Théorie des facteurs historiques (Labriola)

« La théorie des facteurs historiques et la conception matérialiste de l’histoire »
Antonio Labriola
Chapitre 6: Extrait de l’ouvrage, Essai sur la conception matérialiste de l’histoire
paru en 1898
dans la Bibliothèque socialiste internationale,
Giard et Brière, éditeurs.

Il est une question à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : qu’est-ce qui a donné naissance à la croyance aux facteurs historiques ? C’est là une expression familière à beaucoup d’esprit et que l’on retrouve fréquemment dans les écrits de beaucoup d’érudits, de savants et de philosophes, et de ces commentateurs qui, par leurs raisonnements ou leurs combinaisons, ajoutent un peu à la simple narration historique, et se servent de cette opinion comme d’une hypothèse pour s’orienter dans la masse immense des faits humains, qui, à première vue et après un premier examen, apparaissent si confus et irréductibles. Cette croyance, cette opinion courante est devenue pour les historiographes qui raisonnent, ou même rationalistes, une demi doctrine, qui a été récemment plusieurs fois alléguée, comme un argument décisif, contre la théorie unitaire de la conception matérialiste. Et même, cette croyance est si bien enracinée et cette opinion si répandue, qu’on ne peut comprendre l’histoire que comme la rencontre et l’incidence de divers facteurs, de sorte que beaucoup de ceux qui parlent de matérialisme social, qu’ils en soient partisans ou adversaires, croient se tirer d’embarras en affirmant, que toute cette doctrine consiste en ceci, qu’elle attribue la prépondérance ou l’action décisive au facteur économique.

II est très important de se rendre compte de la façon dont est née cette croyance, cette opinion, ou cette demi-doctrine, parce que la critique véritable et féconde consiste principalement à connaître et à comprendre ce qui a motivé ce que nous proclamons une erreur. Il ne suffit pas de repousser une opinion, en la qualifiant de fausse. L’erreur doctrinale est toujours née de quelque côté mal compris d’une expérience incomplète, ou de presque imperfection subjective. Il ne suffit pais de repousser l’erreur : il faut la vaincre, et la dépasser, en l’expliquant.

Tout historien, au début de son oeuvre, fait, pour ainsi dire, un acte d’abstraction. D’abord il pratique comme une coupure dans une série continue d’événements ; puis il ne tient pas compte de présuppositions et de précédents nombreux et variés ; bien plus il déchire et il décompose un tissu embrouillé. Pour commencer il faut pourtant qu’il fixe un point, une ligne, un terme de son choix, et qu’il dise par exemple : je veux raconter les débuts de la guerre entre les Grecs et les Perses, rechercher comment Louis XVI fut amené à convoquer les États Généraux. Le narrateur se trouve, en un mot, devant un complexus de faits arrivés, et de faits sur le point de se produire, qui, dans leur ensemble, présentent une certaine configuration. C’est de cette attitude que dépend la façon d’être et le style de toute narration ; parce que, pour la composer, il faut prendre comme point de départ des choses déjà arrivées, pour voir ensuite comment elles ont continué à devenir.

Cependant dans ce complexus il faut introduire une certaine part d’analyse, en le résolvant en groupes et en aspects de faits, ou en éléments concourants, qui apparaissent ensuite à un certain moment comme des catégories autonomes. C’est l’État dans une certaine forme et avec certains pouvoirs ; ce sont les lois, qui déterminent, par ce qu’elles commandent ou ce qu’elles prohibent, certains rapports ; ce sont les moeurs et les coutumes, qui nous révèlent des tendances, des besoins, des façons de penser, de croire, d’imaginer ; dans l’ensemble c’est une multitude d’hommes vivant ensemble et collaborant, avec une certaine répartition des tâches et des occupations ; on note ensuite les pensées, les idées, les inclinations, les passions, les désirs, les aspirations, qui naissent et se développent de ce mode varié de coexistence et de ses frottements. Qu’un changement se produise, et il se révélera dans un des côtés ou des aspects du complexus empirique, ou dans tous ceux-ci dans un temps plus ou moins long : par exemple, l’État agrandit ses frontières, ou change ses limites internes envers la société, en augmentant ou en diminuant ses pouvoirs et ses attributions, ou en changeant le mode d’action de celles-ci ou de ceux-là ; ou bien le droit modifie ses dispositions, ou il s’exprime et s’affirme dans de nouveaux organes ; ou bien finalement, derrière le changement des habitudes extérieures et quotidiennes, on découvre un changement dans les sentiments, et dans les pensées, et dans les inclinations des hommes diversement distribués dans les différentes classes sociales, qui se mêlent, s’altèrent, se déplacent, disparaissent ou se renouvellent. Pour comprendre tout cela dans ses formes et contours extérieurs suffisent les dons courants de l’intelligence normale, j’entends, de celle qui n’est pas aidée encore, ni corrigée ou complétée, par la science proprement dite. Enfermer dans des confins précis un ensemble de tels changements, c’est l’objet véritable et propre de la narration, qui est d’autant plus nette, vivante et exacte, qu’elle prend la forme d’une monographie : c’est par exemple Thucydide dans la Guerre du Péloponèse.

La société déjà devenue d’une certaine façon, la société déjà arrivée à un certain degré de développement, la société déjà si compliquée qu’elle cache l’infrastructure économique qui supporte tout le reste, ne s’est pas révélée aux simples narrateurs, sinon dans ces faits visibles, dans ces résultats les plus apparents, dans ces symptômes les plus significatifs, que sont les formes politiques, les dispositions légales et les passions des partis. Le narrateur, et parce qu’il lui manque une doctrine théorique sur les sources véritables du mouvement historique, et par l’attitude même qu’il prend au sujet des choses qu’il réunit dans les apparences de leur devenir, ne peut pas les réduire à l’unité, sinon comme un résultat de la seule intuition immédiate, et, s’il est artiste, cette intuition se colore dans son esprit, et s’y transforme en action dramatique. Sa tâche est terminée s’il réussit à encadrer un certain nombre de faits et d’événements dans des limites et des confins sur lesquels le regard peut se mouvoir comme sur une claire perspective ; de la même manière, le géographe purement descriptif a accompli toute sa tâche, s’il renferme dans un dessein vif et net le concours des causes physiques qui déterminent l’aspect intuitif du golfe de Naples, par exemple, sans remonter à sa genèse.

C’est dans ce besoin de la configuration narrative qu’est l’occasion première, intuitive, palpable, et je dirai presque, esthétique et artistique, de toutes ces abstractions et de ces généralisations, qui finalement se résument dans la demi-doctrine des soi-disant facteurs.

Voici deux hommes insignes, les Gracques : qui voulurent mettre un terme au processus d’appropriation de l’ager publicus, et empêcher l’agglomération du latifundium, qui diminue ou fait disparaître complètement la classe des petits propriétaires, c’est-à-dire des hommes libres, qui sont le fondement et la condition de la vie démocratique de la cité antique. Quelles furent les causes de leur insuccès ? Leur but est clair : leur esprit, leur origine, leur caractère, leur héroïsme l’illustrent. Ils ont contre eux d’autres hommes, avec d’autres intérêts et avec d’autres desseins. La lutte n’apparaît d’abord a l’esprit que comme une lutte d’intentions et de passions, qui se déroule et se termine à l’aide des moyens que permettent les formes politiques de l’État, et l’emploi ou l’abus des pouvoirs publics. Voici le milieu : la cité dominatrice de différentes manières sur d’autres cités, ou sur des territoires ayant perdu tout caractère d’autonomie ; et à l’intérieur de cette cité une assez grande différenciation de riches et de pauvres ; et a côté de la troupe peu nombreuse des oppresseurs et des tout-puissants, la masse immense des prolétaires, qui sont en train de perdre ou qui ont déjà perdu la conscience et la force politique d’une plèbe de citoyens, la masse qui se laisse par suite tromper et corrompre, et qui bientôt sera pourrie, comme un accessoire servile des exploiteurs de haut bord. C’est là la matière du narrateur, qui ne peut se rendre compte du fait, sinon dans les conditions immédiates du fait lui-même. L’unité intuitive forme la scène sur laquelle les événements se déroulent, et pour que la narration ait du relief, un thème et une perspective, il faut des points d’orientation et des moyens de réduction.

C’est en cela que consiste l’origine première de ces abstractions qui dépouillent petit à petit de leur qualité de simples cotés ou aspects d’un ensemble, ces cotés divers d’un complexus social donné, et c’est ensuite leur généralisation qui petit à petit conduit a la doctrine des facteurs.

Ceux-ci, en d’autres termes, je veux parler des facteurs, naissent. dans l’esprit, comme une suite de l’abstraction et de la généralisation des aspects immédiats du mouvement apparent, et ils ont une valeur égale à celle de tous les autres concepts empiriques. Quel que soit le domaine du savoir où ils sont, ils persistent jusqu’à ce qu’ils soient réduits et éliminés par une nouvelle expérience, ou qu’ils soient absorbés par une conception plus générale, génétique, évolutive ou dialectique.

N’était-il pas nécessaire, que dans l’analyse empirique et dans l’étude immédiate des causes et des effets de certains phénomènes déterminés, par exemple, des phénomènes de la chaleur, l’esprit s’arrêtât d’abord à cette présomption et à cette persuasion qu’il pouvait et devait attribuer à un sujet, qui, s’il ne fut jamais pour aucun physicien une véritable entité substantielle, fut certainement considéré comme une force déterminée et spécifique, la chaleur. Or voici qu’à un moment donné, à la suite de nouvelles expériences, cette chaleur se résout, dans des conditions données, en une certaine quantité de mouvement. Bien plus, la pensée est en train de résoudre tous ces facteurs physiques, y compris l’atome, dans le flux d’une énergétique universelle.

N’était-il pas inévitable, comme stade premier de la connaissance en ce qui concerne le problème de la vie, de dépenser un temps considérable dans l’étude séparée des organes et de les réduire en systèmes ? Sans cette anatomie, qui semble trop matérielle et trop grossière, aucun progrès dans les études n’eût été possible ; et pourtant au-dessus de la genèse et de la coordination inconnues d’une telle multiplicité analytique, tournoyaient incertains et vagues les concepts génériques de vie, d’âme, etc. Dans ses créations mentales on vit, pendant longtemps, cette unité biologique, qui a finalement trouvé son objet dans le commencement certain de la cellule, et dans son processus de multiplication immanente.

Plus difficile fut certainement le chemin, que la pensée dut parcourir pour reconstruire la genèse de tous les faits de la vie psychique, depuis les sensations les plus élémentaires jusqu’aux produits dérivés les plus complexes. Non seulement pour des raisons de difficultés théoriques, mais par suite de préjugés populaires, l’unité et la continuité des phénomènes psychiques apparut même à Herbart, comme séparée et divisée en autant de facteurs, les facultés de l’âme.

L’interprétation des processus historico-sociaux est passée par les mêmes difficultés ; elle aussi a dû s’arrêter d’abord dans la vue provisoire des facteurs. Et, cela étant, il nous est facile maintenant de retrouver l’origine première de cette opinion dans le besoin qu’ont les historiens narrateurs de trouver dans le fait qu’ils racontent avec plus ou moins de talent artistique, et dans des vues différentes d’enseignement, des points d’orientation immédiate, comme en peut offrir l’étude du mouvement apparent des choses humaines.

Mais dans ce mouvement apparent, il y a les éléments d’une vue plus exacte. Ces facteurs concourants, que l’abstraction conçoit et qu’elle isole ensuite, on ne les a jamais vus agissant chacun pour soi, parce que, bien plus, ils agissent d’une manière telle, qu’elle donne naissance au concept de l’action réciproque. De plus, ces facteurs sont eux aussi nés à un moment donné, et ils ont plus tard seulement acquis cette physionomie qu’ils ont dans la narration particulière.

Cet État, on savait bien qu’il était né à un moment donné. Pour chaque règle de droit, ou bien on se souvenait, ou bien on conjecturait, qu’elle était entrée en vigueur dans telle ou telle circonstance. Pour beaucoup de coutumes, on se souvenait qu’elles avaient été introduites à un moment donné ; et la plus simple comparaison des faits, dans divers temps ou divers lieux, montrait comment la société dans son ensemble, et en tant que somme de classes différentes, avait pris et prenait continuellement des formes diverses.

L’action réciproque des différents facteurs, sans laquelle pas même la plus simple narration ne serait possible, comme les renseignements plus ou moins exacts sur les origines et les variations des facteurs eux-mêmes, sollicitaient la recherche et la pensée, plus que ne le faisait la narration configurative de ces grands historiens qui sont de véritables artistes. Et, en effet, les problèmes qui naissent spontanément des données de l’histoire, combinés avec d’autres éléments théoriques, donnèrent naissance aux différentes disciplines dites pratiques, qui, d’une façon plus ou moins rapide et avec des succès divers, se sont développées, depuis les anciens jusqu’à nos jours : l’Éthique et la Philosophie du droit, la Politique et la Sociologie, le Droit et l’Économie.

Or, avec la naissance et la formation de tant de disciplines, par l’inévitable division du travail, se multiplient hors de mesure, les points de vue. II est certain que pour l’analyse première et immédiate des aspects multiples du complexus social, il fallait un long travail d’abstraction partielle ; ce qui a toujours pour inévitable conséquence des vues unilatérales. C’est ce qu’on a pu constater, d’une manière plus nette et plus évidente que pour tout autre domaine, pour le droit et pour ses diverses généralisations y compris la philosophie du droit. Par suite de ces abstractions, qui sont inévitables dans l’analyse particulière et empirique, et par l’effet de la division du travail, les divers côtés et les manifestations diverses du complexus social furent, de temps en temps, fixés et immobilisés en concepts généraux et en catégories. Les œuvres, les effets, les émanations, les effusions de l’activité humaine, (droit, formes économiques, principes de conduite, etc.) furent comme traduits et transformés en lois, en impératifs et en principes qui demeurèrent placés au-dessus de l’homme lui-même.

Et de temps en temps on a dù à nouveau découvrir cette vérité simple que le seul fait permanent et sûr, c’est-à-dire la seule donnée, d’où part et à laquelle se réfère toute discipline pratique particulière, ce sont : les hommes groupés dans une forme sociale déterminée, au moyen de liens déterminés. Les différentes disciplines analytiques, qui illustrent les faits qui se développent dans l’histoire, ont fini par faire naître le besoin d’une science sociale commune et générale, qui rende possible l’unification des processus historiques. Et la doctrine matérialiste marque précisément le terme dernier, la cime de cette unification.

Mais ce n’a pas été, comme ce ne sera jamais du temps perdu que celui qui est dépensé dans l’analyse préliminaire et latérale des faits complexes. Nous devons à la division méthodique du travail l’érudition précise, c’est-à-dire la masse des connaissances passées au crible, systématisés, sans lesquelles l’histoire sociale planerait toujours dans un domaine purement abstrait, dans les questions de forme et de terminologie. L’étude séparée des facteurs historico-sociaux a servi, comme sert toute autre étude empirique qui ne dépasse pas le mouvement apparent des choses, à perfectionner les instruments d’observation, et à permettre de retrouver dans les faits eux-mêmes, que l’on a abstraits artificiellement, les pierres d’attente qui les lient au complexus social. Les différentes disciplines qui sont considérées comme isolées et indépendantes dans l’hypothèse des facteurs concourant à la formation historique, et par suite du degré de développement qu’elles ont atteint, des matériaux qu’elles ont recueilli, et par les méthodes qu’elles ont élaborées, sont devenues aujourd’hui pour nous tout à fait indispensables, lorsqu’on veut reconstruire une partie quelconque des temps passés. Qu’en serait-il de notre science historique sans l’unilatéralité de la Philologie qui est l’instrument fondamental de toute recherche, et ou aurait-on jamais trouvé le fil d’une histoire des institutions juridiques, qui renvoit ensuite d’elle-même à tant d’autres faits et à tant d’autres combinaisons, sans la foi obstinée des romanistes dans l’excellence universelle du Droit Romain, qui a engendré, avec le droit généralisé et avec la Philosophie du Droit, tant de problèmes qui servent de point de départ à la Sociologie?

C’est ainsi, après tout, que les facteurs historiques, dont tant de monde parle et dont il est parlé dans tant d’ouvrages, indiquent quelque chose qui est beaucoup moins que la vérité, mais beaucoup plus que la simple erreur, dans le sens grossier de bévue, d’illusion. Ils sont le produit nécessaire d’une connaissance, qui est en voie de développement et de formation. Ils naissent du besoin de s’orienter dans le spectacle confus que les choses humaines présentent à qui veut les raconter ; et ils servent ensuite, pour ainsi dire, de titre, de catégorie, d’indice à cette division inévitable du travail, par l’extension de laquelle a été jusqu’à maintenant théoriquement élaborée la matière historico-sociale. Dans ce domaine des connaissances, de même que dans celui des sciences naturelles, l’unité de principe réel et l’unité de traitement formel ne se trouvent jamais de prime abord, mais seulement après un long chemin embarrassé : de sorte que, de ce point de vue encore, l’analogie affirmée par Engels entre la découverte du matérialisme historique et celle de la conservation de l’énergie** nous semble excellente.
(**Voir aussi Anti-Dühring chap. 5 et 6 – note du transcripteur)

L’orientation provisoire, d’après le système commode de ce qu’on appelle les facteurs, peut, dans des circonstances données, nous être utile à nous aussi, qui professons un principe tout à fait unitaire de l’interprétation historique c’est-à-dire, si nous ne voulons pas simplement rester dans le domaine de la théorie, mais si nous voulons, par une recherche personnelle, illustrer une période déterminée de l’histoire. Comme, dans ce cas, il nous faut procéder à la recherche directe et de détail, il faut tout d’abord que nous suivions les groupes de faits qui semblent, ou prééminents, ou indépendants, ou détachés, dans les aspects de l’expérience immédiate. Il ne faudrait pas s’imaginer, en effet, que le principe unitaire de si grande évidence auquel nous sommes arrivés dans la conception générale de l’histoire puisse, comme un talisman, valoir toujours, et à première vue, comme un moyen infaillible pour résoudre en éléments simples l’appareil immense et l’engrenage compliqué de la société. La structure économique sous-jacente qui détermine tout le reste, n’est pas un simple mécanisme, d’où émergent, comme des effets automatiques et machinaux immédiats, les institutions, les lois, les coutumes, les pensées, les sentiments, les idéologies. De cette infrastructure à tout le reste, le processus de dérivation et de médiation est très compliqué, souvent subtil et tortueux, pas toujours déchiffrable.

L’organisation sociale est, comme nous le savons déjà, continuellement instable, bien que cela ne semble évident à tout le monde, que lorsque l’instabilité entre dans cette période aiguë que l’on appelle une révolution. Cette instabilité, avec les luttes continuelles dans le sein de cette même société organisée, exclut la possibilité pour les hommes de s’accommoder d’un acquiescement, qui pourrait faire que les hommes recommencent à vivre d’une vie animale. Ce sont les antagonismes qui sont la cause principale du progrès (Marx). Mais il est également vrai, cependant. que dans cette organisation instable, dans laquelle nous est donnée la forme inévitable de la domination et de la sujétion, l’intelligence s’est toujours développée, non seulement inégalement, mais assez imparfaitement, incongrûment et partiellement. II y eut et il y a encore dans la société comme une hiérarchie de l’intelligence, et des sentiments et des idéations. Supposer que les hommes, toujours et dans tous les cas, ont eu une conscience à peu près claire de leur propre situation, et de ce qu’il était le plus rationnel de faire, c’est supposer l’invraisemblable, bien plus l’inexistant.

Formes de droit, actions politiques et tentatives d’organisation sociale, furent, comme elles le sont encore, tantôt heureuses, tantôt erronées c’est-à-dire disproportionnées et impropres. L’histoire est pleine d’erreurs ; ce qui signifie, que si tout fut nécessaire, étant donnée l’intelligence relative de ceux qui avaient à résoudre une difficulté ou a trouver une solution a un problème donné, etc., si tout a une raison suffisante, tout ne fut pas raisonnable, dans le sens que les optimistes donnent à ce mot. A la longue, les causes déterminantes de toutes les mutations, c’est-à-dire les conditions économiques modifiées, ont fini et finissent par faire trouver, quelquefois par des voies assez tortueuses, les formes de droit conformes, les ordres politiques adaptés, et les modes plus ou moins parfaits de l’accommodation sociale. Mais il ne faut pas croire que la sagesse instinctive de l’animal raisonnable se soit manifestée, ou se manifeste, sic et simpliciter, dans l’intelligence pleine et claire de toutes les situations ; et qu’il ne nous reste à faire très simplement que le chemin déductif de la situation économique à tout le reste. L’ignorance (qui, à son tour, peut être expliquée) est une raison d’importance de la manière dont l’histoire s’est faite ; et, à l’ignorance, il faut ajouter la bestialité qui n’est jamais complètement vaincue, et toutes les passions et toutes les injustices, et les diverses formes de corruption, qui furent et sont le produit nécessaire d’une société organisée de telle sorte que la domination de l’homme sur l’homme y est inévitable, et que de cette domination le mensonge, l’hypocrisie, l’outrecuidance et la lâcheté furent et sont inséparables. Nous pouvons, sans être utopistes, mais seulement parce que nous sommes communistes critiques, prévoir, comme nous prévoyons, en effet, l’avènement d’une société, qui se développant de la société présente et de ses contrastes mêmes, par les lois immanentes du devenir historique, aboutira a une association sans antagonismes de classes : ce qui aurait pour conséquence que la production réglée éliminerait de la vie le hasard, qui se révèle jusqu’ici dans l’histoire comme une cause multiforme d’accidents et d’incidences. Mais c’est là l’avenir, et ce n’est, ni le présent, ni le passé. Si nous nous proposons, au contraire de pénétrer dans les événements historiques qui se sont développés jusqu’à nos jours, en prenant, comme nous le faisons, pour fil conducteur les variations des formes de la structure économique sous-jacente, jusqu’à la donnée plus simple des variations de l’instrument, nous devons avoir une pleine conscience de la difficulté du problème que nous nous proposons : parce qu’il ne s’agit pas ici d’ouvrir les yeux et de regarder, mais d’un très grand effort de la pensée, qui se propose de triompher du spectacle multiforme de l’expérience immédiate, pour en réduire les éléments dans une série génétique. C’est pour cela que je disais que, dans les recherches particulières, il nous faut, nous aussi, partir de ces groupes de faits en apparence isolés, et de cet ensemble bariolé, de l’étude empirique en un mot, d’où est née la croyance aux facteurs, devenue ensuite une demi-doctrine.

II ne sert de rien de vouloir contrebalancer ces difficultés de fait par l’hypothèse métaphorique, souvent équivoque, et après tout d’une valeur purement analogique, du soi-disant organisme social. II fallait aussi que l’esprit passât même par cette hypothèse, devenue en si peu de temps de la pure et simple phraséologie. Elle couve, en effet, la compréhension du mouvement historique, comme naissant des lois immanentes de la société elle-même, et exclut par là l’arbitraire, le transcendant et l’irrationnel. Mais la métaphore n’a pas plus de portée ; et la recherche particulière, critique et circonstanciée des faits historiques est la seule source de ce savoir concret et positif, qui est nécessaire au développement complet du matérialisme économique.

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2 pensées sur “Théorie des facteurs historiques (Labriola)

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    29 octobre 2014 à 6 06 50 105010
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    « Ce sont les antagonismes qui sont la cause principale du progrès (Marx). Mais il est également vrai, cependant. que dans cette organisation instable, dans laquelle nous est donnée la forme inévitable de la domination et de la sujétion, l’intelligence s’est toujours développée, non seulement inégalement, mais assez imparfaitement, incongrûment et partiellement. II y eut et il y a encore dans la société comme une hiérarchie de l’intelligence, et des sentiments et des idéations. Supposer que les hommes, toujours et dans tous les cas, ont eu une conscience à peu près claire de leur propre situation, et de ce qu’il était le plus rationnel de faire, c’est supposer l’invraisemblable, bien plus l’inexistant. »

    En lisant certains commentaires locaux, je ne peux que fermement seconder ceci!

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    29 octobre 2014 à 9 09 45 104510
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    MERCI DE CETTE TROUVAILLE Paul que je m’empresse de dévorer pour m’en inspirer – bon texte

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