli des noms qui avaient symbolisé l’internationalisme le plus intransigeant.

Mais cette méconnaissance est due aussi au cadre géographique dans lequel cette Gauche communiste s’est développée – la «petite Hollande» – et au faible rayonnement de la langue néerlandaise, qui ne fut jamais une langue de communication internationale même à l’époque de son Siècle d’Or (Golden Euwe).

Cette gauche que l’on qualifia d’«École hollandaise du marxisme» connut son heure de gloire dès avant la première guerre mondiale. Le SDP «tribuniste» – du nom de sa revue De Tribune – fut l’un des rares courants qui, à l’instar des bolcheviks russes ou des tesniki bulgares, allèrent jusqu’à la scission pour constituer un parti débarrassé des éléments réformistes et révisionnistes. Parti minuscule et isolé de la masse des ouvriers néerlandais, le SDP tribuniste constitua cependant une tendance révolutionnaire dans la IIe Internationale particulièrement influente, surtout sur le plan théorique. Herman Gorter, qui était moins un théoricien qu’un excellent vulgarisateur, fut l’un des auteurs marxistes les plus traduits en différentes langues. Plus profond théoriquement, Anton Pannekoek pouvait se mesurer aisément à Karl Kautsky dans le débat sur la «grève de masses», à l’issue de l’expérience russe de 1905. Il soutenait aussi la comparaison avec Rosa Luxemburg, pour la hardiesse de sa pensée théorique, et influença notablement Lénine dans la rédaction de son livre majeur : L’État et la Révolution. Pannekoek, lié à la Gauche de Brême (Bremer Linke), exerça une influence profonde sur le «radicalisme de gauche» (Linksradikalismus) allemand, aussi forte que celle de Rosa Luxemburg.

Mais c’est surtout à partir de 1919, au sein de la IIIe Internationale, que le courant hollandais s’affirma comme un courant international communiste de gauche. À la tête du Bureau d’Amsterdam de la IIIe Internationale, orienté à gauche dans les questions de tactique, il se lia complètement à la gauche du KPD d’où devait surgir le KAPD le parti le plus radical qui ait surgi des masses ouvrières allemandes. À un degré tel que, pendant presque 15 années, l’histoire de la Gauche allemande (KAPD et Unionen) s’est confondue avec celle de la Gauche communiste hollandaise. Jusqu’en 1927, date de la disparition de Gorter, la Gauche communiste germanohollandaise semblait s’incarner dans le nom d’Herman Gorter qui avait «osé» en 1920 répondre à La maladie infantile du communisme de Lénine.

Au sein du Komintern, la Gauche germano-hollandaise, sous la direction théorique de Gorter et de Pannekoek, fut le premier courant de gauche à prendre la tête de l’opposition contre les thèses syndicalistes («conquête des syndicats» réformistes) et parlementaristes adoptées par la direction de l’Internationale. Plus que le courant italien d’Amadeo Bordiga, dont l’opposition au Komintern en 1919-1920 fut épisodique et limitée à la seule question de l’antiparlementarisme, le courant germano-hollandais fut le seul qui critiqua en profondeur l’orientation bolchevique
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russe. Cela se traduisit finalement par l’expulsion de la tendance de Gorter du Parti communiste hollandais, ainsi que celle du KAPD et d’autres groupes défendant la même orientation – en Grande-Bretagne et en Bulgarie – du Komintern en 1921.

La Gauche communiste germano-hollandaise, née dans le sillage d’une Révolution allemande sur le déclin, se désagrégea. La tentative, totalement artificielle, de Gorter et d’une partie du KAPD de fonder une ‘Quatrième Internationale’, l’Internationale communiste ouvrière (KAI), échoua lamentablement. Le courant germanohollandais, et en premier lieu son organisation la plus importante, le KAPD, se décomposa en 1922 dans la confusion. Pannekoek, astronome de réputation internationale, se retirait de l’activité politique pour se consacrer à son travail de savant. Herman Gorter, qui avait été l’élément politique le plus dynamique de ce courant, subit l’isolement jusqu’à sa mort en 1927.

La sortie précoce de la IIIe Internationale et le désastre de la KAI laissèrent un goût amer de démoralisation. Le courant germano-hollandais se retrouva non seulement isolé au niveau international, mais émietté en «chapelles» rivales et plongé dans de fastidieuses luttes fractionnelles. Lorsque, à partir de 1924 et jusqu’en 1927-1928, surgirent d’autres oppositions dans le Komintern – les fractions «ultragauches» du KPD et la fraction «bordiguiste» du PC d’Italie –, le courant germano-hollandais se trouvait dans l’incapacité politique et organisationnelle de les regrouper derrière son propre drapeau. Les fractions «ultra-gauche» du KPD se décomposèrent d’ailleurs aussi rapidement qu’elles étaient apparues.

Le courant bordiguiste expulsé du PC et du Komintern à partir de 1926 suivit son propre chemin, forma sa propre tendance internationale dans l’émigration, autour des revues Bilan et Prometeo. Quant au courant trotskyste, qui se forma tardivement autour de 1928-1930, comme simple opposition et non comme fraction, il était trop étranger au communisme de gauche par ses positions politiques (syndicalisme, parlementarisme, politique d’alliances contre nature sous le nom de «front unique», défense de l’URSS comme «État socialiste») pour en subir peu ou prou l’influence.

À partir de 1927, ce qui restait du courant germano-hollandais n’avait plus grand chose à voir avec le KAPD et le courant de Gorter, qui incarnaient le Linkskommunismus occidental. Tandis que s’éteignaient progressivement le KAPD de Berlin et le KAPN hollandais de Gorter, il subsistait des groupes communistes de conseils, tant en Allemagne qu’aux Pays-Bas, d’ailleurs de plus en plus influencés par les théories anti-parti d’Otto Rühle au sein de l’AAUE.

Un groupe joua un rôle capital dans l’évolution du mouvement communiste des conseils : le Groupe des communistes internationalistes (Hollande) ou GIC. Celui-ci se forma en 1927, principalement autour de Henk Canne Meijer et Jan Appel, Theo Maassen et Piet Coerman, mais aussi avec le discret soutien de Pannekoek. Le GIC s’affirmait comme le pôle principal du mouvement «conseilliste» international.

C’est le GIC qui incarne le mieux le mouvement communiste des conseils à partir de 1933, aux Pays-Bas. Rattaché d’abord au mouvement des unions allemand – AAU et AAUE, puis la KAU (Union communiste-ouvrière) regroupant ces deux dernières en 1931 –, le GIC se trouva devant la lourde responsabilité – avec le triomphe de la contre-révolution nazie en 1933 – d’assumer les tâches pratiques et théoriques du mouvement communiste des conseils allemand, plongé dans la plus totale clandestinité. Le groupe de Paul Mattick, aux USA, lui aussi communiste de conseils, était trop loin pour œuvrer à un regroupement des forces éparses.

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Cependant, l’action du GIC ne fut pas toujours à la hauteur de la situation. Sa négation de la fonction d’orientation politique de l’organisation révolutionnaire, son rejet du centralisme pour un vague fédéralisme dans son fonctionnement en ‘groupes de travail’, son refus d’une organisation internationale centralisée, tout cela contribua au relâchement, puis à la dislocation du mouvement international des Räte-Kommunisten. L’opposition du GIC aux positions de base de la Gauche allemande, favorable à la formation d’un «parti de classe», qui subsistaient dans les groupes clandestins en Allemagne, créa un clivage entre ces groupes et le GIC.

À partir de 1935, après l’échec de la conférence commune de Copenhague – appelée officiellement «Conférence de Bruxelles» pour déjouer la surveillance nazie –, on ne peut plus guère parler de l’existence d’un mouvement communiste de conseils germano-hollandais. La Gauche hollandaise, maintenant incarnée par le GIC, se replie sur son lieu de naissance. Elle ne sortit de son isolement qu’à l’occasion des événements révolutionnaires et de la guerre en Espagne. En 1937, après l’écrasement par le stalinisme de l’insurrection de mai à Barcelone, elle put nouer des liens avec des groupes en Belgique et en France, qui étaient issus du trotskysme; mais s’étaient rapprochés du communisme de conseils. Mais ce fut sans lendemain.

En dépit d’évidentes faiblesses organisationnelles et d’atermoiements politiques – comme le rejet de l’expérience révolutionnaire d’Octobre 1917 – qui le rapprochaient d’un courant anarchiste qu’il rejetait par ailleurs –, le GIC demeura un groupe marxiste et révolutionnaire, autrement dit internationaliste intransigeant. Il ne fut donc pas un simple groupe d’études ou de travail expert en «marxologie». Adhérer à l’internationalisme, voulait dire pour cette petite organisation : rester fidèle à la cause du prolétariat mondial, œuvrer au resurgissement de la révolution mondiale, dans un futur qu’elle espérait proche.

Dans une période historiquement défavorable à un nouveau cours révolutionnaire, quand «il était minuit dans le siècle», le GIC est l’une des très rares organisations qui choisirent résolument d’aller à contre-courant, même au prix d’un isolement de plus en plus dur, alors que le prolétariat défilait dans les rues sous la bannière nationale en entonnant des chants patriotiques. Le GIC refusa toujours de soutenir la «démocratie» contre le «fascisme» et/ou le stalinisme. Il rejeta donc le slogan de «défense de l’URSS». Convaincu que les « luttes de libération nationale» s’inséraient dans l’affrontement entre les impérialismes pour le repartage du monde, il mit toujours en avant l’émancipation internationale des travailleurs.

Dans la période sombre et tragique des années 1930, où toute la société était tournée vers «la guerre inévitable», le GIC affirma inlassablement que « l’ennemi principal» du prolétariat se trouvait dans chaque pays de n’importe quel bloc belligérant. Il défendit inlassablement la nécessité d’une révolution prolétarienne mondiale, comme unique solution dans un monde qui sombrait dans la barbarie, où le quotidien était celui de la misère économique, de la guerre sans fin, de la terreur sanglante. Lors de la guerre civile en Espagne, le GIC fut l’un des très rares groupes – avec la Gauche communiste italienne – qui appela les ouvriers espagnols non à se ruer sur les fronts militaires mais à d’abord former un «front de classe» révolutionnaire, en s’emparant du pouvoir aux mains de la bourgeoisie républicaine espagnole.

Les positions internationalistes du GIC étaient dans la droite continuité avec celles de la Gauche communiste allemande organisée dans le KAPD. Ce qui était propre à la Gauche hollandaise des années 30 – l’«antibolchevisme» et sa théorie des ‘groupes
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de travail’ – l’empêcha certainement de tirer un bilan approfondi de la période révolutionnaire des années 20. Mal préparée à la clandestinité et à la lutte contre la guerre, faute d’un cadre organisationnel solide et donc centralisé, la Gauche hollandaise se volatilisa en 1940, dès les premiers coups de canon aux Pays-Bas.

En définitive, ce n’est pas le GIC, mais le Communistenbond Spartacus – issu de l’important groupe clandestin de Henk Sneevliet, le Marx-Lenin-Luxemburg Front – qui en 1942 assuma la continuité politique avec la Gauche hollandaise, en poussant les anciens membres du GIC à fusionner avec lui. Le groupe «Spartacus» fut le seul groupe internationaliste néerlandais qui de 1942 à 1945 mena une activité continue et organisée contre la guerre mondiale, contre les deux camps militaires en présence, aussi bien les partis de la collaboration que le parti orangiste réfugié à Londres.

Bien qu’ayant renoué avec la tradition du KAPD, le Communistenbond reprit bientôt à son compte les positions les plus «conseillistes» de l’ancien GIC et s’organisa en groupes de travail fédéralistes et autonomes. Après les espoirs mis dans le surgissement d’un «nouveau parti» après l’armistice de mai 1945, le Spartacusbond dut se rendre à l’évidence : il n’y avait pas de perspective révolutionnaire. Il perdait toute la faible influence qu’il avait acquise dans une petite partie du prolétariat néerlandais. De groupe internationaliste numériquement le plus important en mai 1945, le Communistenbond suivait un processus sectaire, en se repliant sur les Pays-Bas. Mai 1968 en Europe ne lui permit pas de puiser des forces nouvelles. Le mouvement «conseilliste» hollandais avait perdu son très relatif enracinement dans le prolétariat et ne pouvait en trouver dans un milieu étudiant marqué par la contestation et n’aspirant qu’à «l’honorabilité» bourgeoise.

Comme courant, le communisme des conseils germano-hollandais a donc cessé d’exister. Il n’existe plus de courant historique communiste des conseils. Les groupes «conseillistes» qui ont surgi dans les années 70, un peu partout, comme en Scandinavie ou dans d’autres pays, ont disparu aussi rapidement qu’ils avaient surgi. Les groupes conseillistes qui purent subsister étaient bien plus proches du «communisme libertaire», sous sa forme syndicaliste-révolutionnaire, que de la véritable tradition du communisme de conseils.

* * *

La méconnaissance actuelle de la Gauche germano-hollandaise n’est pas due seulement au cadre géographique dans lequel elle s’était développée. Pendant près de 50 années, le mouvement que Lénine et ses successeurs idéologiques marquèrent du sceau de l’infamie, en le qualifiant de «gauchiste», tomba dans l’oubli.

Peu d’historiens du mouvement ouvrier se risquèrent à rappeler que le communisme de gauche germano-hollandais avait eu «l’honneur» – avec la Gauche d’Amadeo Bordiga – d’essuyer les feux de la polémique menée par Lénine en 1920 contre lui dans la Maladie infantile du communisme. Les noms jadis célèbres de Gorter et de Pannekoek ne furent plus murmurés que par de rares spécialistes de l’histoire du Komintern. Parfois mentionnés dans les notes des Œuvres complètes – souvent incomplètes – de Lénine, ces noms étaient soumis à la vindicte de rédacteurs qui taisaient soigneusement l’internationalisme des théoriciens de la Gauche germano-hollandaise après 1921. Même dans son pays natal, le nom de Gorter n’évoqua plus que le grand poète qu’il fut à la fin du XIXe siècle dans le
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mouvement littéraire des Tachtigers. Celui de Pannekoek ne fut plus mentionné que dans des revues et ouvrages spécialisés en astronomie. Comme pendant de ce silence sur son activité révolutionnaire, Pannekoek devint le nom de baptême d’un cratère de la Lune, où il ne pourrait guère faire de disciples.

Ce fut surtout la période de l’après-Mai 68, malgré sa confusion idéologique, qui permit de redécouvrir des pans entiers de la Gauche communiste tant en Allemagne qu’aux Pays-Bas. Dans plusieurs pays, aux USA et au Mexique, en Argentine et en Allemagne, en France et en Italie, en Scandinavie, les rééditions des textes principaux de Gorter et Pannekoek se multiplièrent jusqu’à la fin des années 1970.

Les références aux conseils ouvriers, avant et après 1968 – tant dans le groupe «Socialisme ou Barbarie» que dans l’Internationale situationniste – se multiplièrent. Certains groupes, souvent nés de la contestation étudiante, ont manifesté un regain d’intérêt pour le communisme de gauche des années 20. Le surgissement de vastes mouvements sociaux dans la plupart des pays d’Europe ont poussé nombre de militants de l’Après-1968 – mais aussi quelques rares historiens du mouvement ouvrier – à étudier cette histoire trop méconnue. Le rejet grandissant du parlementarisme, des appareils syndicaux, du stalinisme et de ses succédanés ont conduit maints jeunes militants à remonter le fil rouge de l’histoire. Une critique radicale des partis de gauche, en particulier des partis communistes staliniens, put d’autant mieux s’exercer que le mythe de l’existence d’États «socialistes» comme en Russie, Chine, Viêt-nam, Cuba, etc., perdait de sa force, sauf dans la mouvance trotskyste. Les mouvements sociaux insurrectionnels dans les pays de capitalisme d’État – comme la Pologne en 1970, 1976 et 1980 –, la critique idéologique et théorique du capitalisme d’État dans tous ces pays, tout cela constitua un climat favorable à la redécouverte du communisme de gauche allemand (Parti communiste-ouvrier ou KAPD) et hollandais des années 1920-1933. Cependant, l’histoire du GIC et du Spartacusbond hollandais n’était que rarement évoquée.

Quelques études pionnières ont néanmoins permis d’ébaucher une histoire du courant de Gorter et Pannekoek, surtout pour la période des années 20, et dans le cadre d’une histoire du KAPD et du mouvement des Unions en Allemagne. Les livres de Hans-Manfred Bock et de Frits Kool ont été pionniers.

Aux Pays-Bas mêmes, le livre essentiel d’Herman de Liagre Böhl sur Herman Gorter a montré qu’on ne pouvait simplement assimiler le courant communiste de gauche hollandais au tribunisme. La tendance de Gorter dans le SDP, puis dans le CPN en 1919, s’est développée en opposition à la majorité de ces partis, à partir de 1916 jusqu’à la scission de 1921. L’étude de l’historien hollandais ne va guère au-delà de 1921 et se limite à la personnalité politique de Gorter. Son influence sur le mouvement unioniste allemand et le KAPD est juste effleurée. Plus politique et beaucoup plus informé, le livre du communiste des conseils Cajo Brendel sur Pannekoek théoricien s’est centré sur les problèmes politiques et théoriques abordés tout au long de sa vie par le plus profond théoricien de la Gauche hollandaise. Mais la vision quelque peu «conseilliste» de l’auteur, membre du groupe «Daad en Gedachte», aboutit parfois à une déformation de l’histoire du courant hollandais. La discontinuité entre le communiste de gauche Pannekoek, dans les années 20 et le Pannekoek du GIC dans les années 30 est escamotée. Les positions politiques de la Gauche hollandaise sont considérées comme un corpus achevé, quasiment invariant.

En raison du caractère parcellaire – trop limité au cadre national (celui de l’Allemagne ou celui des Pays-Bas) – de ces études, un travail de synthèse
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s’imposait, un travail qui ne peut se limiter aux personnalités de Gorter et Pannekoek. Quand cela s’imposait, pour la période des années 20, la Gauche hollandaise devait être étudiée comme partie du Linkskommunismus, dont le centre de gravité était l’Allemagne. Enfin, la masse des documents accumulés dans les bibliothèques en plusieurs langues, l’obsolescence rapide d’études de détail menées, il y a plus de 10 années – sinon 20 –, au niveau de plusieurs pays nécessitaient d’entreprendre résolument un effort de réflexion historique.

Les difficultés rencontrées dans nos recherches ont été considérables. L’étude de l’outil bibliographique en donne un large aperçu :

– abondance des sources dispersées dans plusieurs bibliothèques d’Europe, dont certaines restaient encore inexploitées ou fermées (comme dans les pays de «démocratie populaire»). La masse des archives, des journaux, des bulletins internes, des brochures est considérable;

– nécessité de dépouiller des milliers de pages écrites en différentes langues : néerlandais, allemand, anglais, danois, bulgare, russe, etc. La pauvreté des traductions en français est un obstacle de taille;

– relative rareté des travaux d’ensemble, en dépit des études mentionnées plus haut. Des informations partielles doivent être extraites d’une masse de livres, brochures, revues considérable, souvent inaccessibles en France;

– disparition progressive des acteurs et témoins de la période révolutionnaire des années 20. La mort finale du courant de la Gauche communiste germano-hollandaise a effacé toute une partie, la plus vivante, de la mémoire historique de ce courant qui est né dans l’action même des masses.

Sur ce dernier point, nous ne dissimulerons pas tout ce que nous ont apporté les témoignages de militants révolutionnaires, comme Jan Appel (ancien dirigeant du KAPD, puis militant du GIC), un authentique prolétaire révolutionnaire, B. A. Sijes (ancien membre du GIC), tous deux récemment disparus, mais aussi Cajo Brendel, ancien militant du GIC et membre fondateur du groupe communiste des conseils hollandais «Daad en Gedachte».

Nous avons fait le choix délibéré d’insister particulièrement sur les positions politiques et théoriques du courant de la Gauche germano-hollandaise, puis celles du GIC et du Communistenbond Spartacus, en soulignant son évolution, voire sa régression progressive. Sans négliger l’histoire sociale des différents groupes, l’histoire organisationnelle et le cadre historique, il nous a semblé plus important d’en expliciter les positions. Elles sont en effet le reflet de toute une période riche en débats et affrontements d’idées, dans le sillage des révolutions russe et allemande, débats qui ne se sont pas conclus avec le pamphlet de Lénine, La maladie infantile du communisme.

Nous sommes convaincus que cette histoire du courant communiste germanohollandais n’est pas une simple archéologie d’un passé révolu. En dépit de ses faiblesses, mais aussi en raison de ses apports théoriques et politiques, surtout dans les années 20 et 30, le courant dit «gauchiste» ou «ultragauche» contient des éléments de réponse politique qui ne sauraient être négligées*.

Nous prenons soin de préciser le sens des concepts de «communisme de gauche» et de «communisme des conseils». En effet, le communisme de gauche germano-hollandais
* La chute des régimes staliniens – dits du «socialisme réel» – en 1989–1991 a permis aux historiens de consulter, tant à Moscou qu’à Berlin, les archives secrètes du Komintern et de ses partis, ce qui a permis de se faire une idée plus précise sur le poids des tendances «gauchistes» dans le mouvement révolutionnaire du début des années 1920.
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des années 20 se situait sur le terrain de la révolution russe et reconnaissait l’existence et la nécessité d’un parti révolutionnaire. Le terme de «conseilliste» peut à la rigueur être utilisé pour définir le courant d’Otto Rühle, condamnant l’existence même d’un parti révolutionnaire dans le prolétariat et préconisant le fédéralisme libertaire comme principe. De ce point de vue, autant le communisme de gauche des années 20 que le communisme des conseils des années 30 font partie du marxisme du XXe siècle, autant le «libertaro-conseillisme» s’en écarte pour gagner la rive de l’anarchisme.

Nous estimons – malgré son emploi fréquent – que la désignation du courant de la gauche germano-hollandaise comme «gauchiste» ou «ultragauche» prête à confusion et témoigne souvent d’aprioris malveillants. Le terme «gauchisme» a fini par désigner aujourd’hui les organisations trotskystes, maoïstes, voire anarchistes, qui sont nées dans la période de Mai 68, et se sont révélées comme de simples courants d’opposition aux partis de gauche. Par leurs positions politiques antiparlementaires et antisyndicalistes, de dénonciation incessante du capitalisme d’État en Russie, ni le communisme de gauche ni le communisme des conseils n’ont été en opposition ‘critique’, mais en guerre ouverte contre la «gauche» officielle (social-démocratie et stalinisme).

Le terme d’«ultragauche» (Ultralinken), utilisé abusivement pour condamner tout ce qui est à gauche des partis communistes ou des groupes «gauchistes», ne peut désigner aujourd’hui que les courants qui sortirent du KPD entre 1925 et 1927**.

La période post-1968 a vu se développer toutes sortes de fantasmes policiers et/ou journalistiques sur une prétendue «ultragauche» qui n’aspirerait qu’à la «progagande par le fait». Qualifiés d’ultragauches ou de «casseurs autonomes», toute une mythologie policière s’est édifiée : au «bolchevik au couteau entre les dents», a succédé l’ «ultragauche», d’autant plus dangereux qu’il est «invisible» et utilise les clichés littéraires du surréalisme et du situationnisme.

Le communisme de gauche comme le communisme des conseils ne répondirent jamais à la volonté de se positionner le plus à gauche possible, pour devenir une «avant-garde», qu’elle soit réellement révolutionnaire ou politico-littéraire***.

C’est le seul mouvement des grandes masses révolutionnaires de la période 19171921 qui leur a donné vie. C’est la praxis du prolétariat révolutionnaire, et elle seule, qui a déterminé leurs orientations et actions politiques.

** Un polygraphe médiatomane, Christophe Bourseiller, acteur, journaliste, écrivain, enseignant à Sciences po (Paris), franc-maçon, excompagnon de route du situationnisme, a cru bon de commettre un livre intitulé Histoire générale de l’ultra-gauche, Denoël, 2003, truffé d’erreurs grossières, semant son «champ historique» de plates falsifications. On peut, fort heureusement, éviter d’acheter cette «somme» de mauvaise foi en la téléchargeant gratuitement sur la Toile, où elle se niche dans un cache. Comme le remarque fort judicieusement Jean-Pierre Duteuil, ancien membre du groupe radical «Noir et Rouge», dans Mai 68, un mouvement politique, le but de Bourseiller est d’assimiler «ultragauche» et «négationnisme» (incarné par le falsificateur Paul Rassinier), et donc de disqualifier tout ce qui ne fait pas partie d’une cuisine trotsko-mao-situationniste, assaisonnée d’une sauce tartaro-sioniste (à droite toute !) : « … la thèse de Bourseiller qui sert de fil conducteur à l’Histoire générale de l’ultra-gauche, ce sont les supposées liaisons idéologiques entre l’extrême droite fasciste et l’ultra-gauche révolutionnaire, dont il écrit l’histoire. Il utilise tout au long de son ouvrage la dérive de certains bordiguistes et, pour parfaire sa thèse, il assimile Bordiga et les bordiguistes à des ultra-gauches, ce qui est un non-sens historique. En faisant de Rassinier un membre ou quelqu’un qui fréquente la revue Noir et Rouge, on accrédite cette thèse. Et le même procédé sert encore avec Françoise Missoffe de Panafieu présentée comme membre du groupe anar de Nanterre» [Duteuil 2008, p. 219-220]. *** Le 11 novembre 2008, la ministre gaulliste de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, annonça pompeusement que ses services avaient opéré un vaste coup de filet sur un groupe de «l’ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome», créant ainsi de toute pièce l’affaire du Comité invisible (sic) du village de Tarnac. Au moment de l’acquittement des prévenus de Tarnac, Nicolas Truong s’interrogeait sur l’avenir de cet insurrectionnisme politico-littéraire : «L’insurrection viendra-t-elle enfin ? Et sera-t-elle communiste, anarchiste ou, au contraire, droitière.

PREMIÈRE PARTIE
DU TRIBUNISME AU COMMUNISME (1900-1918)
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CHAPITRE PREMIER

ORIGINES ET FORMATION DU COURANT «TRIBUNISTE» (1900-1914)

1. Religion, capitalisme et empire colonial : de l’âge d’or (Gouden Eeuw) au déclin

Le poids politique de la Hollande dans le mouvement ouvrier international avant et après la première guerre mondiale apparaît démesuré eu égard au sousdéveloppement industriel du pays et à la domination écrasante de l’agriculture. Les Pays-Bas ont joué un rôle considérable dans l’histoire mondiale comme puissance commerciale et coloniale, car ils furent le berceau de la première «révolution bourgeoise» dès le milieu du XVIe siècle. Une révolution antiféodale démarra en effet dès 1566 avec l’insurrection des tisserands de Hondschoote fortement influencés par l’idéologie calviniste qui après s’être s’attaquée aux «idoles» des églises catholiques s’en prenait directement à la noblesse féodale qui soutenait la puissance catholique d’Espagne.
La naissance des Pays-Bas sous la forme d’une union des sept provinces coïncida avec la révolte calviniste contre l’Espagne et l’Église catholique romaine soumise à l’autorité du pape. Ce fut une succession ininterrompue d’émeutes iconoclastes (Beeldenstorm) où des foules en furie détruisaient les images et les statues «pieuses» à l’intérieur même des églises. En réponse, Philippe II, fils de l’empereur Charles Quint – roi d’Espagne, de Naples et de Sicile, archiduc d’Autriche, duc de Milan et prince souverain des Pays-Bas, puis roi du Portugal en 1581 – envoya ses troupes mater la révolte des «hérétiques». Commandées par le très cruel duc d’Albe, nommé gouverneur des Flandres, son armée d’occupation fit régner une sanglante terreur. Le général-dictateur institua un tribunal de douze juges qu’il baptisa «conseil d’insurrection», mais qui passa dans l’histoire sous l’appellation de «tribunal du sang», car il avait fait de la potence, du bûcher et de la décapitation ses instruments privilégiés d’«édification» publique des masses. Les principales figures de la noblesse néerlandaise périrent, à l’exception notable de l’ambitieux prince d’Orange qui avait plus ou moins soutenu l’insurrection des «gueux», sans en payer le prix du sang, et réussit à prendre la fuite.
En 1568 commença la Guerre de Quatre-Vingts ans contre la puissance espagnole, interrompue seulement par la Trêve de douze ans (1609-1621), un conflit qui ravagea les Pays-Bas, mais aussi l’actuel Benelux, ainsi que le Nord de la France. Durant ce conflit, le prince d’Orange, Guillaume le Taciturne, stathouder des provinces de Hollande, Zélande et d’Utrecht, margrave d’Anvers, joua un rôle décisif comme chef de la révolte pendant 16 années jusqu’à son assassinat en 1584 par le catholique Balthazar Gérard. Cette guerre inexpiable dura jusqu’à la Paix de Westphalie de 1648, qui surtout mit fin à la guerre européenne de Trente ans, l’une des plus meurtrières de l’histoire.
Tandis que les provinces catholiques du Sud réaffirmaient leur loyauté à la Couronne des Habsbourg, les provinces Nord des Pays-Bas – Hollande, Zélande,
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Utrecht, Gueldre, Overijssel, Drenthe, Frise et Groningue – montrèrent une détermination inflexible à résister par tous les moyens à l’absolutisme du Très Catholique Philippe II, qui refusait de tolérer une enclave calviniste dans l’Empire, et encore moins une puissance commerciale qui prétendait régner sur tous les océans. En 1581, les provinces des Pays-Bas adhérèrent à l’Union d’Utrecht (du nom de l’alliance anti-espagnole fondée en 1579) et proclamèrent leur indépendance. Quand, en 1588, les éléments naturels plus que la flotte anglaise, qui soutenait les insurgés bataves, eurent considérablement affaibli et dissuadé les 30.000 soldats et marins de l’Invincible Armada d’envahir le royaume d’Elisabeth Ire, la République des Provinces-Unies put être fondée.
Les Pays-Bas – naviguant entre l’exaltation de la richesse et la perdition dans la surabondance – vécurent au XVIIe siècle leur Âge d’Or. Dans le cadre d’une république patricienne (dirigée par les frères De Witt), les Pays-Bas furent un puissant moteur du développement capitaliste. Amsterdam devint le centre financier de l’Europe. République libérale bourgeoise, la République batave devint le centre européen d’une pensée des «Lumières», sous le signe de la Raison et de la Tolérance. C’est ainsi que les Juifs espagnols et portugais chassés de la péninsule hispanique purent fuir l’intolérance religieuse, systématisée par la sinistre Inquisition, et pratiquer sans crainte leur religion mais aussi leurs affaires commerciales. L’un d’eux, qui rompit avec sa communauté, n’est autre que le philosophe Baruch Spinoza, qui défend l’esprit d’autonomie dans tous les domaines (intellectuel, sociale et politique). Il défendait avec hardiesse, dans son Tractatus theologico-politicus (1670), une philosophie de la liberté :
Personne ne peut abandonner la liberté de juger et de penser… Chacun est maître de ses pensées… La nature humaine ne peut supporter d’être contrainte absolument… Vouloir tout régenter par des lois c’est rendre les hommes mauvais1.
Partisan d’une république libérale, telle qu’elle fut incarnée par les frères De Witt avant leur assassinat et l’instauration du pouvoir monarchique de la dynastie orangiste, plutôt conservateur libéral que révolutionnaire, Spinoza affirma de façon abstraite que la seule finalité d’un État était la liberté :
La fin dernière de l’État n’est pas la domination… Non, ce n’est pas pour tenir l’homme par la crainte et faire qu’il appartienne à un autre que l’État est institué; au contraire c’est pour libérer l’individu de la crainte, pour qu’il vive autant que possible en sécurité, c’est-à-dire conserve, aussi bien qu’il se pourra, sans dommage pour autrui, son droit naturel d’exister et d’agir. Non, je le répète, la fin de l’État n’est pas de faire passer les hommes de la condition d’êtres raisonnables à celle de bêtes brutes ou d’automates, mais au contraire il est institué pour que leur âme et leur corps s’acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu’eux-mêmes usent d’une Raison libre, pour qu’ils ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, pour qu’ils se supportent sans malveillance les uns les autres. La fin de l’État est donc en réalité la liberté2. Une vision idéaliste, qui annonçait quelque peu celle de Hegel, l’État devenant l’expression achevée du règne de la Liberté. Cette liberté, en fait la simple liberté d’opinion, s’accompagnait d’une soumission aux autorités politiques en place :

Nous apercevons désormais à quelles conditions l’individu peut, sans attenter au droit ni au prestige de la souveraine Puissance, c’est-à-dire sans menacer la paix intérieure, dire et enseigner ce qu’il pense : il suffit qu’il laisse à l’Autorité politique toute décision active, puis qu’il n’entreprenne jamais rien contre la mesure adoptée par elle. Peu importe qu’une telle conduite l’oblige souvent à agir en contradiction avec son opinion, même publiquement professée; du

1 Spinoza, Traité des autorités théologique et politique, in Œuvres complètes, coll. «Pléiade», Gallimard, Paris, 1978, p. 606-908. 2 Spinoza, Traité théologico-politique, chap. XX : «Où l’on montre que dans un État libre, il est loisible à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense», § 6-8 [Œuvres IV, GF Flammarion, Paris, 1993 (trad. Charles Appuhn)].
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moins son attitude ne mettra-t-elle en péril ni la justice, ni les valeurs sacrées3.

Cette société avait, aussi, l’absence de tous droits politiques pour les femmes, considérées comme naturellement inférieures aux mâles marchands et spéculateurs bataves4 :

[…] il est permis d’affirmer, sans hésitation (sic), que les femmes ne jouissent pas naturellement d’un droit égal à celui des hommes, mais qu’elles leur sont naturellement inférieures (sic). Par suite, il est impossible que les deux sexes assurent ensemble le gouvernement de l’État, et encore bien plus que les hommes soient gouvernés par les femmes5.

Dans la prosaïque réalité bourgeoise de de la République batave, le seul but affiché était la liberté des échanges. Il s’agissait d’imposer par la force la «liberté des mers» – célébrée par Grotius6 – pour les besoins du commerce, d’obtenir plus de liberté» pour l’individu bourgeois et d’atteindre la terre promise de la Marchandise, créant un illusoire «embarras des richesses», où la perdition côtoyait la surabondance7. La République des Pays-Bas prit tout son essor à la remorque du capital commercial grâce à ses lointaines colonies qui s’étendaient de l’Afrique du Sud jusqu’aux Indes occidentales (Brésil et Amérique du Nord), de la Tasmanie jusqu’à Ceylan et l’Indonésie (Indes orientales). Deux compagnies coloniales – la Compagnie de l’Inde occidentale (West Indische Compagnie, ou WIC) et surtout la Compagnie des Indes orientales (Vereenigde Oost-Indische Compagnie, ou VOC) – étaient les plus beaux bijoux du capital batave. La VOC, créée en 1602, était une société par actions, qui avait obtenu le privilège de commercer «à l’est du Cap de BonneEspérance». Dirigée par un organisme capitaliste et fédéral de directeurs – connus sous le nom de Heeren XVII («les XVII Messieurs») –, la VOC jouissait du droit de conduire la guerre et de conclure la paix, et même de gouverner les territoires essaimés de comptoirs conquis par la force des armes.
Ce bel essor du capitalisme commercial hollandais se fit aussi en engrangeant les bénéfices du commerce d’esclaves qui étaient vendus aux gros planteurs bataves des Indes occidentales, comme à Surinam, Curaçao, et même au Brésil. Les Néerlandais conquirent en effet une partie de l’empire brésilien. Ils s’emparèrent de la plupart des plantations sucrières portugaises et développèrent encore plus la traite des Noirs. Ces juteuses affaires durèrent de 1630 à 1654. Toutes les possessions concentrées autour de la ville actuelle de Recife (dénommée alors Pernambouc ou Mauritstadt), connues sous le nom de Nouvelle-Hollande (Nieuw Holland), repassèrent aux mains des Portugais.
Voltaire, dans son conte Candide, donne une idée de la gestion coloniale hollandaise, en insistant sur les mauvais traitements et tortures auxquels étaient soumis les esclaves noirs de Surinam, convertis pourtant au calvinisme, par les «fétiches» (pasteurs) hollandais :
[…] ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-àdire d’un caleçon de toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite… C’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année.
3 Spinoza, Œuvres complètes, coll. La Pléiade, 1978, p. 900. Souligné par nous. 4 John Kenneth Galbraith, dans son livre Brève histoire de l’euphorie financière, Seuil, 1992, donne un exemple de la folie spéculative des mâles marchands bataves, qui se concentra sur la tulipe dans les années 1630, puis sur la hyacinthe de 1734 à 1739 : «En 1636, un bulbe jusque-là sans valeur intrinsèque pouvait s’échanger contre un carrosse neuf, deux chevaux gris et leurs harnais». 5 Spinoza, op. cit., p. 1044. 6 Hugo Grotius, Mare Liberum, sive de jure quod Batavis competit ad Indicana commercia [La liberté des mers, ou du droit des Bataves dans le commerce des Indes]¸ thèse 1609, Lodewijk Elzevir. Il est intéressant de noter que la traduction en français de 1845 a été faite par les Annales maritimes et coloniales, en plein essor des conquêtes coloniales. 7 Simon Schama, L’embarras des richesses. Une interprétation de la culture hollandaise au Siècle d’Or, Gallimard, Paris, 1991.
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Quand nous travaillons aux sucreries et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe… [L]es fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs8.
La mortalité excessive des esclaves et les sévices qu’ils subirent entraînèrent des fuites en masse des plantations et des révoltes tout au long du XVIIIe siècle. Les anciens esclaves, appelés marrons, se réfugièrent dans les forêts où ils constituèrent de petits gouvernements autonomes attaqués périodiquement par les forces armées coloniales qui se tenaient solidement la main sans distinction de nationalité (Français, Portugais, Anglais). Mais ce même XVIIIe siècle, siècle des «Lumières» et du trafic des esclaves, marque aussi le déclin de l’hégémonie hollandaise – à la suite des guerres destructrices menées par Louis XIV, puis par la puissance britannique (Engelse Oorlogen). Ce fut la fin de l’Âge d’Or de la Compagnie unifiée des Indes orientales qui exploitait l’Indonésie. Après la désastreuse quatrième guerre anglo-néerlandaise (1780-1784), la VOC était au bord de la banqueroute. Quand les Pays-Bas furent occupés par les troupes françaises en 1795 et que la République batave eut été proclamée, le nouveau gouvernement mit fin à la VOC. En 1796, les troupes de «Sa gracieuse Majesté» britannique purent s’emparer sans encombre de l’île de Ceylan. Les territoires qui étaient encore dans les mains de la VOC, comme l’Indonésie, devinrent la propriété de l’État néerlandais. La République batave traina une existence incertaine jusqu’en 1806, quand le nouvel empereur autoproclamé Napoléon Ier transforma les Sept provinces en Royaume de Hollande, sous la «très gracieuse» autorité de son frère Louis Bonaparte. Le royaume fut finalement incorporé dans l’Empire français en 1810. Un an plus tard, les troupes de George III, roi de Grande-Bretagne et d’Irlande, occupaient l’île de Java et toutes ses dépendances au nom de la Compagnie britannique des Indes orientales. Mais, après l’abdication de Napoléon en avril 1814, et à l’issue du Congrès de Vienne (18 septembre 1814–9 juin 1815), Guillaume Frédéric d’Orange-Nassau fut proclamé roi des Pays-Bas sous le nom de Guillaume Ier (ce qui incluait la Belgique et le Duché du Luxembourg jusqu’à la révolution de 1830). Si le royaume avait perdu sa colonie du Cap, il put régner à nouveau sur Java et ses dépendances.
En 1824 naissait la Société commerciale des Pays-Bas (Nederlandsche Handels Maatschappij, NHM). Guillaume Ier obtint, en usant de son propre capital, le monopole commercial pour l’exploitation des colonies dont la plus importante était Java. L’accumulation des profits fut prodigieuse et entraina une réaction en chaine sous forme de révoltes paysannes contre le travail forcé et la famine : à Java, de 1825 à 1830, et à Sumatra jusqu’en 1837. En 1830, le gouverneur-général Van den Bosch introduisit un autre type de travail forcé, connu sous le nom de «système de cultures» (cultuurstelsel), qui exigeait des paysans javanais de se consacrer à un certain nombre de cultures d’exportation (café, sucre, épices et indigo); la vente de ces produits se faisait exclusivement par l’intermédiaire de la NHM. Jusqu’en 1870, les profits tirés de ce système d’exploitation colonial rapportèrent de juteux surplus budgétaires à l’État néerlandais et un surcroit de fortune pour le roi, actionnaire de la NHM. L’État capitaliste tira d’énormes profits du cultuurstelsel : 39 millions de florins annuels. Néanmoins, avec une diminution des cultures de riz qui servaient à les nourrir au quotidien, les agriculteurs furent rapidement confrontés à la pauvreté

8 Voltaire, Candide, in Romans et Contes, Garnier Frères, Paris, 1960, p. 182-183.
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et la famine qui s’envolèrent dans les années 1845–1850. Les révoltes paysannes se généralisèrent. Les Pays-Bas multiplièrent les expéditions armées dans tout l’archipel. La plus importante révolte, commencée en 1873, fut la guerre d’Aceh qui se déroula au nord de Sumatra et dura presque 30 ans. Le déclin de la bourgeoisie marchande dès la fin du XVIIe siècle, son incapacité à développer un capital industriel, la recherche de placements spéculatifs dans la terre, tous ces facteurs expliquent l’arriération économique des Pays-Bas au milieu du XIXe siècle. Ainsi, en 1849, 90 % du produit national hollandais provient encore de l’agriculture. Si 75 % de la population vit dans les villes, la majorité végète dans un état de chômage permanent et ne vit que des aumônes des possédants et des Églises. En 1840, à Haarlem, ville de 20.000 habitants, 8.000 pauvres sont recensés, chiffre bien en deçà de la réalité. La dégénérescence physique de ce sousprolétariat était telle que, pour la construction des premières lignes de chemin de fer, les capitalistes hollandais durent faire appel à de la main-d’œuvre anglaise.

Dans son étude pionnière Kapitaal en Arbeid in Nederland, la poétesse et théoricienne socialiste Henriëtte Roland Holst notait que :

Depuis la deuxième moitié du XVIIIe siècle, notre pays était entré en décadence, puis dans un état de stagnation et de développement défectueux, anormalement lent. En l’espace de plusieurs générations, notre prolétariat dégénéra physiquement et spirituellement9.

Et Engels, dans le même sens, analysait les Pays-Bas du XIXe siècle comme

un pays dont la bourgeoisie se nourrit de sa grandeur passée et dont le prolétariat s’est tari10. Néanmoins, ce déclin était trompeur si l’on tient compte du revenu par tête : en 1890, le revenu néerlandais per capita était deux fois plus important que celui de la Grande-Bretagne et trois fois plus que celui de la France11.
Ce relatif déclin pourrait expliquer aussi bien le «radicalisme» verbal de cette période – quand la bourgeoisie néerlandaise végétait encore à l’ombre de la domination de l’État – que le fort mais éphémère intérêt pour le marxisme dans certaines couches inférieures de cette classe. Ces velléités de radicalisme disparurent dès les premières confrontations de classe. La Russie, où la bourgeoisie libérale était faible, fit éclore ses propres variétés de bourgeois «éclairés », comme Piotr Struve12, marxistes légaux n’ayant pour seul objectif que le développement du capital national. Ce ne fut pas le cas des Pays-Bas : après le creux relatif des années 1850-1870, les Pays-Bas allaient connaître un fort développement de leur capital industriel. La bourgeoisie devint alors beaucoup plus consciente de ses propres intérêts de classe qu’elle était prête à défendre bec et ongles.
À partir des années 1890, le capital industriel néerlandais se situait déjà à l’avantgarde de la haute technologie. En 1891 fut fondée à Eindhoven la société Philips & Co., qui connaît une extraordinaire expansion, devenant l’un des plus grands producteurs mondiaux de lampes à filament de carbone à la veille de 1914.
Politiquement, la bourgeoisie néerlandaise était loin d’être «en retard» par rapport à
9 Cf. H. Roland Holst 1902. La citation est de Wiessing, 1980. 10 Marx & Engels 1989, p. 335-336. 11 J.-P. Smits, E. Horlings et J. L. van Zanden, Dutch GDP and Its Components, 1800–1913, Groningue, 2000. 12 Piotr Struve était un bourgeois libéral russe qui à la fin du XIXe siècle s’était pris de passion pour le marxisme, ne voulant y voir qu’une théorie permettant le passage pacifique du féodalisme au capitalisme industriel. Son marxisme était toléré et même encouragé par la censure tsariste pour autant qu’il fût une apologie du capitalisme. Struve devint l’un des chefs du parti libéral Cadet (ConstitutionnelsDémocrates) et se trouva au premier rang de la Contre-Révolution blanche dès 1917.
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ses consœurs d’Europe occidentale. Elle avait commencé à s’organiser dans le sillage de la révolution puis de la contre-révolution de 1848. Dans le sillage de la monarchie constitutionnelle de 1848, les libéraux organisés par le luthérien Johan Rudolf Thorbecke (1798–1872), d’origine allemande, jouèrent un rôle important, celui de concilier les intérêts du monarque (Guillaume III) avec ceux du libéralisme conservateur, en formant plusieurs gouvernements (1849–1853, 1862–1866, 1871– 1872). De plus, ces libéraux conservateurs étaient plus «ouverts» vis-à-vis d’autres courants religieux bourgeois que le calvinisme, la religion d’État de la monarchie. Les partis bourgeois n’étaient pas encore suffisamment bien organisés pour restreindre le pouvoir du roi. C’est seulement en 1878 qu’apparut le premier parti bourgeois fortement organisé, un parti calviniste qui n’hésita pas à se proclamer Parti antirévolutionnaire (ARP). Celui-ci était dirigé par le pasteur et théologien Abraham Kuyper (1837–1920) qui parvint fort âgé au pouvoir (1901-1905). Il disposait d’un fort charisme qui le fit élire par les «petites gens» (de kleine luyden), autrement dit la petite-bourgeoisie calviniste.
Le Parti catholique-romain (Roomsch-Katholieke Staatspartij – RKSP), qui était moins «conservateur» que le parti calviniste, et qui fut d’abord dirigé par le prêtre Herman J.A.M. Schaepman (1844–1903), était aussi en plein essor. En 1901–1905, le RKSP participa à la coalition chrétienne dans le cabinet Kuyper, qui défendait les écoles religieuses et qui imposa en 1903 l’ordre bourgeois lors de la grande grève des ouvriers des transports (cf. infra). Le parti propre à la bourgeoisie industrielle, l’Union libérale (Liberale Unie), fondé en mars 1885, demeura anémique. C’est seulement en 1892 qu’apparut une autre force, bien plus structurée, qui forma l’aile gauche du libéralisme néerlandais et prit le nom d’Association radicale (Radicale Bond).
2. Les débuts du mouvement ouvrier Toutes ces caractéristiques historiques expliquent la lenteur du développement du mouvement ouvrier et révolutionnaire aux Pays-Bas. Le mouvement ouvrier fut au départ un mouvement d’artisans et d’ouvriers de petites entreprises artisanales, où les cigariers et les ouvriers diamantaires – qui formaient un prolétariat juif à Amsterdam – jouaient un rôle de premier plan. La classe ouvrière proprement «néerlandaise» – c’est-à-dire d’origine rurale – était encore au milieu du XIXe siècle extrêmement réduite. Le prolétariat était soit d’origine juive soit allemand. Cette particularité explique la réceptivité très grande au marxisme. Mais le caractère tardif du développement industriel, laissant subsister les traits archaïques du travail artisanal, simultanément, fit de la Hollande pendant plusieurs décennies une terre d’élection pour l’anarchisme.

Jusqu’en 1848, les mouvements sociaux restèrent très limités prenant la forme d’explosions de révolte qui en tant que telles ne pouvaient se donner des buts conscients. Les manifestations de chômeurs d’Amsterdam et la marche de la faim de La Haye, en 1847, n’étaient pas encore des expressions claires d’une conscience de classe ouvrière, en l’absence d’un prolétariat développé et concentré. Pendant la Révolution de 1848, les manifestations et les pillages de magasins à Amsterdam avaient été le fait d’un véritable Lumpenproletariat dont les actions étaient aussi vaines qu’éphémères.

Ce type d’actions, qui traduisait une certaine immaturité d’un prolétariat en gestation, caractérisait selon Marx la révolution de 1848. Selon lui, ces actions sans lendemain caractérisaient la «canaille», un lumpenproletariat vite récupérable par la classe dominante. Celle-ci, toujours selon Marx, aurait été intégrée à la garde
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nationale, et se serait ralliée à la contre-révolution, pour écraser «les vrais ouvriers» à la fin du mois de juin 1848 :

La garde mobile, qui est recrutée, dans sa plus grande partie, dans le lumpenproletariat parisien, s’est déjà beaucoup transformée, dans le peu de temps de son existence, grâce à une bonne solde, en une garde prétorienne de tous les gens au pouvoir. Le lumpenprolétariat organisé a livré sa bataille au prolétariat travailleur non organisé. Comme il fallait s’y attendre, il s’est mis au service de la bourgeoisie, exactement comme les lazzaroni à Naples se sont mis à la disposition de Ferdinand. Seuls, les détachements de la garde mobile qui étaient composés de vrais ouvriers passèrent de l’autre côté13.

Les premières formes d’organisation du prolétariat en Hollande traduisent immédiatement la nature internationale de ce mouvement ouvrier naissant. En 1847, se créa un Club communiste d’ouvriers allemands qui déploie ses activités dans le prolétariat néerlandophone14. Un an plus tard, la Ligue des communistes, qui avait plusieurs sections aux Pays-Bas, pouvait introduire illégalement des exemplaires, tout juste sortis de l’imprimerie, de la première édition du Manifeste communiste. Mais ces premiers pas du mouvement marxiste restèrent pendant plus de 20 années sans lendemain, en l’absence d’un véritable développement industriel qui ne se manifesta qu’à partir des années 1870. La section de l’A.I.T. resta sous l’influence des idées anarchistes et syndicalistes, lorsque se forma en 1871 la Ligue ouvrière des Pays-Bas. En effet, en 1872, au congrès de La Haye, les délégués hollandais, dont Hendrik Gerhard (cf. infra), se rallièrent aux thèses de Bakounine. C’est l’industrialisation naissante, favorisée par l’afflux de capitaux allemands, à la suite de la victoire en 1870-1871 de l’Allemagne unifiée sur la France, qui permit finalement la naissance du mouvement socialiste hollandais. Le traitement de faveur accordé, avant 1874, aux manufacturiers de la métropole qui importaient leurs matières premières des Indes néerlandaises ont joué un rôle déterminant dans le développement de l’industrie textile des Pays-Bas, qui concentrait des milliers de prolétaires dans des centres industriels comme Leiden et Twente15. En 1878, est fondée à Amsterdam l’Association social-démocrate (SociaalDemocratische Vereeniging) qui va bientôt entraîner localement (La Haye, Rotterdam, Haarlem) le surgissement de groupes se fixant comme tâche la direction de la lutte de classe. Le regroupement de ces associations ouvrières prend le nom d’Union socialdémocrate (Sociaal-Democratisch Verbond), en 1881.

Son premier président fut le tailleur Hendrik Gerhard (1829-1886), libre-penseur et ancien secrétaire de la section de l’Association internationale des travailleurs (AIT) aux Pays-Bas. Dans son ouvrage à forte connotation utopique De Toekomst («Le Futur»), écrit après 1870, Hendrik Gerhard (1829-1886) se prononçait pour le suffrage universel féminin, pour l’abolition de la famille nucléaire, pour l’éducation et le soin des enfants dans des maisons communales. Il se prononçait en même temps pour l’abolition de la monnaie et l’instauration du travail en commun des hommes et des femmes dans de petites unités productives à la ville et à la campagne. Quelques années plus tard il se rallait au mouvement social-démocrate de Domela Nieuwenhuis.

13 Marx : Nouvelle gazette rhénane, 29 juin 1848. 14 Vereeniging tot zedelijke beschaving van de arbeidende klasse. Cette association avait établi des contacts avec l’Union communiste de travailleurs allemands établie à Londres. La première traduction complète du Manifeste communiste fut publiée en 1892 à La Haye. Cette traduction, peu fiable, était l’œuvre de Christiaan Cornelissen. Herman Gorter donna alors une nouvelle traduction, bien plus sûre. Elle parut à Amsterdam en 1904. 15 Caljé et Den Hollander 1995.
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3. F. Domela Nieuwenhuis, le SDB et le SDAP
La personnalité la plus marquante des débuts du mouvement ouvrier hollandais est incontestablement Domela Nieuwenhuis (1846-1919), ancien pasteur converti au socialisme. À l’époque, Domela Nieuwenhuis n’était pas encore devenu anarchiste et menait de grandes campagnes pour le suffrage universel. L’activité de son mouvement consistait à diriger les grèves économiques et à favoriser l’édification de syndicats. La fondation en 1879 de la revue Recht voor Allen («Le Droit pour tous») par Domela Nieuwenhuis, qui devient l’organe du SDB, favorisa l’agitation dans les groupes ouvriers. Son activité était multiple : diffusion de tracts dans les usines et les casernes, tâches d’éducation du prolétariat par des cours sur le marxisme; manifestations et meetings contre l’armée, les églises, la monarchie, l’alcoolisme et la justice de classe.

Bientôt, la répression allait s’abattre sur le mouvement ouvrier naissant. En 1886, Domela Nieuwenhuis fut arrêté et condamné à une année de prison. Pour la première fois de son histoire, la police commença à s’armer, aidée par l’intervention de l’armée «en cas de conflit». La police avait le droit d’être présente dans les réunions publiques, de les dissoudre et d’arrêter les orateurs socialistes.

Se considérant comme un disciple de Marx et d’Engels, Domela Nieuwenhuis maintint pendant longtemps des contacts épistolaires avec les théoriciens du socialisme scientifique16. Ceux-ci, bien que suivant avec sympathie le développement du mouvement socialiste en Hollande, restaient très réservés sur les conceptions «révolutionnaristes» de Domela Nieuwenhuis. Marx mettait en garde contre tout doctrinarisme qui chercherait à dresser des plans sur «un programme d’action pour le premier jour après la révolution». Le bouleversement de la société ne pouvait être un «rêve de la fin du monde prochaine». Au contraire :

Les anticipations doctrinaires et nécessairement fantastiques d’un programme d’action pour la révolution du futur ne font que nous éloigner de la lutte présente. L’illusion que la fin du monde était proche a inspiré les premiers chrétiens dans leur lutte contre l’Empire romain et leur donna confiance en leur propre victoire. La notion scientifique de la décomposition inévitable et constante du régime social existant, les masses de plus en plus exaspérées par des gouvernements qui incarnent les spectres du passé, et d’autre part le développement positif des moyens de production, tout cela nous garantit qu’au moment où la véritable révolution prolétarienne éclatera, modus operandi (toutes les conditions) de son progrès immédiat (rien moins qu’idylliques, évidemment) auront été créées17.

L’importance de F. Domela Nieuwenhuis aux Pays-Bas ne se situe pas seulement dans son activité d’agitateur et d’organisateur de la classe ouvrière. Il fut le premier à faire éditer sous une forme abrégée Le Capital de Marx. Néanmoins, sur le plan théorique, il était très loin d’être marxiste. Ses écrits innombrables manifestaient un éclectisme théorique, combinant humanisme social et religiosité éthique, par un attachement persistant au christianisme des origines. Propagateurs de l’athéisme ou de l’agnosticisme, les groupes de «libres-penseurs» eurent un écho considérable en milieu ouvrier, particulièrement en Allemagne et aux Pays-Bas.

Domela Nieuwenhuis faisait figure de prophète dans une classe ouvrière néerlandaise encore dans les langes. Celle-ci, marquée par l’influence profonde du christianisme, se reconnaissait dans les prêches apocalyptiques du pasteur, dans son éclectisme flamboyant, où l’attente fiévreuse de la justice sociale se conjuguait avec celle de la fin du monde. Domela Nieuwenhuis exprimait l’émergence lente et
16 Marx-Engels-Nachlass, lettre de F. Domela Nieuwenhuis à Karl Marx, 28 mars 1882. 17 Marx 1992.
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confuse d’un prolétariat tout pénétré d’esprit religieux sous toutes ses formes : protestant, catholique ou juif.

Néanmoins, dans les années 1880, à la tête du SDB (Union sociale démocrate) – qui se dénomma aussi Parti social-démocrate (SDP) en 1884 – Domela Nieuwenhuis restait un homme de parti et socialiste convaincu. Comme la social-démocratie allemande, il était convaincu de la justesse de la tactique parlementaire, comme tribune révolutionnaire pour le mouvement ouvrier naissant. Très populaire parmi les ouvriers «aux mains calleuses» (Met de vereelte vuist), composé de près de 90 % de prolétaires, le parti avait une audience considérable aussi chez les petits paysans du Nord. Domela Nieuwenhuis fut élu d’ailleurs par les petits paysans de Frise en 1888, et jusqu’en 1891, comme député non sans s’être allié avec le Parti populaire frison (Friese Volkspartij), un étrange amalgame de populistes, de socialistes et de régionalistes. Pendant trois années, il fut un parlementaire social-démocrate reconnu, proposant d’importantes réformes : sécurité sociale, indépendance des colonies, suppression du salaire en nature, interdiction du travail des enfants, lutte contre le chômage, séparation de l’Église protestante calviniste et de l’État, nationalisation de la terre, grands travaux, etc. Le succès de la propagande du SDB en milieu ouvrier était tel que le parti eut tôt fait de gagner, en 1893, 6.000 adhérents18.

Néanmoins, dès 1891, Domela Nieuwenhuis rejetait le parlementarisme, et devint le seul dirigeant social-démocrate anti-parlementaire au sein des instances de la IIe Internationale, créée en 1889. Ce rejet du parlementarisme le rapprocha sensiblement des positions anarchistes. Cette évolution s’expliquait par l’essor grandissant de la lutte de classe dans les années 1890, qui se traduisait autant par une croissance numérique que par une certaine «impatience révolutionnaire» au sein du mouvement ouvrier organisé.

Sous la pression d’une grave crise cyclique, qui causa le développement du chômage, des troubles éclatèrent dans, la plupart des pays d’Europe. Aux Pays-Bas, les ouvriers s’affrontaient en permanence à la police, laquelle soutenait les bandes de la pègre qui donnaient l’assaut aux locaux du SDB, pour les détruire. Dans un climat apocalyptique, qui entretenait l’espoir d’une proche «lutte finale», Domela Nieuwenhuis et les militants du SDB se mirent à douter d’une tactique parlementaire qui entrait en contradiction avec la lutte révolutionnaire.

Cette mise en cause du parlementarisme n’était pas propre au parti. Les années 1890 virent se développer aussi bien l’opposition anarcho-syndicaliste qu’une opposition dans la social-démocratie internationale qui rejetait toute activité électorale et parlementaire comme opportuniste. La forte domination de la fraction parlementaire sur les partis socialistes, les tendances opportunistes qu’elle véhiculait, autant de facteurs, qui expliquaient la révolte d’une partie des nouveaux adhérents, contre la direction des partis. Ceux qui se nommeront les Jeunes (Jungen) en Allemagne, et dont l’exemple se propagea à d’autres pays, comme la Belgique, la Suède et le Danemark, vont être à la pointe de la contestation antiparlementaire. Mais cette contestation demeurait ambiguë : elle dénonçait les tendances réformistes gangrenant la direction parlementaire, mais cédait progressivement à des tendances, anticentralistes, anarchisantes et individualistes, nourries d’espérances «messianiques» et de la mystique de la «propagande par le fait». L’exemple de l’Allemagne et de la Belgique est particulièrement significatif.

18 De Jong 1966; préface de Jean-Yves Bériou 1975 à Domela Nieuwenhuis 1897 (avec une préface d’Élisée Reclus).
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En Allemagne, en pleine période de «lois antisocialistes» (Gesetz gegen die gemeingefährlichen Bestrebungen der Sozialdemokratie) interdisant le parti socialdémocrate, s’était formée en 1879 une opposition autour de Johann Most (18461906) – future grande figure de l’anarchisme américain – et de Wilhelm Hasselmann (1844-1916), regroupée autour du journal Freiheit. Cette opposition éclectique, qui s’inspirait autant d’Eugen Dühring que d’Auguste Blanqui, s’insurgeait contre la «tactique légale des chefs» et préconisait une tactique conspirative. Elle soutenait que «l’époque du bavardage parlementaire (était) révolue» et que «l’époque des actes (commençait)». Exclue en 1880, cette opposition – qui évoluait rapidement vers l’anarchisme de la «propagande par le fait» – était remplacée dès 1885 par celle des Jungen. S’appuyant sur les étudiants et aussi toute une bohème intellectuelle à Berlin, cette opposition – conduite par Max Schippel (1859–1928), Conrad Schmidt (1863–1932), Ignaz Auer (1846–1907), et plus tard Georg von Vollmar (1850–1922) – s’insurgeait contre la dictature de la fraction des «chefs» parlementaires et boycotta en 1886 les élections communales à Berlin. Elle dénonçait dans le parti socialdémocrate «l’influence petite-bourgeoise et socialiste d’État». Mais, surtout, elle remettait en cause l’idée d’une organisation centralisée, en encourageant la «formation de groupes autonomes, c’est-à-dire indépendants, dans lesquels le principe centraliste est complètement laissé de côté». En 1891, la scission était consommée. Les «Jeunes» créaient l’Association des socialistes indépendants – Verein unabhängiger Sozialisten, organisation fédéraliste. Comme les anarchistes, elle développait l’idée d’une individualisation de l’ouvrier et propageait la tactique de la «pure lutte de classe», en même temps qu’un vigoureux antiparlementarisme. D’abord hostile à l’anarchisme, la plupart des membres de l’Association – comme Gustav Landauer (1870-1919) – évoluèrent vers ce courant. En 1894, l’organisation se dissolvait. La plupart de ses militants retournèrent au SPD. Ses chefs, comme Max Schippel, Kampfmeyer et Vollmar ne tardèrent pas à devenir des porte-parole du révisionnisme. Il est certain que le courant des «Jungen» allemands n’est pas sans présenter des similitudes avec le courant de Domela Nieuwenhuis. Il préfigurait, d’une certaine façon, sur le plan idéologique, le courant communiste des conseils, du moins sous sa forme anticentraliste et antipolitique19.

En Belgique, la crise économique qui frappait les pays d’Europe, entraîna en 1881 de violentes émeutes ouvrières. La grève générale se répandit comme une traînée de poudre, surtout en Wallonie, de façon spontanée. Dans une atmosphère de lutte sociale intense se constitua un courant qui en appelait à l’action directe, au sein du Parti ouvrier belge (POB). En 1887, le groupe d’Alfred Deguisseaux quitta le POB pour constituer le parti socialiste républicain (PSR). Bien que partisan du suffrage universel – à la différence des Jeunes – le PSR se proclamait le champion de la grève insurrectionnelle. L’idéologie était marquée par le blanquisme appelant à la violence minoritaire, par l’usage de «pétrole et de dynamite». Cette dissidence dont la base sociale était le prolétariat minier du Borinage, proclamait que «la révolution gronde à nos portes». Sans programme et perspectives politiques, elle disparut en 1889 et réintégra le parti. Sa disparition laissa la place nette à une orientation électoraliste et réformiste dans le POB, qui relégua la révolution au second plan au profit d’une tactique électorale centrée sur l’obtention du suffrage universel. Cette orientation César de Paepe l’exprima en toute clarté :

Si nous voulons le suffrage universel, c’est pour éviter une révolution, car réforme ou révolution, suffrage universel ou bouleversement universel, tel est le dilemme qui se pose au peuple belge en ce moment20.

19 Bock 1975, p. 38–73. Voir aussi l’introduction de Roger Dangeville à Marx et Engels 1975. 20 De Paepe 1890, p. 10.
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La question qui se posait au mouvement ouvrier de l’époque était de savoir si la période historique était immédiatement révolutionnaire ou si, au contraire, s’ouvrait un cycle de croissance du capitalisme, qui impliquait une activité d’organisation du prolétariat dans les syndicats et d’agitation dans les élections. Domela Nieuwenhuis et le courant des «Jeunes» cristallisaient, de façon nette une impatience d’autant plus vive qu’elle s’appuyait sur des mouvements sociaux considérables et s’opposait à des tendances réformistes réelles dans la social-démocratie naissante.

Dans le SDB, l’idée d’une «action directe» rencontrait un grand écho. Il est hautement significatif que Johan Schaper (1868-1934), un des futurs chefs du courant révisionniste, en 1893 fit au congrès du SDB du parti, une proposition d’épargner de l’argent pour l’armement, et qu’il s’entraîna au tir au revolver pendant les intersessions. Tous les futurs chefs révisionnistes du SDAP avaient peu avant la scission qu’ils provoquèrent une attitude extrêmement radicale. Henri Hubert Van Kol (1852-1925), encore ami de Domela Nieuwenhuis, était antiparlementaire et faisait des déclarations enflammées pour la révolution «uniquement par une violente guerre civile». En 1894, Pieter Jelles Troelstra (1860-1930) se déclarait le partisan résolu de la violence. Toutes ces proclamations incendiaires en particulier celles de Schaper valurent au SDB, son interdiction par le gouvernement en 1894. Il prit alors le nom de Socialistenbond (Union socialiste)21.

Néanmoins, ce radicalisme du SDB et de Domela Nieuwenhuis, qui était plus verbal que réel, entraînait un lent et inexorable isolement du Parti dans le mouvement social-démocrate international. Dans la IIe Internationale, Domela Nieuwenhuis propageait de plus en plus l’idée considérée alors comme anarchiste de «grève générale». En 1891, il défendit la nécessité de la grève générale des travailleurs des pays belligérants en cas de guerre. Sa motion fut rejetée en faveur de celle de Wilhelm Liebknecht père de Karl Liebknecht. Cette dernière motion se contentait de souligner les racines capitalistes du militarisme, sans préconiser les moyens de le combattre. Cette insistance de Domela Nieuwenhuis sur la grève générale, comme panacée universelle de la révolution, fit passer au second plan une idée essentielle, qui fut reprise par la suite par toute la Gauche marxiste : rejet de toute distinction entre «guerre défensive» et «guerre offensive». En 1893, au congrès de Zurich, la proposition de Domela Nieuwenhuis d’une grève générale associée à la grève militaire, et même à la grève des femmes, montrait une adhésion de fait à anarchisme. La résolution adoptée par le congrès, faisant une obligation de repousser tous crédits de guerre et de se battre pour le désarmement et l’abolition des armées permanentes, montrait que la social-démocratie internationale était loin de revêtir le caractère «entièrement petit et moyen bourgeois» que Domela Nieuwenhuis voulait bien lui prêter. En fait, comme le montrait le congrès de Zurich, le point de clivage se trouvait entre marxistes, acceptant organisation et action politiques du prolétariat, et anarchistes les rejetant, non en théorie mais dans la pratique. Le congrès faisait dorénavant une obligation aux organisations adhérentes à l’Internationale (partis, syndicats, associations) de reconnaître «la nécessité de l’organisation ouvrière et de l’action politique».

Ce fut la question de la participation aux élections, comme moyen d’action politique de la social-démocratie, qui scinda le SDB. En 1893, au congrès de Groningue, Domela Nieuwenhuis proposa une résolution rejetant inconditionnellement toute activité électorale. Elle fut acceptée à une faible majorité

21 A. de Jong 1966, p. 35–40.
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: 47 pour 40 contre et 14 abstentions. Le marxiste Frank van der Goes (1859-1939), qui avait pris la tête de l’opposition à Ferdinand Domela Nieuwenhuis, fut expulsé du parti. Troelstra (1860-1930) prit alors l’initiative – avec le soutien total de la social-démocratie allemande –, d’organiser parallèlement au SDB des sociétés électorales socialistes, sans tenir compte de la résolution du congrès. La scission devenait inévitable.

En août 1894, un groupe de dirigeants et militants du SDB, appelé ironiquement les «12 Apôtres»22 par ses adversaires parmi lesquels Troelstra, Van der Goes, Schaper, Van Kol et Vliegen, prenait l’initiative de former un Parti ouvrier socialdémocrate, le SDAP (Sociaal-Democratische Arbeiders Partij), sur la base du programme de la social-démocratie allemande. À ses débuts, le SDAP apparaissait comme une petite secte : moins de 100 membres en 1894; 600 en 1895, dont 250 à peine venaient du SDB. Pour les ouvriers politisés, ce parti apparut pendant longtemps comme une entreprise scissionniste, dirigée par une aristocratie de «Messieurs» (Herren) issus de la classe bourgeoise. Le SDAP était en effet majoritairement composé d’intellectuels issus de la classe moyenne. Sa base sociale électorale n’était pas les ouvriers d’industrie, attachés au SDB, mais les petits fermiers et les ouvriers agricoles de la Frise. Pour la masse des ouvriers restés dans le SDB, la scission apparaissait comme une scandaleuse manœuvre.

La scission s’était faite dans la confusion, parce que la minorité avait quitté le parti sans chercher à convaincre la majorité de la justesse de ses positions et qu’elle l’avait fait uniquement pour des raisons électoralistes, alors qu’une récente loi électorale atténuait le régime censitaire, établi au bénéfice des couches possédantes. En dehors de Frank Van der Goes qui était un marxiste orthodoxe, la direction du SDAP se plaçait sur le plat terrain du réformisme – alors que ses membres avaient joué à l’extrémisme verbal, peu auparavant, dans le SDB. Troelstra ne déclarait-il, en 1895, à un meeting de son parti, que son but était «surtout de constituer un mouvement ouvrier organisée qui, comme parti autonome, puisse «prendre place au côté des partis bourgeois»23.

En fait, le SDB avait évolué de son côté. Une minorité de plus en plus importante, qui allait devenir la majorité, se ralliait à la tactique électorale. En 1897, le SDB – principal parti ouvrier avec ses 2.000 militants – présentait des candidats. Plusieurs furent élus dans les conseils municipaux, et même un au Parlement. Cette nouvelle orientation, qui marquait la séparation avec le courant anarchiste antiélectoral, rendait caduque l’existence séparée du SDB. Fortement ébranlé par l’hémorragie de ses militants, qui rejoignaient soit le SDAP soit le courant libertaire, le SDB décidait en juin 1900 sa dissolution. Ses 200 membres choisissaient sans hésitation d’adhérer au SDAP et se ralliaient ainsi au programme de la IIe Internationale.

L’évolution du SDB – dénommé «Socialistenbond» après 1894 – n’était pas fortuite.
22 Les «Douze Apôtres» du SDAP étaient : Levie Cohen [1864-1930] (Zwolle), petit commerçant; Jan Antoon Fortuijn [1855-1940] (Amsterdam), employé, futur éditeur de la revue De Nieuwe Tijd; Adrien H. Gerhard [1858-1948] (Amsterdam), instituteur, fils du fondateur de l’AIT aux Pays-Bas; Frank van der Goes [1859-1939] (Amsterdam), écrivain; Willem Pieter Helsdingen [1850-1921] (Rotterdam), tisserand; Henri Hubert van Kol [1852-1925] (Ayvaille), ingénieur; Henri Polak [1863-1943] (Amsterdam), diamantaire; Johan Hendrik Schaper [1868-1934] (Groningue), peintre en bâtiment; Hendrik Spiekman [1874-1917] (Sappemeer), typographe; Pieter Jelles Troelstra [1860-1930] (Utrecht), avocat; Helmig Jan van der Vegt [1864-1944] (Zwolle), enseignant; Willem Hubert Vliegen [1862-1947] (Maastricht), typographe. Toute la direction n’était pas composée de «Messieurs» (Heeren), comme l’affirmèrent alors les anarchistes. Beaucoup étaient des ouvriers très qualifiés ou non, quelques-uns des enseignants. Aucun d’entre eux n’adhéra au mouvement tribuniste; tous furent ou devinrent révisionnistes. L’appellation d’«apôtres» est typique d’une mentalité générale modelée par un christianisme omniprésent. Presque tous étaient rédacteurs de journaux social-démocrates locaux. La presse du SDB passa donc dans les mains du SDAP. 23 Troelstra 1933, p. 137.
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Elle fut favorisée par le départ de Domela Nieuwenhuis et de ses partisans en 1897, qui se proclamaient anarchistes. Ceux-ci s’étaient mis en dehors des cadres du mouvement ouvrier organisé : en 1896, Domela Nieuwenhuis avait quitté avec fracas le congrès de Londres de l’Internationale, lorsque celui-ci eut décidé l’exclusion des anarchistes pour les congrès à venir.

La scission de Ferdinand Domela Nieuwenhuis resta sans lendemain. Avec Christiaan Cornelissen (1864-1943) – un des futurs théoriciens du syndicalisme révolutionnaire européen –, il fonda le journal De Vrije Socialist («Le socialiste libertaire») ainsi qu’une éphémère organisation : la Fédération des socialistes libertaires (Federatie van vrije socialisten). Avec la constitution du mouvement socialiste aux Pays-Bas, c’en était fini du rôle de premier plan de l’anarchisme «politique» organisé. L’anarchisme hollandais devint presque exclusivement une force syndicaliste, très influente dans les luttes économiques. En 1893, en effet, à l’instigation du SDB et de Cornelissen, s’était constitué le Secrétariat national du travail, ou N.A.S. (Nationaal Arbeids Secretariaat). Comme en France, l’anarchisme se réfugiait dans les syndicats. Mais le NAS, sous l’influence de Cornelissen – qui se séparait en cela de Domela Nieuwenhuis très réticent à l’égard d’une activité syndicale — s’orienta beaucoup plus vers le syndicalisme révolutionnaire que vers l’anarcho-syndicalisme. Réfugié en France, Cornelissen fut l’un des théoriciens du courant syndicaliste-révolutionnaire dans la CGT, à partir de 1900.

Le NAS va jouer un grand rôle dans le mouvement ouvrier néerlandais, en dépit de ses effectifs restreints. Il incarnera tout un habitus militant nécessaire au développement de la lutte de classe sous sa forme économique; à la différence du syndicat social-démocrate NVV (Confédération néerlandaise des syndicats), créé le premier janvier 1906 par le SDAP pour contrer le NAS, et aussi – souvent – s’opposer aux grèves ouvrières qu’il allait désamorcer, sinon saboter24. Le NAS aura une activité décidée dans toutes les grandes grèves, en particulier la grève générale des transports en 1903. Peu à peu, ce petit syndicat se rapprocha du courant marxiste radical, au point d’apparaître, à certains moments, comme l’organisation syndicale du courant tribuniste, puis du parti communiste en 1920, et du parti de Henk Sneevliet (RSP, RSAP) en 1927-1940.

4. Ferdinand Domela Nieuwenhuis et les origines du «conseillisme» libertaire

L’évolution sinueuse de Ferdinand Domela Nieuwenhuis n’enlève rien à son rôle de précurseur et d’organisateur du mouvement ouvrier naissant aux Pays-Bas. Il demeure une très grande figure du mouvement ouvrier international, à l’époque où pouvaient coexister dans la même organisation marxistes et anarchistes. Après sa séparation du mouvement socialiste organisé, il demeura fidèle au mouvement ouvrier, en participant aux grandes grèves et mouvements contre le Capital. Face à la menace de guerre, il combina pacifisme, antimilitarisme et eschatologie révolutionnaire, sans se soucier d’édifier une théorie cohérente. À la différence de certains chefs anarchistes – comme le vieux Pierre Kropotkine (1842-1921), Christiaan Cornelissen, Jean Grave (1854-1939) – qui mirent leurs forces au service de la guerre impérialiste, dans le camp allié25, pendant la première guerre
24 De 1906 à 1909, Henri Polak, président du Syndicat général des ouvriers diamantaires (ANDB), en fut le premier dirigeant, Jan Oudegeest lui succcédant de 1909 à 1918. Sous l’occupation nazie, le NVV se transforma en syndicat national-socialiste. Après 1945, le NVV fut purgé, et collabora activement avec l’État. En 1976, le NVV et le syndicat catholique NKV fusionnèrent, formant ainsi le FNV (Fédération syndicale des Pays-Bas). 25 Le Manifeste des Seize, cosigné par 15 anarchistes, fut d’abord publié le 28 février 1916. Dans cette liste de signataires ‘brillaient’ : Christiaan Cornelissen, Henri Fuss, Jean Grave, Jacques Guérin, Pierre Kropotkine, A. Laisant, François Le Lève (Lorient, France), Charles Malato, Jules Moineau (Liège, Belgique), A. Orfila, Hussein Dey (Algérie), Marc Pierrot, Paul Reclus, Richard (Algérie), Tchikawa (Japon) et

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mondiale, Ferdinand Domela Nieuwenhuis demeura un internationaliste résolu. Il n’est donc pas surprenant qu’à l’occasion de son enterrement, en novembre 1919 – suivi par 100.000 ouvriers à Amsterdam –, l’Internationale communiste fut officiellement représentée en la personne de Sebald Rutgers, l’un des chefs du parti communiste néerlandais, et membre de l’Exécutif du Komintern.

Herman Gorter, dans les années 1920, résuma très clairement la position du marxisme de gauche à l’égard de Domela Nieuwenhuis, dont l’action avait été en décalage avec la période historique, qui était non celle de la révolution mais celle des réformes en pleine ascendance du capitalisme :

En cette période d’évolution qui commençait alors justement en Hollande, il voulait déjà la révolution. Il resta sa vie durant fidèle à l’anarchisme révolutionnaire et a encore vécu, compris et estimé la Révolution russe. La différence entre lui et nous, marxistes révolutionnaires, c’est que nous, nous sommes pour les méthodes révolutionnaires en une période révolutionnaire, tandis que lui l’était déjà, mais trop tôt26.

Domela Nieuwenhuis est devenu, pour les courants anarchistes et même certains «conseillistes», le symbole de l’impossibilité de demeurer dans une Deuxième Internationale qui aurait subi l’embourgeoisement dès sa naissance. Mais la critique exercée par Domela Nieuwenhuis contre la social-démocratie allemande et la IIe Internationale semblait valable dans la mesure où elle convergeait avec les critiques d’Engels contre l’opportunisme dans le parti allemand. Engels, en 1891, dans sa critique du projet de programme social-démocrate d’Erfurt, soulignait le danger d’opportunisme :

L’oubli des grands points théoriques fondamentaux pour les intérêts immédiats et passagers, la lutte et la course aux succès momentanés, sans se soucier des conséquences ultérieures, le sacrifice de l’avenir du mouvement au présent du mouvement, tout cela a peut-être des mobiles ‘honnêtes’ mais cela reste de l’opportunisme. Or l’opportunisme ‘honnête’ est peut-être le plus dangereux de tous27.

Dans son livre Le socialisme en danger, publié en français à Paris, en 1897, Ferdinand Domela Nieuwenhuis – au moment où il quittait le «Socialistenbond» – dénonçait non sans pertinence un certain nombre de tares visibles de la socialdémocratie, qui allaient prendre corps dans les théories révisionnistes de Georg von Vollmar et Eduard Bernstein, à partir de 1895. Ferdinand Domela Nieuwenhuis soulignait deux points fondamentaux :

– La pénétration des ‘éléments petits-bourgeois’ dans le parti met en danger sa ‘nature prolétarienne’ et se traduit par des concessions idéologiques à la bourgeoisie, notamment à la faveur des élections;

– La théorie du ‘socialisme d’État’ dénature profondément le but révolutionnaire, en définissant la révolution comme une simple prise en main réformiste de l’État capitaliste par le mouvement ouvrier :

[…] les social-démocrates sont de simples réformateurs qui veulent transformer la société Warlaam (Varlan) Tcherkesoff. Par contre, le courant antimilitariste majoritaire dans l’anarchisme s’opposa vivement à cette «initiative patriotique». On peut citer, à côté de Domela Nieuwenhuis : Errico Malatesta (1853-1932), Emma Goldman (1869-1940), Alexander Berkman (1870-1936), Rudolf Rocker (1873-1958), Voline (1882-1945) et Sébastien Faure (1858-1942). Ce dernier fonda en avril 1916 le journal Ce qu’il faut dire, dont l’objectif principal était de s’opposer au Manifeste des Seize. Les grands ciseaux d’Anastasie entrèrent immédiatement en action : pas une ligne du Contre-manifeste ne put être publiée dans le premier numéro de Ce qu’il faut dire, daté du 2 avril 1916. 26 Gorter 1922, p. 16–20. 27 Engels 1990, p. 217.
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actuelle sur le modèle du socialisme d’État28.

Mais Domela Nieuwenhuis, à la différence des marxistes, préconisait un clair abandon de la lutte du mouvement ouvrier pour des réformes :

Toutes les réformes ne servent qu’à renforcer l’état existant.

Et il voyait dans l’évolution politique de la social-démocratie une inévitable intégration à la classe dominante bourgeoise :

Le triomphe de la social-démocratie se traduira par la défaite du socialisme29.

La dénonciation de la social-démocratie comme «bourgeoise» par Domela Nieuwenhuis fut reprise non seulement par les anarchistes mais aussi par certains courants «conseillistes». Ces derniers considèrent en effet que :

La social-démocratie est le courant le plus conséquent à l’intérieur de la fraction avancée de la bourgeoisie… En réalité, la social-démocratie n’est pas devenue un parti de réformes bourgeois; elle l’était dès le commencement30.

Les critiques de Domela Nieuwenhuis étaient profondément justes, car elles annonçaient l’effondrement final de la social-démocratie en 1914.

Domela Nieuwenhuis, cependant, orientait ses critiques, non dans le sens du marxisme radical, comme le firent plus tard Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek, et même Lénine après 1905, mais dans un cadre moral, anarchiste religieux, voire tolstoïen. Il réprésentait une tendance éthique religieuse du mouvement ouvrier néerlandais, qui subsistera jusqu’à la première guerre mondiale, une tendance nourrie à la mamelle de l’antimilitarisme pacifiste.

Domela Nieuwenhuis, anarchiste religieux convaincu, rejetait par principe toute «violence de classe» pour s’emparer du pouvoir et tout exercice d’une «dictature du prolétariat» sur la minorité bourgeoise, leçon que Marx avait tirée de la Commune de Paris.

Domela Nieuwenhuis rejetait donc le marxisme qu’il avait si largement introduit en Hollande. Rejetant «la propagande par le fait», propagée par de fortes minorités anarchistes, Domela Nieuwenhuis trouva enfin dans le pacifisme religieux de Tolstoï son modèle politique :

Les anarchistes communistes demandent l’abolition de l’autorité politique, c’est-à-dire de l’État, car ils nient le droit d’une seule classe ou d’un seul individu à dominer une autre classe ou un autre individu. Tolstoï l’a dit d’une manière si parfaite qu’on ne peut rien ajouter à ses paroles31.

Néanmoins, malgré des analyses pertinentes qui tiraient la sonnette d’alarme, certains courants anarchistes – mais aussi «conseillistes» qui se réclament de Domela Nieuwenhuis, qui caractérisent la IIe Internationale et les jeunes partis

28 Domela Nieuwenhuis 1975. La postface de Jean-Yves Bériou interprète à sa façon l’histoire de la IIe Internationale. Selon lui, le prolétariat était et resterait une «classe pour le capital». Tout «mouvement ouvrier» intègre le prolétariat au capitalisme : «Le ‘mouvement ouvrier’ est l’expression adéquate du mouvement même de la valeur… le mouvement ouvrier est l’expression du mouvement du capital variable, du prolétariat comme classe économique». Bériou ajoute que la «IIe internationale correspondait aux conditions contre-révolutionnaires, au développement du capitalisme». Il en tire la conclusion que la Gauche communiste n’aurait pas dû rester à l’intérieur de la IIe Internationale : «Une des grandes faiblesses du mouvement communiste renaissant vers 1905 (Trotsky, Luxemburg, Pannekoek, etc.) sera l’incompréhension de la nature de la social-démocratie». 29 Gorter 1922. 30 Domela Nieuwenhuis 1975. 31 Domela Nieuwenhuis 1975, p. 42, 62, 88–9, 95, 176, 180–81 et 186 (pour les citations). Souligné par nous.
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social-démocrates comme «bourgeois» – font l’impasse sur un certain nombre de déterminismes historiques :

– la IIe Internationale a été le lieu où s’est développé, éduqué et trempé le prolétariat développé des grandes concentrations industrielles, abandonnant ainsi les caractéristiques artisanales qu’il conservait encore au temps de la Ire Internationale et qui expliquent le poids de l’anarchisme individualiste. C’est à travers une Internationale éduquant les ouvriers dans le sens de l’internationalisme – dont il était difficile à l’époque de prévoir la totale capitulation en août 1914 – que s’est développé en nombre, mais aussi en force autonome, le prolétariat socialiste en Europe mais aussi hors d’Europe (Chine, Japon, Amérique latine, etc.).

– c’est au sein de cette Internationale que s’est développée la résistance au révisionnisme et à l’opportunisme. C’est parce que la IIe Internationale rassemblait le prolétariat le plus conscient que la Gauche marxiste a pu s’y développer comme corps et combattre la droite et le centre kautskyste. C’est en son sein que le marxisme mal dégrossi du début, prolongé par Bebel, et surtout Kautsky et Plékhanov, s’est enrichi des contributions décisives de Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek.

– c’est le fédéralisme, et non le centralisme, qui finit par miner l’Internationale au point de la transformer en une simple addition de sections nationales cherchant à «jouer leur propre jeu». C’est sur cette base que s’est accru le pouvoir exorbitant de cliques parlementaires – en Italie comme aux Pays-Bas et en Allemagne – au point de dominer le parti de toute leur autorité. La dictature de groupes parlementaires autonomes par rapport au parti était le pendant du fédéralisme anticentralisateur particulièrement vigoureux dans l’Internationale. Dès le départ, le congrès de 1889 proclamait en effet :

En aucun cas, et sous aucune pression, ces relations (entre les partis) ne pourront porter atteinte à l’autonomie des groupements nationaux, ceux-ci étant les meilleurs juges de la tactique à employer dans leur propre pays.

Plus tard, en 1907, même le dirigeant du Bureau socialiste international (BSI), Camille Huysmans, recommandait instamment de

substituer le principe fédératif au principe de centralisation à outrance32.

Il s’ensuivit que la Gauche marxiste lutta pour un strict centralisme et le respect de la discipline de l’Internationale dans chaque section nationale, contre la mauvaise volonté des dirigeants parlementaires et des chefs révisionnistes qui affirmaient qu’ils étaient «maîtres chez eux». Toutes les Gauches (bolcheviks, SDKPiL polonais de Rosa Luxemburg et Leo Jogiches, SDP tribuniste, tendance d’Amadeo Bordiga à partir de 1912 dans le Parti socialiste italien, etc.) se battront pour le respect des principes, résolutions et décisions d’une Internationale centralisée. Amadeo Bordiga résuma parfaitement – dans un livre publié anonymement dans les années 1960 – cette «position cardinale» du «marxisme orthodoxe» :
32 Haupt, 1964. Il est significatif que le Bureau socialiste international (BSI), en principe l’instance dirigeante de l’Internationale, ne fut fondé qu’en 1900. Il n’avait pas ou peu de fonctions dirigeantes. Georges Haupt note que «le parti allemand, de tous le plus influent, contesta l’utilité de transformer le Bureau en un organe dirigeant et ne cessa de manifester ses réserves à toute tentative d’élargir les compétences de cet organisme». Cet état d’esprit anticentraliste se retrouvait dans toutes les sections, sauf les plus révolutionnaires. Ainsi, l’ancien communard Édouard Vaillant (1840-1915) – dirigeant du P.S. français qui allait se rallier en 1914 à l’Union sacrée – déclarait que «le BSI est surtout un organe de corrélation, ce n’est pas un organe de direction» (1910). Même Rosa Luxemburg ne voyait dans les décisions des congrès de la IIe Internationale qu’un aiguillon moral : «La sanction du Congrès international est morale, mais elle est immense».
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Les marxistes orthodoxes… ne peuvent que combattre tout fédéralisme et tout autonomisme. Nous verrons, sur une longue période, la corruption et la décomposition opportuniste avancer toujours sous la forme des autonomies locales, régionales ou nationales et des règles d’organisation «centrifuges»; tandis que sous tous les cieux et de tous les temps nous, marxistes radicaux, nous nous en tenons au centralisme et aux organisations «centripètes», également sur le plan international33.

Mais il est tout aussi vrai qu’aux mains des révisionnistes, le centralisme devenait une arme redoutable contre la Gauche. Les tribunistes hollandais, la Gauche allemande autour de Rosa Luxemburg en firent l’amère expérience à partir de 1909. On peut ajouter que le centralisme du Komintern se révéla une arme tout aussi redoutable contre la Gauche que le fédéralisme dans la IIe internationale.

5. Les débuts du SDAP. – Trois générations de marxistes. – Troelstra et la droite du parti

Aucun des chefs de la Gauche hollandaise, tels Gorter et Pannekoek, n’aurait défini comme «bourgeoise» la social-démocratie hollandaise, même après leur rupture en 1909 et même plus tard dans les années 1920. Gorter, en 1922, avec le recul du temps constatait que les débuts du SDAP s’étaient déroulés sous le signe du marxisme et de la révolution :

[…] réellement, le commencement était bon. Réellement, alors, au début des années 90, fut mise en œuvre une véritable propagande révolutionnaire, en dehors et au sein du Parlement. Publiquement et clairement, il était dit : nous voulons des réformes, mais vous ne les obtiendrez que par une attitude révolutionnaire. Du fait que continuellement vous vous donnez comme but l’anéantissement du capitalisme par la violence, du fait que vous mêmes, constamment, vous défendez vos droits. Réformes et révolution tout ensemble, tel était le mot d’ordre34.

De fait, le SDAP à ses débuts – dans les années 1890 et 1900 – va attirer à lui les meilleurs éléments marxistes. Une pléiade d’intellectuels, en rupture de ban avec leur milieu bourgeois, adhéra au parti directement sur des positions révolutionnaires. Leurs contributions tant au mouvement ouvrier néerlandais qu’au mouvement révolutionnaire international furent considérables. Il y eut trois générations de marxistes, dont les deux dernières furent la matrice de la formation de la Gauche communiste hollandaise. Ces générations successives ont été symbolisées par les noms de Frank Van der Goes, Herman Gorter, Henriëtte Roland Holst et Anton Pannekoek, David Wijnkoop, Jan Cornelis Ceton et Willem Van Ravesteyn, pour ne citer que les plus marquants.

Cette Gauche marxiste présente la particularité d’avoir été composée majoritairement d’artistes, de littérateurs et scientifiques qui ont compté dans l’histoire culturelle des Pays-Bas, surtout dans la deuxième génération de marxistes.

Frank Van der Goes (1859-1939), l’un des premiers introducteurs du marxisme aux Pays-Bas, a eu une importance capitale. C’est lui qui a formé à la théorie Troelstra (avec de médiocres résultats, il est vrai) et surtout Gorter, Pannekoek et Henriëtte Roland Holst. Son itinéraire est particulièrement intéressant. Cet aristocrate

33 Amadeo Bordiga 1964. 34 Gorter 1922, p. 16-20; voir aussi : Daad en Gedachte («Acte et pensée»), n° 1 et n° 2, janvier et février 1984, «Over een povere en over een wezenlijke kritiek op de sociaaldemocratie». Cette revue éponyme du groupe communiste des conseils hollandais était principalement animée par Cajo Brendel. Voir aussi la brochure publiée par ce groupe : Was de sociaaldemocratie ooit socialistisch? («La social-démocratie fut-elle jamais socialiste?»). L’auteur en était Jaap Meulenkamp (1917–1998). La revue Daad en Gedachte cessa de paraître en 1998.
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«d’esprit et de cœur» – selon Pannekoek – apparaissait comme un «gentleman» égaré dans le mouvement ouvrier, dont tout le séparait culturellement.

De profession assureur et écrivain il avait été d’abord membre du Parti libéral et réformateur bourgeois, puis il était venu progressivement au mouvement socialiste par la critique littéraire. S’affirmant comme l’un des «leaders» du mouvement littéraire des années 80 («Tachtigers»), dont Gorter fut la figure emblématique, il avait fondé en 1885 la revue artistique De Nieuwe Gids («Le nouveau guide»), revue anticonformiste pour la libération de la littérature et de la société de tout conservatisme. Il avait adhéré en 1890 au SDB, pour devenir la tête de l’opposition à Domela Nieuwenhuis, et le représentant d’une tendance qui cherchait à tout prix à former un parti social-démocrate en scissionnant du SDB. Son principal apport au marxisme fut de traduire en hollandais le livre premier du Capital de Marx, et surtout de fonder en 1893, avec ses propres subsides, la revue marxiste De Nieuwe Tijd («Les Temps modernes»), qui se perpétua, comme organe de la gauche marxiste, jusqu’en 1921. En 1896, la revue devint celle du SDAP, prenant pour modèle Die Neue Zeit de Kautsky. Elle avait comme rédacteurs, outre Van der Goes lui-même, Gorter, Henriëtte Roland Holst, et Piet Wiedijk35 qui en assura plus tard le secrétariat de rédaction et en fit l’organe théorique du tribunisme.

Herman Gorter (1864-1927) appartient à la seconde génération de marxistes. Ce fils de pasteur calviniste, né en 1864, est certainement le plus grand poète de son époque, celle du mouvement littéraire des années 1880. Après avoir écrit une thèse sur Eschyle, il acquit une notoriété fulgurante et incontestée par la publication de son grand poème symboliste et idéaliste Mai (1889), son poème le plus célèbre. Après une crise spirituelle qui le mena vers une forme de panthéisme – s’inspirant de l’Éthique de Spinoza qu’il traduisit d’ailleurs du latin en néerlandais, Gorter rompit avec le mouvement littéraire de sa génération et se mit à étudier Marx et Kautsky. En 1897, enthousiaste, il adhérait au SDAP. Très dynamique et remarquable orateur, Gorter a surtout été un bon vulgarisateur du marxisme – non sans quelque trace d’enthousiasme idéaliste – qu’il a exposé dans un style très vivant, facilement accessible à la grande majorité des ouvriers. Plus que Pannekoek, beaucoup plus théorique, il a incarné pour les ouvriers socialistes néerlandais le marxisme. Grâce à ses traductions, il rendit accessibles certaines œuvres de Marx, Kautsky, et après la guerre L’État et la Révolution de Lénine.

Présenté en Hollande comme le poète de Mai par la critique littéraire, qui «oublie» sa dimension politique, Gorter a été surtout un militant convaincu, définitivement acquis à la cause de la révolution. En 1899, il montrait son sens de l’organisation en fondant la section de Bussum, dont il devint le président. Il se consacra à toutes les activités du mouvement socialiste : activités syndicale et électorale – il fut plusieurs fois candidat du SDAP puis du SDP – congrès, intervention dans les grèves. Propagandiste du parti, il donna des cours sur le marxisme aux ouvriers du textile de la ville de Twente. Plus que tout autre, avant 1914, Gorter fut ayant tout un agitateur, un organisateur, un propagandiste au service de son parti36.

Plus, théorique, et moins pratique que Gorter, Pannekoek a incarné et incarne

35 Pieter Wiedijk (1867-1938), connu sous le pseudonyme littéraire de J. Saks, était pharmacien; il adhéra au SDB en 1892, puis au SDAP, devenant secrétaire de rédaction de De Nieuwe Tijd (1902-1913). Il fait partie du SDP tribuniste de 1909 à 1915 [Cf. Frits De Jong 1954 et Kalshoven 1990]. Wiedijk, malgré son départ du SDP, demeura actif. Dans les années 1930, il collabora avec Henk Sneevliet et Henriëtte Roland Holst à la rédaction du mensuel De Nieuwe Weg. Critique littéraire de renom, il a laissé des Mémoires très critiques sur le SDAP et le SDP tribuniste. 36 De Liagre Böhl 1973 et 1996. Pour l’activité de Gorter dans la section de Bussum, cf. Pacifistisch Socialistische Partij 1977.
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encore la Gauche marxiste dans sa dimension internationale. Il fut le moins «hollandais» de sa génération marxiste. Après des études d’astronomie qui ont fait de lui un astronome de réputation internationale, au point d’éclipser dans les années 1920-1960 son activité de théoricien marxiste, Pannekoek (1873-1960) s’engagea politiquement37. Mais pour ce fils d’un chef d’entreprise libéral, le choix premier ne fut pas le socialisme, mais le libéralisme bourgeois. Au début de 1899, il devint membre du Comité électoral libéral de Leiden, ville où il travaillait comme astronome, à l’Observatoire. Mais après force lectures d’auteurs utopiques et surtout des discussions avec des militants social-démocrates, Pannekoek rompit tout contact avec le milieu bourgeois. En juillet 1899, il adhérait à la section locale du SDAP de Leiden, dont il devint rapidement le président, le secrétaire et le trésorier. Il contribua à fonder un syndicat ouvrier. Plongé pleinement dans l’activité militante, il acquit de réelles responsabilités : en 1900, il représentait la section au congrès de Rotterdam du SDAP. La section, qui comptait encore peu d’ouvriers, était composée d’intellectuels qui allaient former en 1907 le mouvement tribuniste : Maurits Mendels (1868-1944), Johannes Knuttel (1878-1965) et Willem Van Ravesteyn38. Comme Gorter et Henriëtte Roland Holst, Pannekoek a été formé au marxisme par van der Goes – qui leur fit découvrir Dietzgen – mais aussi Kautsky, qui resta longtemps leur «maître» vénéré.

D’esprit rigoureux par sa formation scientifique et philosophique, d’une grande clarté pédagogique, Pannekoek devint rapidement l’un des principaux théoriciens de la Gauche marxiste internationale, tant aux Pays-Bas qu’en Allemagne. Rédacteur à De Nieuwe Tijd et, à partir de 1903, à Die Neue Zeit, Pannekoek a été au centre de tous les débats capitaux au sein de la IIe Internationale : celui sur la grève de masses et la question de l’État, la question nationale et la guerre. Il s’est souvent trouvé l’égal de Rosa Luxemburg par la profondeur de sa réflexion politique, et a influencé Lénine dans son livre L’État et la Révolution. Il fut l’un des premiers marxistes à mener une lutte théorique énergique contre le révisionnisme naissant. Par son étude sur La Philosophie de Kant et le marxisme, publiée en 1901 dans De Nieuwe Tijd, il attaquait à la racine la «philosophie néo-kantienne» des révisionnistes qui transformaient le socialisme d’arme de combat révolutionnaire en simple éthique bourgeoise.

Anton Pannekoek fut sans conteste plus un théoricien qu’un homme d’organisation, et son influence s’exerça surtout et durablement dans le domaine des idées, sans qu’il soit capable d’être une force politique décisive dans le combat organisationnel contre la majorité révisionniste du SDAP. Mais Pannekoek restait cependant un militant actif. Outre ses contributions écrites, il participait à la vie du SDAP : intervention dans les congrès, rédaction et diffusion de tracts au niveau local. L’image de «pur théoricien», perdu dans la contemplation du cosmos, accolée à Pannekoek est peu exacte jusqu’en 1921. À cette époque il n’était guère un «homme

37 Pannekoek, Herinneringen 1982, avec une introduction de B. A. Sijes, ancien membre du G.I.C., éditeur scientifique de ces Mémoires politiques écrits en 1944. Pannekoek eut une attitude très radicale pendant les grèves de 1903. Lors d’une grande réunion d’ouvriers à Leiden, il fit voter une motion exigeant que «les ouvriers empêchent par tous les moyens les lois scélérates». Menacé de licenciement, il fut convoqué directement au bureau du calviniste Abraham Kuyper, chef du gouvernement, qui avait lu attentivement les articles de Pannekoek. Après une discussion générale sur le marxisme et ses articles, Pannekoek réussit à obtenir de Kuyper qu’il n’y ait pas d’entrave à «la libre expression par un fonctionnaire de ses convictions politiques», mais qu’«il ne devrait pas enfreindre la loi», «sous peine de destitution. Ces menaces n’empêchèrent nullement Pannekoek d’écrire contre la «loi et l’ordre» (op. cit., p. 91-92). Pannekoek, au nom du marxisme hollandaise, répondit aussi aux thèses antimarxistes du chef libéral de gauche M.W.F. Treub (1858–1931), au cours d’un débat contradictoire (Pannekoek 1908, p. 8). 38 Malandrino 1982, pour l’activité de Pannekoek à Leiden. Maurits Mendels, comme Pannekoek, fit parti au départ de l’Union électorale libérale de Leiden. Ce journaliste et avocat, rallié au SDAP, fut en 1909 membre du SDP. Il finit par en démissionner pour rejoindre la «vieille maison» et devenir député, puis sénateur. Johannes Knuttel (1878-1965), célèbre philologue, resta toute sa vie dans le mouvement tribuniste, puis communiste. Dans le PC, il suivit sans états d’âme tous les tournants staliniens.
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de cabinet d’études» mais un brillant propagandiste du parti apportant la contradiction du marxisme tant aux catholiques sur la religion qu’aux libéraux sur le projet socialiste. Dans les grands mouvements sociaux comme les grèves des transports de janvier et avril 1903, Pannekoek se dépensa sans compter, en intervenant dans les assemblées ouvrières. La cause du prolétariat lui importait plus que son activité d’astronome et les menaces de licenciement que brandissait le gouvernement confessionnel d’Abraham Kuyper. Mais ce fut en Allemagne que Pannekoek trouva sa véritable dimension de militant et théoricien international et internationaliste.

Moins connue en dehors des Pays-Bas, et de la même génération que Gorter – elle adhéra au SDAP avec lui en 1897 –, la poétesse Henriëtte van der Schalk (18691952), mariée à l’artiste Richard Roland Holst, est une figure majeure du mouvement ouvrier révolutionnaire. Non seulement elle fut une bonne historienne du prolétariat néerlandais, mais elle fut – avec Rosa Luxemburg – la théoricienne de la grève de masse révolutionnaire. Cette fille de notaire sut se dégager de son milieu bourgeois et du mouvement littéraire des années 1880 pour adhérer au socialisme. Elle fut une remarquable oratrice socialiste. Henriëtte Roland Holst-Van der Schalk prit une dimension internationale dans les congrès de l’Internationale, tant à Paris (1900) qu’à Amsterdam (1904), où elle fut chargée de présenter la résolution du congrès sur la grève générale. Mais cette amie de Rosa Luxemburg était loin d’avoir la rigueur de cette dernière. Elle incarna autant les hésitations «centristes», au moment des grandes décisions politiques et des scissions, qu’un pur idéalisme, voire une forme de «mysticisme socialiste». En quittant le mouvement ouvrier dans les années 1930, son marxisme originel se dissolvait rapidement dans le mouvement «socialiste religieux» et elle retourna à ses activités littéraires et poétiques. Elle parcourut l’arc de sa vie politique avec Marx comme point de départ et le mahatma Gandhi comme point d’arrivée39.

Moins connue, la troisième génération de marxistes formée elle aussi par Frank Van der Goes – a pesé d’un poids énorme dans la formation du mouvement tribuniste. Par sa précipitation à vouloir à tout prix former une nouvelle organisation (cf. infra), sans avoir la patience de mener le combat à l’intérieur du SDAP contre le révisionnisme; par ses fréquentes conclusions politiques et théoriques, à partir de 1914 elle contribua en large partie à ternir l’image de la Gauche marxiste, qui – en bloc et sans nuances – fut assimilée à un courant «sectaire».

Les personnalités marquantes en sont indiscutablement David Wijnkoop, Willem Van Ravesteyn et Jan Cornelis Ceton, qui s’imposèrent – sans partage et autoritairement – comme les véritables têtes organisationnelles du mouvement tribuniste, puis communiste à partir de 1918.

David Wijnkoop (1876-1941) s’imposa rapidement comme le chef de l’opposition à Troelstra40. Fils de rabbin, mais émancipé de toute croyance religieuse, licencié en

39 H. Roland Holst 1949. Elle finit par développer des idées pacifistes et religieuses, se donnant pour mission de « servir Dieu au sein de l’humanité». Après sa rupture avec le ‘communisme’ russe en 1925, elle devint une contributrice régulière des revues socialistesreligieuses [Bevrijding, organe du Bond van Religieuse Anarcho-Communisten (BRAC); Tijd en Taak]. En 1948, elle écrivit un livre à la gloire du mahatma Gandhi : Een requiem voor Gandhi, tout en apportant sa contribution au jubilé de la reine Wilhelmine : Vijftig jaren. Officieel gedenkboek ter gelegenheid van het gouden regeringsjubileum van Hare Majesteit Koningin Wilhelmina… 1898–31, Scheltens & Giltay, Amsterdam. Ses véritables contributions socialistes restent celles sur la grève de masse, écrites en 1905 et 1918, publiées en allemand et néerlandais, tel son ouvrage majeur : De revolutionaire massa-aktie. Een studie [Roland Holst 1918a]. 40 Koejemans 1967. Anthoon Johan Koejemans (1903-1982) était un chef du CPH/CPN qui, après 1945, devint le rédacteur en chef du quotidien stalinien De Waarheid [«La Vérité»]. Il était aussi un collaborateur de la maison d’édition ‘communiste’ Pegasus. En désaccord avec la ‘ligne générale’, il quitta le ‘Parti’ en 1955.
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lettres, il se dégagea du jeune mouvement littéraire pour adhérer au socialisme. En 1900, deux ans après son adhésion au SDAP, il était délégué au Congrès socialiste international étudiant de Paris. Dynamique, mais plus lutteur que théoricien, il devint rapidement un dirigeant du parti (1905), qui s’appuyait sur le prolétariat juif combatif du district Amsterdam III (quartier du Jordaan). Mais comme il manifestait un fort esprit dictatorial, sectaire et même politicien, bien que doté d’un grand courage, il devint rapidement un repoussoir pour Pannekoek et Gorter. Ce dernier, pendant la guerre, vit dans Wijnkoop le type même du Troelstra hollandais «radicalisé».

Tout comme Wijnkoop, Willem van Ravesteyn (1876-1970) adhéra au SDAP en 1898, à Leiden, dans la même section que Pannekoek. Cet historien de la littérature – et futur conservateur de bibliothèque, traducteur de Jaurès en hollandais, fut comme Wijnkoop l’organisateur du mouvement tribuniste, puis du PC hollandais. «Sec et pédant», selon Pannekoek, il suivit Wijnkoop dans tous ses tournants politiques, du moins jusqu’en 1925.

Il en fut de même pour Jan Cornelis Ceton (1875-1943). Cet instituteur, dirigeant du syndicat des enseignants, «simple et de claire conviction» selon Pannekoek, fut le secrétaire de la section révolutionnaire Amsterdam III. Peu théoricien, il fut le véritable organisateur et financier de la revue De Tribune, puis du SDP et du CPN. Tous trois constituèrent le «triumvirat» dirigeant de fait – de façon contestable – le mouvement tribuniste, puis le mouvement communiste hollandais jusqu’en 1925. Ce triumvirat, à partir de 1917, fut l’ennemi juré du communisme de gauche, représenté par Gorter.

Ce triumvirat — de ferme conviction révolutionnaire au début du mouvement tribuniste – devait à la longue, pendant la guerre se révéler opportuniste. Oscillant entre un radicalisme sectaire et une pratique centriste et manœuvrière, il contribua largement à affaiblir le rayonnement de la Gauche marxiste hollandaise Celle-ci vue de l’extérieur, apparaissait conne un corps politique et théorique; dans la réalité, elle était beaucoup plus une somme, dont les éléments les plus brillants, comme Gorter et Pannekoek, les plus révolutionnaires, se situaient à l’écart du véritable centre de décisions politiques.

Le drame de la Gauche marxiste hollandaise à ses débuts fut que des théoriciens marxistes de dimension internationale, comme Gorter, Pannekoek et même Henriëtte Roland Holst, eurent peu de poids dans la vie organisationnelle du SDAP. En cela, ils diffèrent de Lénine et Rosa Luxemburg, qui tout en étant théoriciens tenaient réellement les rênes de leur parti, en Russie et en Pologne, et avaient l’autorité politique suffisante pour orienter l’activité de ce parti. Alors que Wijnkoop était un permanent de parti, aussi bien dans le SDAP que dans le SDP, Gorter et Pannekoek étaient loin d’être des «révolutionnaires professionnels» à plein temps. Malgré son dynamisme militant, Gorter était souvent déchiré entre son activité de poète – à laquelle par périodes il se consacrant totalement – et celle de propagandiste et orateur du parti. D’où, parfois, son activité hachée, et même épisodique, au point de disparaître des congrès41. Pannekoek, incontestablement
41 En 1903, Gorter publia ses Verzen, poésie d’inspiration très personnelle. Partisan d’un «art prolétarien», il publia aussi des poèmes d’inspiration socialiste, qui étaient loin d’avoir la force et la valeur poétiques de Mai. Een klein heldendicht (1906) («Une petite épopée») chante l’évolution d’un jeune prolétaire vers le socialisme. Plus inspirés sont ses poèmes, Pan (1912), épopée de l’émancipation de l’homme et de la femme, et Le conseil ouvrier (De Arbeidersraad), qui chante de façon épique la terrible défaite du prolétariat mondial dans les années 20. Gorter oscillait entre lyrisme personnel et épopée socialiste didactique. À la différence de Franz Mehring, de Trotsky (Littérature et Révolution), mais aussi de dadaïstes comme Franz-Wilhelm Seiwert (1894-1933), Gorter estimait encore possible un «pur art prolétarien». Les 8 tomes des œuvres poétiques de Gorter ont été publiés par Quérido, Bussum-Amsterdam, 1950-1952.
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‘militant’, était pris à la fois par ses recherches en astronomie et sa lourde activité de théoricien. Bien qu’actif, il ne se sentait pas à l’aise dans les problèmes concrets d’organisation42. Il se donna complètement au mouvement socialiste de 1906 à 1914, en Allemagne, où il fut quasiment un «révolutionnaire professionnel». Au moment le plus crucial de la scission entre révisionnistes et marxistes, il se trouva donc absent des Pays-Bas.

Dans une période de développement lent du mouvement ouvrier, le poids des personnalités restait énorme. Il était d’autant plus négatif que les chefs du parti étaient des révisionnistes avérés qui écrasaient de tout leur pouvoir organisationnel la vie politique du parti. Tel était Pieter Jelles Troelstra, ancien adhérent du Parti populaire de Frise, puis du SDB, poète frison à ses heures perdues, mais aussi friand d’occultisme et de «tables tournantes». Cet avocat était le type même du politicien parlementaire, adepte de toutes les manœuvres de couloir. Presque constamment élu député depuis 1897, d’abord par les paysans arriérés de la Frise, il se plaçait instinctivement du côté des intérêts de la petite-bourgeoise. Proche d’Eduard Bernstein, il endossait la jaquette du libéral bourgeois, au point d’écrire tranquillement en 1912 que

La social-démocratie tient aujourd’hui le rôle que le Parti libéral a joué vers 184843.

Mais Troelstra avait suffisamment d’habileté manœuvrière pour se montrer, lors des congrès de la IIe Internationale, proche du Centre de Kautsky, afin d’avoir les coudées franches dans son territoire national en toute autonomie. Soucieux de garder son siège de député et la haute main sur le SDAP, il était prêt à n’importe quelle manœuvre, pour éliminer toute critique de gauche voire exclure les opposants marxistes. Encore plus révisionnistes que Troelstra, l’ex-typographe Willem Vliegen (1862-1947), l’ex-peintre en bâtiment Johan H. A. Schaper (18681934), et Henri Van Kol (1852-1925), se prononçaient ouvertement pour le rejet de la voie révolutionnaire et la «voie parlementaire au socialisme». Tous furent parlementaires. Cette droite révisionniste et réformiste trouvait incontestablement sa base de masse dans les quelques syndicats de métier qui étaient rattachés au SDAP; le syndicat des transports était dirigé par le réformiste Jan Oudegeest (18701950); et surtout l’union générale des ouvriers diamantaires (ANDB), fondée en 1894, et dont Henri Polak (1868-1943) était le chef incontesté. Ce dernier, cependant, avant de se rallier au révisionnisme, eut des sympathies actives pour le tribunisme.

Le poids des chefs révisionnistes, dans ce parti récent, et issu d’une scission ambiguë, fut un obstacle considérable pour le regroupement de la Gauche marxiste.

C’est autour de la revue De Nieuwe Tijd que la Gauche se regroupa. Derrière Van der Goes, il y avait les nouvelles recrues du SDAP : Herman Gorter, Anton Pannekoek, Henriëtte Roland Holst, Willem van Ravesteyn; Pieter Wiedijk et Floor Wibaut, mais aussi Wijnkoop et Sneevliet. Cette gauche n’était cependant pas homogène, et certains d’entre eux – au moment crucial de la scission de 1909 – la lâchèrent. Van der Goes et Wibaut alors capitulèrent.
42 Pannekoek écrivit en octobre 1912 à Kautsky qu’il préférait en général «n’apporter que des éclaircissements théoriques». Il ajoutait : «Vous savez que… je ne me laisse entraîner dans les luttes pratiques que contraint et forcé» (Cité par Sijes, in Pannekoek 1982, p. 15). Cette remarque pour la période militante de Pannekoek (1899-1921) est certes exagérée. Mais, à la différence de Lénine, Luxemburg, Pannekoek s’estimait plus «pédagogue» qu’homme d’action plongé dans toutes les luttes quotidiennes. Cet état d’esprit «pédagogique», en germe, se développa pleinement dans les années 20 et 30. 43 Troelstra 1912. Souligné par De Wolff 1978. Sam de Wolff (1878-1960) fut tribuniste de 1909 à 1913, avant de retourner au SDAP. Il devint par la suite sioniste, et après la Seconde Guerre mondiale membre du Parti du travail social-démocrate (cf. De Jonge, BWN 1985).
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Les générations de jeunes marxistes qui avaient adhéré, dans l’enthousiasme, au SDAP ne tardèrent pas à se confronter à la pratique révisionniste de leur parti. Très tôt, dès 1901, ils commencèrent à mener un combat acharné pour la défense des principes révolutionnaires foulés au pied.

Leur combat allait être d’autant plus intransigeant que des militants, comme Gorter et Pannekoek, avaient des liens politiques, et même d’amitié envers leur «maître spirituel» Karl Kautsky. Ils crurent trouver dans ce dernier le soutien le plus ferme dans la lutte contre le révisionnisme, non seulement dans le parti allemand mais dans le parti hollandais. Ils se trompèrent lourdement sur l’indéfectibilité de cet appui44.

6. Premiers combats du marxisme contre le révisionnisme

Comme bien souvent dans l’histoire du mouvement ouvrier, la lutte pour la défense des principes révolutionnaires s’est d’abord placée sur un terrain pratique. La lutte contre l’opportunisme au sein du Parti hollandais s’est centrée sur deux questions qui à l’époque étaient cruciales : la question paysanne et la question scolaire.

L’importance de la question paysanne était évidente dans un pays comme la Hollande, où le retard industriel maintenu par l’existence d’un capital commercial spéculatif investi dans les colonies s’accompagnait d’un archaïsme des structures sociales à la campagne. Bien qu’en début de mutation, l’agriculture – en dehors de l’élevage restait arriérée – avec une masse encore considérable de petits paysans tout aussi arriérés, particulièrement en Frise, le «fief» de Troelstra. À côté de ces paysans, on trouvait une masse d’ouvriers agricoles qui ne possédaient nulle terre et vendaient leur force de travail à des paysans, propriétaires ou fermiers. Pour s’attirer les voix des paysans auxquelles le SDAP devait en grande partie ses députés, il fut proposé en 1901 de modifier le programme du Parti. Au lieu de l’abolition de l’ordre existant par la socialisation du sol et donc la suppression de la propriété privée, le nouveau programme proposait une régulation «du contrat de fermage». Le pire point du programme était celui consacré aux ouvriers agricoles. Au lieu de rattacher leur lutte à celle des ouvriers des villes et de souligner leurs intérêts communs avec le reste du prolétariat, le programme proposait ni plus ni moins que leur transformation en paysans propriétaires :

2. La disposition du sol et du matériel agricole contre un certain prix aux ouvriers agricoles, pour leur assurer une existence autonome45.

Ces mots d’ordre lancés par la direction de Troelstra étaient l’expression la plus nette d’un réformisme, qui se proposait non de supprimer mais d’aménager la société capitaliste. Comme le notait la Gauche du parti, «ces deux mots d’ordre sont en contradiction avec le développement de la société en direction du socialisme».

Cependant, sous la pression de la Gauche qui s’appuyait sur un Kautsky, alors «à gauche» sur la question agraire46, la direction du parti fit marche arrière. Quatre ans plus tard, en 1905, au congrès de La Haye, les deux points furent rayés du programme agraire du parti : «C’était le premier conflit et la première victoire du
44 De Liagre Böhl 1973, p. 23-25. L’amitié de Gorter et Pannekoek avec Kautsky ne résista pas aux divergences politiques. La vérité révolutionnaire passait avant les sentiments personnels. 45 Pour la lutte du marxisme contre le révisionnisme, cf. Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909. 46 Cf. Kautsky 1899. Livre polémique contre le révisionnisme de Bernstein, et remarquable étude des rapports de classe à la campagne, ce livre ne fait aucune concession aux couches petites-bourgeoises de la paysannerie au détriment des paysans les plus pauvres.
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marxisme. Mais aussi son unique victoire»47.

En effet la lutte contre le réformisme ne faisait que commencer et connut une étape nouvelle lors des débats au Parlement hollandais sur les subventions à accorder aux écoles religieuses. Pour des raisons idéologiques évidentes, le gouvernement laïc souhaitait que l’État contribue à financer toutes les écoles religieuses. Le combat du marxisme contre cette manœuvre de la bourgeoisie cléricale n’avait rien en commun avec l’anticléricalisme des radicaux et des socialistes français de cette époque. Celuici, notait Rosa Luxemburg, était une diversion, un des moyens les plus efficaces de «détourner l’attention des masses laborieuses des questions sociales et d’amollir la lutte des classes»48.

Le soutien aux confessions religieuses s’expliquait essentiellement, aux Pays-Bas, par la montée de la lutte de classe, laquelle entraînait une réaction idéologique de la bourgeoisie libérale au pouvoir. De façon classique dans le mouvement ouvrier de l’époque, la Gauche constatait :

Lorsque surgit la lutte de classe du prolétariat, les libéraux, comme partout, considèrent toujours plus la religion comme un rempart nécessaire au capitalisme, et ils abandonnent peu à peu leur résistance aux écoles religieuses49.

Mais à la surprise des marxistes, regroupés autour de la revue De Nieuwe Tijd, le révisionnisme s’afficha publiquement au Parlement, en appelant à voter pour les subventions aux écoles religieuses. Pire, le Congrès de Groningue de la socialdémocratie (1902) abandonnait nettement tout combat marxiste contre l’emprise religieuse sur les consciences. Dans un pays, où le poids religieux pour des raisons historiques était très fort sous la triple forme du calvinisme, du catholicisme et du judaïsme, il s’agissait d’une véritable capitulation :

Le Congrès […] constate qu’une plus grande partie de la classe laborieuse aux Pays-Bas […] exige pour ses enfants un enseignement religieux; il considère comme non souhaitable de s’opposer à ce souhait, parce que la social-démocratie n’a pas à briser – pour des questions d’oppositions théologiques – l’unité économique de la classe travailleuse face aux capitalistes croyants et incroyants50.

L’argumentation utilisée, celle de l’unité des ouvriers croyants et incroyants, soustendait l’acceptation de l’ordre existant, idéologique et économique. Ainsi,

par cette résolution, le Parti (faisait) le premier pas sur le chemin du réformisme; elle (signifiait) la rupture avec le programme révolutionnaire, dont la revendication, séparation de l’Église et de l’État, a certainement un tout autre sens que l’argent de l’État pour les écoles religieuses51.

La Gauche hollandaise, cependant, refusait d’encenser l’école «laïque» dont elle dénonçait la prétendue «neutralité» idéologique. Elle se situait au-delà d’un faux choix, du point de vue marxiste, entre école «religieuse» et école «laïque». Son but était de se placer résolument sur le terrain de la lutte de classe; cela signifiait un rejet de toute collaboration, sous quelque prétexte que ce soit, avec une fraction de la bourgeoisie, même si elle était libérale et agnostique. Les craintes des marxistes devant l’orientation révisionniste du Parti allaient se montrer fondées dans le feu de

47 Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, p. 4-5. 48 R. Luxemburg 1971, p. 213. En France, la bourgeoisie radical-socialiste pour lutter contre le développement du mouvement ouvrier joua la carte anticléricale. Elle espérait aussi, compte tenu de la popularité de l’anticléricalisme chez les «petites gens», entraîner le socialisme sur un terrain qui n’était pas le sien, et en récolter de surcroît le profit électoral. 49 Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, chap. «Die Schulfrage». 50 Résolution du Congrès, idem, p. 5. 51 Ibid., p. 6.
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la lutte ouvrière.

7. Les grèves des transports de janvier et avril 1903

Cette grève est le mouvement social le plus important qui ait agité avant la première guerre mondiale la classe ouvrière des Pays-Bas. Elle devait laisser de profondes traces dans le prolétariat qui se sentit trahi par la social-démocratie, et dont la partie la plus militante s’orienta encore plus vers le syndicalisme révolutionnaire. À partir de 1903, le processus de la scission entre le marxisme et le révisionnisme était engagé sans possibilité de retour en arrière. À ce titre, la grève de 1903 marque le vrai début du mouvement «tribuniste», comme mouvement révolutionnaire.

La grève des transports – ou plutôt les grèves des transports de janvier et avril 1903 – fut d’abord une protestation contre des conditions d’exploitation qu’on a peine à imaginer aujourd’hui. Les ouvriers des chemins de fer subissaient des conditions de travail dignes de la période d’accumulation primitive du capital au début du XIXe siècle52. Travaillant 361 jours par an, ils ne disposaient vers 1900 que de quatre jours de congé. D’autre part, le corporatisme particulièrement fort réduisait les possibilités d’une lutte unitaire, par une division en catégories professionnelles. Ainsi, les mécaniciens, les conducteurs de locomotives, les ouvriers de l’entretien des voies avaient leur syndicat propre. Chaque syndicat pouvait déclencher des grèves sans que les autres s’unissent à la lutte. Les syndicats de métier en protégeant jalousement leur exclusivisme se dressaient comme un obstacle à l’unité massive des ouvriers par-delà leurs différences de qualification53.

Contre de telles conditions, le 31 janvier surgissait de la base des cheminots, et non des syndicats corporatistes, une grève spontanée. Celle-ci se présenta comme une grève de masses : non seulement elle toucha toutes les catégories du personnel des transports mais elle s’étendit à tout le pays. Elle fut aussi une grève de masses en partant non de revendications spécifiques mais d’un mouvement de solidarité avec les ouvriers du port d’Amsterdam, partis en grève. Refusant de servir de briseurs de grève, en continuant le travail, les ouvriers des transports empêchaient les tentatives des patrons de faire transiter leurs marchandises par les chemins de fer. Cet élan de solidarité, caractéristique des grèves de masses, faisait alors boule de neige : les boulangers et les métallos du matériel de transport donnaient leur appui54. Mais l’originalité du mouvement – qui ne réussit pas à s’étendre aux autres couches du prolétariat néerlandais – se trouvait incontestablement dans la création d’un Comité de grève élu et contrôlé par la base et non désigné par le syndicat des transports et le SDAP, même si leurs membres y participaient55.

Par toutes ces caractéristiques, la grève de masse cessait d’être une simple grève
52 Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, p. 6. 53 Il n’était pas rare que les ouvriers travaillent plus de 14 heures par jour, six jours par semaine. Sur les conditions inhumaines des cheminots ainsi que sur le développement du mouvement ouvrier hollandais à cette époque, voir Rüter 1935. 54 Ces syndicats de métier, héritage de la période artisanale du mouvement ouvrier, furent remplacés progressivement par les syndicats d’industrie. Ceux-ci regroupaient tous les ouvriers par branche, quel que fut le métier exercé. Le développement de la grève de masse au début du siècle allait montrer cependant que – lors de la lutte ouverte contre le capital – l’organisation en branches d’industrie était dépassée par l’organisation massive des ouvriers de toutes les branches. L’idée d’une «grande union unique» (one big union) propagée par les IWW américains allait vite se révéler inadéquate, en ne voyant que la lutte économique par branche, alors que la grève de masse d’économique devenait politique par la confrontation de toute une classe à l’État du capital. 55 A. de Jong 1935, un point de vue libertaire sur la grève des chemins de fer de 1903. Albert de Jong (1891-1970) fut une importante figure de l’anarchisme antimilitariste, en particulier dans l’IAMV et l’IAK, entre 1922 et 1934. De 1936 à 1940, il fut l’élément moteur du NSV, le syndicat anarchiste.
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catégorielle, d’essence économique; elle devenait peu à peu une grève politique par une confrontation directe avec l’État. En effet, le 6 février, le gouvernement hollandais, par décret du ministre de la guerre, décidait la mobilisation des soldats; il mettait aussi sur pied un organisme, où s’activaient les syndicats catholiques et protestants, ainsi que les briseurs de grève de toute espèce56. Cette offensive de la bourgeoisie culminait enfin le 25 février par le dépôt d’un projet de loi contre la grève : les grévistes étaient menacés d’emprisonnement et le gouvernement décidait de mettre sur pied une compagnie de transport militaire pour briser la grève.

Mais plus que par les menaces et les mesures gouvernementales, la grève allait être sapée de l’intérieur, par le SDAP de Troelstra. Le 20 février, au cours d’un meeting représentant 60.000 grévistes, et non ouvert – à la différence du Comité de grève – Troelstra proposait la création d’un «Comité de défense» composé de différentes organisations politiques et syndicales. Ce Comité était composé de Vliegen, un révisionniste du SDAP, du chef syndicaliste des transports Jan Oudegeest, du NAS et de partisans anarchistes de Nieuwenhuis, ce dernier ayant refusé de participer à un tel organisme. L’orientation allait se révéler néfaste à la conduite de la grève projetée contre les mesures gouvernementales. Vliegen déclara que la grève ne pouvait être proclamée, en l’absence d’une promulgation des décrets du gouvernement clérical dirigé par Kuyper. En fait, l’attitude du «Comité de défense» autoproclamé par différentes organisations – et particulièrement celle du SDAP – allait vite se montrer négative. Non seulement l’opposition entre libertaires, partisans de Domela Nieuwenhuis57, et social-démocrates paralysait le Comité, mais le poids écrasant de Troelstra, qui n’en était pas membre bien que l’ayant suscité, en faisait un organisme étranger à la lutte.

Troelstra, prétextant la lutte contre «l’aventurisme anarchiste», se prononçait contre la grève politique; il prétendait que celle-ci – si elle était décidée par les ouvriers des transports en réaction aux «lois scélérates» – ne ferait que renforcer la dureté des lois antigrève à la Chambre des députés. Ces propos étaient tenus dans le quotidien social-démocrate58, sans en référer ni au Comité de défense ni aux instances du Parti59. De façon tangible, cet acte d’indiscipline était la preuve que la direction révisionniste estimait n’avoir aucun compte à rendre devant les ouvriers et les militants du Parti. Elle s’était rendue autonome pour mieux se placer sur le terrain de la conciliation avec la bourgeoisie. La Gauche, par la plume de Pannekoek, critiqua vivement cet acte, qui était le début d’une longue suite d’actes de trahison de la lutte. Il fit fin mars, dans le quotidien même du parti, cette remarque acerbe à Troelstra :

Votre attitude molle et hésitante ne peut que servir la classe possédante et le gouvernement60.

C’est lors de la deuxième grève des transports, en avril, que la capitulation devint patente. Le gouvernement avait fait voter des lois antigrèves interdisant la cessation du travail dans les transports publics. Au lieu d’avoir une attitude énergique, les chefs du Comité de tendance social-démocrate comme Oudegeest – se prononcèrent contre la grève générale de tous les ouvriers aux Pays-Bas. Pourtant, au même moment, se
56 Pannekoek raconte de façon très vivante la grève, d’un point de vue marxiste, dans ses Herinneringen (Pannekoek 1982, p. 86-93. Il décrit très bien le surgissement spontané du comité de grève et l’extension rapide du mouvement. 57 A. de Jong 1935, p. 17-19. 58 Les anarcho-syndicalistes avaient de très loin l’attitude la plus énergique dans la grève, mais ils restaient prisonniers de leur théorie de la grève générale. Dans la pratique, le NAS anarcho-syndicaliste qui participait au «Comité de défense» avait une attitude plutôt oscillante, se trouvant souvent plus ‘à droite’ que sa base. 59 Article intitulé «Wat nu?» («Et maintenant?»), Het Volk, 17 mars 1903. 60 Réponse de Pannekoek à Troelstra, dans Het Volk, 26 mars 1903. Sans employer le mot de trahison, Pannekoek dénonçait «un crime» contre l’unité, ainsi que le «préjudice causé au mouvement ouvrier» et le «déshonneur pour le parti».
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déroulaient des grèves qui donnaient un contexte social plus favorable à la lutte de classe qu’en janvier-février : à Amsterdam, se déroulait la grève des bateliers, des forgerons, des cantonniers et terrassiers, des métallos; et les travailleurs communaux s’étaient mis en grève par solidarité.

Le 8 avril, sous la pression de la base, la grève générale fut proclamée. Sa faiblesse était flagrante : les réunions des ouvriers des chemins de fer étaient secrètes et fermées aux autres catégories de travailleurs. Malgré l’occupation des gares et des voies ferrées par la troupe, qui aurait pu développer la généralisation de la grève, celle-ci ne fut pas générale. Elle fut malgré tout spontanée dans son mouvement d’extension : à Utrecht, Amsterdam, les métallos et les maçons se joignirent au mouvement de solidarité. Ni la menace de 5 ans d’emprisonnement pour les agitateurs et de 2 ans pour les grévistes, peines prévues par les «lois scélérates», ni la présence de l’armée ne suffirent à arrêter l’ardeur des ouvriers en grève, qui avaient connu dès janvier «la joie de lutter»61.

L’ardeur et l’élan des ouvriers furent arrêtés par les décisions prises par les dirigeants social-démocrates du «Comité de défense» qui prétendait diriger la lutte. Le 9 avril, Vliegen fait décider la cessation du mouvement de grève. Devant l’incrédulité et la colère des ouvriers des transports, le Comité devient introuvable. Lors d’une réunion de masses, ceux-ci empêchent Vliegen de parler aux cris de : «Il nous a trahis!». Même la Gauche se voit privée de parole : ne faisant aucune distinction entre les révisionnistes et les marxistes, les ouvriers couvrent le discours de Henriëtte Roland Holst par le cri : «Grève!». Ainsi, l’attitude des chefs révisionnistes allait entraîner pour longtemps, de la part de la classe ouvrière hollandaise, un rejet de la social-démocratie, même sous sa forme marxiste, au profit de l’anarcho-syndicalisme62.

La grève des transports de janvier et avril 1903 n’avait pas de racines purement «hollandaises». Elle marquait un tournant dans la lutte de classe en Europe. C’est en tant que grève de masses spontanée qu’elle surgissait, devenant une force consciente capable de faire reculer sur le plan politique la bourgeoisie et donnant aux ouvriers un incontestable sentiment de victoire. Mais ce fut en tant que grève générale, lancée par les syndicats et les partis, qu’elle échoua.

Elle s’inscrivait dans toute une période historique marquée par la combinaison des grèves politiques et des grèves économiques, période qui culmina avec le mouvement révolutionnaire de 1905 en Russie. En effet, comme le souligna Rosa Luxemburg63 :

Ce n’est que dans une situation révolutionnaire, avec le développement de l’action politique du prolétariat, que l’importance et l’ampleur de la grève de masse apparaissent dans leur pleine dimension.

Plus qu’aucun autre – à l’exception de Pannekoek – Rosa Luxemburg a su montrer

61 C’est cette joie de lutter qui, selon H. Roland-Holst, caractérisait la grève de masse : «Plus que de l’organisation, de l’habileté à lutter, il y eut au début du XXe siècle un plaisir de lutter chez les ouvriers des Pays-Bas», se traduisant par «une résistance spontanée à petite et grande échelle». (H. Roland Holst 1903). 62 Le maintien de l’anarchisme et le développement du syndicalisme-révolutionnaire étaient, selon les théoriciens de la Gauche marxiste, «le prix payé au développement de l’opportunisme au sein du mouvement ouvrier socialiste». Néanmoins, aux Pays-Bas, en France, Espagne, Italie, etc., bien des syndicalistes révolutionnaires allaient se rallier au Parti communiste après 1920. 63 R. Luxemburg 1910. Les prises de position de Karl Kautsky en faveur de la révolution sont rappelées par Rosa de façon polémique. Le chemin du pouvoir (Der Weg zur Macht), publié en allemand en 1909, est le chant du cygne du «pape du marxisme». Le livre a été republié en français en 1969 par les Éditions Anthropos, avec une présentation de Victor Fay, qui cite les prises de position successives de Lénine à l’égard de Kautsky.
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dans sa polémique contre les révisionnistes l’homogénéité de la lutte, c’est-à-dire l’identité du phénomène dans sa simultanéité, dans toute l’Europe, Hollande incluse, et jusque sur le continent américain, au début du siècle :

En 1900, c’est la grève de masse des mineurs de Pennsylvanie qui, selon les camarades américains, a fait d’avantage pour la diffusion des idées socialistes que dix ans d’agitation; en 1900 encore, c’est la grève de masse des mineurs en Autriche, en 1902 celle des mineurs en France, en 1902 encore celle qui paralyse tout l’appareil de production à Barcelone, en solidarité avec les métallurgistes en lutte, en 1902, toujours, la grève de masse démonstrative. En Suède pour le suffrage universel égalitaire, la même année en Belgique encore pour le suffrage universel égalitaire également; la grève de masse des ouvriers agricoles dans l’ensemble de la Galicie orientale (plus de 200.000 participants) en défense du droit de coalition, en janvier et avril 1903, deux grèves de masse des employés de chemin de fer en Hollande, en 1904 grève de masse des employés de chemins de fer en Hongrie, en 1904 grève démonstrative en Italie, pour protester contre les massacres en Sardaigne, en janvier 1905, grève de masse des mineurs dans le bassin de la Ruhr, en octobre 1905 grève démonstrative à Prague et dans la région pragoise (100.000 travailleurs) pour le suffrage universel au Parlement de Bohème, grève de masse démonstrative à Lemberg pour le suffrage universel égalitaire au Parlement régional de Galicie, en novembre 1905 grève de masse démonstrative dans toute l’Autriche pour le suffrage universel égalitaire au Conseil d’Empire, en 1905 encore grève de masse des ouvriers agricoles en Italie, en 1905 toujours grève de masse des employés des chemins de fer en Italie64.

La grève de masse, en préparant la confrontation politique avec l’État, mettait à l’ordre du jour la question de la révolution. Non seulement elle manifestait «l’énergie révolutionnaire» et «l’instinct prolétarien» des masses ouvrières – comme le soulignait Gorter après la grève de 190365 – mais elle signifiait un profond changement de situation au début du siècle :

Nous avons toutes les raisons de penser que nous sommes entrés maintenant dans une période de combats dont l’enjeu est les institutions et le pouvoir d’État; des combats qui peuvent au fil de vicissitudes diverses, durer des décennies; dont les formes et la durée ne sont pas pour le moment encore prévisibles, mais qui, très vraisemblablement, introduiront à brève échéance des changements fondamentaux dans les rapports de force en faveur du prolétariat, si ce n’est l’instauration de son pouvoir en Europe occidentale66.

Ces remarques de Karl Kautsky dans son livre Der Weg zur Macht («Le Chemin du pouvoir»), la Gauche hollandaise allait les faire siennes contre Kautsky et ses partisans aux Pays-Bas, tels Troelstra et Vliegen. La grève de 1903 posait en effet l’alternative «réforme ou révolution» et débouchait dans le SDAP inévitablement sur une confrontation avec les réformistes qui trahissaient non seulement l’esprit révolutionnaire du Parti mais la lutte immédiate.

8. L’opposition marxiste dans le SDAP (1903-1907)

L’opposition dans le parti allait être d’autant plus vive que les conséquences de l’échec de la grève, sabotée par la direction Troelstra-Vliegen, étaient catastrophiques pour le mouvement ouvrier. Le total des ouvriers licenciés pour fait de grève était d’environ 4.000. Le nombre des adhérents du NAS, qui avait pourtant pris une position militante dans la lutte et s’était opposé à Vliegen, tombait de 8.000 en 1903 à 6.000 en 1904. Le SDAP de Troelstra, traînant dorénavant une réputation de trahison, perdait un nombre considérable d’adhérents : il comptait à la fin de 1903 environ 5.600 membres contre 6.500 un an plus tôt67. Par contre, signe du reflux voire même de la démoralisation après l’échec de la grève, les syndicats
64 Ibid. 65 Intervention de Gorter lors du neuvième congrès du SDAP (1903). Souligné par Rüter 1935, p. 573. 66 Karl Kautsky, cité par R. Luxemburg 1910. 67 Chiffres fournis par Rüter 1935, p. 550.
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religieux des transports, en particulier catholiques, connurent un rapide essor numérique. Politiquement, le mouvement syndical le plus combatif, le NAS, qui aurait pu devenir l’organisation économique du SDAP, se raccrochait aux positions anarchistes de Domela Nieuwenhuis. Il continua sa chute numérique jusqu’au moment où apparut le mouvement tribuniste qui l’influença de plus en plus68.

Par contre, en 1905, les syndicats socialistes liés au SDAP créaient leur propre centrale syndicale : le NVV (Confédération des syndicats professionnels des PaysBas). Celui-ci, fortement influencé par le syndicat réformiste des ouvriers diamantaires d’Henri Polak69, devenait la principale confédération syndicale des Pays-Bas. Dès le départ, le NVV se refusait à contribuer à l’extension de la lutte dans le bâtiment; les années suivantes il allait avoir la même attitude de retrait et de non-solidarité avec les ouvriers grévistes70.

Face au développement du réformisme dans le Parti et à son affaiblissement comme parti ouvrier, l’attitude des marxistes fut d’abord modérée. Non seulement ils hésitaient à former une fraction résolue pour conquérir la direction du parti, mais leurs attaques contre Troelstra restaient encore extrêmement prudentes. Bien que Troelstra ait par son action mit fin à la grève, ils hésitaient encore à parler de trahison. Lorsque, au cours du 9e congrès du SDAP, à la fin de 1903, fut discuté le bilan de la grève des transports, Gorter parla en termes très mesurés. Tout en affirmant qu’il était «un adversaire de la direction de Troelstra, non seulement dans cette grève, mais aussi dans les grandes affaires» il hésitait à parler de trahison de la direction :

De trahison il n’est, naturellement, nullement question, mais il s’agit bien de la faiblesse de la conception politique de Troelstra et de ses oscillations permanentes71.

Le congrès d’Enschede de 1903 n’eut pas l’effet salvateur souhaité par les marxistes du groupe De Nieuwe Tijd. Bien que Troelstra dusse abandonner à un membre de l’opposition72 la rédaction en chef de Het Volk («Le Peuple»), Gorter fut contraint de lui serrer – à contrecœur – la main au nom de la «solidarité» et de «l’unité» dans le parti, contre «l’ennemi commun à l’extérieur»73. Il réussit à faire accroire que Gorter et ses partisans l’attaquaient non politiquement, mais personnellement. Se plaignant qu’on voulait le priver de ses responsabilités de chef, il posa la question de confiance. Au lieu d’apparaître comme l’un des principaux responsables de l’orientation opportuniste du parti, il se présenta comme victime, et comme telle il obtint la confiance de l’ensemble du Parti. De cette façon, la direction révisionniste évitait que la discussion s’engage sur les questions vitales de principes et de tactique dans la lutte de classe. Bien que complètement isolée, la minorité marxiste ne capitula pas et s’engagea avec résolution dans le combat. De 1905 à 1907, le courant marxiste dut affronter une vigoureuse contre-offensive des révisionnistes.

68 À partir de 1909, date de la scission dans le parti, le NAS fut très influencé par Sneevliet qui était président de l’Union ouvrière des ouvriers des chemins de fer et trams (Nederlandsche Vereeniging van Spoor- en Tramwegpersoneel) [NVSTP]. Il la quitta en 1912 après la défaite d’une grève de marins en 1911. 69 Henri Polak, après quelques velléités «marxistes» et sympathies tribunistes, devint révisionniste. Il fut député du SDAP de 1913 à 1937. 70 Sous prétexte de ne pas suivre les consignes d’«action directe» du NAS, le NVV se situa en retrait des grèves, refusant de manifester la moindre solidarité : grève du bâtiment d’Amsterdam en 1909-1910; grève des marins en 1911. 71 Procès-verbal du neuvième congrès du SDAP, cité dans Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909. 72 La nomination de l’écrivain et journaliste Pieter Lodewijk Tak (1848-1907) fut la seule concession faite à la Gauche. Cf. biographies par W. Thys 1956 et G.W.B. Borrie, in BWN 1979. 73 À la différence de Wijnkoop et Van Ravesteyn, Gorter eut toujours le souci de maintenir l’unité de l’organisation, tout en restant intransigeant dans les débats politiques.
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8.1 Du Congrès de La Haye (1905) au Congrès d’Utrecht (1906)

En effet, la fraction parlementaire, qui dirigeait de fait le parti, alla toujours plus loin dans la collaboration avec la bourgeoisie. En 1905, lors des élections pour les États provinciaux, la question était posée par les révisionnistes de soutenir les libéraux contre le gouvernement d’Abraham Kuyper, qui avait brisé la grève des ouvriers des transports. La Gauche ne refusait pas – lors des ballottages électoraux – de soutenir les candidats libéraux qui se prononçaient pour le suffrage universel contre le suffrage censitaire. Dans ce sens, elle fit adopter une résolution, dite «motion Troelstra-Pannekoek», lors du congrès de La Haye (1905) :

[Le parti] déclare vouloir soutenir, lors des ballottages, uniquement les candidats qui se prononcent pour l’urgence [de l’instauration] du suffrage universel74.

Pour les marxistes, il ne s’agissait pas de faire de ce soutien purement tactique et temporaire, un principe. En aucun cas, comme le souhaitait Troelstra, il ne pouvait être question d’apporter les suffrages ouvriers aux «libéraux de tout acabit», fussentils anticléricaux. D’un point de vue de classe, le combat n’avait pas à être mené contre un parti capitaliste déterminé mais contre le capitalisme comme totalité, de façon à empêcher toute confusion avec les éléments petits-bourgeois et petitspaysans. Il s’agissait d’éclairer les ouvriers sur leur identité de classe. Comme l’écrivaient Pannekoek, Gorter et Van Ravestayn dans La Fondation du SDP, brochure distribuée à la presse social-démocrate allemande pour expliquer la scission de 1909 :

Il importait que le parti en toute occasion mette devant les yeux des ouvriers que leurs ennemis siégeaient au Parlement aussi bien au côté gauche qu’au côté droit…75.

Or au lieu de respecter la résolution du congrès, la direction du parti, la fraction parlementaire et le quotidien socialiste Het Volk laissèrent les électeurs socialistes libres de voter pour qui leur semblerait bon parmi tous les candidats libéraux en ballottage. Mais les marxistes se trouvèrent isolés. Troelstra joua à fond là-dessus.

Il y eut cependant des réactions dans le parti. Le parti, malgré les événements de 1903, était loin d’avoir succombé au révisionnisme; il était encore capable de réactions de gauche face à la politique de la fraction parlementaire de Troelstra. Le congrès de La Haye de 1905, sans doute aussi sous la pression des événements révolutionnaires qui agitaient la Russie, élut un nouveau comité directeur du parti, composé cette fois d’une majorité de marxistes, dont Gorter76. Il s’ensuivit une opposition entre le nouveau comité et la fraction parlementaire de Troelstra. Celui-ci voulait soutenir le nouveau gouvernement libéral «pour le pousser sur la voie des réformes». Pour le comité directeur, s’appuyant sur le groupe De Nieuwe Tijd, il n’en était pas question. Il s’agissait avant tout de développer l’agitation contre les limitations du droit de grève, quel que fût le gouvernement, libéral ou clérical. Une fois de plus Troelstra viola la discipline du parti, par une prise de position qui condamnait l’agitation ouvrière. Le 9 mars 1906, ouvertement, face aux parlementaires bourgeois, il renia l’action menée par les ouvriers et soutenue par le parti; et cela malgré son appartenance au Comité directeur77.

Ce conflit posait une question vitale dans le mouvement ouvrier : était-ce la fraction
74 Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, p. 8. 75 Ibid. 76 Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, p. 9. Wijnkoop, Mendels et Wibaut avaient été élus dans ce comité. 77 Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, p. 9. Le Comité se contenta timidement d’exprimer son «étonnement» devant cette prise de position de Troelstra.
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parlementaire ou le comité directeur, élu par le parti, qui déterminait la politique de l’organisation? Il s’agissait de savoir si le parti était au service d’un groupe incontrôlé de parlementaires menant une politique de collaboration avec la bourgeoisie, ou si ce groupe était étroitement soumis dans son action aux décisions prises par les congrès. Ce conflit d’influence et de décision n’était pas propre aux Pays-Bas.

Mais c’est en Allemagne, et de la façon la plus aiguë, que Rosa Luxemburg posa la vraie question : derrière l’apparente indiscipline de la direction parlementaire, se dissimulait le réformisme parlementariste prêt à tous les compromis avec la «démocratie» :

[…] ce qui compte avant tout, c’est l’organisation générale de notre agitation et de notre presse afin d’amener les masses laborieuses à compter de plus en plus sur leurs propres forces et sur leur action autonome et à ne plus considérer les luttes parlementaires comme l’axe central de la vie politique… [Du point de vue révolutionnaire, il faut] prévenir la classe ouvrière consciente contre cette illusion pernicieuse selon laquelle il est possible de ranimer artificiellement la démocratie et l’opposition bourgeoise au parlement en modérant et en émoussant la lutte de classe socialdémocrate78.

Le problème du parti social-démocrate était bien celui du maintien de son orientation révolutionnaire. En Russie, après 1905, lorsque les bolcheviks eurent des députés à la Douma d’empire, leur fraction parlementaire se trouva étroitement placée sous le contrôle du comité central; et ce n’est nullement un hasard si cette fraction fut l’une des très rares qui en août 1914 vota contre les crédits de guerre.

Cette opposition entre Troelstra et le comité directeur posait ouvertement la question sous-jacente : réforme ou révolution. Dans une brochure parue avant le congrès d’Utrecht (15-17 avril 1906) – où il attaquait la nouvelle direction du parti79 – Troelstra, selon son habitude, prétendit qu’on l’attaquait personnellement, que la nouvelle centrale marxiste était «doctrinaire» et «dogmatique». Se présentant comme une victime innocente de la persécution du groupe de Gorter, il ne pouvait cependant dissimuler le fond de sa pensée : faire du SDAP non un parti socialiste internationaliste, mais un parti national. Le parti devait passer par des compromis avec la petite et la grande bourgeoisie : non seulement il devait tenir compte des préjugés petits-bourgeois existant dans la classe ouvrière — «le caractère confessionnel et en partie petit-bourgeois du prolétariat»80 – mais il devait «utiliser les oppositions des groupes bourgeois entre eux». Pour faire accepter cette orientation réformiste, Troelstra n’hésitait pas à afficher une démagogie tournée contre les «intellectuels»81 : les marxistes étaient des «ultras infantiles» voulant transformer le parti en un «club de propagande». Au rêve marxiste il fallait opposer la solide réalité matérielle du Parlement :

Le parti planera-t-il au-dessus des travailleurs réels, en s’enracinant dans un prolétariat de rêve, ou bien, comme il l’a fait dès le début de son existence et de son action au Parlement et dans les conseils municipaux, pénétrera-t-il toujours plus profondément dans la vie réelle de notre peuple?82.

Ainsi pour Troelstra, la seule existence possible du prolétariat qu’il confondait

78 R. Luxemburg, Sächsische Arbeiterzeitung, 6 déc. 1904. 79 Troelstra 1906. 80 Idem, p. 96. 81 Troelstra était un véritable ‘artiste’ dans l’utilisation de la démagogie ouvriériste contre la Gauche marxiste. Elle fut aussi remise à l’honneur dans les années 1920 avec la bolchevisation par le Komintern des partis communistes, dans le but d’écraser la Gauche communiste. 82 Troelstra 1906, p. 96, cité par Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, p. 14.
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d’ailleurs de façon volontaire avec les autres «couches populaires» – jaillissait non plus de la lutte de classe mais du parlement.

Pour parvenir à ses fins, – faire du parti un parti purement parlementaire et national hollandais – Troelstra proposait ni plus ni moins que l’élimination de la direction marxiste, la réorganisation du parti en donnant pleins pouvoirs à la fraction parlementaire, qui jusqu’alors statutairement n’avait que deux représentants dans le comité directeur. À l’exécutif du comité du parti, élu par les militants, devait se substituer l’exécutif de la fraction au parlement; celle-ci – selon lui – représente le parti, il est vrai non officiellement, mais de fait, au Parlement, de même dans la politique pratique83. Il s’agissait en fait d’établir une véritable dictature de la fraction révisionniste; elle ne souhaitait rien moins que diriger tous les organes du parti pour empêcher toute liberté de critique à sa gauche, qui devenait fort gênante.

Toute une habile campagne menée par Troelstra, Vliegen et Schaper auprès des militants leur permit de se présenter comme les victimes d’une chasse aux sorcières non contre le révisionnisme mais contre leur propre personne. Ils firent si bien qu’une résolution adoptée au congrès d’Utrecht se proposait de limiter la liberté de discussion et de critique dans le parti :

[Considérant] que l’unité du parti est nécessairement menacée, le congrès déplore cet abus de la liberté de critique, qui dans notre parti est au-dessus de tout soupçon, et impose à tous les camarades de maintenir la critique à l’intérieur de limites telles que ces camarades entre eux respectent la dignité et l’union du parti84.

8.2 Le nouveau cours révisionniste (1906-1907)

Il ne faisait aucun doute que cette résolution était une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des marxistes, en vue d’abord de les terroriser et ensuite, si possible, les faire capituler devant le révisionnisme. Troelstra, après le congrès, pouvait ouvertement menacer Gorter :

Si Gorter s’aventurait à parler encore une fois de ‘rapprochement avec la démocratie bourgeoise’, la pointe de cette assertion serait éliminée par une résolution85.

Ce triomphe du diktat révisionniste laissait à présent la voie libre pour une révision du programme marxiste du parti. Une commission de révision du programme fut formée au mépris des règles de fonctionnement du parti : le comité du parti qui avait décidé de nommer la commission le faisait sans mandat du congrès, seule instance suprême à même de décider une révision du programme. La Commission, sous l’influence des révisionnistes, ne proposait rien moins que de modifier les conditions d’adhésion marxistes au parti : si le parti se basait sur le système de Marx, aucune acceptation de ses soubassements philosophiques matérialistes n’était nécessaire pour adhérer. La porte était ainsi ouverte à des éléments religieux, et même bourgeois, non marxistes.

Le congrès de Haarlem (1er et 2 avril 1907) ne fit que confirmer le triomphe du révisionnisme. Les quelques marxistes entrés dans la commission ne purent guère faire entendre leur voix. Il en sortit une déclaration du congrès situant le parti au centre, entre le marxisme et le révisionnisme :

83 Troelstra 1906, p. 101. 84 Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, p. 15. 85 Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, p. 16.
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Le programme ne peut être ni marxiste orthodoxe ni révisionniste ni un compromis entre les deux orientations86.

Quant au marxisme représenté par Gorter, Pannekoek, Henriëtte Roland-Holst, il ne pouvait être qu’une «opinion privée»87.

La défaite du marxisme était telle que ni Pannekoek ni Van der Goes ne purent diffuser leurs propres brochures pendant ce congrès : Théorie et principes du mouvement ouvrier et Une mauvaise direction du parti 88. Une résolution du congrès adoptée à l’unanimité, ne fit que durcir celle du congrès d’Utrecht l’exercice du droit de critique était suspendu au respect de «l’unité du parti». La démocratie dans le parti était ouvertement foulée au pied avec l’accord de la grande majorité de ses membres qui souhaitait que cessent ce qu’elle considérait être de «simples querelles personnelles».

Pour les marxistes, très minoritaires, le choix était entre la capitulation et le combat : ils choisirent le combat pour sauver l’ancienne orientation marxiste du parti. Pour cela, ils fondèrent leur propre revue : De Tribune («La Tribune»), qui allait donner son nom à ses partisans.

Plus tard, dans les années trente, David Wijnkoop, devenu chef stalinien, prétendit (De Tribune, 19 octobre 1932) que ce fut à l’instigation de Lénine, au congrès international de Stuttgart qu’avait été prise la décision de fonder De Tribune. Il s’agit d’une «légende dorée» forgée a posteriori pour montrer une filiation du tribunisme au «léninisme», doctrine tricotée après 1924 par Zinoviev et Staline.

9. La naissance du mouvement tribuniste

C’est en octobre 1907 que les radicaux marxistes commencèrent à publier leur propre «hebdomadaire social-démocrate». À la tête de De Tribune on trouvait les futurs chefs de l’organisation «tribuniste» : Wijnkoop, Ceton et Van Ravesteyn, qui disposaient du soutien inconditionnel du 3e rayon d’Amsterdam, le plus révolutionnaire du parti, de la section de Leiden (Pannekoek) et de la section de Bussum (Gorter). Tous étaient animés par l’espérance d’une future révolution; la période était plus favorable que jamais historiquement avec le début d’une crise économique, qu’ils n’analysaient pas néanmoins comme les prodromes de la crise générale du capitalisme.

L’orientation était déjà antiparlementaire; il s’agissait de rattacher la lutte des ouvriers à la lutte internationale en les libérant des illusions parlementaire et nationale. Le but était en effet de :

1° Démasquer la signification réelle des manœuvres trompeuses de la démocratie bourgeoise en matière de droit de vote et de transformations sociales; et

2° Donner une idée aux ouvriers de la signification des relations internationales et de la lutte de classe à l’étranger89.

Il est remarquable de constater que cette ligne politique préfigurait idéologiquement celle du courant d’Amadeo Bordiga, par la proclamation de la lutte politique et

86 Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, p. 20. 87 Ibid. 88 Pannekoek 1906; Van der Goes 1907. 89 Gorter 1909, p. 122.
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théorique contre la démocratie bourgeoise et l’affirmation de l’internationalisme90. La différence essentielle, liée à l’époque, tenait cependant dans le fait que le combat organisé du marxisme contre le révisionnisme était conçu autour d’une revue théorique et sous la forme d’une opposition. C’est beaucoup plus tard dans le mouvement ouvrier que s’imposa peu à peu la nécessité de former une fraction organisée et non une opposition dans le parti.

Il est certain que les «tribunistes» ne pouvaient guère avoir une activité organisée en dehors des sections – comme celle d’Amsterdam – où ils étaient majoritaires. Chassés par les révisionnistes des organes centraux, ils concevaient leur lutte essentiellement sous l’aspect théorique. Les apports théoriques du courant marxiste tribuniste de 1907 à 1909 ont été d’ailleurs extrêmement importants et décisifs, dans la constitution d’une gauche communiste internationale.

Mais le combat politique – avec la publication de De Tribune qui était un brûlot contre le révisionnisme allait vite se durcir au point de poser rapidement la question de la scission. Une chasse aux sorcières «tribunistes» était enclenchée. À Rotterdam, les chefs révisionnistes firent destituer la rédaction marxiste de l’organe local, juste après le congrès d’Arnhem (19-21 avril 1908) qui avait rejeté la proposition de Troelstra d’interdire De Tribune. Par la suite, c’est le même processus d’interdiction des autres organes locaux d’inspiration marxiste qui se généralisa91. La crise du parti était ouverte; elle allait se précipiter avec les interventions publiques de Troelstra contre les positions marxistes en plein parlement, face aux partis politiques bourgeois.

9.1 La question de la période et de la crise

Le choc frontal avec les «tribunistes» se produisit à l’automne 1908 à l’occasion d’une prise de position de Troelstra au parlement. Celui-ci niait publiquement la nécessité pour les ouvriers d’appréhender le devenir du capitalisme de façon théorique, dans le cadre du marxisme; il soutenait qu’il n’y avait «pas de besoin de théorie logique abstraite»92 dans la lutte de classe. Finalement sans la nécessité d’une révolution, et donc de façon pacifique et automatique – «le capitalisme (conduirait) de lui-même au socialisme»93. Autant dire que le socialisme n’était plus déterminé par l’existence des conditions objectives de la crise et la maturation de la conscience du prolétariat; il devenait une simple croyance religieuse. À ces affirmations, De Tribune réagit très violemment et de façon mordante contre la personne de Troelstra, symbole du révisionnisme dans le parti :

Un politicien pratique de la social-démocratie doit aussi comprendre la théorie; il doit la connaître et pouvoir la défendre. C’est peut-être pour un ‘bourgeois’ une lourde tâche, mais la classe ouvrière ne s’accorde pas moins avec son chef. Ce savoir, cette science socialiste est certes souvent plus facile à atteindre chez un ouvrier que pour un homme qui est issu de la bourgeoisie. L’ouvrier peut savoir immédiatement à partir de sa propre vie ce que le socialiste issu de la bourgeoisie doit auparavant apprendre de la théorie; par exemple, ce qui pour Troelstra n’est pas encore certain : que le fossé économique entre les deux classes devient toujours plus profond… Si la possibilité existe que le fossé entre les classes ne devienne pas plus profond, alors notre socialisme sombre dans une croyance; la certitude devient une attente. Avec la croyance et l’espoir les ouvriers sont suffisamment floués. Pour cela ils n’ont pas besoin de socialisme. L’Église aussi leur apporte la croyance que cela ira mieux dans l’au-delà et les braves libéraux et démocrates espèrent que cela ira mieux bientôt94.
90 Bourrinet 1980. 91 Cf. chapitre «De Tribune in de SDAP», in Van Ravesteyn 1948. 92 Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, p. 28. 93 Ibid. 94 Ibid.
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Mais le plus important dans la dénonciation du révisionnisme par les tribunistes était l’affirmation théorique de la marche du capitalisme vers une crise mondiale. En cela, la Gauche hollandaise rejoignait la position de Rosa Luxemburg qu’elle devait exposer en 1913 dans L’Accumulation du capital :

La prétendue ‘prophétie’ de Marx est aussi pleinement réalisée dans le sens que les périodes de développement capitaliste moderne deviennent toujours plus courtes, que en général les ‘crises’ comme force transitoire d’une production forte à une production faible doivent toujours encore persister et que avec le développement du capitalisme elles s’élargissent, deviennent plus longues, les maux limités localement devenant toujours plus des calamités mondiales95.

Ces attaques portées contre les théories révisionnistes de Troelstra furent considérées par une majorité du SDAP comme de simples attaques personnelles. Fait extrêmement grave dans l’histoire du mouvement ouvrier, en contradiction avec la liberté de critique dans un parti ouvrier, les révisionnistes interdirent le colportage de De Tribune lors d’une réunion publique où parlait Troelstra. C’était le début du processus d’exclusion des positions marxistes, processus qui allait brutalement s’accélérer à la veille de l’année 1909.

9.2 Gorter attaque Troelstra sur la question de la «morale prolétarienne» (décembre 1908)

De Tribune avait sorti en feuilleton au cours de l’année 1908 l’une des contributions majeures de Gorter à la vulgarisation du marxisme : Le matérialisme historique expliqué aux ouvriers. Prenant à titre d’exemple la grève de 1903, Gorter montrait que la lutte de classe faisait surgir une authentique morale de classe qui entrait en contradiction avec la «morale générale» commune défendue par les tenants de l’ordre existant. La conception matérialiste, défendue par Gorter, qui sapait les fondements de toute morale religieuse, fut violemment attaquée au Parlement par le député calviniste De Savornin Lohman les 19 et 20 novembre 1908. Celui-ci, en défendant l’unité de la nation, accusa la social-démocratie de vouloir susciter la guerre entre les classes et d’intoxiquer ainsi la classe ouvrière avec le marxisme.

Au lieu de faire bloc avec Gorter face aux attaques du député conservateur, Troelstra se lança dans une diatribe contre Gorter, qu’il présenta comme non représentatif du parti et une simple caricature du marxisme. Pour lui, la morale n’était pas déterminée par les rapports sociaux; elle était valable autant pour les prolétaires que pour les bourgeois. Il s’appuyait sur les concepts ambigus qu’avait utilisés Marx dans les statuts de l’AIT : ceux de «droits», de «devoirs» et de «justice»96. Mais Troelstra, en confondant à dessein les valeurs communes à l’espèce humaine et la morale officielle qu’il présentait comme universelle transformait la morale de la lutte ouvrière – guidée par des intérêts communs et une action tendue vers la victoire – en une monstruosité. Le matérialisme de Gorter serait un pur appel au meurtre et aboutirait à un état de barbarie. Selon lui, Gorter, par exemple, serait contre le fait qu’un ouvrier «sauve un fils de capitaliste en train de se

95 R. Luxemburg 1969 [1913]. La critique de Pannekoek – «Theoretisches zur Ursache der Krisen» – a été publiée dans Die Neue Zeit, vol. 31 (1912-1913), p. 780-792. 96 Dans une lettre du 29 novembre 1864 adressée à Lion Philips, Marx était très explicite sur la raison de ces figures de style héritées d’une période révolue : «Par politesse pour les Français et les Italiens qui emploient toujours de grandes phrases, j’ai dû accueillir dans le Préambule des Statuts, mais non dans l’Adresse, quelques figures de style inutiles» [Dangeville 1973].
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noyer»97. La démagogie de Troelstra dans l’argumentation était dans ce cas identique à celle de De Savornin Lohman, à laquelle il se rangeait.

Gorter répliqua fougueusement, selon son habitude, aussi bien à De Savornin Lohman qu’à Troelstra, par une brochure vite écrite et publiée : Morale de classe. Une réponse à MM. De Savornin Lohman et P.J. Troelstra, membres de la Seconde Chambre 98. Il concentra la pointe la plus acérée de sa plume sur la personne de Troelstra qui

en réalité, au plus profond de ses dires, a choisi le camp de la bourgeoisie99.

Il montrait d’autre part que Troelstra trahissait la pensée profonde de Marx en utilisant les termes ambigus des Statuts de l’A.I.T. D’autre part, Gorter répliquait vigoureusement à l’accusation que la morale du prolétariat visait à s’attaquer aux individus capitalistes, au mépris de tout sentiment d’humanité. La morale du prolétariat était essentiellement une morale de combat qui visait à la défense de ses intérêts contre la classe bourgeoise, comme catégorie économique, et non comme somme d’individus. Elle était une morale visant à s’abolir dans la société sans classes, pour laisser la place à une véritable morale, celle de l’humanité tout entière émancipée de la société de classes.

Suite à cette polémique, la scission devint inévitable. Elle était souhaitée par Troelstra, qui tenait à éliminer du parti toute tendance critique marxiste. Dans une lettre à Vliegen du 3 décembre 1908, le chef révisionniste ne dissimulait pas ses plans :

Le schisme est déjà là; la seule ressource ne peut-être que la scission100.

10. La scission du Congrès extraordinaire de Deventer (13-14 février 1909)

Pour éliminer les tribunistes et leur revue, les chefs révisionnistes proposèrent un référendum pour examiner la question de la suppression de la revue De Tribune lors d’un congrès extraordinaire. Le comité du parti était hésitant et même contre de telles mesures extraordinaires. Troelstra passa par-dessus le comité et par référendum obtint des 2/3 du parti la convocation du congrès. Il se manifestait ainsi que la très grande majorité du SDAP était gangrenée par le révisionnisme; elle était même à la base plus révisionniste que le «sommet», que ses organes directeurs.

D’autre part, les éléments marxistes issus du De Nieuwe Tijd et collaborateurs de De Tribune capitulèrent devant Troelstra. Au cours d’une conférence tenue le 31 janvier, sans même que soient invités les principaux rédacteurs tribunistes, Henriëtte Roland Holst et Floor Wibaut101 se déclarèrent prêts à quitter la rédaction de la revue pour diriger un futur supplément hebdomadaire (Het Weekblad) de Het Volk – le quotidien du SDAP débarrassé de toute critique marxiste contre le révisionnisme. Au lieu de se solidariser avec leurs camarades de combat, ils firent un serment d’allégeance à Troelstra en se déclarant prêts pour «un travail commun de loyale camaraderie de

97 L’assertion de Troelstra est citée dans la brochure polémique de Gorter 1908 : Klassemoraal. Een Antwoord aan Jhr. De Savornin Lohman en Mr P.J. Troelstra, leden der Tweede Kamer. [Pour la biographie de Messire (jonkheer) De Savornin Lohman, politicien calviniste, fondateur de la Christelijk Historische Unie (CHU), voir Suttorp 1948]. 98 La brochure synthétise des articles publiés dans De Tribune du 5 décembre 1908. 99 Gorter 1908, p. 11. 100 Hagen 2010. 101 «De ideologische en organisatorische aspecten van het Tribune-conflict 1907-1909», Cahiers over de geschiedenis der CPN, n° 7, sept. 1982.
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parti»102. Ceux-ci se proclamèrent «marxistes de paix», essayant de se réfugier dans une attitude centriste de conciliation entre la droite et la gauche marxiste. Les tribunistes ne manquèrent pas de reprocher à Roland-Holst sa capitulation : son attitude ne faisait que rendre plus certaine la scission souhaitée par les révisionnistes.

Il est vrai que de leur côté, la minorité marxiste était loin d’être homogène pour mener le combat à l’intérieur du SDAP. Wijnkoop, Van Ravesteyn et Ceton, qui constituaient la véritable tête organisative de la minorité, s’étaient déjà résolus à la scission avant le congrès, pour maintenir en vie De Tribune. Par contre, Gorter – qui n’était pas formellement dans la rédaction – restait beaucoup plus réservé. Il se méfiait de la fougue de cette triade et ne voulait en aucun cas précipiter la scission. Il souhaitait que Wijnkoop se modère et que les tribunistes restent dans le parti, au prix même de l’acceptation de la suppression de De Tribune en cas d’échec au congrès de Deventer. Dans une lettre envoyée à Kautksy le 16 février, deux jours après la fin du congrès, Gorter résumait sa position :

J’ai continuellement dit (m’opposant à la rédaction de De Tribune) : nous devons tout faire pour attirer les autres vers nous, mais si cela échoue – après que nous nous soyons battus jusqu’au bout et que tous nos efforts aient échoué –, alors nous devrons céder103.

Lors du Congrès extraordinaire de Deventer (13 et 14 février), les tribunistes se battirent pendant deux jours avec acharnement et dans des conditions extrêmement difficiles104. Souvent interrompus par Troelstra qui usait systématiquement d’une démagogie ouvriériste en criant haro contre les intellectuels – ironisant sur les «professeurs» de De Tribune –, affrontant le plus souvent les rires d’incompréhension de la majorité du congrès, ils restèrent offensifs. Ils se battirent pour maintenir l’essence révolutionnaire du parti, «le sel du parti», selon la formule lancée par Gorter. Sans la liberté de critique marxiste contre l’opportunisme, liberté exercée dans les grands partis – comme le parti allemand –, on supprimerait la possibilité «d’éveiller la conscience révolutionnaire»105. Plus qu’aucun autre, Gorter sut exprimer lors du congrès la conviction révolutionnaire des tribunistes; une période décisive de guerre menaçante et de révolution future en Allemagne s’ouvrait, qui entraînerait la Hollande dans la tourmente :

Internationalement, la période (actuelle) revêt une grande importance. La guerre internationale menace. Alors le prolétariat allemand passera à l’insurrection. Alors la Hollande devra choisir sa ‘couleur’. Alors le parti devra se réjouir qu’il y ait eu des hommes qui mettaient au premier plan l’aspect révolutionnaire de notre combat106.

Conscient finalement du naufrage du SDAP, Gorter concluait à la fin du congrès par un vibrant appel au regroupement des marxistes autour de «De Tribune» :

Venez-vous joindre à nous autour de De Tribune ! Ne laissez pas le navire couler !

Cet appel n’était cependant pas une invitation à la scission et à l’édification d’un nouveau parti. Gorter était conscient de la nécessité de rester dans le parti, faute de quoi les tribunistes perdraient toute possibilité de se développer :

Notre force dans le parti peut grandir, mais notre force en dehors du parti ne pourra jamais s’accroître107.

102 «Het Deventer Congress», Vrij Nederland, 18 février 1984, p. 14-15. 103 Archives Karl Kautsky, IISG d’Amsterdam (D XI 241). La lettre de Gorter est citée par De Liagre Böhl 1973, p. 45. 104 SDAP 1909. 105 Vrij Nederland, op. cit., p. 19-23. 106 SDAP 1919, p. 20. 107 Vrij Nederland, op. cit., p. 22.
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Mais ce combat pour rester à l’intérieur du parti échoua. De vieux adversaires du révisionnisme, comme Van der Goes, tout en refusant l’exclusion des tribunistes se prononcèrent pour l’interdiction de De Tribune. Les «marxistes de paix», devenus «centristes», lâchaient les révolutionnaires. La scission devenait inévitable au nom de «l’unité du parti».

Le congrès décida de façon écrasante – par 209 mandats contre 88 et 15 blancs – la suppression de De Tribune, remplacé par un hebdomadaire dirigé principalement par Henriëtte Roland Holst-van der Schalk. Mais, surtout, il excluait du parti les trois principaux rédacteurs tribunistes : Wijnkoop, Van Ravesteyn et Ceton. Dans l’esprit des révisionnistes, il s’agissait de décapiter la tête organisative, de séparer les «chefs» de la masse des sympathisants tribunistes dans le parti.

Cette manœuvre, néanmoins, échoua. Après le choc de l’exclusion des porte-parole du tribunisme, dans les sections les militants se ressaisirent et se solidarisèrent avec les trois rédacteurs. Rapidement, ce qui était jusque là une tendance informelle se transforma en groupe organisé. Aussitôt après le congrès – preuve que les tribunistes avaient envisagé cette possibilité avant la scission – une commission permanente d’organisation fut formée pour regrouper la tendance tribuniste. Des membres du groupe De Nieuwe Tijd, dont Gorter et Mendels, finirent par rejoindre la commission108. Gorter, après six semaines d’hésitations et de doutes, finit par se résoudre à s’engager dans un travail avec les exclus. Il mettait en garde, cependant, contre la fondation d’un second parti qui serait purement volontariste.

C’est en fait la publication le 13 mars par le SDAP du référendum dans le parti, pour approuver les décisions de Deventer, qui poussa les exclus à former un second parti. Par 3.712 voix contre 1.340, le SDAP avalisait l’exclusion du parti de toute la rédaction de De Tribune 109.

Or, entre-temps, avant que l’annonce d’exclusion définitive ne fût connue, Gorter et Wijnkoop se rendirent à Bruxelles le 10 mars. Trois membres du Bureau socialiste international – Camille Huysmans, Émile Vandervelde et Edouard Anseele, tous situés soit au centre soit à droite110 – dont le siège était dans la capitale belge, les attendaient pour résoudre la question hollandaise. Contrairement à leurs craintes, Gorter et Wijnkoop trouvèrent une grande compréhension dans le BSI, lequel s’indigna de l’exclusion décidée à Deventer, et tenta d’obtenir la réintégration des exclus comme la libre expression du marxisme dans le SDAP. Pour jouer les médiateurs, Huysmans, le secrétaire en titre du BSI, se rendit en Hollande le 15 mars pour obtenir des instances du SDAP les décisions suivantes :

1° L’annulation de la décision d’exclusion de Deventer;

2° L’acceptation d’un des rédacteurs exclus dans le nouvel hebdomadaire dirigé par Henriëtte Roland Holst;

3° La reconnaissance du droit d’expression pour la minorité marxiste.

Sur tous ces points, les instances dirigeantes du SDAP semblèrent ébranlées par les propositions de Camille Huysmans. Mais, la veille, le 14 mars, s’était tenu à Amsterdam le congrès de fondation du parti tribuniste qui prit le nom de SDP (Parti

108 Maurits Mendels, dit Ictus, journaliste, avocat à Amsterdam, retourna au SDAP peu de temps après. Cf. Buiting 1989. Les autres militants comme Van der Goes et H. Roland Holst restèrent dans le SDAP. 109 De Liagre Böhl 1973, p. 49. 110 Tous, en août 1914, se joignirent à l’Union sacrée contre l’Allemagne.
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social-démocrate). Sa fondation avait donc été décidée par ses membres sans même attendre les résultats des négociations du BSI avec le SDAP. Ce dernier, pourtant au courant des discussions menées depuis le 10 mars, avait fait avaliser l’exclusion le 13 mars.

C’est donc dans une situation d’extrême confusion que naquit le SDP. Il s’agissait d’un petit parti de 419 membres divisé en 9 sections. Son programme était celui de l’ancien parti d’avant 1906, avant les modifications révisionnistes.

Wijnkoop était nommé par le congrès président du parti, en raison de ses capacités d’organisateur. Gorter devenait membre de la direction du SDP. Mais son poids organisationnel était trop faible pour contrecarrer la politique personnelle, voire ambitieuse, de Wijnkoop, prêt à sacrifier toute possibilité d’unité sur l’autel de son groupe. Une telle politique n’était pas sans arranger la majorité révisionniste du SDAP qui souhaitait la scission définitive d’avec le courant marxiste.

Pour toutes ces raisons, les tentatives faites par le BSI pour mettre fin à la scission échouèrent. Un congrès extraordinaire convoqué d’urgence pour le 21 mars, une semaine après celui de sa fondation, rejeta majoritairement les propositions faites par Huysmans de retourner dans le SDAP. Gorter était, avec quelques-uns qui appartenaient à la vieille garde du SDAP, pour. Il jugeait particulièrement irresponsable l’attitude de Wijnkoop dont il dénonçait en privé «l’opiniâtreté sans limites»111. Il était à ce point démoralisé qu’il songea même un moment démissionner du SDP. Le rejet par le BSI et le SDAP des conditions de réintégration des militants tribunistes le décida cependant à s’engager à fond dans l’activité du nouveau parti.

En effet, le congrès du 21 mars, en dépit de l’attitude peu claire de Wijnkoop, avait laissé la porte ouverte à une réintégration dans l’ancien parti. Une résolution du congrès montrait le souhait de la majorité de maintenir aux Pays-Bas un seul parti; pour cela le congrès posait des conditions qui permettraient aux tribunistes de continuer leur travail de critique et d’activité marxistes dans le SDAP, si elles étaient acceptées :

[Le congrès] souhaite que pour la Hollande il n’y ait qu’un seul parti social-démocrate et charge le comité du Parti, dans l’intérêt de l’unité, de lui donner pleins pouvoirs pour dissoudre le SDP, dès que :

– le SDAP, par référendum, aura levé l’exclusion des trois rédacteurs;

– le SDAP reconnaît dans une résolution clairement formulée la liberté de tous ses membres ou de tout groupe de membres, ouvertement, sous toute forme, écrite et orale, de proclamer les principes consignés dans le programme et d’exercer leur critique112.

Le rejet de ces conditions, qui apparurent comme un ultimatum, pour le BSI et le SDAP créait une situation nouvelle dans l’Internationale. Il y avait dans un pays comme les Pays-Bas deux partis socialistes se réclamant tous deux de la IIe Internationale. Cette situation était exceptionnelle. Il y avait certes le cas russe, où le Parti socialiste-révolutionnaire, le Bund juif et le POSDR (Parti ouvrier social
111 Lettre de Louise Gorter à Pannekoek du 23 mars 1909, citée par De Liagre Böhl 1973. Bien que suivant de loin la situation, à Berlin où il enseignait à la Parteischule du SPD depuis 1906, Pannekoek partageait entièrement le point de vue de Gorter. Il était contre toute scission précipitée, de façon à gagner «une très grande partie de l’ancien parti». Dans une lettre à Wijnkoop, il conseillait de former un groupe marxiste compact et «d’accepter même la suppression de Tribune». Bien que se situant totalement au côté du nouveau parti, Pannekoek était très critique sur la politique de Wijnkoop et Van Ravesteyn. Dans ses souvenirs écrits en 1944, il estimait que les deux chefs tribunistes n’avaient en tête que la constitution de «leur propre parti» [Herinneringen 1982, p. 143-145]. 112 Résolution du Congrès, citée par Gorter, Pannekoek et Van Ravesteyn 1909, p. 44-45.
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démocrate de Russie) faisaient partie de la IIe Internationale. Mais dans le POSDR lui-même, après la scission de 1903, les fractions menchevik et bolchevik, et les hors-fractions, restaient membres du parti. Cela dura du moins jusqu’à la scission de Prague (1912). Il était cependant très clair pour les militants marxistes du SDP que leur parti était un parti de l’internationale. La scission était une scission locale non une scission d’avec l’Internationale. Il était évident pour eux que la IIe Internationale restait un corps vivant et qu’elle n’avait nullement fait faillite. La faillite du SDAP de Troelstra n’était nullement celle de l’Internationale. Pour le SDP, le modèle de parti restait encore, comme pour les bolcheviks, la social-démocratie allemande, avec laquelle il avait des liens étroits. Gorter, membre de la direction du SDP, restait en correspondance régulière avec Kautsky, du moins jusqu’en 1911, date de la rupture de la Gauche avec le Centre kautskyste. Pannekoek, qui s’était installé en Allemagne depuis 1906 et était depuis la scission militant du SDP, s’inscrivit à la section de Brême du SPD, après avoir enseigné dans l’École du Parti à Berlin.

Pour être reconnu section de l’Internationale, le SDP entreprit promptement des démarches auprès du Bureau socialiste international (BSI). Gorter et Wijnkoop furent mandatés pour exposer au BSI les motifs de la scission en s’appuyant sur les rapports spécialement rédigés à l’adresse de l’Internationale113. La validation du nouveau parti comme section à part entière fut en fait l’objet d’un conflit entre une gauche représentée par Paul Singer (SPD) et Édouard Vaillant et une droite, dont l’Autrichien Victor Adler était le porte-parole. C’est à une faible majorité que l’acceptation du SDP dans l’Internationale fut rejetée : la résolution Adler recueillait 16 voix, contre l’acceptation; celle de Singer 11 voix pour114. Ainsi, le 7 novembre 1909, par ce vote, le SDP était de fait exclu de mouvement ouvrier international, par une majorité du BSI qui prenait fait et cause pour le révisionnisme.

Le SDP trouva néanmoins un appui inconditionnel dans la gauche bolchevik. Lénine – qui avait pris contact avec Gorter avant le BSI – condamna avec indignation la décision du Bureau socialiste international de Bruxelles. Pour lui, il ne faisait aucun doute que les révisionnistes étaient responsables de la scission :

[Le BSI] adopta une position formaliste et, prenant nettement parti pour les opportunistes, rendit les marxistes responsables de la scission115.

Lénine approuvait sans réserves les tribunistes qui n’avaient pas accepté la suspension de De Tribune. Comme les tribunistes, il condamnait le centrisme de Henriëtte Roland-Holst «qui fit malheureusement preuve d’un désolant esprit de conciliation». Comme à son habitude, Lénine condamnait la moindre concession à l’«opportunisme», dont – selon lui – Kautsky, Trotsky et H. Roland Holst étaient la parfaite incarnation :

Madame Roland Holst est à mon avis un Kautsky hollandais ou un Trotsky hollandais… décidément pas d’accord avec les opportunistes mais d’accord en pratique sur toutes les choses importantes116.
113 Depuis le Congrès international d’Amsterdam (1904), il ne pouvait y avoir qu’une seule section par pays rattachée à la IIe Internationale. Pour l’admission du SDP, les tribunistes rédigèrent en français la brochure Rapport du P.S.D. en Hollande au B.S.I. (cf. Wijnkoop et Mensing 1985). Maria Mensing (1854-1933) était la secrétaire du Bond van Sociaal-Democratische Vrouwensclubs (Ligue des clubs féminins socialdémocrates). Entre 1917 et 1920, elle écrivit des articles très combatifs dans De Voorbode, l’organe du Revolutionair Socialistische Vrouwenbond (Association des femmes socialistes-révolutionnaires), ainsi que dans la revue théorique De Nieuwe Tijd [Hofsink, Gert & Natalie Overkamp 2011]. 114 Bulletin périodique n° 2, mars 1910, p. 39-42. Ce Bulletin du BSI donne un compte rendu intégral des interventions durant la session du Bureau en date du 7 novembre 1909 [Haupt et Winock (éd.) 1979-1985]. 115 Lénine 1963. 116 Lénine 1963 [Briefe, Band IV, p. 101-110].
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Ainsi débutait entre le SDP et les bolcheviks une communauté d’action qui allait devenir de plus en plus étroite. En partie grâce à la Gauche russe, le SDP finit par être accepté en 1910 comme section de plein droit de l’Internationale. Disposant de 1 mandat contre 7 au SDAP, il put participer aux travaux des congrès internationaux, à Copenhague en 1910 et à Bâle en 1912117.

Ainsi, malgré les manœuvres des révisionnistes, le SDP s’intégrait dans le mouvement ouvrier international. Mais la scission avait affaibli le camp marxiste en Hollande. La majorité du tribunisme n’avait pas su lutter jusqu’au bout dans le SDAP, soit pour le reconquérir, soit pour amener à elle au moins une majorité d’ouvriers. En rompant de façon précipitée, les chefs tribunistes n’amenèrent pas dans leur rang des éléments comme Henk Sneevliet, Henriëtte Roland Holst et Frank van der Goes, qui restaient marxistes, mais dans une position d’attente. Mais le petit parti tribuniste constituait incontestablement un pôle de clarté et de regroupement des meilleurs éléments révolutionnaires.

11. L’activité du SDP en hollande jusqu’à l’éclatement de la guerre

Jusqu’à la première guerre mondiale, le SDP connut une «traversée du désert». Il resta un petit parti, sans grande influence sur le prolétariat néerlandais : quelques centaines de militants contre plusieurs milliers au SDAP de Troelstra. Sa croissance numérique fut très lente et limitée, en dépit de son esprit militant : au moment de la scission, le SDP comptait 408 militants; en 1914, 525118. En pourcentage, le parti avait perdu des militantes : le SDP comptait 38 % de femmes en 1912, 28 % en 1914, selon De Tribune du 13 mai 1914. Le nombre d’abonnés à De Tribune resta limité et fluctuant : 900 lors du congrès de Deventer; 1.400 en mai 1909 et 1.266 en 1914. À cause de sa faible audience, le SDP ne fut jamais un parti parlementaire – il le devint à la fin de la guerre; sa participation aux élections fut toujours une débâcle. Lors des élections de juin 1909, il obtint 1,5 % des voix par district. Même Gorter, qui était réputé être le meilleur orateur du parti, le seul capable de susciter l’enthousiasme des ouvriers119, connut un échec retentissant : poussé à être candidat aux élections de 1913, à Amsterdam et dans la ville industrielle d’Enschede, il obtint 196 voix pour le SDP contre 5.325 pour le SDAP dans cette dernière ville.

Une remarque doit être faite. Ces faibles résultats électoraux ne marquaient pas l’absence d’audience idéologique dans le prolétariat, mais seulement une orientation différente et intransigeante. Même s’il participait aux élections, le terrain du SDP n’était pas l’électoralisme, terrain où s’était enlisé le SDAP de Troelstra.

Réduit à une petite cohorte, le SDP – par suite des mauvaises conditions dans lesquelles s’était accomplie la scission de Deventer – ne put rallier l’organisation des jeunesses, qui traditionnellement se tenait à la pointe de la lutte contre le capitalisme et la guerre, de façon active et radicale. L’organisation de jeunesse, avec

117 De Tribune, 10 septembre 1910. Wijnkoop et Van Ravesteyn (remplaçant de Gorter, malade) furent délégués du SDP au Congrès de Copenhague de 1910. 118 Chiffres donnés par De Liagre Böhl 1973, p. 58. 119 D’après H. Roland Holst 1902, p. 93. Gorter était le seul capable «de toucher le cœur des ouvriers et d’y éveiller un véritable enthousiasme». Mais de par son éducation bourgeoise – à une époque où les «chefs» des partis ouvriers étaient bien souvent éloignés de la «base» – Gorter maintenait une distance avec les ouvriers réels. Une anecdote le prouve : invité à faire une tournée de propagande dans la ville textile d’Enschede, Gorter, à la descente du train, alla tranquillement boire son café dans un établissement renommé, en laissant attendre dehors l’ouvrier Van het Reve, qui l’accompagnait. Ce dernier devint, après 1920, un important dirigeant du CPH [Anecdote rapportée par Van het Reve 1982, p. 62].
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la revue De Zaaier («Le Semeur»), qui avait été créée en 1901, voulut rester autonome : ses sections étaient libres de se rattacher à l’un ou à l’autre des deux partis120. Lorsque, en 1911, le SDAP créa sa propre organisation de jeunesse, essentiellement pour contrer l’activité antimilitariste du groupe «De Zaaier», celui-ci éclata. Les quelques militants restant (100 environ) refusèrent néanmoins de suivre le SDP, malgré l’orientation commune.

Le risque était grand, malgré la solidité théorique du parti, que le SDP s’enfonçât dans le sectarisme. Les attaches du parti avec le prolétariat d’industrie étaient distendues depuis la scission. Moins de la moitié des militants travaillaient dans les usines ou les ateliers; une grosse partie était composée d’employés et d’instituteurs. Le sommet du parti – du moins jusqu’en 1911121 – était composé d’intellectuels, solides théoriciens122, mais – sauf Gorter – souvent sectaires et doctrinaires.

La lutte contre le sectarisme au sein du SDP se posa dès le départ. En mai 1909, Gerrit Mannoury – un mathématicien réputé, dirigeant du parti déclara que le SDP était le seul et unique parti socialiste, le SDAP étant devenu un parti bourgeois. Gorter, d’abord minoritaire, se battit avec acharnement contre cette définition sommaire; il montra que – bien que le révisionnisme menât à l’intégration au camp bourgeois – le SDAP était avant tout un parti opportuniste au sein du camp prolétarien. Cette position avait des implications directes au niveau des activités d’agitation et de propagande. Il était possible de se battre avec le SDAP chaque fois que celui-ci défendait un point de vue de classe, mais sans la moindre concession théorique.

«Secte ou parti ?», telle était la question que Gorter posa très clairement devant l’ensemble du parti en novembre 1910, en montrant qu’une petite phalange compacte n’était pas moins soumise au danger de désagrégation qu’une immense armée opportuniste123.

Gorter posait en fait une question concrète de tactique et non de principe. Il s’agissait de savoir si le SDP s’associerait à une pétition lancée par le SDAP pour le suffrage universel. Le SDP, comme tous les partis socialistes de l’époque, se battait pour le suffrage universel. La question centrale était donc l’analyse de classe du SDAP, mais aussi la lutte contre l’inaction sectaire lors des luttes politiques. Au départ, seule une petite minorité, menée par Gorter, soutint l’idée de la pétition et de l’agitation sur le suffrage universel. Il fallut tout le poids de Gorter pour qu’enfin une faible majorité se dessinât en faveur d’une activité commune avec le SDAP. Gorter montra le danger d’une tactique de non-participation, qui risquait de pousser le parti à un isolement total. Vis-à-vis du SDAP, qui n’était certes pas un vrai parti, mais «un rassemblement, une masse attroupée pour une troupe de démagogues», la tactique devait être celle du «frelon» l’aiguillonnant dans le bon sens. Cette attitude fut finalement celle du parti jusqu’à la guerre, moment où le SDAP franchit le Rubicon en votant les crédits de guerre.

120 Ger Harmsen 1961. 121 En 1911, entrèrent dans la direction du SDP des travailleurs, tel Barend Luteraan, qui joua un rôle actif dans le mouvement de jeunesse «De Zaaier» pendant la guerre, puis à la tête de l’opposition de gauche du CPH/CPN en 1919-1921. 122 Willem van Ravesteyn était historien et bibliothécaire; Cornelis Ceton, professeur de biologie; Gerrit Mannoury un célèbre mathématicien et logicien; Johannis Knuttel, membre de la Commission de philologie et littérature de la Société de littérature néerlandaise, contributeur au Woordenboek der Nederlandse Taal, monument de la langue néerlandaise. 123 «Sekte of Partij ?», De Tribune, 19 nov. 1910. De façon lucide, Gorter soulignait que la petitesse d’une organisation n’était pas en soi une garantie et recelait tout autant de danger que l’organisation de masse opportuniste : «Nos ennemis condamnent le petit groupe à l’impuissance par l’exclusion; et dans le petit groupe il existe la possibilité qu’il se referme sur lui-même. Ce danger menace la petite organisation, eût-elle les meilleurs principes du monde. Ce danger menace aussi constamment notre petit parti».
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L’évolution du SDAP confirmait d’ailleurs la validité du combat mené dès le début par les tribunistes contre le révisionnisme. Celui-ci, progressivement, était happé par l’idéologie et l’appareil d’État bourgeois. En 1913, le SDAP se prononça pour la mobilisation militaire en cas de guerre, et Troelstra proclamait ouvertement l’adhésion du révisionnisme au nationalisme et au militarisme : «Nous devons accomplir notre devoir», écrivait-il dans le quotidien du SDAP124.

Fort de ses succès électoraux en 1913, le SDAP qui avait obtenu 18 sièges, se déclarait prêt à prendre des portefeuilles ministériels dans le nouveau gouvernement libéral. La participation à un gouvernement bourgeois aurait signifié sa transformation en parti bourgeois intégré à l’appareil d’État. Il y eut cependant un faible et dernier «sursaut prolétarien» dans ce parti : lors de son congrès tenu à Zwolle, contre l’avis de Troelstra, une faible majorité se dégagea (375 voix contre 320) contre la participation ministérielle125. Il est vrai que l’agitation faite par le SDP – sous la forme d’une Lettre ouverte écrite par Gorter et adressée au congrès qui n’en eut même pas connaissance – contre la participation ne fut pas étrangère à ce dernier sursaut126.

L’activité du SDP ne se limita plus à critiquer le SDAP. Elle se déploya essentiellement dans la lutte de classe, dans les luttes économiques et dans l’action contre la guerre.

La reprise de la lutte de classe internationale au début des années 1910 favorisa l’activité du parti qui y puisa enthousiasme et confiance. Ses militants participèrent avec ceux du NAS aux luttes des maçons d’Amsterdam en 1909 et 1910, qui se défiaient du SDAP, jugé «parti d’État». En 1911, le parti formait avec le NAS un «Comité d’agitation contre la vie chère». Ainsi débutait une longue activité commune avec les syndicalistes-révolutionnaires, qui ne fut pas sans développer l’influence du SDP avant et pendant la guerre, au sein du prolétariat néerlandais. Cette activité commune eut pour conséquence de réduire progressivement le poids des éléments anarchistes au sein du petit syndicat et de développer une réceptivité aux positions marxistes révolutionnaires.

Un événement majeur devait renforcer l’audience du SDP et du NAS dans le prolétariat néerlandais : la grève internationale des marins en 1911. Le 14 juin 1911, simultanément, les marins d’Angleterre Belgique et Pays-Bas – et plus tard ceux des USA – se mettaient en grève, avec le soutien de la Fédération internationale des ouvriers des transports, dont le siège était à Londres. Il s’agissait d’une des premières tentatives de grève générale dans un secteur international du prolétariat. Mais un grand nombre d’organisations nationales ne participa pas à cette grève, en dépit du succès rencontré dans certains pays, comme la Belgique et la GrandeBretagne. Aux Pays-Bas, cette grève révéla la profonde division du mouvement ouvrier. Le syndicat NVV, rattaché au SDAP, mena la grève de son côté à Rotterdam, sans se soucier de son extension aux autres ports et à d’autres secteurs, comme les dockers, prêts à entrer en grève, et les ouvriers des transports. Cette grève obtint un certain succès à Rotterdam. À Amsterdam, il n’en fut pas de même. Dans cette ville, le NAS, adhérant à la Fédération internationale des ouvriers des transports (ITF), mena une grève très combative, et obtint la solidarité active des dockers qui se
124 Het Volk, 19 mai 1913. 125 De Wolff 1978, p. 121. Rosa Luxemburg, peu au fait des affaires hollandaises, donnait pourtant en exemple le SDAP pour son «intransigeance» dans l’Internationale face à la question des «portefeuilles ministériels». 126 De Liagre Böhl 1973, p. 113.
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mirent en grève. Mais, à l’appel des armateurs, le gouvernement fit occuper le port par la police, la gendarmerie et l’armée, au prix d’affrontements sanglants avec les grévistes. À ce moment, le NVV décida de mettre fin à la grève; et le 9 août, les marins durent reprendre le travail, isolés et battus. Mais la cause de la défaite était surtout imputable à la politique du NVV et du SDAP : ceux-ci refusèrent de donner le moindre soutien financier aux grévistes qui suivaient le NAS. Seule l’Union des cheminots et traminots (NV)127, adhérente au NVV et dirigée par Sneevliet, fit preuve de solidarité. Henk Sneevliet et Henriëtte Roland Holst dénoncèrent alors la politique de Troelstra et du NVV.

En 1912, Henriëtte Roland Holst et Sneevliet quittaient le SDAP. Mais à la différence de Sneevliet, qui rejoignait momentanément le SDP, Henriëtte Roland Holst se retirait de l’activité politique organisée. Cette dernière, qui avait condamné en juillet 1911 la «trahison» du SDAP, lors de la grève des marins et dockers, avait fait part à Sneevliet de son intention de quitter le SDAP, sans rejoindre le SDP. Sneevliet, présent à Berlin, rapporta la chose à Rosa Luxemburg. Henriëtte Roland Holst s’attira la réponse suivante de cette dernière. Elle résume la vision de la théoricienne marxiste sur le maintien «dans le mouvement», «à l’intérieur ou à l’extérieur», comme elle le souligne.

Pour Rosa Luxembourg, Henriëtte Roland Holst devait cesser de tergiverser comme elle l’avait fait en 1909 face à la scission et adhérer soit au SDAP soit au SDP, mais jamais quitter le mouvement ouvrier organisé :

J’étais et suis d’avis que vous devez vous regrouper tous ensemble à l’intérieur ou à l’extérieur; un éparpillement des marxistes (à ne pas confondre avec des divergences de vue) est fâcheux. Mais maintenant que tu veux sortir du parti, je devrais de toutes mes forces t’en empêcher. Tu ne veux – m’a-t-on dit – pas adhérer au SDP. Que cela soit juste ou non, je ne peux porter un jugement. Mais assez ! Tu ne veux et ne peux adhérer au SDP. Mais alors ta sortie du SDAP signifierait ta sortie du mouvement social-démocrate! Cela tu ne le peux; aucun de nous ne le peut ! Nous ne pouvons être à l’extérieur de l’organisation, sans contact avec les masses. Le pire parti ouvrier vaut mieux que pas de parti du tout. Et les temps peuvent certes changer. Dans quelques années, une période tumultueuse en Hollande ou dans toute l’Europe peut balayer le fumier opportuniste. Mais on ne peut pas attendre cette période au dehors; on doit continuer le combat jusqu’à l’extrême, aussi stérile puisse-t-il paraître128.

Mais en affirmant péremptoirement que «le pire parti ouvrier vaut mieux que pas de parti du tout», Rosa Luxembourg – à la différence des tribunistes, des bolcheviks, des tesniki bulgares et des «Linksradikale» de Brême (voir infra) –, laissait augurer une politique de repli passif dans un cours montant de lutte de classe. C’est cette politique qui fut menée par l’adhésion à l’USPD à partir de 1917, fraction centriste du SPD, qui après son exclusion avait formé une organisation pacifiste et prête au compromis avec le SPD passé dans le camp de l’Union sacrée.

Mais la période avait changé pour le SDP et il s’agissait de ne faire aucune concession au «pire parti ouvrier», qui travaillait ouvertement à freiner, sinon dévoyer totalement, le mouvement de luttes salariales contre la classe capitaliste néerlandaise. Il y avait maintenant une vague de lutte de classe, à laquelle le SDP participa activement en s’associant à l’activité du NAS. Elle eut pour effet de renforcer l’audience du SDP dans le prolétariat néerlandais. La conjoncture lui était favorable : le pourcentage de grèves sauvages avant 1914 était très élevé : 45 %. Le

127 Nederlandsche Vereeniging voor Spoor- en Tramwegpersoneel. Installé en Indonésie de 1913 à 1918, Sneevliet développa le syndicat de cheminots et traminots, qui agrégeait les travailleurs indonésiens et néerlandais. Ce syndicat radical devait fournir ensuite une base de classe à la constitution du Parti communiste indonésien. 128 H. Roland Holst 1935a, p. 314-315 (souligné par nous). La lettre de R. Luxemburg est datée du 11 août 1911.
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SDP, tout en restant faible numériquement, était une force politique active qui se révéla pleinement après 1914.

La lutte contre la guerre avait toujours été la préoccupation constante du mouvement tribuniste, avant même la fondation du SDP. Dès 1907, par la plume de Van Ravesteyn, les tribunistes rejetaient la distinction établie dans la IIe Internationale entre «guerres défensives» et «guerres offensives». Il n’y avait plus de «guerres progressistes»; l’histoire avait changé et il était impossible de raisonner avec les schémas des «révolutions bourgeoises» du XIXe siècle :

Pour son action présente, le prolétariat peut tirer de l’histoire cette conclusion : il sera toujours impossible, aussi longtemps que subsistent la société de classe et les antagonismes nationaux, d’établir une nette distinction entre guerres offensives et guerres défensives. La guerre, chaque guerre doit être combattue par tous les moyens possibles129.

Cette position, qui attaquait les conceptions de Jaurès, était pleinement en accord avec celle de la Gauche allemande et de Rosa Luxemburg.

En novembre 1912, le SDP délégua Gorter et Wijnkoop, au congrès extraordinaire de Bâle, en Suisse, pour préconiser une politique résolument offensive contre le danger imminent de guerre. Pour cela, Gorter avait préparé un discours contre l’impérialisme et le militarisme. Ce discours, dont des parties furent insérées dans une brochure de Gorter écrite en octobre 1914, montrait non seulement le nature impérialiste de tous les États – position défendue alors par Rosa Luxemburg – mais le danger du courant pacifiste dans l’internationale. Il concluait, de façon significative, par l’existence d’une du prolétariat international créée par l’impérialisme. Le SDP, lors du congrès de Bâle, proposa un amendement, qui fut rejeté. L’amendement préconisait une grève de protestation en cas d’éclatement du conflit mondial, et prenait soin de se démarquer de l’idée de «grève générale» lancée par les anarchistes. Mais, suite à l’interdiction des débats sur cette question dans le congrès, le discours de Gorter ne put être lu130. Il apparaissait que le manifeste de Bâle ne disait pas un mot sur la question de la «défense de la patrie» ni sur la distinction faite par Jaurès entre guerre défensive et guerre offensive. Dans l’atmosphère religieuse de la cathédrale de Bâle rehaussée, par des sonneries de cloches, la voix révolutionnaire du SDP ne put retentir, couverte par le discours enflammé de Jean Jaurès.

12. La question coloniale indonésienne jusqu’à la fin de la guerre

12.1 Colonialisme/anti-colonialisme dans la social-démocratie hollandaise : de Van Kol au tribunisme

Le mouvement ouvrier aux Pays-Bas, comme dans la plupart des pays industrialisés d’Europe, était confronté très concrètement au problème colonial. Le plus beau fleuron de l’empire colonial hollandais était l’Inde orientale (Indonésie), dont l’exploitation assurait de substantiels profits à la bourgeoisie néerlandaise. 300.000 Européens environ (pour une population de 50 millions d’habitants) étaient installés en Indonésie. Le prolétariat néerlandais était confronté à une expansion coloniale sanglante, dont le dernier épisode avait été la longue et terrible guerre de l’Atceh (nord de Sumatra), menée depuis 1873 par le royaume des Pays
129 Van Ravesteyn, «Angriffskrieg oder Verteidigungskrieg? Jaurès über den Ursprung des deutsch-französischen Krieges», Die Neue Zeit, 19071908, Band I, p. 388-399. Tout autant que Van Ravesteyn, R. Luxemburg condamnait les positions opportunistes exprimées par Jaurès dans son livre L’armée nouvelle (1910) : «Ici nous retrouvons comme base de toute l’orientation politique cette fameuse distinction entre guerre défensive et guerre offensive qui a joué jadis un rôle important dans la politique étrangère des partis socialistes mais qui, en fonction des expériences des dernières décennies, devrait être purement et simplement mise au rancart» (Leipziger Volkszeitung, 9 juin 1911.) 130 Préface de Gorter (oct. 1914), à sa brochure Het imperialisme, de Wereldoorlog en de Socialdemocratie (Gorter 1914).
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Bas pour le contrôle du commerce du poivre aux mains du sultan. Une fois celui-ci destitué par la force des armes, le conflit se poursuivit sous forme de guérillas musulmanes qui perdurèrent jusqu’en 1910. Cette guerre coûta la vie à 25.000 Acehnais et à 4.000 soldats néerlandais tués ou morts de maladies tropicales. En fait, pour le capital hollandais il était vital de contrôler le détroit de Malacca après l’ouverture du canal de Suez en 1869. Les guerres coloniales menées de 1904 à 1910 avaient pour objectif le contrôle de toutes les îles de l’archipel (Moluques, Bornéo, Célèbes, Flores, Timor et Bali). Outre ses facteurs géopolitiques, le facteur économique devint de plus en plus important. L’Indonésie, et en particulier Sumatra, Bornéo et Java, se révéla être un important centre de production pétrolier, stratégique pour tous les impérialismes.

La croissance de l’impérialisme néerlandais se manifesta par des investissements massifs dans les plantations (thé, hévéa, café, sucre, cacao) et le secteur pétrolier (Shell) et une présence militaire, grandissante

Vers le milieu du XIXe siècle le problème de l’attitude du mouvement ouvrier et radical était posé de façon individuelle et littéraire par le grand écrivain et pamphlétaire Multatuli (1820-1887) – pseudonyme d’Eugen Douwes Dekker – devenu célèbre avec son roman Max Havelaar (1860). Ses prises de position humanistes et libertaires influencèrent des générations de marxistes hollandais. Multatuli, fonctionnaire aux Indes orientales, démis de ses fonctions en 1856 pour avoir dénoncé la corruption de riches notables achetés par le gouvernement, dénonçait l’exploitation coloniale et diffusait le mot d’ordre : Indië los van Holland !, pleine indépendance pour l’Indonésie.

Le roman Max Havelaar, qui joua aussi un rôle important dans l’histoire littéraire des Pays-Bas, contribua fortement à l’abolition de l’esclavage en 1863 et au système de cultures forcées en 1870131.

Le SDB de Domela Nieuwenhuis, au début des années 1880, préconisa à son tour l’indépendance des colonies, et surtout l’arrêt de toute guerre coloniale, dont celle de l’Atjeh (Sumatra) était emblématique de l’impérialisme colonial. Déjà, en 1874, le futur leader du SDB, encore pasteur, s’était déjà exprimé en ces termes dans le magazine Onze Tijd (Notre Temps), mais d’un pur point de vue de «pragmatisme» national :

Nous devons progressivement donner la liberté aux colonies où nous n’avons rien à faire, comme n’avaient rien à faire chez nous les Français et les Allemands132.

L’analyse du pasteur, avant sa «conversion» à l’athéisme, paraissait au premier abord «radicale» par rapport à l’idéologie colonialiste, mais elle ne donnait aucune réelle perspective socialiste pour les paysans et les artisans pauvres de l’archipel indonésien.

Mais un véritable intérêt pour la question coloniale, avec des prises de position politiques et théoriques, commença à se manifester bien plus tard avec le développement du mouvement ouvrier socialiste et de la IIe Internationale.

Dans la IIe Internationale, la question coloniale était liée à celle de l’antimilitarisme,

131 Traduction récente en français par Philippe Noble : Max Havelaar ou les ventes de café de la compagnie commerciale des Pays-Bas, Actes Sud, coll. Babel, Arles, 2003. 132 Haupt et Rebérioux 1967.
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étant donné l’emploi de l’armée dans de sanglantes guerres coloniales contre les populations dites «indigènes». Il n’était nullement question de lutte conjointe des prolétariats des pays colonisateurs et colonisés contre le capitalisme mondial. La question coloniale était rattachée à la «question nationale» et non à celle de l’émancipation de l’humanité entière de la domination du système capitaliste. C’est pourquoi la réponse donnée par les courants «orthodoxe» et «social-impérialiste» dans la IIe Internationale se situait sur un terrain national. Les marxistes se prononçaient pour la formation de nouvelles nations, dans les colonies et semi-colonies; les révisionnistes pour la défense de la politique coloniale de leur pays, aménagée par une politique coloniale «socialiste» au nom de la défense de la «civilisation» contre la «barbarie» des «peuples primitifs» qu’il s’agirait d’«éduquer» pour les adapter à la réalité d’un capitalisme devenant «progressif» par la simple conquête de l’État par les partis socialistes.

12.2 Les sections de la IIe Internationale entre patriotisme colonial et anticolonialisme. – Le cas des socialistes français et de Jean Jaurès.

En France, qui disposait d’un grand empire colonial acquis à coups de sanglantes expéditions militaires, il n’était pas rare que le Parti socialiste fasse l’apologie du colonialisme. Dans un article, publié dans Le Matin du 20 juillet 1896, Jean Jaurès, député socialiste de Carmaux depuis janvier 1893, plaidait pour «la jonction du mouvement d’expansion coloniale et du mouvement socialiste». Bien plus, après l’affaire de Fachoda (actuel Soudan du Sud), où la Grande-Bretagne arrêtait l’expansion coloniale française en Afrique centrale et orientale, lui et ses camarades socialistes se prononcèrent, le 8 décembre 1896, pour un «vote national» d’union sacrée autour du gouvernement, pour la défense de l’Empire :

Si quelques fous songeaient à dépouiller la France de son domaine colonial, toutes les énergies françaises et toutes les consciences droites [sic] dans le monde se révolteraient contre une pareille tentative133.

À la veille de la guerre, on pouvait encore lire des déclarations ouvertement colonialistes et racistes dans la presse socialiste, en particulier dans la presse guesdiste. Trois articles du Socialiste de mai 1912 font l’apologie de l’expansion coloniale avec ce cri «Le Maroc est à nous !», n’hésitant pas à proclamer odieusement que les Marocains, «comme tous les Arabes», sont «vicieux et cruels»134.

Il n’est pas inutile de rappeler que cette idéologie développée en premier lieu par le très raciste Édouard Drumont – auteur de La France juive (1886) et «candidat antijuif» élu député d’Alger en 1898 –, trouvait un très fort écho chez les socialistes des colonies. Ceux-ci, mettaient les «Arabes» et les «Juifs» dans le même sac de l’antisémitisme, présentant même les «Juifs» comme des «usuriers» exploitant «le petit peuple» tant «chrétien» que «musulman». Même Jaurès, avant sa «conversion paulinienne» de 1898, en faveur du capitaine Dreyfus et contre «la sauvagerie antisémite en Algérie», se risquait à souffler dans la petite trompette d’Édouard Drumont en 1895, 25 ans après l’adoption du décret Crémieux qui concédait la citoyenneté aux 35.000 Juifs d’Algérie :

Les vingt-cinq années d’hégémonie politique que [les Juifs] ont exercée leur ont suffi pour développer leurs richesses, pour devenir propriétaires de la plupart des terres arabes et des immeubles urbains.

133 Manceron 2015, p. 22. 134 Ibid., p. 20.
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Et Jaurès affirmait que

[…] sous la forme un peu étroite [sic] de l’antisémitisme se propage en Algérie un véritable esprit révolutionnaire135.
Mais Jaurès n’était pas un de ces «socialistes républicains», qui s’enrichissaient aux colonies et entamaient la course des «honneurs républicains» leur permettant de parvenir au faîte de l’État impérialiste, dont le seul objectif était de perpétuer l’état colonial dans l’«État socialiste» du futur. Jaurès, profondément idéaliste et pénétré des idéaux de la Révolution française mais aussi de la morale kantienne, était guidé par ses idéaux de justice et d’égalité fraternelle. Aussi changea-t-il brusquement d’orientation, passant d’une acceptation purement patriotique du colonialisme à un virulent anticolonialisme, plus ou moins internationaliste, où il n’était question ni de religion ni de race, mais de prolétariat des colonies réprimés avec une brutalité inouïe. En même temps que le colonialisme en Algérie, Jaurès dénonce la politique menée à Madagascar par le général républicain Joseph Gallieni (1849-1916), aussi «bon chrétien» que féroce colonialiste. Celui-ci se révèle impitoyable avec les «indigènes», qui sont soumis au travail forcé (50 jours de corvée par adulte) :

Ah, les ‘chrétiens’ et les ‘nationalistes’ savent bien ce qu’ils font ! En dénonçant l’exploiteur juif et en appelant sur lui seul la colère du peuple trompé, ils veulent écarter la concurrence et garder entre leurs dents toute la proie… Nous voulons leur arracher les indigènes de Madagascar et d’Algérie comme les prolétaires de France. Ô vous tous, les vaincus, les volés, les torturés, quand donc rejetterez-vous, sans distinction de religion et de race, tous ceux qui vous sucent la moelle et le sang ?136

Néanmoins, il faut le souligner, Jaurès resta un pacifiste, centriste, toujours ambigu, jonglant du patriotisme exalté de 1793 à l’internationalisme éthique se faisant le tribun du peuple des «vaincus, volés, torturés» des colonies, mais sans remettre en cause le colonialisme dans son cadre capitaliste. Un temps viceprésident de la Chambre des députés en 1902, il défend l’idée d’une «politique coloniale plus cohérente, plus prudente, plus humaine». En 1904, il stigmatise «l’erreur capitale» des radicaux-socialistes et de Clemenceau qui rejettent un temps l’idée même de colonisation137.

Le vrai tournant chez Jaurès et chez maints socialistes, en France et en Europe, quand les bruits de bottes qui conduisent à la guerre se font entendre jusqu’au Maroc. Pour lui, la colonisation, c’est d’abord la guerre que ses camarades de parti sont déjà prêts à soutenir. Aussi mène-t-il bataille, en mars 1912, pour que ne soit pas déposée une proposition de loi favorable à la colonisation du Maroc, soutenue par Jules Guesde, et d’abord adoptée par 40 députés socialistes sur 73 le 16 février138.

À contre-courant, il faut l’avouer, Jaurès s’attaque à toute forme d’antisémitisme et d’islamophobie139 qui ne font que renforcer les «nuées» guerrières qui s’amoncèlent à l’horizon. De manière très kantienne, et fort peu marxiste, Jaurès rêve d’une grande fédération humaine fondée sur la «liberté» et le «droit». Des notions qui font quelque peu abstraction d’une réalité sociale fondée sur les antagonismes de classe, où la seule liberté est le droit absolu de commercer et d’exploiter l’homme au profit
135 Jean Jaurès, «Choses algériennes», La Dépêche, 8 mai 1895. 136 «Indigènes et colons», La Petite République, 29 décembre 1898. 137 Manceron 2015, p. 27. 138 Ibid, p. 31. 139 En 1912, Jaurès met l’accent sur la nécessité pour les Français de connaître le monde musulman et la civilisation arabe et demande la création dans les universités de chaires d’histoire et de droit musulmans, pour mettre fin «au mépris qui rend possibles toutes les violences».
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du capital.

* * *

Tout autre était l’état d’esprit développé dans le SDAP, qui défendait âprement, avec une totale absence de compassion pour les victimes des colonies néerlandaises, un «colonialisme progressif», avant tout en Indonésie.

Le SDAP avait trouvé en Henri van Kol (1852-1925), qui avait travaillé comme ingénieur en Indonésie, son grand spécialiste des problèmes coloniaux. Il y avait même fait fortune… Il devint cependant l’autorité reconnue pour traiter dans la Deuxième Internationale la «question coloniale». Au congrès international de Paris (1900), il présenta une résolution qui engageait l’Internationale non seulement à lutter par tous les moyens contre le politique d’expansion coloniale des grandes puissances mais aussi à favoriser la formation de partis socialistes dans les pays coloniaux. Cette résolution, approuvée à l’unanimité, contenait l’idée, en outre, que la lutte contre un colonialisme parasitaire favoriserait un véritable essor de la production industrielle en Europe, et donc une croissance plus rapide du prolétariat. C’était la position de Karl Kautsky, partagée par les «marxistes orthodoxes».

Mais la direction du SDAP manifesta très vite dans la question coloniale des tendances au chauvinisme. En 1904, au Congrès international d’Amsterdam, le même Van Kol présenta à nouveau, au nom du congrès, une résolution demandant aux partis socialistes de «s’opposer irréductiblement à toutes les mesures impérialistes ou protectionnistes, à toutes expéditions coloniales, à toutes dépenses pour les colonies». La résolution appelait aussi à «dénoncer sans relâche les actes d’oppression dont les populations indigènes sont victimes»; à «obtenir pour elles des mesures efficaces de protection contre la barbarie militariste ou l’exploitation capitaliste».

Cependant, la résolution Van Kol – adoptée finalement par le Congrès d’Amsterdam – tout en appelant à «l’émancipation complète des colonies» se contredisait en réclamant «pour les indigènes la plus large somme de liberté et d’autonomie compatible avec leur état de développement». La conclusion préconisait ni plus ni moins qu’un «colonialisme progressiste», avec une «exploitation effective [des colonies] sous le contrôle parlementaire». Un esprit nationaliste et colonialiste se dégageait d’ailleurs de l’intervention de Van Kol qui proclamait que «dans l’État socialiste il y (aurait) aussi des colonies»140.

Cette évolution vers le chauvinisme de la part du SDAP, et de son spécialiste colonial Van Kol, se manifesta pleinement au Congrès international de Stuttgart (1907), où la question coloniale se reliait à celle de la lutte contre la guerre menaçante. Un projet de résolution fut à nouveau présenté au congrès au nom de la Commission coloniale par Van Kol. Il était affirmé que la social-démocratie ne pouvait condamner en principe et pour tous les temps «toute politique coloniale, qui «en régime socialiste» pourrait être «une œuvre de civilisation». Il s’agissait de condamner la «colonisation actuelle», qui favorisait le «danger de complications internationales et de guerres», et «aggravait les charges des prolétaires de la métropole», et de défendre les droits des «opprimés sans
140 Cette position de Van Kol était déjà implicite dans son très gros livre publié en 1903 : Uit Onze Koloniën, A.W. Sijthoff, Leiden, 826 pages. Dans ce livre, produit «d’un voyage d’étude» à travers l’Indonésie, «un magnifique pays», on trouve des remarques très désobligeantes sur les «indigènes». Van Kol juge les «Javanais, indolents», les habitants d’Amboine (Moluques) «malhonnêtes et égoïstes», et les «coolies chinois marqués par de révoltantes habitudes homosexuelles», etc.
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distinction de races»; droits qui seraient garantis par un accord international entre gouvernements capitalistes. Ainsi, Van Kol défendait une motion contradictoire, reprenant l’anticolonialisme du Congrès de Paris mais le niant purement et simplement au nom d’une «politique coloniale positive».

Van Kol put s’appuyer sur la tendance «social-impérialiste» du Parti allemand, représentée par Eduard David (1863-1930), une tendance qui gagnait de plus en plus de terrain. Celui-ci affirmait que «l’Europe (avait) besoin de colonies», lesquelles étaient une œuvre de civilisation. Van Kol, dans ses discours, prenait soin de souligner les intérêts impérialistes convergents de la Hollande et de l’Allemagne. Répliquant à l’Allemand Georg Ledebour (1850-1947), qui appartenait à la gauche du SPD, Van Kol tenait un raisonnement de chef d’entreprise capitaliste :

Que fera Ledebour de la production croissante de l’industrie européenne, si elle ne peut trouver de nouveaux débouchés dans les colonies?141

De tous ces «débats» sur la question coloniale, il apparaissait que l’Internationale laissait émerger à la surface de très fortes tendances au «social-impérialisme» qui allaient culminer dans la guerre mondiale. Le SPD, sauf la gauche, le SDAP hollandais – mais aussi les partis socialistes européens (France, Italie) – manifestaient crument ces tendances.

Il fallut une énergique bataille de Georg Ledebour — qui allait devenir chef du parti «indépendant» USPD en 1917 –, appuyé par le Polonais Karski [Julian Marchlewski (1866-1925)], les social-démocrates russes et polonais, en particulier, dans la Commission coloniale pour mettre au point une résolution modifiée qui rejetait les prémisses et conclusions de Van Kol. De façon symptomatique, exprimant une dégénérescence de l’Internationale – en dépit de la résolution adoptée contre la guerre –, la résolution Van Kol ne fut rejetée par le congrès qu’à une infime majorité : 128 mandats pour le rejet (dont celui de Lénine), 108 contre et 10 abstentions (dont la Suisse). L’amendement Ledebour élaboré par la minorité de la Commission coloniale recueillit une faible majorité : 127 voix pour; 108 contre. Son intérêt n’était pas seulement de rappeler l’hostilité à la politique coloniale capitaliste de la part du mouvement ouvrier, de condamner tout travail forcé et toute exploitation des indigènes. Son intérêt propre résidait dans l’affirmation que seul le socialisme pourrait développer une authentique civilisation «en offrant à tous les peuples la possibilité de pleinement développer leur civilisation». L’amendement Ledebour, cependant, perdait de sa portée en laissant déborder une vision pacifiste et idéaliste, car il y était question

de développer de façon pacifique la civilisation en mettant par toute la terre les richesses du sol au service de l’humanité toute entière142.

Cette résolution, qui fut défendue par toutes les tendances de gauche de l’internationale, séparait soigneusement la question nationale de la question coloniale. C’est par le biais de la critique des conceptions nationalistes et «nationalitaires» qu’une partie de la Gauche hollandaise remit en question peu à peu les solutions nationales et réformistes préconisées par l’Internationale dans la question coloniale. Ce fut le cas de Pannekoek avec des tâtonnements et des ambiguïtés – qui rejetant les concepts de peuple et nation pour celui de classe, posa les jalons de la théorie de la révolution mondiale, unissant dans les mêmes intérêts de classe antinationaux les prolétaires du monde développé et des colonies ou semi
141 Pour les débats du Congrès de Stuttgart, cf. Haupt 1985. 142 Haupt 1985, ibid.
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colonies, dans une lutte commune contre toutes les bourgeoisies, y compris indigènes.

En ce qui concerne le marxisme hollandais, pris dans son activité d’opposition au courant opportuniste et révisionniste de Troelstra, il n’attaqua guère publiquement – tout en étant en désaccord – la politique coloniale socialiste de Van Kol. Se donnant tout entière aux grands problèmes politiques surgis dans le SDAP et en Europe, il considéra longtemps la question coloniale comme une question annexe. C’est le congrès de Stuttgart qui ouvrit les yeux du mouvement tribuniste, qui venait juste de surgir. Le point de vue tribuniste fut exprimé par un article de Van Ravesteyn, paru dans la revue Die Neue Zeit avec l’appui de Kautsky. L’article se prononçait pour l’indépendance des colonies néerlandaises et l’appui aux mouvements indépendantistes :

La classe ouvrière néerlandaise a toutes les raisons d’être reconnaissante au Congrès international de Stuttgart de déclarer de nouveau la politique coloniale principiellement dommageable au prolétariat. Son attitude à l’égard de la politique coloniale néerlandaise ne peut être autrement que celle-ci : non aux colonies, c’est-à-dire déclaration d’indépendance pour tout notre domaine colonial ! Et aussi longtemps que la capacité nous fera défaut pour le réaliser : encouragement et soutien à toutes les tentatives qui peuvent mettre la population indonésienne en état d’acquérir son indépendance143.

Par la suite, entre 1909 – date de la scission du congrès de Deventer – et 1913, le courant tribuniste s’intéressa peu à la question coloniale. Entre ces deux dates, on ne trouve pratiquement aucune position sur le colonialisme et l’attitude du prolétariat socialiste dans De Tribune. Le SDP venait à peine de se constituer et se préoccupait prioritairement de combattre le réformisme et le danger de guerre. De façon implicite, pour les marxistes du SDP la question de la lutte de classe en Europe était, de façon évidente, bien plus cruciale. La solution au problème colonial se trouvait non dans les colonies, où le SDAP proposait une politique coloniale réformiste – sauf Van Kol qui proposa en 1908 au Bureau socialiste international (BSI) les corvées et le travail de nuit dans les «pays chauds»! –, mais dans les métropoles impérialistes. C’est ce point de vue qui semblait prédominer depuis 1907, lorsque Wiedijk eut exposé sa position dans l’organe marxiste radical De Nieuwe Tijd 144.

C’est seulement en 1914, que le SDP remet à l’ordre du jour la question coloniale. Il s’agit pour lui de fermement condamner la politique du SDAP qui se prononce pour l’implantation d’un «capitalisme moderne» en Indonésie et pour le «développement de l’administration coloniale en direction d’une autonomie des colonies».

12.3 Henk Sneevliet et la création de l’ISDV

Lors de son congrès des 6 et 7 juin 1914, à Leiden, et à, l’instigation de Wijnkoop, le SDP adopte le mot d’ordre : «Los van Holland nu !» («séparation immédiate de la Hollande»). Ce mot d’ordre était la concrétisation de la politique adoptée officiellement par la Deuxième Internationale. Néanmoins, la politique coloniale du SDP entraîna aussitôt des ambiguïtés à l’égard du mouvement nationaliste indonésien qui était alors en pleine expansion. Le parti se solidarisa, sans critique, avec l’Indisch Partij (parti indonésien) d’E.V.E. Douwes Dekker, le lointain descendant de Multatuli, alors exilé aux Pays-Bas. Il ouvrit même les colonnes de De

143 W. van Ravesteyn (Rotterdam), «Die niederländische Kolonialpolitik und ihre Bekämpfung durch die niederländische Sozialdemokratie», Die Neue Zeit 1907-1908, Heft 3, p. 84-94. 144 De Nieuwe Tijd 1907, p. 867-884.
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Tribune en 1914, au dirigeant nationaliste145, dont le but était d’acquérir l’indépendance en liaison avec les «élites» asiatiques, autrement dit avec la bourgeoisie nationale d’Asie, et plus particulièrement en s’appuyant sur l’impérialisme japonais. Cela annonçait une politique de soumission du prolétariat «indigène» à la bourgeoisie asiatique, et dont Sneevliet fut objectivement l’un des artisans.

Les ambiguïtés de la politique du SDP à l’égard du problème colonial se trouvèrent mises à nu lors du séjour de Sneevliet en Indonésie, entre 1913 et 1918. Sneevliet, qui était formellement membre du SDAP jusqu’en 1916, travaillait sur place avec les membres du SDP. Installé à Semarang, grand port de la côte Nord de Java, il prit la direction de l’Union des cheminots et traminots (VSTP) – Vereeniging van Spooren Tram-Personeel – seul syndicat à admettre des ouvriers indonésiens, et qui allait constituer la base prolétarienne du futur parti communiste d’Indonésie.

En mai 1914, à l’initiative de Sneevliet, qui appliquait ainsi la résolution du congrès international de Paris, se formait l’Union social-démocrate indonésienne (ISDV) (Indische Sociaal-Democratische Vereeniging). Cette organisation comportait une centaine de membres hollandais, dont quelques Javanais et Indo-Européens. Elle se dota d’un bimensuel, en hollandais, Het Vrije Woord (Libre parole), en octobre 1915; puis en avril 1917, parut le premier journal socialiste en langue indonésienne Soera Merdika (La Voix de la Liberté). Toute l’ambiguïté de l’existence de l’ISDV découlait de ses relations privilégiées avec les organisations nationalistes. Les deux principales étaient : le Sarekat Islam (Union islamique), formé – par des commerçants musulmans146, qui étendirent leur influence sur les ouvriers et paysans; et l’Indische Partij d’Ernest Douwes Dekker (1879-1950), formé essentiellement d’employés indoeuropéens, qui – après sa dissolution en 1913 – se dénomma «Insulinde». Sneevliet et des membres de l’ISDV étaient adhérents en même temps au mouvement «Insulinde». Or l’ISDV noua des relations étroites avec le Sarekat Islam, à partir de 1916, lorsque la rupture fut consommée avec «Insulinde» qui défendait une politique favorable à l’impérialisme japonais, avec le mot d’ordre nationaliste : «Java aux Javanais». Il se trouvait que des membres indonésiens de l’ISDV étaient simultanément adhérents et même dirigeants du mouvement islamique, tel Semaun (1899-1971), qui en 1921 fut le premier dirigeant du PKI (PC indonésien).

Pendant la, guerre, l’ISDV recruta un nombre considérable d’Indonésiens provenant du Sarekat Islam, qui comptait 20.000 membres. Pendant une brève période Ahmed Soekarno – le futur dirigeant nationaliste et président de l’Indonésie après 1946 – en fut un membre actif. Mais il est notable que beaucoup des nouveaux adhérents de l’ISDV restaient membres du Sarekat Islam. Cette politique préfigurait, à l’état embryonnaire, celle qui fut suivie en Chine – préconisée par l’I.C. et Sneevliet – après 1921, d’un front unique allant jusqu’à la fusion entre une organisation nationaliste (Kuomintang) et le parti communiste de Chine.

12.4 Marxisme internationaliste ou nationalisme islamiste ?

Cette attitude d’alliance avec les groupes d’idéologie islamiste fut toujours étrangère, mais cependant minoritairement, à certains courants marxistes révolutionnaires. Dès 1916, un chef de la gauche tribuniste – Barend Luteraan – avait mis en garde explicitement contre
145 De Tribune n° 89, août 1914. 146 Bien que formellement constitué en 1912, le Sarekat Islam avait été fondé en 1909 sous le nom de Sarekat Dagang Islamiyah, autrement dit «Association des marchands musulmans». La bannière était donc clairement bourgeoise et religieuse.
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l’erreur des révolutionnaires des pays occidentaux d’appeler à soutenir l’idéologie de l’Islam147.
L’ambiguïté vis-à-vis du nationalisme islamique était aussi présente chez Lénine. Pour mettre fin à l’impérialisme colonial de la Russie, Lénine et Staline – commissaire du peuple aux nationalités – proclamaient le 15 novembre 1917 une politique basée sur : 1. L’égalité et la souveraineté des peuples de Russie. 2. Le droit des peuples de Russie à disposer d’eux-mêmes, jusqu’à la séparation et la constitution d’un État indépendant. 3. La suppression de tous privilèges et limitations, nationaux ou religieux. 4. Le libre développement des minorités nationales et groupes ethniques habitant le territoire russe148. Allant plus loin encore, Lénine et Staline lançaient, le 7 décembre 1917, un appel «À tous les musulmans de Russie et d’Orient», en faisant appel exclusivement à leurs sentiments religieux, au lieu de souligner les intérêts antagonistes des paysans et des ouvriers face aux mollahs et aux grands propriétaires fonciers, qui s’appuyaient sur l’idéologie islamiste pour préserver les intérêts de leur propre classe :
Vous tous dont les maisons de prière et les mosquées ont été détruites, dont les croyances et les coutumes ont été piétinées par les tsars et les oppresseurs de la Russie ! Désormais, vos croyances et vos coutumes, vos institutions nationales et culturelles sont libres et inviolables. Organisez votre vie nationale librement et sans entrave ! C’est votre droit149.
Cet appel était en fait un appel à desserrer le cordon sanitaire mis en place par les impérialismes occidentaux (mais aussi le Japon qui occupait le port de Vladivostok) autour de la Russie soviétique. Cet appel enjoignait les «Perses, les Turcs, les Arabes et les Indiens» à constituer un front anti-impérialiste, par tous les moyens, y compris en flattant les sentiments islamistes des «masses». Lénine, en effet, «dans un geste de haute portée symbolique, ordonne la restitution à Tachkent du Coran d’Othman, l’une des plus anciennes copies du texte sacré» qui était conservé à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg150.
Mais il devint très vite clair aux yeux de Lénine et des bolcheviks, que cet appel encourageait non seulement le panislamisme mais le panturquisme, qui visaient à démembrer la Russie au profit des puissances impérialistes, voire du mouvement de Mustafa Kemal qui allait triompher en 1922. En juillet 1920 dans une Première ébauche des thèses sur les questions nationale et coloniale (IIe Congrès du Komintern), Lénine soulignait avec force : 2° La nécessité de lutter contre le clergé et les autres éléments réactionnaires et moyenâgeux qui ont de l’influence dans les pays arriérés ;
3° La nécessité de lutter contre le panislamisme et autres courants analogues, qui tentent de conjuguer le mouvement de libération contre l’impérialisme européen et américain avec le renforcement des positions des khans, des propriétaires fonciers, des mollahs, etc.151
Néanmoins, malgré cette dangereuse politique frontiste avec des mouvements
147 De Tribune, 14 octobre 1916. Lénine avait noté en 1913, dans son article «L’éveil de l’Asie» que dans les Indes néerlandaises, que «le courant nationaliste a pris naissance sous le drapeau de l’islam» [Œuvres, tome 19, p. 78-79]. 148 Labry 1920, p. 33-34 (https://archive.org/details/unelgislationc00labr). 149 Cité par Renault 2017, p. 73. 150 Idem, p. 74. 151 Komintern 1921a, p. 137-233, pour l’ensemble des débats.
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religieux antisocialistes, Sneevliet et son organisation maintinrent la flamme révolutionnaire contre la guerre : pour Zimmerwald, pour la Révolution russe de 1917, pour une Troisième internationale. Tout cela montrait incontestablement la nature internationaliste de l’ISDV. Dès mars 1916, Sneevliet et ses partisans quittaient le SDAP local pour adhérer au SDP tribuniste. L’Union social-démocrate prenant grâce à la Révolution russe un caractère de plus en plus révolutionnaire, la droite de l’organisation scissionna (septembre 1917) pour adhérer au Parti socialdémocrate indonésien, branche du SDAP en Indonésie.

À partir de 1917, toute l’activité de l’ISDV fut orientée vers le soutien à la Révolution russe, puis allemande. Le seul mouvement révolutionnaire en Indonésie auquel participa l’ISDV fut celui des soldats et marins de la flotte hollandaise à Surabaya (Java) qui formèrent – sous l’influence des événements d’Allemagne et avec la participation active de Sneevliet – des conseils de marins et soldats à Soerabaja (deuxième ville de Java, sur la côte Nord). La participation de Sneevliet à ce mouvement lui valut d’être chassé d’Indonésie («externe») en décembre 1918.

La politique de Sneevliet était certes internationaliste, à la différence de celle conduite par le «marxiste musulman» Tan Malaka (voir infra), mais elle flotta dans l’ambiguïté. Elle était soit tirée irrésistiblement vers l’internationalisme, sous l’impulsion de la Révolution russe, soit tirée vers les mouvements radicaux nationalistes, dirigés les chefs religieux. Dans ce dernier cas, il n’y avait d’autre alternative que la soumission du mouvement prolétarien indonésien à l’islamisme, au nom de la lutte pour «la libération nationale». L’oscillation entre nation et classe internationale était bien résumée par le programme de l’ISDV lors de son congrès de mai 1918 :

L’ISDV se donne pour but l’organisation du prolétariat et des paysans de l’Inde orientale, indépendamment de leur race et de leur religion, en une union indépendante, qui conduit la lutte de classe dans leur propre pays contre une classe capitaliste dominante, et par là renforce la lutte internationale et mène, en même temps, la seule lutte possible pour la libération nationale152.

En mars 1920, se constituait le Parti communiste indonésien (PKI), à partir de l’ISDV et des syndicalistes indonésiens liés au mouvement nationaliste. Le Comité pour la IIIe Internationale à Java décidait de se constituer en section de la «Troisième Internationale à Moscou», et d’agir «en coordination avec les sections britannique, chinoise et japonaise», dans un même combat contre l’impérialisme et le colonialisme153.

Mais, dans l’I.C., Sneevliet représentait à la fois le PKI et l’aile gauche du Sarekat Islam. Cette alliance avec la bourgeoisie indigène islamique dura jusqu’en 1923154. Cette politique d’alliance était le fait du communiste indonésien, membre du PC hollandais, Tan Malaka (1897-1949)155, qui au IVe congrès du Komintern en 1922, critiqua la position de Lénine contre le panislamisme :

[…] le panislamisme n’a plus sa signification initiale mais a maintenant en pratique une signification tout à fait différente. […] Aujourd’hui, en Indonésie, parmi les peuples coloniaux opprimés, le panislamisme représente la lutte de libération contre les différentes puissances
152 Het Vrije Woord, 20 mai 1918. 153 Algemeen Rijksarchief, Den Haag – min. van Kolonien geheim verbaal archief 1918 t/m 1940 – 2.10.36.051 – 209 [La Haye, 15 mars 1920, Centrale Inlichtingsendienst, n° 3269 (geheim)]. 154 Pour les résolutions, comptes rendus, débats consacrés à la question coloniale, cf. les reprints en 3 langues (français, anglais, allemand) : Haupt et Winock 1979-1985. Voir aussi : Haupt et Rebérioux 1967, p. 212-248; 319-332 et 18-71; Max Perthus 1976, p. 89-201; Fritjof Tichelman 1974, 1980 et 1985; Williams 1980; Mac Vey 1965; Palmier 1973. 155 Cf. Poeze 1976.
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impérialistes du monde156.

Pire, Tan Malaka affirma, lors de ce congrès, qu’il était nécessaire de combattre avec le groupe islamiste Sarekat Islam, en s’affirmant musulmans et avec «le Coran dans les mains», et qu’il était nécessaire que les prolétaires de l’Orient «comprennent mieux leur religion»… en soutenant l’Union soviétique : Depuis le début de l’année dernière, nous avons travaillé à ré-établir le lien avec Sarekat Islam. À notre congrès en décembre de l’année dernière, nous avons dit que les musulmans du Caucase ou d’autres pays qui coopèrent avec les Soviets et luttent contre le capitalisme international comprennent mieux leur religion; et nous avons aussi dit que s’ils voulaient faire de la propagande pour leur religion, ils pouvaient le faire pour autant qu’ils ne le fassent pas dans des réunions mais dans les mosquées.
On nous a demandé dans des réunions publiques : êtes-vous des musulmans, oui ou non ? Croyez-vous en Dieu, oui ou non ? Que pouvions-nous répondre à cela ? Oui, j’ai dit, quand je suis face à Dieu je suis un musulman, mais quand je suis face à l’homme je ne suis pas un musulman. C’est ainsi que nous avons infligé une défaite à leurs chefs avec le Coran dans nos mains [souligné par nous]; et à notre congrès l’année dernière, nous avons contraint les dirigeants de Sarekat Islam, par le biais de leurs propres membres, à collaborer avec nous157. Il est remarquable qu’à l’époque l’«École hollandaise du marxisme» ne s’intéressa guère au rapport entre islamisme ascendant, comme idéologie de «libération nationale» et capitalisme. Une réflexion démystifiante sur le sujet ne fut opérée que bien plus tard, en 1966, par Maxime Rodinson. Celui-ci soulignait avec force que
L’opposition fondamentale de l’Islam au capitalisme est un mythe, que la thèse soit bien ou mal intentionnée158. Son idéologie en Indonésie était portée par les marchands de batik, dans la perspective de constituer un capital national qui serait dans les mains de marchands, de religieux, voire de groupes financiers. Mais une telle idéologie qui correspondait surtout aux intérêts restreints du «bazar» devait
se révéler bien moins puissante, à longue échéance, que les exigences de la situation sociale, de la lutte des sociétés et des groupes sociaux pour le pouvoir maximum et la maximation des avantages et des privilèges de toutes sortes dont ils jouissent159. On doit souligner que, dans la gauche communiste hollandaise, il ne fut jamais question de passer le moindre compromis, et donc de faire la moindre compromission, avec une idéologie totalement étrangère au prolétariat révolutionnaire et portée par des couches petites-bourgeoises rétrogrades. Pour la gauche communiste, il s’agissait de lutter jusqu’à la victoire pour un monde libéré autant du capitalisme que des idéologies religieuses travaillant avec acharnement au maintien de l’ordre social existant.

Le courant radical de Gorter et Pannekoek, s’inspirant ainsi des positions de Rosa Luxemburg, remit en question le soutien du SDP aux mouvements de libération nationale, mettant toujours en avant l’unité du prolétariat mondial, dans tous les pays, contre le capital mondial, par la révolution mondiale.

La réévaluation de la question nationale par Pannekoek, installé en Allemagne en 1914 comme enseignant à l’École du parti social-démocrate, fut décisive.

156 Komintern 1923. 157 Ibid. 158 Rodinson 1966. 159 Ibid.
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13. La Gauche hollandaise et son influence sur le Linksradikalimus allemand

Dès le début du siècle, la gauche marxiste hollandaise a exercé une influence considérable dans les débats politiques au sein du mouvement social-démocrate allemand. Très vite, essentiellement par la personnalité de Pannekoek, son influence est devenue déterminante dans la formation et la structuration du courant radical, particulièrement la Gauche de Brême (Bremerlinke), l’un des noyaux fondateurs du spartakisme en 1918 et du Linkskradikalismus en 19191920.

13.1 Les premiers contacts avec la social-démocratie allemande

Formée par et sur le modèle du parti allemand, le SDAP était dès son origine influent dans les instances de la IIe Internationale, surtout à travers ses dirigeants réformistes Troelstra, Van Kol et Vliegen.

L’aile marxiste du SDAP prit contact très tôt avec le centre de la social-démocratie allemande, dont le représentant théorique était Kautsky, alors situé à gauche par sa défense de l’«orthodoxie» marxiste contre le courant révisionniste. À partir de 1901, Gorter nouait des rapports politiques – mais aussi personnels étroits avec le «pape du marxisme». Se considérant comme un disciple de Kautsky, Gorter se chargea maintes fois d’assurer la traduction en hollandais des ouvrages du chef de l’orthodoxie». Henriëtte Roland Holst, qui avait été chargée de présenter une résolution sur la question de la grève générale au congrès international d’Amsterdam (1904), se vit confier par Kautsky la rédaction d’un livre consacré à la grève de masse, en tirant les leçons pratiques et théoriques de la révolution russe de 1905160. La même Henriëtte Roland Holst, unie par les mêmes conceptions sur la question de la grève de masse, garda des liens étroits jusqu’à la guerre avec Rosa Luxemburg. Par leurs liens politiques, par leurs contributions politiques, les théoriciens marxistes en Hollande avaient une audience dans le mouvement ouvrier allemand et international qui était loin d’être négligeable.

Mais aucun autre militant du courant révolutionnaire hollandais n’a exercé une influence théorique, mais aussi pratique aussi profonde sur le courant radical allemand qu’Anton Pannekoek, avant 1914. L’influence de Gorter ne se manifesta qu’en 1920-1921, au sein du communisme de gauche international. Celle de Henriëtte Roland Holst fut plus limitée, en raison de sa position «centriste» entre le communisme officiel et le Linkskradikalismus.

C’est en avril 1902 que pour la première fois Pannekoek rencontra Karl Kautsky. Celui-ci s’était déplacé aux Pays-Bas, pour tenir des conférences sur le marxisme. Il invita Pannekoek à collaborer à la revue théorique Neue Zeit, collaboration qui commença en 1903 pour se terminer, dans la désillusion sur le «radicalisme» de Kautsky, en 1912. La réputation du marxiste hollandais dans le domaine théorique était telle en 1905 que le Comité pour la formation du cartel syndical de Brême (Bildungsausschuss des Gewerkschaftskartells, Bremen), nouvellement créé par la social-démocratie et les syndicats locaux, l’invita à faire des conférences devant des centaines d’ouvriers. Le 14 septembre 1905, Pannekoek faisait une conférence sur le thème «Religion et socialisme» à Brême161. Simultanément, il commençait une
160 H. Roland Holst 1906. Mais c’est avant tout dans son ouvrage De revolutionaire massa-aktie (1918a) que l’on trouvera la meilleure synthèse de toute une expérience historique de grèves de masse et grèves révolutionnaires. Le livre était dédié «à son ami Pannekoek». 161 Pannekoek 1906a. Pour son activité en Allemagne voir ses Souvenirs du mouvement ouvrier (Pannekoek 1982, p. 112-178), ainsi que Bock 1975, Malandrino 1982 et Moring 1968.
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collaboration avec le Leipziger Volkszeitung, dirigé par Franz Mehring. Ce dernier voulait que Pannekoek se dédiât à la formation des journalistes et propagandistes social-démocrates de Leipzig. Mais, sur l’invitation de Kautsky en mai 1906, il accepta de donner des cours sur le matérialisme historique à l’École du Parti (Parteischule) de la social-démocratie à Berlin, dont l’ouverture était prévue en novembre. Il avait été choisi avec Rudolf Hilferding comme professeur étranger, rémunéré par la social-démocratie. Il faisait alors le choix conscient d’abandonner sa carrière d’astronome et démissionnait en novembre de l’observatoire de Leiden. Sa décision était prise de s’engager complètement dans le mouvement ouvrier allemand, comme «révolutionnaire professionnel». Il partait s’installer à Berlin.

13.2 Pannekoek permanent du SPD et «révolutionnaire professionnel»

Pendant huit années, de 1906 à l’éclatement de la guerre mondiale, Pannekoek – qu’on a tendance à réduire à l’image de «pur théoricien», celle de l’intellectuel conseillant sans s’impliquer dans le mouvement révolutionnaire réel162 – a été d’abord un militant de parti. Il s’est dépensé sans compter pour le mouvement ouvrier allemand, aussi bien théoriquement que pratiquement. Cette période de sa vie a été décisive, au contact du réformisme et du marxisme radical allemands, dans l’élaboration progressive des théories communistes de gauche. Elle constitue indubitablement l’un des moments les plus féconds de l’activité politique du théoricien hollandais, par l’abondante production d’articles, brochures consacrés à la théorie marxiste et à la tactique du mouvement ouvrier. Sans cette activité militante, Pannekoek ne serait pas devenu le marxiste de premier plan, connu internationalement, qu’il fut par la suite, surtout aux tout débuts de l’Internationale communiste. Ses contributions ultérieures, sur le plan politique et théorique, constitueront plus une réélaboration de ses positions antérieures qu’une innovation théorique. L’expérience des, révolutions russe et allemande ne fera qu’élargir et confirmer le travail théorique de Pannekoek, élaboré pendant ces huit années de militantisme actif.

La première activité politique de Pannekoek en Allemagne fut donc son enseignement à l’École du parti, ouverte le 15 novembre 1906, Celle-ci était financée conjointement par le parti social-démocrate et les syndicats libres (Freie Gewerkschaften). L’enseignement était semestriel il avait pour but de former théoriquement les cadres du mouvement socialiste et syndical afin d’en faire de bons propagandistes. Pour un mouvement aussi puissant que le mouvement ouvrier allemand, le nombre des «étudiants» était extrêmement faible : une trentaine au maximum. Il est vrai qu’ils étaient, eux et leur famille, pris en charge totalement sur le plan financier pendant la durée des cours. Il ne semble pas qu’ils dussent offrir toutes les garanties d’orthodoxie pour être appelés à suivre cet enseignement.

L’enseignement de Pannekoek – tout comme celui de Franz Mehring et Rosa Luxemburg, qui furent aussi de remarquables enseignants à l’École du Parti — n’avait rien de scolastique. Il s’agissait de «faire comprendre clairement la nature du capitalisme, non seulement pour inciter les ouvriers à le combattre, mais pour découvrir les meilleures méthodes de lutte»163. Pannekoek, dans ses cours, comme dans ses écrits, mettait en relief le facteur conscience de classe, qu’il nommait le «spirituel».

Son travail à l’École du Parti fut de brève durée. La police interdit à Pannekoek –
162 Brendel 1970 dépeint Pannekoek comme un «pur théoricien», en ne mentionnant pas son activité de militant à Leiden ainsi qu’en Allemagne. Pour la traduction allemande de ce livre, cf. Brendel 2001. 163 Pannekoek 1907, p. 321-324.
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mais aussi à Hilferding –, en sa qualité d’étranger, d’enseigner en Prusse. Il fut remplacé à son poste par Rosa Luxemburg, en octobre 1907.

Cela ne découragea nullement Pannekoek qui poursuivit son activité dans le parti social-démocrate avec une résolution décuplée. D’autre part, sa réputation était telle dans les sommets du parti que Bebel lui-même lui demanda expressément de rester en Allemagne pour travailler entièrement au service du SPD. Comme Otto Rühle, à la même époque, il fut un «fonctionnaire» typique de la social-démocratie, le Wanderlehrer (enseignant itinérant), propagandiste, conférencier et enseignant itinérant au service de l’organisation nationale. Cela l’amena à se déplacer à travers toute l’Allemagne, à Leipzig, Stuttgart, Francfort, pour donner cours et conférences devant de larges auditoires ouvriers. Ces déplacements ne contribuèrent pas peu à évaluer autant la progression du révisionnisme que l’état d’esprit des ouvriers de la base, face aux appareils bureaucratiques du parti et des syndicats.

Pendant toute cette période des liens étroits furent tissés non seulement avec Kautsky – Pannekoek se proclame disciple de Kautsky jusqu’en 1909 – mais aussi avec le courant de gauche de la social-démocratie allemande et internationale. Il devint l’ami de Rosa Luxemburg et du bolchevik russe Samuel Lewitin installé à Berlin164. Chez les révolutionnaires bolcheviks, il appréciait la «passion révolutionnaire ardente», qu’il opposait aux manières empruntées et pesantes, et finalement bourgeoises, des socialdémocrates allemands165. Il est notable, d’ailleurs, à la différence de Rosa Luxemburg, que, Pannekoek comme les tribunistes, n’émirent pas la moindre critique à l’égard du bolchevisme avant 1919. Du côté bolchevik, Lénine invita Kamenev en 1912 – lorsque la rupture était consommée entre radicaux et Kautsky – à prendre contact avec Pannekoek, au congrès de Chemnitz166 pour mener la lutte commune contre le «radicalisme passif» de Kautsky.

Les contacts avec la gauche radicale ne se limitèrent pas à l’Allemagne et au milieu des exilés russes. À plusieurs reprises Pannekoek se déplaça en Suisse. À travers Robert Grimm de Berne – le futur organisateur technique de la conférence de Zimmerwald – et Heinrich Brandler, installé à Zurich, il prit contact avec le mouvement socialiste suisse. D’où les contacts ultérieurs qui furent renoués dès octobre 1914 avec Grimm et le Berner Tagwacht, contre la guerre, et plus tard pour Zimmerwald.

Cette activité, déjà impressionnante, de Pannekoek ne se limitait pas à celle de Wanderlehrer. Pannekoek qui affirmait «ne pas être un homme de congrès»167 participa de façon active aux congrès de la social-démocratie allemande, d’abord comme observateur – puisqu’il était fonctionnaire du parti –, puis comme délégué, à partir de 1910, de la section de Brême. Simultanément, Pannekoek restait membre de fait du SDAP, puis du SDP «tribuniste», après la scission de février 1909. C’est lui qui rédigea, avec Gorter et Van Ravesteyn, la brochure adressée à l’Internationale, expliquant les raisons de la scission. Devant le refus du parti allemand d’en assurer l’édition et la diffusion168, Pannekoek se proclama éditeur, à Berlin. C’était l’une des

164 Samuel Anatolevitch Lewitin (1876- ?), étudiant bolchevik exilé, étudia à Berlin la psychologie et la pédagogie. Il publia à Petrograd pendant la guerre l’opuscule Педагогика и милитаризм в Германии (Pédagogie et militarisme en Allemagne, M. V. Popov 1915). Retourné en Russie en 1917, il enseigna la pédagogie. Si Pannekoek ne connut pas personnellement Lénine, il eut en 1913, au congrès d’Iéna, des discussions avec Trotsky, sur la situation russe et mondiale. 165 Pannekoek 1982, p. 540. 166 Malandrino 1982, p. 540. 167 Lettre de Pannekoek à Kautsky (sept. 1910), adressée à ce dernier après la tenue du Congrès international de Copenhague, auquel il n’avait pas pu participer (Citée par B.A. Sijes, introduction à Pannekoek 1982, p. 16.) 168 Pannekoek 1982, p. 145-146. L’imprimerie du Vorwärts à laquelle Pannekoek s’adressa refusa net. Pour le SPD, il n’était pas question

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premières escarmouches d’un combat contre le révisionnisme, qui à partir de 1909 devait devenir une guerre déclarée.

Mais l’activité, finalement la plus importante de Pannekoek, celle qui donna une audience considérable au courant tribuniste dans le mouvement ouvrier allemand et international, fut celle de journaliste révolutionnaire. De février 1908 à juillet 1914, il rédigea chaque semaine un article à contenu politique ou théorique, sous forme de correspondance de presse (Presse-Korrespondenz). Pour cette correspondance de presse, Pannekoek était rémunéré par les plus grands journaux social-démocrates qui achetaient chaque semaine son article. Les articles étaient imprimés par la Bremer Bürgerzeitung, fer de lance de l’opposition de gauche allemande. Au total, 336 articles furent rédigés. Plus d’une vingtaine de journaux allemands, ainsi que De Tribune aux Pays-Bas et le Berner Tagewacht en Suisse, étaient abonnés. En dehors des abonnés privés hollandais (Gorter, Henriëtte Roland Holst, van Ravesteyn et Wijnkoop), on notait le nom de Vladimir Oulianov-Lénine, à Cracovie (AutricheHongrie)169.

À cette activité rédactionnelle hebdomadaire venaient s’ajouter les contributions régulières de Pannekoek dans la revue théorique Die Neue Zeit; ses contributions théoriques et comptes rendus critiques des livres et revues (Zeitschriftenschau, rubrique dont Pannekoek fut responsable de 1907 à 1914. Par toute cette activité rédactionnelle multiple170, Pannekoek se trouvait au cœur des débats contre le révisionnisme et le courant «centriste» de Kautsky.

13.3 Pannekoek dans l’opposition. – La Gauche de Brême (Bremerlinke) (19091914)

À l’époque même où Pannekoek s’installait en Allemagne (1906), le révisionnisme condamné en théorie se développait de plus en plus dans les instances du SPD, fortement épaulé par les syndicats qui ne voulaient entendre parler ni de révolution ni de grèves de masse. Cette même année 1906 voyait se manifester publiquement le courant de gauche par l’édition de la brochure de Rosa Luxemburg Grève de masses, parti et syndicats.

Tout naturellement, le militant tribuniste sera l’un des plus chauds partisans de la gauche du parti, au côté de Rosa Luxemburg, et l’un des théoriciens radicaux les plus écoutés. Il n’est aucune question de principe et de tactique (grèves de masses, parlementarisme, syndicats, organisation du parti, conscience de classe, question de l’État, guerre et impérialisme, question nationale) où il ne se trouve pas en divergence. Il n’est aucun texte où ne soit analysé le changement de période historique, et donc affirmé la nécessité d’une nouvelle tactique et de nouveaux principes pour accomplir non plus des réformes de plus en plus incertaines mais le grand but : la révolution socialiste internationale.

En 1909, Pannekoek publia son premier livre majeur avant 1914 : Les Divergences de tactique dans le mouvement ouvrier171. C’était la première critique systématique des conceptions de la social-démocratie – mais aussi de l’anarchisme assimilé au d’aider et soutenir les scissionnistes hollandais. 169 Cité par Bock 1975, p. 127. Les articles de Pannekoek, parurent régulièrement dans De Tribune de 1908 à 1914 sous la rubrique «Lettres de Berlin». 170 Pannekoek n’écrivit pas seulement pour la presse social-démocrate allemande, mais aussi De Nieuwe Tijd (Pays-Bas); The International Socialist Rewiew de Chicago; The New Review de New York. Les thèses des «tribunistes» étaient donc largement connues avant 1914 aux USA. 171 Pannekoek 1909a.
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révisionnisme – du point de vue de la Gauche marxiste. À partir de cette date, cette dernière s’oppose frontalement à Kautsky, dont le radicalisme dissimule mal les positions «centristes». Pour se démarquer de ce «radicalisme passif», les marxistes se dénomment «radicaux de gauche» (Linksradikale). L’antagonisme entre la gauche et le «Centre» kautskyste s’exacerba entre 1910-1912, lorsque Rosa Luxemburg et Pannekoek portèrent sur la place publique les divergences de principe sur la grève de masse, qui épousaient le clivage réforme ou révolution. L’ex-camp radical était scindé irrémédiablement en deux : le «centrisme» kautskyste, dont le prolongement fut le Parti indépendant (USPD) de 1917; le courant «linksradikal» à l’origine du groupe spartakiste et des IKD (Internationale Kommunisten Deutschlands), les Communistes internationaux d’Allemagne à Brême.

C’est dans la gauche marxiste de cette Ville libre hanséatique, un grand centre prolétarien toujours critique à l’égard des instances du SPD et des syndicats, – que Pannekoek vint militer dès avril 1910, il demeura dans cette ville jusqu’en juillet 1914. Wilhelm Piek, le secrétaire du parti à Brême – chef du KPD en décembre 1918 et… grand stalinien à Moscou après 1935, président de la RDA en 1949 – fit appel à lui pour parachever son travail d’enseignant socialiste. Il était rémunéré par le Bildungsausschuss de Brême, formé par les arts et les syndicats. Comme dans sa période berlinoise, Pannekoek ne se contentait pas de donner des cours sur la théorie et la pratique de la lutte de classe dans la ville même où il demeurait. Il devait faire des tournées, de propagande dans toute l’Allemagne, en particulier à Stuttgart, Göppingen et Hambourg, et y tenir des conférences. C’était une occasion pour lui, opposant, d’entrer en relations avec les ouvriers radicaux de plus en plus méfiants à l’égard de l’appareil du parti et des syndicats. En même temps, il participait directement à l’activité de base du parti à Brême : réunions, diffusion de tracts; tout cela en plus de son travail régulier de journaliste révolutionnaire, dont les articles paraissaient dans l’un des journaux de l’opposition des plus influents : la Bremer Bürgerzeitung.

La section du SPD à Brême était certainement la plus avancée théoriquement de toutes les sections radicales en Allemagne. Elle était dominée par les personnalités d’Alfred Henke172 et de Johann Knief, surtout, futur fondateur des IKD en 1918 et commissaire du peuple de la république des conseils de Brême en 1919173. Le groupe d’instituteurs, autour de Johann Knief, singulièrement nombreux, était très actif dans la lutte de classe. Ce groupe et la masse des ouvriers d’usine étaient très réceptifs aux conceptions extrémistes. Ils se montraient les propagateurs les plus ardents de la grève de masse, mais aussi de la lutte contre l’impérialisme et le danger de guerre. Mais, surtout, ils manifestaient une opposition résolue au réformisme des syndicats, qui, comme dans le reste de l’Allemagne, restaient dans une position attentiste, quand ils n’interdisaient pas purement et simplement les grèves. D’où le débat, à Brême, sur la question «masses et chefs», où se trouve en germe l’une des positions cardinales de la Gauche communiste allemande en 1919; le lutte de la masse contre les chefs. Considérant, comme Lénine, que s’était formée une couche de bureaucrates et employés syndicaux («aristocratie ouvrière») de plus en plus étrangère à la lutte de la masse, la Gauche de Brême et Pannekoek préconisaient une résistance résolue contre les chefs, par l’auto-développement de la spontanéité de la lutte. Cette discussion prit

172 Alfred Henke (1868-1946), ouvrier cigarier, devint rédacteur en chef du Bremer Bürgerzeitung en 1906, dans l’aile gauche, mais, en 1917 il adhéra à l’USPD; devint président du conseil d’ouvriers et soldats de Brême en 1919. Il évolua vers la droite; membre de l’Assemblée nationale, il retourna au SPD en 1922, et resta député jusqu’en 1932. 173 Johann Knief (1880-1919), instituteur, membre du SPD depuis 1906, fut rédacteur du Bremer Bürgerzeitung de 1911 à 1916. Membre fondateur des «Linksradikalen», plus tard KPD. Il édita Arbeiterpolitik, auquel collabora Radek. Knief dit Peter Unruh fut emprisonné par le gouvernement pendant l’année 1918, pour ses activités révolutionnaires.
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son essor en novembre 1910, lorsqu’il apparut que les syndicats à Brême prenaient position contre les grèves. Une forte réaction ouvrière se fit jour. En mars 1911, à Hambourg, se déroula un grand débat contradictoire sur cette question, entre Pannekoek et Carl Legien, le chef réformiste des syndicats libres. Pannekoek, fait notable, emporta l’adhésion massive des ouvriers présents, dans sa défense du mouvement réel contre les «chefs». Le résultat fut que les syndicats de Brême mirent fin à son contrat avec le cartel syndical local, après avoir mené une violente contre lui. Si l’organisation locale du parti continuait à le rémunérer et à le soutenir politiquement les choses s’aggravèrent avec la direction du parti. Ce n’était plus seulement la droite, mais aussi le centre, incarné par Kautsky, qui cherchaient à étouffer sa propagande écrite. En novembre 1911 pour la première fois Kautsky refusa un article de Pannekoek dans la Neue Zeit.

La lutte de la Gauche de Brême contre le «centre» kautskyste atteignit son point culminant entre 1910 et 1913. Pannekoek mena un front commun avec Rosa Luxemburg dans le débat sur la question électorale et la grève de masse. En septembre 1910, au congrès de Magdeburg, la gauche présenta une résolution commune insistant sur l’utilisation des moyens extraparlementaires dans la lutte de classe. Cette résolution pour la propagation de la grève de masse dans la presse et les réunions fut rejetée par le congrès. Parallèlement, Luxemburg et Pannekoek menaient une contre-offensive en règle contre la «stratégie d’usure» de Kautsky et son «radicalisme passif». En 1913, au congrès de Iéna, Pannekoek, au nom de la section de Brême, soutint une contre-résolution de Rosa Luxemburg qui notait «un regain d’intérêt pour la grève de masse politique» et appelait – paradoxalement – à «une campagne déchaînée pour la réforme électorale»174. Mais Pannekoek, plus que Rosa Luxemburg, mit l’accent sur la lutte contre la guerre.

En fait le combat des oppositions dans la social-démocratie allemande va se dérouler parallèlement, sans que soit réellement ébauchée une opposition commune. En 1913, se produisit une scission de fait entre Rosa Luxemburg et la Gauche de Brême. Celle-ci ne peut s’expliquer par les divergences entre Pannekoek et Rosa Luxemburg à propos des analyses de son livre L’Accumulation du capital. L’origine en était «l’affaire Radek». Karl Radek, installé en Allemagne depuis 1908, après avoir été membre du SDKPiL polonais (le parti de Rosa Luxemburg), était devenu l’un des opposants les plus décidés. Accusé par la direction du SDKPiL de «vol d’un manteau et de livres appartenant à un camarade», il en avait été exclu. Rosa Luxemburg, soutenue cette fois par la direction du SPD, obtint son exclusion du parti, au congrès d’Iéna. Mais Radek, qui était l’un des militants les plus actifs à Brême, fut soutenu totalement par Pannekoek et la section. Le résultat en fut que les ponts furent coupés entre la tendance de Rosa et celle de Brême; ce qui ne fut pas sans entraver tout le regroupement des Linksradikalen pendant la guerre.

La Gauche de Brême, en fait, se montrait plus décidée que Rosa Luxemburg dans la formation d’une fraction. Formé à l’école bolchevik, Radek, de façon plus décidée que Pannekoek, se prononçait pour la formation d’une fraction dans le SPD. Lors des débats de 1913, dans le SPD, sur la réorganisation de la direction du parti, Pannekoek avait préconisé une direction «étroite» composée d’un «petit nombre des meilleures têtes politiques du parti». Radek, non seulement parlait d’éliminer la fraction parlementaire de la direction du parti, mais ébauchait le plan de créer une fraction dans le SPD175.
174 Nettl 1966. 175 Möller 1976 et Fayet 2004. La section de Brême publia le livre de Radek, Der deutsche Imperialismus und die Arbeiterklasse (1912), qui rejoignait les conclusions de Pannekoek sur l’impérialisme.
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À la veille de la Grande Guerre, la Gauche de Brême était bien près de faire sécession. Politiquement, elle se situait déjà sur le terrain du «communisme de gauche». Ses positions antisyndicales, contre les «chefs», son soutien énergique à toute lutte spontanée des ouvriers, sa lutte constante contre le danger de guerre, lui donnaient une configuration propre. L’activité théorique de Pannekoek, qui insistait sur la nécessité de la «destruction de l’État par le prolétariat», les analyses de Radek sur «l’impérialisme, stade ultime du capitalisme»176 ont incontestablement influencé Lénine et les bolcheviks pendant la guerre. Socialement, l’opposition de Brême s’appuyait sur une base d’ouvriers qui était entrée en guerre larvée contre les instances des syndicats et du SPD. En juillet 1913, à la suite des grèves de Hambourg, 5.000 ouvriers des chantiers navals de Brême entamèrent une «grève sauvage» contre la volonté des chefs syndicaux. Cette action antisyndicale fut soutenue résolument par Pannekoek, Radek et Knief.

À la scission en marche dans le parti s’ajoutait donc clairement celle des masses ouvrières elles-mêmes qui se détachaient de leurs organisations.

En août 1914, en sa qualité d’«étranger», Pannekoek fut contraint de quitter le sol allemand, pour regagner la Hollande. Radek, à son tour, en 1915, quittait l’Allemagne pour la Suisse, où il collabora avec les bolcheviks dans la Gauche de Zimmerwald. Mais le combat n’était pas terminé : Pannekoek et Radek surtout continuèrent à suivre le développement de la fraction de Brême, qui expulsée de la social-démocratie publia le journal Arbeiterpolitik, en 1916. À la confluence des courants «radicaux de gauche» hollandais, allemand et russe, la Gauche de Brême préparait la naissance du courant international communiste de gauche, qui se manifesta avec éclat à partir de 1918-1919. Dans ce processus, Pannekoek avait joué un rôle déterminant.

À la veille de la guerre, le SDP – après une crise d’isolement sectaire – avait incontestablement développé toute une activité intense dans le prolétariat néerlandais et dans la IIe Internationale, activité qui ne fut pas sans porter ses fruits. L’évolution du SDAP vers le «ministérialisme» – c’est-à-dire la participation à un gouvernement bourgeois –, son acceptation de la défense nationale, sa politique chauvine dans la question coloniale avaient incontestablement confirmé les analyses du courant marxiste. Celui-ci, compte tenu des conditions très défavorables de la scission de Deventer (1909), restait faible numériquement : 500 membres contre 15.000 au SDAP, qui s’appuyait de surcroît sur les 60.000 adhérents du NVV en 1913. Il est vrai que le SDP influençait notablement les 10.000 adhérents au syndicat NAS. Son influence électorale était quasiment nulle, et ce fait même qui contrastait avec une influence politique croissante dans la lutte de classe permit, après 1918, le développement d’une forte tendance antiparlementaire et anti-électoraliste, considérablement renforcée par les événements révolutionnaires en Allemagne.

L’influence du courant marxiste hollandais se faisait sentir bien au-delà du cadre de la petite Hollande. En Indonésie, mais de façon très ambiguë, le courant tribuniste – surtout grâce à la personnalité exceptionnelle de Sneevliet – gagnait une influence croissante sur les masses prolétariennes dites «indigènes». Dans la IIe Internationale, et surtout en Allemagne, en contact avec la Gauche marxiste allemande, le courant tribuniste contribuait de façon décisive à la naissance d’un embryon de gauche

176 Karl Radek analysait l’impérialisme comme «la phase finale du développement capitaliste ». Cf. Radek 1920, p. 72.
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CHAPITRE II

L’ÉCOLE HOLLANDAISE DU MARXISME DANS LA DEUXIÈME INTERNATIONALE

Le marxisme des théoriciens tribunistes, comme Gorter, Pannekoek mais aussi Henriëtte Roland Holst, est souvent présenté comme une spécificité hollandaise. Autour de ces théoriciens, se serait créée ce que l’on a appelé «l’École hollandaise du marxisme». À cette «École» hollandaise, comprenant les théoriciens du marxisme révolutionnaire intransigeant, était souvent opposée – avant 1914 – «l’École autrichienne du marxisme», ou «austromarxisme», représentée par Rudolf Hilferding, Max Adler et Otto Bauer. L’austromarxisme, en relation étroite avec la Neue Zeit dirigée par Kautsky, s’était constitué autour de la revue Marx-Studien en 1904 et de l’hebdomadaire Der Kampf en 1907. De façon symbolique, ces deux courants théoriques du socialisme international étaient représentés dans l’École du parti social-démocrate allemand à Berlin, qui s’était ouverte le 15 novembre 1906, en la personne de Pannekoek et de Hilferding.

Cette opposition entre ces deux «Écoles» n’est pas fortuite. Si ces deux courants du socialisme international s’attaquent à l’interprétation traditionnelle du marxisme, codifiée sous forme de vulgate véhiculée par Bebel et Kautsky, c’est dans un sens diamétralement différent. L’austromarxisme se voulait «hétérodoxe»; c’était pour aboutir à un éclectisme philosophique combinant «néokantisme», philosophie d’Ernst Mach, psychologue et marxisme. Le marxisme était considéré plus comme une «éthique sociale», où prédominait «l’impératif catégorique» kantien que comme un matérialisme historique basé sur la science de l’évolution des faits économiques et sociaux. En politique, l’austromarxisme était l’incarnation du «centrisme», toujours cherchant les solutions de compromis, redoutant toute position «extrême», et se situait à mi-chemin entre le courant révisionniste de Bernstein et le marxisme «orthodoxe».Cette méthode en politique, faite de compromis et d’absence d’intransigeance sur les principes, était bien résumée par Otto Bauer, le chef de file de l’austromarxisme :

Il est préférable de faire ensemble un peu de chemin, même en se trompant de route – car les erreurs peuvent toujours se corriger –, plutôt que de se diviser dans la recherche de la voie juste177.

Toute autre était la méthode du marxisme hollandais. Car en se définissant comme un «marxisme orthodoxe», l’École hollandaise du marxisme» rejetait tout éclectisme en philosophie comme en politique, Elle ne prêchait pas un retour à Kant mais un retour à Marx, dont la méthode matérialiste s’était prolongée à travers l’œuvre de Dietzgen. Le marxisme n’était ni une téléologie ni une «éthique sociale», mais une «science», seulement dans la mesure où sa méthode était scientifique, car matérialiste. Le socialisme était conçu comme le produit nécessaire de l’évolution de la société de classe, mais non comme une issue fatale. Si les facteurs objectifs (déclin et crises du système capitaliste) avaient leur importance, les facteurs subjectifs (volonté et conscience de classe du prolétariat) étaient décisifs dans la
177 Cité par Rosdolsky 1973, p. 119-174. Voir aussi Droz 1974, p. 73-114.
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réalisation du socialisme. Celui-ci ne pouvait être une téléologie, c’est-à-dire un finalisme plus ou moins métaphysique178. D’autre part, pour le marxisme hollandais, si le socialisme n’était pas une pure négation de l’éthique. Celle-ci ne pouvait s’expliquer que par la science matérialiste. Ce n’est pas «l’éthique» qui fondait le socialisme mais le socialisme qui engendrait une nouvelle morale de classe pour le prolétariat, sur la base des rapports matériels de production, Cette morale n’était pas un «impératif catégorique», comme le proclamaient les austromarxistes, mais une réalité matérielle jaillissant de la lutte même du prolétariat. C’est pourquoi le marxisme des théoriciens hollandais ne pouvait être ni une pure «orthodoxie» ni un «dogmatisme» figés. Si la méthode marxiste devait être et ne pouvait être qu’orthodoxe, son contenu était en évolution constante, comme la société, et s’enrichissait de la réalité vivante de la lutte de classe, laquelle à son tour bouleversait les dogmes anciens et renouvelait la tactique prolétarienne, voire certains des principes théoriques intangibles. À la lumière de l’expérience de la lutte de classe avant 1914, caractérisée par le développement des grèves de masses, les marxistes hollandais furent amenés à remettre en cause les schémas classiques de la lutte par le biais exclusif des syndicats et du parlementarisme. Contre le révisionnisme éclectique et fédéraliste, mais aussi contre le dogmatisme conservateur du «centre» kautskyste, ils soulignèrent à la fois la nécessité d’une plus grande discipline d’organisation, d’un plus grand centralisme dans le parti et celle d’une spontanéité de la lutte de classe, qui ne pouvait être commandée «par en haut». Sous la pression encore de la lutte de classe mais aussi devant la montée du danger de guerre et des idéologies nationalistes, ils rejetèrent toute conception nationalitaire – en particulier celle de l’austromarxisme – dans le mouvement ouvrier, laquelle ne pouvait que favoriser le nationalisme et dissoudre les sentiments internationalistes du prolétariat. Pour toutes ces raisons, le marxisme des Hollandais est aux antipodes aussi bien de l’austromarxisme, du révisionnisme que du «centrisme» kaustkyste. Par la rigueur de sa méthode, par son absence de dogmatisme et de conservatisme, il s’est manifesté avant tout comme le produit de l’évolution de la lutte ouvrière à l’époque de l’impérialisme, En théorie comme en politique, l’«École hollandaise du marxisme» s’est conçue comme une «école» du marxisme internationaliste intransigeant, L’évolution ultime du capitalisme, recherchant des solutions extrêmes dans la guerre mondiale, signifiait l’abandon des solutions de compromis.

Aux voies moyennes de la lutte pour les réformes devaient se substituer les voies «extrêmes» de la lutte révolutionnaire contre l’État, sans possibilité d’évolution pacifique vers le socialisme. En cela, le marxisme hollandais rejoignait l’intransigeance de la Gauche marxiste de la IIe Internationale, dont le bolchevisme et le courant de Rosa Luxemburg étaient l’expression la plus cohérente.

Pour cette dernière raison, il nous semble erroné de caractériser le marxisme des tribunistes, celui de Pannekoek et de Gorter, comme une «École hollandaise du marxisme». Le courant tribuniste, surtout à travers le militantisme de Pannekoek en Allemagne de 1906 à 1914, a été en étroit contact avec la Gauche marxiste de ce pays. Dès 1909, lors de la création du SDP, des contacts se sont noués avec le bolchevisme, qui se sont poursuivis et développés en Allemagne, surtout à Brême, par l’intermédiaire de Karl Radek. Comme courant, le tribunisme était une composante marxiste de gauche d’un courant international radical qui combattait à la fois le révisionnisme et le «centrisme» kautskyste. Dans ce sens, on ne peut

178 Cf. la critique par Pannekoek des conceptions «téléologiques» des néo-kantiens, in Die Neue Zeit, vol. 23, 1905, n° 2, p. 428-435 et 468473.
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parler d’expression «nationale» hollandaise du marxisme. Il y avait plutôt un courant germano-hollandais radical, qui comme le bolchevisme – et souvent avec plus de hardiesse théorique – contenait en germe les bases programmatiques de l’Internationale communiste en 1919. En second lieu, l’expression d’«École» peut prêter à confusion. Le marxisme de Pannekoek et Gorter peut difficilement être défini comme une «École» philosophique particulière179. Il n’était ni un courant philosophique nouveau, rejetant comme Marx la philosophie classique et ses avatars modernes, ni un enseignement scolastique de la théorie matérialiste. Pour ces théoriciens, le marxisme était d’abord une pratique militante en évolution au sein du socialisme, déterminée par l’évolution de la praxis prolétarienne. Aussi ne pouvait-il s’enseigner, mais forger – dans l’esprit de Pannekoek et Gorter – une conscience de classe plus élevée dans le mouvement ouvrier. L’enseignement de Pannekoek – mais aussi celui de Rosa Luxemburg – à l’École du Parti socialdémocrate en 1906-1907 n’avait rien de scolaire ni de scolastique. Il était conçu comme une formation théorique approfondie des «cadres» futurs de la révolution socialiste. Sa finalité était donc la praxis révolutionnaire180.

On doit enfin tenir compte du fait que le marxisme radical aux Pays-Bas s’est développé, dans le mouvement tribuniste, autour des personnalités de Gorter et, surtout, de Pannekoek. Ceux-ci ont été l’avant-garde théorique du tribunisme, laissant loin derrière les apports des chefs organisationnels, tels Wijnkoop et Van Ravestayn. Les apports de Pannekoek lui-même dans le domaine théorique sont bien plus marquants que chez Gorter et Henriëtte Roland Holst. À certains moments, à une époque où dans la IIe Internationale les personnalités pesaient de tout leur poids dans le mouvement ouvrier, Pannekoek cristallisait à lui seul le marxisme le plus radical aux Pays-Bas, et même en Allemagne. Mais l’apport théorique de Pannekoek est inconcevable sans prendre en considération les débats politiques au sein de la IIe Internationale.

1. Les fondements philosophiques du marxisme radical aux Pays-Bas

Pannekoek, le véritable théoricien de l’École hollandaise du marxisme, resta jusqu’à la fin de sa vie un scientifique, un astronome de renommée internationale181. Son activité de savant se centra sur les études de la structure de la Voie Lactée. Il fut un découvreur : mise en évidence de deux types d’étoiles rouges (géantes et naines) en 1905, en même temps qu’un Danois; mise au point – avec le Canadien Plaskett – de la photométrie photographique quantitative du spectre des étoiles. Il fut l’un des premiers astronomes du XXe siècle à utiliser des moyens techniques et physiques efficaces pour l’étude des étoiles : utilisation des propriétés de l’ionisation des éléments dans l’atmosphère des étoiles; utilisation de procédés photoélectriques ou photographiques pour préciser la structure de la Voie Lactée (notre Galaxie). Il s’intéressa très vite à la physique atomique, à la théorie de la relativité – il rencontra même Albert Einstein, professeur honoraire à Leiden, dans les années 1920.

Pannekoek fut aussi un homme de terrain : il participa à de multiples expéditions scientifiques (Laponie, Sumatra). Cette familiarité avec le terrain fut à l’origine d’une très longue suite d’articles publiés de 1888 à 1957.

179 L’organe du KAPD, Proletarier n° 4, février-mars 1921, présenta des textes de Gorter, Pannekoek et Henriëtte Roland Holst comme l’expression d’une même «École hollandaise du marxisme». 180 Pour l’École du Parti social-démocrate, voir préface d’Ernest Mandel et annexes in R. Luxemburg 1970. 181 Pannekoek obtint un doctorat honoris causa de l’Université d’Harvard en 1936 et la Médaille de la Société astronomique royale en 1951.
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Pannekoek n’est plus aujourd’hui qu’un nom parmi tant d’autres de l’histoire de l’astronomie du XXe siècle182. En fait, si son nom subsiste aujourd’hui c’est essentiellement par son activité politique révolutionnaire, en particulier par ses écrits marxistes, dont une partie significative a été publiée depuis les années 1960 en plusieurs langues, sur plusieurs continents, de Hong-Kong à Mexico, de New York à Stockholm, de Melbourne à Buenos Aires.

Pannekoek fut dès la fin du XIXe siècle amené à reconnaître la validité de la méthode marxiste, appréhendée comme une méthode scientifique d’investigation des phénomènes sociaux.

Cependant, comme pour Pannekoek lui-même, le marxisme de la Gauche hollandaise est moins une «pure théorie» qu’une praxis. Les bases théoriques de ce courant n’engendrent pas une nouvelle «philosophie» – Marx et Engels comme leurs successeurs avaient proclamé la fin de la philosophie – mais étaient les soubassements d’une vision du monde orientée vers la critique pratique de la société existante.

1.1. Le marxisme, science, méthode et «idéologie» du prolétariat

Comme les marxistes de leur époque, Pannekoek et les tribunistes ont toujours considéré – à la suite d’Engels – que le socialisme devait être «étudié comme une science». Cette «science» du prolétariat ne pouvait en aucune manière être confondue avec les sciences de la nature :

La théorie marxiste n’est rien d’autre que la science de la société, dont nous sommes redevables à Marx183.

Si cette science sociale s’appuie sur les résultats des sciences de la nature, son champ d’application est la société de classes, dans son devenir. Elle est donc «un matérialisme historique et la théorie de la lutte de classe», dont l’appropriation par le prolétariat le rend «clairvoyant» sur les buts et les moyens de cette lutte.

Cette définition du marxisme comme une science ne signifie nullement une réduction à un simple dogmatisme mécaniciste et positiviste, dont le poids – héritage du XIXe siècle scientiste et positiviste – se faisait sentir chez les théoriciens de la IIe internationale, en particulier chez Lénine184. Renouant avec la vision originelle de Marx, Pannekoek soulignera toujours que le marxisme se définissait par sa méthode scientifique d’investigation :

La doctrine de Marx, le matérialisme historique, mieux définie dans son premier et plus simple aspect comme conception matérialiste de l’histoire, … n’est rien d’autre que l’application de la méthode propre aux sciences naturelles aux sciences humaines c’est-à-dire touchant l’homme et la société185.

Mais si le marxisme est une méthode d’analyse, cette méthode n’est pas un dogme rigide; un système fixe ou une théorie rigide». La méthode trouve sa validité dans ses résultats :
182 Pannekoek publia en 1930 un classique Handbuch der Astrophysik, et surtout s’attela à la rédaction d’une histoire de l’astronomie, à partir de l’édition originale néerlandaise (1916), régulièrement rééditée depuis les années 1950. Cette dernière – publiée en anglais, et même en russe – est l’une des plus claires histoires de l’astronomie. Cf. E.P.J. Van den Heuvel, in Anton Pannekoek, Herinneringen, p. 219228). 183 Pannekoek 1906b, p. 602-603. 184 Voir chap. VII, pour la critique de «Lénine philosophe» par John Harper (Anton Pannekoek). 185 Pannekoek 1901, p. 612.
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La conception matérialiste de l’histoire ne se réduit pas à sa méthode… méthode et résultat ne sont pas indépendants l’un de l’autre; l’utilité et la vitalité d’une méthode se mesurent aux résultats qui en découlent, et en leur absence, la méthode ne peut prétendre à aucune validité186.

C’était souligner que le développement et l’enrichissement du marxisme sont nécessaires et qu’ils dépendent étroitement de l’accélération des bouleversements sociaux. Aux tendances qui prétendaient qu’il n’y avait pas d’enrichissement du marxisme, la Gauche hollandaise répondait que la société, la conscience se transforment constamment, avec plus ou moins de rapidité. Faisant en quelque sorte le bilan de toute une période de profonds bouleversements, du prolétariat par la grève de masse, Pannekoek soulignait en 1919, en pleine période révolutionnaire, cette accélération de l’histoire qui modifie les résultats mêmes de la méthode marxiste :

Lorsqu’une nouvelle réalité, jour après jour, laisse ses empreintes gravées dans l’esprit et enfonce avec force et violence les nouvelles connaissances dans les têtes, alors l’ancienne idéologie succombe à l’usure; l’esprit doit toujours plus abandonner les vieilles opinions et adapter ses idées aux nouvelles nécessités; cela s’accomplit souvent lentement avec hésitation en s’arrêtant à mi-chemin, mais se réalise pourtant à la fin. Car la propagation de la nouvelle idéologie puise sans cesse une force nouvelle : la réalité de la vie187.

Le marxisme de la Gauche hollandaise apparaît donc comme le nouveau résultat d’une méthode qui s’adapte aux nécessités d’une nouvelle période historique de lutte de classe. L’ancienne «idéologie» social-démocrate, devenue obsolète, devait céder la place à la nouvelle «idéologie» communiste.

Cette définition du marxisme et du socialisme comme «idéologie» – qui fut abandonnée après 1920 totalement par la Gauche communiste – fut celle de toute une époque. Pannekoek, dans son livre Les Divergences tactiques au sein du mouvement ouvrier (1909) affirmait, comme tant d’autres, que

Le socialisme est l’idéologie du prolétariat moderne188.

Cette conception était porteuse d’ambiguïté. D’un côté, cette «idéologie» était conçue comme l’émanation du monde matériel, «un système d’idées, de conceptions et de visées, expression spirituelle des conditions de vie matérielle et des intérêts de classe»189. Cela, notait Pannekoek, ne pouvait être qu’une abstraction, dissimulant mal la bataille d’idées entre prolétariat et petite-bourgeoise au sein de «l’idéologie» socialiste. De l’autre côté le marxisme hollandais, même en ne reprenant pas l’analyse très innovante d’Engels sur l’idéologie comme «conscience fausse»190, concluait par un rejet du terme non rationnel d’idéologie, assimilable à une préconscience collective, celle de la sensibilité (sentiment), mais antithétique de toute science et de tout essor de la conscience vraie :

[…] une idéologie constitue une généralisation inconsciente, dans laquelle la conscience de la réalité correspondante s’est perdue, alors que la science ne consiste qu’en une généralisation consciente dont les conclusions permettent de cerner avec précision la réalité d’où elles ont été tirées. Ainsi donc, l’idéologie est surtout affaire de sentiment, et la science affaire de compréhension191.

186 Ibid., p. 614. 187 Pannekoek 1919. 188 Pannekoek 1909a. 189 Bricianer 1969. 190 Lettre d’Engels à Mehring, 14 juillet 1893 : «L’idéologie est un processus que le soi-disant penseur accomplit sans doute consciemment, mais avec une conscience fausse. Les forces motrices véritables qui le mettent en mouvement lui restent inconnues, sinon ce ne serait point un processus idéologique», in Marx-Engels, Études philosophiques, Éditions sociales, Paris, 1977, p. 249. 191 Bricianer 1969.
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1.2. L’influence déterminante de Joseph Dietzgen

Le socialisme apparaissait donc pour le marxisme hollandais, comme une théorie consciente et rationnelle, scientifiquement fondée par la compréhension des lois de la société capitaliste. Cette vision rationnelle était aux antipodes des conceptions néo-idéalistes propagées par les partisans d’un «retour à Kant» et les soréliens, adeptes d’une mystique socialiste. Elle était aussi aux antipodes du matérialisme vulgaire transformant l’action consciente du prolétariat en un simple reflet de ses conditions matérielles d’existence.

Certains adversaires de Pannekoek et de la Gauche germano-hollandaise, confits en dévotion ultraléniniste – et prompts à jeter l’anathème contre toute expression d’une conscience de classe échappant à la dictature d’un parti monolithique –, se sont acharnés à la présenter comme un «courant idéaliste», voire «matérialiste bourgeois»… «idéaliste» :

Faisant de la révolution un problème de conscience, Pannekoek et toute la ‘gauche’ allemande se placent résolument sur le terrain de l’idéalisme. Que cette conscience des masses soit le résultat de la lutte des classes ne change rien à la question… La bourgeoisie révolutionnaire a introduit le matérialisme dans les sciences de la nature, mais elle s’est arrêtée au seuil des sciences sociales et historiques, prétendant que les hommes faisaient librement leur histoire. Dans la mesure où le matérialisme bourgeois de la ‘gauche’ allemande correspond à une déviation idéaliste dans le mouvement ouvrier, nous préférons le définir comme un idéalisme prolétarien ou «révolutionnaire», non moins éloigné du marxisme que tout autre idéalisme192.

Mais, que cela plaise ou non à ses adversaires peu scrupuleux dans le choix de leurs sophismes sectaires, la Gauche hollandaise fut bien un courant marxiste – qui – comme tous les «radicaux», telle Rosa Luxemburg –, soulignait l’importance du facteur conscience dans la lutte de classe, facteur qu’elle définissait – selon une terminologie propre à l’époque – comme un «facteur spirituel». Le maître à penser des marxistes hollandais, tout au long de leur lutte contre le révisionnisme et le mécanicisme des vulgarisateurs du marxisme, a été incontestablement Joseph Dietzgen.

Le philosophe socialiste Joseph Dietzgen (1828-1888) avait été salué, à la parution de son livre L’Essence du travail intellectuel 193 en 1869, comme un des inventeurs de la dialectique matérialiste, au même titre que Marx, et Engels, dans sa célèbre brochure, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888), saluait la concordance de méthode entre lui, Marx et Dietzgen :

Cette dialectique matérialiste, qui était depuis des années notre meilleur instrument de travail et notre arme la plus acérée, fut, chose remarquable, découverte à nouveau non seulement par nous, mais en outre, indépendamment de nous et même de Hegel, par un ouvrier allemand, Joseph Dietzgen194.

En dépit de ce compliment adressé par Engels, l’auteur de l’Anti-Dühring, l’œuvre philosophique de Dietzgen rencontra un faible écho chez les principaux théoriciens de la IIe Internationale. Ceux-ci y virent au mieux une pâle répétition de Marx, au pire une conception suspecte d’idéalisme. Franz Mehring n’y vit qu’une «dialectique dépourvue de connaissances», et une «certaine confusion»195. Plekhanov n’y trouva

192 Programme communiste – revue «bordiguiste» française du Parti communiste international, n° 56, juillet-septembre 1972. On notera dans la citation les fielleux guillemets qui sont accolés à la gauche allemande. 193 Dietzgen 1928, avec une préface de Pannekoek écrite en 1902. 194 Engels 1977, p. 60-61. Dietzgen n’était pas un simple ouvrier mais un maître tanneur. 195 Die Neue Zeit, 29 octobre 1909, in Mehring 1961, Band 13, p. 212-213.
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aucun apport nouveau à la théorie matérialiste et rejeta avec dédain la «confusion» d’une théorie qui lui semblait trop idéaliste, et un recul par rapport au matérialisme du XVIIIe siècle. Il crut déceler chez Dietzgen une « [tentative] de concilier l’opposition entre idéalisme et matérialisme»196. Cette méfiance s’expliquait en partie par le large écho rencontré par Dietzgen, chez certains éléments idéalistes, qui tentèrent d’élaborer avec l’aval du fils de Dietzgen le «dietzgénisme» – un avatar que Pannekoek lui-même rejetait197.

En pleine lutte théorique contre les avatars du «dietzgénisme» et du «machisme» (épistémologie du physicien Ernst Mach)198, les socialistes de gauche russes et allemands crurent voir dans l’œuvre du maître tanneur une mauvaise teinture idéaliste. Cette opinion était loin d’être partagée par Lénine et la masse des militants bolcheviks199, qui comme la Gauche hollandaise trouveront dans Dietzgen un maître «spirituel» face à une vision fataliste et mécaniciste véhiculée par un «matérialisme historique», sous-estimant le facteur conscience dans la lutte de classe.

L’intérêt du marxisme de gauche pour Dietzgen consistait non seulement dans la critique matérialiste de la philosophie spéculative (Kant et Hegel), mais dans le rejet de la conception matérialiste vulgaire du cerveau comme reflet de la matière. Dietzgen rejetait la séparation faite par les idéalistes et les matérialistes vulgaires du XVIIIe siècle entre «esprit» et «matière». Le cerveau n’était pas le simple réceptacle externe de l’expérience sensible, mais avant tout le lieu d’activité de la pensée. Le travail spirituel de la pensée se manifestait par l’élaboration des objets sensibles sous forme de concepts rassemblés en une totalité et une unité indissociables. D’où le rejet de l’empirisme, qui rejoignant ainsi l’idéalisme, considère que la matière est éternelle, impérissable, immuable. En réalité, pour le matérialisme dialectique et historique «la matière consiste dans le changement, la matière est ce qui se transforme et la seule chose qui subsiste est le changement»200. Il s’ensuit que toute connaissance est relative; elle n’est possible qu’à l’intérieur de «limites déterminées». Enfin, cette connaissance relative de la réalité matérielle ne peut s’opérer que par l’intervention active de la conscience. Cette conscience, appelée «esprit», entre dans un rapport dialectique avec la matière. Il y a interaction permanente entre «esprit» et «matière» :

L’esprit relève des choses et les choses relèvent de l’esprit. L’esprit et les choses ne sont réels que par leurs relations201.

La théorie de Dietzgen n’était pas en contradiction avec celle de Marx et Engels. Malgré ses maladresses de terminologie, elle la prolongeait par l’élaboration d’une «science de l’esprit humain». Cet «esprit» était un complexe de qualités indissociables : conscience, inconscient, morale, psychologie, rationalité. D’un point de vue révolutionnaire, l’apport de Dietzgen reposait sur une triple insistance : a)

196 «Joseph Dietzgen», in Plekhanov 1981b, p. 100-116. 197 Pannekoek s’élevait contre les prétentions du fils de Dietzgen et d’autres de former une théorie «dietzgéniste», moins «rigide» et plus «idéaliste «finalement que le «marxisme étroit». Dans l’article «Dietzgenismus und Marxismus», Bremer Bürgerzeitung, 12 nov. 1910 [Bock 1975], Pannekoek rejetait toute opposition entre Marx et Dietzgen : «Non pas ‘dietzgénisme’ ou ‘marxisme étroit’, mais Marx et Dietzgen, tel est le point de vue du prolétariat… Il n’y a qu’un marxisme, la science fondée par Marx de la société et de l’homme, où les apports de Dietzgen s’y insèrent comme une partie nécessaire et importante». 198 Cf. Bourrinet 2017 [Pannekoek. Lénine philosophe [nouvelle traduction à partir du texte allemand et anglais, avec présentation et notes]. 199 Lénine [Matérialisme et empiriocriticisme 1909] écrivait ainsi : «Cet ouvrier philosophe, qui découvrit à sa manière le matérialisme dialectique, ne manque pas de grandeur». Dans ce sens, Pannekoek donnait raison aux bolcheviks contre Plekhanov; ce dernier aurait été l’expression d’un marxisme mécanique et fataliste : «…Vis-à-vis des bolcheviks, qui opposaient la théorie de Dietzgen, comme théorie de l’activité de l’esprit humain, au marxisme fataliste, Plekhanov exerça une critique acerbe mais non fondée» [«Dietzgenismus und Marxismus», cité note supra]. 200 Dietzgen 1973, p. 90. 201 Dietzgen 1973, p. 71.
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l’importance de la théorie, comme appréhension et transformation radicale de la réalité; et en conséquence le rejet de tout empirisme immédiatiste et réducteur; b) la relativité de la théorie se modifiant avec le changement de la «matière» sociale; c) le rôle actif de la conscience sur la réalité, dont elle n’est pas le reflet mais le contenu même.

Une telle systématisation de la «doctrine» du marxisme constituait en fait un outil précieux contre toute réduction du marxisme à un pur fatalisme économique et contre toute fossilisation des acquis de la méthode et des résultats du matérialisme historique.

Tous les chefs tribunistes hollandais, Gorter, Pannekoek et Henriëtte Roland Holst s’enthousiasmèrent pour Dietzgen au point de l’étudier à fond, de le commenter et de le traduire202. L’insistance sur le rôle de «l’esprit» et du «spirituel» dans la lutte de classe était un appel direct à la spontanéité ouvrière débordant le cadre rigide de la bureaucratie social-démocrate et syndicale. C’était un appel direct à la lutte contre les doutes et le fatalisme révisionnistes qui considéraient le capitalisme comme «éternel» et «impérissable», comme la matière. C’était surtout un appel à l’énergie et à l’enthousiasme de la classe ouvrière dans sa lutte contre le régime existant, lutte qui exigeait une volonté conscience, esprit de sacrifice à sa cause, bref des qualités morales et intellectuelles. Cet appel à une, nouvelle éthique prolétarienne, les marxistes hollandais le trouvèrent ou crurent le découvrir dans l’œuvre de Dietzgen203. Par la critique du matérialisme bourgeois classique et du marxisme vulgarisé et simplifié, les théoriciens hollandais développaient en fait une nouvelle conception de la «morale» prolétarienne et de la conscience de classe. Dietzgen ne fut pour eux qu’un révélateur de sens du marxisme, dont les concepts avaient été faussés par la vision réformiste.

Dans la Gauche hollandaise, cependant, l’interprétation qui était donnée du rôle de «l’esprit» dans la lutte de classe divergeait. L’interprétation par Henriëtte Roland Holst de Dietzgen était rien moins qu’idéaliste, un mélange d’enthousiasme et de morale, une vision religieuse minimisant le recours à la violence dans la lutte contre le capitalisme204. Chez Gorter, beaucoup plus «matérialiste», ce qui l’emportait c’était une interprétation plus volontaire, axée sur les conditions subjectives, dites «spirituelles» :

L’esprit doit être révolutionné. Les préjugés, la lâcheté doivent être extirpés. De toutes les choses, la plus importante, c’est la propagande spirituelle. La connaissance, la force spirituelle, voilà ce qui prime et s’impose comme la chose la plus nécessaire. Seule la connaissance donne une bonne organisation, un bon mouvement syndical, la politique juste et par là des améliorations dans le sens économique et politique205.

Et Gorter, qualifié d’idéaliste et «d’illuministe» par ses adversaires léninistes206,

202 Traduit en néerlandais par Gorter, Josef Dietzgen fut commenté par Pannekoek, dans une Préface de 1902, «Situation et signification de l’œuvre philosophique de Josef Dietzgen» (Pannekoek 1906c). Henriëtte Roland écrivit à son tour une étude sur Dietzgen (Roland Holst 1910). Ce dernier ouvrage était un long résumé synthétique des textes de Dietzgen, qui insistait beaucoup sur la «morale» de Dietzgen et attaquait au passage Plekhanov. 203 Josef Dietzgen 1973, p. 183 : «Notre combat n’est pas dirigé contre la moralité, ni même contre une certaine forme de cette dernière, mais contre la prétention à vouloir faire d’une forme déterminée la forme absolue, la moralité en général». 204 Cette minimisation de la violence de classe, comme facteur matériel, apparaît souvent dans deux textes majeurs de Henriëtte Roland Holst : De strijdmiddelen der sociale revolutie, Amsterdam et De revolutionaire massa-aktie (Roland Holst 1918a et 1918b). Pour elle, l’action de masse n’est pas de la «violence»; elle utilise fréquemment le terme de «violence spirituelle». 205 Gorter 1909b, p. 111. 206 «Gorter, Lénine et la Gauche», Programme communiste nos 53-54, oct. 1971-mars 1972. Par illuminisme, le courant programmiste («bordiguiste») entend l’adhésion au courant d’idées du Siècle des Lumières (illuminismo en italien), sous la forme de l’éclaircissement (Aufklärung) apporté par les philosophes. En fait, ce courant sectaire ultraléniniste fait une confusion systématique entre Gramsci et

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prenait soin de donner surtout un contenu militant au terme de «spirituel», en excluant tout fatalisme :

La force sociale qui nous pousse n’est pas un destin mort, une masse indocile de matière. Elle est la société, elle est une force vivante… Nous ne faisons pas l’histoire de notre propre gré, mais nous la faisons207.

Pour Pannekoek, par contre, le facteur spirituel se traduit par l’élaboration de la théorie. Celle-ci est autant une méthode d’économie de la pensée, dans la connaissance «pure», qu’un savoir conscient et rationnel, dont le rôle est de «soustraire la volonté à l’impulsion toute puissante, directe, instinctive, et de la subordonner à la connaissance consciente et rationnelle. Le savoir théorique permet à l’ouvrier d’échapper à l’influence de l’intérêt immédiat et restreint au profit de l’intérêt de classe général du prolétariat, d’aligner son action sur l’intérêt à long terme du socialisme208. Chez Pannekoek le rôle de «l’esprit» s’inscrit dans la science de l’esprit», qui est l’élaboration d’armes critiques et scientifiques contre l’idéologie bourgeoise.

1.3 La lutte contre l’idéologie

1.3.1 Marxisme et/ou darwinisme ?

La Gauche hollandaise, par la plume de Pannekoek, s’est attachée à faire la critique de la dernière expression du matérialisme bourgeois, le darwinisme, qui s’appuyait sur les travaux de Charles Darwin, mais dans le seul but de consolider l’existence de l’ordre social capitaliste.

Dans son livre The Origin of Species, paru en 1859, Darwin opérait un véritable renversement copernicien. De même que la Terre n’était plus au centre de l’univers depuis la Renaissance209, l’homme cessait d’être le couronnement de la création divine, même lorsque «Dieu» eut chassé Adam et Ève du paradis originel. La Bible imaginait une création «raisonnée». Avant que l’homme et la femme ne folâtrent dans le «paradis terrestre», les végétaux, les animaux avaient reçu l’ordre de se reproduire «selon leur espèce». Cette expression revient dix fois dans le chapitre sur la Création, témoignant d’une «invariance» des espèces conçues sub specie aeternitatis dans les cartons du génial Concepteur. L’homme par contre, était hors du monde naturel, s’élevant métaphysiquement au-dessus des animaux : «Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa».

Avec Darwin, l’homme cessait de s’élever vers la transcendance et chutait au centre de la matière en se découvrant une ascendance commune avec les primates. L’homme n’était ni une exception du monde vivant, ni une créature miraculeusement apparue il y a près de 6.000 ans. Avec l’Origine des espèces, homme devenait une humble espèce animale, ayant évolué au moins sur une
Gorter-Pannekoek à des fins purement polémiques. Pour l’opposition totale entre Gramsci et la gauche germano-hollandaise sur la question des conseils ouvriers et des syndicats, voir Bourrinet 2016a. 207 Gorter 1909b, p. 127, avec une préface très élogieuse de Kautsky. La traduction du néerlandais vers l’allemand a été menée par Anna Pannekoek-Nassau Noordewier (1871-1957), épouse d’Anton depuis 1903. Celle-ci était enseignante de néerlandais à Leiden. 208 Pannekoek 1909a, p. 97. 209 Le livre De revolutionibus orbium coelestium (Des révolutions des sphères célestes) de Nicola Copernic est achevé vers 1530 et publié en 1543, l’année de sa mort. L’ouvrage était dédié au pape Paul III. Il fut mis à l’index en mars 1616, après que le pape Paul V, présidant le Tribunal du Saint-Office eut décrété : «La doctrine attribuée à Copernic que la Terre se meut autour du Soleil et que le Soleil se tient au milieu du monde sans se mouvoir du levant au couchant, est contraire aux Écritures saintes, et par suite on ne peut ni la défendre ni la soutenir». Il fallut attendre 1757 pour que l’ouvrage, qui sapait les bases du géocentrisme ptoléméen, cessât d’être condamné par l’Église catholique.
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centaine de milliers d’années, comme le démontrait la découverte en 1856, près de Düsseldorf, de restes préhistoriques de l’homo neerdanthalensis, premier homme fossile à être reconnu comme tel. L’homme perdait ainsi toute son arrogance métaphysique210.

On doit souligner, qu’avant même L’Origine des espèces, Engels – dans une lettre adressée à Marx le 14 juillet 1858 – confessait à Mohr (Marx) son rejet de toute arrogance métaphysique à partir des données scientifiques :

Il est certain que l’étude de la physiologie comparée nous mène à un mépris mêlé de honte (schmähliche Verachtung) pour cette exaltation idéaliste de l’homme qui serait supérieur aux autres bêtes sauvages (über die andern Bestien)211.

L’Origine des espèces, parue en 1859, sema la panique chez les tenants du créationnisme de toute espèce et fut l’objet de condamnations multiples. L’Église catholique, à son habitude, après quelques décennies de demi-silence et de chuchotements désapprobateurs, finit pas s’adapter aux découvertes scientifiques les plus dérangeantes212. Pour les créationnistes protestants-évangélistes et/ou musulmans, la théorie de la sélection naturelle et de l’évolution de Darwin demeure toujours un éternel objet de scandale, condamné comme «athéisme» ou «mécréance» et destiné aux flammes de l’enfer. En effet, l’alliance de la religion et de l’État constitue un socle de granit, sur lequel trône une classe dominante qui exige la soumission absolue à la Sainte Trinité : DIEU, CAPITAL et ÉTAT213.

On comprend que les fondateurs du matérialisme historique aient manifesté un enthousiasme réel pour l’apport scientifique de Charles Darwin, au moment où Marx poursuivait la rédaction du Capital, qui étudiait les lois du surgissement, de l’évolution et du déclin du mode de production capitaliste.

Marx s’était d’abord (1861) enthousiasmé pour Darwin, considérant qu’il s’agissait d’un véritable support de la révolution prolétarienne qui sapait toutes les bases de la métaphysique, où Dieu apparaissait comme l’Alfa et l’Omega de l’univers :

L’ouvrage de Darwin [L’Origine des espèces]214 est extrêmement important et me convient comme soubassement scientifique de la lutte des classes historique. Naturellement, il faut prendre son parti du manque de finesse typiquement anglais du développement. Mais, malgré toutes ses insuffisances, c’est dans cet ouvrage que, pour la première fois, non seulement un coup mortel est porté à la «téléologie» dans les sciences de la nature, mais, qu’en outre, le sens rationnel de celle-ci est exposé empiriquement215.

Mais, plus tard (1869), Marx avait émis les plus expresses réserves sur le

210 «L’homme dans son arrogance se croit une grande œuvre digne de l’intervention d’un dieu. Il est plus humble et je pense plus vrai de le considérer comme créé à partir des animaux». Cette phrase de Darwin a été couchée dans le Carnet «C» en 1839 [Ronald W. Clark, The Survival of Charles Darwin: A Biography of a Man and an Idea, New York, 1984, p. 178]. 211 Karl Marx-Friedrich Engels, Werke, vol. 29, Dietz Verlag, Berlin, 1978, p. 338. On remarquera qu’ici Engels fait de l’homme une bête sauvage (Bestie). Pannekoek, au contraire (cf. infra), dans son ouvrage Darwinisme et Marxisme, considère que l’homme n’est pas une bête sauvage. 212 Le jésuite Jorge Mario Bergoglio, élu pape le 13 mars 2013, et qui a choisi le nom de François, a pu ainsi déclarer, devant l’Académie pontificale en octobre 2014 : «Quand nous lisons le récit de la Création dans la Genèse, nous risquons de prendre Dieu pour un magicien brandissant sa baguette magique. Mais il n’en est pas ainsi. Il a créé les êtres humains et les a laissé se développer selon des lois internes qu’il a donné à chacun pour qu’ils puissent pleinement s’accomplir». 213 La Turquie du président de la République Erdoğan a aboli l’enseignement de la théorie de l’évolution dans le secondaire, nouveau signe de l’islamisation rampante de la société par le haut, où l’enjeu est la reconstitution de l’ancien Empire ottoman et du califat islamique aboli en 1924. Aux USA, le vice-président Mike Pence, qui seconde Donald Trump, est un «évangéliste catholique» (sic), partisan du créationnisme. 214 Charles Darwin, L’Origine des espèces [dernier tirage revu par Darwin en 1876], traduction d’Aurélien Berra, sous la direction de Patrick Tort, coordination de Michel Prum, Institut Charles Darwin International, Champion, Genève, 2009. 215 Cf. Lettre de Marx à Lassalle du 16 janvier 1861 (Citée par Buican 1987, p. 98).
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«mouvement darwiniste» :

Darwin a été amené, à partir de la lutte pour la vie dans la société anglaise – la guerre de tous contre tous, bellum omnium contra omnes –, à découvrir que la lutte pour la vie était la loi dominante dans la vie animale et végétale. Mais le mouvement darwiniste, lui, y voit une raison décisive pour la société humaine de ne jamais se libérer de son animalité…216.

Dans une lettre à Lavrov datée des 12-17 novembre 1875, Engels renchérissait :

Toute la doctrine darwiniste de la lutte pour la vie est simplement la transposition de la société dans la nature animée, de la doctrine de Hobbes sur le bellum omnium contra omnes et de la doctrine économico-bourgeoise de la concurrence, jointes à la théorie démographique de Malthus. Une fois exécuté ce tour de passe-passe (dont je conteste la légitimité absolue, comme je l’indique dans le point 1, notamment en ce qui concerne la théorie de Malthus), on retranspose ces mêmes théories de la nature organique dans l’histoire et l’on prétend alors avoir démontré leur validité en tant que lois éternelles de la société humaine. Le caractère enfantin de ce procédé saute aux yeux, pas besoin de gaspiller les mots sur ce sujet 217.

Plus tard, en 1886, le gendre de Marx, Paul Lafargue, dans son pamphlet La Religion du Capital, imagina cette féroce prosopopée du néo-darwinisme qu’il se garda bien de mettre dans la bouche de Darwin, mais dans celle de Herbert Spencer (1820-1903), un disciple ultralibéral, partisan de la «sélection des plus aptes», dans le but de créer une «race supérieure», celle de l’Übermensch capitaliste :

Notre savante théorie de l’évolution prouve que l’infériorité sociale des ouvriers est aussi fatale que la chute des corps, qu’elle est la conséquence nécessaire des lois immuables et immanentes de la Nature, nous démontrons aussi que les privilégiés des classes supérieures sont les mieux doués, les mieux adaptés, qu’ils iront se perfectionnant sans cesse et qu’ils finiront par se transformer en une race nouvelle dont les individus ne ressembleront en rien aux brutes à face humaine des classes inférieures que l’on ne peut mener que le fouet à la main218.

La publication de la brochure Marxisme en darwinisme (1909) de Pannekoek219 – publiée en néerlandais et traduite bientôt en plusieurs langues, en premier lieu en allemand (1909)220, puis en estonien, anglais et ukrainien – était une œuvre de parti, publiée par la social-démocratie aux Pays-Bas et en Allemagne. Elle faisait un état des lieux de la difficile cohabitation entre marxisme et darwinisme, pour les 100 ans de la naissance du fondateur de la théorie de l’évolution.

Cet opuscule de 44 pages est considéré – surtout par ses adversaires ! – comme le travail marxiste majeur de Pannekoek avant sa prétendue dégénérescence «ultragauche» des années 1920 et 1930, sous l’effet d’un antiléninisme/antistalinisme viscéral221. Nous pensons que cette contribution doit être pesée et soupesée de façon critique dans toutes ses implications théoriques.

216 Lettre de Marx aux époux Lafargue, 15 février 1869. 217 Lettre d’Engels à Piotr Lavrov, 12-17 novembre 1875, in Marx–Engels, Ausgewählte Briefe, Stuttgart, 1953, p. 356. 218 La religion du Capital, Bibliothèque socialiste de l’agglomération parisienne du Parti ouvrier, Paris, 1887 (Lafargue 2013, p. 9-10). L’article de Spencer, intitulé «The coming slavery» venait d’être publié dans Contemporary Review d’avril 1887. 219 Il en existe une traduction en français sous forme électronique, publiée sur le site web «La Bataille socialiste» : http://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1912-darwinisme-et-marxisme-pannekoek. Signalons une édition récente : Patrick Tort (commentateur-gloseur-linguiste darwinien, traducteur du néerlandais) et Anton Pannekoek, relégué au rang de coauteur secondaire : Marxisme et Darwinisme [Patrick Tort et Anton Pannekoek 2012]. [Précisons que cette édition à partir du néerlandais a été établie avec l’apport de certains docteurs ignorantins du CCI]. Le texte limpide de Pannekoek disparaît littéralement sous la montagne de gloses de ce spécialiste de Darwin. P. Tort s’érige en auteur principal d’un livre dont la seule «téléologie» est de proclamer à la face du monde (universitaire) qu’il est l’authentique et unique diffuseur de la théorie et de l’«Éthique» darwiniennes. Celle-ci, selon lui, s’incarnerait dans The Descent of Man and Selection in Relation to Sex (1871). 220 Marxismus und Darwinismus. Ein Vortrag von Ant. Pannekoek, Verlag der Buchdruckerei AG, Leipzig, 1909 et 1914 (2e édition, nettement améliorée). 221 C’est la thèse de Lilian Truchon qui oppose le «bon» Pannekoek de 1909, encore «révolutionnaire» (sic), au «très mauvais» Pannekoek de 1938 qui osa définir l’URSS, «patrie socialiste» si chère aux Éditions Delga, comme capitaliste d’État.
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Au nom de la social-démocratie, Pannekoek saluait l’apport de Darwin, qui – comme Copernic – avait opéré un «renversement dans la conception du monde des grandes masses». Doctrine de l’impermanence, de la mutabilité et non de l’invariance de la vie biologique, la théorie du développement des espèces, comme le marxisme, était «devenue le fondement de la vision du monde des couches populaires les plus larges»222. Véritable révolution copernicienne, la théorie de l’évolution brisait la vision d’une éternité de «l’âme humaine», d’essence quasi-divine. Sans doute, Aristote l’avait-il déjà pressenti en affirmant déjà que l’homme est «un animal politique» (zoôn politikon)223. Mais, souligne Pannekoek, avant d’être un être social

[…] l’homme est également un animal. L’homme s’est développé à partir de l’animal et les lois qui valent pour le règne animal ne peuvent pas d’un seul coup être invalides pour l’être humain224.

Mais Pannekoek rejetait avec vigueur toute prétention à faire de la doctrine de Darwin LA BASE BIOLOGIQUE de la lutte des classes. Tout en montrant que «marxisme et darwinisme formaient une unité», sur le plan du matérialisme, il soulignait leur différence de nature, si ce n’est leur incompatibilité quant à leur praxis :

Le darwinisme et le marxisme sont deux théories distinctes. L’une vaut pour le monde animal, l’autre pour la société. Elles sont complémentaires en ce sens que le monde animal se développe suivant les règles du darwinisme jusqu’à l’homme et que, à partir du moment où les hommes s’élèvent au-dessus du monde animal, le marxisme devient la loi du développement ultérieur. […] Le marxisme et le darwinisme doivent l’un et l’autre s’en tenir à leur domaine respectif; ils sont indépendants l’un de l’autre et il n’y a pas de lien direct entre eux225.

Si le mérite de Darwin fut d’avoir découvert «le mécanisme du développement animal», celui de Marx fut d’avoir démontré que le développement humain n’était pas un simple «mécanisme», mais le produit d’une histoire «dans la société humaine», où l’outil et le langage ont démultiplié les possibilités cognitives de l’espèce humaine, et donc sa capacité à transformer le monde naturel et vivant.

Reprenant la définition très connue donnée par Arthur Schopenhauer d’un être hybride, situé entre l’homme et l’animal226, un animal metataphysicum, Pannekoek «libérait» l’homme de sa férocité animale en le dotant d’une essence double, autant rationnelle que morale, même si le ‘rationnel’ pouvait souvent être totalement ‘immoral’ :

L’homme n’est pas une bête féroce. En tant qu’être libre, moral, s’assignant un but plus élevé, il doit abolir l’action immodérée de la loi naturelle. Il peut adoucir ce combat et substituer un ordre mondial rationnel et moral à celui de l’animalité227.

Pour appuyer cette assertion, Pannekoek s’appuyait sur l’ouvrage majeur de Darwin, La Descendance de l’homme228, mais aussi sur Kant, sans d’ailleurs évoquer son nom. Darwin, en effet affirmait que sa théorie qui valait pour le monde naturel
222 «Damit haben sie die Entwicklungslehre zur Grundlage der Weltanschauung der weitesten Bevölkerungskreise gemacht». La traduction que nous donnons se base sur l’édition allemande de 1914. 223 «La cité fait partie des choses naturelles, et l’homme est par nature un animal politique, et celui qui est sans cité – naturellement et non par le hasard des circonstances – est soit un être dégradé soit un être surhumain» (Politika, I, 2). 224 Pannekoek 1914, chap. 6 : «Naturprinzip und Gesellschaftslehre». 225 Ibid., chap. 6 et 9 Souligné par nous. 226 Pannekoek ne cite pas d’ouvrage précis de Schopenhauer. Il fait sans doute référence à la très célèbre proclamation du philosophe : «L’homme est un animal metaphysicum» [Metaphysische Tier] (Le Monde comme volonté et comme représentation, PUF, Paris, 1966, p. 851). 227 «Der Mensch ist keine Bestie. Als freies, sittliches Wesen, das sich höhere Ziele setzt, muss er das zügellose Walten dieses Naturgesetzes aufheben. Er kann den Kampf mildern und eine vernünftige, moralische Weltordnung an die Stelle der tierischen setzen» [Chap. 5 : «Der Darwinismus gegen den Sozialismus»]. Le soulignement en gras est de nous. Pannekoek nie ici que l’homme soit aussi un prédateur (Bestie, bête de proie). 228 Traduit aussi par La Filiation de l’homme. Nous nous référons à l’édition française de 2006 publiée par L’Harmattan.
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animal comme pour le monde social humain démontrait l’existence d’une morale solidariste chez l’homme, qui était instinctive ou innée, et reposant sur la fidélité et l’obéissance à une instance supérieure :

Le sens moral […] le plus noble attribut de l’homme […] le pousse à risquer, sans hésitation, sa vie pour celle d’un de ses semblables. […] Il est probable qu’il reçoit héréditairement une tendance à la fidélité envers ses semblables et à l’obéissance envers le chef de la tribu, qualités communes à la plupart des animaux sociables. […] Notre instinct de sympathie nous pousse à secourir les malheureux; la compassion est un des produits accidentels de cet instinct que nous avons acquis dans le principe, au même titre que les autres instincts sociables dont il fait partie229.

Darwin transformait ainsi l’être humain en un être moral idéal, doué d’«amour et de sympathie», de sentiments d’ailleurs largement partagés par les animaux les plus sociables. Mieux, Darwin faisait cette étonnante proclamation kantienne :

Je ne veux point violer dans ma personne la dignité de l’humanité230.

Cette proclamation très humaniste pour une époque où régnait la course impitoyable au profit s’accompagnait aussi d’une réhabilitation des «sauvages» ou «barbares». Darwin notait que «toutes les nations civilisées descendent de peuples barbares». Bien plus, avant que cette thèse triomphe à la fin du XXe siècle, il affirmait que qu’il était «probable que nos ancêtres primitifs ont vécu sur le continent africain plus tôt que partout ailleurs»231.

Dans une citation isolée, Darwin s’élève même contre l’idéologie raciste, en parlant de «prétendues races humaines», qui proviennent en fait d’une «souche primitive unique»232.

C’est donc une vision totalement opposée à celle d’Ernst Haeckel qui défend une classification raciste et polygéniste dans son «tableau taxinomique des douze espèces et des trente-six races humaines». Haeckel, pangermaniste, justifie ainsi «l’extinction totale» de groupes humains, comme les Hottentots : «Nul peuple aux cheveux crépus n’a eu de véritable histoire»233. Mais, il est vrai que Darwin, sur un ton neutre, constate que les «races civilisées» triompheront finalement des «races sauvages» inférieures, au terme d’un processus d’extermination :

Dans un avenir assez proche, si nous comptons en siècles, les races humaines civilisées auront très certainement exterminé et remplacé les races sauvages dans le monde entier234.

Cette compassion darwinienne pour les plus faibles, dans une époque de barbare ascension du Capital, a été transformée par certains darwiniens en ‘morale du cœur’, réhabilitant «les défavorisés»235. Sans tenir compte de l’ère génocidaire que le colonialisme et l’impérialisme ont initiée depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, pour culminer au XXe siècle, de doctes savants élaborent une eschatologie de la vertu morale triomphante :

229 Darwin, ibid., p. 103, 116, 146. Les italiques sont de nous. 230 Darwin, ibid. La citation correcte est celle-ci : «Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne d’autrui, toujours en même temps comme fin, jamais simplement comme moyen» [Fondations de la métaphysique des mœurs, Flammarion, 1994, p. 108]. 231 Darwin, ibid., p. 157 et 169. 232 Darwin, ibid., p. 189. 233 Haeckel, Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles, 1922, p. 518-519. La première édition (1868) paraît avant La descendance de l’homme (1871). 234 La descendance de l’homme, op. cit., p. 170. 235 Patrick Tort, co-éditeur (avec l’équipe du CCI) de la traduction Darwinisme et marxisme, se risque à écrire que la ‘morale’ darwinienne est une «morale de la réhabilitation des faibles et de l’aide aux défavorisés» (op. cit., p. 19).
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Au sein de l’humanité, (on observe) l’émergence et la victoire tendancielle des conduites altruistes et solidaires face à la loi antérieure de la concurrence236.

La compassion darwinienne a vite trouvé ses limites avec l’idéologie brutale de la nation capitaliste. C’est Darwin lui-même, et pas seulement ses épigones darwinistes, qui se laisse aller à exalter l’impérialisme colonial britannique, parangon de la vertu civilisatrice :

Comme colonisateurs, les Anglais ont manifesté une supériorité remarquable par rapport à d’autres nations européennes237.

Citant élogieusement les vues de William Rathbone Greg (1809-1881) et de Francis Galton (1822-1911) sur les Irlandais catholiques, Darwin reprend à son compte des préjugés racistes, n’hésitant pas à parler de «race inférieure» :

Les Irlandais, malpropres, sans ambitions et insouciants se multiplient comme des lapins. […] Dans l’éternelle lutte pour l’existence, c’est la race inférieure et la moins favorisée qui aura prévalu, et cela, non en vertu de ses bonnes qualités, mais en vertu de ses défauts238.

La ‘morale du cœur’ darwinienne s’inscrivait sur une carte du tendre, où les classes privilégiées, nécessairement «les plus intelligentes», se plaçaient au centre d’un ‘cercle vertueux’ national, où triomphe toujours l’«excellence» des gentlemen :

[…] les membres les plus intelligents finissent par l’emporter dans le cours des temps sur les membres inférieurs de la même communauté et laissent des descendants plus nombreux (sic); or c’est là une forme de la sélection naturelle. […] [C’est un] haut degré d’excellence, pratiqué par les hommes les plus distingués (sic), incorporé dans les lois, les coutumes et les traditions de la Nation, et exigé par l’opinion publique239.

On notera que Pannekoek, qui a lu attentivement l’ouvrage de Darwin La Descendance de l’homme et a fait sienne sa doctrine des «instincts sociaux»240, n’évoque pas ces préjugés de Darwin sur les Irlandais et les «races inférieures» ou «sauvages» – amenées à disparaître de la surface de la Terre241 –, ainsi que sur son adhésion zélée à l’idéologie des «gentlemen» britanniques («les plus distingués»).

Il s’agit d’abord pour Pannekoek d’opposer une doctrine darwinienne plus humaine à la sauvagerie assumée du darwinisme social et de les rendre en quelque sorte étanches l’un à l’autre.

À ce point de son analyse, Pannekoek semble revenir – via cette doctrine des «instincts sociaux» naturels, qui relève ici plus de l’analyse phénoménologique et

236 Patrick Tort, Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, PUF, 1996, tome II, article «Instincts sociaux». Souligné par nous. Le même auteur affirme que la compassion, qu’il nomme «sympathie» est naturellement «internationaliste», abolissant «nations et races» : «… une barrière artificielle ne peut empêcher les (sentiments de sympathie) de s’étendre à tous les hommes de toutes les nations et de toutes les races» [op. cit., tome III, article «Sympathie»]. Une conception tout angélique ou évangélique qui fait abstraction de l’existence d’un système capitaliste impérialiste qui élève la haine de l’autre, du concurrent, de l’ennemi, de l’inférieur économique et/ou «racial» au rang de sublime vertu. 237 Darwin, op. cit., p. 150. Darwin donne pourtant dans le même ouvrage l’exemple de la Tasmanie, évoquant «la fameuse chasse aux sauvages, à laquelle prirent part tous les colons, et il ne restait plus que 120 Tasmaniens qui firent leur soumission entre les mains des autorités anglaises et à qui on voulut bien accorder la vie» (op. cit., p. 201). 238 Ibid., p. 150. 239 Ibid., p. 155. 240 Pannekoek 1914 : «Ces instincts (sociaux) se seront d’abord développés sous l’effet de l’habitude et de la nécessité. Ces instincts deviennent les traits les plus saillants, les plus décisifs, pour décider de qui l’emportera dans la lutte pour l’existence» [chap. 7 : «Das gesellschaftliche Zusammenleben»]. 241 «Dans quelque période future, pas trop éloignée si l’on compte en siècles, les races civilisées de l’homme extermineront et remplaceront presque certainement les races sauvages dans le monde entier» [Darwin, The Descent of Man, New York, 1874, p. 178].
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empirique que de la démonstration scientifique irréfutable242 – à un cadre kantien hérité de la philosophie des Lumières. Pannekoek proclame : «alle Menschen Brüder sind» [«tous les hommes sont frères»]243. Il estime que le sentiment cosmopolite et collectif, même en devenir, est universel, voire «éternel», d’autant plus que croissent les sentiments sociaux, autrement dit les sentiments classistes :

Si nous considérons notre propre époque, nous constatons que l’humanité tout entière forme de plus en plus, sur le plan économique, une unité, même si celle-ci demeure très lâche. […] Il existe un sentiment de citoyenneté du monde (Weltbürgerschaft), fût-il très abstrait, qui s’étend sur tous les peuples civilisés. Beaucoup plus fort est le sentiment d’appartenance nationale, surtout chez la bourgeoisie, parce que les nations sont des associations bourgeoises rigides, se combattant mutuellement […] Les sentiments les plus forts sont les sentiments sociaux à l’égard des membres de la même classe, parce que les classes sont les véritables unités sociales […] Les membres individuels d’un groupe ou d’une tribu meurent, mais l’ensemble est pour ainsi dire éternel244.

L’analyse de Pannekoek, sur le plan du matérialisme historique, semble reposer sur des connaissances floues, voire des préjugés liés à son aire géographique d’appartenance. Pour Pannekoek, l’humanité à la fin de l’Antiquité semble se réduire au monde méditerranéen, en ignorant superbement le monde chinois et le monde indien avec lequel commerçait depuis longtemps l’Empire romain :

[…] à la fin de de l’Antiquité, nous trouvons toute l’humanité alors connue rassemblée autour de la Méditerranée, formant une unité dans l’Empire mondial de Rome245.

Tout aussi approximative était son analyse du Moyen Âge, qu’il considère comme un bloc immuable du VIIe au XVe siècle. Toute cette période, pour Pannekoek, est purement féodale et reste arriérée jusqu’à la fin du point de vue de l’outillage. Socialement, les deux classes existantes dominantes étaient, selon lui, la noblesse et la petite-bourgeoise (Kleinbürgertum), ignorant le capitalisme bancaire et industriel en plein développement en Italie et en Flandre246, ignorant aussi la formation d’un prolétariat dans le textile et la métallurgie, un prolétariat qui se souleva à Bruges (1375) et Ypres à Florence (Ciompi, 1378)247 et se heurta à une bourgeoisie qui, même à la tête du gouvernement des communes, n’avait nulle intention de lui accorder la moindre «liberté»248.

Et que dire de l’assertion désarmante considérant la taille et la puissance des machines comme la raison ultime du mode de production ? On peut ainsi lire cette phrase qui condense un matérialisme vulgaire, fort répandu dans la socialdémocratie de l’époque, puis ensuite dans le stalinisme, et que Pannekoek combattit fortement après 1920, en particulier dans son Lénine philosophe (1938) et son

242 Pannekoek définit ces instincts sociaux comme une force qui maintient les animaux réunis et qui permet ainsi «la survie du groupe». Chez les hommes, elle implique «sacrifice de soi, bravoure, discipline, loyauté et rigueur», qualités qui sont plus le fait du «zôon politikon» de la Cité d’Aristote que du «zôon» du naturaliste. 243 Op. cit., chap. 7 («Das gesellschaftliche Zusammenleben»). Une sélection des pensées du mahatma Gandhi, publiée à Genève par l’UNESCO en 1958, porte le titre : «All men are brothers». 244 Pannekoek 1914, ibid., chap. 7 : «Das gesellschaftliche Zusammenleben» et chap. 8 : «Werkzeuge, Denken und Sprache». 245 Ibid., chap. 7 : «Das gesellschaftliche Zusammenleben». La connaissance de la Chine et de l’Inde comme unités de civilisation était déjà largement répandue à Rome pour qu’Horace, Virgile, Properce, Strabon, Pomponius Méla, Pline, Denys le Periégète, Stace, Martial et Juvénal désignent sous le terme de SÈRES l’empire chinois, appelé par les Indiens TCHINA [Joseph-Toussaint Reinaud, «Relations politiques et commerciales de l’empire romain avec l’Asie orientale pendant les cinq premiers siècles de l’ère chrétienne, d’après les témoignages latins, grecs, arabes, persans, indiens et chinois», in Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1863, p. 67-108]. 246 Cf. Jean Gimpel, La révolution industrielle au Moyen Âge, Seuil, 2002. 247 Cf. W. H. TeBrake, A plague of insurrection. Popular politics and peasant revolts in Flanders, 1323-1328, University of Pennsylvania Press, Philadelphie, 1993; et Alessandro Stella, La révolte des Ciompi. Les hommes, les lieux, le travail, EHESS, Paris, 1993. 248 On peut ainsi lire, dans un passage de cette brochure, cette étonnante assertion : «Lorsque la bourgeoisie se fut emparée du pouvoir politique et qu’elle eut fait prédominer l’ordre économique capitaliste, elle commença à se débarrasser des entraves féodales et à rendre les hommes libres» [chap. 10 : «Kapitalismus und Sozialismus»].
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Anthropogénèse (1944)249 :

Les formes prises par le travail, les rapports de production dépendent des outils utilisés, de la technique, des forces productives en général. C’est parce qu’au Moyen Âge on travaillait avec de petits outils – alors qu’aujourd’hui on utilise de grosses machines – que dominait à cette époque le petit artisanat et le féodalisme, alors qu’aujourd’hui domine à grande échelle le capitalisme; c’est pourquoi on avait alors la noblesse féodale et la petite bourgeoisie (Kleinbürgertum), alors qu’actuellement bourgeoisie et prolétariat constituent les classes les plus importantes250.

L’intérêt de cette brochure de Pannekoek se trouve moins dans son utilisation maladroite du «matérialisme historique» (et son intérêt certain pour la doctrine darwinienne des «instincts sociaux») que dans sa conception du marxisme comme «arme du prolétariat». Le marxisme s’oppose à l’idéologie du darwinisme social, «arme de la bourgeoisie», «d’emblée adopté avec ardeur par la bourgeoisie». Celle-ci en effet se rallie à un ‘matérialisme blindé’, où l’idée chrétienne que les «premiers seraient les derniers et les derniers les premiers» au paradis terrestre ou céleste est un crime de lèse-capitalisme, qui mérite bien que l’on se débarrasse sans tarder de la tradition biblique251.

Pannekoek démontait la mécanique du «darwinisme social», devenu une arme essentielle de l’idéologie bourgeoise. Il rappelait que Darwin, malgré sa profession de foi kantienne de 1871, avait joué un rôle majeur dans la formation de l’idéologie bourgeoise de la lutte des «plus aptes», des plus «intelligents», des «gentlemen» pour maintenir leur domination sur les «inférieurs», «les plus faibles» condamnés à disparaître :

Le combat darwinien pour l’existence a trouvé son modèle dans la concurrence capitaliste; à l’inverse, la concurrence capitaliste fut comparée à la lutte animale pour l’existence : elle fut alors élevée à la dignité de loi naturelle. [Pour Darwin] les plus aptes (die Passendsten) survivront. La lutte pour l’existence provoque la sélection naturelle (Naturauslese)252.

Spencer, en Angleterre, et Haeckel, en Allemagne, ne firent que pousser jusqu’à ses ultimes limites la logique du raisonnement darwinien, devenu celui du darwinisme social. Pour Spencer, ce fut l’occasion de développer une idéologie capitaliste libertarienne, obsédée par le danger d’une dégénérescence de son système sous l’effet de la révolte des «races inférieures» qu’il s’agit de contenir, sinon d’épurer énergiquement :

La lutte pour l’existence est en même temps un procès d’épuration de la race (Reinigungsprozess der Rasse), la protégeant ainsi contre la dégénérescence. Tel est l’effet bénéfique de cette lutte253.

L’ennemi, pour la classe dominante, était en premier lieu le socialisme marxiste, tirant sa force des millions d’exploités vivant sous le talon de fer du capitalisme. L’idéologie d’un Spencer comme d’un Haeckel était celle d’une classe dominante se sentant menacée dans son existence. Pour ces défenseurs de la «race» et de la «civilisation», le progrès du capitalisme254 ne pouvait qu’être indéfini, à moins que de «nouveaux barbares», les prolétaires, les «basses classes», ne viennent instaurer le

249 Anthropogenesis – A Study of the Origin of Man : https://www.marxists.org/archive/pannekoe/1944/anthropogenesis.htm. 250 Ibid., chap. 2 : «Der Marxismus». 251 Ibid., chap 4 : «Der Darwinismus im Klassenkampf». Pannekoek, précise dans ce passage, qu’il n’en fut pas de même en Angleterre, où la position de la bourgeoisie, assurée depuis plusieurs siècles, reposait sur le compromis entre le trône et l’autel anglicans. 252 Idem, 253 Spencer cité par Pannekoek, op. cit., chap. 5 : «Der Darwinismus gegen den Sozialismus». 254 Dans la Descendance de l’homme, op. cit., p. 158, Darwin affirmait que le «progrès l’avait généralement emporté sur la rétrogradation».
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communisme, débouchant pour eux sur «le retour à la barbarie et à l’état d’origine et animal de peuples grossiers vivant à l’état de nature»255.

Le bénéfice secondaire du darwinisme pour la bourgeoisie était de lui assurer un pouvoir hégémonique, sans partage, en réduisant à néant le pouvoir de l’Église et de l’aristocratie, en se servant de l’autorité de la science élevée au rang de nouvelle religion de la bourgeoisie. En Allemagne, en particulier, où

Le darwinisme servit d’arme à la bourgeoisie dans sa lutte contre les classes féodales, la noblesse, le clergé et les princes. C’était une lutte entièrement différente de celle du prolétariat. La bourgeoisie n’était pas une classe exploitée luttant pour abolir l’exploitation. Non, ce qu’elle voulait c’était se débarrasser de la domination des vieilles puissances qui faisaient obstacle à sa propre domination. […] Que pouvaient lui opposer les anciennes classes, ces classes qui étaient devenues autant de parasites inutiles et stériles ? Elles évoquaient simplement la tradition et l’ancien droit divin qui de transmettant de génération en génération… C’est pour défendre ses propres intérêts que la bourgeoisie s’est trouvée dans l’obligation de ruiner le caractère sacré de cette tradition et la vérité de la religion. La science était opposée à la croyance et les lois de la nature, nouvellement découvertes, à la révélation256.

En fait, les lois darwiniennes ne faisaient que transposer du domaine animal dans le domaine humain la lutte du capitalisme pour dominer (et écraser) et la société et la nature. Ces prétendues lois immuables, en fait les lois de la concurrence, devenaient le «fondement scientifique de l’inégalité» de la société bourgeoise, permettant que «triomphent les meilleurs, tandis que les mauvais s’éteignent».

En réalité, comme le souligne avec force Pannekoek, ces lois conduisent directement à l’écrasement des potentialités de chacun, au triomphe sans vergogne du monde négatif de l’avoir sur celui de l’être social. Dans la lutte pour l’existence, sous le capitalisme,

Ce ne sont pas les qualités personnelles, mais la possession d’argent, la richesse qui décident du succès dans la lutte pour l’existence257.

La conséquence n’en est pas l’accélération du «progrès» [au seul profit des «gens de bien (s)»!], mythe propagé aussi bien par les positivistes que par les darwinistes, mais bien l’accélération de la décadence des sociétés humaines :

[…] il n’y a pas de progrès moral, mais bien plutôt une détérioration (Verschlechterung) de l’humanité258.

Face au désordre d’un monde irrationnel, où l’exploité est livré à la concurrence la plus féroce et soumis à des salaires de misère, ne suffisant même pas à ses propres besoins, le marxisme se donne pour tâche de

remplacer l’ordre animal par un ordre humain, rationnel et moral, à l’échelle du monde259.

Montrant que le langage, la pensée et la conscience étaient le propre de l’homme dont le «combat ne peut pas être mené sur les principes du monde animal», Pannekoek

255 Citation de Haeckel (1892) donnée par Pannekoek, chap. 5. 256 Idem, chap. 4 : «Der Darwinismus im Klassenkampf». 257 Idem, chap. 5 : «Der Darwinismus gegen den Sozialismus». 258 Ibid. Cette idée, qui apparaissait de façon récurrente dans la littérature religieuse, fut développée dans un sens socialiste par Emil Richter, dans son livre Menschheit und Capital. Studien über Bewegung und Verhältnisse einflußreicher Erscheinungen des Lebens und der allgemeinen Entwickelung, Leipzig, en 1872 & 1878. Ce livre était une attaque systématique contre le libéralisme qui menait l’humanité à sa perte par son inextinguible soif de profit. L’alternative au libéralisme était la Gesellschaftlichkeit (sociabilité), c’est-à-dire le Socialismus (socialisme). 259 Ibid.
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soulignait la différence fondamentale entre matérialisme bourgeois et socialisme marxiste, le maintien ou la suppression de toute inégalité, le maintien ou la suppression d’une concurrence féroce entre les travailleurs, où domine non la solidarité mais la guerre de tous contre tous :

Le socialisme a pour prémisses fondamentales l’égalité naturelle entre les hommes et veut inscrire dans les faits leur égalité sociale… Cela signifie que la lutte pour l’existence à l’intérieur du monde humain cesse. Elle sera encore menée, extérieurement, non plus comme concurrence contre des congénères, mais comme lutte pour la subsistance contre la nature (als Kampf um den Lebensunterhalt gegen die Natur). Le développement de la technique et de la science qui l’accompagne fait que cette lutte peut à peine être qualifiée de telle. La Nature a été soumise à l’Homme (die Natur ist den Menschen untertan geworden) et lui offre pour un effort moindre une subsistance plus sûre et surabondante (überflüssig)260.

Dans ces ultimes paragraphes de cette brochure, une inquiétante utopie pointait du nez. La Nature, transformée par la force (gegen), devenait un pays de cocagne, où le nécessaire devenait superflu, grâce aux deux cuillères du forceps : la Technique et la Science. Un binôme qui était dans toutes les équations du scientisme, et que d’ailleurs Pannekoek dénoncera à partir des années 1930, en attaquant de front l’idéologie léniniste et stalinienne, celle de la «construction du socialisme» dans la «patrie soviétique» (cf. chapitre VII).

1.3.2 L’homme naturel contre la nature ?

Dans la conclusion de sa brochure Darwinismus und Marxismus, Pannekoek semblait adhérer à la «leçon» du philosophe utilitariste Stuart Mill, Sur la nature (1874), où celui-ci faisait de la «mère nature» une mauvaise marâtre contre laquelle l’homme (capitaliste) devait utiliser violence et ruse pour la soumettre à sa volonté :

Tout le monde déclare approuver et admirer nombre de grandes victoires de l’art sur la nature […] Mais louer ces exploits et d’autres similaires, c’est admettre qu’il faut soumettre les voies de la nature et non pas leur obéir; c’est reconnaître que les puissances de la nature sont souvent en position d’ennemi face à l’homme, qui doit user de force et d’ingéniosité afin de lui arracher pour son propre usage le peu dont il est capable […]261.

Cette philosophie utilitariste n’est guère différente de celle des grands groupes capitalistes qui, aujourd’hui comme hier, déclarent une guerre sans merci à la nature pour mieux la piller et lui faire rendre gorge jusqu’au dernier atome possible de profit262.

Mais peut-on affirmer que Marx, au nom d’un prétendu mythe prométhéen263, aurait déclaré la guerre à la nature pour mieux la dominer ? C’est ce que semble affirmer le philosophe Alfred Schmidt, qui fut aussi en 1962 l’éditeur allemand de Lénine
260 Idem, p. 20 et 44. Souligné par nous. Überflüssig, outre ce sens de «superflu», a aussi le sens de «gratuit». On peut lire, dans ce sens, cette réflexion de Bastiat sur le prétendu «don gratuit» de la nature : «La vérité est que l’utilité produite par la nature est gratuite, partant commune, ainsi que celle produite par les instruments de travail. Elle est gratuite et commune à une conduite [condition] : c’est de se donner la peine, c’est de se rendre à soi-même le service de la recueillir…» [Frédéric Bastiat, Œuvres complètes, tome sixième, Harmonies économiques, Guillaumin et Cie, 1870, Paris, p. 186]. 261 Sur la nature, La Découverte, Paris, 2003. Souligné par nous. 262 La multinationale américaine Monsanto (absorbée en 2018 par Bayer, autre spécialiste de la destruction de l’écosystème), dans une publicité pour une débroussailleuse, poussait ce cri de guerre : «Meurtrissez la nature !» [Cité par Christian Godin, La haine de la nature, Champ Vallon, Seyssel, 2012]. Monsanto a été accusée en 2017 d’écocide et de crimes contre l’humanité pour sa commercialisation de produits toxiques ayant causé la mort de milliers de personnes, comme les polychlorobiphényles (PCB), le glyphosate – utilisé dans des herbicides comme le Roundup –, ou encore l’acide 2,4,5-trichlorophénoxyacétique, l’«agent orange» utilisé par l’armée US durant la guerre du Vietnam. 263 John Bellamy Foster note, dans une interview donnée à Médiapart (avril 2016), à propos du «prométhéisme» de Marx : «le mythe du don du feu a été à l’origine interprété comme celui du don de la connaissance, assimilée à un éclairement. Et c’est bien ainsi que Marx l’entendait. C’est seulement plus tard que le feu ainsi donné a pu être interprété aussi comme puissance matérielle, aliment des moteurs et base de l’industrialisation».
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philosophe de Pannekoek. Pour lui, dans une société socialiste, en raison de la permanence du règne de la nécessité et des particularités de l’histoire humaine, les hommes se comporteront à l’égard de la nature en se l’appropriant et en la combattant264.

Cette idée découle d’une analyse de Marx dans les Grundrisse (Manuscrits de 18571858), où Marx célèbre la «grande influence civilisatrice du capital» :

[…] c’est seulement le capital qui crée la société civile bourgeoise et développe l’appropriation universelle de la nature et de la connexion sociale elle-même par les membres de la société. D’où la grande influence civilisatrice du capital. Le fait qu’il produise un niveau de société par rapport auquel tous les autres niveaux antérieurs n’apparaissent que comme des développements locaux de l’humanité et comme une idolâtrie naturelle. C’est seulement avec lui que la nature devient un pur objet pour l’homme, une pure affaire d’utilité; qu’elle cesse d’être reconnue comme une puissance en soi; et même la connaissance théorique de ses lois autonomes n’apparaît elle-même que comme une ruse visant à la soumettre aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production. Le capital, selon cette tendance, entraîne aussi bien au-delà des barrières et des préjugés nationaux que de la divinisation de la nature et de la satisfaction traditionnelle des besoins, modestement circonscrite à l’intérieur déterminées et de la reproduction de l’ancien mode de vie. Il détruit et révolutionne constamment tout cela, renversant tous les obstacles qui freinent le développement des forces productives…265

Marx contre la nature ? C’est faire fi de l’analyse scientifique de Marx décrivant le développement gigantesque des forces productives opéré par un capital qui s’empare purement et simplement de toute la nature. Pour le trotskyste Michael Löwy, il y a bien chez Marx une certaine idolâtrie des forces productives : «l’on trouve souvent chez Marx ou Engels (et encore plus dans le marxisme ultérieur) une tendance à faire du ‘développement des forces productives’ le principal vecteur du progrès, et une posture peu critique envers la civilisation industrielle, notamment dans son rapport destructeur à l’environnement»266. C’est confondre un peu vite la position de Marx et d’Engels avec celle des ‘constructeurs de socialisme’ (le «marxisme ultérieur» : Lénine et Staline, Mao et Fidel Castro, etc.267

Comme le note de manière remarquable John Bellamy Foster268, Marx, en travaillant, au début des années 1860, sur la composition de son Capital, fut l’un des premiers à noter la destruction de la nature par l’agriculture capitaliste moderne, en s’appuyant sur les travaux de Justus von Liebig (1803-1873) qui dénonçait la face négative de cette agriculture du point de vue des sciences naturelles269.

Dans le troisième livre du Capital, Marx note avec force que le système du profit capitaliste débilite la vie dans son ensemble, aussi bien celle des travailleurs que la force naturelle de la terre nourricière :

Si à l’origine [la grande industrie et la grande agriculture exploitée industriellement] se distinguent parce que la première ravage et ruine davantage la force de travail, donc la force
264 Alfred Schmidt, Der Begriff der Natur in der Lehre von Marx, Europäische Verlagsanstalt, Francfort, 1962 [Traduction française : Le concept de nature chez Marx, PUF, Paris, 1994]. 265 Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits «Grundrisse», Éditions sociales, Paris, 2011, p. 371 (Introduction, notes et édition de Jean-Pierre Lefebvre). 266 Michael Löwy, «De Marx à l’écosocialisme», Écologie et Politique n° 24, Presses de Sciences Po, Paris, 2002, p. 29-41. 267 L’article de Löwy se conclut par un appel au front unique anti-impérialiste entre «Rouges» et «Verts» : «… l’éco-socialisme… propose une stratégie d’alliance entre les ‘rouges’ et les ‘verts’, le mouvement ouvrier et l’écologie, et de solidarité avec les opprimées et exploitées du Sud» (loc. cit., p. 39). 268 John Bellamy Foster, Marx écologiste, Éditions Amsterdam, Paris, 2011. Titre de l’édition américaine : The Ecological Revolution. – Making Peace with the Planet, Monthly Review Press, New York, 2009. 269 Marx, Le Capital, livre I, p. 566 (Jean-Pierre Lefebvre, éd., Éditions sociales, 1983).
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naturelle de l’homme, l’autre plus directement la force naturelle de la terre, elles finissent, en se développant, par se donner la main : le système industriel à la campagne finissant par débiliter les ouvriers, et l’industrie et le commerce, de leur côté, fournissant à l’agriculture les moyens d’exploiter la terre270.

Marx dénonçait déjà, dans le premier livre du Capital le pillage généralisé du travailleur comme du sol, amenant à la ruine des ressources naturelles. Le «progrès capitaliste» mène finalement à la ruine de la terre :

[…] tout progrès de l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller le travailleur, mais aussi dans l’art de piller le sol; tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité pour un laps de temps donné est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de cette fertilité. […] Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production social qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur271.

Et Engels dans les années 1878-1882 mettra en garde contre une exploitation féroce de la nature, à laquelle l’homme appartient, réalité qui a été oubliée depuis l’Antiquité avec le triomphe du christianisme. Les «victoires» remportées sur la nature sont finalement aussi une défaite de l’humanité :

[…] ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’elles. […] Les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger comme quelqu’un qui est en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein et toute notre domination sur elle réside dans l’avantage que nous avons sur l’ensemble des autres créatures de connaître ses lois et à pouvoir nous en servir judicieusement. […] Depuis les énormes progrès de la science de la nature au cours de ce siècle, nous sommes de plus en plus à même de connaître aussi les conséquences naturelles lointaines, tout au moins de nos actions les plus courantes dans le domaine de la production, et, par suite, d’apprendre à les maîtriser. Mais plus il en sera ainsi, plus les hommes non seulement sentiront, mais sauront à nouveau qu’ils ne font qu’un avec la nature, et plus deviendra impossible cette idée absurde et contre nature d’une opposition entre l’esprit et la matière, l’homme et la nature, l’âme et le corps, idée qui s’est répandue en Europe depuis le déclin de l’antiquité classique et qui a connu avec le christianisme son développement le plus élevé272.

L’on voit donc, à la lumière de ces analyses de Marx et Engels, qu’il n’était nullement question de mener une guerre contre la nature pour assurer le développement des forces productives, et qu’un tel développement ne pouvait se concevoir que si l’humanité traitait l’environnement naturel comme «son corps non organique»273.

* * *

Certains points montraient les limites de l’analyse de Pannekoek, qui reste contradictoire. Condamnant le darwinisme social, le marxiste hollandais reste dans une problématique raciale. Mais celle-ci se déroule dans le cadre historique d’une lutte pour la possession de la technique, une lutte «pour les meilleurs outils et les meilleures armes» :

Les races, dont les ressources techniques sont développées au plus haut point, évincent les autres, se nantissent des meilleures terres, s’élèvent au niveau de la civilisation et soumettent les autres. La domination de la race européenne repose sur sa supériorité technique274.
270 Le Capital, livre III, p. 191-192. Souligné par nous. 271 Le Capital, livre I, Éditions sociales, 1982, p. 565-567. Edition et traduction de Jean-Pierre Lefebvre. 272 Engels, La dialectique de la nature, Éditions Sociales, Paris, 1977, p. 180-181. Traduction d’Émile Bottigelli. 273 Manuscrits de 1844, Éditions sociales, 1968 (Présentation, traduction et notes d’Émile Bottigelli). 274 Darwinismus und Marxismus, chap. 9 : «Tierorgan und Menschenwerkzeug».
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Pannekoek, comme la social-démocratie de son époque, reste prisonnier d’une certaine conception «racialiste», qui n’est en rien raciste, mais tend à diviser l’humanité entre branches supérieures et branches inférieures au niveau de la domination des forces productives.

Cette théorie racialiste servit d’abondance aux tendances social-impérialistes de la social-démocratie pour justifier les conquêtes coloniales en dépossédant, avec une parfaite «bonne conscience», les «sauvages» des droits immémoriaux de leurs communautés. On peut lire ainsi, dans un article paru dans l’organe théorique du SPD en 1896, cette phrase édifiante d’Eduard Bernstein, bientôt chef du courant révisionniste :

Nous condamnons et combattons certaines méthodes de sujétion des Sauvages (Wilden), mais non le fait qu’on les soumette et qu’on leur fasse admettre les droits d’une culture supérieure275.

Chez Pannekoek lui-même, le terme de «race» pourrait être aisément remplacé par celui de «population» voire de «civilisation», s’il avait pu tenir compte des premières recherches de l’anthropologie scientifique, dont l’essor se fit au lendemain de la première guerre mondiale.

Pour sortir du darwinisme social, Pannekoek se révèle peu ou prou kantien, reprenant implicitement l’idée d’un homme moral car cosmopolite, même s’il combat fermement le développement de l’idéologie néo-kantienne dans la social-démocratie (cf. infra).

Mais, sur la voie de l’émancipation de l’humanité par le prolétariat, ce qui prédomine, ce sont les sentiments sociaux. Ceux-ci en devenant clairement conscients revêtent «le caractère de sentiments moraux». La lutte pour le socialisme se traduit par le surgissement d’une nouvelle morale, celle du prolétariat mettant fin à la «guerre de tous contre tous» évoquée par Hobbes dans son Léviathan.

Face au matérialisme vulgaire, Pannekoek souligne l’importance décisive du «travail intellectuel» (Kopfarbeit) chez l’homme, en particulier chez le producteur, idée reprise de Joseph Dietzgen :

[…] la pensée humaine, prétendument abstraite et rationnelle est une pensée conceptuelle qui s’élabore à l’aide de concepts. Nous ne pouvons désigner et retenir les concepts que par des noms. Toute pensée approfondie, toute extension de la connaissance doit commencer en opérant des distinctions grâce aux noms, soit en en créant de nouveaux soit en donnant aux anciens une signification plus précise. Le langage est le corps de la pensée, le seul matériau avec lequel peut s’édifier une science humaine276.

Et pour rabaisser la morgue de l’homme capitaliste qui prétendait qu’en dehors de sa «civilisation» tout n’avait été auparavant que «barbarie», Pannekoek prend plaisir à souligner que :

En substance, notre capacité de penser (Denkvermögen) n’est aujourd’hui ni plus ni mieux développée que celle des Grecs et des Romains, et peut-être même que celle des Germains […]277.

275 Bernstein, «Die deutsche Sozialdemokratie und die türkischen Wirren», Die Neue Zeit n° 4, 1896-1897, p. 108-116. Cette position de Bernstein fut vivement condamnée par Karl Kautsky. 276 Darwinismus und Marxismus, chap. 8 : «Werkzeuge, Denken und Sprache». 277 Idem, chap. 9 : «Tierorgan und Menschenwerkzeug».
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1.3.3 La question du néokantisme
Le combat des marxistes hollandais, à la suite de Dietzgen, pour une nouvelle «éthique» prolétarienne, n’était pas une concession à l’idéalisme, dans sa variante néokantienne.
Au contraire, ils voyaient dans le néokantisme la base philosophique du révisionnisme, qui reflétait des «tendances petites-bourgeoises» et alliait «une conception bourgeoise du monde avec des convictions anticapitalistes»278. Max Adler, le principal représentant de l’austro-marxisme, poussa même très loin l’assimilation de Marx à l’idéalisme éthique de Kant en proclamant que Marx devait être analysé «dans l’esprit kantien et Kant à la lumière de l’enseignement marxiste». Le matérialisme historique perdait ainsi tout son sens par l’affirmation de l’existence d’une «supratemporalité de la conscience»279.
Pannekoek soulignait l’impossibilité de concilier «l’éthique» idéaliste et révisionniste avec le matérialisme historique. Si celui-ci sous l’angle philosophique, donne les soubassements d’une nouvelle morale : la morale prolétarienne, cette dernière repose sur des bases matérialistes : l’exploitation capitaliste et la lutte contre la domination bourgeoise. Dans un article de 1911, Pannekoek voyait erreur profonde dans le fait de transformer Marx en «éthicien» ou «moraliste«, et par contrecoup la lutte de classe en une lutte pour des «idéaux» abstraits :

La théorie matérialiste de Marx ne nie pas l’éthique, pas plus le pouvoir des sentiments éthiques. Mais elle nie que ces sentiments s’enracinent dans une éthique planant au-dessus de l’humanité; elle considère l’éthique elle-même comme un produit des facteurs matériels de la société. La vertu qui croît maintenant chez les ouvriers, leur solidarité et leur discipline, leur esprit de sacrifice et leur dévouement pour la communauté de classe et le socialisme sont une condition fondamentale pour la suppression de l’exploitation; sans cette nouvelle moralité du prolétariat, le socialisme ne peut être l’objet d’un combat. […] Le discours sur Marx éthicien est inexact d’un double point de vue. Ce n’est pas l’éthique qui forme la base du marxisme, mais, au contraire, c’est le marxisme qui donne à l’éthique un fondement matérialiste. Et la passion violente de la critique et de la lutte qui flamboie dans les lignes écrites par Marx n’a rien à voir avec l’éthique280.

Dans une brochure, dont la finalité était la lutte contre l’anarchisme et le révisionnisme, qui tenaient la lutte contre le capitalisme pour un combat contre «l’injustice», Pannekoek montrait que la méthode marxiste n’avait rien à faire avec la méthode idéaliste des impératifs catégoriques. C’est en devenant obsolète, donc en créant les bases objectives de sa disparition, que le capitalisme montrait son caractère d’injustice. Du point de vue matérialiste, il était inexact de dire que

Le capitalisme doit être supprimé et remplacé par un meilleur ordre social, parce que celui-ci est mauvais et injuste. Au contraire, c’est parce que le capitalisme peut être supprimé et qu’un ordre meilleur est possible qu’il est injuste et mauvais281.

Sous cet angle, le socialisme n’a pas comme finalité de «rendre les hommes moralement meilleurs, en leur tenant de beaux sermons, mais de renverser l’ordre social»282.

278 A. Pannekoek, Introduction à Dietzgen, op. cit., p. 38. 279 Max Adler, Kant und der Marxismus [1925], Verlag Classic Edition, Saarbrücken, 2009. 280 Pannekoek, «Marx der Ethiker», Bremer Bürgerzeitung, 25 février 1911. Que Marx ne fusse pas un «éthicien», Pannekoek ne cessera de le répéter encore à la fin de sa vie, dans sa correspondance avec Maximilien Rubel, qui soutenait que le marxisme était inséparable de l’«éthique». [Lettres d’Anton Pannekoek adressées à Maximilien Rubel, 1951-1955, in Rubel (éd.) 1976, p. 841-932]. 281 Pannekoek 1906 b, p. 9. 282 Idem, p. 19.
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1.3.4 Une nouvelle éthique du prolétariat ?

Toute morale nouvelle, surgissant de la lutte du prolétariat, doit donc, souligne Pannekoek, être subordonnée à cette finalité. Fortement impressionné par l’exemple de la grève de 1903 aux Pays-Bas, Pannekoek – et avec lui Gorter dans sa polémique contre Troelstra, montrait qu’était «moral» tout «ce qui sert l’intérêt de classe» et mauvais tout «ce qui lui nuit». Dans la lutte de classe, la «morale prolétarienne» n’était pas ce qui est immédiatement «utile» et «rationnel», dans son action – la grève de 1903, comme tant d’autres, se termine par une défaite –, mais ce qui, à long terme, contribue à son renforcement. De façon quelque peu contradictoire dans son raisonnement, Pannekoek soutenait que bien souvent intérêt de classe et moralité divergent, car

Ce n’est pas ce qui est utile pour la classe qui est moral; au contraire est moral ce qui en général est normalement dirigé vers l’avantage et l’intérêt de la classe283.

Pannekoek et la Gauche hollandaise abandonneront progressivement cette problématique quelque peu marquée par la polémique contre les révisionnistes et les néokantiens. Le nœud du problème pour la Gauche hollandaise, surtout après 1905, n’était plus la question de la «morale prolétarienne», mais celle de la conscience de classe. La vraie «morale» du prolétariat se trouvait finalement dans la formation et le renforcement de sa conscience de classe, comme condition de la finalité socialiste.

1.4 La conception de la conscience de classe dans la Gauche marxiste hollandaise

Le prolétariat, pour la Gauche marxiste, ne trouve pas sa propre puissance uniquement dans son nombre (concentration) et son importance économique. Il devient une classe pour lui-même (en soi et pour soi) dès le moment où il prend conscience non seulement de sa force, mais de ses intérêts et buts propres. C’est la conscience qui donne à la classe ouvrière une existence propre. Toute conscience est d’abord conscience de soi :

Ce n’est que grâce à sa conscience de classe que le grand nombre se transforme en nombre pour la classe elle-même et que cette dernière parvient à saisir qu’elle est indispensable à la production; c’est uniquement grâce à elle que le prolétariat peut satisfaire ses intérêts, atteindre ses buts. Seule la conscience de classe permet à ce corps mort, immense et musculeux d’accéder à l’existence et d’être capable d’action284.

De façon classique, dans le mouvement marxiste, Pannekoek et le courant de la Gauche hollandaise analysaient les différents degrés de conscience de classe, dans leur dimension historique. Au départ, il n’y a pas de conscience de classe achevée, ou de conscience «adjugée», pour reprendre la formulation de Lukacs285 – telle qu’elle serait conditionnellement et idéalement si elle était parvenue à maturité, La forme primitive de la conscience de classe, indispensable à la lutte, se trouve dans «l’instinct des masses» ou «l’instinct de classe». Tout en montrant que cet instinct – lorsqu’il se manifeste dans l’action spontanée – est un «agir déterminé par le sentir immédiat, par opposition à l’agir fondé sur une réflexion intelligente», Pannekoek soutenait que

L’instinct des masses est le levier du développement politique et révolutionnaire de l’humanité286.
283 Pannekoek 1906b, p. 21. 284 Pannekoek 1909a, cité par Bricianer 1969, p. 56. 285 Lukacs 1960, p. 73. 286 Pannekoek, «Der Instinkt der Massen», in Bremer Bürgerzeitung, republié in Bock 1975, p. 137-140.
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De façon quelque peu sorélienne, cette aporie avait l’apparence d’une glorification du «sûr instinct de classe». Il n’en était rien en réalité. Pour Pannekoek cet instinct était la «conscience de classe immédiate», non encore parvenue à sa forme politique et socialiste. Dans sa polémique contre les révisionnistes kautskystes, à propos des actions spontanées des masses, il était fréquent pour la Gauche hollandaise de souligner le «sain et sûr» instinct de classe. Celui-ci était en réalité l’intérêt de classe des ouvriers, paralysé par les appareils bureaucratisés des syndicats et du parti.

Le marxisme hollandais est souvent assimilé au courant spontanéiste287, en particulier à un prétendu «luxembourgisme» qui aurait osé substituer la «spontanéité des masses » au «culte de l’organisation», dont Lénine aurait été le grand prêtre. Rien de tel, pourtant. Rosa Luxemburg, dans son grand texte Grèves de masse, parti et syndicats, assimile instinct des masses (stade préconscient) et spontanéité. Pour elle, la grève de janvier 1905 en Russie prit «une forme non pas délibérée, mais instinctive et spontanée»288. La spontanéité correspond d’ailleurs non à une immaturité de la lutte prolétarienne, mais à un manque d’expérience, et peut être aussi bien un accélérateur qu’un frein :

Si l’élément spontané joue un rôle aussi important dans les grèves de masses en Russie, ce n’est pas parce que le prolétariat russe est «inéduqué», mais parce que les révolutions ne s’apprennent pas à l’école… L’élément spontané joue un grand rôle dans toutes les grèves de masse en Russie, soit comme élément moteur, soit comme frein289.

Comme le but socialiste ne peut être que le renversement du capitalisme, il est indispensable, selon Rosa Luxemburg, que de la spontanéité naisse l’organisation de classe du prolétariat :

L’évolution dialectique vivante… fait naître l’organisation comme un produit de la lutte. Nous avons déjà vu un magnifique exemple de ce phénomène en Russie où un prolétariat quasi inorganisé a commencé à créer en un an et demi de luttes révolutionnaires tumultueuses un vaste réseau d’organisations290.

On ne trouvera chez Rosa Luxemburg comme chez les marxistes hollandais aucun culte de la «spontanéité» en soi. Pour Gorter, Pannekoek, et plus tard pour le KAPD, ce qui était décisif ne n’était pas la «spontanéité en soi, mais l’autodéveloppement de la conscience de classe (Selbstbewusstseinsprozess). En effet, la conscience de classe n’a rien de «spontané». Elle n’est pas plus une «mystique» de l’action spontanée, toujours présente dans le cerveau de chaque ouvrier, qu’un «inconscient collectif» prêt à jaillir soudainement et périodiquement comme un torrent de lave en suivant les lois de la tectonique et non plus celles toutes sociales insérées dans l’histoire de la lutte entre les classes.

Soulignant que cette conscience de classe n’était ni une psychologie sociale de groupe ni une conscience individuelle, le marxisme hollandais donnait une définition très éloignée du «spontanéisme». Pour lui, la conscience dans le
287 On trouvera une définition édifiante du spontanéisme, toute pétrie de réaction bourgeoise post-Mai 1968, donnée par le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL, Nancy). On y apprend que Rosa Luxemburg est identique à Bakounine et qu’elle fut clouée au pilori par Lénine. Le spontanéisme relèverait en fait de la «loi anticasseurs» pour s’attaquer aux institutions établies : «Théorie développée par Bakounine et Rosa Luxembourg, critiquée par Lénine, selon laquelle le mouvement révolutionnaire se développe spontanément, sans avoir à passer par les organisations politiques, administratives, industrielles et syndicales. Dénoncer le spontanéisme (sic)». L’article donne comme exemple le «spontanéisme» des mao-staliniens : «Les gauchistes (…) étaient décidés à (…) célébrer dignement ceux qui, pour eux, ont inventé le spontanéisme. À l’École normale supérieure, ils cassèrent donc les meubles (L’Express, 29 mars 1971, p. 46, col. 3)» [Souligné par nous]. 288 R. Luxemburg, op. cit. 289 R. Luxemburg, op. cit. 290 R. Luxemburg, op. cit.
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prolétariat est et sera toujours une volonté collective, organisée comme un corps. Son enveloppe nécessaire, c’est l’organisation qui donne unité et cohésion à la classe exploitée :

L’organisation rassemble dans un cadre unique des individus qui auparavant se trouvaient atomisés. Avant l’organisation, la volonté de chacun s’orientait indépendamment de tous les autres, L’organisation, cela signifie l’unité de toutes les volontés individuelles agissant dans la même direction. Aussi longtemps que les différents atomes s’orientent en tous sens, ils se neutralisent les uns les autres, et l’addition de leurs actions est égale à zéro291.

Cette conscience n’est pas un pur reflet des luttes économiques du prolétariat. Elle revêt une forme politique, dont l’expression la plus haute et la plus élaborée, est la théorie socialiste, qui permet au prolétariat de dépasser le stade «instinctif» et encore inconscient de la lutte pour atteindre le stade de l’action consciente, régie par la finalité communiste :

C’est la mise en œuvre de la théorie, foncièrement scientifique du socialisme, qui contribuera le plus tant à donner au mouvement un cours tranquille et sûr qu’à le transformer d’instinct inconscient en acte conscient des hommes292.

À cette organisation et à cette théorie, qu’il nomme parfois «savoir», Pannekoek ajoutait la discipline librement consentie comme ciment de la conscience.

Comme on le voit, cette conception de la Gauche marxiste hollandaise était aux antipodes de celle de Lénine exprimée dans «Que faire ?», en 1903, selon laquelle la conscience était injectée de l’extérieur par des «intellectuels bourgeois»293. Elle divergeait tout autant du courant spontanéiste antiorganisation et antipolitique. Il ne faisait aucun doute pour la Gauche hollandaise que la conscience de classe avait deux dimensions indissociables : la profondeur théorique du «savoir» accumulé par l’expérience historique, et son étendue dans la masse. Pour cette raison, les marxistes hollandais et allemands soulignèrent l’importance décisive des grèves de masses, à la fois «spontanées» et «organisées», pour le développement massif de la conscience de classe.

Cette position était en fait dans le droit fil de la théorie de Marx sur la «conscience communiste»294. Après 1905 et la première révolution russe, contrairement aux apparences, elle différait peu de celle de Lénine, qui à cette époque écrivait que «instinct de classe», «spontanéité» et éducation socialiste du prolétariat étaient indissociablement liés :

La classe ouvrière est instinctivement, spontanément socialiste et plus de 10 ans de travail de la social-démocratie ont fait beaucoup pour transformer cette spontanéité en conscience295.

Dans la Gauche marxiste d’avant 1914, il y avait encore une convergence réelle dans l’appréhension de la question de la conscience de classe.

291 Pannekoek, „Massenaktion und Revolution“, Die Neue Zeit, vol. 30, 1911-1912, n° 2, p. 541-550; 585-593; 609-616 (Reprint : Grünenberg 1970). 292 Pannekoek 1909a, cité par Bricianer 1969, p. 98. 293 Que Faire : . 294 Marx donne dans l’Idéologie allemande cette définition de la «conscience communiste» : «Pour produire massivement cette conscience communiste, aussi bien que pour faire triompher la cause elle-même, il faut une transformation qui touche la masse des hommes, laquelle ne peut s’opérer que dans un mouvement pratique, dans une révolution». Et Marx d’ajouter : la classe ouvrière est une classe «d’où émane la conscience de la nécessité d’une révolution en profondeur, la conscience communiste» («La Pléiade», Marx, Œuvres 3, p. 1122-23). 295 Lénine 1961.
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2. Les obstacles idéologiques à la révolution prolétarienne

Pour parvenir à la conscience socialiste de ses buts, le prolétariat devait se libérer d’un certain nombre d’entraves idéologiques se manifestant en son propre sein. Pour la Gauche marxiste, il était aussi vital de lutter sur le terrain de la lutte de classe pratique contre la bourgeoisie que sur le terrain idéologique en menant un combat sans merci contre les conceptions bourgeoises et petites-bourgeoises pénétrant insidieusement dans le prolétariat.

2.1 La religion

Malgré la présence du mouvement socialiste dans les pays coloniaux ou semicoloniaux – de l’Algérie à l’Égypte, en passant par l’Indonésie, pour l’islam; Birmanie, Indochine et Ceylan pour le bouddhisme – la critique marxiste de la religion se limita au christianisme. Celui-ci, du moins dans sa forme primitive – et plus tard sous forme de sectes révolutionnaires au Moyen Âge et à la Renaissance (Vaudois, Lollards, Taborites, Münzeriens, Anabaptistes, etc.) considéré comme un premier mouvement des exploités luttant pour leur libération. Engels pouvait ainsi, en 1894, faire un étonnant parallèle entre la lutte des esclaves, affranchis et pauvres chrétiens et la social-démocratie contemporaine :

L’histoire du christianisme primitif offre des similitudes remarquables avec le mouvement ouvrier moderne. Comme celui-ci, le christianisme était à l’origine le mouvement des opprimés, il apparaissait au commencement comme la religion des esclaves et des affranchis, des pauvres et des hommes privés de droits, des peuples subjugués ou bannis par Rome. Tous les deux, le christianisme comme le socialisme ouvrier prêchent une délivrance prochaine de la servitude et de la misère; le christianisme transporte cette délivrance dans l’au-delà, dans une vie après la mort, dans le ciel; le socialisme, lui, la place dans le monde d’ici-bas, dans une transformation de la société. Tous les deux sont persécutés et traqués, leurs adhérents sont proscrits et soumis à des lois d’exception, les uns comme ennemis du genre humain, les autres comme ennemis du gouvernement, de la religion, de la famille, de l’ordre social. Et malgré toutes ces persécutions, et même propulsés par celles-ci, l’un et l’autre se frayent victorieusement, irrésistiblement leur chemin296.

Engels, moins virulent à l’égard du christianisme que Marx297, considérait même que celui-ci était la dernière religion monothéiste que l’humanité ait engendrée («religion absolue»). Le christianisme était LA RELIGION :

[…] Après le christianisme, après la religion absolue – c’est-à-dire abstraite –, après la religion ‘en tant que telle’, plus aucune autre forme de religion ne peut surgir298.

Aussi la question de l’islam comme religion ne pouvait guère être examinée en profondeur par les fondateurs du matérialisme historique. Elle le fut par Marx lui-même par la lorgnette de la «Question d’Orient», en fait celle de l’Empire ottoman réprimant et massacrant périodiquement les populations chrétiennes. Marx l’expliquait par la doctrine belliqueuse de conquête propagée par le Coran :

Le Coran et la législation musulmane réduisent la géographie et l’ethnographie des différents
296 Engels, introduction de 1895 à l’édition allemande des Luttes de classe en France 1848-1850, in Marx/Engels, Werke, Band 22, Dietz Verlag, Berlin (Ost), 1972, p. 509-527. 297 Marx, 1847 : «Les principes sociaux du christianisme prêchent la lâcheté, le mépris de soi, l’avilissement, la servilité, l’humilité, bref toutes les qualités de la canaille; le prolétariat, qui ne veut pas se laisser traiter en canaille, a besoin de son courage, du sentiment de sa dignité, de sa fierté et de son esprit d’indépendance beaucoup plus encore que de son pain. Les principes sociaux du christianisme sont des principes de cafards et le prolétariat est révolutionnaire» (souligné par nous), in Karl Marx et Friedrich Engels, Sur la religion, Éditions sociales, Paris, 1968, p. 89. 298 Engels, «Die Lage Englands», Manchester, janvier 1844, in Deutsch-Französische Jahrbücher, Paris, 1844.
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peuples à la distinction simpliste et bien pratique de deux nations et de deux territoires, ceux des fidèles et ceux des infidèles. L’infidèle est harbi, c’est-à-dire l’ennemi. L’islamisme condamne la nation des infidèles, établissant un état d’hostilité permanente entre le musulman et l’incroyant. En ce sens, les navires pirates des États Berbères étaient la flotte sainte de l’Islam. Par conséquent, comment l’existence de chrétiens sujets de la Porte [Empire ottoman] peut-elle être conciliée avec le Coran ?299

Engels, à la fin de sa fin, dans son étude sur le christianisme primitif, considérait l’islam comme une religion propre à une aire géographique, «une religion faite à la mesure des Orientaux, et plus spécialement des Arabes», secouée de contradictions sociales entre riches commerçants des villes et bédouins nomades, une guerre venant rythmer les explosions sociales périodiques où apparaissaient des «mahdis» venant châtier les «infidèles» :

L’Islam est une religion appropriée aux Orientaux, plus spécialement aux Arabes, c’est-à-dire, d’une part, à des citadins pratiquant le commerce et l’industrie, d’autre part à des Bédouins nomades. Là réside le germe d’une collision périodique. Les citadins, devenus opulents et luxueux, se relâchent dans l’observance de la «Loi». Les Bédouins pauvres – et, à cause de leur pauvreté, de mœurs sévères – regardent avec envie et convoitise ces richesses et ces jouissances. Ils s’unissent sous un prophète, un Mahdi, pour châtier les infidèles, pour rétablir la loi cérémoniale et la vraie croyance, et pour s’approprier, comme récompense, les trésors des infidèles. Au bout de cent ans, naturellement, ils se trouvent exactement au même point que ceux-ci ; une nouvelle purification est nécessaire; un nouveau Mahdi surgit; le jeu recommence300.

* * * Le rapport entre religion (christianisme) et socialisme n’a jamais été considéré dans la Gauche hollandaise comme une pure question de choix métaphysique. Pour le tribunisme (cf. chap. premier), il s’agissait d’abord de se démarquer des révisionnistes du parti et de la bureaucratie syndicale qui, par «neutralité», passaient sous silence l’acerbe critique de la religion exercée par le marxisme.

Les tribunistes tenaient aussi à se démarquer de l’anticléricalisme bourgeois, souvent appuyé (comme en France) par des fractions du mouvement socialiste, dont la conséquence était d’amener le prolétariat sur un terrain qui n’était pas le sien propre, à savoir alliance avec des tendances «radicales» de la bourgeoisie et dévoiement du terrain propre aux ouvriers, la lutte de classe. Leur position était similaire à celle de Rosa Luxemburg qui attaquait non seulement le cléricalisme mais l’anticléricalisme bourgeois qui à travers ses partis dits «radicaux-socialistes» avait fait de la laïcité républicaine un véritable mythe au service de la classe dirigeante :
Les socialistes sont précisément obligés de combattre l’Église, puissance antirépublicaine et réactionnaire, non pour participer à l’anticléricalisme bourgeois, mais pour s’en débarrasser. L’incessante guérilla menée depuis des dizaines d’années contre la prêtraille est, pour les républicains bourgeois français, un des moyens les plus efficaces de détourner l’attention des classes laborieuses des questions et d’amollir la lutte des classes. […] Pour les partis bourgeois, la lutte contre l’Église n’est … pas un moyen, mais une fin en soi; on la mène de façon à n’atteindre jamais le but; on compte l’éterniser et en faire une institution permanente. […] Les socialistes ne peuvent se contenter de suivre les anticléricaux bourgeois; ils en sont les adversaires et c’est pour les démasquer qu’ils doivent engager le combat contre l’Église301.
La thèse qui était défendue par la Gauche hollandaise sous la plume de Pannekoek,
299 Marx, «Declaration of War. – On the History of the Eastern Question», New-York Daily Tribune, 15 avril 1854. 300 Engels, Contributions à l’histoire du christianisme primitif (1894) [Traduction de Laura Lafargue] : https://www.marxists.org/francais/marx/94-chris.htm 301 R. Luxemburg, «Antwort auf die Umfrage über Antiklerikalismus und Sozialismus», 10 déc. 1902, in Gesammelte Werke (1893-1906), Band 6, Karl Dietz Verlag, Berlin, 2014 [Traduction française : «Anticléricalisme et socialisme», disponible sur le site «La Bataille socialiste»].
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dans sa brochure Religion et Socialisme (1906), apparaissait nouvelle dans la socialdémocratie, et surprenante compte tenu de l’existence réelle de forts secteurs ouvriers dominés par leurs croyances religieuses et organisés dans syndicats confessionnels. Selon Pannekoek, qui péchera toujours sur ce sujet par excès d’optimisme, et jusque dans son livre Lénine philosophe (voir chap. VII), la cause était déjà entendue :

Maintenant, dans le prolétariat moderne, l’irréligiosité s’élève à la hauteur d’un phénomène de masse302.

La religion – définie par Pannekoek comme une «croyance en un être surnaturel, qui, prétendument, régit le monde et dirige l’histoire des hommes» –était donc un phénomène en voie d’extinction dans le prolétariat. Seules les classes possédantes, après avoir été dans leur période ascendante antireligieuses et matérialistes – dans le sens bourgeois – devenaient réceptives à la religiosité. Le fait religieux se réfugiait dans les couches dominantes, envahies de doutes sur la viabilité de leur système. Cette nouvelle religiosité bourgeoise traduirait donc la «fausse conscience» bourgeoise où la société capitaliste devenait pour elles «un domaine incompréhensible et plein de secrets».

Le prolétariat révolutionnaire, classe révolutionnaire appelée à enterrer la société capitaliste, ne devait plus se situer sur le terrain réducteur de la lutte contre la religion, comme l’avait fait la sans-culotterie parisienne à l’époque de la révolution bourgeoise. Le but n’était pas de «guider les hommes vers une nouvelle foi», voire une «mécréance irréligieuse», mais vers la «prise en main du pouvoir politique et social». Dans ce sens, le prolétariat conscient ne serait pas être «irréligieux», mais «areligieux». Il devait s’abstenir d’actes iconoclastes contre la religion et ses représentants qui finalement ne faisaient qu’en reconnaître l’autorité. Le prolétariat apparaissait au grand jour comme areligieux», c’est-à-dire sans aucune religion.

Cette analyse, qui était une critique du matérialisme bourgeois classique du XVIIIe siècle, tout orienté vers la dénonciation de la religion – «écrasons l’infâme», écrivait Voltaire –, valut à Pannekoek de vifs reproches de la part de Plekhanov qui – non sans quelque filandreuse argutie – vit dans cet opuscule une «brochure extrêmement suspecte»303. En fait, Pannekoek en se distanciant des théories «matérialistes» de Plekhanov préfigurait une critique de plus grande ampleur du matérialisme bourgeois vulgaire du XIXe siècle, menée sous le pseudonyme de John Harper dans la brochure «Lénine philosophe».

La vision de la Gauche hollandaise était incontestablement tout orientée vers la seule question essentielle pour le marxisme : le développement de la lutte de classe vers la prise du pouvoir. Elle restait cependant dans le cadre de la social-démocratie, en considérant que pour les ouvriers et les membres du parti la religion devait rester une «affaire privée» (Privatsache) :

302 Pannekoek 1906, p. 7 et 27. 303 Plekhanov 1981a, «À propos de la brochure de Pannekoek» (1907), p. 93-97. La critique de Plekhanov était un mélange d’ergotage et de pédantisme. Pour lui, Pannekoek – qui écrivait d’ailleurs «de très mauvais articles» (sic) dans Die Neue Zeit – ne comprenait pas que la religion est «la croyance en un dieu ou en des dieux» et non celle «en un être surnaturel». «Pannekoek ignore tout du processus historique de l’apparition des religions» (p. 96). Mais, en fait, il y avait derrière cette «démolition» de Pannekoek deux divergences de taille. La première, qu’on ne peut affirmer, comme Pannekoek, «que la classe en question est de moins en moins religieuse». La deuxième, surtout, résidait dans la défense du matérialisme bourgeois du XVIIIe siècle par Plekhanov : «…le ‘matérialisme bourgeois’ était limité comparativement au matérialisme dialectique actuel. Mais il ne peut être question d’opposition. Le ‘matérialisme bourgeois’, c’est-à-dire plus exactement le matérialisme classique des XVIIe et XVIIIe siècles, n’est pas ‘tombé dans l’oubli’, comme l’affirme Pannekoek, mais renaît dans le ‘système’ de Marx» (p. 97) [Souligné par nous].
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C’est pourquoi dans notre parti la religion est considérée comme une chose privée. Cela signifie que nous n’exigeons d’aucun de nos camarades de combat une profession de foi pour des avis déterminés dans ce domaine; encore moins nous n’exigeons qu’ils doivent montrer leur croyance en la théorie de la valeur de Marx, bien que nous reconnaissons sans détour tous la haute importance de cette théorie pour notre mouvement304.

Tout en soulignant qu’il ne s’agissait pas de manifester «faiblesse» et «tolérance à motifs opportunistes» à l’égard de la religion, Pannekoek établissait une «neutralité» de principe qui débouchait sur une forme d’empathie. Pannekoek utilise les termes très inhabituels de «compréhension» et «estime». Il ne s’agit nullement d’une pose tactique politicienne pour mieux capter les voix des croyants intégrés dans un Front patriotique305, mais bien d’une conviction marxiste que, comme tout mode de production, nulle religion ne saurait être éternelle, car historiquement condamnée à disparaître :

Le socialisme ne manifeste pas une quelconque hostilité envers la religion que – en raison de notre point de vue matérialiste historique – nous savons comprendre et estimer en tant que phénomène temporairement nécessaire306.

Cette attitude de Pannekoek vis-à-vis du phénomène religieux était doublement politique. Il s’agissait d’abord de se démarquer des anarchistes qui souvent, aux côtés des libres penseurs bourgeois, faisaient une propagande caricaturale contre la religion, en premier lieu contre le catholicisme dans les pays les plus retardés industriellement de l’Europe du Sud.

Pannekoek tablait sur la disparition progressive des illusions religieuses dans le prolétariat, mais elle pouvait apparaître comme une sous-estimation de l’impact de la religion en milieu ouvrier, et surtout dans les partis social-démocrates, dont les statuts permettaient l’acceptation d’éléments professant des sentiments religieux, puisque les croyances personnelles étaient une «affaire privée».

La conception de Pannekoek, considéré comme le théoricien de «l’antiléninisme», ne divergeait cependant pas de celle du chef bolchevik. Lénine considérait, comme les autres dirigeants de la social-démocratie, que la religion était une «affaire privée» dans le parti, et qu’il ne fallait pas mettre d’obstacle à l’adhésion d’ouvriers croyants dans le parti prolétarien, qui devait les éduquer révolutionnairement… sans trahir le programme du parti :

Nous devons non seulement admettre, mais travailler à attirer au parti social-démocrate tous les ouvriers qui conservent encore la foi en Dieu […] Nous les attirons pour les éduquer dans l’esprit de notre programme, et non pour qu’ils combattent activement ce dernier307.

Mais Lénine allait plus loin que Pannekoek. Il soulignait que «l’indifférence» de la social-démocratie en matière de religion – nécessaire pendant d’un anticléricalisme bourgeois visant «à détourner l’attention des masses ouvrières du socialisme» – avait engendré une nouvelle déformation du marxisme, celle de la conciliation et de l’opportunisme. «Affaire privée» dans le parti, exprimant seulement une «conviction

304 Pannekoek 1906. 305 Quelques décennies plus tard, Maurice Thorez, dans son appel du 17 avril 1936, donna sa patriotique «main tendue» : «Nous te tendons la main, catholique, ouvrier, employé, artisan, paysan, nous qui sommes des laïques parce que tu es notre frère et que tu es comme nous accablé par les mêmes soucis… Nous communistes, qui avons réconcilié le drapeau tricolore de nos pères et le drapeau rouge de nos espérances…» 306 A.P., Religion und Sozialismus : https://www.marxists.org/deutsch/archiv/pannekoek/1906/religion/vortrag.htm 307 Lénine, «De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion», 1909, in Œuvres, tome 15, p. 432-444.
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intime»308, la religion ne pouvait être «épargnée» par la propagande socialiste. Le mot d’ordre «Religion ist Privatsache»309 ne trouverait son sens réel que dans la suppression de la religion ou des religions d’État, qui n’appartenaient nullement aux croyances véhiculées dans la «sphère privée» :

Le parti du prolétariat exige que l’État proclame la religion affaire privée sans pour cela le moins du monde considérer comme une ‘affaire privée’ la lutte contre l’opium du peuple, la lutte contre les superstitions religieuses, etc. Les opportunistes déforment les choses de façon à faire croire que le parti social-démocrate tiendrait la religion pour une affaire privée !310

Mais, dans le même sens que Pannekoek, Lénine soulignait le danger de trop axer la propagande sur l’athéisme et de lui donner une importance démesurée :

Cela menacerait de porter le parti politique du prolétariat à exagérer la lutte contre la religion; cela conduirait à effacer la ligne de démarcation entre la lutte bourgeoise et la lutte socialiste contre la religion311.

Dans les luttes idéologiques de l’époque, la question de la lutte contre les croyances religieuses apparaissait donc secondaire. Aucun parti marxiste n’avait fait l’expérience d’une prise de pouvoir révolutionnaire. Si l’ensemble des partis socialdémocrates se prononçaient pour la «laïcité», c’est-à-dire la séparation des Églises ou confessions et de l’État, il n’était encore nullement question de nationalisation ou confiscation des biens des Églises ou confessions, sauf quand les marxistes rappelaient que cela était une tâche des révolutions bourgeoises312. Il était encore moins question d’attaque frontale contre les croyances religieuses avec l’aide de l’État, en vue d’établir un «athéisme d’État».

Lorsque la révolution bolchevique voulut à partir de 1924 établir par la force cet athéisme d’État, rares furent ceux qui comme Trotsky constatèrent que tout «mouvement de sans-dieu», basé sur la satire, la dérision et la caricature, ne pourrait que convaincre les déjà convaincus et aurait fatalement un effet contraire :

Il reste toujours ceux que même la grande expérience révolutionnaire d’Octobre n’a pas libérés de la religion. Les méthodes formalistes de critique anti-religieuse, la satire, la caricature, etc., ne peuvent pas faire grand chose. Et si l’on y va trop fort, on risque d’obtenir un résultat inverse… En fermant simplement les églises, comme cela a été fait en quelques endroits, ou par d’autres excès administratifs, non seulement vous serez incapables d’atteindre un succès décisif, mais au contraire, vous préparerez la voie pour un retour en force de la religion313.

Avant 1914, le mouvement socialiste avant d’être anti-religieux, irréligieux ou areligeux, était d’abord et avant tout anticapitaliste, luttant contre un système de chaos économique et social dont la suppression entrainerait à long terme la disparition de ses reflets idéologiques, dont la religion faisait partie. Trotsky et d’autres, avant comme après 1914, avaient souligné que

Seule l’abolition du chaos terrestre [peut] supprimer à jamais son reflet religieux 314.
308 Comme tous les représentants des courants de gauche, Rosa Luxemburg proclamait : «Le principe socialiste ‘la religion est une affaire privée’ ne nous contraint à la neutralité et à l’abstention absolues dans les questions religieuses que dans la mesure où elles relèvent de la conviction intime, de la conscience» [R. Luxemburg 2013, «Anticléricalisme et socialisme»]. 309 Point 5 du Programme d’Erfurt adopté par le SPD en1891. Pannekoek reprend explicitement ce mot d’ordre dans sa Zeitungskorrespondenz n° 2, 8 février 1908 [http://aaap.be/Pages/Pannekoek-Inventory.html]. 310 Lénine, ibid. 311 Lénine, ibid. 312 Dans l’article écrit en français intitulé «Anticléricalisme et socialisme» (10 déc. 1902), R. Luxemburg souligne que «toute révolution bourgeoise, voulant rester fidèle à ses devoirs, devrait procéder à la confiscation des biens de l’Église» [Mouvement socialiste n° 111, 1er janvier 1903, p. 28-37]. 313 Léon Trotsky, «Sens et méthodes de la propagande anti-religieuse», Sochineniia, vol. 21, Moscou, 1925 [traduction en français : https://www.marxists.org/francais/trotsky/œuvres/1925/00/lt19250000.htm]. 314 Trotsky, ibid.
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Pour la Gauche marxiste, la lutte théorique contre le révisionnisme et l’anarchisme était un enjeu beaucoup plus considérable pour le mouvement ouvrier tout entier. Et, à cette époque, les premiers symptômes de déclin du capitalisme classique, se traduisant par une «religion de l’État» et une résurgence du mysticisme, étaient encore peu visibles.

2.2 Révisionnisme et anarchisme : leurs causes. – La question de l’aristocratie ouvrière

Si la lutte théorique et pratique des marxistes hollandais se concentra contre le puissant courant révisionniste, réformiste et opportuniste tant à l’intérieur du SDAP que dans le SPD allemand, elle considéra toujours que cette lutte était inséparable d’une lutte politique contre l’anarchisme.

Pour la Gauche marxiste, il ne faisait aucun doute que l’anarchisme et étaient tous deux des «tendances bourgeoises à l’intérieur du mouvement ouvrier»315. Le révisionnisme défendu par Eduard Bernstein et Carl Legien, Troelstra et Vliegen, se rapprochait dans la pratique «des réformateurs et des radicaux bourgeois». L’anarchisme par contre, justement à cause de sa «phrase utopiste» était «plus dangereux» que le révisionnisme. Malgré les apparences qui semblaient les faire apparaître comme des tendances absolument opposées, révisionnisme et anarchisme étaient symétriques. Pour les anarchistes, ainsi, l’État était «le mauvais démon», et pour les révisionnistes «la bonne fée». Pour les premiers, le but était tout et le mouvement rien, pour les seconds, «le but final n’est rien, le mouvement est tout»316. En fait, l’un et l’autre se renforçaient mutuellement : les «phrases anarchistes» renforçaient la «réaction» révisionniste; la pratique révisionniste, telle la politique de bloc avec la bourgeoisie illustrée en France par le «millérandisme», «renforçait considérablement dans le mouvement syndical le courant anarchiste»317.

Mais plus qu’une symétrie entre ces deux «tendances bourgeoises», la Gauche hollandaise soulignait la profonde parenté dans la conception du monde. Cette conception du monde n’était rien d’autre que la conception du monde bourgeoise. Tous deux rejoignaient le libéralisme bourgeois par leur «culte commun de l’individu et de la liberté personnelle»318. L’un et l’autre se situaient sur le terrain de la bourgeoisie, mais si l’anarchisme se rattachait à l’idéologie de la bourgeoisie ascendante, le révisionnisme épousait celle de la bourgeoisie décadente. Ils exprimaient donc l’un et l’autre deux périodes différentes du développement de la bourgeoise :

L’anarchisme, en prolongeant les traditions des révolutions bourgeoises, ne songe qu’à mettre en scène des révolutions, tandis que le révisionnisme fait sienne la théorie de l’évolution lente, propre à la bourgeoisie décadente.

315 Pannekoek 1909a, cité par Bricianer 1969, p. 71. 316 Pannekoek 1906b, p. 609-613. Cet article a servi de base à Pannekoek 1909a. 317 Pannekoek 1906b. Le millerandisme, du nom de l’avocat franc-maçon Alexandre Millerand (1859-1943), député socialiste de la Seine depuis 1885, définit la politique de collaboration socialiste à un gouvernement bourgeois. Millerand accepta en 1899 une place dans le «gouvernement de défense républicaine» de Waldeck-Rousseau. Cette entrée au gouvernement, en pleine affaire Dreyfus, au côté du général marquis de Galliffet, le bourreau de la Commune, suscita la très forte indignation de nombreux socialistes. Au contraire, Jean Jaurès soutint sans restriction et avec enthousiasme cette participation ministérielle. Jules Guesde, Édouard Vaillant ainsi que d’autres socialistes proclamèrent que le «Parti socialiste, parti de classe, ne saurait devenir sous peine de suicide un parti ministériel». Rosa Luxemburg considéra l’attitude de Jaurès comme celle d’un politicien bourgeois et en conclut à l’intégration partielle du mouvement socialiste dans l’État capitaliste : «L’entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête partielle de l’État bourgeois par les socialistes, mais une conquête partielle du Parti socialiste par l’État bourgeois». 318 Les citations qui suivent sont tirées de Pannekoek 1909a, cité supra.
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Cette analyse n’allait pas sans contradictions et simplifications. D’un côté, il était affirmé qu’il s’agissait de «tendances bourgeoises», de l’autre côté de «tendances petites-bourgeoises», plutôt que «bourgeoises». En fait la Gauche hollandaise ne considérait pas que l’anarchisme et le révisionnisme se fussent intégrés à la bourgeoisie. Idéologiquement, ils se situaient sur un terrain bourgeois, mais, socialement ils traduisaient la pénétration de l’idéologie petite-bourgeoise au sein du mouvement ouvrier. Révisionnisme et anarchisme étaient l’expression politique d’une classe sans avenir oscillant entre les extrêmes :

[…] contrairement à la grande bourgeoisie autosatisfaite, la petite bourgeoisie a toujours constitué une classe de mécontents, toujours encline à résister à l’ordre existant. Le développement social défavorise en effet cette classe; incapable de suivre le train, elle tombe forcément d’un excès dans un autre; tantôt elle s’enivre de phrases révolutionnaires et voudrait prendre le pouvoir au moyen de putschs, tantôt elle rampe honteusement aux pieds de la grande bourgeoisie et voudrait par l’astuce ou la mendicité obtenir d’elle des réformes. L’anarchisme est l’idéologie du petit-bourgeois devenu fou, le révisionnisme celle du petit-bourgeois apprivoisé 319.

Ces caractéristiques sociales traduiraient donc, selon Pannekoek, une attirance soit vers le pôle de la raison bourgeoise (révisionnisme parlementariste) soit vers la déraison d’actes sans issue ou de poses «enivrantes». Les tergiversations de la petite-bourgeoisie expliqueraient enfin pourquoi – comme le montrait l’exemple des «Jeunes» – l’un et l’autre changeaient si facilement de polarité.

Mais le fait même que le révisionnisme gagnait une base considérable dans les syndicats et que l’anarchisme, au contraire, perdait de plus en plus son aspect purement individualiste pour se transformer en anarcho-syndicalisme – bien ancré, dans certains pays, dans le milieu d’ouvriers organisés – rendait cette analyse aussi sommaire que réductrice. Les oscillations de la petite-bourgeoisie, sa psychologie – entre la «rage» et la «soumission» à l’ordre existant – pouvaient éclairer mais ne suffisaient pas à épuiser les causes de ce phénomène historique, celui du développement conjoint du révisionnisme et de l’anarcho-syndicalisme.

En fait, la vision de la Gauche marxiste hollandaise n’était pas homogène. Elle était hésitante dans son analyse. Gorter – dans une brochure publiée en 1909 et intitulée Sociaal-Democratie en revisionisme [Social-démocratie et révisionnisme] – affirmait que le révisionnisme avait les mêmes racines historiques et économiques que l’anarchisme : absence d’une grande industrie, petites entreprises, petite paysannerie. En quelque sorte, tout comme l’anarchisme, il constituait une «étape de transition» avant la formation d’un prolétariat d’industrie combatif320. Ce type d’explication correspondait trop au cadre hollandais pour qu’il soit convaincant. Des tribunistes, comme Gorter, en identifiant sommairement révisionnisme et anarchisme, croyaient se soustraire à l’accusation d’anarchisme proférée par leurs adversaires politiques. Pannekoek, par contre, dans son livre paru lui aussi en 1909 (au moment de la scission), Die taktischen Differenzen in der Arbeiterbewegung, restait plus proche de la réalité321. Il montrait que le révisionnisme était un phénomène universel au sein du mouvement ouvrier international, mais qui, prenait toute son ampleur dans les pays développés comme l’Allemagne.

Le révisionnisme, selon Pannekoek, trouvait sa base matérielle dans l’apparition

319 Souligné par Pannekoek. 320 Gorter 1909a, p. 3. 321 «Divergences de tactique au sein du mouvement ouvrier», Pannekoek 1909a.
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d’une couche sociale se rattachant complètement à l’activité parlementaire et syndicale. La première expression de l’«aristocratie ouvrière» organisant et dirigeant des syndicats de masses qui, «comme tels ont pour idéal non un ordre socialiste mais la liberté et l’égalité au sein de l’État bourgeois»322. Ces appareils syndicaux étaient aux mains d’une bureaucratie complètement détachée de la classe ouvrière. Cette bureaucratie, Pannekoek la nommait «aristocratie ouvrière». Elle était moins une nouvelle couche sociale qu’une caste de «chefs» étendant leur domination sur l’ensemble des masses ouvrières.

La théorie de «l’aristocratie ouvrière» n’était pas nouvelle. Elle avait été ébauchée déjà par Engels mais de façon polémique, avant d’être plus ou moins reléguée au magasin des accessoires théoriques323. Engels estimait en 1885 qu’une crise du capitalisme britannique ruinerait les bases du corporatisme en milieu ouvrier :

Avec la ruine de la suprématie industrielle, la classe ouvrière d’Angleterre va perdre sa condition privilégiée. Dans son ensemble – y compris donc sa minorité privilégiée et dirigeante –, elle se verra alignée au niveau des ouvriers de l’étranger324.

Cette théorie fut reprise dans la IIe Internationale, du moins tant qu’il n’était question que du cas anglais et non des autres pays impérialistes, où à côté d’une «élite» ouvrière qualifiée (très relativement) bien payée coexistaient une masse d’ouvriers souvent non qualifiés, surexploités, misérablement payés et souvent immigrés de fraîche date. La théorie de l’aristocratie ouvrière fut systématisée par Lénine. Ce dernier, dans un texte de 1916, la définissait ainsi :

Une couche privilégiée du prolétariat des puissances impérialistes vit en partie aux dépens des centaines de millions d’hommes des peuples non civilisés325.

Cette couche (ou caste) achetée avec les profits tirés des possessions coloniales ou des pays économiquement dominés (Chine, Amérique latine, etc.) voyait le prix de vente de sa force de travail maintenue à un niveau acceptable par le phénomène de l’immigration, où les ouvriers extérieurs au cadre national étaient scandaleusement sous-payés et cantonnés dans des emplois sous-qualifiés :

En France, les travailleurs de l’industrie minière sont «en grande partie» des étrangers : Polonais, Italiens, Espagnols. Aux États-Unis, les immigrants de l’Europe orientale et méridionale occupent les emplois les plus mal payés, tandis que les ouvriers américains fournissent la proportion la plus forte de contremaîtres326.

Lénine allait même plus loin, en semblant faire siennes les thèses du sociologue W.E.B. Du Bois, un sociologue noir américain «progressiste»327. Dans des notes à propos du livre de J.A. Hobson sur l’impérialisme, il semblait se rallier à l’idée d’une lutte entre les «races», la «race blanche» exploitant les autres «races» :

Les races blanches, renonçant au travail sous sa forme la plus ardue, VIVENT COMME UNE

322 Souligné par nous. Ibid., p. 84. 323 Engels parlait d’aristocratie ouvrière à propos d’ouvriers hautement qualifiés organisés dans des syndicats corporatistes et hostiles à l’organisation des ouvriers non qualifiés, particulièrement en Grande-Bretagne [Marx et Engels 1972, p. 193]. 324 „England 1845 und 1885“, Die neue Zeit 1885, Heft 6, p. 241–245. 325 Lénine, «L’impérialisme et la scission du socialisme», octobre 1916, publié dans le Recueil du social-démocrate n° 2, décembre 1916 [https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/10/vil191610001.htm]. 326 Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916 [2005]. 327 W.E.B. Du Bois (1868-1963), premier Noir à obtenir un doctorat aux USA, fut le cofondateur en 1919 de la National Association for the Advancement of Colored People (Association Nationale pour l’Avancement des Gens de Couleur), il devint un partisan du panafricanisme. Il participa à la Conférence de San Francisco (1945), qui fondait les Nations Unies, comme «militant anticolonial». Le maccarthysme le poussa à s’engager vers un compagnonnage aveugle avec le stalinisme. Lorsque Staline mourut, il écrivit une nécrologie faisant de lui un être «simple, calme et courageux», l’encensa pour avoir été le «premier à mettre la Russie sur la route de la fin de l’intolérance raciale et à faire une nation avec ses 140 groupes sans détruire leur individualité».
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ESPÈCE D’ARISTOCRATIE MONDIALE PAR L’EXPLOITATION DES «RACES INFÉRIEURES», tandis qu’elles transmettent le contrôle du monde de plus en plus aux membres de ces mêmes races328.

Cette théorie «léniniste» de l’«aristocratie ouvrière» eut beaucoup plus tard des retombées dangereuses en cultivant un vénéneux ‘tiermondisme’ qui faisait de tous les ouvriers des grands pays industriels des privilégiés bénéficiant de plus «hauts» salaires par rapport «aux pays coloniaux et semi-coloniaux»329.

Le très léniniste universitaire Ernest Mandel (1923-1995), qui céda bien souvent à ce tiermondisme (appelé «guévarisme» ou «tricontinentale»), dut constater que très souvent la partie la mieux payée de la classe ouvrière occidentale se trouvait à l’avant-garde du «mouvement communiste» :

Il faut […] être très prudent sur cette notion «d’aristocratie ouvrière» employée par Lénine. Si on examine avec un certain recul l’histoire du mouvement ouvrier, on constate que très souvent les couches classiquement appelées «aristocratie ouvrière» ont été des couches «de pointe» de la percée du mouvement communiste : en Allemagne orientale, le mouvement communiste est devenu un mouvement de masse au début des années 20, grâce à la conquête des métallurgistes, couche la mieux payée de toute la classe ouvrière allemande330.

Ce phénomène de radicalisation de la prétendue «aristocratie ouvrière», nous l’observons tout particulièrement dans le cas du KAPD et de l’AAU, qui trouvent aussi leur origine dans le milieu révolutionnaire des métallos berlinois (cf. conclusion). Ernest Mandel ici réduit le «mouvement communiste» au seul KPD et aux sections syndicales dominés par lui, dont la politique se révéla vite désastreuse (voir chap. IV et V).

* * *

Il y avait donc d’évidentes similitudes entre les conceptions de la Gauche hollandaise et celles de Lénine. D’un côté, l’anarchisme était analysé dans sa forme anarcho-syndicaliste, comme la rançon nécessaire que devait payer le mouvement ouvrier à l’opportunisme dans l’Internationale; de l’autre côté, les «chefs ouvriers» et l’«aristocratie ouvrière» étaient considérés comme les vecteurs du courant révisionniste.

À la suite du débat sur la grève de masses, contre Kautsky et le «centrisme», qui montrait une pénétration générale du courant réformiste dans toutes les strates de la classe ouvrière, «pauvres» comme «aristocrates», Pannekoek n’utilisa plus le concept d’«aristocratie ouvrière». Quant à l’anarchisme, la position de la Gauche hollandaise demeura identique : hostilité de principe, et combat théorique sans trêve. Seul le développement de la lutte de classe, auquel participaient des éléments anarcho-syndicalistes, comme le NAS hollandais, tempéra quelque peu le rejet de ce courant par la Gauche marxiste hollandaise. En fait, la Gauche marxiste, et surtout Pannekoek, faisaient une distinction nette entre le «syndicalisme révolutionnaire»

328 Souligné par Lénine en capitales d’imprimerie, in Collected Works, vol. 39, Progress Publishers, Moscou, 1968, p. 420. 329 Ernest Mandel, principal chef – sinon «papabile» dans les années 1960-1980 – de la Quatrième Internationale, affirmait avant mai 1968 : «La véritable ‘aristocratie ouvrière’ n’est plus constituée par certaines couches du prolétariat des pays impérialistes par rapport à d’autres couches de ce prolétariat, mais bien plus par l’ensemble du prolétariat des pays impérialistes par rapport à celui des pays coloniaux et semi-coloniaux : pays coloniaux et semi-coloniaux : le rapport des salaires entre un ouvrier noir d’Afrique du Sud et un ouvrier anglais est de un à dix. Entre deux ouvriers anglais, ce rapport varie de un à deux, deux et demi au maximum» [De la bureaucratie (1965-1967), La Brèche, 1978, 47 p.]. 330 Mandel 1977, ibid. Souligné par nous.
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français, théoriquement incarné par Georges Sorel, et les IWW américains331. Pour Pannekoek, les écrits de Sorel exprimaient un «caractère bourgeois confus», typique d’un lent développement économique332. Par contre, en 1912, il tenait les «principes» des IWW pour «parfaitement justes»333. Cette étrange distinction entre syndicalisme français et syndicalisme américain et néerlandais s’expliquait par le fait que la Gauche hollandaise tenait le NAS et les IWW comme l’expression sociale d’un prolétariat moderne, libéré de l’artisanat, moins qualifié mais plus concentré. Mais la Gauche hollandaise ne changea pas d’un iota sa position de rejet des tendances fédéralistes et anticentralistes développées dans le nouveau syndicalisme révolutionnaire en réaction contre les syndicats révisionnistes334.

Le débat sur la grève de masses, mené à partir de 1910 contre Kautsky et tout l’appareil de la bureaucratie de parti et des syndicats, reléguera au second plan les tentatives d’explication sociologiques du révisionnisme et de l’anarchisme. L’ennemi, le plus dangereux pour la révolution n’était plus l’anarchisme mais le «centrisme» kautskyste, dont l’aboutissement était le triomphe du révisionnisme. L’enjeu n’était plus la lutte théorique contre le révisionnisme, mais la lutte pratique pour la révolution. Il y avait une réévaluation de la stratégie du prolétariat. Avec ou contre les syndicats, lutte parlementaire ou extraparlementaire, le but de la lutte de classe et les moyens tactiques – lutte de masses et luttes syndicales et parlementaires – étaient réévalués à la lumière de la vague de grèves de masses culminant avec la première révolution russe.

3. De la grève de masse à la révolution prolétarienne

3.1. Le débat sur la grève de masses dans la IIe Internationale avant 1905

Jusqu’au début du siècle, avant que n’éclate la première révolution russe de 1905, les débats dans la IIe Internationale sur les moyens d’action révolutionnaires du prolétariat furent limités et insérés dans l’étau des résolutions de congrès sur la grève générale. La grève générale préconisée par les courants anarchistes fut rejetée comme étrangère à la tactique et à la stratégie du mouvement ouvrier. Défendue comme une «méthode» antipolitique de «faire la révolution» en l’absence d’organisations politiques ouvrières, elle devînt l’apanage du syndicalisme révolutionnaire335. Rejetant toute tactique parlementaire et toute stratégie à long terme d’organisation du mouvement ouvrier, le syndicalisme révolutionnaire en fit la théorie des «minorités agissantes» et la «gymnastique révolutionnaire» nécessaire et suffisante pour entretenir, par «l’action directe», l’esprit de révolte des masses ouvrières. Pour Sorel et ses partisans, la grève générale était à la fois une catastrophe brutale («le Grand Soir») mettant à bas le capitalisme en une seule action décisive et un mythe idéaliste donnant aux masses une foi quasi religieuse dans l’accomplissement de la révolution. Dès le départ, le débat sur la grève générale fut une lutte entre deux conceptions opposées : anarchisme ou syndicalisme révolutionnaire et marxisme, dont l’enjeu était l’activité politique organisée du

331 Pour l’activité radicale des IWW, cf. Portis 2003 et Kornbluh 2012. 332 Anton Pannekoek, Literarische Rundschau: Georges Sorel, La décomposition du marxisme (Der Zerfall des Marxismus), Die Neue Zeit, 1908-1909, Band I, n° 15, 8 janvier 1909, p. 555. 333 Pannekoek, Die Neue Zeit 1912, p. 903. 334 Les syndicalistes révolutionnaires allemands, de tendance anarchiste, avaient fait sécession des «Syndicats libres» (Freie Gewerkschaften) social-démocrates en 1907, pour constituer des organisations localistes. Dans un article de 1913 – Bremer Bürgerzeitung, 29 nov. 1913, «Der deutsche Syndikalismus» – Pannekoek insistait sur le fait que «l’activité révolutionnaire doit être associée à la force massive d’une forte organisation centralisée», et non dispersée en organisations localistes. Après 1918, la plupart de ces syndicalistesrévolutionnaires adhérèrent à la FAUD, dirigée par Rudolf Rocker. 335 Voir Dubief 1969.
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prolétariat pour préparer les conditions subjectives de la révolution. Il fallut toute une vague de grèves généralisées et de grèves de masses, à partir du début du siècle, pour que le débat sur la «grève générale» cesse d’être un combat théorique entre marxisme et anarchisme et devienne le débat crucial sur la marche de la révolution au sein du camp marxiste, le point de clivage entre marxistes et réformistes ou révisionnistes.

La grève générale, comme moyen politique de lutte contre le système capitaliste, a été dès les débuts du mouvement ouvrier au centre de ses préoccupations concrètes. Elle fut utilisée pour la première fois en 1842 par le mouvement chartiste anglais. À la fin d’une longue dépression économique, réduisant les salaires des ouvriers, et dans le contexte d’une pétition chartiste, pour le suffrage universel, un mouvement de grèves spontanées, s’étendant de l’Angleterre à l’Écosse et au Pays de Galles, se généralisa pendant trois semaines, touchant 3 millions de travailleurs. Sans organisation véritable, sans direction, mais aussi sans perspectives politiques claires, la grève échoua. De façon caractéristique, cette grève «générale», qui était plutôt une grève généralisée, avait le double caractère économique et politique. Elle était spontanée, massive et sans organisation préalable.

À l’époque de la Première Internationale, la grève générale fut préconisée en 1868, au congrès international de Bruxelles, comme moyen politique d’empêcher les guerres futures. Mais cette décision du congrès n’eut aucun effet pratique.

Dans la IIe Internationale, la question de la «grève générale» se posa sous un double aspect : de grève démonstrative pour les droits politiques et économiques du prolétariat; et de moyen de lutte antimilitariste contre le danger de guerre. En 1892, la grève générale fut utilisée pour la première fois comme moyen politique de conquête du suffrage universel; une seconde grève générale, appelée par le Parti ouvrier belge (POB), permit d’obtenir le vote plural pour les électeurs masculins. Dès lors, l’utilisation de la grève générale sera posée pratiquement à tous les congrès de la IIe Internationale.

Les congrès de Bruxelles (1891), Zürich (1893) et Londres (1896) marquèrent une démarcation définitive avec l’anarchisme. Celui-ci, qui préconisait la «grève générale universelle» comme une panacée universelle contre la guerre et pour la révolution, fut expulsé, et ses thèses sur la grève générale rejetées. La position de l’Internationale était de préconiser d’abord des grèves partielles, comme moyen de réalisation des tâches économiques et politiques du prolétariat, et d’accélérer l’organisation du prolétariat comme préliminaire à un mouvement international. En une période marquée par la lutte pour les réformes, pour l’organisation du prolétariat en classe consciente, les conditions d’une action de masse révolutionnaire internationale n’étaient pas données. Cette position fut toujours celle de la Gauche marxiste jusqu’au moment où les premiers symptômes d’une nouvelle période historique de luttes révolutionnaires apparurent au grand jour. Les conditions de l’époque avant 1905, où se démarquaient encore peu révolutionnaires et réformistes, permirent aux éléments révisionnistes d’éviter qu’un débat de fond fut conduit sur les moyens d’action du prolétariat : grèves partielles, grève générale, grèves de masses. En 1900, au congrès de Paris, le chef révisionniste des syndicats allemands Carl Legien pouvait proclamer, sans qu’il y ait la moindre contestation :

Aussi longtemps que de fortes organisations ne sont pas présentes [dans le mouvement] il ne peut y avoir pour nous de discussion sur la grève générale336.
336 Cité par Grünenberg 1970.
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À partir de 1901, le problème concret de la grève de masses des ouvriers, et non plus le problème abstrait d’une grève générale internationale, se posa dans la réalité de la lutte de classe, sur le terrain économique comme sur le terrain politique. En 1901, à Barcelone, éclatait la grève des cheminots; à la différence d’autres conflits catégoriels, dirigés par les syndicats, ce conflit s’étendait aux métallurgistes. En 1902, se déroulaient les grèves démonstratives pour le suffrage universel égalitaire tant en Suède qu’en Belgique. En, 1903, des grèves de masses se généralisaient à la Russie, peu après les grèves généralisées des chemins de fer aux Pays-Bas. Mais ce sont surtout les grèves de masses en 1904 en Italie qui vont remettre à l’ordre du jour la discussion sur grève générale et grèves de masses. À l’automne 1904, une série de soulèvements ouvriers agitait tout le Mezzogiorno. Une terrible répression amenait la chambre du travail de Milan à proclamer aussitôt la grève générale. Celle-ci se propageait à toute l’Italie, et pendant quatre jours, les ouvriers occupaient les usines, et pour la première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier, dans plusieurs grandes villes industrielles du Nord337, se formaient des conseils ouvriers. Bientôt tout rendrait dans «l’ordre». Ce mouvement spontané des ouvriers, parti sans mot d’ordre des syndicats et du parti socialiste, par sa généralisation et son organisation préfigurait la Révolution russe de 1905. La question de la «grève générale» et de la «grève de masses» désormais ne pouvait être appréhendée que dans toute sa signification internationale.

Devant l’ampleur de la vague de lutte de classe internationale, le SDAP hollandais fut chargé de présenter pour le Congrès international d’Amsterdam (1904) un rapport sur la grève générale. La première raison en était l’expérience vécue par le mouvement ouvrier hollandais de deux grèves de masses dans la même année 1903. Mais, surtout, au sein du SDAP, s’étaient cristallisées deux tendances, qui se retrouvaient dans les partis de l’Internationale. La tendance révisionniste, s’exprimant par la bouche de Vliegen et Van Kol et forte de l’appui de Troelstra, rejeta la grève générale comme moyen politique de lutte; elle y voyait un «acte de désespoir» du prolétariat, dont la conséquence serait de l’isoler des couches moyennes; elle proposait de s’en tenir uniquement à l’action parlementaire.

La tendance marxiste, groupée autour de la revue De Nieuwe Tijd (Van der Goes, Gorter, Henriëtte Henriëtte Roland Holst, Pannekoek) présenta un rapport pour le congrès de Dordrecht (1904) d’une extrême importance pour la clarification du concept de «grève générale». Il proposait de le remplacer par celui de «grève politique» :

Le terme de grève générale est incorrect. Celui de grève politique exprime mieux nos intentions338.

De ce congrès sortit une résolution de compromis, rédigée par Henriëtte Roland Holst, et qui devait servir pour le Congrès international d’Amsterdam.

La résolution présentée à ce congrès international, introduite par Henriëtte Roland Holst, était un pas en avant dans la mesure où elle proclamait «possible» l’éclatement de grèves générales comme «un moyen suprême d’effectuer des changements sociaux de grande importance ou de se défendre contre des attentats réactionnaires perpétrés sur les droits des ouvriers». Très classiquement, la résolution invitait les ouvriers à renforcer leurs «organisations de classe»,

337 Pour les événements révolutionnaires italiens de 1904, voir Paris 1962, p. 45. 338 Cité par Vliegen 1924, 2e partie, p. 39-40.
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précondition du succès de la grève politique, et mettait en garde contre l’utilisation de la grève générale par les anarchistes dans un sens antipolitique. Mais, concession aux tendances révisionnistes, Henriëtte Roland Holst déclarait d’avance «impossible» la «cessation complète de tout travail à un moment donné» et «inexécutable», «parce qu’une telle grève rendrait l’existence – celle du prolétariat comme de tout un chacun — impossible»339. Mais, quelques mois, plus tard la grande grève générale en Italie venait démentir ce pronostic.

En fait, la présentation de la résolution par Henriëtte Roland Holst posait beaucoup plus clairement les problèmes soulevés par la «grève générale». Elle utilisait le terme de «grève des masses», en montrant que celle-ci n’avait pas de «but économique» en soi, mais était utilisée, de façon défensive, «contre l’État capitaliste».

Mais, signe de confusion de l’époque, elle employait le terme de «grève générale pour proclamer que celle-ci ne «saurait être la révolution sociale».

Quelques mois à peine après la clôture du congrès, la Révolution russe balayait dans la pratique toutes les anciennes formulations et tous les pronostics. Le mouvement de grèves de masses en Russie, distinct de la grève générale, montrait qu’une lutte massive du prolétariat se situait autant sur un terrain économique que politique. Elle était aussi bien défensive qu’offensive; l’organisation générale des ouvriers n’était pas le préalable mais la conséquence de l’approfondissement du mouvement. Dirigée «contre l’État capitaliste», elle était nécessairement un moment de la «révolution sociale».

Simultanément, en janvier 1905, les mineurs de la Ruhr entraient en grève massivement et spontanément, en dehors de toute consigne syndicale. La direction des syndicats empêchait toute extension de la grève. En mai 1905, au congrès syndical de Cologne, l’ancien maçon, devenu permanent syndical et député SPD, Theodor Bömelburg (1862-1912) se prononçait contre toute grève de masses, déclarant cyniquement :

Pour construire nos organisations, nous avons besoin de calme dans le mouvement ouvrier340.

Ainsi, dans le pays où le prolétariat était le mieux organisé du monde, non seulement le mouvement pratique des ouvriers se heurtait aux organisations qu’il avait patiemment construites, mais pour s’affirmer il devait mener la lutte en dehors et même contre celles-ci, sans avoir besoin d’organisation préalable et permanente pour la diriger. L’année 1905 posait à l’ensemble du mouvement ouvrier non seulement le problème de la forme (généralisation, auto-organisation, spontanéité) mais celui du contenu des grèves de masses : réformes ou révolution.

3.2 La Gauche germano-hollandaise et la grève de masse. – Henriëtte Roland Holst et Rosa Luxemburg

L’analyse du phénomène de la grève de masses a commencé bien avant 1905 dans le mouvement marxiste de gauche. D’abord initiée par Rosa Luxemburg, elle fut poursuivie par Henriëtte Roland Holst, dans la Gauche hollandaise, en 1905, puis
339 Pour la résolution de Henriëtte Roland Holst et la discussion sur la grève de masses au congrès d’Amsterdam (1904), cf. Haupt et Winock (éd.) 1979-1985, vol. 14, p. 320-322. 340 Cité par Carl E. Schorske, Die große Spaltung. – Die deutsche Sozialdemokratie von 1905 bis 1917, 0lle & Wolter, Berlin, 1981, p. 64. La plupart des références au mouvement ouvrier allemand sont tirées de ce livre, d’abord publié en anglais américain en 1955.
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reprise, avec une profondeur accrue par Rosa Luxemburg et finalement Pannekoek. Les positions de la Gauche marxiste en Allemagne et aux Pays-Bas, qui apparaissent les plus cohérentes, ne peuvent être considérées indépendamment de celles de la Gauche russe, de Trotsky en particulier, avec laquelle se manifeste une évidente solidarité et convergence théorique dans le combat pour la révolution.

Le premier à utiliser le terme de «grève de masse politique» fut justement le Russe Parvus, qui en 1905341 préconisa l’action de masse comme moyen de défense du prolétariat contre l’État, lequel pourrait initier la révolution sociale. Préconisée en réaction contre le révisionnisme pratique du parti allemand, la «grève de masse politique» fut rejetée par la direction du SPD et par la gauche, représentée alors par Kautsky et Mehring. Mais c’est Rosa Luxemburg qui, dès 1902, à l’occasion de la grève générale proclamée par le parti belge, et menée dans un cadre strictement légaliste, pour être finalement stoppée, envisagea toutes les conséquences de son utilisation par le prolétariat. Défendant la «grève générale politique» comme action «extraparlementaire» ne devant pas être sacrifiée à l’action parlementaire, elle montrait qu’une telle action était sans effet s’il n’y avait pas derrière «le spectre menaçant du libre essor du mouvement populaire, le spectre de la révolution»342. Tout en condamnant le slogan anarchiste de «grève générale» comme une «panacée universelle», elle soulignait qu’il s’agissait d’un des «mots d’ordre les plus vieux du mouvement ouvrier moderne». La grève générale correspondait en fait à une «grève politique accidentelle», ne pouvant être décrétée ni commandée. Comme les révolutions du passé, elle devait être comprise comme un des «phénomènes sociaux élémentaires produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne». En tant que telle, elle posait la question de l’utilisation nécessaire de la violence de classe comme «moyen d’offensive irremplaçable», «tant dans les différents épisodes de la lutte de classe que pour la conquête finale du pouvoir d’État». Et, de façon prophétique, elle en concluait que :

Si la social-démocratie s’avisait vraiment de renoncer d’avance et une fois pour toutes à la violence, si elle s’avisait d’engager les masses ouvrières à respecter la légalité bourgeoise, toute sa lutte politique, parlementaire et autre, s’écroulerait piteusement tôt ou tard, pour faire place à la domination sans borne de la violence réactionnaire.

La révolution russe de 1905, commencée comme une grève de masse, et terminée, défaite, par l’insurrection de décembre, permit à la Gauche marxiste en Allemagne et aux Pays-Bas de préciser la conception révolutionnaire, face au rejet ou à l’acceptation tiède de la grève de masse dans la social-démocratie. Rejetée par les révisionnistes, celle-ci avait été acceptée du bout des lèvres par le congrès d’léna du SPD en septembre 1905. La résolution d’August Bebel, qui fut pourtant saluée comme une «victoire» par la Gauche, recommandait la grève de masse uniquement comme «arme défensive» et soutenait que les événements russes ne pouvaient servir d’exemple pour le mouvement ouvrier en Occident343. Quelques mois après, en février 1906, une conférence secrète du SPD et des syndicats se tenait pour empêcher toute propagation de la grève de masse dans le prolétariat allemand.

Face à une telle attitude qui transparaissait déjà en 1905, Kautsky, qui était encore à gauche du SPD, demanda à Henriëtte Roland Holst de rédiger une brochure sur la «Grève générale et la social-démocratie». Celle-ci parut en juin 1905, préfacée par lui.

341 Grünenberg 1970 contient un texte de Parvus sur le sujet. Alexandre Parvus (1867-1924) [pseudonyme d’Israël L. Gelfand], après avoir été révolutionnaire et élaboré la théorie de la révolution permanente, devint, pendant la première guerre mondiale, trafiquant d’armes à Istanbul et agent du gouvernement du Reich. 342 Cette citation comme les suivantes sur l’expérience des grèves en Belgique sont tirées de F. Mehring et R. Luxemburg 1969, p. 17-41. 343 Schorske 1981, p. 69.
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Cette brochure eut un extraordinaire écho car elle donnait des conclusions politiques sur le sens de la grève de masses révolutionnaire en Russie. Elles seront reprises bientôt par toute la Gauche :

– Il n’y a pas de «frontière rigide» entre grève partielle et grève générale344.

– La grève politique est l’union de la lutte politique et économique, la mobilisation du pouvoir économique du prolétariat dans le but d’atteindre des buts politiques345.

– [L’action de masse] est la forme correspondant à toute révolution dans laquelle le prolétariat conscient d’industrie constitue la force de masse la plus importante346.

– La grève politique de masse devient la forme du combat décisif pour le pouvoir politique, la domination dans l’État347.

– Dans la lutte pour le pouvoir d’État, la violence pourra constituer un facteur de victoire348.

Enfin, Henriëtte Roland Holst précisait les conditions subjectives et objectives d’une telle grève de masse : l’organisation, comme auto-éducation du prolétariat, la discipline, la conscience de classe, qualités dont le terreau est la concentration du prolétariat dans de grosses entreprises. Toutes ces qualités nécessaires au succès de la révolution seront toujours soulignées par la Gauche hollandaise, Pannekoek plus particulièrement.

Mais Henriëtte Roland Holst exprimait aussi une certaine vision «centriste» proche de celle de Kautsky, en ce qu’elle ne voyait pas encore de «contradiction entre parlementarisme et grève de masse politique», tout en signalant d’ailleurs le «déclin du parlementarisme bourgeois»349. Elle voyait surtout le danger – en contradiction avec ses analyses – que la grève de masse s’orientât vers l’insurrection :

Le danger existe que les masses ne reconnaissent pas clairement le but politique de la grève, qu’il soit démonstration ou pression, et le conçoivent comme une lutte finale, orientée vers l’anéantissement du capitalisme350.

Toute la question était en fait de savoir si la grève de masse révolutionnaire en Russie ouvrirait une nouvelle période historique révolutionnaire, dont les leçons étaient universellement valables, y compris pour le mouvement ouvrier «organisé» d’Occident, dont les luttes avaient toujours été définies par la social-démocratie comme «défensives».

La brochure de Rosa Luxemburg Grève de masses, parti et syndicats, publiée en 1906, mais censurée351, était un brûlot lancé contre les conceptions réformistes de la direction du SPD et des syndicats. Elle rejoignait les conclusions de Henriëtte Roland Holst. Mais le cadre théorique de Rosa Luxemburg était beaucoup plus ample. Toute animée de passion révolutionnaire, plus critique à l’égard de la bureaucratie du SPD et des syndicats que Henriëtte Roland Holst, beaucoup plus

344 H. Roland Holst 1906, p. 6. 345 Ibid., p. 120. 346 Ibid., p. 84. 347 Ibid., p. 94. 348 Ibid., p. 180 349 Ibid., p. 127. 350 Ibid., p. 120. 351 Cf. Nettl 1966. La brochure de Rosa Luxemburg devait d’abord paraître comme «manuscrit imprimé» à l’usage des délégués au congrès du SPD. Celui-ci, sous la pression des syndicats, fit mettre au pilon les exemplaires restant de la première édition. Il fallut confectionner une édition plus «modérée», où certaines formulations jugées «provocantes» pour les syndicalistes furent carrément censurées.
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incisive vis-à-vis de l’activité parlementaire, cette brochure peut être considérée comme le premier manifeste révolutionnaire du courant de gauche germanohollandais. Les points les plus décisifs étaient les suivants :

– Il n’y avait pas de «voie occidentale» au socialisme, définie par une stratégie parlementaire et une évolution pacifique du mouvement ouvrier. Les leçons de la Révolution russe étaient universelles, valables pour tous les pays, y compris les plus développés :

La grève de masse apparaît ainsi non pas comme un produit spécifiquement russe de l’absolutisme, mais comme une forme universelle de la lutte de classe prolétarienne déterminée par le stade actuel du développement capitaliste et des rapports de classe. Le pays le plus arriéré… montre au prolétariat d’Allemagne et des pays capitalistes les plus avancés les voies et les méthodes de la lutte de classe à venir352.

– La grève de masses n’était ni un phénomène accidentel – terme qu’utilisait Rosa Luxemburg en 1902 – ni une action unique, à la manière des grèves générales :

[Elle] désigne collectivement toute une période de la lutte de classes s’étendant sur plusieurs années, parfois sur des décennies.

– La période historique de grèves de masses marquait le surgissement d’une époque révolutionnaire :

La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire… Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant.

Et de façon très affirmative, Rosa Luxemburg affirmait que le processus révolutionnaire était présent dès le début de toute grève de masses :

En réalité ce n’est pas la grève de masse qui produit la révolution, mais la révolution qui produit la grève de masse.

– La grève de masses, comme phénomène vivant, ne pouvait être disséquée, pas plus qu’elle ne se décomposait en catégories rigides, pour dresser un tableau de classification schématique; elle embrassait toutes les formes de lutte de classe, économiques et politiques, qui donnent une lutte globale et unitaire du prolétariat, dont les catégories et les division s’effacent au profit du tout, la classe : grèves économiques et politiques, grèves de masses et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combats grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives spécifiques ou batailles de rue, combats de barricades, toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l’une sur l’autre :

C’est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants; il n’existe pas deux espèces de luttes distinctes de la classe ouvrière, l’une de caractère politique, et l’autre de caractère économique, il n’y a qu’une seule lutte de classe visant à la fois à limiter les effets de l’exploitation capitaliste et à supprimer cette exploitation en même temps que la société bourgeoise.

La conscience de classe ne se formait et ne se développait pas uniquement dans le moule des organisations déjà formées (partis et syndicats), par une longue «éducation», mais aussi et surtout dans la révolution, où elle devient «concrète et active» : la révolution accélère la prise de conscience du prolétariat et lui donne rapidement la meilleure «éducation», celle de la lutte» qui exige «une somme

352 Cette citation comme les suivantes sont extraites de R. Luxemburg 1968, p. 135-228.
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d’idéalisme».

– C’était une erreur de croire que l’organisation (syndicale et parti) pouvait bureaucratiquement et mécaniquement engendrer la lutte de classe. Au contraire, la lutte fait naître l’organisation générale du prolétariat :

L’évolution dialectique vivante… fait naître l’organisation comme un produit de la lutte.

Si la réorganisation du prolétariat comme un tout devait naître de la lutte, il n’y avait nul rejet «spontanéiste» de l’organisation politique. Celle-ci restait «l’avantgarde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat». Seulement, son rôle et sa fonction se modifiaient; ils n’étaient plus d’éduquer», d’organiser et de diriger techniquement la lutte de classe, mais de l’orienter politiquement :

[…] la tâche de la social-démocratie consistera non pas dans la préparation ou la direction technique de la grève, mais dans la direction politique de l’ensemble du mouvement.

Cette brochure a incontestablement servi de base théorique et politique au courant de la Gauche marxiste allemande et hollandaise, et plus tard du communisme de gauche, à partir de 1919. Le grand absent, aussi bien chez Henriëtte Roland Holst que chez Rosa Luxemburg et Pannekoek, jamais mentionné en toutes lettres, était le soviet ouvrier de Pétrograd, dont le rôle avait été immense dans la première révolution russe; jamais ne furent analysés et reconnus le rôle et la fonction des conseils ouvriers. Dans le cadre de la lutte contre le révisionnisme et le réformisme, Rosa Luxemburg ne citait que l’exemple de la création des syndicats russes en 1905, pour l’opposer aux syndicats réformistes allemands.

Seul, et de façon isolée, Trotsky – et sans que cela ait d’écho dans la Gauche germano-hollandaise avant 1914 – montrait le rôle fondamental des conseils ouvriers comme «l’organisation même du prolétariat», dont le but est la lutte «pour la conquête du pouvoir révolutionnaire»353. D’autre part, à peine mentionnée par Henriëtte Roland Holst, la question de l’État et de sa destruction, comme État capitaliste, au terme de la révolution, n’était pas abordée par Rosa Luxemburg. Lorsque la discussion reprit de plus belle, à partir de 1909, entre cette fois Kautsky et la Gauche marxiste, ce fut Pannekoek qui, pour la première fois posa clairement cette question.

3.3 Le combat contre le «centrisme» kaustkyste

La grève de masses révolutionnaire en Russie avait au un écho considérable en Occident, contrairement aux assertions des réformistes. En 1905, en Allemagne, il y avait eu 500.000 grévistes, plus en une année que pendant la décennie 1890-1900; plus que n’importe quelle année entre 1848 et 1917354. L’échec électoral de 1907 du SPD, après la vague nationaliste des élections dites «hottentotes», – du nom d’une tribu du Sud-Ouest africain convoité par l’impérialisme allemand –, la faiblesse de la lutte de classe de 1907 à 1909 avaient permis au réformisme de se renforcer et de s’afficher publiquement en Allemagne. Ce phénomène de renforcement des courants réformiste et révisionniste était d’ailleurs international. La Gauche marxiste en Hollande en avait fait l’amère expérience. En Russie, se développait dans le POSDR un courant dit «liquidateur», favorable à l’action légale et à l’action commune avec les libéraux. Le congrès international de Stuttgart (1907), malgré l’amendement très radical proposé par Lénine, Luxemburg et Martov pour la
353 Cf. Trotsky 1905, «Conclusions», p. 222-241. 354 Schorske 1981, p. 53-54.
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transformation d’une guerre éventuelle en révolution, montrait une évolution très nette de la direction des partis social-démocrates vers la droite, et cela sur toutes les questions de principes.

À partir de 1910, le débat sur la grève de masses et la révolution, que la direction du SPD croyait avoir enterré, va resurgir. D’abord, sous l’effet du début du chômage et de la baisse des salaires, les grèves reprennent massivement. En second lieu, avec les menaces de guerre mondiale toujours plus précises, la question de l’utilisation de la grève de masses comme moyen de mobiliser le prolétariat contre ces menaces se pose dans toute sa gravité. Enfin, de façon générale, les directions social-démocrates, refusant d’utiliser l’«arme de la grève de masse» préconisent une politique de manifestations et grèves générales pour des réformes électorales et pour le suffrage universel. Cette politique de démobilisation sur le terrain parlementaire est pratiquée dès 1909 en Allemagne, dès 1911 aux Pays-Bas («Mardis rouges»)355; et en 1913 en Belgique.

C’est à ce moment que s’accomplit la scission idéologique au sein du courant orthodoxe marxiste en Allemagne. Kautsky se rallie aux positions réformistes de la direction de Bebel et se rapproche de Bernstein qui, sur la question de la grève de masses, défendait une position «centriste « d’utilisation de cette forme de lutte comme «arme défensive». C’est en fait toute la future tendance des Indépendants qui constituera l’USPD en 1917– qui est en germe et s’oppose au courant «radical de gauche» symbolisé par Rosa Luxemburg et Pannekoek.

Le débat sur la grève de masses fut rouvert en 1910 par Rosa Luxemburg, qui publia un article356 qui avait été refusé et par le quotidien Vorwärts et par la Neue Zeit de Kautsky. Ces derniers considéraient que la question était déjà «tranchée», et que toute polémique publique revenait «à faire connaître à l’adversaire nos propres points faibles»357. En fait, avec cinq ans de retard, Kautsky reprenait exactement les mêmes arguments que les révisionnistes avaient jadis utilisés contre la Gauche.

Pour Kautsky, il fallait montrer que la grève de masses en Russie était spécifique à ce pays, pays arriéré économiquement. L’action des ouvriers russes était l’expression de «conditions désespérées» que le prolétariat occidental était loin de vivre. D’ailleurs, affirmait-il en faisant une entorse à la vérité historique, «de telles grèves démonstratives n’ont encore jamais eu lieu en Europe occidentale»358. La conception de la grève de masses révolutionnaire serait» absolument incompatible avec les conditions d’un pays industriel», jouissant de «droits politiques» et d’un meilleur niveau d’existence. La crise économique, dont les «radicaux» soulignaient l’importance pour le surgissement de mouvements de classe spontanés en Occident, est défavorable à la révolution et aux grèves de masse; le prolétariat n’a comme arme que les manifestations de rue revendicatives. La grève de masses en Occident serait plus propre à enthousiasmer les ouvriers en période de prospérité économique :

[…] en période de crise, le prolétariat ne fait pas montre d’autant de combativité et en période de prospérité d’autant d’élan révolutionnaire… En période de crise, il est plus facile de faire de

355 À partir de 1910, à chaque rentrée parlementaire (le 3e mardi de septembre), le SDAP hollandais tint rituellement chaque année des meetings, manifestations, accompagnée de pétitions au gouvernement, pour le suffrage universel, dits «Mardis rouges». Ces manifestations annuelles remplaçaient, dans l’esprit du SDAP, avantageusement les grèves de masses, auxquelles le prolétariat hollandais ne fut jamais convié. 356 Luxemburg 1974. 357 Kautsky, «Was nun ?», Die neue Zeit, reproduit par Grünenberg 1983, p. 52. 358 Kautsky, «Eine neue Strategie», in Grünenberg 1983, p. 152.
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grandes manifestations de rue que des grèves de masse. En temps de prospérité, le travailleur peut s’enthousiasmer davantage pour une grève de masse qu’en temps de crise359.

Kautsky voulait bien concéder qu’il puisse y avoir des «grèves démonstratives locales», mais jamais de grèves généralisées. Tout au plus une grève de masse en Occident serait purement défensive et exercée comme «moyen de coercition» contre le gouvernement. La seule stratégie possible était une «stratégie d’usure» du pouvoir en place, de «grignotage» des positions de la bourgeoisie, et non une «stratégie d’anéantissement» du capitalisme. Pour justifier son argumentation, Kautsky se référait non à l’histoire de la période de grèves de masses avant et après 1905, mais à l’histoire antique… celle d’Hannibal, en lutte contre Rome. Poussé dans ses retranchements par Rosa Luxemburg et Pannekoek, Kautsky reprenait les mêmes arguments qu’il avait dénoncés chez ses anciens adversaires révisionnistes :

– la tactique parlementaire est préférable à l’action de masse révolutionnaire et même aux grèves politiques «une victoire électorale produit une impression beaucoup plus forte»360;

– les actions de masse sont des actions de rue d’une foule inconsciente. S’inspirant de la Psychologie des foules du sociologue conservateur Gustave Le Bon, Kautsky proclamait que «les actions de la masse peuvent être aussi bien réactionnaires, voire carrément absurdes»361.

– finalement, l’utilisation de l’action de masse inorganisée, non contrôlée par la socialdémocratie et les syndicats, menaçait l’existence du mouvement ouvrier et révolutionnaire : «Le caractère imprévisible des actions de masse inorganisées a souvent été fatal à des mouvements et partis d’opposition, notamment révolutionnaires»362.

Dans sa réponse à Kautsky, Rosa Luxemburg reprenait toute son argumentation antérieure, exposée dans Grève de masses, parti et syndicats, en l’accentuant. Elle montrait la nécessité pour le prolétariat de «passer résolument à l’offensive», laquelle décision ne pouvait jaillir que des masses elles-mêmes. Les arguments de Kautsky étaient en réalité des paravents pour «freiner» le mouvement, soulignait-elle dans un article qui était tout un programme : «Usure ou combat ?»363.

Revenant sur le fond, dans l’article «Théorie et pratique»364, elle soulignait trois points fondamentaux dans le débat sur la grève de masses :

– par sa concentration prolétarienne gigantesque à Pétrograd et Moscou, la Russie préfigurait la révolution en Europe. La Russie loin d’être arriérée du point de vue de la croissance capitaliste témoignait d’un «niveau élevé de développement capitaliste»;

– la grève de masses ne désorganisait pas et n’affaiblissait pas plus le mouvement ouvrier. Au contraire, elle «payait». La grève de masses russe avait permis «d’avantage de conquêtes au plan économique, social et politique que le mouvement syndical allemand au cours de ses quatre décennies d’existence»;

– les grèves en Occident reprenaient avec force; le danger qui les menaçait était la capacité de la social-démocratie de «bel et bien paralyser la plus belle action de masse en adoptant une tactique oscillante et sans énergie». Et de façon optimiste, Rosa Luxemburg concluait qu’il ne s’agissait pas de mener le combat contre la direction du parti et des syndicats; les masses elles-mêmes se chargeraient «d’écarter ses dirigeants qui vont à contre-courant du mouvement tumultueux».

Trop souvent dans ce débat, Rosa Luxemburg restait sur le terrain choisi par
359 Kautsky, «Was nun? », loc. cit., p. 78. 360 Kautsky, «Eine neue Strategie», Grünenberg 1983, p. 153. 361 La psychologie des foules (1895) de Gustave Lebon, qui prétend que les foules sont toujours «endoctrinées par des chefs charismatiques», inspira l’article «Massenaktion» de Kautsky [Grünenberg 1983, p. 271 et 274]. 362 Kautsky, «Massenaktion», op. cit. 363 R. Luxemburg, «Ermattung oder Kampf ?», Die Neue Zeit 1910, in Grünenberg 1983, p. 216. 364 R. Luxemburg, «Die Theorie und die Praxis», Die Neue Zeit, 1910, p. 564-578, 626-642 [Grünenberg 1983, p. 177-227].
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Kautsky et la direction du SPD. Elle appelait à inaugurer les manifestations et grèves pour le suffrage universel par une grève de masse et proposait comme mot d’ordre «transitoire» mobilisateur celui de «lutte pour la République». Sur ce terrain, Kautsky pouvait lui répliquer que «vouloir inaugurer une lutte électorale par une grève de masses, c’est une absurdité». De plus, prenant la balle au bond, Kautsky affirmait que, fondamentalement, le contenu de la social-démocratie était autre chose que du socialisme «abstrait» :

La social-démocratie, de par sa nature, continuera à signifier républicain365.

Tout autre était le terrain choisi par Pannekoek, qui, entre 1910 et 1912, se lança, soutenu par la Gauche de Brême et les tribunistes hollandais, dans un débat de fond contre Kautsky. Depuis 1909, les relations des tribunistes avec ce dernier s’étaient notablement détériorées, d’abord en raison de la scission de mars 1909, ensuite et surtout en raison de la parution du livre de Pannekoek sur les Divergences tactiques dans le mouvement ouvrier. Ce livre, outre sa conception théorique générale, orientée contre le révisionnisme, était l’un des premiers jalons de la rupture de la Gauche marxiste avec le parlementarisme et le syndicalisme de la IIe Internationale.

3.4 La nouvelle tactique de l’action de masse. – Pannekoek contre Kautsky : La question du pouvoir et de l’État

Sur la tactique parlementaire, Rosa Luxemburg et la Gauche hollandaise et allemande avaient une position concordante. Le parlementarisme était bon en période de «train-train» réformiste, mais devenait le pire obstacle en période de révolution prolétarienne, quand Capital et Travail n’avaient «plus rien à se dire». Rosa Luxemburg avait parfaitement souligné en décembre 1918 la vacuité et la nuisance du parlementarisme bourgeois : Le parlementarisme a été, pour le prolétariat, une arène de la lutte de classes, tant qu’a duré le train-train quotidien de la société bourgeoise : il était la tribune d’où les masses, rassemblées autour du drapeau du socialisme, pouvaient être éduquées pour le combat.

Aujourd’hui, nous sommes au milieu de la révolution prolétarienne, et il s’agit aujourd’hui de porter la hache sur l’arbre de l’exploitation capitaliste elle-même. Le parlementarisme bourgeois, comme la domination de classe de la bourgeoisie, dont il est l’objectif politique essentiel, est déchu de son droit à l’existence… Le capital et le travail n’ont plus rien à se dire, ils n’ont plus maintenant qu’à s’empoigner dans un corps à corps sans merci pour que le combat décide lequel sera jeté à terre366. Dans Les différences tactiques dans le mouvement ouvrier, Pannekoek avait lui aussi souligné en préliminaire que le parlementarisme avait joué un rôle considérable dans l’histoire du prolétariat :

Le parlementarisme a […] métamorphosé le prolétariat, engendré par l’énorme développement du capitalisme, en une classe consciente et organisée, apte à la lutte367.

C’était pour mieux souligner aussitôt qu’il ne pouvait servir d’instrument de domination du prolétariat; il était plutôt «la forme de domination politique normale de la bourgeoisie».

Et il mettait en garde contre l’électoralisme («Nur-Parlamentarismus» – ce qu’il nommait le «Rien-que-le-parlementarisme») – cultivé comme une fleur vénéneuse
365 Kautsky, «Zwischen Baden und Luxemburg», Die Neue Zeit, 1910, p. 652-667, in Grünenberg 1983, p. 236. 366 «Nationalversammlung oder Räteregierung ?», Die rote Fahne n° 32, 17 déc. 1918. 367 Pannekoek 1909a, cité par Bricianer 1969, p. 75 et 80.
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dans la social-démocratie. Le résultat en était un dégoût profond chez les ouvriers révolutionnaires, un renforcement du réformisme allant jusqu’au ministérialisme (participation au gouvernement bourgeois), mais aussi un clivage dans le mouvement ouvrier, avec le développement du syndicalisme révolutionnaire, comme rançon du réformisme syndical hostile à toute forme de lutte politique révolutionnaire :

… nombreux… sont les ouvriers aux sentiments révolutionnaires, qui dégoutés de voir les députés socialistes se conduire exactement comme les parlementaires bourgeois, quittent l’organisation. […] L’aile révolutionnaire radicale du mouvement ouvrier prend ainsi un caractère antipolitique, tandis que l’aile réformiste s’exprime de façon correspondante dans le parlementarisme bourgeois. En France et en Italie, la politique des blocs et le ministérialisme ont élargi l’audience du syndicalisme révolutionnaire et conduit les syndicats à se poser en ennemis du parti368.

Dans cette impitoyable critique du Nur-Parlamentarismus, Pannekoek et les tribunistes suivaient le fil rouge de Marx et Engels qui avaient naguère dénoncé le «crétinisme parlementaire» de la jeune social-démocratie allemande369, où de redondantes «phrases creuses sur la justice» étouffaient la vraie passion prolétarienne de la lutte370.

Sur la question syndicale, la position des Hollandais était de loin plus radicale que celle de Rosa Luxemburg. Tout en préconisant, comme elle, la soumission des syndicats au parti et à son programme révolutionnaire, et la fusion de la lutte politique et syndicale» en une lutte unifiée contre la classe dirigeante», Pannekoek affirmait l’impossibilité de mener une lutte révolutionnaire avec les syndicats. Structurellement, les syndicats se situaient sur le terrain non de la lutte de classe mais de l’État bourgeois, et en conséquence ne pouvaient être des organes de lutte révolutionnaires :

[…] les syndicats ne se posent nullement en adversaires du capitalisme, mais se situent sur le même terrain que lui… Les syndicats ne sont pas l’organe direct de la lutte de classe révolutionnaire; ils ne se fixent pas comme but le renversement du capitalisme. Loin de là, ils constituent un élément nécessaire à la stabilité d’une société capitaliste normale371.

Cette analyse, fort contradictoire d’ailleurs, annonçait le rejet de la structure syndicale comme instrument de lutte, et même de toute structure syndicale «révolutionnaire». Dénigré comme «syndicaliste» par Kautsky372, le socialisme radical de Pannekoek était avant toute chose révolutionnaire. Par défi, Pannekoek jeta le gant à la face du «pape du marxisme», pour clore le débat : «Eh bien soit ! Va pour le syndicalisme révolutionnaire !»373.

Les feux de la critique lancés par Pannekoek contre Kautsky, une critique pleinement mûrie en 1912 dans deux textes [Action de masse et révolution; Théorie marxiste et tactique révolutionnaire], exprimait une vision politique et théorique dans une large mesure plus profonde que celle de Rosa Luxemburg, qui dans ce débat ne sortait guère du terrain choisi par Kautsky374.

368 Pannekoek 1909a, cité par Bricianer 1969, p. 77. 369 «La social-démocratie allemande est-elle réellement infectée de la maladie parlementaire et croit-elle que, grâce au suffrage universel, le saint esprit se déverse sur les élus, transformant les séances des fractions en conciles infaillibles et les résolutions des fractions en dogmes inviolables» [Maximilien Rubel, Pages choisies pour une éthique socialiste, Marcel Rivière et Cie, 1948]. 370 «Quand on écarte la lutte de classe comme un phénomène pénible et ‘vulgaire’, il ne reste plus au socialisme que de se fonder sur le ‘vrai amour de l’humanité’ et les phrases creuses sur la ‘justice’» [Rubel, ibid.]. 371 Die taktischen Differenzen…, in Bricianer 1969, p. 79. 372 Kautsky, «Der jüngste Radikalismus», Die Neue Zeit, 1912, p. 436-446. 373 Pannekoek, «Zum Schluss», Die Neue Zeit, 1913, p. 611-612. 374 Grünenberg 1983, p. 297-335 et 387-415.
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Tout d’abord, Pannekoek montrait la convergence de l’ancien radicalisme de Kautsky avec le révisionnisme; le «radicalisme passif» du centre kautskyste avait une finalité bien précise, le dévoiement de la lutte révolutionnaire sur le terrain parlementaire et syndical :

Ce radicalisme passif converge avec le révisionnisme au sens où il débouche sur l’épuisement de notre activité consciente dans le combat parlementaire et syndical.

Du point de vue théorique, le kautskysme était une non-volonté d’action, un pur «radicalisme passif», convergeant avec la vision apocalyptique et catastrophiste de la révolution chez les anarchistes, où elle apparaît comme le «miracle du Grand Soir» :

Le radicalisme passif prévoit des explosions révolutionnaires qui se présentent comme des cataclysmes tout à coup surgis, comme d’un autre monde, indépendamment de notre volonté et de notre action, et qui viennent donner le coup de grâce au capitalisme375.

Les points majeurs de la critique révolutionnaire du kautskysme, définitivement catalogué comme révisionnisme par la Gauche hollandaise, étaient les suivants :

– Le Capital, à l’ère de l’impérialisme et des grandes coalitions capitalistes, ne peut plus accorder de réformes durables au prolétariat, qui est condamné à des actions défensives contre la détérioration de ses conditions d’existence. La grève de masse est la forme typique de la lutte de classe à l’ère de l’impérialisme et elle cesse d’être une lutte pour des réformes :

…La lutte de classe gagne en acuité et tend à se généraliser. La force motrice du combat, ce n’est plus l’espoir d’améliorer sa situation, c’est, de façon croissante, la triste nécessité de faire face à la détérioration de ses conditions de vie. Les actions de masse sont une conséquence naturelle du développement du capitalisme moderne en impérialisme; elles sont sans cesse davantage la forme de combat qui s’impose contre lui.

– L’action de masse apparaît tantôt comme «un correctif à l’action parlementaire» tantôt comme une «activité politique extra-parlementaire de la classe ouvrière organisée»376. Elle est surtout une action spontanée, regroupant la majorité des ouvriers, active et consciente, et donc dotée de sa propre organisation et de sa discipline. Sans donner un nom précis à cette organisation, Pannekoek soulignait un fait majeur : la capacité d’auto-organisation du prolétariat luttant massivement par des moyens extra-parlementaires :

(La masse) était passive, elle devient une masse active, un organisme doté de sa vie propre, cimentée et structurée par elle-même, dotée de sa propre conscience et de ses propres organes.

– Dans l’action de masse, le rôle du parti est décisif; il est un facteur actif, catalysant l’action révolutionnaire qu’il dirige et organise, «parce qu’il est porteur d’une partie importante de la capacité d’action des masses». Mais ce rôle dirigeant est plus spirituel que matériel; le rôle du parti n’est pas de commander le prolétariat, à la manière d’un état-major militaire :

(Le parti) n’est pas porteur de l’entière volonté du prolétariat dans son ensemble, Il ne peut donc lui donner l’ordre de se mettre en marche comme on commande à des soldats377.

– La confrontation violente du prolétariat avec l’État, porteur de tous les moyens de

375 Pannekoek, «Action de masse et révolution», in Grünenberg 1983, p. 322-323 et 298. 376 Pannekoek, «Théorie marxiste et tactique révolutionnaire», in Grünenberg 1983, p. 407; «Action de masse et révolution», in Grünenberg 1983, p. 313. 377 Pannekoek, «Théorie marxiste et tactique révolutionnaire», in Grünenberg 1983, p. 414.
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répression, ne peut arrêter le prolétariat; la classe dominante peut détruire la forme de l’organisation prolétarienne, non son «esprit» qui persiste dans des masses ouvrières éduquées dans un esprit d’organisation, de discipline et de cohésion. Aussi, «(l’État) ne peut détruire que l’enveloppe extérieure de l’organisation du prolétariat, pas son être même». Cela se vérifie pleinement dans l’action révolutionnaire où l’organisation se renforce, et dans le feu de l’expérience, devient «solide comme l’acier».

– Pannekoek finira par affirmer que le parti politique ne peut être une organisation de masses, mais un noyau solide et compact qui ne peut se substituer à la volonté des masses :

Mais «nous» ne sommes pas les masses; nous ne sommes qu’un petit groupe, un noyau. Ce n’est pas ce que nous voulons, mais ce que la masse fait, qui détermine le cours des événements378.

Cette conception sera amplement développée par la Gauche communiste germanohollandaise dans les années 1920, en particulier par le KAPD.

Néanmoins, l’apport essentiel de Pannekoek dans le débat sur la grève de masses résidait moins dans son analyse du rôle du parti, largement partagée par Rosa Luxemburg, que dans celle de la finalité de la révolution. Si chaque grande grève de masse, notait en 1912 Pannekoek, «revêtait maintenant l’aspect d’une explosion, d’une révolution en petit»379, c’est parce qu’elle s’inscrivait dans un processus de longue haleine, de confrontation et finalement de destruction de l’État capitaliste :

Le combat [du prolétariat] ne cesse qu’avec la complète destruction de l’organisation étatique.

Cette nouvelle conception des rapports entre prolétariat et État était aux antipodes de celle de la social-démocratie officielle. Pour Kautsky, il n’y avait pas de changement dans la tactique de la social-démocratie, malgré la Révolution russe. Il s’agissait de prendre le pouvoir, tel qu’il existait, dans l’État, par la majorité parlementaire, et en aucun cas détruire le pouvoir d’État et son appareil étatique :

[…] Le but de notre combat politique demeure le même qu’il était auparavant : nous emparer du pouvoir d’État en conquérant la majorité au Parlement et assurer la prééminence du Parlement sur le gouvernement. Mais la destruction du pouvoir d’État jamais… Jamais au grand jamais ce processus ne peut déboucher sur la destruction du pouvoir d’État, mais toujours sur un déplacement des rapports de force à l’intérieur du pouvoir d’État.

La «conquête» de l’État, selon Kautsky, était donc un processus graduel, pacifique, par la voie parlementaire, s’effectuant de l’intérieur de l’appareil d’État.

Sept ans avant que Lénine ne reprenne en 1917 ce débat sur la question de l’État dans L’État et la Révolution – en s’appuyant très largement et avec retard sur Pannekoek380 – en 1910, Pannekoek dans sa brochure Les moyens de puissance du prolétariat381, posait avec une surprenante netteté le problème :

La lutte du prolétariat n’est pas seulement une lutte contre la classe capitaliste pour le pouvoir
378 Pannekoek, «Partei und Masse», Bremer Bürgerzeitung, 4 juillet 1914. 379 Souligné par nous. Pannekoek, «Action de masse et révolution», op. cit. Cf. aussi Pannekoek, Der Kampf der Arbeiter, Leipzig, 1909, p. 30 : «Derrière chaque revendication du moment, les capitalistes voient se dissimuler l’hydre de la révolution». 380 Cf. Chapitre 6.3 de L’État et la Révolution. Les marxistes russes s’étaient tenus dans une prudente réserve, à l’époque de la polémique entre Kautsky d’un côté et Luxemburg-Pannekoek, de l’autre. Trotsky ironisait sur la «noble impatience» de Rosa Luxemburg. Par contre, Lénine souligna que le point de vue de Pannekoek contre Kautsky était juste, et cela dès 1912 [Malandrino 1987, p. 140-141]. 381 Pannekoek, Die Machtmittel des Proletariats. Vortrag gehalten vor Stuttgarter Arbeitern Oktober 1910, publié in Schwäbische Tagwacht, 4 nov. 1910.
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d’État, mais une lutte contre le pouvoir d’État382.

Si, selon Lénine, l’exposé de Pannekoek, manquait de «clarté et de précision», il contenait en germe l’idée, déjà développée par Marx et Engels, et reprise constamment après 1917 par la gauche marxiste, que le prolétariat ne pouvait se contenter de conquérir tel quel l’ancien pouvoir d’État; il devait en démolir toute la machinerie (police, armée, justice, administration) pour le remplacer par un nouvel appareil d’État.

De quel type serait ce nouveau pouvoir d’État; quelle serait la forme de la «dictature du prolétariat» qui s’édifierait sur les ruines du pouvoir d’État bourgeois, sur ces questions les réponses de Pannekoek et de la Gauche hollandaise restaient vagues, faute d’expérience historique de grande ampleur. La réponse n’était cependant pas – ce que prétendait Kautsky383 – celle de l’anarchisme : destruction de tout pouvoir d’État, sans conquête du pouvoir politique. Dans une brochure parue en 1906 (Bouleversements dans l’État futur), Pannekoek affirmait que la conquête nécessaire du pouvoir politique par le prolétariat était un «processus de longue haleine, qui pourrait peut-être s’étendre sur des décennies avec des avancées et des reculs». Abordant la période de transition du capitalisme au socialisme, il affirmait fortement aussi que la dictature du prolétariat ne pouvait se confondre ni avec l’étatisation ni avec une forme quelconque de «capitalisme d’État»384.

En fait pour Pannekoek, la période de transition était conditionnée par la réalisation de trois conditions :

– La «domination politique de la classe ouvrière» sur la société et l’économie;

– une inconditionnelle «démocratie ouvrière»;

– Le «relèvement et l’amélioration de la situation quotidienne de la masse populaire travailleuse», par une «puissante élévation de la productivité du travail», et «l’élévation du niveau culturel». Le socialisme est avant tout la «suppression de la pauvreté et de la misère» plus qu’une «violente suppression de la propriété privée» et un bouleversement des rapports juridiques de propriété.

L’État de la période de transition, tel qu’il était envisagé avant 1914 par les «radicaux» hollandais, pouvait parfaitement subsister avec un Parlement et des conseils communaux. Il serait à la fois un gouvernement, une administration, un Parlement, mais surtout basé sur des «comités pour toutes sortes de buts». Sans utiliser le terme, cet État se réduirait à n’être qu’un demi-État dont les tâches seraient essentiellement économiques, et dont la domination politique tendrait à disparaître :

L’État sera un corps doté de fonctions économiques, qui n’a plus besoin d’exercer sa propre domination.

La Gauche hollandaise n’allait pas plus loin dans son analyse de ces problèmes si complexes. Ce dont elle était sûre, c’est que le socialisme signifierait la sortie définitive de «l’époque animale de l’humanité».

382 Ibid. 383 Kautsky, «Die neue Taktik», in Die Neue Zeit, Band 2, 1912, p. 654-664, 688-698, et 723-733 : https://www.marxists.org/deutsch/archiv/kautsky/1912/xx/taktik.htm. 384 Pannekoek, Ethik und Sozialismus – Umwälzungen im Zukunftsstaat. Zwei Vorträge gehalten für die sozial-demokratischen Vereine im 12. und 13. sächsischen Reichstagswahlkreis, Leipzig, 1906. Les citations sont extraites de la brochure Neubestimmung des Marxismus [Pannekoek 1974b].
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4. Guerre ou révolution mondiale ?

Les débats sur la grève de masse, à partir de 1910, ne se situaient plus seulement sur le terrain de la perspective révolutionnaire ouverte par la première révolution russe. Le développement de l’impérialisme et du militarisme posaient l’alternative guerre ou révolution. Les grèves de masses en Occident se plaçaient pour la gauche germano-hollandaise directement sur le terrain immédiat de la lutte contre la guerre et l’impérialisme. L’enjeu du débat se déplaçait : il n’était plus réforme ou révolution, mais impérialisme ou socialisme, nationalisme ou internationalisme, guerre ou révolution mondiale.

4.1 Crise et impérialisme

La théorie de la grève de masse chez Pannekoek était étroitement liée à sa conception de l’impérialisme. Mais l’impérialisme chez Pannekoek n’apparaissait nullement comme la conséquence d’un déclin du capitalisme, parvenu au terme de son expansion. Sa conception rejoignait celle de Radek, reprise plus tard par Lénine et Boukharine : le capitalisme n’était rien d’autre que l’exportation de capital et la mainmise des États capitalistes sur les sources de matières premières, en particulier dans les colonies. De ce point de vue, la conception de Pannekoek s’éloignait totalement de celle de Rosa Luxemburg, exposée dans L’Accumulation du capital (1913), qui montrait que l’impérialisme non seulement était une tendance du capitalisme qui s’imposait à tous les pays développés, mais le conduisait directement à son déclin.

Pour Rosa Luxemburg, l’impérialisme traduisait non seulement les difficultés croissantes du capitalisme à trouver de nouveaux champs d’accumulation du capital et des marchés extracapitalistes solvables, mais encore le déclin historique d’un système dont l’effondrement était inévitable. Ainsi, sur la base du déclin économique du système capitaliste entré dans une crise mortelle, germait la possibilité objective d’une révolution prolétarienne.

Pannekoek était loin de nier le rôle de la crise économique comme facteur décisif posant objectivement la nécessité de la révolution prolétarienne. En 1913, au moment où le livre de Rosa Luxemburg était déjà paru, Pannekoek soulignait nettement que la crise était un facteur déterminant de la crise révolutionnaire :

La crise secoue et ne laisse naître aucun sentiment de calme et de sécurité, le changement de conjoncture pousse l’esprit à la réflexion et révolutionne les cerveaux. Ainsi les crises contribuent dans une large mesure à révolutionner le mouvement ouvrier et à préserver sa nature révolutionnaire385.

Tout en étant d’accord avec Rosa Luxemburg sur la nouvelle période de crises dans laquelle était entré le système capitaliste, Pannekoek refusa de suivre les explications théoriques de Rosa Luxemburg, sur la nature de l’impérialisme. Il se rangea même au côté des adversaires les plus déterminés de la théorie de l’accumulation du capital chez Rosa Luxemburg. La condamnation de la théorie de cette dernière reposait en fait sur un malentendu, mais aussi sur une divergence d’interprétation des lois d’accumulation du capital. Le malentendu se trouvait dans le concept de nécessité historique de l’impérialisme». Selon Pannekoek, Rosa Luxemburg faisait de l’effondrement du capitalisme, parvenu à son stade impérialiste, une «nécessité mécanique». Pour lui, l’impérialisme ne pouvait être rien

385 Pannekoek, «Die Krisen und der Sozialismus», Bremer Bürgerzeitung, 26 juillet 1913.
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d’autre que «la forme particulière d’expansion de cette époque», dont les conséquences étaient le militarisme et l’exacerbation des antagonismes sociaux. L’impérialisme était nécessaire non pas économiquement, mais socialement. Il était fondamentalement une question de pouvoir», de rapport social entre les classes, non une nécessité économique née de la saturation du marché mondial. Il était «nécessaire» aussi longtemps que la force du prolétariat ne s’était développée au point de détruire le pouvoir de la bourgeoisie386.

La divergence, de taille, entre Rosa Luxemburg et Pannekoek ne se trouvait pas dans les conséquences sociales et politiques de l’impérialisme, mais dans l’interprétation du phénomène de la crise du capitalisme. Pour Pannekoek, le capitalisme n’avait aucun problème économique de marchés à résoudre. Le système trouvait naturellement des «débouchés pour tous les produits». Il n’y avait aucun problème d’absorption des marchandises sur des marchés extra-capitalistes (colonies, couches interstitielles autres que les prolétaires et les capitalistes) :

Les acheteurs sont les capitalistes et les ouvriers eux-mêmes… Il n’existe donc aucun problème à résoudre387.

Ainsi, les crises ne trouvaient pas leur origine dans la perturbation de la circulation du capital et des marchandises sur un marché mondial devenu trop étroit, mais «dans le mécanisme de la production elle-même». À cette position, Pannekoek restera imperturbablement fidèle toute sa vie. Pour lui, les schémas donnés par Marx dans le Capital, sans tenir compte de l’évolution du capitalisme et de la saturation des marchés, suffisaient. Les crises économiques n’étaient en fait pour Pannekoek que des perturbations régulières ne marquant pas une tendance à l’effondrement du système; leur intérêt était uniquement social et politique : leur utilisation comme condition de la liquidation du capitalisme, pour autant que le prolétariat conserve intacts ses «moyens de puissance» : conscience, organisation et unification.

Les positions de Pannekoek sur l’impérialisme débouchaient en réalité sur une stratégie, plus ou moins claire, celle de l’anti-impérialisme. Pour lui, l’expansion impérialiste du capitalisme débouchait sur des phénomènes politiques dont la conséquence était l’accentuation de la crise économique du système tout entier. En 1912, dans une vision qui rejoignait celle de Lénine, il écrivait :

La révolution politique de l’Asie, la révolte de l’Inde, la rébellion du monde musulman s’opposent à une plus grande extension du capitalisme européen et constituent pour lui une entrave décisive388.

Il croyait voir dans ces mouvements «le signal de la lutte du prolétariat européen pour son émancipation»389. C’était poser le problème de la question nationale et de l’internationalisme.

4.2 Nation ou classe ? La question nationale

Comme tous les tribunistes, comme les bolcheviks, Pannekoek soulignait en 1909 que le socialisme intègre tout combat qui vise à mettre fin à l’exploitation, à l’oppression exercée sur n’importe quelle population ou partie de celle-ci sur
386 Pannekoek, «Theoretisches zur Ursache der Krisen», Die Neue Zeit, Stuttgart, 1912-1913, p. 788-792; Bremer Bürgerzeitung, 29 janvier 1913. La critique de R. Luxemburg est reprise et développée dans De Nieuwe Tijd, mai 1916 : «De ekonomische noodzakelijkheid van het imperialisme», p. 268-285. 387 Pannekoek, Bremer Bürgerzeitung, 26 janvier 1913. 388 Pannekoek, „Weltrevolution“, Bremer Bürgerzeitung, 30 décembre 1911. 389 Ibid.
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l’ensemble de la Terre :

Le socialisme se prononce pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, contre toute exploitation et oppression et contre l’absolutisme390.

Position classique dans le mouvement ouvrier. Mais si les marxistes de gauche devaient se prononcer contre toute exploitation et oppression de type national et colonial cela impliquait-il pour eux de rechercher des «solutions nationales» à cellesci, et donc de soutenir la bourgeoisie nationale des pays revendiquant indépendance ou autonomie? N’y avait-il pas aussi le risque que ce «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes», élaboré par la philosophie des Lumières, soit cyniquement utilisé par les grandes puissances impérialistes, en particulier les USA ? L’on sait que pendant la guerre, les 14 points du président Woodrow Wilson, basés sur ce «droit» furent intégrés dans la charte de la SDN en 1919. Ce principe fut appliqué pour maintenir non seulement la colonisation, mais la prédominance des grandes puissances capitalistes occidentales, en premier lieu les USA, la Grande-Bretagne et la France391.

Cette vision des tribunistes va être profondément modifiée par Pannekoek luimême, à partir de 1912, dans un sens rigoureusement antinational et internationaliste de lutte contre le capitalisme mondial.

Cette conception antinationale et internationaliste s’était trouvée exposée dans toute sa netteté par Marx et Engels en 1848, lorsqu’ils avaient fortement souligné que «les prolétaires n’ont pas de patrie». La catégorie Classe l’emportait sur la catégorie Nation, et celle-ci avec la disparition des «démarcations nationales et des antagonismes entre les peuples «était historiquement transitoire et appelée à disparaître. Cependant, dans une période d’ascendance du mode de production capitaliste étendant progressivement sa domination sur le marché mondial et faisant surgir de nouvelles nations capitalistes, les fondateurs du marxisme laissaient une place aux revendications des nationalités, dans la mesure où se créaient des «nations historiques» allant dans le sens du développement du capitalisme, et donc de sa disparition ultérieure.

La politique des théoriciens du «socialisme scientifique» était loin d’être cohérente. Elle conduisit Engels, qui ne s’embarrassait pas de subtilités théoriques, à tenir en pleine révolution de 1848 des propos stupéfiants. Le futur auteur de La Dialectique de la Nature envisageait avec jubilation la disparition de peuples «barbares» prétendument associés au panslavisme de la Russie tsariste. Ils seraient définitivement rayés des annales de l’histoire pour la plus grande gloire du «Progrès»… et le plus grand bénéfice des ‘peuples élus’ (Allemands et Magyars) :

Mais dès la première insurrection victorieuse du prolétariat français […], les Allemands d’Autriche et les Magyars seront libres, et ils prendront une revanche sanglante sur les barbares slaves. La guerre générale qui s’ensuivra alors fera éclater cette ligue slave et fera disparaître jusqu’au nom de toutes ces petites nations obtuses. La guerre universelle à venir effacera de la surface de la terre non seulement les classes réactionnaires et les dynasties, mais aussi des peuples réactionnaires tout entiers. Et ce sera un progrès392.

390 Pannekoek, à propos d’un article d’Otto Bauer, in Die Neue Zeit, 1911-1912, p. 542-544. 391 L’article 22 du Pacte de la SDN, concocté par les puissances coloniales britannique et française, parle sans honte aucune de la «mission sacrée de la colonisation» pour «des peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne» (sic). Les puissances impérialistes (de la Grande-Bretagne au Japon), qualifiées de «nations civilisées», se voient confier «la tutelle de ces peuples» colonisés par la force des armes. 392 Rosdolsky 1979 [Traduction française : «Friedrich Engels et le problème des peuples ‘sans histoire’» : https://www.marxists.org/francais/rosdolsky/works/1948/00/rosdolsky-engels-table.htm].
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Après 1870, le même Engels considérait, en 1882, qu’il ne pouvait y avoir en Europe que deux nations, la Pologne et l’Irlande, ayant «non seulement le droit mais le devoir d’être nationales avant d’être internationales. C’est justement en étant plus nationales que ces deux nations seront plus internationales»393.

Et, dans une lettre à son gendre Paul Lafargue du 20 juin 1893, le même Engels considérait que

Sans l’autonomie et l’unité rendues à chaque nation, ni l’union internationale du prolétariat, ni la tranquille et intelligente coopération de ces nations à des fins communes ne saurait s’accomplir394.

Cette dernière position, quelque peu opposée à celle qu’il défendait en 1848, devint celle de la IIe Internationale, du moins de son Centre et même de sa Gauche. Elle permit à un Jean Jaurès, par exemple, d’associer patriotisme et internationalisme dans son livre L’Armée nouvelle (1911), où il affirmait :

Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale; beaucoup de patriotisme y ramène.

Il revint à Rosa Luxemburg de remettre en cause en 1896 cet ultime schéma d’Engels, à propos de la question polonaise. Il s’agissait pour elle de «revoir les vieilles idées de Marx sur la question nationale». Dans un article en polonais sur «la question nationale et l’autonomie» elle soulignait la nature conquérante de tout État national capitaliste, dont la finalité est le pillage et la rapine, et non «la tranquille et intelligente collaboration des nations» :

Ce n’est pas l’État national, mais l’État brigand qui correspond le mieux au développement du capitalisme395.

Rosa Luxemburg rejetait donc l’indépendance de la Pologne comme contraire aux objectifs prolétariens. Elle admettait cependant, dans des circonstances exceptionnelles, la «libération nationale», en particulier celle des peuples chrétiens persécutés dans l’empire ottoman, au moment où se déroulait le premier génocide contre les Arméniens, de 1893 à 1896396. Pour elle, cette lutte devait susciter non seulement l’humaine sympathie des marxistes contre la terreur et l’oppression, mais être considérée comme une lutte politique contre les deux principaux remparts de la contre-révolution : les empires russe et ottoman :

Les peuples chrétiens, en l’occurrence les Arméniens, veulent se libérer de la domination turque et les sociaux-démocrates doivent accepter ce fait… Nous devrions témoigner notre sympathie la plus entière aux aspirations à l’autonomie des nations chrétiennes. Nous devrions par-dessus tout accueillir ces aspirations comme des moyens de combattre la Russie tsariste, et plaider avec insistance leur indépendance à l’égard de la Russie comme de la Turquie397.

Cependant, en 1908, dans son texte (écrit en polonais) La Question nationale et l’autonomie, Rosa Luxemburg rejetait définitivement toute idée de concilier

393 Souligné par nous. Lettre d’Engels à Kautsky, en date du 7 février 1882. 394 Émile Bottigelli (éd.), Correspondance Friedrich Engels/Paul et Laura Lafargue, tome 3 (1891-1895), Éditions sociales, Corbeil, 1959. 395 «Kwestia narodowościowa i autonomia», in Przeglad Socjaldemokratyczny (Revue social-démocrate), organe théorique du SDKPiL, 1908, n° 6. [Traduction allemande : Nationalitätenfrage und Autonomie, Dietz Verlag, Berlin, 2016 (traduit du polonais par Holger Politt)]. 396 Ce premier grand massacre, prélude à ceux de 1909 puis de 1915 (l’année du génocide) se déroulèrent sous le règne du sultan Abdülhamid II, dit le «Grand Saigneur», qui ordonna les massacres à la suite du refus des Arméniens de Sassoun de payer la double imposition entre juillet et septembre 1894. Les Kurdes, assistés de régiments de cavalerie kurde venus en renfort, massacrent du 18 août au 10 septembre 1894 la population arménienne de Sassoun, démarrant une vague de terreur sanglante à travers tout l’Empire qui durera jusqu’en 1896. Le bilan de ce premier génocide était terrifiant : 200.000 morts, 100.000 réfugiés, sans compter les 50.000 orphelins, les 40.000 convertis de force, et les 568 églises détruites ou transformées en mosquées. 397 Sächsische Arbeiter-Zeitung, n° 273 (25 nov. 1896); et n° 234 à 236 (8-10 oct. 1896), Gesammelte Werke, vol. 1/1, Berlin 1970, p. 57-73.
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«libération nationale» et lutte de classe du prolétariat.

Il était crucial de rejeter le concept de «nation» comme porteur de l’idéologie bourgeoise et destructeur de la conscience de classe :

[…] Un tel concept de ‘nation’ est en fait l’une de ces catégories de l’idéologie bourgeoise que la théorie marxiste a soumises à une révision radicale en montrant que derrière un voile aussi mystérieux que le sont les concepts de ‘liberté bourgeoise’, ‘égalité devant la loi’, etc., se cache toujours un contenu historique précis. Dans la société de classes, il n’y a pas de nation en tant qu’entité sociopolitique homogène; en revanche dans chaque nation il y a des classes aux intérêts et aux ‘droits’ antagonistes398.

La position théorique et politique de Rosa Luxemburg se trouvait aux antipodes de celles défendues par les principaux «ténors» de l’Internationale, qui laissaient se développer une idéologie patriotique et nationaliste dans les rangs du mouvement ouvrier. Jaurès, ainsi, proclamait que le socialisme serait «l’universelle patrie des travailleurs libres, des nations indépendantes et amies»399.

Kautsky, déjà «centriste», affirmait en 1909 : «Nous ne sommes pas antinationaux, pas plus que nous ne sommes hostiles ou même indifférents à la personnalité»400. Cette position, qui fut reprise en 1919-1920 par les théoriciens du «nationalbolchevisme» Heinrich Laufenberg et Fritz Wolffheim, devait être condamnée avec une grande vigueur par la gauche communiste allemande. Elle proclama que «la lutte du prolétariat n’est pas seulement internationale mais antinationale»401.

Converti à l’esprit de synthèse entre les inconciliables, Kautsky reprocha même à Otto Bauer (1881-1938), le spécialiste des nationalités dans le parti austrohongrois, de ne pas avoir opéré une «synthèse fondamentale entre nationalisme et internationalisme»402.

L’intervention de Pannekoek sur la question nationale, en 1912, se fit sous forme de brochure, sous le titre Lutte de classe et nation. Elle parut à Reichenberg, ville industrielle du massif de Bohême (Sudètes), où prédominait la langue allemande. Elle allait dans le même sens que celle de Josef Strasser (1870-1935)403, membre de l’extrême gauche autrichienne. L’Ouvrier et la nation, publiée simultanément par Strasser au même endroit, était le complément de l’opuscule de Pannekoek et le prolongeait parfois dans un sens plus radical404.

Leur intervention était une attaque globale contre les positions de l’austromarxiste Otto Bauer, et par ce biais contre la pénétration de l’idéologie nationale dans le parti social-démocrate d’Autriche-Hongrie. Ce parti était une fédération de six partis nationaux; il était divisé non en sections mais en nations. Les nationalistes les plus virulents au sein du Gesamtpartei («Parti total») étaient les séparatistes tchèques, qui avec les syndicats tchèques firent précocement sécession en 1906. Simultanément, se développa dans le parti autrichien une tendance nationaliste, favorable à un impérialisme grand-allemand, et donc à un rattachement (Anschluss)

398 Traduction et introduction de La Question nationale et l’autonomie par Claudie Weill, Le Temps des cerises, Paris, 2001. 399 Jaurès, L’Armée nouvelle, op. cit. 400 Kautsky, in Haupt, Löwy et Weill 1974, p. 147. 401 Intervention d’Adolf Dethmann au Deuxième congrès du KAPD, août 1920 [Bourrinet 2014 (éd., introduction et trad.)]. 402 Kautsky, in Haupt, Löwy et Weill 1974. 403 Josef Strasser, ennemi de l’Union sacrée, adhéra en 1919 au KPÖ (Parti communiste d’Autriche) et fut chargé, avec des interruptions, de la presse du parti. Le stalinisme triomphant le mit complètement à l’écart et il mourut en 1935 dans l’isolement le plus total. 404 Strasser et Pannekoek 1977, avec une introduction de Claude Weill.
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au Reich.

Le livre d’Otto Bauer, La Question des nationalités et la social-démocratie (1907), servit incontestablement de couverture théorique aux tendances nationalistes au sein de la social-démocratie405. Définissant la «Nation» comme une communauté de langue, de caractère et de destin, Otto Bauer défendait l’idée d’une «individualité nationale» propre, sans tenir compte des incessants brassages de population au fil de l’évolution historique. Dans une vision finalement très proche de Kautsky, et des autres théoriciens de l’Internationale, il soutenait que le projet socialiste se concrétiserait non par l’extinction des nations pour former une communauté mondiale, mais par une fédération de nations : «l’unité internationale dans la diversité nationale»406.

Dans sa brochure, et de façon paradoxale, Pannekoek reprenait la définition donnée par Otto Bauer de la nation, c’est-à-dire l’ensemble des hommes reliés par une communauté de destin en une communauté de caractère». Il ajoutait la langue comme «l’attribut le plus important de la nation, mais les nations ne sont pas pour autant identiques aux groupes humains de même langue»407.

Mais la différence entre la conception d’Otto Bauer et celle de Pannekoek – mais aussi Rosa Luxemburg apparaissait très vite. Contrairement à Bauer, qui faisait de la «nation» une catégorie éternelle, Pannekoek montrait au contraire son caractère transitoire :

[…] la nation n’est qu’une structure temporaire et transitoire dans l’histoire de l’évolution de l’humanité, l’une des nombreuses formes d’organisation qui se succèdent ou se manifestent simultanément : tribus, peuples, empires, Églises, communautés villageoises, États. Parmi elles, la nation dans sa spécificité est essentiellement un produit de la société bourgeoise et c’est avec celle-ci qu’elle disparaîtra408.

C’est pourquoi, une fois formées les nations bourgeoises, sur la base de l’exploitation du prolétariat, ce dernier s’en affirmait le négateur. Entre la bourgeoisie et le prolétariat «leur communauté nationale de destin et de caractère disparaît de plus en plus»; et avec le développement accéléré du capitalisme, et contrairement aux affirmations d’Otto Bauer, c’est la différence de destin social qui crée un clivage insurmontable entre les deux classes antagoniques. Quant au nationalisme prolétarien, prédominant à l’époque des révolutions bourgeoises, il «perd ses racines dès lors que la classe exploitée affronte sa bourgeoisie propre qui se charge de l’exploitation».

En fait, la petite-bourgeoisie est la seule classe, en dehors de la bourgeoisie, qui ait réellement des racines nationales et manifeste le nationalisme le plus extrême. L’argumentation de Pannekoek rejoignait ici fortement celle de Josef Strasser, qui montrait combien les «travailleurs de la langue» – en fait fonctionnaires, employés, etc. – avaient un intérêt majeur à maintenir un cadre national qui leur garantissait leur subsistance. Mais beaucoup plus que Josef Strasser, Pannekoek soulignait le caractère parasitaire de ces couches petites-bourgeoises attachées à des privilèges nationaux et fonctionnant comme une clientèle plébéienne :

La nation en tant que communauté solidaire constitue pour ceux qui en font partie une clientèle,

405 Otto Bauer 1987. 406 Les citations de Pannekoek qui suivent sont extraites de «Classe ouvrière et nation», in Strasser et Pannekoek 1977. 407 Souligné par nous. 408 Strasser et Pannekoek, op. cit., p. 166.
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un marché, un domaine d’exploitation où ils disposent d’un avantage par rapport aux concurrents d’autres nations409.

Leur nationalisme est celui de cliques qui luttent entre elles pour l’influence sur l’État, pour le pouvoir dans l’État410.

Enfin la communauté de «culture», argument ultime d’Otto Bauer, pour défendre l’idée d’«identité nationale», était un faux argument. La seule culture valable pour le prolétariat d’un pays donné ne pouvait être que la culture socialiste, qui n’a rien de national et se dresse contre l’ensemble du monde bourgeois :

Ce que nous appelons les effets culturels de la lutte de classe, l’acquisition par le travailleur d’une conscience de soi, du savoir et du désir de s’instruire, d’exigences intellectuelles élevées, n’a rien à voir avec une culture nationale bourgeoise, mais représente la croissance de la culture socialiste. Cette culture est un produit de la lutte qui est une lutte contre l’ensemble du monde bourgeois411.

La lutte de classe internationale, en se développant dans tous les pays, révélait nécessairement l’essence internationale et internationaliste du prolétariat. Ce caractère international du prolétariat ne cessait de croître, à l’époque moderne, lorsque dans les grèves de masses les ouvriers échangent et s’empruntent mutuellement théorie et tactique, méthodes de lutte. Par définition, le prolétariat est une armée unique, provisoirement dispersée dans des bataillons nationaux pour combattre le même ennemi capitaliste mondial :

Le prolétariat de tous les pays se perçoit comme une armée unique, comme une grande union que seules des raisons pratiques – puisque la bourgeoisie est organisée en États et que par conséquent de nombreuses forteresses sont à prendre – contraignent à se scinder en plusieurs bataillons qui doivent combattre l’ennemi séparément412.

Pour cette raison, soulignait Pannekoek, le rôle du marxisme était de faire une œuvre constante de propagande pour renforcer la conscience de classe des ouvriers, leur sentiment d’appartenir à une même armée mondiale. La puissance du fait national était directement proportionnelle à l’étouffement du sentiment de classe :

[Le fait national] est une entrave à la lutte de classe dont la puissance préjudiciable doit être dans la mesure du possible éliminée.

C’est pourquoi Pannekoek, à la suite de Rosa Luxemburg, préconisait un rejet net de toute indépendance nationale, en Europe, et particulièrement en AutricheHongrie et en Pologne. Tout comme les antagonismes religieux, les affrontements nationaux ou ‘internationalitaires’ (entre nationalités) étaient un moyen de diversion de la lutte de classe :

[C’est] un moyen excellent de diviser le prolétariat, de détourner son attention de la lutte de classe à l’aide de slogans idéologiques et d’empêcher son unité de classe413.

Ainsi, la politique du marxisme de gauche sur la question nationale n’était pas une utopie, mais une nécessité sur la route menant le prolétariat vers la prise du pouvoir à l’échelle du globe. C’était non un appel à une «éthique» internationaliste, mais une politique pratique se dressant contre une force réelle, l’idéologie bourgeoise nationaliste, dont la finalité était la désagrégation de l’armée internationale ouvrière, et finalement la préparation de la guerre impérialiste. Cette

409 Ibid., p. 137. 410 Ibid., p. 148. 411 Ibid., p. 153-154. 412 Ibid., p. 160. 413 Ibid., p. 186.
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politique active de l’internationalisme hollandais, Pannekoek la résumait en ces termes, frémissant de tout l’accent mis sur le «sentiment de classe» :

À tous les slogans comme à tous les arguments nationalistes, on répondra : exploitation, plusvalue, bourgeoisie, domination de classe, lutte des classes. S’ils parlent des revendications d’une école nationale, nous attirerons l’attention sur l’indigence de l’enseignement dispensé aux enfants d’ouvriers qui n’apprennent pas plus que ce dont ils ont besoin pour pouvoir trimer plus tard au service du capital. S’ils parlent de panneaux indicateurs et de charges administratives nous parlerons de la misère qui contraint les prolétaires à émigrer. S’ils parlent de l’unité de la nation, nous parlerons de l’exploitation et de l’oppression de classe. S’ils parlent de la grandeur de la nation, nous parlerons de la solidarité du prolétariat dans le monde entier414.

Cette brochure de Pannekoek, écrite dans un style passionné tout autant que didactique, était l’un des plus vibrants plaidoyers jamais écrits dans la Deuxième internationale pour défendre les sentiments internationalistes de classe contre la désagrégation de ces plus haut sentiments humains par l’idéologie nationaliste.

La brochure du théoricien hollandais était en plein accord avec celle de Josef Strasser, mais elle s’en écartait pourtant quelque peu, dans la mesure où, parfois, elle faisait quelque concession à Bauer. Incontestablement, Pannekoek donnait une vision claire de l’avenir socialiste, en affirmant que l’unité économique du futur était le monde, et non l’État et la nation :

Cette base matérielle de la collectivité : la production mondiale organisée, transforme l’humanité future en une seule et unique communauté de destin415.

Mais à la différence de Josef Strasser, il envisageait l’existence de «communautés de langue» dans un monde unifié. Ce qui subsisterait des «nations» vivrait dans des «groupes de même langue», dont les rapports mutuels créeraient un langage commun. C’était sans aucun doute réintroduire le concept de «nation», sous la forme d’une «supernation» transcontinentale pour maintenir en fait une «diversité linguistique». Mais à qui profiterait cette «diversité», dans une société qui devrait déboucher sur un monde unifié sans classes, alors que Pannekoek montrait dans son argumentation que seule la petite-bourgeoise avait un intérêt à conserver la «langue nationale»? C’était de toute façon une question complexe qu’il était difficile de traiter en se plongeant trop vite dans les «marmites de l’avenir»…

Plus logique, Josef Strasser appelait de tous ses vœux l’apparition d’une langue mondiale unique pour cimenter la nouvelle communauté mondiale :

Mettons donc un terme à la multiplicité des langues, faisons d’une langue la langue de communication générale, qu’on l’enseigne dans toutes les écoles du monde et elle sera bientôt langue unique et remplira par conséquent la fonction de la langue en tant que moyen de compréhension et de communication416.

Une certaine indécision se retrouvait dans les propositions concrètes de Pannekoek. Par «tactique», il préconisait au niveau international (Gesamptpartei) l’unité du parti et des syndicats en Autriche-Hongrie, quelle que soit la nationalité. Localement, «pour des buts de propagande et d’éducation», il souhaitait une sous-organisation et une articulation nationales417. Toujours pour tenir compte des «particularités linguistiques», il semblait réintroduire timidement le facteur national jusque dans l’organisation politique du prolétariat.

414 Ibid., p. 177. 415 Ibid., p. 163. 416 Ibid., p. 70. 417 Ibid., p. 183.
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Mais de telles ambiguïtés étaient à peine perceptibles dans ce travail extrêmement important de Pannekoek. En fait, Lutte de classe et nation de Pannekoek était d’abord et avant tout une œuvre de combat totalement orientée contre l’idéologie nationaliste, soubassement idéologique de la préparation de la guerre mondiale. De plus en plus, notait Pannekoek en 1913 – tout comme d’ailleurs Rosa Luxemburg et les tribunistes – le choix était entre action de masse, internationalisme, révolution ou bien nationalisme et guerre418.

4.3 L’alternative guerre ou révolution mondiale

Dans un article prophétique, publié le 30 décembre 1911419, Pannekoek annonçait littéralement la perspective historique qui allait être développée pendant la guerre et servir de mot d’ordre à la fondation de l’Internationale communiste en 1919. Dans cet article, dont le titre était «Révolution mondiale» (Weltrevolution) – un terme encore jamais utilisé dans la Deuxième internationale –, le théoricien hollandais annonçait, avant Rosa Luxemburg, que le capitalisme était entré dans son déclin et que désormais l’issue était guerre ou révolution mondiale. Le système était entré en crise et ne pouvait plus trouver de nouveaux débouchés. La perspective nouvelle était guerre mondiale et révolution mondiale :

Guerre et révolution accompagnent la croissance (du capitalisme), guerre mondiale et révolution mondiale signifient son déclin… Le monde non capitaliste devient toujours plus petit; le monde capitaliste, et par là le nombre des concurrents, devient toujours plus grand… Avec la cessation de l’expansion, source de toute nouvelle prospérité, crise et chômage, misère et désespoir poussent les masses à la rébellion. […] À la revendication de guerre mondiale, (le prolétariat) répond par celui de révolution mondiale.

Cet article cependant semblait faire de l’éclatement de la guerre mondiale la condition de la révolution mondiale. De la conjoncture et de la conjonction de la crise, des guerres coloniales et de «libération» nationale, des guerres européennes, débouchant sur la guerre mondiale, poindrait «le jour de la révolution sociale»420. Outre des ambiguïtés propres à la Gauche hollandaise sur la «lutte antiimpérialiste» et la question nationale (cf. infra), cet article hésitait en fait entre une alternative «guerre ou révolution mondiale» ou une perspective causale «guerre et révolution», qui sembla se vérifier dans une apparence trompeuse421 — à l’issue de la première guerre mondiale.

Mais, par la suite, la position des Hollandais sur cette question devint beaucoup plus nuancée, et moins fataliste. Dans la polémique contre Kautsky de 1912, Pannekoek consacrait un long passage à la question de la lutte contre la guerre. Il n’y avait pas une fatalité de la guerre mondiale. Si, de façon très optimiste, Pannekoek affirmait encore que dans un prolétariat socialiste conscient l’éclatement d’une guerre ne se traduirait pas en exacerbation des sentiments nationalistes, mais «en détermination révolutionnaire», il n’en soulignait pas moins que la position révolutionnaire était le contraire du fatalisme. La problématique de la classe ouvrière n’était pas «que se passera-t-il après la guerre ?», mais, au contraire, «comment empêcher que n’éclate une guerre ?». Tout pari «maximaliste» sur l’issue révolutionnaire de la guerre mondiale ne pouvait traduire que le doute ou le désespoir dans les capacités révolutionnaires du prolétariat :

418 Pannekoek, «Nationalismus und Sozialismus», Bremer Bürgerzeitung, 27 sept. 1913. 419 Pannekoek, «Weltrevolution», Bremer Bürgerzeitung, 30 déc. 1911. 420 Pannekoek, loc. cit. 421 C’est en fait la révolution d’Octobre 1917 qui, par son impact international dans le prolétariat, particulièrement en Allemagne, AutricheHongrie et Italie, mit fin à la guerre.
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Il faut désespérer de la capacité d’action autonome du prolétariat pour voir dans une guerre l’indispensable condition préalable à la révolution.

En réalité, la lutte contre la guerre était inséparable de la lutte pour la révolution, tout comme cette lutte pour la révolution était indissociable de la lutte contre la guerre :

La lutte dont la guerre est l’enjeu, tout ceci devient un épisode du processus de la révolution, une partie essentielle de la lutte du prolétariat pour la conquête du pouvoir422.

La condition de l’éclatement d’une guerre, sur le terrain idéologique, était moins l’adhésion du prolétariat des pays européens à sa bourgeoisie et à ses mots d’ordre impérialistes qu’une absence de résistance active :

Le pouvoir d’État actuel n’a pas besoin du dévouement mais de la non-résistance passive de la majorité de la population; la seule chose qui pourrait contrarier ses plans est la résistance active des masses423.

Une fois de plus, ce qui comptait dans cette résistance active, c’était plus «l’esprit de la masse» que les «décrets du parti». Et, contrairement à ce que suggérait Kautsky, il était possible d’empêcher la guerre par la mobilisation des ouvriers dans les grèves de masses.

Il est certain que Pannekoek, comme la plupart des révolutionnaires de son époque, avaient tendance à sous-estimer la pénétration de l’idéologie nationaliste dans le mouvement ouvrier. Confiants en 40 années d’éducation socialiste», ils imaginaient mal un effondrement de l’Internationale et de ses partis, en particulier du parti allemand, le plus ancien et le plus puissant. Confiants dans les perspectives révolutionnaires, à l’ère de l’impérialisme et du déclin du capitalisme, ils sousestimaient la lente pénétration de l’idéologie nationaliste dans les instances des sections de l’Internationale. Confiants dans les résolutions des congrès de l’Internationale de Stuttgart (1907) à Bâle (1912), ils n’émettaient guère de critiques explicites des déclarations nationalistes de ses dirigeants, et leurs critiques, dirigées contre le «centre» de Kautsky, exposées avec une grande clarté théorique, semblaient épargner les «chefs prolétariens» comme August Bebel. Celui-ci ne critiqua jamais Gustav Noske – le futur «chien sanglant» de la «Révolution de novembre» –, qui tint en avril 1907, devant le Reichstag, un discours totalement militariste :

[Nous, social-démocrates] souhaitons que l’Allemagne soit la mieux armée possible. Nous souhaitons que tout le peuple allemand manifeste de l’intérêt pour les équipements et dispositifs militaires qui sont nécessaires à la défense de notre patrie. […] Nous social-démocrates, nous nous efforcerons justement de repousser les agressions avec une ferme détermination, comme n’importe quel adhérent des partis bourgeois pourrait et voudrait le faire424.

Bebel, en fait, ne tenait pas un discours différent. Il déclarait, toujours en 1907, au congrès d’Essen – cité pour cela élogieusement par Kautsky en 1912, et sans même que Pannekoek ne le relève – que la défense de la «patrie» était un devoir sacré du socialisme :

S’il nous faut vraiment défendre un jour la patrie, défendons-la, parce que c’est notre patrie, la terre sur laquelle nous vivons… Et c’est pour cette raison que nous devons, le cas échéant, défendre la patrie si nous sommes attaqués425.

422 Pannekoek, «Massenaktion und Revolution», Grünenberg 1983, p. 335. 423 Pannekoek, «Für den Frieden», in Bremer Bürgerzeitung, 23 déc. 1912. 424 Schorske 1981, p. 109. Ce discours patriotique de Noske fut vivement encensé par le ministre prussien de la guerre le comte Karl von Einem (1853-1934). 425 Cité par Kautsky («Die neue Taktik»), in Grünenberg 1983, p. 349.
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Alors que l’Internationale se désagrégeait lentement mais sûrement, Pannekoek affirmait, enthousiaste, lors du Congrès de Bâle (nov. 1912) que :

[L’Internationale] n’a jamais été aussi forte et unie… Les ouvriers de tous les pays forment maintenant une armée unique426.

En fait, la formation de cette «armée unique» du prolétariat n’allait poindre à l’horizon qu’à partir de 1917, avec le surgissement de la révolution russe, puis de la Révolution en Allemagne et en Hongrie, prodromes d’une révolution mondiale qui se manifesta jusqu’en Chine.

Cette conscience d’appartenir à la même armée de la révolution mondiale fut le produit de la scission, opérée pendant la guerre, entre le courant révolutionnaire et la social-démocratie. Défaite par la vague nationaliste de 1914, la révolution se relevait en se dressant contre la guerre.

426 Pannekoek, «Die Internationale in Basel», Bremer Bürgerzeitung, 23 nov. 1912. Contrairement à Gorter, Pannekoek était enthousiaste. Selon lui, le Congrès de Bâle était «le premier conseil de guerre de l’Internationale»; il traduisait en acte l’unité de l’Internationale, «ce qui n’avait pas été le cas jusqu’en 1910».
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CHAPITRE III

LE TRIBUNISME HOLLANDAIS PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (1914 –1918)

1. Social-démocratie et tribunisme face à la guerre

Bien que les Pays-Bas aient préservé pendant la première guerre mondiale leur neutralité et se soient épargné les destructions massives et les terribles saignées en hommes, la guerre a été une hantise constante de la population. L’invasion de la Belgique par l’armée allemande portait les combats aux frontières mêmes de la Hollande. La prolongation du conflit mondial semblait rendre inévitable l’engagement de la bourgeoisie hollandaise dans le camp de l’Allemagne ou celui de l’Entente. Le mouvement socialiste devait donc se déterminer clairement pour ou contre la guerre, pour le soutien ou pour la lutte contre son propre gouvernement.

Les «pays neutres» en réalité maintenaient une «neutralité» de façade. La Suisse, le Danemark, la Suède, la Norvège et les Pays-Bas manifestaient en coulisses de forts «sentiments» pro-Allemands. Mais cette orientation était d’autant plus discrète qu’ils en tiraient de substantiels avantages commerciaux dans les deux camps. Pour la bourgeoisie néerlandaise la guerre fut une occasion inespérée de s’enrichir rapidement et de développer son appareil industriel. Selon Henriëtte Roland Holst, les Pays-Bas, de tous les États européens neutres, ont fait les profits de guerre les plus élevés en tant que puissance industrielle et coloniale427. Ils devenaient une plaque tournante pour le commerce de matières premières, de produits alimentaires et de matériel de guerre. Le capital étranger, principalement allemand, s’investit massivement dans l’industrie néerlandaise. Les établissements bancaires à vocation internationale se développèrent très rapidement. Nulle part dans l’Europe en guerre, le capital bancaire ne se développa à une telle vitesse et aussi puissamment en si peu de temps. De même, l’industrie traditionnellement en retard – se développa considérablement : la production de la houille du Limbourg doubla; le secteur des machines-outils et les chantiers navals connurent un essor considérable. Un efficace capitalisme d’État s’édifia en contrôlant importations et exportations, sous l’égide du N.O.T. (Nederlandsche Overzeetrust Maatschappij). Le résultat fut un recul des petites entreprises et une croissance des grandes entreprises, du fait de la concentration industrielle. Le nombre d’ouvriers d’industrie s’accrut, créant des conditions plus favorables pour la propagande tribuniste, puis communiste. Enfin, la guerre fut l’occasion d’une exploitation accrue des colonies hollandaises, particulièrement de l’Indonésie : les productions de pétrole, caoutchouc, thé, sucre et tabac connurent un essor rapide, avec comme conséquence un appauvrissement du paysan indonésien. La question coloniale se trouva ainsi reposée dans toute son acuité au sein du mouvement tribuniste et communiste.

Outre les substantiels profits de guerre, la bourgeoisie néerlandaise avait une autre raison de préserver sa «neutralité». Elle se trouvait profondément divisée en deux fractions, de poids presque égal : l’une pro-Entente, l’autre pro-allemande (puissances centrales, moins l’Italie qui abandonna en 1915 la Triplice pour l’Entente).

427 H. Roland Holst 1902, p. 117-168.
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Malgré cela, et en prévision d’une extension du conflit mondial, la bourgeoisie néerlandaise décréta très tôt la mobilisation militaire. Le 30 juillet 1914, le gouvernement décrétait une mobilisation partielle, le jour suivant une mobilisation générale. C’était la première en Europe, après la Serbie et l’Autriche-Hongrie. La population céda à la panique; les banques furent prises d’assaut, tout comme les magasins d’alimentation. Pour la bourgeoisie, cette mobilisation fut surtout un moyen de tester l’adhésion réelle des ouvriers à une guerre éventuelle et de mesurer le degré d’intégration de la social-démocratie officielle à l’État bourgeois national.

La social-démocratie officielle, comme celle de la plupart des pays belligérants, adhéra rapidement au nationalisme. Le SDAP franchissait le Rubicon en reniant l’internationalisme encore affiché dans son programme, ce qui entraîna une crise dans le parti qui culmina en 1915.

Dès le début de la guerre, Troelstra s’affirme «par principe du côté du gouvernement». Le 3 août 1914, avant même la social-démocratie allemande, le SDAP vote les crédits de guerre. Troelstra souligne sans ambiguïté une ferme volonté d’Union sacrée (Godsvrede). Il déclare solennellement devant la IIe Chambre (Parlement) :

L’idée nationale doit l’emporter sur les différends au sein de la nation428.

Cependant, tout en s’engageant au côté du gouvernement dans l’Union sacrée, le SDAP mena officiellement, tout au long de la guerre, une politique internationale qui le fit apparaître comme un partisan du neutralisme. En fait, la majorité du SDAP était pro-allemande dès le départ. En octobre 1914, Troelstra lui-même eut un entretien avec le remplaçant du ministre allemand des Affaires étrangères, Zimmermann, à Berlin, sur l’union économique plus étroite entre les Pays-Bas et l’Allemagne qui suivrait la victoire des puissances centrales. Plus tard, Troelstra fut consulté en avril 1918 par le Gouvernement allemand, en tant que «homme de confiance»429.

Cependant, une minorité significative était ouvertement favorable à la victoire de l’Entente; c’était le cas du réformiste syndicaliste Vliegen et du «marxiste» Frank van der Goes430. Seule une toute petite poignée de marxistes internationalistes, tel A. B. Soep431, un vieil ami de Gorter, défendit des positions résolument internationalistes, contre tout impérialisme.

Le SDAP profita de sa neutralité officielle pour tenter de maintenir en vie une IIe Internationale moribonde, une Internationale qui s’était volatilisée le 4 août 1914, lors du vote des crédits de guerre par ses principaux partis adhérents. Troelstra fit en sorte que le Bureau socialiste international, auquel refusaient d’adhérer les socialistes français, fût transporté à La Haye, pour passer sous le contrôle du SDAP et de la social-démocratie allemande432. Quant à convoquer une conférence des
428 De Kadt 1965, p. 43, et Rojahn 1985, p. 24. 429 Koejemans 1967, p. 141. 430 Sam De Wolff (1878-1960) décrit bien le «déchirement patiotique» du SDAP à la veille de la guerre. Vliegen suggéra – «Hollands positie», Het Volk du 5 août 1914 – une entrée en guerre au côté de l’Entente. Pour ranger le SDAP dans une «semi-neutralité», Troelstra reprit en main le quotidien du parti [De Wolff 1978]. 431 Abraham Soep (1874-1958), ouvrier diamantaire, puis éditeur socialiste, fit partie du RSV en 1915-1916. Il fut membre du CPH, puis en Belgique, fondateur du PCB. Installé à Anvers, il était en contact avec le GIC et le groupe d’Ottorino Perrone, qui publia à Bruxelles la revue Bilan de 1933 à 1938. Sa principale contribution théorique reste la brochure Nationalisme of internationalisme ? (Soep 1915) [Biographie : Stutje 1991]. 432 Rojahn 1985, p. 41-51. Il s’agissait pour le SDAP d’éviter la scission : «faire en sorte qu’après la guerre l’Internationale reste debout en conservant toutes ses sections et toute sa puissance».
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partis des pays «neutres», comme le proposèrent dans un premier temps les socialistes italiens et suisses, Troelstra ne voulait pas en entendre parler. Par la suite, Troelstra prit la tête de la Commission hollando-scandinave, qui tenta jusqu’à la conférence de Stockholm, avortée en 1917, de prendre la tête des partis socialistes des pays neutres, pour restaurer la IIe Internationale.

Cette pseudo-neutralité du SDAP lui permit d’éviter le choc de scissions en cascade. L’attitude du prolétariat néerlandais restait pendant toute la guerre celle d’une hostilité croissante au conflit mondial. Celui-ci, malgré l’essor économique, signifiait une chute drastique de son niveau de vie. Les biens alimentaires étaient exportés vers l’Allemagne, et le rationnement alimentaire était la règle, D’autre part, l’intégration brutale d’une partie de la jeunesse dans l’armée se traduisit au début par une désorganisation de la production. Le chômage se mit à croître considérablement. Le taux de chômage passa de 7,4 % à 27 %. À la fin de 1914, il y avait plus de 40.000 chômeurs à Amsterdam. La guerre mondiale était bien une réalité pour les ouvriers hollandais qui se traduisait par plus de misère et plus de chômage. Le danger de guerre lui apparaissait imminent, avec la mobilisation générale. D’autre part, le gouvernement menait une propagande incessante pour l’Union sacrée et l’arrêt des grèves ouvrières433.

Menacé des horreurs de la guerre, soumis à une misère brutale, le prolétariat se montrait dès le départ très combatif. Sous sa pression, le SDAP avait dû tenir un meeting de protestation contre la guerre, auquel participèrent 15.000 personnes, le 31 juillet 1914. Des grèves éclataient contre le chômage, comme celle de 10.000 diamantaires à Amsterdam434. Dès 1915, et pendant tout le conflit mondial, des manifestations contre la vie chère et le chômage se déroulèrent dans la rue. Les meetings dirigée contre la guerre et ses effets trouvèrent des auditeurs de plus en plus attentifs et combatifs, et même réceptifs aux idées révolutionnaires.

Il faut noter que ce sont les idées mêlées d’antimilitarisme et d’internationalisme qui rencontrèrent le plus vif écho chez les ouvriers, Cependant, les idées pacifistes de retour à la paix et de «démobilisation immédiate» semblaient prédominer. Sous l’influence de Domela Nieuvenhuis, un fort antimilitarisme organisé, mais teinté de pacifisme, s’était développé aux Pays-Bas, depuis le début du siècle, L’Association internationale antimilitariste (IAMV) avait été fondée en 1904 à Amsterdam. Sa section néerlandaise, qui publiait la revue De Wapens neder! (Bas les armes !)435, était la plus active. Sous l’autorité de Domela Nieuwenhuis, qui restait internationaliste, elle ne prit jamais une coloration purement pacifiste. Bien que restant «libertaire», elle était liée au SDP tribuniste, mais gardait des liens privilégiés avec le petit groupe de Domela Nieuwenhuis : l’Action sociale-anarchiste (SAA)436.

Pour un petit pays comme les Pays-Bas, le tirage de De Wapens neder! était devenu considérable : plus de 950.000 exemplaires, alors qu’elle diffusait en 1905 à seulement 15.000 exemplaires. La raison en était que la majorité écrasante des anarchistes et des syndicalistes-révolutionnaires refusèrent toute adhésion à l’Union

433 Burger 1983, p. 20. 434 R. de Jong 1973. 435 Le titre choisi est un hommage au roman éponyme de l’aristocrate et pacifiste autrichienne Bertha von Suttner (1843-1914), publié en allemand en 1889 [Die Waffen nieder !, Verlag Edgar Pierson, Dresden/Leipzig], qui devint vite un best-seller international de la littérature pacifiste. Celle-ci fut la première femme à obtenir le prix Nobel de la Paix en 1905 [Traduction française : Bas les armes !, coll. «Le temps des femmes», Turquoise, 2015]. 436 Du courant syndicaliste-révolutionnaire hollandais, seul Christiaan Cornelissen choisit ouvertement d’appuyer l’Entente. Il signa à Paris, avec Pierre Kropotkine, alors surnommé «le prince des tranchées», le Manifeste des 16, manifeste de divers anarchistes engagés dans le camp français. Cette action fut vivement condamnée par Errico Malatesta et beaucoup d’anarchistes d’Europe et d’Amérique.
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sacrée, Celle-ci aurait-elle résisté à l’intégration de l’armée hollandaise dans l’un des deux camps? On peut émettre quelque doute.

À côté de cet essor du mouvement antimilitariste, on assista parallèlement à un renouveau du courant syndicaliste-révolutionnaire, Le NAS passa de 10.000 à 30.000 adhérents pendant la période de guerre. Ce fut lui qui fut le meilleur soutien, et pour ainsi dire sa base de masse, du SDP. Ses conceptions, plus pacifistes que révolutionnaires, pénétrèrent progressivement le SDP. Celui-ci, cependant n’était pas sans influencer notablement, dans un sens marxiste, les nouvelles recrues du NAS. Aussi, les rapports entre le NAS et le SDP demeurèrent toujours ambigus, tout comme, plus tard, entre le Parti communiste (CPH) et ce syndicat.

Le SDP, de son côté, s’engagea résolument contre la guerre et l’Union sacrée. De Tribune du premier août 1914 titrait, en première page : «Guerre à la guerre». Un Manifeste, signé par lui, le NAS, les syndicats de la construction, des marins, des chantiers navals, l’IAMV lançait le mot d’ordre de «guerre à la guerre» :

Ouvriers, protestez, organisez des réunions, faites tout ce qui peut préserver la paix ! Guerre à la guerre !

Le SDP ne faisait que reprendre les mots d’ordre du Congrès de Bâle, mais sans les élargir encore – comme le fit Lénine dès le commencement de la guerre – à des perspectives révolutionnaires, par la transformation de la guerre en révolution prolétarienne. Un autre Manifeste, publié dans De Tribune le 31 décembre 1914, se prononçait pour la démobilisation de l’armée néerlandaise. Toute la propagande du SDP était donc axée surtout sur la lutte contre la guerre et pour la démobilisation.

La politique du SDP était loin d’être claire; elle montrait surtout une transgression des positions du marxisme radical. Le SDP avait choisi, en effet, dès août 1914, de participer avec d’autres organisations – NAS, IAMV et le SAA – à la formation d’un cartel d’organisations, dénommé «Unions ouvrières agissantes» (SAV – Samenwerkende Arbeiders Vereenigingen). Ce cartel, dans lequel se fondait le SDP, apparaissait moins comme une organisation de lutte révolutionnaire contre la guerre que comme un cartel antimilitariste à connotation inévitablement pacifiste, faute de se prononcer pour la révolution prolétarienne, afin de mettre fin à la guerre437. Pour une grande partie du cartel, le SAV, ce qui primait avant tout était le retour à la paix, par la démobilisation. Beaucoup d’entre eux préconisaient des solutions d’ordre individuel, comme le refus du service militaire. Cette action rencontra un franc succès dans les cercles syndicalistes.

Au sein même du SDP, une partie de la direction véhiculait des conceptions très éloignées de l’intransigeance première du tribunisme. C’est ainsi que Van Ravesteyn, entre autres, se prononçait pour «l’armement populaire», en cas d’invasion des PaysBas438. Cela signifiait une adhésion des ouvriers à la guerre, qui deviendrait ainsi «juste», par son caractère «défensif». Cette position était déjà ancienne dans la IIe internationale; elle essayait de concilier l’inconciliable le patriotisme, que «l’armement populaire «transformerait en «patriotisme ouvrier», et l’internationalisme.
437 Burger 1983, p. 18. 438 À partir de 1916, des voix s’élevèrent aussi dans le SDP pour souligner le «danger» que le mouvement anarchiste et syndicaliste ferait courir au petit parti. L’opposition de gauche du SDP qualifiée plus tard de «syndicaliste» et d’«anarchiste» s’était formée contre le courant syndicaliste.
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Cette conception n’était pas sans rappeler celle de Jean Jaurès, exprimée en 1911 dans son livre L’Armée nouvelle. Même des révolutionnaires aussi intransigeants que Rosa Luxemburg439 défendaient encore cette ancienne conception, héritée de l’époque révolue des révolutions bourgeoises. Pourtant, une telle conception conduisit les partis socialistes à soutenir en 1914 leur bourgeoisie nationale, sombrant corps et biens dans le «social-chauvinisme». Mais chez Rosa Luxemburg, une ambiguïté passagère440 était vite dépassée par un rejet formel de toute guerre nationale à l’époque de l’impérialisme441, Van Ravesteyn et ses partisans reprenaient l’idée d’une défense nationale des «petits pays menacés par les «grandes puissances». C’est pourtant cette conception d’une «guerre juste» que les socialistes serbes avaient rejetée avec force en août 1914, en refusant de voter les crédits de guerre et en se prononçant pour la révolution internationale442. Pour défendre sa position, la minorité du SDP pouvait s’appuyer sur le programme du parti qui revendiquait «l’introduction de l’armement populaire généralisé à la place de l’armée permanente».

Le congrès du SDP, tenu fin juin 1915 à Utrecht, fut l’occasion pour la gauche marxiste de condamner toute idée de «défense nationale», même pour les petits pays. Au nom de la section de Bussum, Gorter proposa une résolution rejetant l’idée d’une « armée populaire » :

La section rejette le militarisme des classes capitalistes sous toutes ses formes, même celle d’une prétendue armée populaire afin de défendre l’indépendance ou la neutralité443.

Cette résolution de Bussum rejetait toute possibilité de «guerre défensive pour les petites nations. Le prolétariat de celles-ci avait les même devoirs internationalistes que dans les grandes :

Le solide intérêt socialiste du prolétariat de ces pays exige de suivre une tactique qui s’accorde à celle du prolétariat des plus grands (pays), avec d’autant plus d’énergie dans ceux qui, euxmêmes – comme les Pays-Bas et la Belgique – ont de grands intérêts impérialistes.

La résolution fut adoptée à une écrasante majorité.

Herman Gorter, dans la même résolution, fit ajouter un passage rejetant le pacifisme qui s’était infiltré jusque dans le SDP, dissimulé derrière des phrases radicales. Était visée la section de Groningue qui, par principe, comme les anarchistes, déclarait rejeter toute organisation militaire et toute dépense

439 Faisant un compte-rendu de la publication du livre de Jaurès, R. Luxemburg ne dit mot sur l’assimilation du patriotisme à l’internationalisme et vice-versa par le tribun français. Concernant l’idée de la «nation armée» préconisée par Jaurès au lieu des «milices» – idée défendue par le SPD – sa critique reste fort aimable. Elle voit dans le livre de Jaurès – qui fut aussitôt traduit en allemand ! – juste «une concession regrettable (sic) à l’état d’esprit régnant en France de la politique chauvine et petite-bourgeoise toujours hantée par le spectre de ‘l’ennemi héréditaire’» [«Die neue Armee», Leipziger Volkszeitung n° 130, in Gesammelte Werke, Band 2, p. 525-529]. 440 De Liagre Böhl 1973, p. 146. Le mot d’ordre d’«armement populaire» chez Ravesteyn avait une claire finalité anti-allemande. Dans De Tribune du 18 novembre 1914, il exprimait sa joie devant la défaite de l’armée allemande à la bataille de la Marne. 441 Dans la brochure de Junius, La Crise de la social-démocratie, Rosa Luxemburg reproche au groupe parlementaire social-démocrate d’avoir «laissé la patrie sans défense à l’heure du plus grand danger car son premier devoir envers la patrie était à ce moment de «montrer les dessous véritables de cette guerre impérialiste, de rompre le réseau de mensonges patriotiques et diplomatiques qui camouflait cet attentat à la patrie» (Luxemburg 1970). Lénine pouvait alors reprocher à Junius d’être «tombé dans une erreur fort étrange, en voulant à tout prix accommoder un programme national à la guerre actuelle qui n’est pas nationale» (Lénine 1970, p. 154-166). 442 Les Thèses sur les tâches de la social-démocratie, en appendice de la brochure, définissent la guerre mondiale comme impérialiste. Luxemburg souligne la différence avec les guerres nationales du XIXe siècle. Toute guerre est impérialiste : «À l’époque de cet impérialisme déchaîné, il ne peut plus y avoir de guerres nationales. Les intérêts nationaux ne sont qu’une mystification qui a pour but de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur ennemi mortel : l’impérialisme» (idem, thèse 5, p. 220). 443 Les socialistes serbes, bulgares et roumains se prononcèrent contre la guerre, bien qu’appartenant à une petite nation. Cf. Jules Humbert-Droz 1968, p. 64-67.
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militaire444.

Par son purisme abstrait, la position des militants de Groningue évacuait la question de la révolution prolétarienne. Celle-ci, selon eux, ne pourrait être que pacifique, sans que se pose la question concrète de l’armement des ouvriers avant la prise du pouvoir, et donc celle de l’organisation militaire du prolétariat. Elle conduisait à nier les problèmes militaires complexes qui suivaient la prise du pouvoir : l’orientation de la production vers la fabrication d’armes, pour défendre le nouveau pouvoir prolétarien contre les attaques de la contre-révolution. Finalement, l’acceptation de la position de la section de Groningue aurait signifié un glissement du SDP vers le pacifisme, danger d’autant plus réel qu’il s’était amalgamé à un cartel d’organisations à orientation pacifiste et antimilitariste. L’adoption de la résolution de Gorter, par 432 voix contre 26, était donc un rejet net de l’idéologie pacifiste, fut-elle véhiculée sous une phraséologie antimilitariste. La résolution montrait que la tâche première du SDP était la lutte pour la révolution, et en conséquence pour l’armement des ouvriers :

Si un jour les ouvriers ont le pouvoir en main, ils devront le conserver les armes à la main445.

La question était donc posée clairement par la gauche du SDP si la lutte contre le militarisme et pour la paix devaient passer avant la lutte contre le capitalisme. Le congrès d’Utrecht avait répondu non. Que des hésitations subsistaient encore dans le SDP, en témoignaient les articles de Pannekoek, publiés à cette époque, qui allaient dans le sens de Gorter. Dans un article, publié le 19 juin 1915, dans De Tribune – «De strijd tegen het militarisme» – Pannekoek y affirmait :

Ce n’est que comme partie de la lutte générale contre le capitalisme que la lutte contre le militarisme peut donner des résultats.

De même le mot d’ordre de paix ne pouvait être celui du prolétariat, s’il ne s’accompagnait pas d’une lutte énergique contre le capitalisme446.

Dans un autre article, publié dans De Nieuwe Tijd en 1915 sur «la socialdémocratie et la guerre»447, Pannekoek soulignait encore que le pacifisme était aussi le fait de «larges couches de la bourgeoisie» et que ce n’était pas «par des mots, mais seulement par des actes, par des actions» que «le prolétariat (pouvait) exercer une influence sur la paix». Gorter et Pannekoek visaient ainsi les flottements politiques qui s’étaient fait jour dans le SDP, et pas seulement les conceptions pacifistes propagées alors par Henriëtte Roland Holst (cf. infra). Néanmoins, les positions théoriques du SDP sur la guerre restaient claires. Elles s’inscrivaient dans l’orientation de la Gauche marxiste en Allemagne, et surtout en Russie. Mais les positions de Gorter et Pannekoek avaient finalement plus d’écho réel dans le mouvement révolutionnaire international que dans le SDP. Avec Lénine, Luxemburg, Pannekoek, et Radek, Gorter fut au début de la guerre le théoricien marxiste qui exprimé avec le plus de cohérence les raisons de la mort de l’Internationale et la nature des guerres à l’ère de l’impérialisme, pour en tirer toutes les implications pratiques pour la lutte révolutionnaire.

444 La résolution de Gorter fut adoptée à une écrasante majorité : 432 voix contre 26. Cf. De Liagre Böhl 1973, p. 142. 445 De Tribune, 17 juillet 1915, p. 3, col. 1. 446 Pannekoek, «De strijd tegen het militarisme», De Tribune, 19 juin 1915. 447 Pannekoek, «De Sociaal-Democratie en de oorlog», De Nieuwe Tijd, février 1915, p. 137-151.
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2. Le combat politique et théorique d’Herman Gorter contre la guerre

C’est en décembre 1914 que Gorter fit publier par les éditions du SDP sa principale contribution théorique et politique à la lutte contre la guerre : L’Impérialisme, la guerre mondiale et la social-démocratie. Cette brochure, qui connut plusieurs éditions rapprochées en néerlandais, fut immédiatement traduite en allemand pour mener le combat politique contre la social-démocratie au niveau international448. Elle eut un écho considérable, non seulement dans le milieu d’immigration russe en Suisse, mais aussi en Allemagne. Aux Pays-Bas, même des anarchistes, antimarxistes, comme Domela Nieuwenhuis saluèrent la brochure de Gorter et en facilitèrent le colportage449.

La brochure de Gorter semblait ignorer complètement les positions des bolcheviks, puisque ceux-ci, et Lénine en particulier, n’étaient à aucun moment cités et mentionnés pour leurs positions radicales. Il est vrai que les positions bolcheviks ne commencèrent à être connues par les marxistes hollandais, qu’à partir de l’été 1915, au moment où se préparait la tenue de la Conférence de Zimmerwald. C’est seulement à partir de ce moment que les Hollandais commencèrent à publier des articles de Lénine. De Tribune du 31 juillet 1915 publiait l’article de Lénine «La Guerre et la Révolution».

Les analyses de Gorter étaient remarquables. La brochure écrite en octobre 1914, au moment même où Lénine écrivait ses textes majeurs contre la guerre, allait pleinement dans le sens des bolcheviks. Non seulement, elle définissait la guerre comme impérialiste, mais elle proclamait, avec la faillite de la IIe Internationale, la nécessité d’une autre Internationale, par la lutte sans compromis contre le Centre kautskyste. Son contenu ne divergeait avec l’analyse bolchevik que dans les mots d’ordre. Nulle part, n’est proclamée – leitmotiv des textes de Lénine la «nécessité de transformer la guerre impérialiste en guerre civile». Gorter insiste surtout sur la nécessaire reprise de la lutte de classe, sous la forme de «l’action de masse». À côté de mots d’ordre – défendus aussi bien par Lénine que par Luxemburg comme le refus «de faire des compromis ou alliances avec n’importe quel parti bourgeois «ou le rejet» même en cas de guerre, de tous les crédits pour le militarisme et l’impérialisme», on trouve en germe les positions futures de la Gauche communiste germano-hollandaise. Non seulement, Gorter – comme Rosa Luxemburg rejette, sauf pour l’Indonésie, les «luttes de libération nationale mais il préconise de combattre la bourgeoisie «autrement qu’avec les moyens usuels de la lutte syndicale et parlementaire».

Enfin, la brochure de Gorter montrait une parfaite concordance politique et théorique avec les analyses de Pannekoek. Celui-ci en octobre 1914 avait proclamé l’effondrement de la IIe Internationale, minée par l’opportunisme et le réformisme :

La Deuxième internationale est morte; elle s’est consumée sans gloire dans l’incendie mondial. Mais ce décès n’est pas le fruit du hasard. Il signifie seulement que l’Internationale est morte de l’intérieur450.

La question brûlante pour les marxistes hollandais était donc, comme pour Lénine et Rosa Luxemburg, une évaluation de la période et une remise en question de la tactique suivie par la IIe Internationale, pour repartir sur des bases plus solides.
448 La brochure connut quatre tirages en néerlandais pendant la guerre. Lénine s’attela fiévreusement à sa lecture avec l’aide d’un dictionnaire allemand-hollandais. Il exprima, enthousiaste, ses «félicitations cordiales» à Gorter, dans une lettre à Wijnkoop datée du 12 mars 1915. (Cité par De Liagre Böhl 1973, p. 133.) 449 De Wolff 1978, p. 143. 450 A. Pannekoek, «De ineenstorting van de Internationale», De Nieuwe Tijd, octobre 1914, p. 677-688.
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2.1 La nature de la guerre

Comme tous les marxistes de son époque, Gorter analyse le conflit mondial dans le cadre de l’évolution du capitalisme. Cette évolution est celle de la mondialisation du capital, recherchant fiévreusement de nouveaux débouchés pour son immense appareil de production. Néanmoins, le contenu de la brochure de Gorter teste très sommaire sur le plan économique; elle est plus une description des étapes du développement capitaliste en direction des colonies et semi-colonies qu’une véritable explication théorique du phénomène impérialiste. Par certains côtés, Gorter est plus proche de Lénine que de Rosa Luxemburg451. C’est surtout sur le plan politique que l’analyse de Gorter se rapproche de celle-ci, en affirmant fortement que tout État est impérialiste et qu’il ne peut y avoir de lutte de libération nationale, comme le soutenait Lénine pendant la première guerre mondiale452 :

Ce sont tous les États qui mènent une politique impérialiste, en voulant étendre leur territoire453.

En conséquence, le combat du prolétariat mondial ne peut être dirigé contre chaque bourgeoisie, prise nationalement. À la différence de Karl Liebknecht qui proclamait le 1er mai 1915 : Der Hauptfeind steht im eigenen Land ! [«L’ennemi principal réside dans notre propre pays»], Gorter affirme qu’il n’y a pas d’ennemi principal, n° 1, n° 2, n° 3, etc. Il s’agit au contraire de combattre tous les impérialismes, puisque la lutte ouvrière ne se déroule plus sur un terrain purement national mais sur la vaste scène mondiale :

L’impérialisme national menace le prolétariat autant que l’impérialisme des autres nations. Par conséquent, pour le prolétariat dans son ensemble il est nécessaire de combattre de la même façon, c’est-à-dire avec une égale énergie, tous les impérialismes, le sien comme l’impérialisme étranger454.

2.2 Le déclin du système capitaliste

Gorter ne saisit pas la décadence du système capitaliste en théoricien, en s’appuyant sur une rigoureuse étude du cadre historique et économique. Il l’analyse dans ses effets sociaux et culturels. La guerre mondiale signifie une menace directe pour la vie même du prolétariat mondial. La naissance d’un capitalisme mondial est l’ultime aboutissement d’une évolution historique qui conduit à un combat mortel entre prolétariat et capital mondial :

Les temps ont changé. Le capitalisme s’est tellement développé qu’il ne peut continuer son développement ultérieur qu’en massacrant le prolétariat de tous les pays. Un capitalisme mondial est né qui se tourne contre le prolétariat mondial… L’impérialisme mondial affronte la classe ouvrière du monde entier455.

On ne sera pas étonné que le grand poète que fut Gorter soit particulièrement sensible à la crise des valeurs artistiques, signe indubitable du déclin de la

451 Gorter définit, comme Lénine, de façon phénoménologique l’impérialisme. Il n’est pas lié, comme l’affirmera Rosa Luxemburg, à la saturation du marché mondial, mais à la mainmise des trusts, banques, monopoles industriels et financiers sur l’économie mondiale. Sur le plan de la théorie économique, la Gauche hollandaise s’est toujours débarquée des analyses de Luxemburg. Pannekoek, en 1913, fut l’un des critiques les plus durs du livre de la théoricienne marxiste : L’accumulation du capital, paru la même année. 452 Dans sa critique de Junius, Lénine, à la question de savoir si toute «lutte de libération nationale» s’insère nécessairement dans les conflits entre grandes puissances impérialistes répond de façon très évasive : «Ces guerres peuvent conduire à une guerre impérialiste des ‘grandes’ puissances impérialistes d’aujourd’hui, mais elles peuvent aussi ne pas y conduire, cela dépend de bien des circonstances» (Lénine, tome 22, p. 228-343). 453 Traduit de la version italienne (Gorter 1920a, p. 10). 454 Gorter 1920a, p. 47. 455 Gorter 1920a, p. 42.
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civilisation capitaliste. Son jugement est cependant plus que sommaire, car il fait abstraction des nouvelles formes d’art qui devaient surgir au lendemain de la guerre, fortement inspirées par la vague révolutionnaire mondiale initiée en 1917 (expressionnisme, dadaïsme, suprématisme, surréalisme…). Au-delà de ce jugement à l’emporte-pièce, très conservateur, Gorter tentait de démontrer l’incapacité de créer un nouveau «grand art» à l’image d’un système en pleine expansion, comme ce fut le cas au XIXe siècle :

Le grand art est mort aujourd’hui. La grande bourgeoisie dans tous les pays est morte; sont morts l’impressionnisme, le naturalisme, le grand réalisme bourgeois… morte la grande architecture. Ce qui subsiste encore d’architecture est sans cœur, sans amour. La musique est l’ombre de ce qu’elle était. La grande peinture est morte. La philosophie est morte; l’ascension même du prolétariat l’a tuée456.

Cette vision de la décadence irréversible du système capitaliste, touché par une crise mortelle (Todeskrise) sous toutes ses formes, n’était pas propre à Gorter. Elle servit de base même à la IIIe Internationale lors de sa fondation :

Les contradictions du système capitaliste mondial, auparavant dissimulées dans son sein, se sont manifestées avec une violence inouïe en une formidable explosion : la grande guerre impérialiste mondiale… Une nouvelle époque est née : l’époque de la désagrégation du capitalisme, de son effondrement intérieur. L’époque de la révolution communiste du prolétariat 457.

Cette vision des bolcheviks qui fondèrent le Komintern fut aussi partagée par les courants de la Gauche communiste, en particulier du KAPD, fortement influencé par Rosa Luxemburg, Herman Gorter et Anton Pannekoek (voir infra).

2.3 La faillite de la social-démocratie et du kautskysme

Comme pour Lénine, Luxemburg et Pannekoek, Gorter montre que la guerre a été rendue possible par la trahison des partis qui ont «renié les idées socialistes»458. Il souligne que le processus d’effondrement de la IIe Internationale a été préparé par des reniements successifs de la lutte contre la guerre et de la lutte économique. C’est le facteur subjectif qui a finalement permis à la bourgeoisie internationale d’avoir les mains libres en août 1914 pour se lancer dans la guerre. Nul mieux que la bourgeoisie, classe condamnée par l’histoire, ne pouvait saisir avec autant d’intelligence, l’intelligence d’une classe accrochée à sa propre survie comme classe dominante, la putréfaction de son adversaire au sein du prolétariat, dès 1912 au Congrès de Bâle :

La bourgeoisie qui, suite à sa propre putréfaction, a un odorat très fin pour sentir la décomposition morale, saisit immédiatement la cours de ce congrès de l’Internationale. Elle sentit que d’un tel congrès il n’y avait rien à craindre. Elle mit la cathédrale de Bâle à notre disposition…459

Ainsi, pour la Gauche hollandaise, qui avait été d’ailleurs interdite de parole lors de ce congrès, Bâle n’était que l’ultime aboutissement d’un long déclin. Le glas du 4 août 1914 trouvait sa préfiguration dans les cloches de Bâle460 qui ne fut qu’une grande messe contre la guerre où fut abondamment diffusé l’encens du pacifisme,

456 Gorter 1920a, p. 29. 457 Broué, 1974, p. 217-219 (Plate-forme de l’Internationale communiste). 458 Gorter 1920a, p. 29. 459 Gorter 1920a, p. 115. 460 Aragon, dans la première version de son roman Les Cloches de Bâle (1934) notait : «Le carillon de Bâle n’est pas joyeux : c’est une voix d’alarme qui a retenti depuis le Moyen Âge pour annoncer bien des dangers et des guerres […] Une voix de désespoir et de panique».
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une fois encore incarné par Jean Jaurès461.

Cependant, Gorter n’analyse pas la trahison de la Deuxième Internationale comme une simple trahison des chefs. Comme Pannekoek – dans l’article, mentionné supra462 – Gorter va plus en profondeur en définissant les facteurs organisationnels, tactiques et politiques qui ont conduit à cette banqueroute. Toutes les causes envisagées soulèvent la question brûlante : quel est l’état réel de la conscience de classe, son degré de maturité révolutionnaire ?

Il est vrai que Gorter hésitait à développer une théorie de la faillite de l’Internationale. Il insiste fortement sur le fait que les révisionnistes et les centristes kautskystes sont «coresponsables du nationalisme et du chauvinisme des masses»463. D’un autre côté, comme avant lui Robert Michels, mais aussi Pannekoek, il annonce la théorie exposée en 1920, dans sa Lettre ouverte au camarade Lénine, sur l’opposition entre «masses» et «chefs»464. C’est le phénomène bureaucratique, la bureaucratisation de la social-démocratie, avec son armée de fonctionnaires et de permanents, qui auraient privé la masse prolétarienne de sa capacité d’action révolutionnaire :

Le centre de gravité se déplaça… de la masse aux chefs. Il se forgea une bureaucratie ouvrière. La bureaucratie est cependant conservatrice par nature465.

Mais Gorter, qui est profondément marxiste, ne se contente pas d’une simple analyse sociologique466. La question de l’organisation des partis, comme émanation de l’Internationale, est la question décisive. Comme plus tard, pour la Gauche communiste italienne467, c’est l’Internationale qui précède les partis et non les partis nationaux l’Internationale. La faillite de la Deuxième Internationale s’explique essentiellement par son caractère fédéraliste :

La Deuxième Internationale alla réellement à la débâcle parce qu’elle n’était pas internationale. Elle était un conglomérat d’organisations nationales et non un organisme international468.

Toutes ces causes expliquent finalement le recul de la conscience du prolétariat dans la guerre. Le prolétariat s’est trouvé «très affaibli» et «spirituellement démoralisé». Mais, pour Gorter, comme pour Pannekoek et Lénine, il ne s’agissait que d’un recul et non d’une défaite irrémédiable. De la guerre sortirait nécessairement la révolution.

461 Dans son discours du 24 novembre 1912, tenu à l’intérieur de la cathédrale, Jaurès – après avoir célébré très lyriquement les inscriptions gravées sur la cloche de Schiller – tenait un discours très mou sur la lutte contre la guerre, typique de la «recherche de synthèse» socialdémocrate : «L’Internationale doit veiller à faire pénétrer partout sa parole de paix, à déployer partout son action légale ou révolutionnaire qui empêchera la guerre, ou sinon à demander des comptes aux criminels qui en seront les fauteurs» [George Haupt 1979]. 462 Pannekoek, «De Sociaaldemocratie en de oorlog», De Nieuwe Tijd, février 1915, p. 69-84, 137-151. 463 Gorter 1920a. 464 Gorter, comme d’ailleurs Lénine, distingue soigneusement entre les chefs qui ont trahi l’internationalisme et les masses qui subissent le nationalisme de façon passive, lequel n’est rattaché qu’à «un instinct d’autoconservation «primaire» (Gorter 1920a, p. 63). H. Roland Holst, par contre, dans sa brochure Het socialistisch proletariaat en de vrede (déc. 1914), affirmait que n’entrait en cause que le seul «facteur national», qui avait submergé l’internationalisme en 1914. Elle en concluait qu’il «(n’était) pas vrai que la guerre actuelle dans son essence et ses manifestations ne soit rien d’autre qu’une lutte entre quelques groupes super-capitalistes pour l’hégémonie financière et économique» [Roland Holst 1915, p. 13]. Se refusant à parler de trahison de la social-démocratie, elle invitait à «tenir compte du sentiment national, comme d’une idéologie vivante et fortement coriace, qui n’est pas révolue mais s’enracine aussi dans le présent» [Roland Holst 1915, p. 12]. Comme Kautsky, cofondateur de l’USPD en 1917, elle se prononçait pour la «Liberté» et pour la «Paix». 465 Gorter 1920a, p. 72. 466 C’est ce que Robert Michels a tendance à faire dans son livre paru à Leipzig : Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie [Michels 1911]. Pannekoek eut une correspondance avec lui en 1905, qui tourna vite court [Malandrino 1985, p. 467-492]. 467 Bourrinet 1980. 468 Gorter 1920a, p. 127.
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2.4 L’avenir

Les conditions mêmes de l’évolution du capitalisme offraient les conditions objectives nécessaires à l’unification du prolétariat mondial. La révolution ne pouvait qu’être mondiale :

Pour la première fois dans l’histoire mondiale, tout le prolétariat international est aujourd’hui uni grâce à l’impérialisme, en temps de paix comme en temps de guerre, comme un tout, dans une lutte qui ne peut être menée sans un commun accord du prolétariat international, face à la bourgeoisie internationale469.

Cependant, Gorter souligne fortement que la révolution se déroulera selon un processus de longue haleine, en «s’étendant sur des décennies et des décennies». Les «facteurs spirituels» seront décisifs. Avant tout, la lutte de classe exige un changement radical de tactique; elle sera une lutte adaptée à l’époque de l’impérialisme, non plus par le moyen du syndicat ou du Parlement, mais par la grève de masse. Sans être véritablement développé, ce point – qui apparaît en dernière page de la brochure – préfigurait la conception communiste de gauche, pleinement développée en 1920.

Tout aussi décisive serait la lutte politique du prolétariat. Ce dernier devait combattre aussi bien le révisionnisme, passé à la bourgeoisie, que le centrisme, représenté par Kautsky, mais aussi Henriëtte Roland Holst, qui représentait le courant centriste aux Pays-Bas. Si le courant de Kautsky n’était pas un courant bourgeois, mais un courant faussement « radical» qui voulait «faire tourner en arrière la roue de l’histoire», en préconisant «une résistance impuissante, utopiste» à l’impérialisme, il était d’autant plus dangereux par son centrisme. Il servait de pont avec le courant bourgeois de la social-démocratie et devait être combattu en tant que tel.

Mais le «centrisme» était surtout dangereux sous sa forme pacifiste. Pour s’engager sur la voie révolutionnaire, le prolétariat devait rejeter la lutte pour la paix, préconisée par les courants pacifistes au sein du mouvement ouvrier :

Autant comme hypocrisie et autotromperie que comme moyen de mieux asservir et exploiter [le prolétariat], le mouvement pacifiste est le revers de la médaille de l’impérialisme… Le mouvement pacifiste, c’est la tentative de l’impérialisme de la bourgeoisie de contrer le socialisme du prolétariat470.

Enfin, surtout, sans une véritable Internationale, créée par le prolétariat lui-même, il n’y aurait pas de véritable mouvement révolutionnaire. De la guerre naîtrait une «nouvelle Internationale», dont la possibilité ne faisait pas l’ombre d’un doute. Cette Internationale, Gorter ne l’appelait pas encore, comme Lénine en septembre 1914, IIIe Internationale.

La brochure de Gorter fut saluée comme un modèle par Lénine, qui avait aussi pris connaissance des articles de Pannekoek dirigés contre la guerre, le nationalisme et le kautskysme. Par son analyse radicale, elle tranchait avec les prises de position de Henriëtte Roland Holst qui, au même moment, dans sa brochure Le prolétariat socialiste et la paix (décembre 1914) défendait un point de vue pacifiste, sans parler de «trahison» de la social-démocratie et de la nécessité de former une autre Internationale471.

469 Gorter 1920a, p. 127. 470 Gorter 1920a, p. 151. 471 H. Roland Holst 1915, p. 734-752 et 764-783.
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3. Le SDP et la Conférence de Zimmerwald

La brochure de Gorter ainsi que les articles de Pannekoek insistaient de façon concrète sur la nécessité d’une reprise des liens internationaux entre groupes marxistes, afin de poser les bases de la «nouvelle Internationale».

Il est significatif que leur position d’œuvrer énergiquement au regroupement international de tous les socialistes opposés à la guerre et des partisans de la nouvelle Internationale resta isolée dans leur parti. De toutes leurs forces, Gorter et Pannekoek souhaitaient la participation du SDP à la Conférence internationale, préconisée entre autres par les bolcheviks, à la fin de l’été 1915.

L’idée d’une reprise des relations internationales entre partis de la IIe Internationale, qui refusaient la guerre, était née dans les partis des pays «neutres». Dès le 27 septembre 1914, se déroulait à Lugano (Suisse) une conférence des partis socialistes suisse et italien, qui se proposait de «combattre par tous les moyens l’extension ultérieure de la guerre à d’autres pays». Une autre conférence de «partis neutres» se tenait les 17 et 18 janvier 1915 à Copenhague avec des délégués des partis scandinaves et du SDAP (le même parti qui avait exclu les tribunistes en 1909). Les deux conférences qui n’eurent aucun écho dans le mouvement ouvrier, se proposaient de réaffirmer «les principes de l’Internationale», d’une Internationale qui était morte le 4 août 1914. Mais alors que les Scandinaves et les Hollandais, réformistes, faisaient appel au Bureau socialiste international pour tenir une conférence de la «paix» entre partis ayant adhéré au «social-chauvinisme», les partis socialiste suisse et italien s’engageaient timidement vers la rupture. Ainsi, en janvier 1915, le PS suisse décidait de ne plus verser de cotisations à la feue IIe Internationale. Rupture très timide, puisqu’en mai 1915, la conférence des deux partis suisse et italien, tenue à Zurich, demandait dans une résolution «d’oublier les faiblesses et les fautes des partis frères des autres pays»472. En plein carnage militaire, les mots d’ordre très utopistes de «désarmement général» sans «aucune annexion violente» étaient mis en avant.

En cette année 1915, l’opposition à la guerre commençait à se faire plus vigoureuse, dans toute l’Europe, impulsant un mouvement qui devait conduire à Zimmerwald. En Grande-Bretagne, en février, dans la vallée de la Clyde, débutaient les premières grandes grèves ouvrières protestant contre la guerre. Sur le continent, les grèves et manifestations surgirent soudainement contre la guerre. En Allemagne, éclataient des émeutes alimentaires, émeutes de femmes contre le rationnement. Aux Pays-Bas mêmes, les femmes jouèrent par la suite un rôle considérable contre la guerre. En Russie, à partir de mai et jusqu’en août, l’industrie textile fut secouée par les grèves. Les oppositions politiques à la guerre sortirent de la clandestinité. Le 20 mars, Otto Rühle qui jusqu’alors avait voté les crédits de guerre par discipline, vota contre leur renouvellement avec Liebknecht, tandis que 30 députés social-démocrates s’abstenaient en quittant la salle du Reichstag. Significatif était le renouveau des forces révolutionnaires. À côté des «Socialistes internationaux», publiant Lichtstrahlen («Rayons de lumière»), et surtout des Linksradikale de Brême, le groupe de Rosa Luxemburg diffusait des milliers de tracts contre la guerre et publiait en avril le premier numéro de Die Internationale, appelant à la «reconstruction de l’Internationale». En France même, où le chauvinisme était particulièrement puissant, les réactions contre la guerre se faisaient jour. À la différence de l’Allemagne, ces réactions furent d’abord le fait des syndicalistes-révolutionnaires,

472 Humbert-Droz 1968, ainsi que Lademacher 1967.
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autour de Pierre Monatte, influencé par Trotsky et son groupe Nache Slovo («Notre Parole»). Dans les fédérations de l’Isère, du Rhône, chez les métallos et les instituteurs, une majorité se dégageait contre l’union sacrée. Dans le parti socialiste, la fédération de la Haute-Vienne suivait la même voie dissidente.

Telles étaient les prémisses du Mouvement de Zimmerwald.

Une scission de fait, dans les partis socialistes, s’accomplissait sur la question de la guerre et de la rupture avec le «social-chauvinisme», posant la question de la réorganisation internationale des révolutionnaires, Les deux conférences internationales qui se tinrent à Berne, au printemps, la posèrent. La première, celle des femmes socialistes les 25-27 mars, négativement, bien qu’elle déclarât «la guerre à la guerre» : la conférence refusait de condamner les «social-patriotes» et d’envisager une nouvelle Internationale. Les délégués bolcheviks quittèrent alors la conférence, refusant de cautionner toute attitude ambiguë. La deuxième, celle de la Jeunesse socialiste internationale, positivement : elle décida de fonder un Bureau international de la Jeunesse autonome et de publier la revue Jugend Internationale, pour combattre la IIe Internationale. Dans un Manifeste, les délégués affirmèrent leur soutien à «toutes les actions révolutionnaires et (toutes) les luttes de classe» :

Il vaut cent fois mieux mourir dans les prisons comme victimes de la lutte révolutionnaire que de tomber sur le champ de bataille en lutte contre nos camarades d’autres pays, pour la soif de profit de nos ennemis473.

À cette tendance radicale, se rattachèrent les Jeunes socialistes hollandais, proches du SDP tribuniste. Précisément, aux Pays-Bas, au sein même du SDAP, des éléments opposés à la politique nationaliste de leur parti – officialisée au congrès d’Arnhem en avril 1915 – s’étaient regroupés en un «Club révolutionnaire socialiste», à Amsterdam. L’initiative venait de Wout Wolda, Johan Visscher et de l’ouvrier diamantaire anversois Abraham Soep (1874-1958), qui n’avait pu tenir au congrès son discours enflammé contre le nationalisme. Soep avait publié une brochure au titre particulièrement éloquent : Nationalisme of internationalisme ? 474.

Wolda, Visscher et Soep décidèrent alors de créer une fédération de clubs qui prit le nom de Revolutionair Socialistisch Verbond [RSV, Union socialiste révolutionnaire]. Il s’agissait de développer une opposition contre la guerre et le nationalisme, dans et hors du SDAP. Mais, à la tête du RSV, se trouvaient des éléments qui n’adhéraient pas au SDAP de Troelstra. Henriëtte Roland Holst, sans parti depuis qu’elle avait quitté le SDAP en 1912, était le porte-parole reconnu du PSV, Celui-ci, composé essentiellement d’intellectuels, avait peu d’influence dans la classe ouvrière. Numériquement très réduit – une centaine de membres au plus –, il ressemblait plus à un cartel qu’à une véritable organisation. La confusion organisationnelle de ses adhérents était grande : beaucoup étaient encore dans le SDAP et appartenaient donc à deux organisations. Cela dura encore quelques mois, jusqu’au moment où ils furent expulsés ou quittèrent volontairement le SDAP. Non moins floue était l’attitude de membres du SDP tribuniste, qui bien que membres d’une organisation révolutionnaire adhéraient au RSV. Il fallut toute la fermeté du congrès d’Utrecht du SDP (20 juin 1915) pour que soit interdite la double appartenance organisationnelle. Ceux qui avaient adhéré au RSV le 2 mai 1915 durent donc le quitter475.
473 Jugend Internationale, n° 1, premier septembre 1915. 474 Voir supra. 475 De Tribune, 17 juillet 1915. Le RSV publiait le mensuel De Internationale. C’est sous le nom de groupe «De Internationale», que le RSV fut représenté par H. Roland Holst à Zimmerwald. Sneevliet, quitta le SDAP pour s’intégrer dans le RSV en mars 1916, puis dans le SDP,

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Politiquement, le RSV – à l’image de Henriëtte Roland Holst – pouvait être considéré comme un groupe du centre, entre le SDAP et le SDP. D’un côté, il se prononçait pour «l’action de masse nationale et internationale», pour la reprise des mouvements de lutte de classe; d’un autre côté, il refusait de condamner explicitement l’attitude du SDAP dans la guerre, au nom de l’unité qui devait se concrétiser par la «concentration de tous les travailleurs révolutionnaires». Cette position hésitante n’empêcha pas, néanmoins, une collaboration de plus en plus active entre le RSV et le SDP.

Pourtant, le SDP – plus clair politiquement et théoriquement allait dans la pratique concrète se retrouver derrière le RSV, lorsqu’en 1915 la reprise des relations internationales entre groupes révolutionnaires, brisées par la guerre, devint une réalité.

Dès le début de la guerre, Lénine prit naturellement contact avec les Hollandais. Il s’adressa au SDP afin «d’arriver à un contact plus étroit»476 entre Russes et Hollandais. Il ne pensait certainement pas à s’associer à Henriëtte Roland Holst, en laquelle il voyait – depuis son attitude indécise face aux tribunistes en 1909 – une version de Trotsky, voire de Kautsky, transplantée aux Pays-Bas477.

Mais le SDP restait divisé pour mener clairement une activité de collaboration étroite avec les révolutionnaires russes et allemands. Une petite minorité de la direction du parti, autour de Gorter, était fermement décidée à mener un travail international contre le social-chauvinisme et le centre kautskyste. Dans ce sens, Gorter proposa le 8 avril 1915 à Lénine478 de publier une revue marxiste, sous la direction de Pannekoek, qui se substituerait à la Neue Zeit de Kautsky. À cette proposition Lénine s’associa pleinement. Dans la réalité, l’effort de regroupement mené au sein du SDP avec d’autres groupes révolutionnaires en Suisse, avant Zimmerwald, fut l’œuvre de Gorter et Luteraan, membre de la direction du parti, et nommé délégué à la conférence internationale des jeunes socialistes à Berne, en avril 1915, non comme représentant officiel du SDP, mais comme membre du groupe de jeunes socialistes De Zaier (Le Semeur), indépendant du parti479. Cette organisation comprenait 100 membres et éditait le mensuel De Jonge socialist («Le Jeune socialiste»). Luteraan prit immédiatement contact avec Lénine480.

Par contre, la position des chefs historiques du tribunisme, Wijnkoop, Van Ravesteyn et Ceton, fut très ambiguë. Lénine souhaitait associer étroitement les Hollandais à la préparation de la Conférence de Zimmerwald, Dans une lettre à Wijnkoop, écrite au cours de l’été481, Lénine déclarait avec force : en Indonésie. En 1912, il avait déjà quitté le SDAP, pour le SDP. Un an plus tard, il réintégrait le SDAP, et partait s’installer en Indonésie. 476 Lénine, Briefe, Band IV, p. 86-87. 477 Lénine adoucit plus tard le ton à l’égard de H. Roland Holst : «La Hollande n’était représentée que par la camarade Roland Host qui occupe dans son pays une position médiane entre les marxistes (De Tribune, Gorter, Pannekoek) et les opportunistes» (Lénine et Zinoviev 1970, p. 15). Vingt ans plus tard, elle donna son témoignage personnel sur Zimmerwald (Roland Holst 1935b). Dans ses Mémoires sur Trotsky (non publiés), elle estimait que l’attitude de celui-ci était bien plus «positive» que celle de Lénine, «destructive» [Persoonlijke herinneringen aan Leo Trotski, 1940, archives de l’IISG]. 478 Lettre de Gorter, citée par Wiessing 1980, p. 34. Cette lettre, comme beaucoup d’autres de Gorter, se trouvait à l’époque au ZPA de l’Institut de marxisme-léninisme à Moscou. Wiessing a pu y avoir accès dans les années 1970. Des lettres d’une correspondance avec Lénine ont été publiées en néerlandais [Stuiveling 1967, p. 114-138]. 479 Harmsen 1961. La conférence de Berne prit une orientation très à gauche. Ce qu’on appela l’Internationale des jeunes publia dans son organe Jugend Internationale les contributions marxistes de gauche contre la guerre. 480 Voir le témoignage de Luteraan, interviewé en 1964 par le jeune journaliste trotskyste Igor Cornelissen : «Lenin vroeg: hoe gaat het met Gorter?» («Lénine me demanda : ‘Comment va Gorter?’»), Vrij Nederland, Amsterdam, 28 nov. 1964. 481 Lettre écrite en juin ou juillet 1915, in Lénine 1967a, p. 80.
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Mais vous et nous, nous sommes des partis indépendants; nous devons faire quelque chose : formuler le programme de la révolution, démasquer et dénoncer les mots d’ordre stupides et hypocrites de paix.

Un télégramme pressant fut envoyé à Wijnkoop peu avant la Conférence : «Venez de suite»482.

Pourtant le SDP n’envoya aucun délégué à la Conférence, qui se déroula du 5 au 8 septembre 1915. Wijnkoop et ses amis firent circuler l’information – non confirmée – que l’organisateur de cette conférence, le Suisse Robert Grimm, député, aurait donné au début de la guerre son vote pour l’approbation des crédits de mobilisation de l’armée suisse. De Tribune publia le Manifeste de Zimmerwald – écrit par Trotsky et Grimm mais ne communiqua pas à ses lecteurs les résolutions de la conférence. Au lieu de voir dans Zimmerwald «un pas en avant dans la rupture idéologique et pratique avec l’opportunisme et le social-chauvinisme»483, les chefs du SDP – à l’exception de Gorter, Luteraan et Pannekoek484 – n’y trouvèrent que pur opportunisme. Pire, ils passèrent à côté de l’importance historique de l’événement, première réaction politique organisée à la guerre et premier pas d’un regroupement de révolutionnes internationalistes; ils ne virent qu’une «farce historique» dans ce qui devint par la suite le symbole vivant de la lutte contre la guerre; une «sottise»485 dans le geste frappant de fraternisation de socialistes français et allemands par-delà les tranchées :

Nous devons manifestement remercier Dieu (sic)… qu’il nous ait préservé de la sottise de la conférence de Zimmerwald, ou, en termes plus précis, de la nécessité de nous occuper de l’opposition sur les lieux… Nous savions déjà à l’avance ce qu’il en adviendrait : rien que de l’opportunisme et aucune lutte de principes486.

De fortes critiques se firent jour dans le SDP contre cette attitude sectaire. Un des responsables du parti, comme Knuttel, à Leiden – très influencé par Pannekoek – préconisa de renforcer la minorité révolutionnaire de Zimmerwald, dirigée par les bolcheviks. Pour répondre à ces critiques, De Tribune du 2 octobre 1915, publia un article de justification de Wijnkoop. Celui-ci refusait tout soutien au «Manifeste», en prétextant l’absence de perspectives révolutionnaires qui s’en dégageait :

Le Manifeste utilise de grands mots, mais oublie de dire que c’est seulement par la résistance de chaque prolétariat, massivement, et de façon révolutionnaire, contre la guerre et dans son propre pays, donc par la résistance» locale «dans tous les pays contre les bourgeoisies nationales, que la nouvelle internationale naîtra.

Ce refus était justifié par l’appel contenu dans le Manifeste au «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes», formule que Gorter, Pannekoek et Henriëtte Roland Holst elle-même rejetaient tout en adhérant au Mouvement de Zimmerwald. L’argument suprême de Wijnkoop était surtout le refus de «tout esprit de compromis»487.

Par sectarisme, en fait, Wijnkoop refusait d’envisager tout travail international de regroupement avec des éléments du «centre», comme Trotsky et Henriëtte Roland Holst, qui se rapprochaient progressivement des positions de la Gauche de
482 Lademacher 1967, p. 103. 483 De Tribune, 25 sept. 1915. 484 Lénine et Zinoviev 1970, p. 10. 485 Il est symptomatique que tous les militants de la gauche du SDP se soient prononcés pour le mouvement de Zimmerwald. Le refus de s’engager dans un regroupement révolutionnaire international venait de la «droite» du SDP, autour de Van Ravesteyn et Wijnkoop, qui se distinguait par son attitude très sectaire. 486 Lettre de Wijnkoop à Van Ravesteyn, 21 sept. 1915, citée par De Liagre Böhl 1973, p. 138. 487 Cité par Wiessing 1980, p. 39.
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Zimmerwald. Dans une lettre à Van Ravesteyn en date du 29 oct. 1915, Wijnkoop s’en prenait à Radek, Pannekoek, Trotsky et Henriëtte Roland Holst, en lesquels il ne voulait voir que des éléments «centristes», n’épargnant que Lénine et Rosa Luxemburg. Selon lui :

Il n’y a aucune preuve que Holst-Trotsky veulent rompre avec Kautsky. Au contraire, on doit toujours l’affirmer, tous deux sont fondamentalement bourgeois et nationalistes.

Et il ajoutait – alors que les représentants du groupe Spartakus s’étaient situés au «centre» et non à la «gauche» de Zimmerwald – qu’il préférerait «marcher avec Rosa et Mehring qu’avec Henriëtte Roland Holst et Trotsky»488.

Cette attitude de Wijnkoop, mélange de sectarisme et d’irresponsabilité, ne fut pas sans conséquences. D’abord, elle laissa la place libre au courant de Henriëtte Roland Holst, à Zimmerwald, qui seule représenta – par défection du SDP le mouvement révolutionnaire aux Pays-Bas. Le RSV se situait dans le courant «centriste» de Zimmerwald, qui n’envisageait comme seule possibilité que la lutte pour la paix et refusait de s’associer à la Gauche zimmerwaldienne qui posait comme base de la lutte révolutionnaire la fondation d’une IIIe Internationale. En deuxième lieu, au sein du SDP s’établit un clivage entre partisans de Zimmerwald, comme Gorter et Pannekoek, et la direction de Wijnkoop, portant en germe des scissions (cf. infra). En troisième lieu, dans le Mouvement même de Zimmerwald, le SDP se créa une image persistante de sectarisme, qui collait au dos même des partisans les plus résolus de Zimmerwald, comme Pannekoek. Dans son journal Nache Slovo, en octobre 1915, Trotsky s’en prenait aux tribunistes auxquels il associait un peu trop rapidement le nom de Pannekoek. Tout en remarquant que «le Manifeste était le fruit d’un compromis», et en soulignant les «critiques parfaitement justes» des tribunistes, il dénonçait – non sans quelque raison – une «assurance bornée de politique de clocher». Pour lui Pannekoek était similaire à Wijnkoop, un mélange de «scepticisme» et d’intransigeance», «se complétant à merveille». Et il concluait par cette pointe de méchanceté gratuite sur les «extrémistes hollandais» :

Nous rencontrons la plus pure culture de l’extrémisme formel en Hollande, un pays qui n’est pas en guerre et qui ne peut être considéré comme un foyer de révolution sociale : il suffit d’ajouter que les «tribunistes» n’ont jamais pu réunir plus de cinq cents membres489.

Cet argument fut repris par Trotsky lui-même après 1920 pour justifier la politique de formation de partis de masse et de fusion avec les partis socialistes.

Dans le cas de Wijnkoop, Van Ravesteyn et Ceton, le sectarisme ne faisait que camoufler une politique opportuniste, qui se révéla au grand jour à partir de 19161917. Le «sectarisme» dont l’Internationale communiste les accusa en 1920 n’était pas chez Gorter, Pannekoek et leurs partisans réellement présents. Ils œuvraient au contraire de façon décidée pour un regroupement international des révolutionnaires.

4. Le développement du SDP : entre révolution et opportunisme

En dépit de la politique de la direction du SDP, l’écho de Zimmerwald fut, comme dans les pays belligérants, très grand dans la classe ouvrière des Pays-Bas. Une grosse propagande avait été faite dans les grandes villes par Henriëtte Roland Holst.
488 Lademacher 1967, vol. 2, p. 226-228. 489 Naché slovo/Notre parole [Наше слово], «голландские єкстремисты» [Les extrémistes hollandais], oct. 1915, p. 27-31. Ce journal qui eut 213 numéros reposait sur la collaboration de Trotsky avec les mencheviks internationalistes. En français : Trotsky 1974a, p. 51.
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L’écho rencontré chez les ouvriers était tel que même le SDAP, sous la pression d’oppositionnels, publia le «Manifeste» de la Conférence de Zimmerwald, dans Het Weekblad, supplément du samedi de Het Volk, mais pour mieux le combattre490.

Finalement, soumis à la pression des ouvriers et du RSV auquel il ne voulait pas donner un label exclusif d’activité révolutionnaire – le SDP se rattacha, en 1916, et à contrecœur491, à la Commission socialiste internationale créée à Zimmerwald, C’était une adhésion tardive au Mouvement de Zimmerwald. Finalement, plusieurs raisons avaient entraîné un changement d’attitude de la part du SDP, et un rapprochement avec le RSV.

En premier lieu, le RSV de Henriëtte Roland Holst s’était rapproché considérablement des «tribunistes». Il avait même donné des gages tangibles de son glissement vers la gauche : les membres du RSV qui étaient encore adhérents du SDAP le quittèrent en janvier 1916; devant l’attitude de ce parti, qui avait condamné explicitement le Mouvement de Zimmerwald, lors de son congrès, la petite minorité hostile à la IIe Internationale se tournait désormais vers le SDP. Aussitôt, Henriëtte Roland Holst fit savoir que la fusion avec le parti «tribuniste» était à l’ordre du jour492. Après ce départ, le SDAP ne connut guère de scission significative, à l’exception de celle qui se produisit à gauche en février 1917 (cf. infra).

En deuxième lieu, et malgré les atermoiements de sa direction, le SDP rencontrait une sympathie croissante en milieu ouvrier. Il avait considérablement développé sa propagande : contre la guerre, contre le service militaire de 3 ans, contre le chômage et le rationnement. Il était particulièrement actif chez les chômeurs et au sein des comités que ceux-ci faisaient surgir. Politiquement, le parti disposait d’instruments théoriques qui le faisaient apparaître comme le seul parti marxiste conséquent en Hollande. Le mensuel théorique De Nieuwe Tijd («Temps nouveaux») qui n’appartenait ni au SDAP ni au SDP et comprenait des «théoriciens marxistes» appartenant aux deux partis depuis la scission de 1909 – Van der Goes et Wibaut étaient restés rédacteurs –, passait entièrement dans les mains du courant marxiste internationaliste. Le départ de Wibaut et Van der Goes de la rédaction mettait fin à la présence du courant opportuniste et révisionniste dans la revue De Nieuwe Tijd.

Henriëtte Roland Holst fut associée à Gorter et à Pannekoek pour assurer la rédaction de la revue, qui devenait un organe de combat «pour le socialisme, pour la libération de l’humanité du capitalisme»493.

En troisième lieu, à travers la personne de Pannekoek, le SDP S’impliquait de plus en plus dans l’effort de rassemblement des forces révolutionnaires qui se prononçaient nettement contre la guerre et pour la révolution. À partir de 1915, Pannekoek, qui fit un voyage à Brême, collabore régulièrement avec les courants internationalistes allemands : le groupe Lichtstrahlen de Borchardt à Berlin; le groupe de Brême, dirigé par Johann Knief, Arbeiterpolitik («politique ouvrière»), qui publie son journal en 1916, après être sorti du SPD. Étant en étroit contact avec les internationalistes allemands, Pannekoek est désigné tout naturellement pour prendre en charge – avec la collaboration de Henriëtte Roland Holst – l’édition de la revue Vorbote («Précurseur»)

490 Burger 1983, p. 42-44. 491 Le SDP ne participa, cependant, ni à la conférence de Kienthal ni à celle de Stockholm. La déléguée du SDP Holst se vit refuser un passeport pour la Suisse par le gouvernement hollandais. 492 Burger 1983, p. 51-53. 493 Cité par Van Ravesteyn 1948, p. 149.
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en janvier 1916. Cette revue, éditée en Suisse, était l’organe de la Gauche zimmerwaldienne, hostile au centrisme et au courant pacifiste de la conférence de Zimmerwald494. Elle se plaçait résolument, en collaboration avec Radek, Lénine et Zinoviev, sur le terrain de la «future IIIe Internationale».

Tout cela traduisait une évolution rapide du SDP et du groupe de Henriëtte Roland Holst. Après une période de flottement, le parti «tribuniste» prenait ses propres responsabilités au niveau international. Henriëtte Roland Holst, après avoir marché avec le Centre du mouvement zimmerwaldien, avec Trotsky, avait évolué nettement vers la gauche.

L’existence de deux groupes révolutionnaires séparés en Hollande n’avait plus de raison d’être. L’heure était au regroupement. Le 19 février 1916, la direction du SDP émit le souhait d’une fusion avec le RSV. Enfin le 26 mars 1916, l’assemblée générale de ce dernier se prononça pour cette fusion. Seules les sections de La Haye et Rotterdam manifestèrent une grande confusion en voulant n’accepter ce regroupement que si pouvaient s’intégrer des éléments syndicalistes. Ces hésitations montraient que, comme pour le SDP, la délimitation du courant marxiste d’avec le courant syndicaliste révolutionnaire était loin d’être nette.

Néanmoins, la fusion se réalisa. Le SDP, qui gagnait 200 militants, devenait un parti de 700 adhérents. Cette croissance, après une longue période de stagnation numérique, permettait au parti de disposer enfin d’un quotidien : De Tribune paraissait désormais tous les jours. Le développement du SDP était aussi qualitatif. Pour la première fois de son histoire, le 21 juin 1916, le SDP était capable de conduire avec succès une manifestation ouvrière à Amsterdam contre la faim et la guerre. La «secte» devenait véritablement un parti ouvrier par sa capacité d’influencer réellement l’action de larges masses prolétariennes.

Il est certain que le développement du courant marxiste en Hollande, en cette année 1916, était le fruit de tout un réveil du prolétariat international après un an et demi d’hécatombes sur les champs de bataille. L’année 1916 est l’année tournant, celle qui annonce le bouleversement révolutionnaire de 1917 en Russie. La reprise de la lutte de classe, après des mois de torpeur et de stupeur, briser l’Union sacrée. En Allemagne débutent les premières grandes grèves politiques contre la guerre, après l’arrestation de Karl Liebknecht.

Les Pays-Bas, bien que neutres, connaissent la même reprise des luttes ouvrières. Le début de la vague de grèves et de manifestations contre les effets de la guerre, au niveau international, se manifeste aussi dans la «petite Hollande». Pendant les mois de mai et de juin 1916, se déroulèrent à Amsterdam des manifestations spontanées de femmes ouvrières contre le rationnement. Des comités de femmes prolétaires avaient été constitués à Amsterdam et dans d’autres villes. Une agitation permanente régnait qui se traduisait par des assemblées et des manifestations495, auxquels participaient ouvriers et ouvrières. Ces mouvements se prolongèrent par des grèves dans tout le pays au mois de juillet. Ces signes d’un mécontentement profond étaient incontestablement prérévolutionnaires. Jamais la situation n’avait été aussi favorable au courant révolutionnaire marxiste aux Pays-Bas.

Pourtant, la direction du SDP révélait progressivement une attitude ambiguë et
494 Le Vorbote n’eut que deux numéros. Radek en Suisse en prit la direction effective. L’éditorial du n° 1 était signé de la main de Pannekoek. 495 Burger 1983, p. 62-75.
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même de franches tendances opportunistes. Non pas sur le terrain de la lutte sociale, où le parti était très actif, mais sur celui de la lutte politique.

Tout d’abord, le SDP continuait infatigablement sa politique de front avec des organisations de type syndicaliste et anarchiste. L’ancien cartel d’organisations, le S.A.V., s’était sabordé le 25 février496. Ce fut pour être remplacé – en avril 1916 – par un Comité socialiste-révolutionnaire contre la guerre et ses conséquences (en abrégé : R.S.C.). Le SDP, avec Wijnkoop et Louis de Visser – tous deux futurs chefs du Parti communiste stalinisé – était de fait à la tête du nouveau cartel d’organisations. Celuici, bien que très actif dans la lutte contre la guerre et la misère, apparaissait plutôt comme un état-major se substituant à la spontanéité des luttes. Il n’était ni un conseil ouvrier, en l’absence de révolution, ni un comité central de grève, qui par nature est temporaire et lié étroitement à l’extension de la lutte. Il était plutôt un organisme politique hybride, qui loin d’apporter la clarté sur les objectifs de la lutte de classe, apparaissait très confus dans ses objectifs, compromis de différents courants politiques au sein du mouvement ouvrier.

On trouvait au sein du RSC des groupements anarchistes qui avaient déjà travaillé avec le SDP. Le plus actif de tous était incontestablement le groupe de Ferdinand Domela Nieuwenhuis. Ce groupe l’«Action social-anarchiste» (SAC)497 – était sans doute, bien que de façon confuse, révolutionnaire, en raison surtout de la personnalité intransigeante de Domela Nieuwenhuis. Cela n’était certainement pas le cas des autres groupements. On trouvait pêle-mêle : le Bond van ChristenSocialisten – ou Fédération des socialistes-chrétiens (BvCS)498, dont la couleur politique était le pacifisme chrétien et le parlementarisme; le Vrije Menschen Verbond (VMV), «Ligue des hommes libres», se réclamant de Tolstoï. Lorsque le groupement de Domela Nieuwenhuis et aussi l’IAMV (cf. supra) quittèrent fin 1916 le cartel, il ne restait plus que ces groupes, bientôt rejoints en février 1917 par le petit Parti socialiste (S.P.), scission restreinte de 200 militants du SDAP. Le S.P. était fondamentalement un groupe syndicaliste et parlementariste dirigé par Harm Kolthek499.

Ce conglomérat d’organisations pacifistes, la plupart étrangères au marxisme révolutionnaire, eut comme conséquence directe d’entraîner la direction du SDP toujours plus sur le terrain de l’opportunisme pratique. En s’alliant avec les «socialistes-chrétiens» et avec le S.P., le SDP tombait rapidement dans l’aventurisme parlementaire et une politique sans principe, qu’il avait naguère dénoncée chez Troelstra. En effet, en 1917, et comme dérivatif à une situation sociale de plus en plus tendue dans le pays, la bourgeoisie néerlandaise avait instauré le suffrage universel. Le SDP forma un cartel électoral avec les deux organisations. Il put obtenir ainsi un net succès par rapport à l’avant-guerre : 17.000 voix contre 1.340 en 1913, à Amsterdam. Ce résultat, certes, traduisait une désaffection croissante de

496 Les courants syndicalistes, représentés par les fédérations d’employés et de marins avaient peur en fait de l’emprise croissante du SDP au sein du SAV. 497 Son organe était De Vrije Socialist. À côté existait un autre groupe anarchiste, composé de membres du NAS : la Fédération de socialistes révolutionnaires (FRS), créée en décembre 1915, laquelle souhaitait mettre le NAS totalement dans l’orbite libertaire. 498 Le BvCS avait été créé en 1910 par le pasteur Bartholomeus de Ligt (1883-1938). Celui-ci, théologien, fut prédicateur de 1910 à 1915. En 1915, il est emprisonné pour propagande pacifiste, en 1916, il rompt avec l’Église, quitte le BVCS en 1919 (deux ans avant sa dissolution), tout en restant antimilitariste. Jusqu’en 1926, Bart de Ligt fut (avec Albert de Jong) éditeur de la revue anarcho-pacifiste De Wapens neder ! Dans les années 20, il fut un partisan de Gandhi et correspondit avec Einstein [BWN 1985; Bartolf (éd.) 2000]. Dans les années 1930, il se fait l’apôtre de la «résistance passive» : «S’il y a des conflits armés entre les pouvoirs réactionnaires et les masses en révolte, les tenants de l’action révolutionnaire non violente sont toujours du côté des révoltés, même quand ceux-ci ont recours à la violence» [Pour vaincre sans violence. Réflexions sur la guerre et la révolution, Éditions Mignolet & Storz, Paris, 1935]. 499 Le S.P. était l’œuvre de Harm Kolthek (1872-1946), métallo, rédacteur du De Wapens neder, secrétaire du NAS (1907-1913). Il devint député de 1918 à 1922. En 1931, il fonda le parti Recht en Vrijheid, qui fut actif chez les chômeurs de Groningue.
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nombreux ouvriers pour le SDAP. C’était néanmoins le début d’une politique qui devint rapidement un an plus tard parlementariste. Cette orientation électoraliste eut pour conséquence une nette réaction antiparlementaire dans le SDP, à l’origine du courant anti-électoraliste de la Gauche communiste hollandaise.

Mais l’opposition au sein du parti ne se cristallisa pas d’emblée sur l’antiparlementarisme. Elle se forma dès 1916, pour culminer en 1917, contre la politique étrangère de la direction Wijnkoop et Ravesteyn pro-Alliés (Van Ravesteyn avoua dans ses Mémoires qu’il avait eu des contacts avec les services secrets français pendant la guerre.) Sous la conduite de Barend Luteraan, membre de la direction, et de Sieuwertsz van Reesema, se constitua dans les sections d’Amsterdam et de La Haye une puissante opposition à cette politique500.

En effet, de plus en plus ouvertement, Wijnkoop – bien après Van Ravesteyn, mais aussi la majorité du SDP, ce qui était beaucoup plus grave, adoptaient une orientation favorable à l’Entente. Cela s’était déjà manifesté, mais de façon indirecte, dès septembre 1914, dans De Tribune, sous la plume de Van Ravesteyn. Ce dernier y avait affirmé que la défaite de l’Allemagne serait la condition la plus favorable pour l’éclatement de la révolution dans ce pays. Ce n’était pas une prise de position en faveur des Alliés, position qu’il n’exprima d’ailleurs jamais publiquement. Ce n’était, d’autre part, pas une nouveauté dans le camp marxiste de faire des pronostics sur les «meilleurs épicentres» du séisme révolutionnaire à venir. Lénine, le premier, avait développé toute une théorie des «maillons faibles» de l’impérialisme mondial, où toute la «chaîne» pouvait se casser en son maillon le moins solide, la Russie révolutionnaire en étant le parfait exemple. Celle-ci pouvait se comparer à un maillon de bois archaïque placé sur la moderne chaîne d’acier du capitalisme mondial. Mais Lénine cessait alors d’être un marxiste insistant sur les vivantes contradictions d’une société humaine pour se muer en physicien de la résistance des solides501.

Pannekoek répliqua dans De Tribune502, pour mettre fin à cette forme de spéculation, qui lui semblait oiseuse : même si l’Allemagne est plus développée économiquement que l’Angleterre, il est indifférent pour des marxistes d’envisager lequel des deux camps impérialistes doit remporter la victoire finale; l’oppression violente par un camp et la tromperie démocratique, dans l’autre, sont tous deux défavorables au mouvement ouvrier.

La discussion en resta là. Van Ravesteyn, à l’évidence, développait des positions pro-Entente. Il resta néanmoins isolé dans le parti503. Wijnkoop lui-même, président du SDP, avait encore la même position que Pannekoek et Gorter. Au cours de l’année 1916, tout commença à changer. Wijnkoop, brusquement, se rangea du côté de Van Ravesteyn, en mettant au premier plan la lutte contre le militarisme allemand, sous prétexte – ce qui était faux – que la bourgeoisie néerlandaise dans son ensemble se rangeait derrière l’Allemagne504. Mais en 1917, il utilisa cette fois les mêmes arguments que ceux des ‘social-chauvins’ des pays de l’Entente. Dans
500 Barend Luteraan (1878-1970), employé, ami de Gorter et fondateur du KAPN en 1921. Il était la bête noire de Van Ravesteyn. Il était peu apprécié de Pannekoek qui voyait en lui un «noceur» invétéré [Pannekoek 1982, p. 190]. 501 «Si l’on a besoin d’une chaîne de fer, capable de supporter un poids de 100 pounds, par exemple, que se passera-t-il si l’on remplace l’un des maillons de cette chaîne par un maillon en bois ? La chaîne se rompra. Quelle que soit la résistance ou la solidité de tous les autres maillons de cette chaîne, rien n’y fera. Le maillon de bois sautera, et toute la chaîne se rompra. Il en va de même en politique» [Lénine, Pravda n° 67, 9 juin (27 mai) 1917), in Œuvres, tome 24, p. 535-536]. 502 De Tribune, 25 nov. 1914. Voir aussi De Liagre Böhl 1973, p. 146-147. 503 Van Ravesteyn confesse dans son autobiographie – non publiée – De roman van min leven («Le roman de ma vie») que son attitude fut et resta constamment anti-allemande. Par contre, dans son livre sur «Le développement du communisme aux Pays-Bas», il prétend le contraire (Van Ravesteyn 1948). 504 De Tribune, 29 mai 1916.
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un article approuvé par la rédaction de De Tribune – ce qui montrait que le danger de gangrène opportuniste était réel dans le SDP – Wijnkoop dépeignit l’Allemagne comme le rempart ‘féodal’ de la réaction en Europe, contrainte aux pillages et à l’assassinat des peuples vaincus; par contre, la France, héritière de la Grande Révolution, et l’Angleterre développée seraient incapables de tels actes505. Une telle position était un net abandon des principes internationalistes du SDP; elle laissait présager que si la neutralité des Pays-Bas était violée par l’Allemagne, la direction du SDP n’appellerait pas à la lutte contre les deux camps impérialistes mais au soutien de l’Entente.

Cette position, qui marquait un tournant dans l’histoire du parti, souleva de violentes protestations à l’intérieur de celui-ci. Une opposition, menée par Barend Luteraan et Van Reesema, engagea la lutte contre le comité de rédaction, qui avait laissée s’exprimer dans De Tribune des conceptions totalement étrangères à l’essence révolutionnaire du parti. La chose avait été d’autant plus aisée que Gorter, malade et déprimé506, s’était retiré en 1916 de la rédaction, et se trouvait momentanément dans l’impossibilité de participer aux activités du parti.

Pour désamorcer l’opposition, la direction de Wijnkoop employa une arme qu’elle allait utiliser de plus en plus, par la suite, pour déconsidérer ses adversaires de gauche : la calomnie. Elle prétendit que les opposants, Gorter et Pannekoek inclus, étaient en fait des partisans de l’Allemagne. Van Ravesteyn ne fut pas le dernier à propager ce bruit, transformant l’opposition autour de Gorter et Luteraan en un «noyau pro-allemand»507.

L’opposition reprenait en fait l’analyse de Gorter, exposée en 1914 dans sa brochure sur l’impérialisme, et qui avait été officiellement acceptée par le SDP comme base pour sa propagande. Clairement, elle montrait la nécessité de combattre tous les impérialismes, tous les camps en présence :

Il ne s’agit pas de combattre spécialement l’impérialisme allemand. Tous les impérialismes sont également dommageables pour le prolétariat508.

Malheureusement pour elle, et signe inquiétant pour l’évolution de l’ensemble du parti, l’opposition se retrouva isolée. Elle se trouvait d’ailleurs sans appui. Gorter hésitait encore à mener le combat avec elle. Pannekoek et Henriëtte Roland Holst étaient plus plongés dans l’activité internationale que dans celle du SDP. C’était un signe de faiblesse organisationnelle qu’on retrouva comme constante chez ces dirigeants marxistes de stature internationale, et qui ne fut pas sans conséquence en 1917 et 1918.

La situation en 1917, et particulièrement la Révolution russe et ses répercussions aux Pays-Bas, accentua encore les clivages politiques au sein du SDP.

5. Le SDP face à la révolution russe de 1917

La Révolution russe qui éclatait en pleine guerre ne fut pas une surprise pour des
505 De Tribune, 21 mai 1917, citée par De Liagre Böhl 1973, p. 150. 506 Gorter avait perdu son épouse Louise, ce qui l’avait rendu dépressif. D’autre part, sa maladie l’affaiblissait, au point d’être dans l’impossibilité de parler dans les meetings ouvriers. Il est certain aussi que son retour à la poésie – il publie son grand poème Pan en 1917 – l’avait presque complètement absorbé. 507 Van Ravesteyn 1948, p. 161. 508 Article de Van Reesema, De Tribune, 21 mai 1917. William Carl Siewertsz van Reesema (1876-1949), membre du CPN, devint un stalinien chevronné. Il publia après la guerre des essais sur «dialectique et matérialisme historique» ainsi qu’une biographie dithyrambique de Staline [J. W. Stalin : een korte biografie, Pegasus, Amsterdam, 1949, 205 p.].
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révolutionnaires comme Gorter, qui étaient convaincus que de la guerre naîtrait nécessairement la révolution. Dans une lettre à Wijnkoop de mars 1916, Gorter montrait une confiance inébranlable dans l’action révolutionnaire du mondial :

Je m’attends à de très grands mouvements après la guerre509.

Cet optimisme tranchait, on doit le souligner, avec le pessimisme manifeste de Lénine à la veille de février 1917, partagé d’ailleurs par tous des bolcheviks aux mencheviks. Dans son exil à Zurich, il confesse, attristé :

Nous la vieille génération ne verrons pas la révolution à venir510.

Plus avisée, la bourgeoisie russe incarnée par le ventripotent Mikhaïl Rodzianko, président de la Douma, juge déjà la situation explosive. Le 10 février 1917, il avertit le tsar, enfermé dans son palais de Tsarskoïe Sielo, que la dissolution de la Douma fera éclater la révolution comme une bombe : «Cette révolution vous balayera, vous ne régnerez plus». Le 23 février, lorsque débute la révolution, Nicolas II joue la politique de l’Autriche lorsque Rodzianko l’exhorte à former un gouvernement bourgeois : «C’est encore ce gros Rodzianko, qui m’écrit toutes sortes d’âneries auxquelles je ne répondrai même pas»511.

Les événements révolutionnaires tant attendus étaient donc là, au beau milieu du carnage guerrier. L’écho de la Révolution russe fut énorme aux Pays-Bas. Cela démontrait à l’évidence que la révolution prolétarienne était aussi à l’ordre du jour en Europe occidentale; il s’agissait non d’un phénomène «russe» mais d’une vague internationale de luttes révolutionnaires contre le capital mondial. De ce point de vue, l’année 1917 est décisive dans l’évolution du SDP confronté aux premiers signes de la révolution internationale, par l’action de masse, qu’il avait appelée de ses vœux dès le début de la guerre mondiale.

5.1 Des signes prérévolutionnaires aux Pays-Bas

L’année 1917 ouvrit une nouvelle période d’agitation contre la guerre, la faim et le chômage. En février, au moment où s’annonçait la révolution en Russie, les ouvriers d’Amsterdam manifestaient violemment contre l’absence de produits alimentaires dans les magasins et la politique de la municipalité de la ville dont certains échevins étaient des chefs social-démocrates512.

Les manifestations prirent rapidement une tournure politique; non seulement elles étaient dirigées contre le gouvernement mais aussi contre la social-démocratie. Celle-ci, en effet, avait plusieurs élus – échevins – dans la municipalité d’Amsterdam. Floor Wibaut, l’un des dirigeants du SDAP, était même président de la commission d’approvisionnement de la ville depuis décembre 1916. En tant que tel, il était tenu responsable de la pénurie alimentaire par les ouvriers.

Mais Wibaut, et avec lui Vliegen – autre sommité du SDAP, élu à la mairie – fit appel à l’armée, pour «rétablir l’ordre», à la suite de pillages de boulangeries. C’était le premier pas concret de l’engagement du SDAP aux côtés de la bourgeoisie pour réprimer toute réaction ouvrière.
509 Lettre reproduite dans Kontrast n° 5, p. 5. Comme bien d’autres lettres de Gorter à Wijnkoop, elle se trouve dans les archives Wijnkoop à Moscou (copies à l’IISG d’Amsterdam). 510 Cité par Michel Heller, Soixante-dix ans qui ébranlèrent le monde, histoire politique de l’U.R.S.S, Calmann-Lévy, Paris, 1988. 511 Cité par Myriam Anissimov, Vassili Grossman, un écrivain de combat, Le Seuil, 2012. 512 Burger 1983, p. 76-96, pour le compte rendu des événements de 1917.
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Cette solidarité du SDAP avec l’ordre établi se manifesta encore plus en juillet, au cours d’une semaine qui est restée gravée dans l’histoire sous le nom de «semaine sanglante» ou d’«émeutes des pommes de terre» (Aardappeloproer) [2-6 juillet 1917]. À la suite de manifestations de femmes contre la pénurie et de pillages des magasins d’alimentation, la municipalité avec l’appui empressé de tous les échevins social-démocrates fit interdire toute démonstration.

La réaction du prolétariat amstelodamois fut immédiate : une grève de 24 heures – à l’appel du R.S.C. – fut suivie par plus de 20.000 ouvriers, une grève massive qui s’étendit comme une traînée de poudre dans la plupart des grandes villes des PaysBas513. Mais à Amsterdam, comme dans d’autres villes, la troupe et la police tirèrent sur les ouvriers, faisant 9 morts et 114 blessés. Cette fois, pour la première fois depuis le début de la guerre, des ouvriers tombèrent sous les balles des forces armées de la classe dirigeante.

À Amsterdam, Vliegen et surtout Wibaut514 portaient une lourde responsabilité dans la répression sanglante. Wibaut n’hésita pas à opposer les chômeurs et manifestants, dans lesquels il ne voulait voir qu’une «jeunesse débauchée»515, au mouvement ouvrier moderne», organisé dans les syndicats et le SDAP. Il justifiait même, dans un article de Het Volk, la répression qui, selon lui, aurait été «limitée» et appelait à d’«autres moyens pour assurer l’ordre». Si le SDAP, officiellement hésitait à couvrir publiquement Wibaut. Troelstra, son chef, ne se gêna pas de faire en coulisses, affirmant :

Si nous social-démocrates avons conquis une importante position de force, c’est dans l’intérêt de la classe ouvrière toute entière, et par conséquent cette position de force doit être défendue par tous les moyens, si nécessaire par la violence516.

La social-démocratie hollandaise initiait ainsi une politique qui fut pleinement appliquée en Allemagne, en 1919, par le gouvernement social-démocrate Noske, Ebert et Scheidemann. Le parti de Troelstra, à une petite échelle, ouvrait une voie de collaboration avec sa propre bourgeoisie face au mouvement révolutionnaire.

La «Semaine sanglante» rendit plus nette la démarcation entre le SDP révolutionnaire et le SDAP, devenu «traître à la classe ouvrière»; le SDP pouvait ainsi appeler les ouvriers à

[…] s’écarter pleinement des traîtres à la classe ouvrière, des judas modernes, des valets du capital, de la direction du SDAP et du NVV517.

De tels événements aux Pays-Bas s’inscrivaient incontestablement dans le sillage de la Révolution russe. Celle-ci non seulement encourageait manifestations et grèves dans le prolétariat, mais tout autant l’agitation dans l’armée. Ainsi, et bien que le phénomène fût limité, à partir d’octobre 1917 se formèrent des conseils de soldats

513 Le mouvement dura du 2 au 6 juillet 1917. Le maire et Wibaut interdirent toute manifestation ouvrière. De Tribune mena campagne contre eux, contre B et W – c’est-à-dire le maire (burgemeester) et Wibaut [Burger 1983, p. 86]. 514 F. M. Wibaut (1859-1936) adhéra en 1897 au SDAP. Il fut membre du conseil municipal d’Amsterdam de 1907 à 1931, échevin de 1914 à 1931. W.H. Vliegen (1862-1947) était cofondateur du SDAP en 1894. 515 Het Volk, 10 juillet 1917. Cité par Burger 1983, p. 91. 516 Gedenkschriften 1931, p. 72-73. Troelstra avait jugé trop «molle» la politique de Wibaut : «Wibaut écrivit quelques semaines plus tard dans Het Volk un article où il qualifiait cette violence d’inévitable, mais il faisait fortement ressortir le fait déplorable qu’une municipalité démocratique doive ainsi intervenir contre la population. Il exprima dans son article urgemment le souhait que les professionnels de la police dussent imaginer une méthode non violente pour prévenir des pillages. À mon avis, on ne peut se laisser diriger par une telle sensiblerie dans l’argumentation» (Souligné par nous, ibid.). 517 De Tribune, 23 juillet 1927.
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dans quelques localités, tandis que tout un mouvement se développait contre la discipline militaire518.

Le SDP avait incontestablement profité de la situation. En participant pleinement aux grèves et manifestations, en subissant la répression – plusieurs de ses militants étaient en prison519 –, le SDP apparaissait comme un véritable parti révolutionnaire, non un parti de la «phrase» sectaire, mais comme une organisation militante active, qui ne correspondant pas à l’image donnée plus tard par les chefs du Komintern520.

Cette activité tranchait nettement avec l’ambiguïté du SDP en politique extérieure, vis-à-vis de l’Entente et surtout face à la Révolution russe. Comme si le développement du parti, le poussait – par souci d’une «popularité» fraîchement acquise en milieu ouvrier – à faire des concessions opportunistes pour renforcer une influence qu’il avait gagnée sur le terrain électoral en 1917.

5.2 La direction du SDP face à la Révolution russe

Le parti que Lénine avait considéré avec le parti bolchevik au début de la guerre comme le plus révolutionnaire et le plus apte à œuvrer à la constitution de la Nouvelle Internationale va se trouver singulièrement éloigné en 1917 du bolchevisme.

Du moins la majorité du parti dont la direction était totalement dominée par le trio Wijnkoop-Van Ravesteyn-Ceton. La minorité, après le départ de Gorter et l’élimination de Luteraan de la direction du SDP, se trouvait isolée. C’est elle, du moins, qui mena – avec l’autorité morale de Gorter et Pannekoek, la lutte la plus résolue pour soutenir le bolchevisme, et défendre le caractère prolétarien de la Révolution russe. Cette attitude est d’ailleurs commune à toutes les gauches qui se formaient soit comme opposition soit comme fraction dans les différents partis socialistes.

La méfiance qui se fit jour dans la majorité à l’égard des bolcheviks découle directement de ses positions pro-Entente en politique internationale. Elle se manifesta en premier lieu lorsque les bolcheviks traversèrent l’Allemagne dans un train «internationalisé» (le prétendu «wagon plombé») pour regagner la Russie. Ce voyage fut désapprouvé par De Tribune, qui y vit une compromission avec l’Allemagne521.

En fait, cette méfiance dissimulait mal un soutien à la politique de Kerenski, qui en juillet 1917 conduisait une (désastreuse) offensive militaire contre l’Allemagne. Pour justifier cette politique, Van Ravesteyn. – dans De Tribune 522 – compara la Russie de Kerenski à la France révolutionnaire de 1792, la «glorieuse France de Valmy». Idéologiquement, la position de Van Ravesteyn, mais aussi de Wijnkoop, était quasi identique à celle des mencheviks : il s’agissait de réaliser la révolution bourgeoise et de l’exporter militairement pour écraser l’Empire allemand des junkers, «féodal et
518 Le RSC avait lancé un appel à former sans délai des conseils de soldats. 519 Y compris Louis de Visser (1878-1945), qui devint dans les années 1930 un chef stalinien. 520 Radek prétendit en 1921 que la Gauche hollandaise n’avait jamais connu de mouvements révolutionnaires. Selon lui, la théorie des Hollandais «venait d’un pays dans lequel jusqu’à maintenant il n’y a jamais eu de mouvements de masses révolutionnaires». (Der Weg der kommunistischen Internationale, Hambourg, 1921, p. 19). 521 Ce fait est rapporté par Gorter dans sa brochure : Het opportunisme in de Nederlandsche Communistische Partij, Amsterdam, 1921. Une traduction de ce texte important pour l’histoire du SDP et du CPN existe en français : Authier et Barrot (éd.) 1976, p. 286-312. 522 De Tribune, 14 juin 1917, p. 2, col. 2.
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réactionnaire».

Ce soutien implicite au gouvernement Kerenski entraîna de violentes réactions de l’opposition. Celle-ci, par la plume de Pannekoek et de Gorter, se situa résolument au côté des bolcheviks, en dénonçant à la fois la démocratie bourgeoise russe et la conception d’une révolution bourgeoise comparable à 1793 en France. Pour Pannekoek, il ne s’agissait pas d’une révolution «bourgeoise» en marche, mais d’une politique contre-révolutionnaire et impérialiste. Son point de vue était identique à celui des bolcheviks en 1917 :

Toute guerre […] menée avec la bourgeoisie contre un autre État est un affaiblissement de la lutte de classe, et par conséquent une trahison, un forfait contre la cause du prolétariat523.

Les flottements de la direction du SDP s’arrêtèrent là. De Tribune du 7 août 1917 déclara que les bolcheviks étaient «l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire international». Lorsque la prise du pouvoir, par les bolcheviks fut connue en novembre, celle-ci fut saluée avec un sincère enthousiasme par De Tribune, à la différence des anarchistes, très sceptiques sur le nouveau régime524.

Mais la minorité, autour de Gorter, Pannekoek et Luteraan, émettait des doutes justifiés sur le soudain enthousiasme révolutionnaire de la direction. En refusant, une fois de plus, de participer à la troisième (et dernière) conférence525 du Mouvement de Zimmerwald, à Stockholm, en septembre, celle-ci montrait un refus de s’engager résolument sur la voie de la IIIe Internationale. Le radicalisme verbal utilisé une fois de plus pour condamner l’opportunisme» avait du mal à camoufler la politique étroitement nationale de la direction Wijnkoop. Son internationalisme était purement verbal et le plus souvent déterminé par l’air ambiant.

Il n’est pas surprenant que, lors des débats qui se firent jour autour de BrestLitovsk, sur la question de la paix ou de la guerre révolutionnaire, la direction se fit le champion d’une guerre révolutionnaire à tout prix. En Russie, Boukharine, Osinskij, Radek et Ouritsky en étaient devenus les partisans pour accélérer, croyaient-ils, l’expansion de la révolution prolétarienne en Europe. Chez eux, nulle ambiguïté : la «guerre révolutionnaire» n’était pas une guerre contre l’Allemagne, insérée dans les plans de l’Entente; il s’agissait de briser l’encerclement de la Russie révolutionnaire pour étendre la révolution non seulement à l’Allemagne, mais à toute l’Europe, pays de l’Entente inclus.

Contrairement à toute attente, Gorter – pour des raisons identiques à celles des communistes de gauche russes – se rangea du côté de la direction du SDP pour soutenir la position de Radek et Boukharine. Gorter attaqua vivement Pannekoek, qui soutenait entièrement la position de Lénine sur la paix rapide avec l’Allemagne.

Pannekoek partait du point de vue, évident, que la «Russie ne peut plus combattre». En aucun cas, la révolution ne pouvait s’exporter par la force militaire; son «côté fort» résidait dans l’éclatement de luttes de classe dans d’autres pays : «la force des armes
523 De Nieuwe Tijd, 1917, p. 444-445. 524 De Tribune, 12 novembre 1917. La rédaction du quotidien envoya un télégramme de félicitations à Lénine. L’attitude des anarchistes, comme Domela Nieuwenhuis, était par contre mitigée. En décembre 1917, Domela Nieuwenhuis écrivit dans De Vrije Socialist que le nouveau régime de Lénine ne valait pas mieux que l’ancien. Mais, en novembre 1918, il célébrait – au côté de Wijnkoop et du SDP – au cours d’une manifestation commune l’anniversaire de la Révolution russe (Cf. De Vrije anarchistisch maandblad, n° 11/12, 1987, p. 27-29). 525 Malgré l’opposition de Lénine, qui voulait fonder la IIIe Internationale, dès avril 17, les bolcheviks déléguèrent leurs représentants à la conférence de Stockholm. Celle-ci ne doit pas être confondue avec celle de partis issus de la IIe Internationale, qui devait se dérouler au même moment dans la même ville. Elle ne put se tenir, les «socialistes patriotes» français refusant de côtoyer les «social-patriotes» allemands.
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est le côté faible du prolétariat»526.

Gorter se trompait de cible. Il délaissa pendant plusieurs mois d’exercer la moindre critique à la direction du SDP. Il subodora dans la prise de position de Pannekoek une version du pacifisme qu’il avait combattu en 1915, une négation de l’armement du prolétariat. Selon lui, une guerre révolutionnaire devait être conduite contre l’Empire allemand, car dorénavant «la force des armes est le côté fort du prolétariat»527.

Cependant, Gorter commença à changer sa position. Il se trouvait en Suisse depuis l’été 1917, officiellement pour des raisons de santé. Il voulait en fait s’éloigner du parti hollandais et travailler en collaboration avec les révolutionnaires russes et suisses. Au contact de Platten et de Berzin – tous deux «zimmerwaldiens» et collaborateurs de Lénine – il entra en relation avec les révolutionnaires russes. Une correspondance étroite commença avec Lénine. Il se convainquit de la justesse des positions de Lénine sur la paix avec l’Allemagne. Et c’est lui qui se chargea de traduire en hollandais les Thèses «sur la paix malheureuse» de Brest-Litovsk528.

Gorter se trouvait libre pour combattre avec Pannekoek la direction du SDP, et soutenir sans réserve le caractère révolutionnaire de la Russie, et l’internationalisme bolchevik.

5.3 La Révolution russe et la révolution mondiale

La Gauche dans le SDP défendit pendant deux ans le «caractère prolétarien de la révolution russe». Celle-ci était la première étape de la révolution mondiale. Avec acharnement, Gorter et la minorité du parti dénoncèrent l’idée – exprimée par Van Ravesteyn – d’une révolution bourgeoise en Russie. Une telle conception ne pouvait que renforcer la position favorable à l’Entente et perpétuer la guerre impérialiste, au nom d’une guerre «révolutionnaire». Lorsque, avec la dégénérescence de la Révolution-russe et la soumission de la IIIe Internationale aux intérêts d’État russes, la gauche commença à défendre l’idée d’une révolution «double» en Russie; en partie bourgeoise, en partie prolétarienne, c’était dans une optique différente du menchevisme. Pour elle une révolution bourgeoise, ne pouvait être que le capitalisme d’État et la contre-révolution. Elle ne naissait pas au début mais à la fin de la vague révolutionnaire.

En 1917 et 1918, Gorter et la minorité du SDP sont les plus chauds partisans du bolchevisme. Ils sont les véritables introducteurs et propagateurs des conceptions de Lénine. C’est Gorter qui, de son propre chef, se charge de traduire, au cours de l’année 1918, L’État et la Révolution. De façon naïve, il se fait le propagateur d’un véritable culte de la personne de Lénine, dans sa brochure – parue en 1918 sur la

526 De Tribune, 15 décembre 1917, p. 1, col. 4. 527 “De maximalisten en de vrede”, De Tribune, 12 janvier 1918. Gorter appelait les bolcheviks «maximalistes». Ce terme caractérisait en fait le courant de Serrati dans le parti socialiste italien : révolutionnaire en paroles, mais parlementariste et réformiste dans les faits. Les journalistes dénonçaient bien avant 1914 les anarchistes et les marxistes comme «maximalistes», dont «extrémistes» était le synonyme. Le journal Excelsior du 9 novembre 1917 titra : «Les maximalistes maîtres de Petrograd». L’Humanité soutint jusqu’au bout le gouvernement Kerenski, considéré comme «socialiste», s’inquiétant de la dangereuse agitation des «maximalistes» qui refusaient obstinément de poursuivre la guerre. 528 De Nieuwe Tijd, juillet 1918, p. 326-334 (introduction de Gorter). Lénine analysait ainsi le tragique de la paix de Brest-Litovsk : «Trotski avait raison de dire : une paix peut être trois fois malheureuse, mais la paix qui met un terme à cette guerre cent fois infâme ne peut pas être infâme, déshonorante, malpropre… Rien n’est plus inadmissible que le désespoir. Les conditions de la paix sont intolérablement dures. Mais l’histoire prendra le dessus, la révolution socialiste qui mûrit inéluctablement dans les autres pays nous viendra en aide, même si ce ne doit pas être aussi tôt que nous le voudrions» [Lénine, Œuvres, tome 27 (février-juillet 1918), Éditions en langues étrangères, Moscou, 1961, p. 46-47].
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«Révolution mondiale». Le futur pourfendeur des «chefs» reconnaît en Lénine le chef de la révolution :

[Lénine] est le chef de la Révolution russe, il doit devenir le chef de la Révolution mondiale.

Gorter se livre même à l’art périlleux de l’idolâtrie :

La force de son esprit et de son âme est égale à celle de Marx. Si Marx le surpasse en connaissances théoriques, en force dialectique, il surpasse Marx par ses actions… Et nous l’aimons comme nous aimons Marx. Comme chez Marx, son esprit, son âme nous inspirent immédiatement de l’amour529.

La brochure de Gorter – qui n’était pas un travail officiel du SDP – est l’une de ses contributions théoriques et politiques les plus importantes. Elle présentait l’avantage de tirer un certain nombre de leçons de la révolution russe, du point de vue de son organisation. Comme Lénine, Gorter proclamait que les conseils ouvriers étaient la forme enfin trouvée du pouvoir révolutionnaire, forme valable non pour la Russie, mais pour l’ensemble des pays du monde :

Dans cette organisation de conseils ouvriers, la classe ouvrière du monde a trouvé son organisation, sa centralisation, sa forme et son être530.

La conception localiste et fédéraliste, qui fut développée par la suite par le courant unioniste autour de Rühle, des conseils ouvriers est totalement absente dans la Gauche hollandaise; pas plus que n’est présente l’idée d’une fédération d’États prolétariens, reposant sur des conseils ouvriers nationaux, idée développée plus tard dans le Komintern par Zinoviev. La forme du pouvoir mondial du prolétariat sera «dans un avenir proche le Conseil ouvrier central du monde»531.

La révolution prolétarienne ne peut trouver son véritable essor que dans les principaux pays industrialisés, et non dans un seul pays. Elle doit être un phénomène simultané» (Le socialisme) doit naître simultanément dans plusieurs, dans de nombreux, dans tous les pays et au moins dans les pays principaux»532. On trouve chez Gorter l’idée maintes fois répétée par la suite que l’Europe occidentale est l’épicentre de la véritable révolution ouvrière, compte tenu du poids numérique et historique du prolétariat par rapport à la paysannerie :

La révolution véritablement et totalement prolétarienne doit être l’œuvre de l’Europe occidentale elle-même533.

La révolution sera bien plus longue et difficile qu’en Russie, face à une bourgeoisie beaucoup mieux armée; d’autre part «le prolétariat d’Europe occidentale est seul comme classe révolutionnaire»534. Nulle impatience «infantile» donc sur le cours révolutionnaire, reproche qui sera fait par la suite à la Gauche communiste dans la IIIe Internationale.

Il est remarquable que la seule critique, indirecte, faite aux bolcheviks dans «La Révolution mondiale» soit dirigée contre le mot d’ordre du «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes». Celui-ci, selon Gorter, qui reste bien en deçà des positions de Pannekoek et Rosa Luxemburg qui refusent le cadre de la «nation», «ne peut être

529 Gorter 1918 (brochure du SDP). Traduction française : La révolution mondiale, Éditions socialistes, Bruxelles, 1918, p. 58. 530 Ibid., p. 59. 531 Ibid., p. 76. 532 Ibid., p. 64. 533 Ibid., p. 45. 534 Ibid., p. 67.
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garanti que par le socialisme; il ne peut être introduit qu’avec le socialisme, ou qu’après son établissement»535. Il est vrai que Gorter – qui est pour l’indépendance des Indes néerlandaises et soutient donc le mot d’ordre du SDP – fait une distinction explicite entre occident, où seule la révolution est à l’ordre du jour, et Orient, où l’indépendance des colonies et semicolonies doit être revendiquée :

En traitant de ce droit, il faut bien distinguer entre Europe occidentale et orientale, entre les États asiatiques et les colonies536.

Lénine pouvait à juste titre souligner l’inconséquence de la position de Gorter, qui apparaissait moins comme une divergence de principe que comme une question tactique à examiner suivant les zones géo-historiques. Lénine précisait surtout que Gorter était infiniment plus internationaliste que Kautsky, Trotsky et Martov pris comme un tout537.

Cette brochure eut en tout cas un écho considérable tant aux Pays-Bas que dans maints pays, où sa traduction fut immédiate.

6. L’année 1918. Entre révolution et opportunisme. – La naissance du Parti communiste hollandais (Pays-Bas)

L’année 1918 est une année décisive pour le mouvement révolutionnaire hollandais. La minorité du SDP, constituée de différentes fractions, devient une opposition structurée contre l’opportunisme de la direction Wijnkoop-Van Ravesteyn. Cette opposition se développe numériquement au rythme de la croissance du SDP, qui se proclame en novembre Parti communiste, au moment où la révolution frappe aux portes des Pays-Bas.

6.1 L’offensive de la minorité du SDP : entre fraction et opposition

Au printemps de 1918, le SDP connaît une crise sans précédent en son sein. La minorité est directement menacée d’écrasement par la direction autoritaire de Wijnkoop. Celui-ci fait suspendre – phénomène inouï dans l’histoire du SDP – la section de La Haye, l’une des plus combatives dans l’opposition à Wijnkoop. Cette suspension venait après plusieurs exclusions individuelles de militants de l’opposition538. Ces mesures, en contradiction avec la démocratie ouvrière, faisaient apparaître la direction comme de dignes émules de Troelstra.

L’opposition ne tarda pas à se regrouper, lors d’une réunion commune tenue le 26 mai 1918. Elle était composée de quatre groupes qui jusqu’ici avaient réagi de façon dispersée à l’opportunisme dans le SDP :

– l’Union de propagande «Gauche de Zimmerwald», d’Amsterdam, dirigée par William Siewertsz van Reesema (1882-1949), qui œuvrait au rattachement du parti à la Gauche bolchevik. Dénonçant les «illusions parlementaires», son groupe publia en 1918 sous son nom une brochure qui eut un certain écho :
535 Gorter 1918, p. 24. Mais Gorter ajoute qu’il se peut que «cette indépendance pour une nation soit pire que la soumission», tout particulièrement pour le prolétariat. Cette position était donc bien éloignée de celle des chefs du «tribunisme», qui comme Rutgers et Sneevliet soutenaient les «luttes de libération nationale et coloniale». 536 Gorter 1918, ibid. 537 «Gorter est contre l’autodétermination de son pays, mais pour celle des Indes néerlandaises, opprimées par ‘sa’ nation ! Faut-il s’étonner si nous le considérons comme un internationaliste plus sincère et un militant plus proche de nous que ceux qui reconnaissent l’autodétermination d’une façon aussi formelle, aussi hypocrite que Kautsky chez les Allemands, que Trotsky et Martov chez nous ?» [Lénine, «Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes», juillet 1916, in Œuvres, tome 22, Paris/Moscou 1976]. 538 «Veerweer van afdeeling den Haag der SDP» [Défense de la section de La Haye du SDP], De Internationale n° 9, oct. 1918.
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De taak der Revolutionaire Socialisten [La tâche des socialistesrévolutionnaires].

– le groupe de Barend Luteraan, à Amsterdam, qui travaillait en relation étroite avec Gorter;

– le groupe de Rotterdam;

– la section de La Haye.

L’opposition représentait un tiers des militants du parti. Elle se dota en juin 1918 d’un organe bimensuel : De Internationale. Orgaan voor onafhankelijke socialistische arbeiders-politiek [L’Internationale, organe pour une politique ouvrière indépendante], dont Van Reesema était le rédacteur principal. Une commission de rédaction fut mise en place. La commission de presse, qui se réunissait tous les trois mois et était composée des représentants des quatre groupes, formait dans les faits un organe exécutif539. Cette opposition était bien près de former une fraction à l’intérieur du SDP, avec son journal et sa commission. Il lui manquait, cependant, une plate-forme clairement établie, faute d’homogénéité. Elle souffrait aussi cruellement de l’absence de Gorter, qui de Suisse ne contribuait aux débats que sous forme d’articles, dont la parution était d’ailleurs soumise à la mauvaise volonté de la rédaction de De Tribune, entièrement contrôlée par Wijnkoop et Van Ravesteyn540.

La cause de ce regroupement des oppositions était l’hostilité croissante à la politique du parti, de plus en plus tournée vers les élections. Celles-ci, qui s’étaient déroulées, le 3 juillet, avaient été un véritable succès pour le SDP. Pour la première fois, il siégeait au Parlement : Wijnkoop et Van Ravesteyn revêtaient la rodingote de député. Cela avait été rendu possible par une alliance avec le petit parti socialiste (S.P.), sorti du SDAP en 1917. Celui-ci, dirigé par un chef du NAS – Harm Kolthek541 – était ouvertement pro-Entente. Avec les chrétiens-sociaux, autre composante de ce «front uni» électoral, il obtenait un siège à l’Assemblée.

L’opposition, par suite de cette alliance, qu’elle dénonçait comme une «union monstrueuse» avec les éléments syndicalistes pro-Entente, souligna que le succès électoral était un succès démagogique. Les voix glanées chez les militants syndicalistes du NAS l’avaient été au terme d’une campagne qui apparaissait comme un soutien à la politique des USA. Alors que l’Amérique retenait dans ses ports la flotte de commerce hollandaise, pour l’utiliser dans la guerre contre l’Allemagne, en échange de denrées alimentaires pour les Pays-Bas, Wijnkoop affirmait que tous les moyens étaient bons pour obtenir des USA ces denrées. Une telle politique fut vivement dénoncée par Gorter et la section de Bussum, mais beaucoup plus tard, en novembre542. Avec Gorter, l’opposition voyait de plus en plus en Wijnkoop un nouveau Troelstra, dont l’amour pour la révolution russe était purement platonique» et la politique purement parlementaire543.

539 «Ons orgaan», De Internationale n° 1, 15 juin 1918, p. 1. Les lignes directrices du regroupement étaient : le rattachement politique à la Gauche zimmerwaldienne; le combat contre l’État impérialiste néerlandais; la lutte la plus aiguë contre toutes les tendances réformistes et impérialistes parmi les syndiqués organisés dans le NAS et le NVV (syndicat du SDAP). 540 Depuis août 1917, Wijnkoop et Van Ravesteyn étaient les seuls rédacteurs du quotidien. 541 Kolthek, qui fut élu député, était collaborateur d’un journal bourgeois De Telegraaf, qui avait l’orientation la plus vigoureusement proEntente. En additionnant les voix de son parti, du SP, et du BvSC, le SDP obtenait plus de 50.000 voix, dont 14.000 pour le seul Wijnkoop à Amsterdam – soit la moitié de celles du SDAP. Les trois députés élus formèrent une «fraction parlementaire révolutionnaire» à la Chambre. 542 De Liagre Böhl 1973, p. 213. 543 Gorter rédigea un article (18 sept. 1918, De Tribune) assimilant Wijnkoop à Troelstra, publié sous le titre «Troelstra-Wijnkoop». De

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L’approche de la fin de la guerre, avec les événements révolutionnaires qui l’accompagnèrent, plaça au second plan la lutte de l’opposition contre la politique pro-Entente de Wijnkoop. De plus en plus elle souligna544 le danger d’une politique parlementaire. Elle combattit avec force le syndicalisme-révolutionnaire, celui du NAS, qui s’était mis à travailler avec le syndicat réformiste NVV, soumis au parti de Troelstra. En germe, se trouve la politique antiparlementaire et antisyndicale de la future Gauche communiste hollandaise. Cette politique signifiait une rupture avec l’ancien «tribunisme».

6.2 La «révolution» avortée de novembre 1918

C’est un parti en pleine croissance numérique, mais menacé d’éclatement, qui subit l’épreuve du feu des événements révolutionnaires de novembre.

Ce sont les événements en Allemagne, où le gouvernement est tombé fin octobre, qui créent une véritable atmosphère révolutionnaire aux Pays-Bas. De véritables mutineries éclatent dans les camps militaires les 25 et 26 octobre 1918. Elles succèdent à une agitation ouvrière permanente contre la faim, durant les mois de septembre et octobre, à Amsterdam et Rotterdam.

Il est symptomatique de voir la social-démocratie officielle de Troelstra se radicaliser. Au grand étonnement des autres chefs du SDAP, le dirigeant du parti tient des discours enflammés pour la révolution, pour la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Il proclama, à la stupéfaction de la bourgeoisie hollandaise, qu’il était devenu son «adversaire irréductible» :

Ne sentez-vous pas peu à peu avec les événements que vous êtes assis sur un volcan… L’époque du système gouvernemental bourgeois est révolue. À présent, la classe ouvrière, la nouvelle force montante, doit vous prier de lui laisser la place et une place qu’il revient de lui remettre. Nous ne sommes pas vos amis, nous sommes vos adversaires, nous sommes, pour ainsi dire (sic), vos ennemis les plus résolus545.

Troelstra, un «révolutionnaire» de la dernière heure ? Il tenait en fait un double langage. Dans le secret d’une réunion des instances du SDAP, tenue le 2 novembre – soit trois jours avant cette déclaration enflammée à la chambre des députés – Troelstra avouait crûment que sa tactique était de devancer l’action des révolutionnaires, encouragés par la révolution de novembre en Allemagne :

Dans ces circonstances, les antagonismes s’aiguiseront dans la classe ouvrière et une partie croissante de celle-ci se placera sous la direction d’éléments irresponsables546.

Jugeant la révolution inévitable et pour mieux neutraliser un éventuel «spartakisme» hollandais, Troelstra proposait d’adopter la même tactique que la social-démocratie allemande dans les conseils ouvriers : en prendre la direction pour mieux les détruire : Tribune, du 26 oct. 1918 soulignait : «L’amour du Comité directeur pour la révolution russe est purement platonique. En réalité toutes les puissances de son amour sont dirigées vers l’extension de la popularité et de la croissance du parti avec l’aide des secours du Parlement». 544 L’opposition ne rejetait pas encore le parlementarisme; elle souhaitait une discussion sérieuse dans le mouvement ouvrier pour déterminer la tactique future : «…d’importants problèmes dans cette phase du mouvement ouvrier ne pouvaient s’éclaircir… Au sujet du parlementarisme, la rédaction soutient le point de vue que chacun doit pouvoir donner son avis là-dessus dans De Internationale. Cette question pourtant ne doit pas encore être épuisée… La même chose vaut pour la participation ou la non-participation aux élections.» (De Internationale, n° 9, 12 oct. 1918, «Landelijke conferentie van De Internationale».) Déjà Pannekoek, en 1915 – «De Sociaaldemokratie en de oorlog», De Nieuve Tijd, p. 137151 – condamnait le parlementarisme, devenu «non révolutionnaire », mais il n’excluait pas qu’une «lutte de principe bien menée au parlement puisse garder une valeur révolutionnaire». 545 Souligné par De Wolff 1978, p. 158. 546 Cité par Burger 1983, p. 114.
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Nous n’appelons pas maintenant la révolution, c’est la révolution qui nous appelle… Ce qui s’est passé dans les pays qui font l’épreuve d’une révolution me fait dire : nous devons en prendre la direction dès qu’elle arrivera jusqu’ici547.

La tactique adoptée fut d’appeler à la formation de conseils ouvriers et de soldats, le 10 novembre, si l’exemple allemand devait gagner la Hollande. «Wijnkoop ne doit pas être le premier», affirmait Oudegeest, un des chefs du SDAP.

Mais le SDP fut le premier à appeler à la formation de conseils de soldats et à la grève, dès le 10 novembre. Il se prononçait pour l’armement des ouvriers et la formation d’un gouvernement populaire sur la base des conseils. Il exigeait aussi une «démobilisation immédiate» des appelés, mot d’ordre ambigu, puisque sa conséquence était le désarmement des soldats, et donc des ouvriers si les soldats leur «donnaient» leurs armes.

C’est ce mot d’ordre que reprit le SDAP, dans cette intention. À cela, il ajoutait le programme de la social-démocratie allemande, pour désamorcer les revendications révolutionnaires : socialisation de l’industrie, assurance chômage complète et travail de 8 heures.

Mais les événements montrèrent que la situation aux Pays-Bas était loin d’être mûre pour la révolution. Il y eut bien le 13 novembre un début de fraternisation entre ouvriers et soldats d’Amsterdam; mais le lendemain, la manifestation se heurta aux hussards qui tirèrent sur la foule, laissant plusieurs morts sur le pavé. L’appel à la grève lancé par le SDP pour le lendemain, en protestation contre la répression, resta sans écho chez les ouvriers d’Amsterdam. La révolution était bien écrasée avant d’avoir pu pleinement se développer. L’appel à former des conseils ne rencontra qu’un succès limité; seuls quelques groupes de soldats, dans des lieux isolés de la capitale – à Alkmaar et en Frise – se constituèrent en conseils. Une constitution sans lendemain. De façon habile, le gouvernement néerlandais démobilisa le 13 novembre les soldats et augmenta les rations alimentaires de la population.

Si la situation n’était pas mûre pour une révolution, on doit constater que l’action du SDAP a été décisive pour empêcher tout mouvement de grève en novembre. Plus de 20 ans après, Vliegen, dirigeant du SDAP, l’avouait sans ambages :

Les révolutionnaires n’ont pas accusé en vain le SDAP d’avoir en 1918 étranglé le mouvement de grève, car la social-démocratie l’a alors consciemment freiné548.

Mais, à côté de la politique du SDAP pour empêcher la révolution, celle pratiquée par les syndicalistes du NAS et par le RSC – auquel adhérait le SDP – ne fut pas sans provoquer un désarroi dans les masses ouvrières. En effet, au cours des événements de novembre, le NAS entreprit de se rapprocher du SDAP et du NVV afin d’établir un éventuel programme d’action commune. Cette politique de «front uni» avant la lettre, vivement critiquée dans les assemblées du RSC, donnait l’impression que le RSC, auquel adhérait le NAS, et le SDAP se situaient sur le même terrain. La politique de sabotage du mouvement de grève n’était pas mise à nu. D’autre part, la direction du SDP n’émit aucune critique véritable du syndicalisme révolutionnaire; elle estima, lors du congrès de Leiden tenu les 16 et 17 novembre, que «le NAS avait agi correctement» pendant la semaine
547 Troelstra 1931 (tome IV), p. 245. 548 Vliegen 1938, p. 416-457. Entre 1918 et 1920, Vliegen et Schaper furent les têtes de la tendance «antirévolutionnaire» du SDAP.
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révolutionnaire du 11 au 16 septembre549.

6.3 La fondation du Parti communiste aux Pays-Bas (CPH/CPN)

Le congrès de Leiden voyait naître le parti communiste hollandaise Le SDP fut le quatrième parti socialiste, après les partis russe, finlandais et autrichien, à avoir abandonné l’étiquette «social-démocrate»550. Il se formait avant même le parti communiste allemand.

Petit parti, le CPN était en pleine croissance : plus de 1.000 membres au moment du congrès; chiffre qui doubla en l’espace d’un an.

Cette transformation ne mit pas fin à la politique autoritaire et manœuvrière de Wijnkoop. Trois semaines avant le congrès, lui et Ceton, par un avis paru dans De Tribune, s’étaient autoproclamés respectivement président et secrétaire du parti. Tous deux, en anticipant, les résultats du congrès, donnaient un curieux exemple de démocratie551.

Cependant, le nouveau parti demeurait le seul pôle révolutionnaire aux Pays-Bas. Ce fait explique que le résultat du congrès de fondation fut la désagrégation de l’opposition. De Internationale, organe de l’opposition cessait de paraître en janvier 1919. La démission des 26 membres de la section de La Haye en décembre 1918 qui refusaient de devenir membres du CPN apparaissait irresponsable. Sa transformation en groupe de «Communistes internationaux» pour se rattacher aux spartakistes et aux bolcheviks, sur une base antiparlementaire et de solidarité avec la révolution russe, fut sans lendemain552. Ses membres, pour la plupart, ne tardèrent pas à regagner le parti. Le groupe Gauche de Zimmerwald, au sein du parti, ne tarda pas à se dissoudre lui aussi. Seule restait l’opposition «gortérienne» d’Amsterdam autour de Barend Luteraan. C’est ce groupe qui maintint la continuité avec l’ancienne opposition, en faisant paraître son propre organe, dès l’été 1919 : De Roode Vaan («Le Drapeau rouge»)

Gorter ne fut nullement un fondateur du parti communiste hollandais, il fut absent du congrès, En Suisse où il était en contact avec le bolchevik Berzin, il s’était de plus en plus détaché du mouvement hollandais, pour se consacrer entièrement au mouvement communiste international, Lorsque les bolcheviks russes furent chassés de Suisse par le gouvernement helvétique, Gorter quitta ce pays en novembre 1918. La révolution commençait en Allemagne, Il resta jusqu’au 4 décembre à Berlin, où il entra en contact avec les chefs spartakistes, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht553.

549 De Tribune, 18 nov. 1918, cité par Burger 1983, p. 123. 550 Le nom officiel adopté pour désigner le nouveau parti communiste était Parti communiste de Hollande, ou CPH. Les historiens l’appellent indistinctement CP Holland (CPH) ou CP Nederland (CPN). Le changement de nom de CPH en CPN se fit pourtant tardivement. Cela fut décidé au congrès de Noël 1935, pour «accentuer la lutte (du parti) pour l’indépendance nationale». Ce changement d’étiquette, en pleine période de «front antifasciste», se fit donc dans un but nationaliste. Cf. Cahiers over de geschiedenis van de Communistische Partij van Nederland, n° 5, août 1980, «De communistische pers tussen twee wereldoorlogen», p. 58. Cette revue d’histoire du PC néerlandais était éditée par l’IPSO, l’institut d’histoire du parti communiste hollandais. Ce dernier s’est auto-dissout en 1991. 551 De Tribune, 26 octobre 1918. Cité par Wiessing, op. cit. p. 86. La nomination anticipée était annoncée, sous forme d’avis, de la façon suivante : «Attention ! Étant donné que Wijnkoop est le seul candidat pour le poste de président du parti, il est par là même déclaré élu à ce poste. Étant donné que l’unique candidat pour le poste de secrétaire du parti est Ceton, il est en conséquence déclaré élu. Les candidats pour le poste de vice-président sont A. Lisser et B. Luteraan». Luteraan, opposant de longue date, ne fut pas élu. 552 «Collectief uittreden», De Internationale n° 14, 18 janvier 1919. Ce fut le dernier numéro. Les «communistes internationalistes» disparurent aussi rapidement qu’ils étaient apparus. 553 Gorter n’a pu participer aux combats de Berlin en janvier 1919, comme l’écrit Hans Manfred Bock, dans son étude «Zur Geschichte und Theorie der Holländischen Marxistischen Schule», in A. Pannekoek, H. Gorter, Organisation und Taktik der proletarischen Revolution, Francfort sur le Main, 1969, p. 26-27. Gorter est resté un mois, chez sa mère à Berlin, pour rentrer le 4 décembre aux Pays-Bas. Voir De Liagre Böhl, op. cit., p. 210. Les discussions avec Rosa Luxemburg et Liebknecht – et peut-être Karl Schröder, futur chef du KAPD – sont

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Puis il rentrait aux Pays-Bas, pour mener la lutte contre la direction de Wijnkoop. Mais il refusait, malgré la demande pressante de Luteraan, de prendre la tête de l’opposition dans le CPH. La direction d’une opposition était pour lui «aussi bonne qu’impossible», en raison de la dégradation de son état de santé.

Il ne s’agissait pas de sa part d’un refus de toute activité politique. S’il abandonnait quelques mois plus tard toute activité au sein du CPH, il se consacrait entièrement au travail dans et pour le mouvement communiste allemand. Il devenait de fait un des principaux responsables et théoriciens de l’opposition qui allait former le KAPD en avril 1920. Son activité se déployait totalement dans l’Internationale communiste, dans l’opposition.

Pannekoek, à la différence de Gorter, se rattacha beaucoup plus au travail politique au sein du CPH. Dans la revue De Nieuve Tijd, il fit connaître et défendit inlassablement les positions du KAPD. Il resta dans l’opposition du CPH mais sans jouer un rôle majeur au niveau organisationnel jusqu’à la fin de l’année 1921, et démissionna du parti. Le poids de Pannekoek ne put se faire sentir dans le CPH, pour la raison majeure qu’il ne fut jamais présent à ses congrès.

Ainsi, les têtes théoriques du «tribunisme» se détachaient du CPH. Elles formaient l’École hollandaise du marxisme, dont le destin était lié désormais théoriquement et organisationnellement à celui du KAPD en Allemagne, et cela jusqu’au début des années trente. Le KAPD, étroitement rattaché à l’École marxiste hollandaise devenait le centre du communisme de gauche international, sur le terrain pratique de la révolution et de l’organisation. Quant au CPH, son histoire devint de plus en plus celle d’une section «orthodoxe» du Komintern.

attestées par Pannekoek lui-même, in Herinneringen, p. 191, et l’amie de Gorter Jenne Clinge Doorenbos, Wisselend getij («Marée changeante»), Amsterdam, 1964, p. 41. Gorter rentra en Hollande pour préparer la sortie de sa brochure La Révolution mondiale.
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LE LINKSKOMMUNISMUS HOLLANDAIS ET LA RÉVOLUTION MONDIALE (1919 –1927)
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CHAPITRE IV

LA GAUCHE COMMUNISTE GERMANO-HOLLANDAISE DANS LE KOMINTERN (1919-1920)

En janvier 1919, une lettre d’invitation au congrès de la «nouvelle Internationale révolutionnaire» fut envoyée à différents partis communistes, qui venaient à peine de se constituer, ainsi qu’à des fractions ou oppositions révolutionnaires surgissant dans les anciens partis. À l’origine, il ne s’agissait pas de convoquer un congrès mais une simple «conférence socialiste internationale» pour préparer la fondation de la IIIe Internationale; elle devait se tenir avant le premier février, soit à Berlin, soit en Hollande, clandestinement554. L’écrasement de l’insurrection de janvier à Berlin modifia le plan originel : la conférence dut se tenir à Moscou, du 2 au 6 mars 1919.

Le Parti communiste hollandais reçut la convocation. Il avait déjà décidé lors de son congrès de novembre 1918, d’envoyer un délégué lorsque serait connue la convocation au congrès de la IIIe Internationale555. Pourtant, l’attitude de la direction du CPN fut exactement la même que celle qu’elle avait adoptée pour les trois conférences du Mouvement de Zimmerwald. Bien qu’ayant reçu tous les moyens nécessaires pour faire le voyage vers Moscou, Wijnkoop ne «réussit» pas à se mettre en route. Il s’agissait en fait de sa part d’un refus. Pour expliquer ce refus, toujours camouflé derrière une phrase sectaire, il fit paraître556 les articles du journaliste britannique Arthur Ransome qui prétendait que le congrès de la IIIe Internationale n’aurait été qu’une pure «opération slave».

Finalement, le parti communiste des Pays-Bas fut représenté indirectement, et uniquement avec voix consultative, au premier congrès de la nouvelle internationale. Son représentant, l’ingénieur Sebald Rutgers (1879-1961)557, ne venait pas directement des Pays-Bas : il avait quitté le pays en 1914 pour les ÉtatsUnis, où il était devenu membre de la Ligue américaine de propagande socialiste558. Parvenu à Moscou, via le Japon, il ne représentait en fait que ce groupe américain, sans mandat. C’est par son intermédiaire qu’aux USA, la Gauche hollandaise était connue. L’un des chefs du communisme de gauche américain, Louis Fraina559, son

554 Cf. l’éclairage d’ordre historique donné par Pierre Broué (éd.) 1974, p. 27-38, qui donne en traduction française les textes intégraux de ce Congrès. Voir aussi : Degras (éd.) 1971, Broué 1997 et Adibekov, Shakhnazarova et Shririniya 1997. Le compte rendu des quatre premiers congrès publié en allemand est donné en version numérique par les Archives Antonie Pannekoek : http://www.aaap.be/Pages/ThemeKomintern-Kongresse.html. 555 Wiessing 1980, p. 44. 556 Ransome 1992, cité par Wijnkoop dans De Tribune en septembre 1919. Arthur Ransome (1884-1967), brillant écrivain britannique, était un journaliste installé en Russie depuis 1912, quand la révolution éclata en 1917. Il parlait parfaitement le russe et devint proche de maints chefs bolcheviks. Il fut en fait un agent double : luttant contre l’intervention des Britanniques en Russie, tout en donnant des gages à son gouvernement, il fournissait des renseignements au MI5, qui lui donna le nom de code de S.76. Il est aussi le célèbre auteur de Swalows and Amazons (1930) ainsi que de contes pour les enfants. 557 Yamanouchi 1996. 558 La Ligue américaine de propagande socialiste naquit en 1916 au sein du Parti socialiste, dans le Massachusetts, contre l’orientation électoraliste de la direction du parti. Elle publia The Internationalist qui combattit la majorité orientée vers le pacifisme en 1917. En 1919, elle prit la dénomination d’«Aile gauche du parti socialiste», et publia à Boston – sous la direction de Louis Fraina – l’hebdomadaire Revolutionary Age. Dans ses Thèses de 1919, elle se prononçait pour la sortie de la IIe Internationale et le rattachement à la IIIe Internationale; ainsi que pour l’élimination des revendications réformistes présentes dans la plate-forme du Parti socialiste. 559 Luigi Carlo Fraina (1894-1953), né en Italie méridionale [Campagna (Salerne)], avait émigré aux USA avec ses parents à l’âge de 2 ans. À 15 ans, il devint membre du SLP deléoniste qu’il quitta en 1914. Membre du PS américain et actif, avec John Reed, dans son aile gauche, il

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ami, était très influencé par Gorter et Pannekoek.

Le parti communiste hollandais finit par adhérer à la IIIe Internationale, en avril 1919.Sebald Rutgers fut associé aux travaux du Comité exécutif.

1. Les courants de gauche du Komintern (Internationale communiste) en 1919

La Gauche dans la IIIe Internationale s’est développée au cours de l’année 1919 sous l’influence de la révolution allemande. Celle-ci représentait pour tous les courants de gauche l’avenir du mouvement prolétarien dans l’Europe occidentale industrialisée. Malgré la défaite de janvier 1919 à Berlin, où le prolétariat avait été écrasé par la social-démocratie d’Ebert, Noske et Scheidemann, jamais la révolution mondiale n’avait semblé aussi proche. La république des conseils avait été instaurée aussi bien en Hongrie qu’en Bavière. La situation demeurait révolutionnaire en Autriche. De grandes grèves de masses secouaient la GrandeBretagne et s’ébauchaient en Italie. Le continent américain lui-même était secoué par la vague révolutionnaire de Seattle jusqu’à Buenos Aires560. Le prolétariat des pays les plus développés se mettait en branle. La question de la tactique à adopter dans les pays centraux du capitalisme, où la révolution serait plus purement prolétarienne qu’en Russie, devait nécessairement être examinée à la lueur d’une prise du pouvoir, que les révolutionnaires pensaient devoir se produire dans un futur très proche.

La vague révolutionnaire, c’est-à-dire l’expérience même des ouvriers confrontés à l’État, se traduisait par un changement de tactique avec la fin de l’ère pacifique de croissance du capitalisme. Tous les courants révolutionnaires reconnaissaient la validité des thèses du Premier congrès de la IIIe Internationale :

1° La période actuelle est celle de la décomposition et de l’effondrement de tout le système capitaliste mondial, et ce sera celle de l’effondrement de la civilisation européenne en général, si le capitalisme, avec ses contradictions insurmontables, n’est pas abattu.

2° La tâche du prolétariat consiste maintenant à s’emparer du pouvoir d’État. La prise du pouvoir d’État signifie la destruction de l’appareil d’État de la bourgeoisie et l’organisation d’un nouvel appareil du pouvoir prolétarien561.

Dans la nouvelle période, c’est la praxis même des ouvriers qui remettait en cause les vieilles tactiques parlementaire et syndicale. Le parlement, le prolétariat russe l’avait dissous après la prise du pouvoir, et en Allemagne une masse significative d’ouvriers s’était prononcée en novembre 1918 pour le boycottage des élections. En Russie comme en Allemagne, la forme conseils était apparue comme la seule forme de lutte révolutionnaire au lieu et place de la structure syndicale. Mais la lutte de classe en Allemagne avait révélé l’antagonisme entre prolétariat et syndicats. Lorsque les syndicats eurent participé à la répression sanglante de janvier 19 et que surgirent des organismes politiques de lutte – les Unions (AAU) le mot d’ordre fut fit sécession lors d’une conférence tenue en juin 1919. De cette scission naquit, en septembre 1919, le Communist Labor Party de John Reed et le Communist Party of America de Fraina – le plus avancé théoriquement. Après la Conférence d’Amsterdam de février 1920, il participa au IIe Congrès de l’I.C., après avoir été lavé du soupçon d’être un ‘agent provocateur’. Il prit alors avec le Japonais Sen Katayama et l’Américain Charles Philipps la direction du «Bureau panaméricain du Komintern» à Mexico, en 1920-21, sous le pseudonyme de Luis (Lewis) Corey. En 1922, il cessait de militer; journaliste, il publia sous ce pseudonyme. Devenu professeur d’université en économie, il acquit une certaine renommée ne publiant des ouvrages d’économie [Buhle 2001]. 560 Les IWW prirent la direction de la grève de Seattle qui se généralisa à Vancouver et Winnipeg, au Canada. La même année 1919, éclatèrent des grèves très dures chez les métallos de Pennsylvanie. Ces grèves furent combattues par les syndicats et durement réprimées par la police patronale et le gouvernement fédéral. En Argentine, la «Semaine sanglante» de Buenos Aires se solda par des dizaines de morts chez les ouvriers. À l’extrême sud du continent, les ouvriers agricoles de Patagonie en grève furent sauvagement réprimés. Pour les USA, voir Brecher 1975, p. 95-129. 561 Lettre d’invitation au Congrès [Broué 1974, p. 40].
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non la reconquête des vieux syndicats mais leur destruction562.

En donnant comme base fondamentale de l’I.C. aussi bien le programme du PC allemand que celui du Parti bolchevik, l’Internationale acceptait de fait les courants de gauche antiparlementaires et antisyndicaux. Le congrès du Spartakusbund n’avait-il pas rejeté la participation aux élections ? Même si Rosa Luxemburg en cela n’était pas d’accord avec la majorité, elle défendait une ligne antisyndicale :

[Les syndicats] ne sont plus des organisations ouvrières, mais les protecteurs les plus solides de l’État et de la société bourgeoise. Par conséquent, il va de soi que la lutte pour la socialisation ne peut pas être menée en avant sans entraîner celle pour la liquidation des syndicats. Nous sommes tous d’accord sur ce point563.

À ses débuts, l’Internationale communiste acceptait dans ses rangs des éléments syndicalistes-révolutionnaires, comme les IWW, qui rejetaient aussi bien le parlementarisme que l’activité dans les anciens syndicats. Mais ces éléments rejetaient par principe l’activité politique et donc la nécessité d’un parti politique du prolétariat. Ce n’était pas le cas de certains éléments de la gauche communiste, tels ceux regroupés autour d’Amadeo Bordiga. Très hostiles au courant syndicalisterévolutionnaire ils en refusaient l’admission dans le Komintern564.

C’est au cours de l’année 19 qu’apparaît véritablement le courant communiste de gauche sur une base politique et non syndicaliste. La question électorale est dans certains pays la question clef pour la Gauche. En mars 1918, le Parti communiste polonais – issu lui-même du SDKPiL de Rosa Luxemburg et Leo Jogiches boycotte les élections. En Italie, est publié le 22 décembre 1918 Il Soviet de Naples, sous la direction d’Amadeo Bordiga. À la différence d’Antonio Gramsci et de son courant syndicaliste, qui défendait la participation aux élections, le courant de Bordiga prônait l’«abstentionnisme communiste» en vue d’éliminer les réformistes du Parti socialiste italien, pour former un «parti purement communiste»565. Formellement, la Fraction communiste abstentionniste du PSI est constituée en octobre 1919. En Grande-Bretagne, la Workers’ Socialist Federation de Sylvia Pankhurst se prononça contre le «parlementarisme révolutionnaire» afin d’éviter tout «gaspillage d’énergie»566. En Belgique, le groupe «De Internationale» des Flandres et le groupe de War van Overstraeten567 étaient contre l’électoralisme. Il en fut de même dans des

562 La première Union (AAU) qui ne soit pas anarcho-syndicaliste – comme celles nées dans la Ruhr – apparut à l’automne 1919 à Brême. Son organe Kampfruf (Flugzeitung für die revolutionäre Betriebsorganisation) affirmait qu’elle ne voulait pas «devenir un nouveau syndicat». Se prononçant «pour la conquête du pouvoir politique», l’AAU de Brême dénonçait les syndicalistes comme des «adversaires de la dictature politique du prolétariat» [«Was ist die AAU?», Kampfruf n° 1, 15 oct. 1919]. Voir Bötcher 1922. 563 Cité Prudhommeaux 1967, p. 55. 564 Bordiga était le plus ferme partisan de cette séparation entre Internationale politique et Internationale syndicale. Jusqu’en 1920, l’I.C. acceptait dans ses rangs aussi bien des organisations communistes que des syndicats nationaux, régionaux de métier et d’industrie. Cela dura jusqu’à l’instauration de l’Internationale syndicale rouge (Profintern/RGO/RILU). Le KAPD voulait instaurer, à côté du Komintern, une Internationale des organisations d’entreprise sur des bases politiques : antiparlementarisme, destruction des syndicats contrerévolutionnaires, conseils ouvriers, destruction de l’État capitaliste et instauration de la dictature du prolétariat. 565 Lettre de la Fraction communiste abstentionniste du PSI au comité de Moscou de la IIIe Internationale, 10 nov. 1919, in Invariance n° 7, 1969. 566 S. Pankhurst, «Pensée et action communistes dans la IIIe Internationale», publié dans Il Soviet de Bordiga le 20 Sept. 1919. 567 War van Overstraeten (1891-1981), peintre; d’abord anarchiste, il devint pendant la guerre le rédacteur en chef du journal des Jeunes Gardes Socialistes : Le Socialisme, zimmerwaldien. Il est à l’origine du Groupe communiste de Bruxelles, fondé en 1919, qui devait publier le 1er mars 1920 L’Ouvrier communiste (De Kommunistische Arbeider en Flandre). Il défendit au second congrès de l’I.C. les thèses antiparlementaires de Bordiga. Il fut l’un des principaux artisans de la fondation du PC belge en novembre 1920, auquel adhéra la Fédération flamande en décembre (De Internationale). Au IIIe Congrès de l’I.C., il se trouvait très proche du KAPD. Sous la pression de l’I.C., il dut admettre le groupe centriste : «Les Amis de l’Exploité» de Joseph Jacquemotte (1883-1936) et Charles Massart (1877-1964), en septembre 1921, lors du congrès d’unification. Contrairement à Bordiga, il continua toujours à défendre les positions antiparlementaires. (Pour le congrès de 1921, cf. Documents sur la fondation du parti communiste de Belgique, reprint «Cahiers marxistes», 1971, Bruxelles.) Hostile aux partis de «masses» et à la «bolchevisation», il fit partie en 1927 du Groupe unifié de l’opposition. Il fut exclu avec l’opposition en 1929 et devint proche de la Ligue des communistes internationalistes d’Adhémar Hennaut, fondée en 1931 après la séparation d’avec

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pays plus «périphériques». Au congrès du parti communiste bulgare, en mai 1919, une forte minorité s’était manifestée pat une condamnation de principe de l’action parlementaire568.

Les Hollandais, par contre, restaient hésitants et divisés. Ils étaient loin d’être aussi radicaux sur la question parlementaire. Si la majorité autour de Wijnkoop était électoraliste, la minorité était indécise. Gorter lui-même se prononçait pour une forme de «parlementarisme révolutionnaire» jusqu’à l’été 1920569.

Pannekoek, par contre, défendait une position antiparlementaire. Comme tous les communistes de gauche, il soulignait le changement de période historique et la nécessité de rompre avec le principe démocratique570 ancré dans les masses ouvrières d’Europe occidentale. Pour le développement de la conscience de classe, il était nécessaire de rompre avec la «démocratie parlementaire»571.

L’Internationale communiste en 1919 ne considérait pas que le rejet de la participation aux parlements bourgeois était un motif d’exclusion de la gauche. Lénine, dans une réponse à Sylvia Pankhurst572, était d’avis que

La question du parlementarisme est actuellement un point particulier, secondaire… Être indissociablement lié à la masse ouvrière, savoir y faire une propagande constante, participer à chaque grève, faire écho à chaque revendication des masses, voilà ce qui est primordial pour un parti communiste… Les ouvriers révolutionnaires dont les attaques ont pour cible le parlementarisme ont parfaitement raison dans la mesure où elles expriment la négation de principe du parlementarisme bourgeois et de la démocratie bourgeoise573.

Sur cette question, pourtant, la circulaire du comité exécutif de l’I.C., du premier septembre 1919, marque un tournant. Si les actions parlementaires et les
l’aile trotskyste de Léon Lesoil. En Espagne de 1931 à 1935, en contact avec des groupes de la gauche communiste. Il se retira par la suite de tout engagement politique. 568 Une forte opposition s’était constituée dans le PC bulgare autour d’Ivan Gantchev, jounaliste et traducteur de Goethe. C’est lui qui se chargea de traduire en bulgare un certain nombre d’ouvrages de Gorter. En Hongrie, les positions antiparlementaires furent connues grâce au groupe de communistes hongrois exilés à Vienne, après la fin de la «Commune hongroise». Au sein de ce groupe, Georg Lukacs était antiparlementaire, tandis que Bela Kun préconisait une tactique curieuse : participation aux élections pour les dénoncer; aucun envoi de députés au parlement. En Suède, la Fédération de la jeunesse social-démocrate (Socialdemokratiska ungdomsförbundet) de C.J. Björklund, qui avait adhéré à l’I.C. en mai 1919, était résolument antiparlementaire; en contact en 1920, avec le KAPD, elle dénonçait l’opportunisme de Zeth Höglund (1884-1956) au Parlement, ce dernier étant présenté par Lénine comme le ‘Liebknecht’ suédois. L’antiparlementarisme s’étendit jusqu’à l’Amérique latine au sein du Partido socialista internacional d’Argentine futur parti communiste d’Argentine, créé en décembre 1920 – se forma en 1919 une forte minorité, se réclamant de Bordiga, préconisant le boycott des élections. 569 Quelques semaines avant de rédiger sa Lettre ouverte au camarade Lénine, Gorter écrivait le 1er mai 1920 ces mots, adressés au chef bolchevik : «Je ne suis pas un adversaire du parlementarisme. Je vous écris cela seulement pour vous montrer – à vous et au comité central – combien il est dangereux de trop parler en faveur des communistes opportunistes» [Wiessing 1980, p. 91]. 570 Horner (Pannekoek), «Taktische und organisatorische Streitfragen», Der Kommunist, Brême, 13 déc. 1919. 571 Pannekoek, «De strijd over de kommunistische taktiek in Duitsland», De Nieuwe Tijd 1919, p. 695. 572 Sylvia Pankhurst (1882-1960) avait milité dans le mouvement des ‘suffragettes’ fondé par sa mère Emma. Elle avait fondé en 1914 l’East London Federation of Suffragettes qui publiait The Womens Dreadnaught. Sous l’effet de la guerre, son mouvement rompit avec le féminisme. Il se transforma en 1917 en Workers Socialist Federation; dont l’organe était The Workers Dreadnaught («Le Cuirassé ouvrier»). Elle prit parti pour les bolcheviks. En 1919, elle est présente au congrès de Bologne du PSI. Elle devient correspondante rémunérée de L’Internationale communiste, organe de l’I.C. Elle participe activement, de retour d’Italie, à la Conférence de Francfort puis à la conférence d’Amsterdam. Refusant toute tactique parlementaire et tout entrisme dans le Labor Party, elle contribue en juin 1920 à la fondation du Communist Party (British Section of the Third International). Elle défendra la même année, avec le shop steward Gallacher, les positions antiparlementaires et antisyndicales au IIe Congrès de l’I.C. Son parti est obligé de fusionner, en janvier 1921 à Leeds, avec le CP of Great Britain (CPGB), qui défend l’orthodoxie de l’I.C. The Workers Dreadnaught reste l’organe indépendant de sa tendance dans le PC unifié. Jetée en prison par le gouvernement britannique, elle sera libérée pour être exclue du CPGB, ainsi que ses partisans, en septembre 1921. En février 1922, elle fonde avec les exclus le Communist Workers Party, section de la KAI (tendance d’Essen), qui disparut en juin 1924. Sylvia Pankhurst, à partir de cette date, cesse d’être une communiste de gauche. Elle revient à ses premières amours féministes, se prend de passion pour l’espéranto et se fait en 1928 l’apôtre d’une «croisade antifasciste». Elle forme en 1932 le Womens International Matteoti Committee, mouvement féministe antifasciste. Elle soutient le Négus, lors de la guerre de 1935 entre l’Italie et l’Éthiopie. Elle part en Éthiopie et se converti au catholicisme. Amie du Négus, elle meurt à Addis-Abeba en 1960, où elle est enterrée dans la cathédrale. 573 La correspondance entre Sylvia Pankhurst et Lénine (août 1919) fut reproduite dans Die Kommunistische Internationale n° 4, p. 91-98, sous la rubrique «Der Sozialismus in England».
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campagnes électorales sont encore définies comme «des moyens auxiliaires», la conquête du parlement apparaît comme une conquête de l’État. L’I.C. revient à la conception social-démocrate du Parlement comme centre de la lutte révolutionnaire :

(Les communistes)… vont au Parlement pour s’emparer de cette machine et pour aider les masses, derrière les murs du Parlement, à le faire sauter574.

Beaucoup plus grave, comme point de rupture entre la Gauche et l’I.C., était la question syndicale. Dans une période où les conseils ouvriers n’étaient pas encore apparus, fallait-il militer dans les syndicats, devenus «contre-révolutionnaires», ou au contraire les détruire en instaurant de véritables organismes de lutte révolutionnaire? La Gauche était divisée. La fraction de Bordiga penchait pour la constitution de «vrais» syndicats rouges. Le parti communiste d’Amérique de Louis Fraina était partisan de travailler avec les syndicalistes révolutionnaires des IWW, rejetant tout «entrisme» dans les syndicats réformistes. La minorité du CPH/CPN, avec Gorter et Pannekoek, était hostile de plus en plus à une activité dans le NAS, estimant la rupture inéluctable avec le courant anarcho-syndicaliste.

L’exclusion de la gauche allemande, pour antiparlementarisme et antisyndicalisme va cristalliser l’opposition de gauche internationale. La minorité hollandaise se trouve de fait, théoriquement, à la tête du «Linkskommunismus» allemand et international.

2. La question allemande

C’est par une manœuvre que la direction du KDP faisait expulser du parti la majorité de gauche en septembre 1919. Cette majorité, depuis le congrès de décembre 18, avait pour mot d’ordre «Sortez des syndicats !» (Heraus aus den Gewerkschaften !). Les militants communistes, surtout à Brême et Hambourg, attaquaient les bureaux du syndicat social-démocrate dirigé par Carl Legien, prenaient les caisses et en distribuaient le contenu aux ouvriers chômeurs. Lorsque se formèrent les premières unions (Unionen), la centrale de Levi et Brandler avait d’abord appuyé : elle lança le mot d’ordre de formation d’Unionen dans les chemins de fer et chez les ouvriers agricoles. Les organisations d’usine (Betriebsorganisationen) composées d’ouvriers et de délégués révolutionnaires se centralisaient pour former des unions au niveau territorial (Bezirke). Celles-ci, avec le déclin de la révolution, apparaissaient comme des organes de lutte politique dans l’entreprise, héritage des conseils d’usine. Elles se généralisèrent au cours de l’année 1919 dans les principaux secteurs de la classe ouvrière : mineurs, chantiers navals, marins, métallurgie.

À partir de l’été 1919, la position de la centrale de Paul Levi et Heinrich Brandler changea du tout au tout, non sans arrière-pensées politiques. Il s’agissait pour elle de se rapprocher des Indépendants de l’USPD qui contrôlaient l’opposition dans les syndicats officiels. Elle se mit à attaquer la gauche comme «tendance syndicaliste». Mais, dans les faits, cette tendance était représentée par une minorité : celle du Wasserkante (Brême et Hambourg) autour de Heinrich Laufenberg et Fritz Wolffheim575, qui rêvaient d’une IWW allemande, et celle de Saxe autour d’Otto
574 Zinoviev 1979. 575 L. et W. restèrent proches du Dr. Carl Herz (1877-1951), un avocat, ancien député d’Altona qui appartint à l’aile gauche du SPD, puis à l’USPD à partir de 1917. Avant la guerre, il avait formé avec L. et W. une sorte de troïka qui incarnait l’opposition interne au parti. Opposé à la guerre, il appartint, à partir de novembre 1918, à l’Exécutif du Conseil ouvrier de Hamburg et Altona. Herz resta membre de l’USPD jusqu’en 1922, pour rejoindre aussitôt le SPD.
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Rühle. Ces deux tendances sous-estimaient l’existence d’un parti politique du prolétariat, qu’elles tendaient à réduire à un cercle de propagande pour les Unions. Tel n’était pas le cas de la grande majorité qui allait former le KAPD en avril 1920 : elle était fortement hostile à l’anarcho-syndicalisme comme au syndicalisme révolutionnaire antipolitique. Elle ne concevait les que comme des organismes de lutte appliquant les directives du parti. Elle n’était donc pas «syndicaliste» mais antisyndicaliste576.

En août 1919, Paul Levi, lors de la conférence nationale de Francfort, se prononça aussi bien pour un travail dans les syndicats que pour un travail au Parlement. Lors du congrès d’octobre, dit congrès de Heidelberg, Levi présenta – sans que cela ait pu être discuté dans les sections du parti avant le congrès – une résolution d’exclusion des éléments refusant tout travail dans les syndicats et au parlement. Au mépris de toute démocratie ouvrière dans le parti, chaque district disposait d’une voix quelle que soit sa taille et le droit de vote – en violation de la décision de la conférence de Francfort — était accordé à la centrale, d’accord pour l’exclusion de la gauche. Celle-ci, bien que majoritaire dans le KPD, fut expulsée. Il est notable que l’opposition en dehors du parti refusa de suivre Laufenberg, Wolffheim et Rühle qui voulaient former immédiatement un nouveau parti. Cette attitude de se battre jusqu’au bout pour la reconquête du parti577 est une constante de la Gauche communiste de l’époque, qui en cela est très proche de la Fraction communiste abstentionniste d’Amadeo Bordiga.

La Gauche hollandaise se solidarisa avec la Gauche allemande. Pannekoek attaqua particulièrement Karl Radek, qui avait soutenu théoriquement Paul Levi578 dans son combat contre la Gauche allemande. Il dénonça le rapprochement du KPD avec les Indépendants, comme glissement vers l’opportunisme579. Cette politique traduisait une approche petite-bourgeoise, «blanquiste», de la conception du parti. En défendant la théorie non-marxiste qu’une «petite minorité révolutionnaire pourrait conquérir le pouvoir politique et le garder en main», Radek ne faisait que justifier la dictature de la centrale de Paul Levi jusqu’à l’intérieur du parti. Sa position était étrangère en fait au bolchevisme. Celui-ci en octobre 1917 ne voulait pas d’une dictature de parti mais celle des conseils :

Le véritable exemple russe, on le trouve dans les jours précédant novembre 1917. Là le parti communiste n’avait jamais déclaré ou cru qu’il devrait prendre le pouvoir et que sa dictature serait la dictature des masses travailleuses. Il déclara toujours : les soviets, les représentants des masses doivent s’emparer du pouvoir; lui-même établit le programme, combattit pour lui, et lorsque finalement la majorité des soviets reconnut la justesse de ce programme, celle-ci s’empara du pouvoir…580

Le Pannekoek de 1919 n’est pas encore le Pannekoek «conseilliste» des années 1930-1950. Il reconnaissait le rôle décisif d’un parti prolétarien dans l’action révolutionnaire. Contrairement à ce que le courant «bordiguiste» lui reprochera plus tard, Pannekoek et la Gauche hollandaise étaient en désaccord avec les positions d’Otto Rühle hostiles à toute forme de parti et ultra-spontanéistes, manifestant un culte ‘aveugle’ et ‘suiviste’ des masses, par formalisme ‘démocratique’ :
576 Le KAPD était très hostile à l’anarcho-syndicalisme, représenté par la FAUD, née en 1919, qui prit en mars 1920 une position attentiste, lors du putsch de Kapp, alors que la Gauche communiste participait aux combats armés dans la Ruhr. Le KPD, de son côté, ne dédaignait pas le syndicalisme de la FAU de Gelsenkirchen, qui en 1920-1921 passa sous son contrôle. 577 Kuckuk 1970, p. 296-297. 578 Radek tentera néanmoins de s’opposer de sa prison à la volonté de scission de Paul Levi, très soutenu par Clara Zetkin, Brandler et Thalheimer. Une fois celle-ci consommée, Lénine, mis au courant, se prononça pour l’unité du parti, voyant dans l’orientation de l’opposition un signe de jeunesse et d’inexpérience. 579 Pannekoek (sous le pseudonyme de Karl Horner) : «Die Gewerkschaften», Der Kommunist, Brême, 24 janvier 1920. 580 Karl Horner : «Der neue Blanquismus», Der Kommunist, Brême, 1920, n° 27 [Bock (éd.), Pannekoek– Gorter 1969].
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Nous ne sommes pas des fanatiques de la démocratie, nous n’avons aucun respect superstitieux des décisions majoritaires et ne nous adonnons pas à la croyance que tout ce que ferait la majorité serait bon et devrait se produire581.

Ce que souligne ici en fait la Gauche hollandaise c’est la plus grande difficulté d’une révolution en Europe occidentale, dont le cours est «plus lent et plus difficile». Les recettes de Radek pour accélérer les événements au prix d’une dictature de la minorité organisée dans le parti sont la voie de la défaite.

Dans les pays où domine la «vieille culture bourgeoise» avec un esprit d’individualisme et de respect devant l’éthique bourgeoise, la tactique blanquiste est impossible. Non seulement elle nie le rôle des masses, comme sujet révolutionnaire, mais elle sous-estime la force de l’ennemi et le nécessaire travail de propagande, comme préparation de la révolution.

C’est le développement de la conscience de classe, comme procès difficile, qui peut permettre le triomphe de la révolution. Dans cette direction, et pour la première fois de façon explicite, Pannekoek rejette la tactique syndicale. Il appuie pleinement la Gauche allemande qui préconise la formation d’organisations d’usine (Betriebsorganisation)582. Beaucoup moins claire restait la position des Hollandais sur la question du «parlementarisme révolutionnaire». Pannekoek avait fait paraître en effet une série d’articles dans Der Kommunist, l’organe de l’opposition à Brême, qui dans la plupart des questions avait une attitude de balancements « centristes » entre la droite et la gauche. Tout en montrant l’impossibilité d’utiliser le parlementarisme comme «méthode de la révolution prolétarienne»583 à «l’ère impérialiste et révolutionnaire», Pannekoek semblait envisager l’utilisation de la tribune parlementaire dans les pays moins développés; selon lui, cette utilisation dépendrait de «la force, du stade de développement du capitalisme dans chaque pays». Cette théorie des «cas particuliers» aboutissait à la négation implicite de l’antiparlementarisme, comme principe nouveau du mouvement révolutionnaire à l’ère de l’impérialisme décadent – une «période de crise et de chaos» mondiale, touchant chaque pays. Il ne s’agissait plus alors que de déterminer la seule tactique à suivre compte tendu de l’état des forces productives d’un pays donné584.

Le cadre théorique de la Gauche hollandaise se développait lentement; il s’enrichissait surtout des leçons de la révolution allemande. Les «gauchistes» hollandais apprirent en réalité beaucoup de la Gauche allemande comme celle-ci l’avait fait à travers la lecture des contributions de Gorter et Pannekoek. Il y avait une interpénétration des différentes gauches, italienne incluse, au niveau international. La cristallisation, de façon presque achevée, des positions de la gauche communiste, comme corps de doctrine, a été largement favorisée par la création du Bureau d’Amsterdam du Komintern. Cette création fut sans nul doute le point culminant de l’audience de la Gauche hollandaise dans le mouvement révolutionnaire mondial.

581 Ibid. 582 K. Horner, Der Kommunist n° 22, 1920. Cité dans Gorter-Pannekoek 1969. 583 K. Horner, «Taktische und organisatorische Streitfragen», Der Kommunist, Brême, 13 déc. 1919. 584 Cette forme de «tactique temporaire», au cas par cas, fut reprise par le courant «bordiguiste» qui considéra que la participation aux élections dans certaines régions du monde était valable, lorsque la « révolution bourgeoise était encore à l’ordre du jour». Le PC international «programmiste» participa à des référendums sur le divorce et sur l’immigration en Italie et en Suisse dans les années 1970 jusqu’à son effondrement partiel à l’automne 1982.
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3. Le Bureau d’Amsterdam (1919-1920) du Komintern

L’isolement, au cours de l’année 1919, du centre de la IIIe Internationale établi dans un pays plongé dans la guerre civile et entouré du cordon sanitaire des armées alliées, avait conduit le comité exécutif à décider l’installation de bureaux de l’Internationale en Europe occidentale. Ceux-ci avaient autant des tâches de propagande que d’organisation des différents partis dépendant des bureaux respectifs. L’Exécutif de l’I.C. (EKKI) avait donc créé des bureaux en Scandinavie, dans les Balkans, dans le sud de la Russie et en Europe centrale à Vienne; simultanément était mis en place le «Bureau latino-américain» de Mexico, à l’instigation de Mikhaïl Borodin (1884-1951). Tous ces organismes, mal coordonnés, traduisaient encore une grande confusion dans la centralisation du travail international. Mais il était encore clair pour l’IC que dans un futur proche le centre de l’Internationale devrait être transporté en Europe occidentale, avec le développement de la révolution. Les bureaux en question en étaient l’ébauche.

Mais à l’automne 1919, l’I.C. mit en place simultanément un secrétariat provisoire pour l’Europe occidentale, siégeant en Allemagne, et un bureau provisoire, siégeant en Hollande et en contact permanent avec celui-là. Ces deux organismes reflétaient bien l’état des tendances dans l’I.C. Le secrétariat était sous la coupe de la droite, celle de Paul Levi et Clara Zetkin, qui penchait vers les Indépendants; celui d’Amsterdam regroupait les communistes de gauche hostiles au cours vers la droite du KPD.

L’I.C. accordait une place particulière aux Hollandais pour mener au sein du Bureau d’Amsterdam la propagande et l’établissement de liens entre partis communistes d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord. Les Hollandais devaient diriger ce travail. Par décision du 28 septembre 1919, l’Exécutif de l’I.C. nommait Gorter, Pannekoek, Henriëtte Roland-Holst – tous à la gauche du CPN –, Rutgers, Van Ravesteyn et Wijnkoop – ces deux derniers représentant la droite. Sebald Rutgers arriva début novembre pour mettre en place le «sous-bureau» et organiser une conférence communiste internationale585. Malgré les divergences avec les Hollandais, la confiance des bolcheviks était grande, particulièrement à l’égard de Pannekoek. Celui-ci était invité expressément à aller en Russie pour aider au travail théorique et servir d’expert586. Pannekoek refusa pour rester indépendant matériellement du gouvernement russe.

Dès le départ, par une série de manœuvres, Wijnkoop fit en sorte que Pannekoek et surtout Gorter qu’il faisait calomnieusement passer pour psychopathe587 soient éliminés de la direction du Bureau. Ne restèrent plus, au mépris de la décision de l’I.C., que Rutgers, Roland-Holst et Wijnkoop. Il est vrai que Wijnkoop, durant la brève existence du Bureau, se donna une apparence de radicalité, semblant se situer à «gauche» de l’I.C. Il prit position contre le rapprochement du KPD avec l’USPD, contre l’entrée du P.C. anglais dans le Labor Party. Malgré ce radicalisme, il fit en sorte que sur des questions, comme la question parlementaire – lui-même étant député – se manifestât une position médiane. Dans les faits, il refusait de prendre position explicitement pour la Gauche communiste. En Allemagne, la lutte entre l’opposition allemande et la droite de Levi étaient définies par lui comme «une lutte entre bonzes du parti menée par les deux directions»588. Mais l’apparent
585 Wiessing 1980, p. 97-103. 586 Pannekoek 1992, p. 196-199. 587 Wijnkoop l’affirma au congrès de Groningue du CPH/CPN en juin 1919. 588 De Tribune, 7 mai 1920.
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radicalisme de Wijnkoop dura peu, juste le temps d’exiger du IIe congrès de l’I.C. l’exclusion des Indépendants, de Marcel Cachin et de Louis-Oscar Frossard. La seule exclusion qu’il obtint fut finalement celle de la gauche dans le CPN en 1921 (voir infra).

En vue de la conférence internationale, qui devait se tenir en février 1920, des Thèses avaient été rédigées, à l’écriture desquelles participèrent Pannekoek et Henriëtte Roland Holst589. Elles étaient précédées d’un appel à l’unité des communistes qui devaient se fondre en un seul parti, conformément aux décisions de l’Exécutif de l’I.C.

Mais ces Thèses s’éloignaient peu ou prou de la ligne de l’I.C. Les thèses sur le parlementarisme probablement rédigées par Rutgers590 – étaient un compromis entre les positions de la gauche communiste et celles de l’Internationale. Elles affirmaient que le «parlementarisme ne pourrait jamais être un organe du prolétariat victorieux». La théorie du «parlementarisme révolutionnaire» était défendue avec habileté :

[…] l’action parlementaire – comprenant les formes les plus énergiques de la protestation contre les brutalités impérialistes, et ceci en combinaison avec l’action de l’extérieur – se révélera un moyen effectif d’éveiller les masses et de susciter leur résistance.

Il est vrai que cette assertion était accompagnée de restrictions : d’un côté, on affirmait que les parlements «dégénèrent de plus en plus en parades de foires où des escrocs abusent les masses», ce qui démontrait la vacuité du parlementarisme «révolutionnaire», de l’autre on soutenait que l’électoralisme était une simple question à déterminer localement et non mondialement :

La question de savoir quand et comment le parlementarisme devra être utilisé dans la lutte des classes doit être réglée par la classe ouvrière de chaque pays591.

Ces thèses n’étaient qu’un projet; elles furent modifiées et réécrites par Pannekoek, probablement. Le rejet du «parlementarisme révolutionnaire» apparaissait plus explicite, mais conditionnel, lié au surgissement des conseils ouvriers :

[…] lorsque le Parlement devient le centre et l’organe de la contre-révolution et que, d’autre part, la classe ouvrière construit les instruments de son pouvoir sous la forme des soviets, il peut même s’avérer indispensable de répudier toute participation, quelle qu’elle soit, à l’action parlementaire592.

Sur la question syndicale, les thèses étaient aussi une position de compromis. Il était préconisé que les ouvriers révolutionnaires forment une «opposition révolutionnaire à l’intérieur des syndicats», ce qui était la position de l’I.C. qui souhaitait «révolutionner» les syndicats contre-révolutionnaires, sous prétexte que de larges masses s’y trouvaient rassemblées. D’un autre côté, le Bureau d’Amsterdam envisageait la possibilité de former des «organisations nouvelles». Celles-ci devaient être des syndicats d’industrie, et non des syndicats corporatistes basés sur le métier. Ces syndicats, d’inspiration révolutionnaire, seraient calqués sur les IWW et les shop

589 Sur les autres questions – parlementarisme, syndicalisme – Wijnkoop resta silencieux. À son retour en Hollande, il se chargea de faire appliquer strictement la ligne de l’I.C. 590 Il est difficile de savoir si Rutgers ou Pannekoek, ou les deux de commun accord, ont rédigé ces Thèses sur le parlementarisme. 591 Les Thèses du Bureau d’Amsterdam furent publiées comme propositions par l’organe du Komintern en janvier 1920 : «Vorschläge aus Holland», Die Kommunistische Internationale, n° 4-5. 592 Broué 1979, p. 364.
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stewards anglais. Là où, en fin de compte, le Bureau se démarquait expressément de l’I.C., c’était sur le rôle des syndicats après la prise du pouvoir par le prolétariat : à la différence des Russes, qui ne voyaient plus dans les conseils formés par le prolétariat qu’un «informe parlement ouvrier» soumis à l’État-Parti unique593, les Hollandais rejetaient vigoureusement l’idée que les syndicats pourraient «construire la nouvelle société prolétarienne». Ce rôle incombait aux soviets, organismes politiques unitaires du prolétariat.

L’influence de la révolution allemande, mais aussi celle de Sylvia Pankhurst et Louis Fraina, amena le Bureau à prendre des positions beaucoup plus tranchées, mieux étayées théoriquement et plus proches de celles de l’opposition allemande. Le Bureau pouvait devenir le centre de regroupement de toute la gauche communiste internationale, opposée aux orientations de l’I.C. dans les questions syndicale et parlementaire. C’est ce que montrèrent les travaux de la conférence communiste internationale tenue du 3 au 8 février 1920, à Amsterdam.

La conférence était très représentative des forces du communisme de gauche dans les pays développés. Cette tendance était représentée par Louis Fraina des USA, Sylvia Pankhurst de Grande-Bretagne, War Van Overstraeten de Belgique, Gorter, Pannekoek et H. Roland Holst de Hollande, Carl Stucke de la gauche de Brême594. Les autres délégués se situaient soit au centre, comme Wijnkoop, Rutgers et Mannoury, soit carrément à droite, comme les membres du BSP – parti socialiste de Grande-Bretagne – Fred Willis (1869-1953) et J.F. Hodgson. Étaient présents aussi un Sino-Indonésien et Maring (Henk Sneevliet), délégué d’Indonésie595. Pour différentes raisons, plusieurs hauts responsables du KPD arrivèrent après la fin de la conférence : Clara Zetkin, Paul Frölich, Jakov Reich («camarade Thomas»)596, Warszawski-Broński («Posener»)597, et Willi Münzenberg (1889-1940). Il en fut de même pour le Suisse Jakob Herzog (1892-1931), antiparlementaire ainsi que le secrétaire du Bureau latino-américain, F.K. Puerto598. Le délégué de Finlande et celui d’Espagne arrivèrent eux aussi post festum.

Cette conférence s’apparentait à un congrès international par sa durée, l’ampleur de ses travaux et l’importante participation de délégués de différents pays de trois
593 Trotsky 1980, p. 119 : «…la dictature des soviets n’a été possible que grâce à la dictature du parti : grâce à la clarté de sa vision théorique, grâce à sa forte organisation révolutionnaire, le parti a assuré aux soviets la possibilité de se transformer d’informes parlements ouvriers qu’ils étaient en un appareil de domination du travail». 594 Carl Stucke (1890-1940), coresponsable d’Arbeiterpolitik, rédacteur du journal Kommunist de 1920 à 1921, était antiparlementaire, au moment de la Conférence d’Amsterdam. Mais il défendit la participation aux parlements locaux (avril 1919), puis finalement aux élections générales d’avril 1920 [Kuckuk 1970, p. 212]. Il est exclu du KPD en juin 1929 pour «brandlérisme». En 1933 il est envoyé en camp de concentration, puis rapidement libéré; détenu en sept. 1939 au KZ de Sachsenhausen, il meurt le 14 janvier 1940. Sa femme d’origine juive, Genia Gusyk-Stucke (1897-1944), qui avait travaillé pour la représentation commerciale soviétique, fut dénoncée en juin 1943 et envoyée à Auschwitz, où elle fut assassinée [Hermann Weber & Andreas Herbst 2008]. 595 Sneevliet ne souffla mot pendant la conférence. Il était accompagné du sino-indonésien Tjun Sju Kwa, correspondant du CPN en Indonésie, présenté comme un «camarade chinois». 596 Jakov Reich (1886-1956), né à Lemberg (Lvov) en Galicie, fut deux fois blessé pendant la révolution de 1905. Il était étudiant à Berne, quand éclata la révolution de février. Il édita en 1918 les Russische Nachrichten, bulletin de la mission diplomatique en Suisse. Il fut l’un des organisateurs du premier congrès du Komintern (mars 1919), puis fut envoyé à Berlin pour mettre sur pied le Secrétariat ouest-européen, sous le pseudonyme de «Camarade Thomas» ou de «der Dicke» (le Gros). Il se retire du movement communiste en 1925. Devenu brandlérien, il est expulsé du KPD-Opposition en janvier 1932, en même temps que Jakob Walcher et Paul Frölich, et rejoint le SAP. En 1933, il s’enfuit en Tchécoslovaquie, puis gagne New York en 1938 [Vatlin 1993]. 597 Posner ou Posener, pseudonyme de Mieczysław Warszawski-Broński (1882-1938), né à Lodz (Pologne), diplomate soviétique (Allemagne et Autriche), émissaire du Komintern en Europe occidentale et agent des bolcheviks russes auprès de la Centrale du KPD. Retourné en Russie, il fut nommé en 1928 membre du collège du commissariat du peuple aux finances, enseignant jusqu’à son arrestation l’économie politique à Moscou. Arrêté le 9 septembre 1937 lors de la Grande Terreur, il fut fusillé à Kommunarka (Moscou) – charnier de 14.000 victimes – le premier septembre 1938. 598 Il s’agit sans doute d’un pseudonyme du Russe Mikhaïl M. Borodin (1884-1951), chargé du secrétariat du Bureau latino-américain, et plus tard agent du Komintern en Chine, où il joua un rôle non négligeable dans la défaite du prolétariat chinois, avec la politique d’adhésion du PC chinois dans le Kuomintang.
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continents. Elle était plus représentative que les précédentes conférences d’Imola et de Francfort qui l’avaient annoncée599. Les Hollandais furent, pourtant, loin d’être à la hauteur. Toute la conférence se trouvait sous la surveillance de la police néerlandaise et d’espions des services secrets, qui notèrent scrupuleusement tout ce qui se décidait et disait. Le tout fut publié par le quotidien bourgeois Het Handelsblad600. Clara Zetkin fut arrêtée à son arrivée à Amsterdam et ne fut libérée que grâce à l’intervention de l’échevin social-démocrate Floor Wibaut, qui s’était pourtant rendu célèbre en juillet 1917 en réprimant par la force armée les ouvriers d’Amsterdam lors de la retentissante «révolte des pommes de terre» (voir supra, chap. II).

Sur le plan de la sécurité, cette conférence fut donc un complet désastre. Tous les noms des intervenants furent soigneusement répertoriés par les polices et services secrets d’Europe et d’Amérique. Le courrier de Luis (Louis) Fraina, le RussoAméricain Jacob Nosovitskij601, était un agent de la police étasunienne. Dans ses «Mémoires», Pannekoek note, désabusé, l’absence totale d’expérience conspirative :

L’art de la conspiration nous faisait ici totalement défaut; au moment du déjeuner, nous essaimions vers un café disposant d’un jardin et nous poursuivions nos discussions à nos tables, en plusieurs langues. Nous devions sûrement avoir donné au public l’impression d’une conférence internationale602.

Qualifiée de «conférence-croupion» par Clara Zetkin603, la conférence internationale donna néanmoins une tribune au communisme de gauche dans deux questions essentielles : le syndicalisme et le refus de tout entrisme dans les organisations liées à la IIe Internationale, tel le Labour Party.

Les thèses de Fraina sur le syndicalisme, votées à l’unanimité, allaient plus loin que les thèses provisoires mentionnées plus haut. Elles excluaient tout travail dans les «syndicats de métier», qui sont «intégrés définitivement dans le capitalisme», et rattachés politiquement au travaillisme, dont la «forme d’expression gouvernementale est le capitalisme d’État». Elles préconisaient le syndicalisme révolutionnaire d’industrie, mais rattaché à l’action politique des partis communistes. Bien que confuses sur le rôle des syndicats d’industrie après la prise du pouvoir, en les assimilant aux conseils d’usine, les thèses étaient un rejet implicite de l’apolitisme des IWW. En préconisant l’unionisme industriel604, la Gauche communiste du Bureau était bien proche, en apparence, du KAPD. Mais en apparence, seulement, car plus tard le KAPD comme la minorité du CPN rejetteront toute forme d’activité syndicale, fut-elle d’industrie et d’orientation syndicaliste

599 La conférence d’Imola du 10 octobre 1919 était une rencontre internationale de quelques délégués d’Europe occidentale avec la direction du PSI, à titre d’information. À l’exception de Sylvia Pankhurst, les délégués étaient loin d’être à gauche. La conférence de Francfort de décembre 1919 n’avait qu’un caractère informel. Le Secrétariat qui en sortit comprenait Karl Radek, Paul Levi, August Thalheimer, Warszawski-Broński, Münzenberg et Eduard Fuchs, qui représentaient la tendance de droite de l’I.C. 600 Het Handelsblad, quotidien amstellodamois lié à la bourgeoisie d’affaires, donne des précisions intéressantes dans son numéro du 14 février 1920. Il indique que, à partir du 3 février, la conférence se déroula d’abord dans la maison de Mannoury, puis dans celle de Wijnkoop et enfin au bureau de De Tribune à Amsterdam. Elle se déplaça ensuite en dehors d’Amsterdam dans la maison de Rutgers à Amersfoort. Le gouvernement des Soviets avait envoyé 20 millions de roubles en diamants pour le Bureau d’Amsterdam. Pour le premier jour, la composition des participants hollandais était la suivante : Henk Sneevliet, Louis de Visser, du CPH; Bouwman du NAS; De Ligt, ancien membre du Bond van Christen-Socialisten; Kruyt, de la même organisation «socialiste-chrétienne»; Heleen Ankersmit, secrétaire du Bond van Sociaal-Democratische Vrouwensclubs, amie de Clara Zetkin, et traductrice pendant la conférence; Richard André Manuel, militant actif de la République des conseils hongrois en 1919, qui s’était réfugié aux Pays-Bas et avait adhéré au CPH. 601 Quand Nosovitsky fut démasqué lors de la conférence d’Amsterdam, les soupçons se portèrent sur Luis (Louis) Fraina. Une commission d’enquête du Komintern, siégeant à Moscou, blanchit totalement Fraina. 602 Pannekoek 1982, p. 198. 603 Voir le récit – souvent tendancieux – de Clara Zetkin, présenté au IIIe Congrès du KPD, le 26 février 1920 (Broué 1974, p. 412-420). Zetkin y exigea que le Bureau soit transporté en Allemagne, en conséquence la dissolution du Bureau d’Amsterdam. 604 Cf. la conception du «One big union» des IWW, rassemblant tous les syndicats d’industrie. Louis Fraina avait été membre de l’IWW.
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révolutionnaire, bien que les Unionen (AAU) rattachées au Parti fussent en fait de petits syndicats révolutionnaires.

Mais dans le Bureau, la confusion demeurait entre parti politique et syndicat révolutionnaire. Malgré l’opposition très forte de Fraina et Pankhurst, la conférence acceptait la représentation des organisations économiques du type shop stewards dans le Bureau. Cette décision était d’ailleurs celle de l’I.C. jusqu’au IIe congrès.

La décision la plus importante de la conférence concernait la Grande-Bretagne. Dans ce pays existaient un très fort Labour Party, lié à la IIe Internationale, et des partis socialistes de gauche – BSP et ILP605 comparables à l’USPD en Allemagne. Lénine, et avec lui l’I.C. voulaient que les groupes communistes adhèrent au Labour Party pour gagner «les masses». Cela était en contradiction avec le mot d’ordre de scission d’avec la IIe Internationale, considérée comme morte, et dont les partis encore adhérant étaient considérés non comme l’aile droite du mouvement ouvrier mais comme l’aile gauche de la bourgeoisie, et là où la «gauche» prédominait comme courant «centriste». Au début de 1920, la politique de l’I.C. changea en préconisant la formation de partis de masses : soit par la fusion des groupes communistes avec les courants centristes majoritaires, tels les Indépendants en Allemagne, soit par l’entrisme des petits groupes communistes dans un parti de la IIe Internationale, dans le «cas particulier» de la Grande-Bretagne.

La résolution adoptée par la conférence était celle de Fraina. Elle remplaçait celle de Wijnkoop, trop vague, qui éludait les questions de l’unité des communistes et de la scission. Fraina mit en avant la nécessité de se séparer non seulement des socialpatriotes mais aussi des «opportunistes», c’est-à-dire du courant naviguant entre la IIe et la IIIe Internationale. Position identique à celle d’Amadeo Bordiga606. Il est symptomatique que la résolution pour la scission en vue de former le parti communiste et contre la «prétendue possibilité que le nouveau parti communiste anglais puisse être lié au parti travailliste» – selon les termes de Sylvia Pankhurst607 fut rejetée par les délégués du BSP et un délégué hollandais [Willem Van Leuven (1880-1957)]. Telle quelle la résolution apparaissait comme une décision valable tournée aussi bien contre le Labour Party que contre l’USPD.

De fait, le Bureau d’Amsterdam devenait le centre de l’opposition de gauche dans la IIIe Internationale, avec pouvoir exécutif, puisqu’il exigeait que le Secrétariat de Berlin, aux mains de la droite, se cantonne dans les affaires d’Europe orientale. Le sous-bureau américain608 pour lequel le PC d’Amérique de Fraina était mandaté, pouvait devenir un centre de propagande de la gauche sur tout le continent américain. Devant ce danger, et au moment même où le Bureau saluait la formation du KAPD en Allemagne, l’I.C. décida de le dissoudre par simple message radio de Moscou – le 4 mai 1920. Désormais le centre de l’opposition se déplaçait vers l’Allemagne, mettant fin à toute velléité d’opposition de la part de la direction de Wijnkoop et de la majorité du CPN.

605 BSP = Parti socialiste britannique, créé en 1911; il est la principale force constituante du CPGB né en juillet 1920. ILP = Indépendant Labor Party, créé dans les années 1890 à partir de la société fabienne. L’ILP non marxiste dénonça la guerre en 1914, mais son point de vue était purement pacifiste. 606 En Italie, la tendance «centriste» combattue par Amadeo Bordiga, était représentée par Giacinto Menotti Serrati (1874-1926) 607 Broué 1979, p. 384. 608 Le Sous-bureau devint, après le IIe congrès du Komintern, le Bureau panaméricain. Installé à Mexico, il était composé du Japonais Sen Katayama (1860-1933) [Yavki, Kisko, Kioda], de Luis Fraina et de l’Américain Richard (Charles) Philipps (1895-1985) [Manuel Gómez, Jesus Ramirez]. Philipps mourut à Moscou fort âgé (et dans son lit !).
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4. Le KAPD et la minorité du CPN

C’est avec enthousiasme que la minorité du CPN salua la formation du KAPD, officialisée par son congrès de fondation des 4 et 5 avril 1920609. Elle publia dans son organe, De Roode Vaan, la traduction du Programme du KAPD. Elle se fit le porte-parole du KAPD dans le CPN contre la direction Wijnkoop qui se contenta de publier les positions du KPD contre les «Linksradikale»610.

Désormais, la minorité dirigée par Barend Luteraan et la famille Korper611 constituait une opposition structurée dans le parti, défendant ouvertement des positions antisyndicales – dirigées principalement contre le NAS612 – et antiparlementaires. Wijnkoop pouvait à juste titre considérer la minorité comme une «tendance KAP néerlandaise», qu’il ne cessa plus après le IIe Congrès de l’I.C. de combattre par tous les moyens.

La direction de l’opposition allemande, par contre, s’était trouvée dans une autre situation que celle des Hollandais, qui pouvait continuer le combat à l’intérieur du parti. Contrairement à Rühle, Wolffheim et Laufenberg, elle refusait d’envisager la formation d’un second parti et, comme majorité de l’ancien parti, elle exigeait la réintégration dans le KPD (Spartakus) des exclus. Mais le congrès du KPD (S) tenu en février 1920 refusa toute réintégration. La formation du KAPD fut précipitée par les événements qui accompagnèrent le putsch de Kapp. Le parti de Levi et Brandler avait déclaré qu’il n’attaquerait pas le gouvernement social-démocrate et qu’il le soutiendrait :

Le KPD voit dans la formation d’un gouvernement socialiste excluant les partis bourgeoiscapitalistes une situation vivement souhaitée pour l’auto-activité des masses prolétarienne, leur maturation afin d’exercer la dictature prolétarienne. Vis-à-vis du gouvernement, son attitude sera celle d’une opposition loyale (souligné par nous), aussi longtemps que ce gouvernement offrira des garanties pour l’activité politique des ouvriers, aussi longtemps qu’il combattra la contre-révolution bourgeoise par tous les moyens mis à sa disposition et qu’il ne gênera pas le renforcement social et organisatif des ouvriers613.

La social-démocratie, sous la haute autorité du commissaire du Reich Carl Severing, membre du SPD, utilisa bien tous les moyens «mis à sa disposition», dont la Reichswehr; ce fut pour écraser l’insurrection ouvrière de la Ruhr614.

À cette «opposition loyale» aux bourreaux du prolétariat allemand, le KPD ajoutait quelque temps après une petite touche nationaliste : la politique du gouvernement Ebert était condamnée comme un «crime contre la nation tout entière»615.

Le KPD ainsi préfigurait aussi bien la tactique des «gouvernements ouvriers» et du «front unique» avec la social-démocratie, appliquée en 1923, que son «nationalbolchevisme» qui l’amenait la même année à pactiser peu ou prou avec les éléments
609 Le procès-verbal du Congrès de fondation du KAPD a été republié (avec une introduction) par H.M. Bock : «Bericht über den Gründungsparteitag der KAPD am 4. und 5. April in Berlin» [Bock (éd.) 1977]. 610 De Tribune, 8 mai 1920, appuya le KPD. De Roode Vaan n° 11 et 12, juin et juillet 1920, publia le programme du KPD. 611 Abraham Korper (1893-1944), son frère Manuel (1884-1940), ainsi que sa sœur Rosa (1906-1997) et son mari Frits Kief (1908-1976) allaient être les chefs du KAPN créé en septembre 1921. 612 Le NAS avait organisé une fédération des transports, à la tête de laquelle se trouvait Sneevliet, très syndicaliste. Le NAS, d’orientation anarcho-syndicaliste avec des sympathies pour Wijnkoop, était devenu la ‘bête noire’ de la Gauche dans De Roode Vaan depuis qu’il avait interdit en septembre 1919 toute discussion sur le parlementarisme en son sein [De Roode Vaan n° 2, sept. 1919]. 613 Die Rote Fahne, 26 mars 1920. Cité dans KAPD 1926. Cette grosse brochure constitue une vraie mine de citations sur l’opportunisme du KPD. 614 Meinberg 1973 [témoignage d’un des chefs KPD de l’insurrection de la Ruhr sur la répression menée par l’un des chefs du SPD : Carl Severing (1875-1952)]. 615 Die Rote Fahne, 7 avril 1920 [KAPD 1926, p. 25].
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nazis («ligne Schlageter»)616.

C’est contre cette politique opportuniste et comme parti de l’action révolutionnaire que naquit le KAPD. Celui-ci – en opposition à la IIIe Internationale – ne se concevait pas en opposition. Bien au contraire il affirmait que c’était le Spartakusbund (KPD) qui était en contradiction avec la ligne de l’Internationale. Le premier acte du KAPD, unanimement accepté par le congrès de fondation, fut de déclarer – et non de demander – son rattachement immédiat à la IIIe Internationale617.

Le KAPD s’inspirait pourtant dans son programme plus des thèses de Gorter et Pannekoek que de celles de l’I.C. Il était au départ, néanmoins, loin d’être aussi homogène que les Hollandais.

Avant la fondation du KAPD, l’opposition était constituée de quatre tendances :

i) La tendance de Brême (Brême)

Cette tendance avait organisé les premières unions en Allemagne du Nord, dans le Wasserkante618. Antiparlementaire et antisyndicale, elle s’était vigoureusement démarquée du national-bolchevisme des Hambourgeois. Elle refusa d’adhérer au KAPD à l’issue de son congrès de fondation d’avril 1920. Le prix de son retour dans le giron du KPD fut double : dissolution de l’Union qu’elle avait créée et participation à toutes les élections.

ii) La tendance «national-bolchevik».

Cette tendance, dont les chefs étaient Heinrich Laufenberg et Fritz Wolffheim, était majoritaire à Hambourg619. Elle préconisait la guerre révolutionnaire contre l’Entente, en s’appuyant sur l’Armée rouge. Théoriciens des unions ouvrières, Wolffheim et Laufenberg propageaient simultanément des conceptions nationalistes étrangères au marxisme, et cela dès 1919 :

Les conseils d’entreprise deviennent l’élément du rassemblement national, de l’organisation nationale, de la fusion nationale, parce qu’ils sont l’élément de base, la cellule originelle du socialisme620.

Et le plus grave était que la tendance hambourgeoise concevait le nationalisme, et non l’internationalisme, comme une arme du prolétariat :

616 L’année 1923 est l’année de la ‘ligne Schlageter’ dans le KPD. Leo Schlageter était un nationaliste, membre de différents corps francs opérant dans la Baltique, puis en Allemagne pour écraser dans le sang l’insurrection ouvrière de la Ruhr en mars 1920. Il fut fusillé le 26 mai par l’armée française, pour espionnage et sabotages à l’explosif dans la Ruhr occupée. Il fut présenté comme un «héros» par Karl Radek. Celui-ci déclara dans la Rote Fahne du 23 juin 1923 : «Une forte insistance sur la nation en Allemagne est un acte révolutionnaire, au même titre que l’insistance sur la nation dans les colonies». Ce nationalisme était partagé par la «gauche» du KPD, présentée comme «ultragauche». La très «gauchiste» Ruth Fischer (1895-1961), faisant un débat contradictoire avec de jeunes nazis dans une cour de lycée berlinois, exalta «notre patrie allemande», sur le dos des juifs qu’elle incitait à pendre [Cité par Pfemfert, Die Aktion, n° 14, 31 juillet 1923]. 617 Bock 1977, p. 207. Le Congrès décida d’envoyer Jan Appel et Franz Jung à Moscou pour annoncer l’adhésion du nouveau parti au Komintern. 618 Kuckuk 1970, p. 318-349. Un petit groupe brémois d’environ 70 à 100 personnes rejoignit le KAPD, et une centaine d’autres forma l’AAU de Brême. En 1924, il ne restait plus que 12 militants organisés dans la section locale du KAPD. Ce groupe était dirigé par Käthe Ahrens (1888-1957) et Johann Onasch (1884-1965). Ce dernier, ami d’Ernst Schneider (Ikarus) était le leader local de l’AAU. Membre de l’organisation clandestine «Rote Kämpfer» après 1931, il fut emprisonné en 1933, puis de 1936 à 1940. Il rejoignit en mai 1945 le KPD de Brême qu’il quitta deux ou trois ans plus tard. Il s’affirma alors résolument communiste des conseils [Kuckuk 1996, Bourrinet 2017]. 619 La tendance national-bolchevik, qui était très active dans le mouvement des unions et celui des chômeurs des chantiers navals de Hambourg, touchés par la crise de l’après-guerre, ne fut pas d’abord combattue à Hambourg même par Jan Appel, avant son voyage aventureux en Russie en mai-juin 1920. Le national-bolchevisme rencontrait quelque écho à Francfort, mais pratiquement aucun ailleurs. 620 Kommunistische Arbeiter-Zeitung (KAZ), Hamburg, 3 juin 1919.
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L’idée nationale a cessé d’être un moyen de puissance aux mains de la bourgeoisie contre le prolétariat et se retourne contre celle-ci […] La grande dialectique de l’Histoire fait de l’idée nationale un moyen de puissance du prolétariat contre la bourgeoisie621.

iii) la tendance unioniste antiparti d’Otto Rühle et Franz Pfemfert.

La tendance communiste internationaliste d’Otto Rühle, organisée dans les IKD de Dresde, fut la seule à vouloir démissionner des conseils ouvriers en novembre 1918, une semaine après l’éclatement de la révolution. Elle justifia ainsi sa décision :

La révolution se révèle chaque jour plus comme une tromperie de grande envergure, voulue et préparée par les gouvernements bourgeois, dans le but de sauver la société capitaliste de son déclin imminent. Pour obtenir une paix favorable avec l’Entente, et forte de son soutien, la classe capitaliste allemande s’évertue d’étrangler le communisme (le bolchevisme), le seul véritable danger pour le capitalisme. Les socialistes des deux tendances leur apportent leur soutien. Par là, la prétendue révolution devient une entreprise contre-révolutionnaire. La tâche de poursuivre un mouvement révolutionnaire qui vient juste de commencer incombe aux seuls communistes : ils doivent amplifier et mener à son terme ce mouvement622.

Après mars 1919, la tendance de Rühle décida de s’investir dans le mouvement des organisations révolutionnaires d’entreprise (revolutionäre Betriebsorganisationen) qui préfiguraient les unions ouvrières (Unionen) formées en octobre 1919. Les unions comptaient en 1920 quelque 80.000 membres, avant d’atteindre le chiffre maximum de 200.000 en 1921. Elles n’avaient pas été admises dans le KAPD, qui tenait à une rigoureuse séparation entre parti et organisations d’usine. Une minorité ouvriériste, très forte en Saxe chez les ouvriers mais aussi chez les intellectuels comme Rühle, considérait que «la révolution n’est pas une question de parti». Elle rejetait la notion de parti politique du prolétariat et niait toute centralisation d’organisation, au profit du fédéralisme, et même du localisme. Par son usinisme elle était plus proche de Gramsci que de Gorter, partisan d’un parti politique623. Elle trouvait dans la revue politico-littéraire Die Aktion 624 un centre de regroupement de tous les mécontents de la centralisation au sein du KPD (S), puis plus tard dans le KAPD. En 1919 la distance entre la tendance unioniste et la tendance nationalbolchevik était mince; certains comme Rühle s’étaient fait, pour un court laps de temps, les propagateurs d’un national-communisme avant la lettre : le très radical Rühle dénonçait la paix de Versailles, signée par l’USPD, en des termes peu différents de ceux utilisés par Wolffheim et Laufenberg, mais qui marquaient une très nette adhésion au bolchevisme :

La paix USPD est la ruine de l’Allemagne, la fin de la révolution, l’étranglement du socialisme, la décadence de notre culture (sic) et l’anéantissement de notre futur. L’unique planche de salut est le bolchevisme625.

iv) La tendance de Berlin.

Cette tendance était largement majoritaire dans l’Opposition, puis plus tard dans le KAPD, et ne se limitait pas à Berlin. Elle était dirigée par des intellectuels, tels Karl
621 Erler (Laufenberg), «Volkskrieg und Volksorganisation», KAZ, Hamburg, n° 19, janvier 1920. 622 «Bekanntmachung des Vollzugsrates der Arbeiter- und Soldatenräte in Berlin vom 16. November 1918 über die Neuwahl der Fabrikarbeiterräte» (16 nov. 1918), Der Kommunist n° 2, Dresden, nov. 1918. Signé par Otto Rühle, président du conseil ouvrier, Erich Lewinsohn (1892-1970), sa mère Auguste Lewinsohn-Gantze (1868-1957), Minna Naumann, Heinrich Heynemann, etc. Ces quatre derniers allaient adhérer au KAPD formé en avril 1920 [Bourrinet 2017]. 623 «Les communistes doivent être l’avant-garde des masses… Ils doivent être le noyau pur, cristallin des masses… Le parti communiste international est le seul qui conduit et vers la révolution et vers le socialisme» [Gorter 1920b]. 624 Die Aktion fut fondée en 1911 par Franz Pfemfert (1879-1954), qui devint membre du KAP en 1920-1921, jusqu’à son expulsion en avril 1921. Par la suite, la revue s’orienta vers les positions de l’AAUE, jusqu’en 1926 [cf. recueil de textes : Pfemfert 1985]. 625 Souligné par nous [Rühle 1919].
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Schröder, Alexander Schwab et Bernhard Reichenbach qui venaient tous du milieu étudiant socialiste626, et des ouvriers qualifiés, excellents organisateurs, comme Fritz Rasch, August Wülfrath, Adam Scharrer et Jan Appel627 … ainsi qu’un voyageur de commerce, Emil Erdmann Sach, qui allait devenir plus tard l’un des dirigeants de la KAI (voir infra)628. Fait remarquable, des femmes jouèrent un rôle important à la tête du parti, telles Minna Fasshauer (1875-1949), de Braunschweig, Minna Naumann (1882-1967), de Dresde, et Anna Classe-Kunze (1882-1969) de Berlin629.

La tendance de Berlin était rigoureusement centraliste. Elle ne concevait les Unions (Unionen) que comme une émanation du parti. En conséquence elle rejetait toute forme de syndicalisme révolutionnaire, et encore plus le fédéralisme anarchisant. Elle était théoriquement influencée par Gorter plus que par Pannekoek, dans la mesure où ce dernier s’opposait à la théorie de la décadence de Rosa Luxemburg.

Vu le poids théorique des Hollandais dans le nouveau parti, constitué de trois tendances antagoniques, il était décisif que ceux-ci orientent la tactique du KAPD. C’est ce que fit Pannekoek, dans une lettre du 5 juillet 1920 adressée directement au parti630. Tout en manifestant sa solidarité avec le KAPD et en déclarant l’agitation menée «juste aussi bien principiellement que formellement», Pannekoek émettait d’expresses réserves. Ce qui n’était pas le cas de Gorter, qui par un télégramme se contentait de juger, sans critiques, les principes du KAPD «magnifiques» et offrait son entière collaboration écrite631. Pannekoek, non sans raison et avec justesse, se montrait plus critique. Il rejetait la conception unioniste selon laquelle les organisations d’entreprise regrouperaient une minorité d’ouvriers éclairés», reconnaissant «le rôle réactionnaire des syndicats», et formant «un petit groupe au milieu des larges masses, encore inactives, s’accrochant aux vieux syndicats». La double organisation, les unions à côté du KAPD, était inutile : unions et parti rassemblaient finalement les mêmes hommes. Pannekoek sentait que les unions étaient des «groupes d’usine» permanents du parti, élargis à des cercles d’ouvriers sympathisants, et non des «groupes ouvriers» s’organisant dans la lutte en comités d’action (Aktionsausschüsse). C’était une réalité que le KAPD dut admettre bien tardivement, et au prix de sa désagrégation632, pour ne plus voir dans les que la matrice des comités d’action, selon un système pyramidal.

Il était crucial de ne pas assimiler les conseils aux unions, et les unions au parti communiste. L’avenir n’était pas aux Unionen mais aux soviets, rassemblant la majorité des ouvriers :

À la longue on aura :

626 Müller 1977. 627 Après la scission de mars 1922, où Karl Schröder, Reichenbach et Emil Sach décidèrent de fonder une KAI, la direction du KAP était composée exclusivement d’ouvriers, à l’exception de l’avocat Ludwig Barbasch (1892-1967), connu sous le pseudonyme de Fedor Günther, dans la revue Proletarier. Ce dernier était un militant de premier plan. En 1918-1919, pendant la révolution, il fut «ministre d’État sans portefeuille» dans le gouvernement des conseils du Meklenburg. Condamné à mort après la défaite de la révolution, il fut gracié. Dirigeant du KAPD de 1924 à 1933, il n’apparut jamais publiquement, étant avocat des prisonniers politiques. Jeté par les nazis dans camp de concentration de Brandenburg de mars à septembre 1933, il put émigrer en Palestine. Il revint en Allemagne après la guerre et s’installa comme avocat d’affaires à Wiesbaden de 1958 à sa mort (Bourrinet 2017). 628 D’autres dirigeants du KAPD entre 1924 et 1933 doivent être mentionnés : Carl Happ (1879-1943), Pinkowski, Ernst Biedermann, Fritz Kunze (1895-1960), l’étudiant bulgare Krum Zhekov, Alfred Weiland (1906-1978) [Cf. Bourrinet 2017]. 629 Cf. Bourrinet 2017. Anna Classe portait le nom de son premier mari. Son nom de jeune fille était Anna Lange. 630 «Brief des Genossen Pannekoeks», in KAZ, Berlin, n° 112, 6 juillet 1920. 631 Ibid. 632 En 1921 et après le KAPD préconisa la formation de comités d’action, qui devaient être rattachés aux Unions. La séparation de l’AAU du KAPD en 1929 aboutit à la dislocation du KAPD, qui subsista comme petit groupe légal jusqu’en 1933; la fusion de l’AAU et de l’AAUE donna la KAU, en 1931, rattachée au GIC hollandais.
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1. Comme fondement de la démocratie prolétarienne la concentration de tous les actifs d’une entreprise, qui par le biais de leurs représentants, conseils d’usine, prennent en main la direction politique et sociale – les soviets en Russie (et cette organisation calquée sur l’entreprise, rassemblant tous les ouvriers, est appelée la plupart du temps organisation d’usine).

2. Comme minorité active consciente, prenant en main la direction (de ceux-ci) en période révolutionnaire, en raison de son clair jugement et de sa volonté révolutionnaire : les communistes. Un deuxième groupe minoritaire, presque exclusivement composé de communistes, à mon avis n’est pas utile633.

Cette très grande perspicacité de Pannekoek est à mettre en parallèle avec la conception de Gorter, qui est usiniste par certains côtés634 et même «éducationniste» : les unions éduquent les ouvriers conscients à l’idée des conseils, le parti communiste les ouvriers ayant un degré de conscience supérieur635. Il est vrai que Pannekoek, même ici, a tendance à assimiler les conseils d’usine aux soviets (conseils territoriaux à la ville et à la campagne regroupant d’autres catégories que les ouvriers d’usine), dont ils ne sont qu’une partie. Erreur très fréquente dans le mouvement révolutionnaire de l’époque, qui doit être appréhendée comme un moment de la conscience que les conseils d’usine sont le centre de gravité révolutionnaire des soviets.

L’autre critique de Pannekoek porte sur l’existence du courant «national-bolchevik» dans les rangs du KAPD. Ce courant est une «aberration» monstrueuse dans le parti. Il rejoint les pires formes du nationalisme, par son antisémitisme. Pannekoek dénonçait en particulier les attaques antisémites auxquelles se livrent les Hambourgeois contre Paul Levi : «parce que Levi est un juif, il jouerait la carte du capital financier juif». Si le KAPD fait une critique juste du national-bolchevisme, elle reste néanmoins, selon Pannekoek, «encore beaucoup trop douce». Il s’agit d’éliminer ce courant du parti :

Vous sous-estimez le mal que (le national-bolchevisme) cause en sapant l’idée fondamentale du communisme dans son principe. À mon avis, vous ne pourrez pas cohabiter avec Laufenberg et Wolffheim. Si le KAPD veut devenir une force dirigeante, donnant l’orientation aux masses révolutionnaires d’Allemagne par une ferme clarté, il est nécessaire de présenter un clair point de vue, précisément dans la question nationale : le prochain congrès du Parti doit l’établir636.

Sur cette question, le KAPD n’avait aucune ambiguïté. Son congrès, tenu à Berlin, du premier au quatre août 1920, se traduisit par l’élimination complète des partisans du «national-bolchevisme»637. Cette décantation nécessaire du parti, souhaitée par Pannekoek, s’achevait plusieurs mois après par le départ des éléments fédéralistes, hostiles à la centralisation, plus proches du syndicalisme révolutionnaire que du marxisme, et surtout hostiles à l’appartenance à la IIIe

633 «Brief des Genossen Pannekoeks», op. cit. 634 «Dans les usines, être prolétaire veut dire quelque chose. Là, le prolétaire est un combattant, parce qu’ouvrier. Là, il peut se manifester comme homme libre, comme libre combattant. Là, il peut être actif chaque jour, chaque heure dans les débats, dans la lutte. Là, parce que la révolution vient des usines, il peut combattre en acte, avec les armes» (Gorter, Die Klassenkampf-Organisation des Proletariats, Berlin, 1921.) 635 «L’organisation d’usine donne à ses membres la connaissance la plus générale de la révolution, par exemple la connaissance de la nature et de la signification des conseils ouvriers (soviets) et de la dictature du prolétariat. Le parti rassemble les prolétaires qui ont une connaissance plus grande, plus profonde» (idem, texte republié par H.M. Bock, op. cit., p. 228-246.) 636 Souligné par Pannekoek [«Brief des Genossen Pannekoeks», in KAZ, Berlin, n° 112, 6 juillet 1920]. 637 Cf. procès-verbal du congrès consacré à la question du national-bolchevisme : Protokoll des 1. ordentlichen Parteitages der KAPD vom 1. bis 4. August 1920 in Berlin, réédité par Clemens Klockner, Verlag für wissenschaftliche Publikationen, Darmstadt, 1981. Ceux des militants de Hambourg qui avaient suivi Wolffheim et Laufenberg dans la scission revinrent par la suite dans le KAPD, mais individuellement.
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Internationale638.

Pannekoek avait conclu sa lettre sur la question de l’appartenance à l’I.C. Le courant germano-hollandais, notre courante, écrivait-il – devait mener une lutte sans merci au sein de l’Internationale contre l’opportunisme, au cas où il deviendrait la «tactique internationale du communisme». Dans cette condition, Hollandais et Allemands devaient «se préparer, comme minorité radicale, à être dans l’opposition».

5. Le tournant du IIe congrès : maladie infantile ou maladie sénile du communisme ?

Le IIe Congrès de l’I.C. se déroula en pleine «guerre révolutionnaire» de l’Armée rouge contre la Pologne, dont les bolcheviks espéraient qu’elle aurait inévitablement un effet d’entraînement révolutionnaire en Allemagne, puis en Europe occidentale. Dans ce contexte, le poids des bolcheviks russes dans l’Internationale est énorme. Malgré la présence d’éléments de la Gauche communiste, comme Amadeo Bordiga, Sylvia Pankhurst, les thèses de Lénine sur la tactique sont adoptées. Dans les faits, le programme du KPD de décembre 1918, base de fondation de l’I.C. avec le programme du PC russe, est abandonné. En préconisant un travail au Parlement et dans les syndicats en incitant le KPD à fusionner avec l’USPD et le Parti communiste anglais à entrer dans le Parti travailliste, l’I.C. rejetait les thèses de la Gauche pour celles de la droite. Le risque était grand de voir se former des partis de masses, encore fraîchement issus de la Deuxième Internationale et à peine épurés de leur majorité opportuniste. L’I.C. succombait au mirage du nombre. Zinoviev n’avait-il pas répondu à Wijnkoop – qui jouait au «radical» pour se faire pardonner sa politique pro-Entente pendant la guerre :

(Le congrès) doit-il entendre les délégués (de l’USPD) qui compte 800.000 membres et s’adresser à ces masses plutôt que d’écouter les conseils de Wijnkoop dont le parti après 15 ans d’activité compte environ 1.500 membres?639

La voie était ouverte à la formation d’énormes partis comme en décembre 1920 avec la fusion de l’aile gauche des «Indépendants» avec le parti de Levi, donnant un parti de 400.000 membres; ou bien, en mai 1921, avec la formation du Parti communiste tchécoslovaque de Šmeral regroupant 350.000 membres, soit l’énorme majorité des ouvriers de ce pays, un parti particulièrement opportuniste640.

Il est certain que l’I.C. était consciente du danger. Elle reconnaissait être «menacée de l’envahissement de groupes indécis et hésitants qui n’ont pas encore su rompre avec l’idéologie de la Deuxième Internationale». Beaucoup de partis communistes conservaient des «éléments opportunistes et réformistes». Déjà en 1919, la fusion des socialistes et des communistes hongrois avait coûté très cher. Contre ce risque d’envahissement, avaient été rédigées les 21 conditions d’admission à l’I.C.641.
638 Après le départ de Rühle et de sa tendance «saxonne» ce fut le tour de Pfemfert et de ses amis de quitter ou d’être exclus du KAPD. Cf. Protokoll des außerordentlichen Parteitages der KAPD vom 15.18. Februar 1921 im Volkshaus zu Gotha, procès-verbal réédité par C. Klockner, Darmstadt, 1984. 639 Komintern 1912a, p. 133. 640 Après l’acceptation des communistes allemands des Sudètes (Bohême du Nord), le KPT compta 400.000 membres, un chiffre énorme pour une population de 12 millions d’habitants. Bohumir Šmeral (1880-1941) avait été social-patriote en 1914. Membre de l’Exécutif du Komintern, depuis 1926, Šmeral se réfugia à Moscou en novembre 1938, et fut envoyé par Staline en République populaire de Mongolie pour effectuer des «purges». Il aurait affirmé : «Les hommes en Mongolie n’ont pas d’importance, c’est le pays qui est important. La Mongolie est plus importante que l’Angleterre, la France et l’Allemagne prises ensemble» [Walter Kolarz, Russland und seine asiatischen Völker, Europäische Verlagsanstalt, 1956, p. 149]. 641 Lénine, «Conditions d’admission à l’Internationale communiste», juillet 1920, in Œuvres, vol. 31, Éditions sociales–Éditions en langues étrangères, Paris-Moscou, 1961, p. 210- 216.
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Celles-ci, bien que dirigées contre les éléments droitiers et centristes, valaient aussi contre le courant communiste de gauche. Le point 9 faisait une obligation aux partis communistes de travailler dans les syndicats. Le point 11 – au même titre que les thèses de Boukharine sur le parlementarisme – faisait implicitement un devoir de faire élire des députés. Quant à la 21e condition, rédigée par Bordiga, elle excluait aussi bien la droite que la gauche, si celle-ci rejetait les points 9 et 11. Le point 12, préconisant «une discipline de fer confinant à la discipline militaire», et dirigé contre les éléments dits anticentralistes (en fait méfiants à l’égard de Moscou), était lourd de menaces contre les gauches des P.C., qui étaient loin d’être fédéralistes à la façon de Rühle. Wijnkoop, qui était membre de la commission des conditions d’admission du Congrès, sut admirablement s’en servir pour éliminer la gauche du CPN, un an plus tard.

Mais l’I.C. ne souhaitait pas éliminer tout de suite la Gauche. Elle souhaitait l’utiliser, car elle estimait que le danger de droite était bien plus dangereux et que le «radicalisme de gauche» n’était finalement qu’une maladie bénigne. Lénine n’écrivait-il pas :

[…] l’erreur représentée par le doctrinarisme de gauche dans le mouvement communiste est, à l’heure présente, mille fois moins dangereuse et moins grave que l’erreur représentée par le doctrinarisme de droite…642

Le courant germano-hollandais, dans cette optique, n’avait pas été exclu du IIe Congrès. Le KAPD avait délégué deux représentants, Jan Appel et Franz Jung, qui avaient exposé avant la tenue du congrès les vues de ce courant, et s’étaient formellement engagés, suite à la lettre ouverte de l’I.C. au KAPD643, à exclure des rangs du parti à la fois le courant «national-bolchevik» et le courant antiparti de Rühle. Sans nouvelle de cette délégation, le KAPD avait envoyé une seconde délégation, composée d’Otto Rühle et d’August Merges. C’était une «solution» prise à la légère.

En effet, Merges644 et surtout Rühle – dont on ignorait s’il était réellement membre du parti645 représentaient la minorité fédéraliste qui souhaitait dissoudre le parti, et en général tous les partis communistes, dans un système d’unions. En ce sens, et par hostilité à toute centralisation internationale, elle rejetait implicitement l’existence d’une Internationale. Les deux délégués – sans s’en référer au KAPD – renoncèrent de participer au congrès, malgré la demande pressante de Lénine, Zinoviev, Boukharine, et même Radek, qui leur accordaient voix consultative. Sur le chemin du retour, sans même exiger l’acceptation inconditionnelle des décisions du congrès et l’entrée du KAPD dans le KPD, l’Exécutif leur accordait voix délibérative, et non plus voix consultative :

642 Lénine 1973, p. 108. 643 Lettre ouverte aux membres du KAPD (2 juin 1920); traduction par Pierre Broué, op. cit., p. 224-242. L’I.C. exigeait, outre l’exclusion du clan Laufenberg-Wolffheim, celle d’Otto Rühle, l’acceptation des résolutions du IIe Congrès, l’envoi de délégués à Moscou pour le IIe congrès et la formation d’un bureau d’organisation provisoire entre le KPD et le KAPD. 644 August Merges (1870-1945), dirigeant du «Revolutions Club» et du Spartakusbund à Braunschweig pendant la guerre; arrêté en 1916 pour antimilitarisme, il devient en novembre 18 président de la république des conseils de Braunschweig. En février 1919, élu député, au Landtag et au Reichstag, il abandonna ostensiblement son mandat et devint antiparlementaire. Membre du KAPD, contrairement à Rühle, il resta dans le parti au moins jusqu’en 1922. Unioniste AAU-E, il devint membre, après 1926, du Spartakus n° 2 de Pfemfert, qui publia la revue Spartakus jusqu’en 1933. Sous le nazisme, il dirigea un groupe communiste des conseils clandestin, dit ‘Merges-Gruppe’ jusqu’en 1935, date de son arrestation. Condamné à la forteresse, il n’en sortit qu’à la fin de la guerre, en 1944, pour mourir peu après en mars 1945. Il est donc inexact que Merges soit retourné au KPD et ait été tué par la SS en 1933. Cette version a été reprise par Hans-Manfred Bock — et suivie aveuglément par Pierre Broué, en dépit de l’historiographie existante (Berger 1979, p. 109-110). 645 La KAZ de Berlin prétendit dans son numéro 146 (oct. 1920) que Rühle n’avait jamais été membre du KAPD, et ne pouvait donc avoir été exclu du parti. Après que Rühle eut regagné l’Allemagne, le KAP se désolidarisa avec lui. Cependant, son premier congrès ordinaire (août 1920) «ne reconnaissait pas le droit au Comité exécutif de l’I.C. de se mêler des affaires du KAPD».
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Alors que nous étions déjà à Petrograd sur le chemin du retour, l’Exécutif nous envoya une nouvelle invitation au Congrès, accompagnée d’une déclaration que le KAPD aurait la garantie de disposer d’une voix délibérative pendant ce congrès, bien qu’il ne remplisse aucune des conditions draconiennes de la Lettre ouverte (au KAPD) ou n’ait nullement promis de les remplir646.

La possibilité de prendre contact avec d’autres gauches, dont celle de Bordiga, qui était présent, fut donc rejetée, autant par légèreté que par impulsivité.
Néanmoins, l’attitude de Rühle et Merges était aussi le résultat négatif de toutes les manœuvres menées par Karl Radek au nom du Komintern. Rühle comprit vite que Radek était le réel mentor du KPD (Spartakusbund) et même le guide éditorial de la Rote Fahne. L’«absolue vilénie», «le manque total de scrupules» de Radek le heurtent profondément d’autant plus que ce dernier refuse de lui remettre la «Lettre ouverte au KAPD» de l’Exécutif, signée Zinoviev et Radek. En attendant l’arrivée d’August Merges, délégué du KAPD (et ancien président de la République socialiste des conseils de Braunschweig), il entreprit – souvent sans accompagnateurs officiels – une véritable «enquête de terrain» dans la nouvelle Russie, de Kachira à NijniNovgorod, Kazan, Simbirsk, Samara, Saratov, Tambov, Tula, etc. Partout il reconnut tout ce qu’il rejetait viscéralement : centralisme à outrance, terrorisme, «despotisme de clique dominante», en totale opposition au principe d’«autodéveloppement de la conscience des masses» jusqu’à son plus haut degré de «maturité politique» dans son avant-garde, le KAPD. Peu après, Merges arrivait à Moscou début juillet. Les 21 conditions d’adhésion, ainsi que l’acceptation officielle des tactiques parlementaire et syndicale conduisirent les deux délégués à ne pas participer au congrès du Komintern malgré la voix consultative, puis surtout délibérative qui leur était accordée. Ils rentrèrent donc en Allemagne volontairement bredouilles, mais avec la conviction chez Rühle que, sous la conduite des bolcheviks, le «prolétariat russe était encore plus soumis à l’esclavage, à l’exploitation, à l’oppression qu’en Allemagne capitaliste»647.
Pour Merges, cela ne faisait aucun doute, la Russie par son retard économico-social resterait un boulet pour le socialisme :
Si la Russie est le premier pays à avoir connu la révolution sociale, ce sera cependant le dernier pays à voir se réaliser le socialisme.648
La position unilatérale des deux délégués entraina une crise au sein du KAPD qui se solda quelques mois plus tard par l’expulsion du courant de Rühle. Toutes les conditions exigées de l’IC. – sauf la fusion avec le KPD, qui fusionnait lui-même avec les Indépendants de l’USPD – étaient réalisées. Les courants «nationalbolchevik» et «antiparti « avaient été exclus.

Gorter, s’appuyant sur la direction du KAPD à Berlin, poussa de toutes ses forces à l’adhésion à la IIIe Internationale. Il ne s’agissait pas de combattre l’Internationale, mais de se battre en son sein jusqu’à ce que triomphe le point de vue radical du KAPD. Mais l’idée de former une «opposition», faute de conditions réelles d’apparition d’une opposition communiste de gauche en dehors de l’Allemagne, trouva vite ses limites. Le KAPD ne put développer sa propre plate-forme internationale, laquelle aurait nécessité l’existence d’un véritable bureau de traduction.

646 Rühle, «Bericht über Moskau», Die Aktion n° 39-40, Berlin, 2 octobre 1920. 647KAZ, Berlin, n° 146, octobre 1920, «Rühles antibolschewistische Propaganda». 648Reinhard Bein, Braunschweig Stadt und Herzogtum 1890-1918. Materialien zur Landesgeschichte, Braunschweig, 1985, p. 239.
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Néanmoins, considérant que : «la Troisième Internationale) (était) un gros progrès par rapport à la Deuxième»649, Gorter – accompagné de Karl Schröder et Fritz Rasch650 – se rendit à Moscou en novembre 1920. À la suite de longues discussions, et compte tenu de son refus de fusionner avec le KPD et les Indépendants de gauche, le KAPD devenait «parti sympathisant» de la IIIe internationale avec voix consultative651.

Cette adhésion fut saluée par la minorité du CPN. Elle s’inscrivait en faux contre l’affirmation de Wijnkoop selon laquelle «des gens», comme Gorter, Pannekeek, Henriëtte Roland Holst et autres se placent eux-mêmes en dehors des rangs de l’Internationale communiste652. Il s’agissait pour lui de montrer que les têtes de la gauche hollandaise étaient isolées maintenant, même du KAPD. Celui-ci, selon lui, perdrait rapidement son «caractère d’opposition». Son espoir fut vite déçu.

6. L’argumentaire de la gauche communiste contre le livre de Lénine La maladie infantile du communisme : Le «gauchisme»

Lorsque Jan Appel et Franz Jung arrivèrent à Moscou, ils se virent remettre par Lénine en personne le manuscrit de L’Extrémisme de gauche, maladie infantile au sein du communisme, rédigé spécialement pour le IIe Congrès. La réponse de la Gauche hollandaise, mentor théorique du KAPD, ne se fit pas attendre. Ce fut Gorter qui fut chargé de faire la réponse à Lénine, dans une brochure éditée en hollandais, en allemand et en anglais. Gorter s’appuyait très largement sur le texte de Pannekoek, publié au printemps 1920 : Révolution mondiale et tactique communiste 653. La brochure de Gorter, écrite en juillet 1920 servit de base à l’argumentation contre Trotsky, lors d’une séance de l’Exécutif de Moscou de novembre 1920. De véritable réponse, il n’y eut pas. Trotsky sortit l’argument maintes fois utilisé par la suite : quel nombre êtes-vous pour pouvoir défendre vos positions? Il affirmait que «Gorter ne (parlait) qu’au nom d’un petit groupe qui n’exerce que peu d’influence sur le mouvement ouvrier occidental». Il cherchait à ridiculiser Gorter en ne voyant en lui qu’un doux poète : «(Gorter) parle de la révolution en poète». Au lieu d’une réponse politique, on avait une attaque en règle contre la personne de Gorter : ce dernier avait un point de vue «essentiellement individualiste et aristocratique». Gorter «(était) surtout un pessimiste. Il ne (croyait) pas à la révolution prolétarienne». Gorter «(avait) peur de la masse»654.

Toutes ces accusations ne résistent guère à la lecture de la brochure de Gorter, qui – avec celle de Pannekoek – reste la critique la plus essentielle et la plus profonde qui ait été faite à la tactique de l’I.C. en 1920.

649 H. Gorter, «Die KAPD und die dritte Internationale», KAZ Berlin, n° 162, déc. 1920. La discussion menée avec Lénine fut pour Gorter une immense déception politique : «J’ai été stupéfait de voir que Lénine n’avait en tête que la Russie et considérait tout le reste exclusivement du point de vue russe. Il n’est pas ce qui me semblait aller de soi – le leader de la révolution mondiale; il est le Washington de la Russie» (Doorenbos 1964, p. 44-52). 650 Karl Otto Fritz Rasch (13.02.1889–23.02.1954), né à Berlin, tailleur, puis métallo. Installé pendant la guerre à Hambourg, il était en contact avec les Linksradikale de Brême. De retour à Berlin, en 1916, il adhéra au Spartakusbund. Il est l’un des fondateurs du KAPD. Expulsé du parti en octobre 1922, il se retire de la politique après 1923. Installé à Hambourg, il travaille comme manœuvre. Il fut inquiété en 1936-1937 par les nazis, emprisonné sous le prétexte fallacieux de relation sexuelle avec mineure, puis relâché. Il est mort retraité à Hambourg (Landesarchiv Hamburg, HA 328). 651 Sous une forme à peine romancée, Karl Schröder fit un récit de son voyage en Russie avec Herman Gorter et Fritz Rasch (Die Geschichte Jan Beeks, Der Bücherkreis, Berlin, 1929). 652 A.K. (Abraham Korper), «Wijnkoop over de taktische stroomingen in de Derde Internationale», De Roode Vaan, n° 4, 1921, p. 1-2. 653 Bien que Pannekoek n’estimât pas nécessaire de répondre à ce texte de Lénine, qui «n’apportait pas d’arguments nouveaux», sa brochure est inséparable de celle de Gorter, qui en donne de très larges extraits. Par souci d’exactitude, se reporter au texte allemand republié par Verlag-Association de Hambourg : Gorter 1974a. 654 Trotsky, «Réponse au camarade Gorter», in Bulletin communiste n° 34, 18 août 1921. Lénine était plus fraternel : à la fin de la discussion avec Gorter, il lui dit : «L’avenir dira qui d’entre nous a raison». Le discours de Gorter fut reproduit dans la KAZ de Berlin, n° 232, 1920.
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6.1 ‘Cours historique’ et tactique opportuniste

Dans sa brochure, La maladie infantile du communisme, Lénine considérait que les «Gauches» cédaient à «l’impatience révolutionnaire», ce qui constituait une «maladie de croissance». Si cela pouvait s’appliquer aux gauches anglaise et allemande, ce n’était certes pas le cas ni pour la gauche italienne655 ni pour la gauche hollandaise. Pannekoek soulignait que «la révolution en Europe de l’Ouest (est) un processus de longue durée»656. Avant même que Lénine affirmât au IIe Congrès que «il n’existe pas de situation absolument sans issue pour le capitalisme»657 pour la bourgeoisie, Pannekoek – en août 1919 – écrivait que «l’effondrement du capitalisme» ne signifiait pas l’impossibilité d’une reconstruction :

[…] il est très vraisemblable que le capitalisme puisse encore une fois se tirer de cette crise658.
La Gauche hollandaise était donc à l’opposé de conceptions immédiatistes, présentes dans l’I.C., qui voyaient dans la révolution un phénomène fatal. Si plus tard, à partir de 1922 – mais pour peu de temps659 – Gorter se fit le chantre de la «théorie de la crise mortelle», défendue par la «tendance d’Essen» du KAPD, ce n’était nullement le cas en 1920.

Dans sa Réponse à Lénine, Gorter montrait que le cours historique vers la révolution mondiale en 1920 dépendait étroitement des conditions subjectives :

[…] l’exemple de l’Allemagne, de la Hongrie, de la Bavière, de l’Autriche, de la Pologne et des pays balkaniques nous enseignent que la crise et la misère ne suffisent pas. La plus épouvantable crise économique est là, et pourtant la révolution ne vient pas. Il doit y avoir encore un autre facteur qui amène la révolution à l’existence, et qui, s’il fait défaut, la fait avorter ou échouer. Ce facteur, c’est l’esprit des masses660.

Cet «esprit des masses», Pannekoek – qui ne manquera pas de critiquer les formulations de Gorter qu’il jugeait par trop idéalistes661 – le nomme plus exactement conscience de classe. De cette conscience participent les avant-gardes du prolétariat qui déterminent et orientent le cours révolutionnaire. Or, souligne Gorter, «sauf en Allemagne, il n’existe nulle part une avant-garde véritable». Les révolutionnaires en Europe occidentale sont finalement en retard. Ils en sont «de ce point de vue, au même point que (les bolcheviks) en 1903»662. L’erreur des Russes dans l’I.C. a été de vouloir rattraper ce retard en cherchant des raccourcis tactiques, qui s’expriment dans une tactique opportuniste sacrifiant la clarté et le processus de développement organique au forcing de la croissance numérique à tout prix.

L’opportunisme dans la IIIe Internationale a pour cause la stagnation de la

655 Les éléments les plus immédiatistes de la gauche du PSI étaient ceux du mouvement ordinoviste de Turin dirigé par Antonio Gramsci et Palmiro Togliatti. Voir Gramsci 1978. 656 Pannekoek 1920. 657 Lénine 1973, p. 66. 658 Karl Horner, «Der Zusammenbruch des Kapitalismus» (L’effondrement du capitalisme), Die Kommunistische Internationale, n° 4/5, 1919. En 1919, cet organe de l’I.C. publiait beaucoup de textes de la Gauche communiste hollandaise et anglaise. En 1920, il n’y en eut plus. Un changement manifeste… 659 Dans une lettre au Danois Harald Andersen-Harild senior (1882-1956) du 10 avril 1926, Gorter critique la conception de la «crise mortelle du capitalisme» qui apparaît dans le KAPD être «un dogme» (souligné par Gorter)»au lieu (d’être vue) comme une possibilité ou tout au plus une probabilité». Critique nette de tout ‘fatalisme révolutionnaire’. (La lettre se trouve à l’Arbejderbevaegelsens Bibliotek og Arkiv (ABA) de Copenhague, qui dispose d’un important matériel de la Gauche communiste allemande et danoise). 660 Souligné par Gorter. Citations tirées de Kool 1970, qui a republié le texte allemand de 1920. 661 Pannekoek, dans son article «Marxismus und Idealismus» [Proletarier n° 4, Berlin, février 1921] répondait indirectement à Gorter. 662 Gorter, in Kool 1970, p. 485-486.
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révolution et la faiblesse des partis communistes. C’est la défaite de 1919 et de 1920 en Allemagne, souligne Pannekoek, qui a entraîné la «division» dans le mouvement communiste en deux tendances : une tendance radicale qui défend les «principes nouveaux» et entend provoquer «un clivage net et clair»; une tendance opportuniste qui «fait ressortir ce qui unit plutôt que ce qui sépare». L’opportunisme est d’autant plus dangereux qu’il ne donne que trop souvent «dans la déclamation frénétique», et peut mener au putschisme en «tablant uniquement sur une grande action et une seule». Pannekoek avait visiblement en tête toute l’attitude de Wijnkoop, «radical de la phrase» par excellence, et celle de l’USPD, qui en janvier 1919 pousse à l’insurrection à Berlin. Une telle tendance qui «ne s’intéresse qu’à l’immédiat sans se soucier de l’avenir» et «reste à la surface des choses au lieu d’aller à la racine» souffrait de la maladie de l’immédiatisme.

La Gauche hollandaise retournait ainsi l’accusation de Lénine que la Gauche serait impatiente : la pire maladie du communisme, présente dans la droite, c’est l’immédiatisme dont le corollaire est l’impatience qui ne recherche que le succès instantané.

Il est intéressant de noter que, pourtant, Gorter et Pannekoek, qui analysent les racines de l’immédiatisme, en voient des causes différentes. Pour Gorter, il ne fait pas de doute que les bolcheviks russes en 1920 restent profondément révolutionnaires; ils se trompent en voulant «accélérer la révolution générale européenne»; il leur faut «tout de suite la participation de millions d’hommes». Pannekoek souligne au contraire que les bolcheviks jouent un rôle conservateur dans l’Internationale en s’identifiant à l’État russe et à sa «bureaucratie ouvrière ». Cet État, dont l’Internationale doit être rigoureusement indépendante, recherche un modus vivendi avec l’ouest, avec le risque de sacrifier l’intérêt de la révolution mondiale.

6.2 Le rôle du Parti communiste. – «Masses et chefs»

Dans sa brochure, Lénine accusait la Gauche hollandaise et allemande d’avoir une mentalité de cercle et de «nier la nécessité du parti et de la discipline du parti». Ce jugement s’appliquait au courant antiparti et fédéraliste de Rühle, mais certainement pas à celui de Gorter et de Pannekoek dans les années 1920663.

Au contraire, chez les Hollandais, il y avait une grande importance donnée au rôle du parti, aussi bien avant que pendant la révolution. Mais le parti n’est pas une fin en soi; reprenant la conception de Rosa Luxemburg, les théoriciens hollandais affirment que les communistes «travaillent à la préparation de leur propre déclin»664 dans la société communiste.

Le parti communiste ne pouvait être qu’un produit et une arme de la révolution. La définition du parti par Bordiga comme un programme auquel s’ajoute une volonté d’action se retrouvait aussi dans la Gauche hollandaise :

Un parti a pour tâche de propager à l’avance des connaissances claires, pour qu’apparaissent au sein des masses des éléments capables, dans ces moments-là, de savoir ce qu’il convient de faire et de juger de la situation par eux-mêmes. Et, pendant la révolution, le parti doit établir le
663 Lénine dans sa polémique contre la gauche communiste, cite un extrait du groupe unioniste de Francfort, qui était proche de Rühle, Pfemfert mais aussi de l’AAU de Hambourg. Le groupe était dirigé par Robert Sauer (1887-?), qui après avoir adhéré au KPD (il était responsable de la Rote Fahne locale), puis au KAPD, s’intégra dans l’AAUE. 664 H. Roland Holst, «De taak der communistische partij in de proletarische revolutie», De Nieuwe Tijd, 1920, p. 520-529, 583-596, 610-624, 665-675 et 751-763. Traduction allemande in Brendel (éd.) 1972.
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programme, les mots d’ordre et les directives que les masses, agissant spontanément, reconnaissent comme justes, parce qu’elles y retrouvent sous une forme achevée, leurs propres buts révolutionnaires et parviennent, grâce à eux, à y voir plus clair665.

La fonction du parti n’était donc pas seulement programmatique; c’était une fonction active de propagande et d’agitation. Même si les masses ouvrières agissaient spontanément, le parti ne tombait pas dans le spontanéisme, comme forme de suivisme de l’action de ces masses. Le parti n’était pas fondu dans la masse mais son avant-garde par ses mots d’ordre et ses directives. Le parti orientait et «dirigeait la lutte». Ce rôle de direction n’était pas un rôle d’état-major, où le parti commanderait la classe à la façon d’une armée. Le parti ne commandait pas mais dirigeait la révolution. La révolution ne se décrète pas; elle est «l’œuvre des masses» et se «déclenche spontanément». Si certaines actions du parti pleuvaient être le point de départ de la révolution – «cela n’arrive que rarement toutefois» – le facteur décisif était la germination de la conscience de classe, qui préparait les actions spontanées du prolétariat. Il n’y avait donc pas de génération spontanée de la révolution mais un cheminement de la conscience de classe qui la déterminait. Ce sont «les facteurs psychiques profondément enfouis dans l’inconscient des masses» qui créaient la spontanéité apparente de l’activité révolutionnaire.

La fonction du parti était précisément de

toujours agir et parler de manière à réveiller et fortifier la conscience de classe des ouvriers666.

Cette fonction du parti déterminait la structure et le fonctionnement de l’organisation communiste. Au lieu de regrouper d’énormes masses, au prix de l’édulcoration des principes et au risque de la gangrène opportuniste, le parti devait rester «un noyau aussi résistant que l’acier, aussi pur que le cristal». Cette idée d’un parti-noyau impliquait une sélection rigoureuse des militants. Mais la gauche hollandaise ne faisait pas du petit nombre une vertu éternelle; la croissance organique du parti se ferait à partir d’un solide noyau et non d’une nébuleuse informe :

Nous voulons d’abord former en Europe occidentale – comme les bolcheviks l’ont fait naguère en Russie – de très solides noyaux, très conscients et très forts (même s’ils devront être petits au début). Et une fois que nous les aurons, nous les agrandirons. Mais toujours sur un terrain de plus en plus solide, de plus en plus fort, de plus en plus «pur». C’est seulement ainsi que nous pourrons vaincre en Europe occidentale. Pour cette raison, nous repoussons tout à fait votre tactique, camarade. […] Si… nous avons le devoir de nous contenter, pour un temps encore, d’être un petit nombre, ce n’est pas parce que nous éprouvons pour cette situation une prédilection particulière, mais parce que nous devons en passer par là pour devenir forts667.

De façon assez maladroite, Gorter – au prix d’un paradoxe dans son argumentation – se laissait emporter par la polémique contre l’Exécutif de l’I.C. qui ne voyait dans la Gauche communiste que des «sectes» :

Une secte, alors ? dira le Comité exécutif. — Parfaitement, une secte, si vous entendez par là le noyau initial d’un mouvement qui prétend conquérir le monde668.

Tout aussi maladroite était l’argumentation sur le fonctionnement centralisé du parti communiste. À la suite du KAPD, Gorter opposait le «parti des chefs» et le «parti des masses», ‘dialectique’ que Pannekoek d’ailleurs refusa d’adopter. Il est visible que toute la Gauche a été traumatisée par la scission d’octobre 1919, survenue au
665 Gorter, in Kool 1970, p. 485. 666 Ibid. 667 Gorter, in Kool 1970, p. 446. 668 Gorter, in Kool 1970, p. 486.
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congrès clandestin de Heidelberg, où la minorité s’appuyant sur une direction non représentative du KPD, exerçant par des manœuvres sa dictature sur le parti, expulsa la majorité. Cette direction de chefs autoproclamés, comme Paul Levi, Heinrich Brandler et Clara Zetkin, s’opposait à la volonté et à l’orientation des masses ouvrières du parti. Le «Parti des chefs» c’était le parti qui nourrissait non la démocratie interne du parti, mais la dictature d’une clique, de haut en bas, en s’appuyant sur la conception de Lénine : un «parti de fer» et une «discipline de fer» – de tels partis «écrasent l’opposition». Le «parti des masses» – et non le parti de masses, que rejette la Gauche se construisait de «bas en haut» avec les ouvriers révolutionnaires du parti.

Gorter, et toute la Gauche communiste avec lui – à l’exception de tendances anarchisantes – ne niait pas la nécessité d’un fonctionnement unitaire du parti, nécessairement centralisé et discipliné. Gorter, qui est souvent et faussement présenté comme le don Quijote de la «lutte contre les chefs», voulait en fait de vrais chefs, une vraie centralisation et une vraie discipline de parti :

En Europe occidentale, dans maints pays, nous avons des chefs comme ceux de la Deuxième Internationale; nous sommes encore à la recherche de chefs véritables qui ne cherchent pas à dominer les masses et ne les trahissent pas, et aussi longtemps que nous ne les aurons pas, nous voulons que tout se fasse de bas en haut (von unten auf) 669, et par la dictature des masses elles-mêmes. Si je dispose d’un guide en montagne et qu’il me conduise à l’abîme, j’aime mieux ne pas en avoir. Quand nous aurons trouvé les vrais chefs, nous laisserons choir cette recherche. Car alors masse et chef ne feront qu’un. […] Cela vaut aussi en ce qui concerne la discipline de fer et le centralisme renforcé. Nous en voulons bien mais seulement après avoir trouvé les véritables chefs, pas avant670.

Les implications de ces formulations, ambiguës, sont que le KAPD serait, momentanément, un parti sans véritables chefs, sans discipline et sans centralisation. Ce qui n’était nullement le cas. Gorter semblait, dans l’absolu, renvoyer au futur ce qui était une tâche immédiate. La décapitation du KPD en 1919, privé de ses meilleurs chefs (Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Eugen Leviné et Leo Jogiches), expliquait sans doute cette conception.

En fait, de façon intuitive, Gorter développait une idée qui sera celle de toute la Gauche communiste, italienne incluse, après la Deuxième guerre mondiale. Dans les partis révolutionnaires, il n’y a plus, comme dans la IIe et la IIIe Internationales, de ‘grands hommes’ ayant un poids écrasant dans l’organisation. Le caractère de l’organisation révolutionnaire était plus impersonnel et plus collectif. En quelque sorte, «la révolution se lèverait terrible et anonyme»671. Gorter remarquait ce fait en 1920, dans un pays développé comme l’Allemagne :

N’avez-vous pas remarqué, camarade Lénine, qu’il n’existe pas de ‘grands’ chefs en Allemagne? Ce sont tous des hommes très ordinaires672.

L’existence de ‘grands hommes’ dans un mouvement, la personnalisation de ce dernier, apparaît ainsi comme un signe de faiblesse et non de force. Il est plus
669 L’édition du KAPD rajouta une note à ce paragraphe, précisant que les nouveaux partis ouvriers se construiraient de bas en haut, c’est-àdire seraient l’œuvre de la base elle-même. 670 Gorter, in Kool 1970, p. 419 et suiv. 671 C’est ce qu’affirme l’ancien chef communiste Amadeo Bordiga, dans un article publié en 1953, dans le journal Il programma comunista : «Les ouvriers vaincront s’ils comprennent que nul (Maître) ne doit revenir. L’attente du Messie et le culte du génie… ne sont pour un marxiste de l’an 1953 qu’une misérable couverture d’impuissance. La révolution se lèvera terrible et anonyme» (Bourrinet 2015, p. 115). Gorter, en 1920, comme Bordiga, en 1953, attendaient de la «crise mortelle» du capitalisme une éruption massive et anonyme des masses prolétariennes. Dans le premier cas, la situation était réellement révolutionnaire, dans le second, en 1953 (à la mort de Staline), totalement contre-révolutionnaire. 672 Gorter, in Kool 1970, p. 429.
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propre aux pays sous-développés – où la conscience et la maturité au prolétariat sont moindres, d’où la nécessité des «chefs» –, qu’aux pays industrialisés. Dans ceux-ci, les traditions historiques de lutte créent une conscience de classe beaucoup plus homogène. L’importance des «chefs» décroît en proportion du degré de conscience de masses ouvrières plus aguerries.

6.3 La «révolution ouest-européenne» et la ‘tactique prolétarienne’

L’idée essentielle défendue par la Gauche hollandaise est que la tactique préconisée en Europe occidentale est trop «russe» et donc inapplicable. Telle quelle, la tactique de Lénine «ne peut que conduire le prolétariat occidental à sa perte et à des défaites terribles». À la différence de la révolution russe, qui s’était appuyée sur des millions de paysans pauvres, la révolution en Occident sera plus purement prolétarienne. Le prolétariat dans les pays avancés n’a pas d’alliés potentiels, ni la paysannerie ni la petite-bourgeoise urbaine. Il ne peut compter que sur son nombre, sa conscience et son organisation distincte. Le prolétariat est seul et se dresse contre toutes les autres classes de la société :

Les ouvriers en Europe occidentale sont tout à fait seuls. Car, d’autre part, c’est seulement une couche toute mince de la petite-bourgeoise pauvre qui les aidera. Et celle-ci est économiquement insignifiante. Les ouvriers devront porter tout seuls le poids de la Révolution. Voilà la grande différence avec la Russie673.

Ce qui est vrai au niveau social l’est encore plus au niveau politique. Les forces politiques, qui représentent les différentes tendances et les différents intérêts des couches bourgeoises et petites-bourgeoises, ne sont plus désunies mais unies contre le prolétariat :

[À l’ère de l’impérialisme] les différences entre libéral et clérical, conservateur et progressiste, grand-bourgeois et petit-bourgeois disparaissent.

Cela se vérifie dans la guerre impérialiste avec l’union sacrée, et encore plus au cours de la révolution. Toutes les forces de l’appareil politique du capital forment bloc contre le prolétariat révolutionnaire à l’unité du prolétariat dans la révolution répond l’unité de toutes les forces bourgeoises et petites-bourgeoises, et non leur division :

Unis contre la révolution et, de ce fait, au fond, contre tous les ouvriers, car seule la révolution peut apporter une amélioration réelle à tous les ouvriers. Contre la révolution tous les partis s’accordent sans divisions674.

En conséquence, la Gauche communiste rejette toute possibilité ‘tactique’ d’opérer un front uni que avec ces partis, fussent-ils de ‘gauche’; elle rejette l’idée d’un «gouvernement ouvrier» préconisée par le KPD (Spartakusbund) et Lénine.

La nouvelle période historique, celle de la guerre et de la révolution, a effacé les «différences» et «différends» entre la social-démocratie et les partis bourgeois :

Assurément on doit dire que ces différences entre social-démocrates et bourgeois se sont réduites à presque rien au cours de la guerre et de la révolution et qu’elles ont habituellement disparu675.

Tout gouvernement «ouvrier» – souligne Pannekoek est par essence contre

673 Gorter, in Kool 1970, p. 424. 674 Gorter, in Kool 1970, p. 466. 675 Gorter, in Kool 1970, p. 470.
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révolutionnaire.» Cherchant par tous les moyens à éviter que la brèche ne s’élargisse au flanc du capitalisme et que le pouvoir ouvrier ne se développe, il se comporte en contre-révolutionnaire actif». Le rôle du prolétariat est non seulement de le combattre mais de le renverser pour un gouvernement communiste.

On remarquera que l’analyse de la Gauche sur la nature des partis socialdémocrates est encore marquée d’hésitations. Tantôt la social-démocratie apparaît comme l’aile gauche de la bourgeoisie, tantôt comme des «partis ouvriers». La tactique de la Gauche hollandaise apparaît chez Gorter peu claire; aucun soutien à la social-démocratie, de droite et de gauche, dans les élections, mais appel à l’action commune : «à la grève, au boycott, à l’insurrection, aux combats de rue et surtout aux conseils ouvriers, aux organisations d’entreprise». Ce qui revient en fait à dire qu’un front unique «à la base «et «dans l’action» pourrait s’établir avec ces organisations.

Le changement de période historique a modifié profondément en conséquence la tactique du prolétariat en Europe occidentale. Celle-ci s’est simplifiée en tendant directement vers la prise de pouvoir révolutionnaire. Cela ne signifie pas que la révolution prolétarienne sera plus facile en Occident que dans un pays; sousdéveloppé comme la Russie. Elle sera au contraire plus difficile : contre la force d’un capitalisme «encore puissant», «les efforts exigés des masses par la situation sont encore beaucoup plus grands qu’en Russie». Ces facteurs objectifs (force économique du capital, unité des classes contre le prolétariat) pèsent peu, cependant, face au retard des conditions subjectives de la révolution. La Gauche hollandaise, comme d’ailleurs la Gauche italienne, souligne le poids énorme des préjugés «démocratiques» dans le prolétariat. L’héritage «démocratique» est le principal facteur d’inertie au sein du prolétariat. C’est la principale différence avec la révolution russe. Pannekoek l’exprime en ces termes :

Dans ces pays, le mode de production bourgeois, et la haute culture qui lui est liée depuis des siècles, ont imprégné en profondeur la manière de sentir et de penser des masses populaires676.

Le mode de pensée prolétarien se trouve faussé par cette «culture» dont les expressions les plus typiques sont l’individualisme, le sentiment d’une appartenance à une «communauté nationale», la vénération de formules abstraites du genre de la ‘démocratie’. La puissance des vieilles conceptions dépassées de la socialdémocratie, la croyance aveugle – traduisant un manque de confiance en lui-même – du prolétariat dans les «chefs qui, des dizaines d’années durant, avaient personnifié la lutte, les buts révolutionnaires», et enfin le poids matériel et moral des anciennes formes d’organisation, «machines gigantesques créées par les masses elles-mêmes»; autant de facteurs négatifs qui confortent «la tradition bourgeoise».

Il s’ensuit que la question fondamentale dans les pays développés d’Europe occidentale est la rupture avec l’idéologie bourgeoise, travestie en tradition spirituelle. Celle-ci en se présentant comme «culture» est «un facteur d’infection et de paralysie» des masses. La contradiction entre l’immaturité du prolétariat, trop habitué à raisonner en termes d’idéologie et la maturité des conditions objectives (effondrement du capitalisme)» ne peut être résolue que par le processus du développement révolutionnaire», par «l’expérience directe de la lutte».

La tactique suivie par le prolétariat dans la période révolutionnaire doit nécessairement s’adapter «au stade d’évolution atteint par le capitalisme». Les
676 Pannekoek 1920, cité par Bricianer 1969, p. 171.
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méthodes de lutte et les formes de combat changent à «chacune des phases» de l’évolution capitaliste. Le prolétariat doit donc «surmonter la tradition des phases précédentes» en premier lieu la tradition syndicaliste et la tradition parlementariste.

6.4 La question syndicale

À la différence des anarchistes, Gorter et Pannekoek ne rejettent pas de tout temps les tactiques parlementaire et syndicale. Depuis 1914, elles ne sont plus des «armes pour la révolution» (Gorter). Parlements et syndicats expriment désormais le «pouvoir des chefs» sur «les masses». Terminologie quelque peu ‘idéaliste’, escamotant la question fondamentale : est-ce le fonctionnement interne – les ‘chefs’ ou la structure même des syndicats qui sont devenus impropres à la lutte révolutionnaire? Cette confusion de terminologie ne manqua pas d’être critiquée âprement par Lénine.

Dans La Maladie infantile du communisme, Lénine affirmait qu’il fallait par tous les moyens, même les moins avouables, pénétrer en force dans les syndicats pour les conquérir, Il les mettait sur le même plan que le mouvement de Zoubatov677 en 1905, auquel adhéraient les ouvriers russes :

Il faut… même user – en cas de nécessité – de tous les stratagèmes, de toutes les astuces, recourir aux expédients, taire, celer la vérité, à seule fin de pénétrer dans les syndicats, d’y rester et d’y mener coûte que coûte l’action communiste678.

La réponse de la Gauche hollandaise n’est ni morale ni moralisante, mais historique. La situation de 1920 n’est plus celle de 1905. Les syndicats en Allemagne, pays le plus représentatif de l’Europe occidentale, sont passés du côté de la bourgeoisie et n’ont plus d’ouvrier que son sang sur les mains. Ce ne sont pas seulement de ‘mauvais’ chefs, mais aussi la ‘base’ syndicale qui participe à la répression de la révolution en Allemagne, en 1919679 :

Les syndicats sont employés par les chefs et par la masse des membres comme arme contre la révolution. C’est par leur aide, par leur soutien, par l’action de leurs chefs et en partie aussi par celle de leurs membres que la Révolution est assassinée. Les communistes voient leurs propres frères fusillés avec l’aide des syndicats. Les grèves en faveur de la révolution sont brisées. Croyez-vous, camarade, qu’il soit possible que des ouvriers révolutionnaires restent ensuite dans de telles organisations ?680

Dans la période révolutionnaire, il n’existe plus de syndicats ‘apolitiques’ ou ‘neutres’, qui se contenteraient d’actions économiques en faveur de leurs adhérents. «Chaque syndicat, même chaque groupement ouvrier, joue un rôle de parti politique
677 Sergeï Zoubatov (1864-1917) était un colonel de la gendarmerie, directeur de l’Okhrana de 1896 à 1902, qui avait suscité des syndicats en vue de pousser les ouvriers à des affrontements avec des patrons privés au lieu d’affronter l’État tsariste. Cette tentative de l’Okhrana en 1901 d’encadrer les ouvriers, surtout juifs (organisés politiquement dans le Bund) fit long feu; en 1903, l’association «zoubatoviste» disparut. Mais en avril 1904, Zoubatov réussit à organiser la naissance, à Saint-Pétersbourg, d’une «Union des ouvriers russes des fabriques et usines de Saint-Pétersbourg». Le dirigeant le plus actif de ce syndicat était le prêtre Gapone (1870-1906), qui prit la tête de la manifestation du Dimanche rouge (9 janvier 1905). Zoubatov, pensionné depuis 1904, se suicida en mars 1917 en apprenant l’abdication de Nicolas II [Minczeles 1999; Marie 2008]. 678 Lénine 1965, p. 46-47. 679 Sur la répression exercée par les syndicats allemands, avec les corps francs en janvier 1919, cf. Illustrierte Geschichte der deutschen Revolution, Internationaler Arbeiter Verlag, 1929, p. 278. Le fonctionnaire social-démocrate Albert Baumeister, secrétaire du chef syndical Carl Legien, ainsi que le rédacteur du Vorwärts Erich Kuttner (1887-1942) formèrent le régiment Reichstag, composé de social-démocrates, qui participa avec les corps francs de Noske à l’écrasement sanglant des ouvriers révolutionnaires. Albert Baumeister fut, dès 1921, le premier fonctionnaire allemand de l’Organisation internationale du Travail (OIT). Erich Kuttner fut membre du parlement de 1921 à février 1933. Émigré à Amsterdam, il fut membre du ‘Gruppe Revolutionäre Sozialisten’, socialistes de gauche qui publiaient Neu Beginnen. Découvert par la Gestapo en 1942, il fut en tant que juif envoyé à Mauthausen où il fut exécuté. Il est connu aujourd’hui, tant aux Pays-Bas qu’en Allemagne, pour son livre sur la révolte des gueux de 1566 aux Pays-Bas : Das Hungerjahr 1566. Eine Studie zur Geschichte des niederländischen Frühproletariats und seiner Revolution, Llux Agentur & Verlag, Ludwigshafen am Rhein, 1997. 680 Gorter 1970, p. 434-435.
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pour ou contre la révolution.» À la différence de la Gauche italienne qui préconisait le «front unique syndical», en rejetant le «front unique politique», la Gauche hollandaise refusait tout «frontisme».

Les syndicats, «organisations naturelles pour l’unification du prolétariat» à l’origine, se sont transformés progressivement en organisations anti-ouvrières. Leur bureaucratisation, où l’appareil des fonctionnaires domine les ouvriers, correspond à une quasi-fusion avec l’État. Les syndicats se comportent comme l’État capitaliste en brisant par leur «loi» (règlements, statuts) et par la force toute révolte contre leur ‘ordre’ :

Les syndicats ressemblent également à l’État et à sa bureaucratie en ceci que, malgré un régime démocratique, les syndiqués n’ont aucun moyen d’imposer leur volonté aux dirigeants; un ingénieux système de règlements et de statuts étouffe en effet la moindre révolte avant qu’elle puisse menacer les hautes sphères.

Au même titre que l’État capitaliste, les syndicats ne sont pas à conquérir mais à détruire. Toute idée de reconquérir les syndicats et de les transformer en organes communistes’ ne peut être que la pire illusion réformiste – Gorter compare à plusieurs reprises Lénine à Bernstein. Former une opposition dans les syndicats – dans la tactique de Lénine – qui soit communiste est un non-sens, car «la bureaucratie sait parfaitement s’y prendre pour juguler une opposition avant que celle-ci ne la menace vraiment». Dans l’hypothèse absurde où l’opposition s’emparerait de la direction en chassant les ‘mauvais’ chefs, elle se conduirait exactement comme ces derniers :

Remplacez, dans les vieux syndicats, une bureaucratie constituée par un personnel nouveau et, en peu de temps, vous verrez que celui-ci aussi acquerra le même caractère qui l’élèvera, l’éloignera, le détachera de la masse. Quatre-vingt-dix-neuf pour 100 d’entre eux deviendront des tyrans, au côté de la bourgeoisie681.

Ce n’est donc pas le contenu de l’organisation syndicale qui est mauvais (‘mauvais’ chefs et ‘aristocratie ouvrière’ dans la conception de Lénine), mais la forme d’organisation, laquelle «réduit les masses à l’impuissance. « La révolution n’est donc pas une; question d’injection d’un contenu nouveau, révolutionnaire dans les anciennes formes d’organisation du prolétariat. Il n’y a pas, dans la conception de la Gauche communiste, de forme séparée de son contenu révolutionnaire. La forme n’est jamais indifférente. Dans ce sens, la révolution est aussi une question de forme d’organisation, au même titre qu’elle est une question du développement de la conscience de classe, son contenu682.

Cette forme ne peut être que les conseils ouvriers en période révolutionnaire ou plus exactement les organisations d’usine. Celles-ci sont un dépassement du corporatisme des vieux syndicats de métier et la selle forme de l’unité de la classe ouvrière. Leurs hommes de confiance, contrairement aux syndicats, sont révocables à tout moment. La Gauche hollandaise, sur ce point ne fait que reprendre à son compte l’exemple

681 Gorter 1974a, p. 37. Gallacher (1881-1965), au IIe Congrès de l’I.C., illustra de son expérience d’ouvrier la vacuité de la tactique ‘entriste’ dans les vieux syndicats : «Nous avons travaillé dans les syndicats britanniques pendant 25 ans sans les avoir révolutionnés de l’intérieur. Chaque fois que nous avons réussi à faire d’un de nos camarades un dirigeant syndical, il s’avéra que, au lieu qu’il y ait un changement de tactique, le syndicat a corrompu notre camarade… Il est aussi insensé de parler de conquérir les syndicats qu’il l’est de parler de conquérir l’État capitaliste» (Der Zweite Kongress der Kommunistischen Internationale, Hambourg, 1921, p. 627-629.) Gallacher par la suite renia ses anciennes positions révolutionnaires; il fut élu député pour le rester jusqu’en 1939. 682 C’est ce qu’affirmait par contre la revue «bordiguiste» Programme communiste n° 56, 1972 («Marxisme contre idéalisme ou le parti contre les sectes»). Pour les «descendants» d’Amadeo Bordiga, le Parti est tout, les conseils ouvriers rien : «… le marxisme ne théorise jamais une forme d’organisation comme étant ‘la’ forme révolutionnaire qui servira, par nature, à l’insurrection et à la conquête du pouvoir. En 1871 ce fut la Commune; en 1917, ce furent les soviets; en Italie, les Bourses du travail auraient pu le devenir».
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russe, où les conseils d’usine et non les syndicats ont réalisé la révolution. Cependant, certaines affirmations de la Gauche hollandaise laissent planer des ambiguïtés et montrent un évident manque de cohérence :

– tout en prêchant la destruction des syndicats, elle affirme que «les conseils (fourniront) les bases de nouveaux syndicats»;

– elle confond les unions allemandes avec les conseils d’usine, formés au sein des conseils ouvriers;

– elle vante l’exemple des syndicats révolutionnaires IWW américains et du Rank and File Movement anglais, bien que rejetant toute forme syndicale;

– elle préconise une forme d’usinisme où l’usine est tout : «la révolution en occident ne peut être organisée que sur la base d’usines et dans les usines»; la formation d’organismes territoriaux dépassant le cadre de l’usine n’est pas abordée.

Sur ces questions, la Gauche hollandaise n’allait pas à la racine du problème syndical. Il s’agissait de voir si le «déclin du capitalisme» proclamé par la IIIe Internationale entraînait l’impossibilité de réformes durables; celles obtenues naguère au XIXe siècle par les syndicats réformistes, étaient-elles possibles depuis la guerre ? Des organismes ouvriers purement économiques et revendicatifs pouvaient se vider de leurs objectifs de classe, sous la pression de l’État, et être amenés à la collaboration de classe. Ou, dans le meilleur des cas, disparaître, comme pour les Unionen (voir infra). Le problème essentiel était de voir si réellement des organismes permanents de type revendicatif étaient encore possibles. C’est en fait beaucoup plus tard que la Gauche germano-hollandais trancha dans le sens du rejet de tout organisme économique permanent.

6.5 Le rejet du «parlementarisme révolutionnaire»

À la différence du courant d’Amadeo Bordiga, la Gauche germano-hollandaise avait longtemps tenu pour secondaire la question de la participation aux élections. Pour cette raison, elle fait une distinction assez peu convaincante entre un pouvoir bourgeois ‘matériel’ incarné par les syndicats et un pouvoir bourgeois ‘spirituel’, incarné par le Parlement. Cependant, elle définit le parlementarisme comme une force matérielle active, contre-révolutionnaire, entravant la conscience de classe. D’autre part, dans la définition marxiste, l’idéologie apparaît comme une force matérielle.

En fait, pour la gauche germano-hollandaise, l’illusion électorale est un poison pernicieux pour le prolétariat683.

Celle-ci se rattache aux illusions réformistes et place les ouvriers sous la coupe de chefs parlementaires qui les ont «amené à la guerre, à l’alliance avec le capitalisme».
683 Même argumentation dans les «Thèses sur le parlementarisme» de Bordiga : «… la démocratie constitue un moyen de défense indirecte (de l’État capitaliste en répandant dans les masses l’illusion qu’elles peuvent réaliser leur émancipation par un processus pacifique et que l’État prolétarien peut lui aussi prendre la forme parlementaire, avec droit de représentation pour la minorité bourgeoise. Le résultat de cette influence démocratique sur les masses prolétariennes a été la corruption du mouvement socialiste de la Deuxième Internationale dans le domaine de la théorie comme dans celui de l’action». Cette similitude de positions des Gauche italienne et germano-hollandaise a été niée par la suite par les ‘bordiguistes’ de façon particulièrement sectaire : «… la Gauche marxiste et le KAPD se rencontrent dans l’abstentionnisme, mais se ‘rencontrent’ comme, sur le champ de bataille, deux armées opposées» (sic) (Programme communiste, n° 53-54, «Gorter, Lénine et la Gauche», octobre 1971-mars 1972).
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Elle paralyse l’activité révolutionnaire et développe la passivité :

Le parlementarisme constitue la forme typique de la lutte par l’intermédiaire des chefs, où les masses elles-mêmes n’ont qu’un rôle subalterne. Dans la pratique, il consiste à remettre la direction effective de la lutte à des personnalités à part, les députés; ceux-ci doivent donc entretenir les masses dans «l’illusion que d’autres peuvent à leur place mener le combat… Le parlementarisme a la tendance inévitable de paralyser l’activité des masses nécessaire à la révolution… Tant que la classe ouvrière est portée à croire à la possibilité d’un chemin plus facile, où d’autres agissent à sa place… elle hésitera et demeurera passive, sous le poids des vieilles façons de penser et des vieilles faiblesses684.

Il s’ensuit que l’action ‘révolutionnaire’ de députés, même communistes devient impossible. L’ère des Karl Liebknecht et des Zeth Höglund (en Suède) qui pouvaient utiliser la tribune parlementaire est définitivement close. Avant et pendant la guerre, donc avant la révolution, ces deux modèles de «parlementarisme révolutionnaire» pouvaient exercer «une grande influence» (idem); mais depuis la révolution russe, leur action «n’eut plus aucun effet». Même si le prolétariat envoyait au Parlement des Karl Liebknecht, et non plus des Paul Levi ou des David Wijnkoop, le résultat serait négatif :

Une très grande partie de la masse se satisferait de (leurs) discours et (leur) présence au Parlement serait ainsi nuisible685.

Cependant, sur ce point, la Gauche germano-hollandaise n’aborde guère le problème de la fonction du parlementarisme depuis la guerre. Celle-ci avait montré que le centre de gravité de la politique se déplaçait des parlements dans le gouvernement, se plaçant au-dessus des affrontements d’intérêts bourgeois et devenant le véritable centre de toutes décisions. Dans cette période historique nouvelle, qui fut analysée plus tard comme celle du «capitalisme d’État», les élections apparaissaient comme un moyen efficace de détourner les ouvriers du chemin révolutionnaire, en entretenant toutes sortes de mystifications sur la «démocratie bourgeoise». Cette question de la fonction du parlementarisme dépassait largement celle des «chefs» se substituant à l’activité des masses.

Faute d’analyser en profondeur la fonction nouvelle du parlementarisme, la Gauche hollandaise ne répond pas vraiment sur le fond à Lénine. Elle critique surtout les arguments ‘pragmatiques’ de ce dernier. Le premier de ces arguments est qu’il serait «futile «de faire de la propagande dans le Parlement» pour la conquête des ouvriers et des éléments «petits-bourgeois» non communistes. Mais, souligne Gorter, ceci est un argument fallacieux, car ceux-ci «n’apprennent ordinairement rien par leurs journaux» du contenu des interventions de députés ouvriers. Par contre, Ils peuvent beaucoup mieux connaître les positions révolutionnaires par les «réunions, les brochures et les journaux «communistes.

Le deuxième argument de Lénine – utiliser le Parlement pour profiter des divisions entre partis bourgeois et même passer des compromis’ avec certains d’entre eux – est le plus dangereux, même s’il se rapporte circonstanciellement au cas anglais. La tactique de Lénine était en effet, faute d’un véritable parti ouvrier en GrandeBretagne, «dans l’intérêt de la Révolution», d’accorder un certain soutien parlementaire686 aux travaillistes, pour affaiblir la bourgeoisie. Mais, réplique Gorter, les divisions au sein de l’appareil politique bourgeois sont des «divisions

684 Pannekoek 1920. 685 Gorter 1970. 686 Lénine, La maladie infantile du communisme, p. 80.
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insignifiantes». Cette tactique ne peut aboutir qu’à l’exemple pitoyable d’un Paul Levi – lors du putsch de Kapp (mars 1920) – proclamant son «opposition loyale» au gouvernement social-démocrate. Cette politique au lieu de dévoiler l’unité de toute la bourgeoisie contre le prolétariat lui fait au contraire accroire qu’un compromis est toujours possible «avec les bourgeois dans la révolution», Toute politique parlementariste mène inévitablement à une politique de compromission avec la bourgeoisie, culminant dans la formation de «gouvernements ouvriers». Le résultat est une régression politique du mouvement révolutionnaire : dans une période où le «réformisme» est devenu impraticable, la tactique de Lénine ramène le prolétariat sur le terrain réformiste de la IIe Internationale. Et au lieu de rompre avec le vieux système démocratique, les partis communistes se transforment en organismes légalistes régressant vers la vieille social-démocratie :

Le parti communiste se change en formation parlementaire, avec un statut légal identique à celui des autres, plongé dans les mêmes querelles, une version nouvelle de la vieille socialdémocratie, mais avec des mots d’ordre extrémistes…

La Gauche hollandaise s’arrête là dans son argumentation. Elle élude, faute d’expérience historique, le problème de savoir si une version nouvelle de socialdémocratie dans les partis communistes est possible. D’autre part, si les partis communistes devenaient «social-démocrates», à l’exemple du SPD allemand, cela ne peut signifier qu’une chose : ces partis se transforment en partis de gauche de la bourgeoisie.

6.6 «L’argument du méridien»

Toute l’argumentation de la Gauche hollandaise s’appuie sur l’exemple de l’Europe occidentale. Cela signifie-t-il que la tactique des communistes de gauche ne s’appliquerait pas dans les pays économiquement arriérés? Ou, au contraire, la tactique développée depuis le Congrès de Bakou en septembre 1920687 de soutien aux «luttes de libération nationale» serait-elle valable dans ces pays? La réponse de la Gauche hollandaise reste assez contradictoire. Gorter et Pannekoek divergent même dans leur analyse. Gorter semble ne voir la possibilité d’une révolution prolétarienne qu’en Europe occidentale et – à la rigueur – en Amérique du Nord. Trotsky reprochera à Gorter, non sans quelque raison, d’utiliser «l’argument du méridien»688, en envisageant deux tactiques fondées sur la simple géographie économique. Gorter établit en effet une frontière rigide, quelque peu simpliste, entre deux possibilités tactiques :

Si l’on va de l’est de l’Europe à l’Ouest, on traverse à un certain endroit, une frontière économique. Elle est tracée de la Baltique à la Méditerranée, à peu près de Danzig à Venise. C’est la ligne de partage de deux mondes. À l’ouest de cette ligne, le capital industriel, commercial et bancaire unifié dans le capital financier développé au plus haut degré, domine presque absolument. Le capital agraire même est subordonné à ce capital ou a dû déjà s’unir à lui Ce capital est hautement organisé et se concentre dans les plus solides gouvernements et États du monde. À l’est de cette ligne n’existe ni cet immense développement du capital concentré de l’industrie, du commerce, des transports, de la banque, ni sa domination presque absolue, ni par conséquent l’État moderne solidement édifié689.
687 Cf. Le premier congrès des peuples de l’Orient, Bakou, 1er-8 septembre 1920, reprint Maspéro, Paris, 1971. Ce congrès se tint au moment où le gouvernement soviétique commençait à soutenir Mustafa Kemal en Turquie, lequel ne tarda pas à massacrer les communistes turcs. Ce congrès, regroupant près de 2.000 délégués, fut l’occasion d’une démagogie nationaliste et islamiste effrénée, de la part de Zinoviev : «L’internationale communiste s’adresse aujourd’hui aux peuples de l’Orient et leur crie : ‘Frères, nous vous appelons à la Guerre sainte, à la Guerre sainte tout d’abord contre l’impérialisme anglais!’» (p. 46) Les intérêts de l’État russe soviétique, que l’on pourrait qualifier d’impérial, l’emportaient très largement sur ceux du Komintern. 688 Bulletin communiste n° 34, 18 août 1921, «Réponse au camarade Gorter», par Trotsky. Gorter tint un discours d’une heure et demie devant les membres de l’Exécutif. En dépit de ses protestations répétées, son discours ne fut pas publié par l’EKKI. 689 Gorter, in Kool 1970, p. 432.
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En fait, cet «argument du méridien» recoupe deux problèmes, mal séparés dans la démonstration de Gorter. Chez lui, comme chez les marxistes est affirmé avec force que l’épicentre de la révolution mondiale se trouve en Europe occidentale690; de cet épicentre s’étendra le séisme révolutionnaire au reste du monde. Il n’est nullement dit, comme le fera par la suite Trotsky, que pourraient s’édifier des «États-Unis socialistes d’Europe», qui ne seraient que «une forme de paneuropéisme, voire un national-communisme européen.

Le deuxième problème est celui de l’unité de la tactique mondiale du prolétariat, sur la base des nouveaux principes (dictature des conseils, boycott des élections, rejet du syndicalisme) établis par l’expérience révolutionnaire. Gorter semblerait considérer que la tactique de Lénine était bonne en Russie, mais serait mauvaise en Occident. En réalité, Gorter montre que la révolution s’est accomplie en Russie contre le Parlement, et sans les syndicats, en s’appuyant sur les conseils d’usine. Et «c’est seulement après la révolution» qu’est venue l’alliance avec la paysannerie.

La faiblesse de l’argumentation de Gorter se trouve non dans l’insistance sur le rôle décisif du prolétariat occidental dans la révolution mondiale mais dans le manque d’insistance sur l’unité de tactique et de principe dans les pays développés comme dans les pays sous-développés. C’est seulement plus tard, en 1923 (cf. infra) que Gorter affirmera que la tactique communiste de gauche est aussi valable dans les pays sous-développés d’Asie, où le prolétariat doit être rigoureusement indépendant de tous les partis bourgeois et s’allier au prolétariat des pays développés, pour former une même unité.

Par contre la position de Pannekoek est beaucoup plus ambivalente. De façon voilée, Pannekoek critique fortement Gorter :

Considérer la révolution mondiale uniquement dans une optique ouest-européenne, c’est s’interdire d’en saisir la portée universelle691.

Pannekoek insiste plus que Gorter sur l’unité de la lutte révolutionnaire par-delà les ‘méridiens’, par-delà les continents :

Il incombe aux travailleurs d’Europe de l’Ouest et des USA, unis aux multitudes d’Asie, de conduire à bonne fin le dur combat en vue d’anéantir le système capitaliste. Ce combat ne fait encore que commencer. Lorsque la révolution allemande aura pris un tournant décisif et réussi sa jonction avec la Russie, que des luttes de masses révolutionnaires éclateront en Angleterre et en Amérique, que les Indes se trouveront en proie à l’insurrection, que le communisme s’étendra du Rhin à l’océan Indien, alors la révolution mondiale abordera sa phase la plus violente692.

Mais, de l’autre côté, Pannekoek manifeste dès 1920, après la nouvelle défaite du prolétariat allemand, un grand scepticisme sur la capacité du prolétariat d’Europe occidentale d’être le foyer de la révolution mondiale. Il en vient même à se répandre en déclamations lyriques sur «la grande révolte de l’Asie contre le capital ouesteuropéen concentré en Angleterre», qui conjuguée avec la révolution prolétarienne en Occident, fera de Moscou la «capitale de l’humanité nouvelle». Cet enthousiasme et cette fascination pour les «multitudes» d’Asie préfigurent ceux du congrès de
690 Cf. Engels, Principes du communisme (1847) : «La révolution communiste ne sera… pas une révolution nationale uniquement, elle se fera simultanément dans tous les pays civilisés, c’est-à-dire au moins en Angleterre, en Amérique, en France et en Allemagne. […] Elle aura également des répercussions importantes sur les autres pays du monde. Elle transformera complètement leur développement et l’accélérera considérablement. Ce sera une révolution universelle, dont le terrain sera lui aussi universel». 691 Pannekoek 1920, traduction par Bricianer 1969, p. 194. 692 Bricianer 1969, p. 197.
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Bakou où sera prêchée la «guerre sainte révolutionnaire» de l’Orient contre l’Occident. Pannekoek ne va pas jusqu’à ce point; mais il en est bien proche en soutenant presque les mouvements de libération nationale en Asie dont il espère – en dépit d’un nationalisme que soulignera par contre Gorter – qu’ils «adopteront une mentalité communiste et un programme communiste». Ce mouvement d’enthousiasme pour les «multitudes d’Asie», enthousiasme peu fréquent chez le scientifique Pannekoek, fut de courte durée. En 1921, la rupture avec l’I.C. lorsque la question russe se posa violemment à la suite de Kronstadt et de la NEP, mit fin chez Pannekoek à l’espoir de faire de Moscou la «capitale de l’humanité nouvelle»693.

Il fallait un grand courage à Pannekoek et, surtout, à Gorter pour critiquer Lénine, qui jouissait déjà d’un véritable culte dans l’I.C., alors au sommet de son éclat. Accusés d’infantilisme, tous deux – comme porte-parole des gauches communistes hollandaise, allemande et anglaise, montraient une grande maturité et une maturation de leur théorie.

La réponse à Lénine de la Gauche hollandaise reste la seule réponse systématique, argumentée et solide du communisme de gauche de l’époque aux positions développées par Lénine.

693 Ibid., p. 198.
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CHAPITRE V

LE RECUL DE LA RÉVOLUTION MONDIALE ET LA TENTATIVE AVORTÉE DE FONDER UNE ‘QUATRIÈME INTERNATIONALE’ [KAI] (1921-1927)

La reconnaissance du KAPD comme «parti sympathisant» de la IIIe Internationale, disposant d’un «représentant permanent à l’Exécutif»694, apparaissait en janvier 1921 comme une victoire de la politique d’opposition menée par Gorter et Pannekoek. Une communauté de travail devenait possible entre l’I.C. et le communisme de gauche. C’est du moins ce qu’il semblait à lire Zinoviev, qui écrivait au nom du Comité exécutif :

Le noyau du KAPD comprend des ouvriers réellement révolutionnaires. Ce parti a fait un très grand pas vers le communisme ces derniers temps en excluant de ses rangs Laufenberg, Wolffheim et Otto Rühle. Le KAPD critique nos camarades allemands; ce n’est point encore un malheur. Le KPD n’est pas tout à fait préservé d’erreurs : il n’est que de nous rappeler seulement son attitude pendant le putsch de Kapp et pendant la dernière insurrection des électriciens berlinois…695

La communauté de travail entre le communisme de gauche et le Komintern fut de courte durée. Elle ne survécut pas à l’Action de Mars 1921 en Allemagne centrale. L’environnement international devenait de plus en plus défavorable, non seulement avec le recul très net de la révolution mondiale, mais surtout avec la politique menée par l’État russe. La politique étrangère de cet État, les événements de Kronstadt et finalement la politique de l’I.C. en Allemagne vont être autant de jalons dans la rupture finale, survenue au IIIe Congrès du Komintern. Précédée par l’expulsion de la minorité du CPN, avant même le IIIe congrès celle du KAPD en septembre 1921 sonne le glas d’une opposition internationale dans l’I.C.

Désormais, c’est la Gauche communiste hollandaise qui prend la direction de l’opposition internationale en dehors même du Komintern. Sous la houlette de Gorter, mais non de Pannekoek, est formée une Internationale communiste ouvrière (KAI) qui sera finalement une aventure sans lendemain. Elle ne fera que précipiter de déclin du courant de la Gauche communiste aux Pays-Bas, comme en Allemagne, avant que ne surgisse à la fin des années 1920 le Groupe des communistes internationalistes (ou G.I.C.).

694 Le représentant du KAPD était Arthur Goldstein (1887-1943), docteur en droit, journaliste. Membre du SPD en 1914, il avait adhéré au Spartakusbund, et donc à l’USPD en avril 1917. Dans l’opposition du KDP en 1919, il était l’un des membres fondateurs du KAPD. Au sein de celui-ci, il mena la bataille acharnée contre le national-bolchevisme. Délégué à l’Exécutif du Komintern de novembre 1920 à fin mars 1921. Rentré en Allemagne il devint rédacteur de l’organe du KAP dans la Ruhr Klassenkampf, à Düsseldorf. Il fait partie du «clan» Schröder, et à ce titre est membre du Bureau d’information de la KAI, avant la scission de mars 1922. Après celle-ci, il devint très rapidement le collaborateur de Paul Levi et de sa revue Unser Wort. Paul Levi le fit entrer au SPD, pour constituer une «opposition». À la fin des années 1920, il fit partie avec Schröder, Reichenbach, Utzelmann et Schwab du groupe clandestin «Rote Kämpfer», qui après être sorti du SPD prétendait reprendre les positions originelles du KAPD. Exilé en France, après février 1933, il adhère jusqu’à l’été 1934 au groupe trotskyste allemand des IKD (Communistes internationaux d’Allemagne) qui publie Unser Wort. Pris par la Gestapo vers mai 1943, il est emprisonné au camp de Drancy, puis déporté et assassiné à Auschwitz le 25 juin de la même année [Bourrinet 2017]. 695 Lettre ouverte du Comité exécutif (EKKI) du 15 janvier 1921, publié par Die Aktion n° 13-14, Berlin, avril 1921.
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Alors que le centre de gravité du courant hollandais s’était déplacé vers l’Allemagne, et même la Grande-Bretagne et la Bulgarie, les Pays-Bas redeviennent le centre théorique et politique du mouvement communiste de gauche international.

1. Le recul de la révolution mondiale. – La «Tragédie de Kronstadt» et l’Action de Mars

La N.E.P. (Nouvelle politique économique) dans le domaine économique, en Russie, après l’écrasement de Kronstadt en mars 1921, a été précédée d’une véritable N.E.P. diplomatique de l’État russe.

Le pouvoir soviétique chercha à nouer des alliances avec différents États du monde capitaliste. Par l’intermédiaire de Karl Radek, emprisonné en Allemagne, des contacts furent pris dès l’automne 1919 avec la Reichswehr et ses généraux696, mais aussi avec le millionnaire Walter Rathenau, dans le but d’étudier les possibilités d’alliance militaire et économique entre l’Allemagne et la Russie. Dès octobre 1919, Radek déclarait crument :

La possibilité d’une paix entre États capitalistes et États prolétariens n’est pas une utopie697.

Une alliance de fait, dirigée contre le Traité de Versailles et les Alliés, s’établit en 1920, lors la guerre russo-polonaise : l’Allemagne fit une déclaration de ‘neutralité’ qui signifiait l’interdiction du transit des munitions alliées destinées à la Pologne à travers son territoire. Avec les pays alliés, des accords commerciaux furent recherchés et obtenus : un accord commercial fut conclu entre la Grande-Bretagne et la Russie le 16 mars 1921, au moment des événements de Kronstadt. Le modus vivendi entre le monde capitaliste et l’État soviétique, dénoncé auparavant par Pannekoek, devenait progressivement une réalité. Le Traité de Rapallo de 1922 se dessinait.

Mais le plus inquiétant était la soumission progressive de l’Internationale communiste aux buts nationaux de l’État russe. Celui-ci tendait à faire prédominer ses intérêts propres sur les intérêts révolutionnaires de l’Internationale. La Turquie offre un exemple frappant de cet antagonisme. Dès 1919, des contacts avaient été pris à Berlin, toujours par l’intermédiaire de Karl Radek, entre le gouvernement bolchevik et le dirigeant nationaliste turc Ismail Enver Pacha (1881-1922), responsable du massacre des Arméniens en avril 1915, réfugié en Allemagne, après la chute de l’Empire ottoman. Enver Pacha s’était déclaré «ami du bolchevisme», mais il finit par trahir ses «amis» en organisant en 1921-1922 une résistance armée musulmane pour détruire le «communisme», en s’appuyant sur les peuples turcophones de l’Asie centrale698.

Des relations amicales furent nouées avec Mustafa Kemal699 à partir de 1920, qui se

696 Carr 1952. 697 Radek 1919, p. 11-12. Plus tard, Radek se déclara partisan d’un «modus vivendi avec les États capitalistes». Voir aussi : Fayet 2004, p. 253-315. 698 Enver Pacha (Ismail Enver Bey) avait été envoyé par les bolcheviks au Turkestan (actuel Tadjikistan) pour mater la révolte des basmadji. À peine arrivé à Boukhara, il se rallia aux rebelles musulmans : il se met à porter le turban blanc, s’abime en prières et envoie partout des émissaires pour rallier à son turban blanc tous les musulmans d’Asie centrale. Il est tué le 4 août 1922, près de Baldzuhan (Baljuvon), lors d’une bataille contre un escadron arménien de l’Armée rouge commandé par Hagop Malkoumian, alias Yakov Melkoumov. Rapatriés en Turquie le 4 août 1996, les restes d’Enver sont enterrés sur la colline de la Liberté, à Istanbul, au côté de «grands héros» de la turcité, comme Talât Paşa (1874-1921), responsable majeur du génocide arménien de 1915. 699 À partir d’août 1920, le gouvernement soviétique livre 400 kilos d’or à Mustafa Kemal; les armes suivront. Pour apparaître radical, le gouvernement de Kemal avait fondé un P.C. «officiel», composé de toute une brochette de généraux, ministres et hauts fonctionnaires (Dumont 1983).
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conclurent par un accord avec la Turquie le 16 mars 1921. Mustafa Kemal non seulement écrasa le mouvement paysan, soutenu par l’I.C., mais fit exécuter toute la direction – formée en Allemagne par les spartakistes et hostile à tout nationalisme – du Parti communiste de Turquie. Le groupe internationaliste formé autour de Mustafa Suphi (1882-1921) fut liquidé au large de Trébizonde, sur la mer Noire, le 28 janvier 1921700. Ce massacre délibéré n’entama nullement les bonnes relations entre l’État russe et la Turquie.

Pour la première fois, il était démontré que des gouvernements, entretenant de bonnes relations diplomatiques avec la Russie, pouvaient impunément assassiner et mettre hors la loi des militants révolutionnaires, membres de l’Internationale communiste, sans s’aliéner la faveur de l’État russe, dont la politique était, en principe, subordonnée à celle de l’I.C. Ces événements, qui se déroulèrent en janvier 1921, étaient la conséquence directe de la politique de soutien – avalisée par le IIIe Congrès de juillet 1921 – aux mouvements dits de «libération nationale».

1.1 Les événements de Kronstadt (mars 1921)

Plus qu’en politique extérieure, les événements de Kronstadt vont démontrer l’antagonisme entre l’État russe et le prolétariat701. Des grèves avaient en effet éclaté en février 1921 dans les usines de Petrograd, qui avait toujours été le cœur de la Révolution russe. Elles étaient autant dirigées contre le rationnement alimentaire que contre l’État et le Parti bolchevik. En dépit des allégations que les grèves auraient été «fomentées» par les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires ou les anarchistes – la plupart de ceux-ci étaient en prison –, le mouvement était spontanée sans chefs ni organisation. Il s’était étendu à toutes les grandes usines, y compris les usines Poutilov, le principal bastion de la Révolution en 1917. Face à cela, Zinoviev et les bolcheviks de Petrograd répondent par des mesures répressives : dispersion par le corps des Cadets (koursantis) des manifestations; lock-out des usines en grève; privation des cartes de ravitaillement pour les grévistes; instauration de la loi martiale; arrestations massives; exécution immédiate en cas de rassemblement; surveillance par des troupes de bolcheviks armés des ouvriers à l’intérieur des usines.

Ces mesures eurent pour effet de cristalliser le mécontentement latent des ouvriers depuis plusieurs mois et de le politiser. Les revendications politiques: abolition de la loi martiale; libération de tous les emprisonnés; les libertés de réunion, de presse, de parole pour les ouvriers; des élections libres aux comités d’usine, aux soviets, toutes ces revendications dirigées contre «la dictature de parti» et la Tchéka montraient l’antagonisme entre prolétariat et État, dans lequel s’étaient fondus les bolcheviks. Elles étaient un appel à la démocratie ouvrière et la revitalisation des soviets, absorbés par l’État et le parti bolchevik.

Mis au courant de la situation, les marins et les ouvriers des ateliers de Kronstadt envoyèrent des délégations dans les usines de Pétrograd. Le résultat fut que les marins et ouvriers de Kronstadt reprirent à leur compte celles des ouvriers de Petrograd et les élargirent : réélection des soviets au scrutin secret; organisation en dehors du parti bolchevik d’une conférence des ouvriers, soldats, marins de la province; liberté de presse et d’organisation pour anarchistes et socialistes de gauche. L’envoi de Kalinine et de Kouzmine à Kronstadt, qui ont une attitude
700 Paul Dumont, «Bolchevisme et Orient. Le Parti communiste turc de Mustafa Suphi. 1918-1921», in Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 18, n° 4, oct.-déc. 1977, p. 377-409. Voir aussi Goldner 2011. 701 Voir : Avrich 1970, Berkman 1982, Mett 1993, Vinogradov et Kozlov (éd.) 1999, ainsi que (Jean-Jacques) Marie 2005.
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arrogante et provocatrice, ne fit que précipiter les choses. Le résultat fut la formation d’un Comité révolutionnaire provisoire (C.R.P.) représentant toute la population de l’île. Cela au moment même où les ouvriers de Pétrograd reprenaient le travail, sous l’effet de la terreur.

L’affrontement armé entre les bolcheviks et les marins et ouvriers de Kronstadt devenait inévitable. Ceux-ci étaient traités de contre-révolutionnaires «gardes blancs», à la solde «des capitalistes français»702; leurs familles à Pétrograd étaient prises en otages; eux-mêmes étaient menacés d’être «descendus comme des perdrix». Enfin Trotsky – que les insurgés appelaient le «Junker Trotsky», «le sanguinaire Trotsky»703, donna le 7 mars l’ordre d’écrasement de Kronstadt, ne laissant aucun espoir de survie aux marins et ouvriers :

Je donne à l’instant même l’ordre de préparer l’écrasement de la révolte. Les insurgés seront passés par les armes704.

Avec le mot d’ordre «vaincre ou mourir», les marins et les ouvriers, qui tous avaient été armés, se battirent avec l’énergie du désespoir. Le gouvernement avait mobilisé des milliers de soldats, dont une bonne partie venait d’Asie centrale – et donc plus malléables à la propagande officielle –, auxquels s’adjoignirent des membres du Parti bolchevik, dont ceux de l’opposition ouvrière705; derrière eux se trouvaient les tchékas, qui fusillaient les nombreux déserteurs ou tiraient sur les troupes passant dans les rangs de Kronstadt. Les troupes de Toukhatchevsky706 vinrent à bout de l’insurrection; des milliers de marins et ouvriers furent fusillés, les survivants envoyés en prison ou dans des camps où ils périrent. Des 8.000 qui purent se réfugier en Finlande, beaucoup revinrent, sous promesse d’amnistie : ils furent soit exécutés soit disparurent dans les camps de travail707.
702 Cette assertion que les insurgés de Kronstadt étaient dirigés par des «gardes blancs» reposait sur la présence d’un ancien général tsariste, qui servait dans la Flotte. Mais Toukhatchevsky était aussi un ancien officier tsariste. Fin 1919, les chiffres officiels donnaient l’intégration de 100.000 officiers tsaristes sur 500.000 dans l’Armée rouge. Les insurgés de Kronstadt refusèrent de suivre les conseils militaires de l’ancien général tsariste Aleksandr Kozlovski (1864-1940) qui commandait officiellement l’artillerie comme «spécialiste militaire». Il est certain que les Blancs ne restèrent pas inactifs; ils tentèrent en vain de proposer leurs «services» en envoyant des émissaires. Les insurgés mirent à l’écart les officiers au cours de la révolte. Les dirigeants bolcheviks étaient loin de partager les assertions de Trotsky. Ainsi Boukharine, au IIIe Congrès de l’I.C. : «Qui dit que Kronstadt était blanche? Non. Pour nos idées, pour la tâche qui est la nôtre, nous avons été contraints de réprimer la révolte de nos frères égarés. Nous ne pouvons pas considérer les matelots de Kronstadt comme nos ennemis.’ Nous les aimons comme des frères véritables, notre chair et notre sang». Voir Avrich 1970, p. 132. 703 lzvestia de Kronstadt n° 5, 7 mars 1921, traduction Bélibaste, Paris, 1969. Les Kronstadiens faisaient une très nette différence entre Lénine et Trotsky. Ils croyaient que Lénine, malade, était tombé sous la coupe de Zinoviev et Trotsky. Mais le numéro 12, du 14 mars, laissa transparaitre leur déception de Lénine, lorsque celui-ci eut affirmé au VIlle congrès du Parti communiste russe que «le mouvement était pour les soviets mais contre la dictature des bolcheviks», que c’était «une contre-révolution d’un nouveau genre». Ils pensaient, comme les travailleurs russes, que «Lénine était différent de Trotsky et Zinoviev». «Ils avaient encore confiance en lui» (n° 12, 14 mars). Ils en concluaient que Lénine était sincère, mais en proie «à la confusion». 704 Ce message radio de Trotsky est donné tel quel dans la traduction Bélibaste de 1969 [lzvestia n° 5, du 7 mars]. La traduction d’Ida Mett (La Commune de Cronstadt, Cahiers Spartacus, Paris, (p. 47-48), plus exacte, ne laisse pas entendre que les insurgés «seront passés par les armes» mais «écrasés par la force des armes». Voici notre traduction à partir du russe : «Je donne en même temps l’ordre de préparer toutes mesures nécessaires à l’écrasement de la révolte et des séditieux par la force des armes. La responsabilité des malheurs qui s’abattront sur la population civile retombera entièrement sur la tête des insurgés gardes-blancs» [Правда о Кронштадте: очерк героическои борбы кронштадттсев против диктатуры Коммунистическои партии, с картои Кронштадта, его фортов и Финского залива, imprimerie ‘Volia Rosii’, Prague, 1921, p. 73]. S’il y a un «distinguo» à faire entre «passer par les armes» et «écraser par la force des armes», c’est un ‘distinguo’ bien léger, qui n’enlève rien à la responsabilité morale de Trotsky dans la répression des insurgés de Kronstadt. On sait que le résultat de la répression fut la fusillade immédiate d’une grande partie des révoltés. Plus tard, Trotsky se lava les mains de ses responsabilités, lorsqu’il fut accusé dans les années trente d’avoir été le principal responsable de la répression. Trotsky affirma en 1938 qu’il «n’avait pas pris la plus petite part personnelle à la pacification du soulèvement de Kronstadt ou à la répression qui suivit» [The New International, août 1938, p. 249-250]. Précisons qu’à cette époque Trotsky menait une politique d’alliance avec les anarchistes espagnols, et le rappel de ce passé par Victor Serge, fin avril 1938, fui causa quelques désagréments. 705 Alexandra Kollontai déclara que les membres de l’Opposition se porteraient les premiers volontaires pour écraser la révolte (Avrich 1970, p. 175). 706 Le stalinisme accusa par la suite, en 1939, Toukhatchevski d’avoir été responsable de l’insurrection de Kronstadt ! 707 Les insurgés qui avaient emprisonné la minorité de communistes, qui était hostile au soulèvement, n’exercèrent aucune représaille contre elle. Ils ne prirent aucune famille en otage, à la différence du soviet de Petrograd. Toute violence devait être exclue : «La garnison de Kronstadt déclare que les communistes de Kronstadt jouissent d’une totale liberté, d’ailleurs leurs familles n’aspirent ni à obtenir une

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Le programme des insurgés de Kronstadt n’était pas suffisamment clair pour qu’il retînt l’attention des communistes de gauche. Il rejetait certes toute idée de Constituante et de retour au passé; il souhaitait simplement – de façon confuse – une dictature des conseils, sans les partis quels qu’ils soient, et non une dictature étatique exercée par un seul parti. Cette idée d’une «dictature de classe», opposée à la «dictature de parti» fut néanmoins – à la fin de l’année 1921 – développée par les communistes de gauche hollandais et allemands, surtout par le KAPD. Par contre, l’appel à «une troisième révolution» de la part des ‘Kronstadiens’ restait très vague et ne laissait entrevoir d’autre perspective que la fin du pouvoir bolchevik. L’idée, par ailleurs, «de donner aux paysans une liberté d’action complète sur leur terre» – mais «sans utiliser le travail des salariés»708 – ne pouvait que rencontrer l’hostilité de Gorter et du KAPD. Ceux-ci étaient hostiles à toute concession à la paysannerie, qu’ils assimilaient aux koulaks.

De fait, au départ, le KAPD soutint la thèse officielle d’un complot contre la Russie soviétique. Soutenant que des bateaux français étaient déjà à Reval pour soutenir l’insurrection en Russie – ce qui était faux –, le KAPD affirmait :

Les émigrants contre-révolutionnaires russes retournent en Russie, et le comte Wrangel se prépare en Hongrie dans le but d’un soutien militaire.

L’action des insurgés, précisait le KAPD, était bel et bien anticommuniste et contrerévolutionnaire :

Les connaissances exactes des conditions russes permirent aux contre-révolutionnaires de provoquer une insurrection, qui dans sa première phase était de la même espèce qu’une troisième révolution.

Au cours de la lutte – par l’exigence d’une Constituante se dessine clairement l’empreinte d’un soulèvement dirigé contre le communisme709.

Néanmoins l’organe du KAP donnait le contexte exact de l’insurrection : la faim et le «mécontentement contre la dictature du parti et la bureaucratie soviétique»710.

Il fallut le rapport circonstancié des délégués du KAPD à Moscou, et en particulier d’Arthur Goldstein711 qui représentait le parti à l’Exécutif de l’I.C., pour que changeât l’attitude des communistes de gauche. Goldstein donnait une appréciation plus perspicace de l’insurrection de Kronstadt :

L’antagonisme entre prolétariat et gouvernement soviétique se fit encore plus aigu lors de l’éclatement des émeutes alimentaires de Moscou et Pétrograd : le gouvernement soviétique prit des mesures très sévères qui sont à peine différentes de celles adoptées par un État capitaliste. J’ajouterai que le soulèvement de Kronstadt doit être considéré comme un symptôme, celui de l’antagonisme entre prolétariat et gouvernement soviétique. L’histoire de l’insurrection de
immunité absolue ni à prendre exemple sur le soviet de Petrograd, de la même manière qu’elle estime qu’une telle (prise d’otages), même provoquée par la rage du désespoir, serait sous tous rapports le plus honteux et le plus lâche des actes. L’histoire n’a pas encore connu de tels procédés» [radiotélégramme, signé Petrotchenko et Kilgast, adressé au soviet de Petrograd, 7 mars 1921 (Правда о Кронштадте, op. cit., p. 72-73)]. 708 «Résolution du navire Petropavlovsk», 28 février 1921; citée par Avrich, op. cit., p. 75-76. Il est certain que le poids de la petite paysannerie se faisait sentir chez les matelots, puisque 2/3 étaient d’origine paysanne, en 1921. Mais cette composition sociale n’était guère différente de celle des marins de Kronstadt en 1918. 709 KAZ, Berlin, n° 177, 1921. 710 «Die Offensive gegen Russland beginnt!», KAZ, Berlin, n° 179, 1921. 711 Arthur Goldstein, bientôt remplacé par Bernhard Reichenbach (1888-1975) [Johannes Seemann], était en contact avec l’Opposition ouvrière de Moscou. C’est lui qui fit passer en Occident le manuscrit du livre L’Opposition ouvrière d’A. Kollontaï par un courrier spécial du KAPD. Il fut traduit en allemand et néerlandais et édité par le KAPD et le KAPN. Pierre Pascal en fit une traduction en français, à partir de la brochure originale [Kollontai 1974].
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Kronstadt n’est pas encore close aujourd’hui et nous ne voulons aujourd’hui encore ne porter aucun jugement définitif sur ce point. Il est certain que dans l’insurrection de Kronstadt ce n’est pas seulement le capital étranger qui joua comme facteur contre le gouvernement soviétique, mais le fait que de grosses parties du prolétariat russe se plaçaient du fond du cœur au côté des insurgés de Kronstadt712.

Cette attitude du délégué du KAPD à Moscou était beaucoup mieux fondée que celle adoptée par Gorter lui-même. Néanmoins, celui-ci fut accusé au IIIe Congrès du Komintern par Radek et Zinoviev de «soutenir Kronstadt»713. Ce qui est rigoureusement faux.

Tout en marquant que le prolétariat russe s’était insurgé contre le parti communiste et qu’il valait mieux avoir «une dictature de classe à la place d’une dictature de parti», Gorter trouvait «justifiées» les mesures prises par les bolcheviks à l’égard de Kronstadt. Ceux-ci avaient bel et bien écrasé «la contre-révolution», et Gorter implicitement envisageait que les communistes de gauche seraient amenés à prendre de telles mesures en Occident, si la ‘contre-révolution’ s’insinuait dans une fraction du prolétariat :

Chez vous, vous pouviez – lorsqu’une partie du prolétariat se dressa contre vous à Kronstadt et Pétersbourg – encore réprimer la contre-révolution. Parce que chez vous elle est faible. Mais chez nous, elle triompherait, si une partie du prolétariat s’élevait contre nous. Car chez nous la contrerévolution est très puissante714.

Cette conception insolite de la part d’un militant se réclamant d’une «dictature de classe» sous la forme des conseils – revendication qui avait été en partie mise en avant à Kronstadt s’explique surtout par la mise en place de la NEP (Nouvelle politique économique) le 15 mars, au moment où l’assaut était donné contre Kronstadt. Celle-ci constituait, comme le soulignait Riazanov, un véritable «BrestLitovsk paysan». La liberté accordée aux paysans de disposer de leur surplus, la liberté de commerce étaient autant de reculs devant les forces petites-bourgeoises. Si cette politique de concessions était dans l’esprit de Lénine une retraite momentanée, elle annonçait néanmoins le fameux «enrichissez-vous» adressé par la suite par Boukharine aux koulaks. Il est symptomatique que ces mesures désamorcèrent, plus que la répression, toute tentative d’insurrection des soldats en faveur des mutinés de Kronstadt.

Gorter, à la grande différence du KAPD qui commençait à nouer d’étroites relations avec les communistes de gauche russes et était mieux informé715, voyait dans Kronstadt et la NEP le triomphe de la contre-révolution paysanne. Selon lui, «une petite action d’un groupe de paysans – on dit que les équipages des navires de guerre étaient pour la plupart formés de fils de paysans – fut «suffisante» pour que «le communisme s’écroulât au moindre souffle». Le parti bolchevik apparaissait alors comme le parti de la paysannerie et «le prolétariat fut mis au service de la

712 Intervention au Congrès extraordinaire du KAPD à Berlin, 11-14 sept. 1921. Voir : Klockner (éd.) 1981, p. 58-59. 713 Komintern 1921a, p. 90 et 342. Alexander Schwab, l’un des délégués du KAPD au IIIe Congrès du Komintern, répliqua : «Gorter ne prend pas parti pour les insurgés de Kronstadt et il en est de même pour le KAPD» (p. 621). 714 Gorter, Die Klassenkampforganisation des Proletariats, in Gorter et Pannekoek 1969. 715 Plus qu’avec Alexandra Kollontaï, les délégués du KAPD à Moscou étaient en contact avec le groupe d’Ignatov de Moscou (Cf. KAZ n° 204). Ce groupe demandait le respect de la démocratie ouvrière et la lutte contre la bureaucratie du parti. Il exigeait, enfin, ce qui n’était pas pour déplaire au KAPD, que les organes responsables du parti bolchevik soient composés d’au moins 2/3 d’ouvriers. Il se fondit dans l’opposition ouvrière. Efim Nikitich Ignatov (1890-1938), d’origine paysanne, né près de Tarussa (Kaluga), cuisinier, bolchevik depuis 1912, était député du soviet de Moscou en 1917. Dans les années trente, il était directeur d’enseignement supérieur pour l’édification soviétique près du présidium du Comité exécutif central panrusse. Arrêté en 1937, il est fusillé le 11 janvier 1938 à Moscou. Il fut «réhabilité» en 1956 [Lev G. Protasov, Люди Учредительного собрания: портрет в интерьере эпохи (Les hommes de l’Assemblée constituante. Portraits de toute une époque), Rospen, Moscou, 2008].
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paysannerie»716.

Cependant, tous les communistes de gauche, les Hollandais et le KAPD étaient d’accord pour dénoncer la signification contre-révolutionnaire des mesures prises autant dans le domaine économique que dans le domaine politique. Dès avril 1921, le KAPD – par la bouche de ses délégués à Moscou (en particulier Adolf Dethmann) – dénonçait «les formes actuelles qui semblent se rapprocher fortement d’une sorte de capitalisme d’État». D’autre part, après le Xe congrès du parti russe interdisant l’opposition ouvrière, comme fraction organisée, et toute fraction en général, la démocratie ouvrière dans le parti bolchevik était morte :

Après le dernier congrès de la République russe des soviets, on ne peut plus douter qu’en Russie, il existe non une dictature de classe mais une dictature de parti717.

Cette position de Gorter, partagée par le KAPD, était annonciatrice d’une rupture avec l’I.C. La question russe, et donc celle du sort de l’I.C. passait au premier plan au sein de la Gauche communiste hollandaise et allemande. C’est en Allemagne que se jouait désormais le sort de la Révolution russe et du Komintern.

1.2 L’Action de Mars 1921

Bien que limitée à l’Allemagne centrale, l’Action de Mars avait été une grave défaite de la révolution en Allemagne. Cette action se déroula en pleine passivité du prolétariat allemand sous le coup de défaites répétées. Le ministre de l’intérieur social-démocrate, Carl Severing, qui avait acquis quelque célébrité en mars-avril 1920 pour ses talents de «pacificateur» de la Ruhr, en faisant appel à la Reichswehr, avait décidé de pacifier cette fois l’Allemagne centrale, où les ouvriers avaient conservé leurs armes.

Le 18 mars, jour même où tombait Kronstadt, la social-démocratie faisait occuper militairement l’Allemagne centrale. Celle-ci était l’un des plus forts bastions des deux partis communistes rivaux : VKPD et KAPD. Le KAPD, en dépit de la scission de la tendance «saxonne» de Rühle, dirigeait une très forte Union (AAU) aux usines Leuna, qui comptait 2.000 membres sur un effectif de 20.000 ouvriers. D’autre part, des hommes comme Max Hölz et Karl Plättner, membres du KAPD – de façon très informelle il est vrai718 –, étaient très populaires en Allemagne centrale pour leurs actions d’«expropriation» contre la bourgeoisie locale719. Ils étaient les organisateurs militaires du parti dans cette région.

C’est dans ce contexte, où le prolétariat allemand était sur la défensive, que l’Exécutif de l’I.C. – ou une partie de celui-ci – commença à développer la théorie du «forçage de la révolution». Des hommes comme Béla Kun, son bras droit József

716 Gorter 1972. 717 Gorter, «Partei, Klasse une Masse», Proletarier, n° 4, Berlin, mars 1922. 718 Bourrinet 2017. 719 Depuis 1920, le KAPD avait constitué des organisations de combat clandestines (Kampforganisationen ou K.O.), parallèles au parti. Dissimulées derrière des «unions sportives», elles avaient été le plus souvent démantelées par la police, comme à Berlin à l’automne 1920. Celles qui subsistaient en Saxe, dans le Vogtland étaient très actives, mais autonomes. En 1921 avait été créé, sous la direction de Plättner, un véritable centre militaire : l’Oberste Aktionsrat (Conseil suprême d’action), détaché du KAPD, et particulièrement actif dans les ‘expropriations’ et les actions ‘militaires’. Les actions armées de Plättner étaient parallèles à celles de Max Hölz. Celui-ci, exclu du KPD à l’automne 1920, s’était rallié au début de l’année 1921 au KAPD. Plättner était en réalité un élément beaucoup plus important, plus ‘théorique’ (dans un sens blanquiste), qui avait aussi mené une lutte acerbe contre Otto Rühle, sous forme de brochure (Plättner 1920). Hostile aux «actions individuelles», le KAP de Leipzig l’avait exclu en mars 1921 (KAZ n° 54, juillet 1923, «K. Plättner und Genossen»). Pour le KAPD, Plättner était un élément «bakouniste» (KAZ n° 55, 1923). Le KAPD était donc loin de soutenir la pratique de l’action individuelle ou de petits groupes armés.
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Pogány (John Pepper)720 et Samuel Guralski (August Kleine)721 furent envoyés en Allemagne pour inciter le VKPD à passer à l’offensive, y compris par l’action armée. Brutalement, l’Exécutif de l’I.C. passait de la tactique opportuniste de la «lettre ouverte» aux syndicats, pour leur proposer un «front unique», à celle, purement aventuriste, du putsch.

L’appel lancé par le VKPD à l’armement des ouvriers et à la grève générale dans le district de Halle, où se trouvent les usines Leuna, rencontra peu d’écho. Face à cette passivité, Hugo Eberlein – l’ancien délégué du KPD au Premier congrès de l’I.C. – proposera même à la direction du parti à Halle d’organiser de faux attentats contre le VKPD pour susciter «l’indignation des masses»722. Soutenu par les délégués de l’Exécutif, il prêche l’insurrection armée à tout prix en Allemagne centrale.

Le KAPD, de son côté, tombe lui aussi dans l’aventurisme. Alors que les ouvriers d’Allemagne centrale, et ceux des usines chimiques de Leuna, hésitent à engager une lutte armée contre la police social-démocrate, il pousse à l’insurrection. Il adresse aux ouvriers allemands des proclamations incendiaires, mais totalement détachées de la réalité :

Avec des fusils et des couteaux, avec vos poings et vos dents, mettez-vous à l’œuvre, le sort en est jeté.

Feignant d’ignorer la manœuvre putschiste du VKPD, le KAP crut que «les masses du VKP agissaient en suivant (ses) mots d’ordre. Elles y ont contraint leurs chefs»723. Aussi, le KAPD forma un comité de lutte avec le VKPD pour coordonner l’action, aussi bien sur le plan des grèves que sur le plan «militaire».

Cependant, face à l’offensive du gouvernement, l’appel à la grève lancé par KAPD et VKPD dans l’ensemble de l’Allemagne est peu suivi. Dans l’ensemble du pays, 300.000 ouvriers environ répondent à l’appel. La grève est très peu suivie à Berlin, malgré les tentatives d’occuper par surprise les usines et d’empêcher les ouvriers d’aller au travail. La manifestation commune des deux partis rivaux, KAPD et VKPD, ne rassemble qu’à grand peine 4.000 personnes. Dans la majorité des cas, les ouvriers restent très méfiants, sinon hostiles, à ce type d’action.

Le KAPD, en dépit de sa très grande combativité dans l’Action de Mars, est divisé, particulièrement en Allemagne centrale. D’un côté, deux chefs du KAPD – Franz

720 József Pogány (John Pepper) [1886-1938], né à Budapest sous le nom de József Schwartz, enseignant et journaliste, joua un rôle actif en novembre 1918 dans le soviet de soldats de Budapest. Lors de la république des conseils, il fut commissaire du peuple à la guerre, puis aux affaires étrangères, enfin à l’éducation. Après la chute de Bela Kun, il se réfugia en Autriche, puis en URSS. À partir de 1922 et jusqu’en 1925, sous le nom de John Pepper, il joua un rôle considérable dans le développement du mouvement communiste aux USA. Considéré par James Cannon comme un arrogant «manipulateur de luxe», il fut rappelé à Moscou. En 1928, il perdit toutes ses fonctions dans l’appareil du Komintern. Arrêté par le NKVD en juillet 1937, il fut exécuté le 8 février 1938. 721 August Kleine (1890-1960), dit Samuel Guralski, d’origine juive tout comme John Pepper, est né à Riga sous le nom d’Abram J. Heifetz. Étudiant à Lausanne pendant la guerre, il rencontra Zinoviev et Trotsky, avec lesquels il retourna en mai 1917 en Russie dans un «wagon plombé». Après la révolution d’octobre, il exerça différentes fonctions étatiques en Ukraine. Délégué au IIIe congrès du Komintern, il fut même intégré officiellement dans la direction du KPD en janvier 1923. Retourné en URSS en 1924, il fut proche de l’opposition de Kamenev et Zinoviev en 1927 et fut pour cela exclu du parti. De 1930 à 1934 il servit dans l’appareil kominternien en Amérique latine sous le pseudonyme de Rustico. Envoyé au goulag en 1936, il en est libéré en 1938, pour servir de collaborateur au NKVD, puis – sous le nom de Professor Arnold – de propagandiste auprès des prisonniers de guerre allemands. En 1952, il est condamné à 10 années de camp, puis est libéré en 1958. 722 La direction locale de Halle du KPD s’adressait ainsi aux sections : «Provoquez à tout prix ! Renversez les trams ! Lancez des grenades à main !» (Bois 2014). 723 KAZ n° 181 et 182. Le KAPD cédait incontestablement au prurit putschiste. Celui-ci avait été particulièrement fort en août 1920, il est vrai au moment de la marche de l’Armée rouge vers Varsovie. Le 21 août 1920, à Velbert (Ruhr), une poignée de membres du KAPD avait instauré une «république des conseils» qui dura 17 heures!
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Jung et Fritz Rasch – envoyés sur place par la centrale du parti – essayent de coordonner grèves et actions armées avec le VKPD. De l’autre côté, Max Hölz, arrivé de Berlin, organise en Allemagne centrale – mais sans aucun lien avec le KAPD ses propres commandos d’action qui mènent une guérilla contre la police dans le district minier d’Eisleben. Il en est de même de Karl Plättner et d’une foule d’autres chefs anonymes du KAPD qui constituent leurs propres milices, mais de façon moins publicitaire que Max Hölz. De telles actions sont d’ailleurs désavouées par les ouvriers de la gigantesque usine de Leuna, dont la moitié au moins sympathise avec l’AAU et le KAPD. Les chefs du KAPD et de l’AAU aux usines de Leuna, Hans Peter Utzelmann724 et Max Prenzlow725, qui ont appelé à la grève et formé un comité d’action commun avec le VKPD, qui se traduit par la formation de 17 centuries prolétariennes armées, rejettent toute lutte armée avec la police. Vu le rapport de forces défavorable, l’affrontement serait «un holocauste insensé et criminel»726. Ils ignoraient que Max Hölz se trouvait à quelques kilomètres de là et que Franz Jung et Fritz Rasch étaient déjà sur place. Ils font en conséquence évacuer une grosse partie des insurgés dans la nuit du 28 mars pour éviter le massacre. Le lendemain, l’usine est bombardée par la police qui tue 34 ouvriers et fait 1.500 prisonniers. L’amertume est grande chez les militants du KAP de Leuna qui sont en désaccord avec leur parti et avec la tactique de Max Hölz727. Celui-ci, encerclé avec ses partisans – au nombre de 2.000 – et après une bataille de 10 jours, doit abandonner le combat le premier avril.

Le 31 mars, le VKPD se retira de la lutte armée. C’était la fin de l’Action de Mars, dans la défaite.

Le bilan de l’Action de Mars était désastreux : une centaine de tués dans les rangs ouvriers, des milliers d’arrestations, des milliers de condamnations à la forteresse : Max Hölz, Karl Plättner, Peter Utzelmann sont condamnés à de lourdes peines de forteresse. Le résultat est encore plus désastreux pour le VKPD que pour le KAPD : le premier verra ses effectifs tomber de 350.000 membres à 150.000 en quelques semaines. Le KAPD, par contre, reste stable : de 38.000 militants en avril 1920, au moment de sa création, il passe même à 41.000 militants en septembre 1921, du moins selon les chiffres donnés lors de son congrès extraordinaire (cf. infra).

Il est certain que le KAPD restait pour beaucoup d’ouvriers le parti de Max Hölz, qui allait jouir en prison d’une immense popularité, directement proportionnelle à la démoralisation dans les rangs ouvriers. L’activisme individualiste de Hölz était luimême le pendant de la passivité collective des masses ouvrières. La publicité donnée par le KAPD à la personne de Hölz, et qu’il recevait en retour, fut pourtant de courte durée : Max Hölz quitta le KAPD en novembre 1921 pour rejoindre immédiatement le VKPD728.
724 Interview de Hans Peter Utzelmann, février 1966, par Olaf Ilhau. Utzelmann (1895-1972), ouvrier, participa à la révolte des marins de Kiel en 1918, à l’insurrection spartakiste de janvier 1919. Condamné à la prison à vie après l’Action de Mars, il est libéré à la faveur d’une amnistie en 1923. Il quitta alors le KAPD; il fit partie des «Rote Kämpfer» de Schröder et Schwab, jusqu’à son arrestation par la Gestapo en 1936. Il fait quatre années et demie de travaux forcés. Il fait la guerre dans un bataillon disciplinaire. Il est membre du SED en 1946; en 1949 il dirige les industries du bois de la zone soviétique. Arrêté en 1949, il réussit à s’enfuir à Berlin-Ouest en 1950, où il eut du mal à se faire reconnaître comme réfugié politique. Il a légué ses archives à l’IISG d’Amsterdam. 725 Max Prenzlaw (1890-1960?), né à Seegefeld (Falkensee), tourneur, avait adhéré au SPD en 1910. Oppositionnel du KPD, il adhéra au KAPD en avril 1920. Il participa en mars 1921 à l’insurrection des usines Leuna. Emprisonné deux ans, il ne retourna pas au KAPD. Il devint gérant d’une laverie à Berlin, où il vivait encore dans les années 1950 (Bourrinet 2017). 726 Interview de Hans Peter Utzelmann, février 1966, par Olaf Ilhau, p. 19-21. 727 Utzelmann affirme que lui-même et d’autres membres du KAP de Leuna auraient «froidement abattu» (sic) Max Hölz, s’il s’était trouvé à portée de leurs fusils (interview mentionnée plus haut). L’écrivain mexicain donne une image très romantique de Max Hölz, «hérétique politique», dans son livre Arcángeles (Taibo 1998). 728 Lettre de Max Hölz du 24 novembre 1921 «à Emil Schubert, président du KAPD» (sic), mentionnée in Hölz 1927, p. 422. Hölz prétendait que le KAPD faisait de la publicité «avec son cadavre». Il trouva bien meilleure «publicité» dans le VKPD. Amnistié, puis réfugié en Russie

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Plus que les événements de Kronstadt, l’Action de Mars va accélérer la scission entre le KAPD, et toute la gauche communiste en Hollande, d’un côté, et le VKPD et l’I.C., de l’autre. Le KAPD ouvrit, en effet, une vive polémique – aidé par Gorter contre l’attitude du VKPD et de l’I.C. lors de l’action de mars 1921. Une brochure, en partie rédigée par Gorter, fut éditée spécialement : Le chemin du Dr Levi; le chemin du VKPD729. Paul Levi, en effet, avait mis en cause dans une brochure intitulée «Contre le putschisme» – l’attitude de l’Exécutif de l’I.C. et celle de la direction du VKPD, pendant l’Action de mars. Celle-ci, selon lui, avait été «le plus grand putsch bakouniniste de l’histoire». Le fait d’avoir critiqué son parti et l’I.C., et de sortir sa brochure sans en référer à ceux-ci, lui avait valu l’exclusion. Sa critique, pourtant, était largement partagée au sein du VKPD, par la droite autour de Zetkin, et finalement par Lénine dans l’I.C. Pour Gorter, comme pour le KAPD, la brochure de Paul Levi était d’autant plus dangereuse que, sur le fond, la critique du putschisme, était juste.

Cette critique ne pouvait que ramener à la vieille tactique social-démocrate, pacifiste et parlementariste, en s’exerçant non seulement contre la direction du VKPD et de l’I.C. mais encore – ce qui était le vrai fond du problème – contre tout mouvement d’insurrection de la classe de type défensif et minoritaire. Levi abandonnait toute solidarité élémentaire avec les minorités révolutionnaires du prolétariat en proie à l’offensive du capitalisme. Son chemin ne pouvait être que celui-ci de la socialdémocratie730.

La brochure du KAPD et de Gorter n’était pas une véritable autocritique de l’action du parti dans l’Action de mars. Celle-ci ne fut d’ailleurs jamais véritablement exercée, à l’exception des opposants exclus : Otto Rühle et Franz Pfemfert (voir infra). Cette brochure était une défense peu argumentée du mouvement minoritaire des ouvriers d’Allemagne centrale contraints à la défensive. Le KAPD montrait que ce mouvement était défensif et au-delà de toute tactique de l’offensive préconisée par l’I.C. et la direction du VKPD. L’appel commun à la grève des deux partis était «exclusivement un acte de défense et de solidarité face à une attaque contrerévolutionnaire»731.

Gorter et le KAPD renvoyaient dos à dos la direction du VKPD et Paul Levi. Celui-ci incarnait la «sottise du VKPD, la sottise du Comité exécutif de Moscou, la sottise de la IIIe Internationale de la façon la plus claire»732. Le putschisme du VKPD, souligne d’ailleurs Gorter, ne pouvait être que le pendant de la politique parlementariste de Paul Levi et de l’I.C. :

Les deux méthodes ne se contredisent pas; elles croissent fatalement sur le sol de l’opportunisme733.

après 1929, un temps adulé par le stalinisme qu’il ne tarda pas à critiquer, il devint vite suspect de «trotskysme» et mourut noyé dans un fleuve russe dans des conditions plus que suspectes [Bourrinet 2017]. 729 KAPD 1921. Le chapitre III est, de par son style, de la main de Gorter. 730 Paul Levi finit par rejoindre la social-démocratie : en 1922, il adhérait à l’USPD, puis au SPD, en essayant de constituer un «front unique» antifasciste du KPD au SPD. En juillet 1929, Paul Levi s’était proposé de venir voir Trotsky exilé en Turquie, mais ce dernier avait refusé, craignant l’utilisation de ce sommet» à deux par l’appareil stalinien. Malade et fiévreux, il se tua (accident ou suicide?) le 9 février 1930 en tombant de sa fenêtre [Claudon et Présumey 2017]. 731 KAPD 1921, p. 5. 732 KAPD 1921, p. 13. 733 KAPD 1921, p. 11. Le putschisme, préconisé par l’Exécutif du Komintern fut en raison directe du cours dégénérescent suivi par elle : le Parti communiste bulgare, sans préparation, se lança dans l’insurrection en septembre 1923; en octobre 1923, presque simultanément, se déroulait le putsch de Hambourg; en décembre 1924, le petit parti communiste d’Estonie tentait de prendre le pouvoir à Reval, sans aucun soutien des ouvriers; enfin, en novembre 1927, à l’instigation de l’I.C., le PC chinois tentait de prendre le pouvoir à Shanghai.
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La brochure du KAPD et de Gorter souffrait d’un certain nombre de faiblesses d’interprétation. Elle surestimait fortement la portée de l’Action de Mars et le cours historique. De façon contradictoire, elle proclamait, d’un côté, que l’Action de Mars avait été défensive, de l’autre côté, qu’elle était :

La première attaque consciente des prolétaires révolutionnaires d’Allemagne contre le pouvoir d’État de la bourgeoisie734.

Seul Otto Rühle, appuyé par Franz Pfemfert, soulignait que «la révolution en Allemagne était perdue pour longtemps». De façon claivoyante, il annonçait que la révolution était perdue pour longtemps :

À nouveau une défaite! À nouveau une tragédie ! Des centaines des plus nobles combattants sont tombés, des milliers sont jetés au pénitencier ou en prison pour des milliers d’années : n’est-ce pas ce que la bourgeoisie allemande pouvait souhaiter de mieux… L’avant-garde du prolétariat, avec l’aide de la centrale du VKPD, a été ‘légalement’ anéantie!… La révolution en Allemagne est perdue pour longtemps735.

Au contraire, Gorter et le KAPD voyaient s’ouvrir un cours révolutionnaire :

Pour les ouvriers allemands le charme de la passivité est enfin brisé, lui qui si longtemps s’était abattu comme un sort sur la révolution allemande736.

Incantation quelque peu naïve, alors que dans la même brochure il est constaté amèrement que «même les grandes masses d’Allemagne centrale restèrent neutres, si ce n’est hostiles vis-à-vis de l’avant-garde combattante»737. Finalement, l’Action de Mars n’avait eu qu’un effet ‘pédagogique’ sur la conscience ouvrière : «La lutte ouverte contre l’État bourgeois-capitaliste dévoile à tous le vrai visage de la démocratie»738. Mais le prolétariat allemand avait-il attendu mars 1921, pour découvrir depuis janvier 1919 ce « vrai visage de la démocratie»? À cette question, nulle réponse n’est donnée.

Gorter et le KAPD refusaient d’admettre que le cours révolutionnaire en Allemagne et dans le monde était en train de s’inverser. Ils le constateront trop tard en 1923739. En 1921, ils misent encore sur la crise économique mondiale, alors que le capitalisme jusqu’en 1928 – commence à se stabiliser sous l’effet de la reconstruction, que l’Allemagne, il est vrai, ne connaîtra que de 1924 à 1928. La crise mondiale devrait quasi automatiquement se transformer en victoire révolutionnaire :

La crise mondiale [souligné par Gorter] – contenue pendant deux ans par la liquidation de la guerre – ne fait que commencer : elle sera terrible et peut nous donner et nous donnera notre victoire740.

Cette confusion entre crise historique du capitalisme (déclin) se déroulant sur toute une période et la crise ouverte explique l’aventure que fut finalement la constitution d’une KAI, comme moyen de forcer le cours réel de l’histoire.
734 KAPD 1921, p. 21. 735 «Das Ende der mitteldeutschen Kämpfe», Die Aktion n° 15-16, avril 1921. Rühle, bien qu’en désaccord avec l’Action de Mars, se plia «à la discipline révolutionnaire» de l’AAU de Dresde, et attendit la fin des combats pour publier ses critiques. Il estimait – ce qui est loin d’être sûr – que les événements de Kronstadt avaient poussé le Komintern à pratiquer le putschisme en Allemagne. Otto Rühle comme Franz Pfemfert furent ignominieusement calomniés par le VKPD : ils furent accusés d’avoir livré Max Hölz à la police, ce contre quoi Hölz protesta énergiquement, de sa prison (Die Aktion, n° 17-18, 30 avril 1921). 736 KAPD 1921, p. 22. 737 KAPD 1921, p. 24. 738 KAPD 1921, p. 25. 739 La presse du KAPD (mais aussi ses tracts) ne cesse de constater, en 1923, la passivité du prolétariat allemand et insiste sur le fait qu’il est «moins cinq minutes» avant la défaite. 740 KAPD 1921, p. 19.
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Lors de son IIIe congrès, l’I.C., par la bouche de Trotsky, fut beaucoup plus lucide que Gorter, mais avec la pensée de poursuivre la tactique des «fronts uniques» et du parlementarisme :

La situation devient pour nous de plus en plus favorable mais aussi de plus en plus complexe. Nous n’obtiendrons pas la victoire automatiquement. Le sol est miné sous notre ennemi, mais l’ennemi est fort, il voit bien nos côtés faibles, il sait manœuvrer en se guidant par un calcul fait avec sang-froid. Plus le péril est grand, plus une classe, aussi bien que chaque individu, tend toutes ses forces vitales dans la lutte pour sa conservation741.

Et Trotsky de conclure :

En 1919 nous disions : ‘C’est une question de mois’. Aujourd’hui, nous disons : ‘C’est peut-être une question d’années’742.

Dans les faits, le courant communiste de gauche hollandais et allemand se retrouvait complètement isolé dans l’I.C., avant même de faire entendre pour la dernière fois dans un congrès de l’Internationale sa voix. Peu de réactions s’étaient finalement fait jour dans l’Internationale contre la politique d’État russe et la tactique de l’I.C. Clara Zetkin, qui défendait les positions de Paul Levi, était soutenue par Lénine, avant le congrès. Mais pour les Hollandais comme pour les Allemands, il s’agissait de se battre jusqu’au bout pour sauver la Révolution russe et la Révolution mondiale en détachant la IIIe Internationale de l’emprise de l’État russe :

Par tous les moyens, nous devons faire en sorte, en acte, que la Russie demeure un pouvoir prolétarien. Mais le détachement politique et organisatif de la IIIe Internationale du système de la politique d’État russe est le but qu’on doit se fixer si nous voulons tenir compte des conditions de la Révolution ouest-européenne. La prochaine étape qui mène à ce but nous semble être l’édification d’une instance politique en Europe occidentale, qui – en contact plus étroit avec Moscou – permette d’obtenir une continuelle indépendance dans toutes les questions politiques et tactiques, dès qu’il s’agit de l’Europe occidentale743.

Cette proposition, reprise en 1926 par Bordiga, lors d’une session de l’Exécutif du Komintern, laissait cependant de côté la question du contrôle de la politique d’État russe et du parti bolchevik par la IIIe Internationale. Elle apparaissait comme un vœu pieux, partagé aussi par Pannekoek. Selon lui, avec l’Action de Mars, «la direction spirituelle de la Révolution ouest-européenne passait de la Russie à l’Europe occidentale elle-même». Pour les ouvriers d’Europe, le prolétariat russe et «d’abord ses chefs» seront d’abord «simplement un compagnon de lutte et un allié»744.

2. L’exclusion de la Gauche communiste du Komintern

Bien que condamnée à l’isolement et traités d’«anarchistes» ou de «socialistesrévolutionnaires de gauche»745 par les chefs russes du Komintern, la gauche communiste germano-hollandaise n’avait nulle intention de former une nouvelle Internationale et encore moins une force d’opposition, une « ligue des mécontents ».
741 Discours de Trotsky, publiés sous forme de brochure : Nouvelle étape, Librairie de «L’Humanité», Paris, 1922. De façon pénétrante, Trotsky soulignait : «L’humanité ne reste pas en place; son équilibre, par suite des luttes de classes et des luttes nationales, est instable. Si une société ne peut pas monter, elle tombe; et si aucune classe n’existe qui puisse l’élever, elle se décompose et ouvre la voie à la barbarie» (Trotsky 1922, p. 76). Son pronostic aventureux d’une guerre prochaine (avant 1924) entre les USA et la Grande-Bretagne ne se réalisa pas. 742 Souligné par Broué 1971, p. 516. 743 KAZ, premier mai 1921. 744 Pannekoek, «Sowjet Russland und der west-europäische Kommunismus», Proletarier, n° 6, juin 1921. 745 Trotsky 1922, p. 111-114. Trotsky en faisant du KAPD un repaire d’«aventuriers», d’«anarchistes» et de «socialistesrévolutionnaires de gauche» justifiait l’exclusion.
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Le courant germano-hollandais rejetait toute alliance ou front unique avec les éléments anarchistes. Dans une réponse à l’anarchiste Erich Mühsam, qui avait été un temps membre du VKPD pour en être finalement exclu et proposait de former un front de tous les exclus, Pannekoek donnait un Nein sans appel. Même exclue du IIIe congrès du Komintern, la gauche germano-hollandaise restait solidaire des bolcheviks :

Vous voulez former une ligue de tous les groupes révolutionnaires exclus par Moscou. Nous n’en voulons pas, parce qu’une telle coalition deviendrait d’elle-même l’ennemi déclaré de Moscou. Nous nous sentons, en dépit de l’exclusion de notre tendance par le congrès de Moscou, pleinement solidaires avec les bolcheviks russes… Nous restons solidaires non seulement du prolétariat russe mais aussi de ses chefs bolcheviks, bien que nous devions critiquer de la façon la plus vive leur conduite au sein du communisme international746.

La réponse de Pannekoek était prémonitoire : après l’insurrection de Kronstadt et l’Action de Mars, l’exclusion définitive de la gauche communiste était à l’ordre du jour. La première à subir l’anathème fut la gauche hollandaise elle-même.

2.1 La gauche du Parti communiste hollandais

Les attaques contre l’opposition du CPN, après le ralliement de Wijnkoop aux thèses du IIe congrès de l’I.C., s’étaient faites plus violentes de la part de la direction ‘wijnkoopienne’. L’opposition, bien que solidement organisée autour de son organe De Roode Vaan, restait isolée; elle ne disposait guère de plus d’un tiers de sympathisants dans le parti, mais jouissait d’un très grand écho chez les ouvriers du CPN. Les sections des villes industrielles d’Enschede et Zwolle lui étaient acquises. Des ‘intellectuels’ comme Pannekoek lui-même, et surtout Henriëtte Roland Holst – ‘centriste’ par vocation –, étaient très hésitants à mener le combat au côté de Barend Luteraan et d’Abraham Korper. Pannekoek était beaucoup plus à l’aise à s’engager (de loin) pour le KAPD contre l’opportunisme de l’I.C. qu’à combattre pratiquement ce même opportunisme dans son propre parti747.

Pour l’opposition, après le IIe Congrès de l’I.C., il ne faisait pas de doute que Wijnkoop – qu’elle surnommait le «Levi hollandais» par des «méthodes totalement despotiques et personnelles «se préparait» à l’exclusion de tout courant d’opposition»748. Elle ne pouvait en aucun cas compter sur l’appui du NAS syndicaliste anarchisant, qui marchait la main dans la main avec le CPN. Comme pour le KAPD, et Pannekoek, il était hors de question de former un front d’opposition avec les syndicalistes-révolutionnaires, qui critiquaient la politique de Moscou. De façon nette, De Roode Vaan mettait sur le même plan le NAS et Wijnkoop :

Sauf exceptions, les syndicalistes dans tous les pays adoptent comme principe un point de vue de trahison. Ils sont les adversaires… du système des conseils, de la dictature; ils prêchent un pacifisme castrateur dans le domaine de la politique intérieure et extérieure749.

Le travail en commun mené avec le syndicat social-démocrate de Troelstra, le NVV, l’annonce d’une fusion avec celui-ci, autant de raisons qui poussaient l’opposition à combattre le NAS.

746 Die Aktion, n° 11/12, 19 mars 1921. 747 De Roode Vaan, n° 6, janvier 1920, accusait déjà H. Roland Holst – et non sans raison – de servir de «frein contre l’opposition». Pannekoek – pour des raisons professionnelles – continuait à écrire, dissimulé derrière divers pseudonymes [J. Braak, K. Horner, L.V., Van Loo], dans la revue théorique De Nieuwe Tijd. 748 «Het Congres der C.P.», De Roode Vaan, n° 1, septembre 1920. 749 De Roode Vaan, n° 2, oct. 1920.
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Ce fut pourtant cette annonce d’une fusion entre le NAS et le NVV qui pendant quelque temps épargna l’opposition. Au congrès du CPN, tenu en octobre 1920, la direction du parti avait présenté une résolution préconisant, suite à la ligne prise par le IIe Congrès de l’I.C., la dissolution du NAS dans le NVV. Un tollé général s’éleva non seulement dans le NAS mais dans le CPN. La grande majorité s’éleva contre la politique syndicale de Moscou, et contre Van Ravesteyn qui en était le plus chaud partisan. Wijnkoop fit semblant de vouloir appliquer les décisions du IIe congrès, mais en réalité appuya tous ceux qui, pour des raisons diverses, critiquaient la politique russe. C’est pourquoi il laissa publier – ce qui était inhabituel de sa part, étant donné le contrôle despotique qu’il exerçait sur De Tribune – un article de Luteraan contre la politique russe de l’I.C. Luteraan soulignait «l’erreur principale de la IIIe Internationale qui consiste à chercher à réduire tous les pays au dénominateur russe»750. Attaquée par la majorité comme par l’opposition, la résolution fut déclarée «prématurée» par le congrès et renvoyée «aux prochains congrès».

Cette utilisation tactique de l’opposition par Wijnkoop fut de courte durée. Quelques mois plus tard, il fit dissoudre en avril 1921 la section d’Enschede. Celle-ci avait rédigé une motion demandant que les deux courants du parti soient représentés au IIIe congrès de l’I.C., qui devait siéger en juin. L’Opposition ne faisait qu’exiger que soit appliquée les règles les plus élémentaires de la démocratie ouvrière. En dissolvant la section d’Enschede, pour la remplacer par une nouvelle, la direction de Wijnkoop ‘résolvait’ à sa manière la demande de la section. Cette affaire fut le début d’une véritable chasse aux sorcières contre tous ceux qui se solidarisèrent avec la section dissoute d’Enschede. Luteraan fut exclu du CPN en mai 1921. Wijnkoop ne s’arrêta pas là. Il n’hésita pas à calomnier un militant d’Enschede, G.J. Geers751, exclu avec les 40 membres de la section, Celui-ci fut accusé d’être un espion allemand, alors qu’il se trouvait au même moment en Espagne. Son tort était d’être l’un des principaux rédacteurs de la «Roode Vaan». Tous ceux qui se solidarisèrent avec Luteraan et Geers furent exclus : ce fut le tour, en juin, des militants de Zwolle.

Il est à noter que toutes ces exclusions étaient statutairement irrégulières, puisqu’elles émanaient non pas d’un congrès du parti mais des instances du CPN. Toutes les demandes des exclus de lever la radiation au moins jusqu’au congrès du CPN, qui devait se tenir en novembre, furent rejetées. Le dernier acte de Wijnkoop contre l’opposition fut de vouloir reprendre la Nieuwe Tijd, aux mains de l’opposition. Il n’y réussit pas, car la majorité de la rédaction qui détenait la vieille revue marxiste, s’y opposa, et refusa d’en donner la direction à Henriëtte Roland Holst, qui, coutumière du fait, sentimentalement appuyait l’opposition mais suivait par faiblesse la loi de la majorité752. Le dernier numéro parut finalement en décembre 1921. Entretemps, Pannekoek avait quitté le CPN, en restant à la rédaction de la Nieuwe Tijd, mais sans rejoindre le KAPN qui venait de se former.

L’opposition, après toute une vague d’exclusions – dont la dernière en date fut celle de la section de Deventer; par une ironie de l’histoire, Deventer, symbole glorieux du courant tribuniste, en était l’acte de décès – se réorganisait activement. Sur les
750 De Tribune, 22 oct. 1920, cité par Wiessing 1980. 751 «Van Deventer tot Enschedé», De Roode Vaan, n° 6, juin 1921. G.J. Geers (1893-1965), professeur d’espagnol, jouissant de la totale confiance de ses camarades, fit partie dans les années 1920 du Comité directeur du KAPN. Après avoir quitté ce petit parti au milieu des années 20, il enseigna l’espagnol à l’université de Groningue. Il est connu pour son livre sur la Renaissance espagnole : De Renaissance in Spanje : kultuur, literatuur, Zutphen, 1932. Après la seconde guerre mondiale, il devint président du mouvement pacifiste De Derde Weg (1952-1956). Après 1956, il adhère au PSP (Parti socialiste pacifiste). 752 Au IIIe Congrès du Komintern, à Moscou, Henriëtte Roland Holst eut le courage de défendre Gorter et ceux qu’on appelait avec condescendance les «kapistes».
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2.000 militants du CPN, environ 200 avaient été exclus. Ils formaient le 4 septembre 1921 le Parti communiste ouvrier des Pays-Bas (KAPN), à Amersfoort. Celui-ci était présent dans 10 localités, dont Amsterdam et Rotterdam. Quant au CPN, auquel Henriëtte Roland Holst demeura fidèle jusqu’à sa rupture définitive en 1927, il ne tarda pas à connaître d’autres scissions qui firent de lui un «parti croupion» du stalinisme international753.

2.2 L’exclusion des communistes de gauche bulgares du Komintern

L’opposition s’était constituée, dès mai 1919, au sein du Parti communiste bulgare, qui à son congrès de fondation comptait 25.000 membres, dont à peine 2.200 ouvriers d’industrie. Elle défendait dès ce congrès une ligne communiste de gauche rejet du parlementarisme, rejet de toute alliance avec la paysannerie, dont le représentant politique était le parti paysan de Stambolijski, lequel était à la tête du gouvernement754. Cela valut à une partie de l’opposition d’être exclue en avril 1920 à Sofia, avec ses leaders : Ivan Gantchev, Stefan Ivanov et Georgi Petrov (Georgi Barzev). La gauche bulgare, malgré la présence de son représentant Slavi Zidarov à Moscou755, n’avait pas obtenu une voix consultative pour exprimer ses positions antiparlementaires pendant le second congrès du Komintern. Seuls les délégués officiels – Christo Kabaktchiev (1878-1940), Nikola Shablin (1881-1925), dit Ivan Nedelkov, et le Dr Nikola Maximov – eurent le droit d’intervenir, mais pour soutenir le parlementarisme.

En septembre 1920, étaient fondés «dans presque tous les centres industriels» des groupes communistes de gauche qui se dotèrent, sous la direction du journaliste et traducteur Ivan Gantchev (1877-1925)756, d’un journal : Iskra («L’Étincelle»). Ces groupes éliront alors un Comité exécutif central provisoire757. Leur lutte contre la politique de la centrale du PC bulgare s’exacerba, lorsque celui-ci, en novembre 1920 – appliquant la politique de l’I.C. de fusion avec la social-démocratie de gauche – fusionna avec la majorité de la social-démocratie. Cette fusion donnait un
753 À partir de 1923, se développa dans le CPN une forte opposition, surtout dirigée contre la direction despotique de Wijnkoop. La minorité, organisée en un Comité pour la troisième internationale, et dirigée par Jacques De Kadt, voulait le respect de la «démocratie» dans le parti. La réponse de Wijnkoop fut l’exclusion de De Kadt. Tandis que Sneevliet prenait la direction de l’opposition dans le CPN, De Kadt forma, à l’extérieur, avec H. Roland Holst, la «Fédération des clubs de lutte et de propagande communiste» (BKSP), qui en juillet 1924 publia l’hebdomadaire De Kommunist. Pour éviter la désagrégation du parti, l’Exécutif du Komintern aux mains de Zinoviev imposa la destitution des triumvirs Wijnkoop, Ceton, van Ravesteyn, et fit élire en mai 1925 une nouvelle direction. Une partie du BKSP, avec Henriëtte Roland Holst, retourna alors au CPN. Exclu en 1926, Wijnkoop forma alors son propre parti : le CPH (Comité central); il retourna dans le CPN, en 1930, avec ses partisans – sauf Van Ravesteyn, qui abandonna l’activité politique en 1926 – pour suivre tous les tournants staliniens. Quant à l’opposition de Sneevliet, qui sympathisait avec Trotsky, composée de syndicalistes du NAS, elle quitta définitivement le CPN en 1927. C’était l’ultime opposition de gauche au sein de ce parti, engagé définitivement dans le stalinisme. 754 Dujcev, Velikov, Mitev et Panaytov 1977, et surtout Schärf 1967, p. 199-206. 755 Pseudonyme du journaliste Solomon Lazarevič Goldstein (1884-1968), né à Choumen (Шумeн), membre des tesniki de 1906 à 1913. L’année 1913, il se rendit en France, où il travailla aux usines Renault et sympathisa avec le bolchevisme en exil. En 1915, il quitta la France pour la Suisse. À Zurich il se lia à Lénine et fut l’un des artisans de la fondation du Parti communiste suisse. Il séjourna à Moscou en 1918, puis de mai 1919 à février 1920. Retourné à Moscou, il servit le Komintern jusqu’en 1921. Il est mort à Moscou, dans son lit, le 14 mai 1968. 756 Ivan Gantchev, né à Vidin, était membre du parti social-démocrate bulgare depuis 1898. Il avait étudié la chimie en Allemagne. Depuis 1907, il était journaliste au Rabotnitcheski Vestnik (Messager socialiste) de Sofia. Il fut un important leader syndical en Bulgarie : en 1911, avec Vasil Kolarov (1877-1950) et Georgi Dimitrov (1882-1949), il est délégué à la septième conférence internationale des syndicats socialdémocrates, qui se tint à Budapest; en 1913, il est délégué à la conférence syndicale des Balkans à Vienne. En 1912-1913, il participa à la guerre balkanique sous l’uniforme d’officier. En 1919, c’est lui qui forma la fraction de gauche du BKP. En 1920 – avec Georgi Petrov (Barzev) – il fonde le journal Iskra, organe des communistes de gauche (levite komunisti). À partir de l’été 1922, il dirige la revue communiste de gauche Revoliutsionnata Istina (Vérité ouvrière). Il fut réintégré dans le BKP après juin 1923, devenant l’éditeur du journal légal Lach (Rayons), de 1923 à 1925. Comme sa revue se faisait de plus en plus le porte-parole de l’opposition, il fut exclu. En 1924, il rejoignit la revue culturelle radicale Nashi Dni (De nos jours). En avril 1925, il est assassiné dans un commissariat de police. Voir : Arabadzhiev 1964, Blagoev 1963, ainsi que la notice à son nom dans l’Entsiklopediya Balgariya 1978-1988. 757 Des groupes communistes de gauche s’étaient formés dans la plupart des centres industriels bulgares. En septembre 1920, ils élisent un comité exécutif provisoire, incluant Prodanov (pseudonyme d’Ivan Popov), Christo Fashchiev, Ziporanov et Gurinov. Cf. la lettre en français du KAP bulgare adressée à Emil Sach, membre du Bureau d’organisation de la KAI, mars 1922 (Archives Canne Meijer, map 240/5, IISG, Amsterdam).
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énorme parti de masse de 40.000 membres, chiffre considérable pour une classe ouvrière comptant 150.000 travailleurs. S’opposant à cette politique de fusion et à la direction du parti, une masse d’ouvriers furent exclus dans les villes industrielles758. Au printemps 1921, l’opposition était passée de 1.000 à 2.000 membres, à l’intérieur comme à l’extérieur du parti.

L’opposition ne souhaitait nullement quitter le parti et l’Internationale communiste. Elle voulait obtenir la réintégration des exclus. À ce titre, les «groupes communistes de gauche du PCB» envoyèrent des délégués à Moscou pour obtenir un mandat leur permettant de participer, au moins avec voix consultative, au IIIe Congrès du Komintern.

Dès mars 1921, les délégués bulgares séjournèrent à Moscou et à plusieurs reprises essayèrent – comme cela avait été accordé à l’opposition du VKPD – d’obtenir un mandat pour pouvoir participer pleinement au congrès de l’Internationale, à laquelle ils appartenaient759. Cela leur fut refusé par Radek, pour qui il n’y avait pas de «question bulgare». Suite à cette fin de non-recevoir, les communistes de gauche prirent contact en juin ou juillet avec les délégués du KAPD à Moscou, et envoyèrent même des délégués à Berlin pour prendre contact avec la direction du KAPD et participer à son prochain congrès.

Exclus de fait de l’I.C., les Bulgares se trouvèrent contraints de se constituer en parti. Ce qu’ils firent bientôt, à la suite du congrès du KAPD. Du 7 au 10 janvier 1922, dans la ville industrielle de Slivno – un important centre textile – une conférence constituante formait le Parti communiste ouvrier de Bulgarie, dont le comité exécutif siégeait à Varna760. Les statuts du parti imposaient que deux tiers du comité exécutif central soient des ouvriers, et que tous les trois mois celui-ci soit renouvelé, par peur du ‘bureaucratisme’ et des ‘intellectuels Son organe était la Rabotničeska Iskra («L’Étincelle ouvrière»), «rédigée par un prolétaire». Très ouvriériste, le parti, qui comprenait plus de 1.000 militants, était composé essentiellement d’ouvriers, qui avaient une solide méfiance pour les intellectuels du parti, du reste justifiée.

2.3 L’exclusion de la Gauche communiste allemande

Toutes ces exclusions s’étaient déroulées avec l’aval du Comité exécutif, y compris aux Pays-Bas, où Wijnkoop, pour justifier l’expulsion de l’opposition, dut s’appuyer sur les délégués allemands du VKPD à l’Exécutif761.

Le KAPD, qui était venu à Moscou, avec l’espoir de modifier la politique de l’I.C. et d’en devenir membre à part entière, par la levée des 21 conditions d’adhésion, dut vite déchanter. Les contacts qu’il prit avec les différents délégués prouvèrent qu’il n’y avait aucune possibilité de créer une opposition internationale dans l’I.C. Les contacts les plus fructueux furent ceux noués avec les Bulgares, l’opposition

758 Lettre de salut au congrès du KAPD de septembre 1921, par Ivan Gantchev, au nom de l’Exécutif des «groupes communistes de gauche de Bulgarie», in Klockner (éd.) 1981, p. 18-20. 759 «Die linken Kommunisten Bulgariens», KAZ, Berlin, n° 219, août 1921. 760 Lettre à Emil Sach (Erdmann), déjà citée. Par méfiance envers les intellectuels de Sofia, comme Gantchev et Prodanov, le Comité exécutif central avait été transporté à Varna, sur la mer Noire; c’était une mesure provisoire tant qu’à Sofia ne se formerait pas une «organisation de formation, d’esprit et de discipline ouvrière». Gantchev s’y opposa. En 1922, Zhetcho Dikidzhiev devint secrétaire du comité central de la tendance de Varna, tandis que l’étudiant Krum Zhekov représentait celle-ci auprès du KAPD de Berlin. 761 Ainsi le montre une lettre de Wijnkoop à la Rote Fahne, du premier juin 1921. La KAZ n° 190 avait émis l’hypothèse que Wijnkoop agissait sur les instructions de Moscou.
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ouvrière762 les délégués du Mexique, du Luxembourg, de Belgique (Van Overstraeten), d’Angleterre et de Glasgow763, ou encore avec les syndicalistes de la CNT espagnole et les IWW américains. Mais, sauf les Bulgares, ces derniers par peur de l’exclusion de l’Internationale refusèrent de former une opposition organisée. Les cinq ou sept délégués du KAPD764 durent se rendre à l’évidence : ils étaient tragiquement seuls, mais resteraient jusqu’au bout dans le congrès. La différence était notable en regard de la grande légèreté de Rühle refusant de participer au IIe congrès :

[…] Nous étions seuls. Nous dûmes alors abandonner notre tâche de fonder une opposition. Mais nous ne pouvions pas en conclure que la représentation du KAPD au congrès n’était pas justifiée et qu’il fallait se comporter un peu comme Rühle au IIe congrès765.

Le KAPD s’efforça, avec un grand courage, de défendre ses positions dans le congrès, sur les questions à l’ordre du jour (crise économique et cours historique; syndicats; question russe; Action de Mars 1921). Les interventions de ses délégués, limitées à 10 minutes seulement, furent accueillies par des rires, des interruptions, ou l’indifférence. Il y eut une manipulation de l’ordre du jour contre lui : ses thèses ne purent être discutées dans le congrès; il lui fut refusé, ce qui était une tradition dans le mouvement révolutionnaire, de présenter des co-rapports pour l’opposition. Enfin, un ultimatum lui fut adressé de fusionner dans les trois mois avec le VKP, sous peine d’exclusion de l’I.C. Les délégués du KAPD rejetèrent l’ultimatum. Bien que le comité central de leur parti leur ait accordé «pleins pouvoirs» pour proclamer «la sortie immédiate de la IIIe Internationale», les délégués se comportèrent de façon responsable : ils ne proclamèrent pas la sortie de l’Internationale, voulant que l’ensemble du parti se prononce en toute conscience, sans préjuger de sa décision.

[La délégation] rejette unanimement l’ultimatum de fusion avec le VKPD. Nous ne proclamons pas la sortie du KAPD de la IIIe Internationale, malgré nos pleins pouvoirs. Nos camarades se prononceront eux-mêmes. Ils donneront leur réponse à l’exigence impudente d’emprunter la voie du réformisme, de l’op