LE CAPITAL de Marx (Althusser)

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Avertissement aux lecteurs du Livre I du Capital
Louis Althusser (1967)

Qu’est-ce que l’ouvrage Le Capital ?

C’est la grande œuvre de Marx, à laquelle il a consacré toute sa vie depuis 1850, et sacrifié, dans des épreuves cruelles, le plus clair de son existence personnelle et familiale.

Cette œuvre est celle sur laquelle Marx doit être jugé. Sur elle seule, et non sur ses « œuvres de jeunesse » encore idéalistes (1841-1844); non sur des œuvres encore très équivoques comme l’Idéologie allemande[1], et même les « Grundrisse[2]», esquisses traduites en français sous le titre erroné de « Fondements de la Critique de l’Economie politique »; et non même sur la célèbre Préface à la Contribution[3], où Marx définit en termes très équivoques (car hégéliens) la « dialectique » de la « correspondance et de la non-correspondance » entre les Forces productives et les Rapports de production.

Cette œuvre gigantesque qu’est Le Capital contient tout simplement l’une des trois plus grandes découvertes scientifiques de toute l’histoire humaine : la découverte du système de concepts (donc de la théorie scientifique) qui ouvre à la connaissance scientifique ce que l’on peut appeler le « Continent-Histoire ». Avant Marx, deux « continents » d’importance comparables avaient été « ouverts » à la connaissance scientifique : le Continent-Mathématiques, par les Grecs du V° siècle, et le Continent-Physique par Galilée.

Nous sommes encore très loin d’avoir pris la mesure de cette découverte décisive, et d’en avoir tiré toutes les conséquences théoriques. En particulier, les spécialistes qui travaillent dans le domaine des « Sciences humaines » et (domaine plus réduit) des Sciences sociales, donc les économistes, les historiens, les sociologues, les psycho-sociologues, les psychologues, les historiens de l’art et de la littérature, de la religion et des autres idéologies – et même les linguistes et les psychanalystes, tous ces spécialistes doivent savoir qu’ils ne peuvent produire de connaissances vraiment scientifiques dans leur spécialité sans reconnaître que la théorie fondée par Marx leur est indispensable. Car elle est, dans le principe, la théorie qui « ouvre » à la connaissance scientifique le « continent » dans lequel ils travaillent où il n’ont jusqu’ici produit que soit quelques premières connaissances (la linguis­tique, la psychanalyse), soit quelques éléments ou rudiments de connaissance (l’histoire, la sociologie, l’économie en de rares cha­pitres), soit de pures et simples illusions baptisées abusivement connaissances.

Seuls les militants de la lutte de classe prolétarienne ont tiré les conclusions du Capital : en y reconnaissant les mécanismes de l’exploitation capitaliste, et en se groupant dans des organisations de lutte de classe économique (les syndicats) et politique (les partis socialistes, puis communistes), qui appliquent une « ligne » de masse de lutte pour la prise du Pouvoir d’Etat, « ligne » fondée sur « l’analyse concrète de la situation concrète » (Lénine), où ils ont à se battre (cette « analyse » étant effectuée par une juste application des concepts scientifiques de Marx à la « situation concrète »).

C’est un paradoxe que des spécialistes intellectuels hautement « cultivés » n’aient pas compris un livre, qui contient la Théorie dont ils ont besoin dans leurs « disciplines », et qu’en revanche les militants du Mouvement Ouvrier aient compris ce même livre, malgré ses très grandes difficultés. L’explication de ce paradoxe est simple, et elle est donnée en toutes lettres par Marx dans Le Capital, et par Lénine dans ses œuvres [4].

Si les ouvriers ont si aisément « compris » Le Capital, c’est qu’il parle, en termes scientifiques, de la réalité quotidienne à laquelle ils ont affaire : l’exploitation dont ils sont l’objet du fait du système capitaliste. C’est pourquoi Le Capital est aussi rapidement devenu, comme le disait Engels en 1886, « la Bible » du Mouvement ouvrier international. En revanche, si les spécialistes d’histoire, d’économie politique, de sociologie, psychologie, etc. ont eu et ont encore tant de mal à « comprendre » LeCapital, c’est parce qu’ils sont soumis à l’idéologie dominante (celle de la classe dominante), qui intervient directement dans leur pratique « scientifique », pour en fausser et l’objet, et la théorie, et les méthodes. Sauf quelques exceptions, ils ne se doutent pas, ils ne peuvent pas se douter de l’extraordinaire puissance et variété de l’emprise idéologique à laquelle ils sont soumis dans leur « pratique » même. Sauf quelques exceptions, ils ne sont pas en état de critiquer eux-mêmes les illusions dans lesquelles ils vivent, et qu’ils contribuent à entretenir, parce qu’ils sont littéralement aveuglés par elles. Sauf quelques exceptions, ils ne sont pas en état de réaliser la révolution idéologique et théorique indispensable pour reconnaître dans la théorie de Marx la théorie même dont leur pratique a besoin pour devenir enfin scientifique.

Lorsqu’on parle de la difficulté du Capital, il faut donc opérer une distinction de la plus haute importance. La lecture du Capital présente en effet deux types de difficultés qui n’ont absolument rien à voir l’une avec l’autre.

La difficulté n°1, absolument et massivement déterminante, est une difficulté idéologique, donc, en dernier ressort, politique.

Devant Le Capital, il y a deux sortes de lecteurs : ceux qui ont l’expérience directe de l’exploitation capitaliste (avant tout les prolétaires ou ouvriers salariés de la production directe, et aussi, avec des nuances selon leur place dans le système de production, les travailleurs salariés non-prolétaires); et ceux qui n’ont pas l’expérience directe de l’exploitation capitaliste, mais qui, en revanche, sont dominés, dans leurs pratiques et leur conscience, par l’idéologie de la classe dominante, l’idéologie bourgeoise. Les premiers n’éprouvent pas de difficulté idéologico-politique à comprendre Le Capital, puisqu’il parle tout bonnement de leur vie concrète. Les seconds éprouvent une extrême difficulté à comprendre Le Capital (même s’ils sont très « savants », je dirais : surtout s’ils sont très « savants »), parce qu’il y a une incompatibilité politique entre le contenu théorique du Capital et les idées qu’ils ont dans la tête, idées qu’ils « retrouvent » (puisqu’ils les y mettent) dans leurs pratiques. C’est pourquoi la difficulté n°1 du Capital est une difficulté en dernière instance politique.

Mais Le Capital présente une autre difficulté, qui n’a absolument rien à voir avec la première : la difficulté n°2, ou difficulté théorique.

Devant cette difficulté les mêmes lecteurs se divisent en deux nouveaux groupes. Ceux qui ont l’habitude de la pensée théorique (donc les vrais savants) n’éprouvent pas, ou ne devraient pas éprouver de difficulté à lire ce livre théorique qu’est Le Capital. Ceux qui n’ont pas l’habitude de pratiquer des ouvrages de théorie (les ouvriers, et nombre d’intellectuels qui, s’ils ont de la « culture », n’ont pas de culture théorique) doivent éprouver ou devraient éprouver de grandes difficultés à lire un ouvrage de théorie pure comme Le Capital.

J’emploie, comme on vient de le voir, des conditionnels (ne devraient pas…, devraient … ). C’est pour mettre en évidence ce fait, encore plus paradoxal que précédemment : que même des individus sans pratique des textes théoriques (comme des ouvriers) ont éprouvé moins de difficulté devant Le Capital que des individus rompus à la pratique de la théorie pure (comme des savants, ou de pseudo-savants très « cultivés »).

Cela ne doit pas nous dispenser de dire un mot du type très particulier de difficulté que présente Le Capital, en tant qu’ouvrage de théorie pure, tout en gardant présent à l’esprit ce fait fondamental que ce ne sont pas les difficultés théoriques, mais les difficultés politiques qui sont bel et bien déterminantes en dernière instance pour toute lecture du Capital, et de son livre I.

Tout le monde sait que sans théorie scientifique correspondante, il ne peut exister de pratique scientifique, c’est-à-dire de pratique produisant des connaissances scientifiques nouvelles.

Toute science repose donc sur sa théorie propre. Le fait que cette théorie change, se complique, se modifie au fur et à mesure du développement de la science considérée ne change rien à l’affaire.

Or qu’est-ce que cette théorie indispensable à toute science ? C’est un système de concepts scientifiques de base. Il suffit de prononcer cette simple définition pour faire ressortir deux aspects essentiels de toute théorie scientifique : 1° les concepts de base, et 2° leur système.

Ces concepts sont des concepts, c’est-à-dire des notions abstraites. Première difficulté de la théorie : s’habituer à la pratique de l’abstraction. Cet apprentissage, car c’est un véritable apprentissage (comparable à l’apprentissage d’une pratique quelconque, par exemple à l’apprentissage de la serrurerie), se fait avant tout, dans notre système scolaire par les mathématiques et la philosophie. Dès la Préface du Livre I, Marx nous avertit que l’abstraction est non seulement l’existence de la théorie, mais aussi la méthode de son analyse. Les sciences expérimentales disposent du « microscope », la science marxiste n’a pas de « microscope » : elle doit se servir de l’abstraction, qui « en tient lieu ».

Attention : l’abstraction scientifique n’est pas du tout « abstraite », tout au contraire. Exemple : lorsque Marx parle du capital social total, personne ne peut le « toucher avec les mains », lorsque Marx parle de la « plus-value totale », personne ne peut la toucher avec les mains, ni la compter : pourtant ces deux concepts abstraits désignent des réalités effectivement existantes. Ce qui fait que l’abstraction est scientifique, c’est justement qu’elle désigne une réalité concrète qui existe bel et bien, mais qu’on ne peut pas « toucher avec les mains », ni « voir avec les yeux ». Tout concept abstrait donne donc la connaissance d’une réalité dont il révèle l’existence : concept abstrait veut alors dire formule apparemment abstraite, mais en réalité terriblement concrète par l’objet qu’elle désigne. Cet objet est terriblement concret en ce qu’il est infiniment plus concret, plus efficace, que les objets qu’on peut « toucher avec les mains » ou « voir avec les yeux », – et pourtant on ne peut le toucher avec les mains ni le voir avec les yeux. Ainsi le concept de valeur d’échange, le concept de capital social total, le concept de travail socialement nécessaire etc. Tout cela peut être facilement éclairé.

Autre point : les concepts de base existent sous la forme d’un système, et c’est ce qui en fait une théorie. Une théorie c’est en effet un système rigoureux de concepts scientifiques de base. Dans une théorie scientifique, les concepts de base n’existent pas dans n’importe quel ordre, mais dans un ordre rigoureux. Il faut donc le savoir, et apprendre pas à pas la pratique de la rigueur. La rigueur (systématique) n’est pas une fantaisie, ni un luxe formel, mais une nécessité vitale pour toute science, pour toute pratique scientifique. C’est ce que, dans sa Préface, Marx appelle la rigueur de l’ « ordred’exposition » d’une théorie scientifique.

Cela dit, il faut savoir quel est l’objet du Capital, autrement dit quel est l’objet qui est analysé dans le livre I du Capital. Marx le dit : c’est « lemode de production capitaliste, et les rapports de productionet d’échange qui sont les siens ». Or c’est un objet lui-même abstrait. En effet, et malgré les apparences, Marx n’analyse aucune « société concrète », pas même l’Angleterre dont il parle tout le temps dans le livre I, mais le MODE DE PRODUCTION CAPITALISTE et rien d’autre. Cet objet est abstrait : cela veut dire qu’il est ici terriblement réel, et qu’il n’existe jamais à l’état pur, puisqu’il existe seulement dans des sociétés capitalistes. Simplement : pour pouvoir analyser ces sociétés capitalistes concrètes (Angleterre, France, Russie, etc.), il faut savoir qu’elles sont dominées par cette réalité terriblement concrète, et « invisible » (aux yeux nus) qu’est le mode de production capitaliste. « Invisible » : donc abstrait.

Naturellement tout cela ne va pas sans malentendu. Il faut être extrêmement attentif pour éviter les fausses difficultés de ces malentendus. Par exemple, il ne faut pas croire que Marx analyse la situation concrète de l’Angleterre quand il en parle. Il n’en parle que pour « illustrer » sa théorie (abstraite) du mode de production capitaliste.

En résumé : il y a bel et bien une difficulté à la lecture du Capital qui est une difficulté théorique. Elle tient à la nature abstraite et systématique des concepts de base de la théorie, ou de l’analyse théorique. Il faut savoir que c’est une difficulté réelle, objective, qu’on ne peut surmonter que par un apprentissage de l’abstraction et de la rigueur scientifiques. Il faut savoir que cet apprentissage ne se fait pas en un jour.

D’où un premier conseil de lecture. Toujours garder bien présente a l’esprit cette idée que Le Capital est un ouvrage de théorie ayant pour objet les mécanismes du mode de production capitaliste et de lui seul.

D’où un second conseil de lecture : ne pas chercher dans Le Capital ni un livre d’histoire « concrète » ni un livre d’économie politique « empirique » au sens où les historiens et économistes entendent leurs termes. Mais y trouver un livre de théorie analysant le MODE DE PRODUCTION CAPITALISTE. L’histoire (concrète) et l’économie (empirique) ont d’autres objets.

D’ou ce troisième conseil de lecture. Quand on bute sur une difficulté de lecture d’ordre théorique, le savoir, et prendre les mesures nécessaires. Ne pas se hâter, revenir en arrière, soigneusement, lentement, et n’avancer que lorsque les choses sont devenues claires. Tenir compte du fait qu’un apprentissage de la théorie est indispensable pour lire un ouvrage théorique. Savoir qu’on peut apprendre à marcher en marchant, à condition de respecter soigneusement les conditions ci-dessus. Savoir qu’on n’apprendra pas d’un seul coup, subitement ni définitivement, à marcher dans la théorie, mais peu à peu, patiemment, et humblement. Le succès est à ce prix.

Pratiquement cela veut dire qu’on ne peut comprendre le livre I qu’à la condition de le relire quatre ou cinq fois de suite, le temps d’avoir appris à marcher dans la théorie.

Le présent avertissement est destiné à guider les premiers pas des lecteurs dans la théorie.

Mais avant d’en venir là, un mot est nécessaire sur le public qui va lire le livre I du Capital.

De qui va, tout naturellement, se composer ce public ?

1.  De prolétaires, ou salariés directement employés dans la production des biens matériels.

2.  De travailleurs salariés non-prolétaires (depuis le simple employé jusqu’au cadre moyen et supérieur, à l’ingénieur et chercheur, à l’enseignant, etc.).

3.  D’artisans urbains et ruraux.

4. De membres de professions libérales.

5. D’étudiants et lycéens.

Parmi les prolétaires ou salariés qui liront le livre I du Capital figurent naturellement des hommes et des femmes à qui la pratique de la lutte des classes dans leurs organisations syndicale et politique a donné une certaine « idée » de la théorie marxiste. Cette idée peut être plus ou moins juste, selon qu’on passe des prolétaires aux salariés non-prolétaires : elle n’est pas fondamentalement faussée.

Parmi les autres catégories qui liront le livre I du Capital figurent naturellement des hommes et des femmes qui ont dans la tête, eux aussi, une certaine « idée » de la théorie marxiste. Par exemple les universitaires, et plus précisément les « historiens », les « économistes », et nombre d’idéologues de diverses disciplines (car, comme on le sait, tout le monde se déclare aujourd’hui « marxiste » dans les Sciences humaines).

Or, ce que ces intellectuels ont dans la tête à propos de la théorie marxiste, ce sont, à 90 % des idées fausses. Elles ont été exposées du vivant même de Marx, puis inlassablement répétées, sans aucun effort d’imagination notable. Ces idées fausses ont été fabriquées et défendues depuis un siècle par tous les économistes et idéologues bourgeois et petits-bourgeois [5] pour « réfuter » la théorie marxiste.

Ces idées n’ont eu aucun mal à « gagner » un large public, puisqu’il leur était, de par ses préjugés idéologiques antisocialistes et antimarxistes, « gagné » d’avance.

Ce large public est avant tout composé d’intellectuels, et non d’ouvriers car, comme le disait Engels, même lorsqu’ils ne pénètrent pas dans les démonstrations les plus abstraites du Capital, les prolétaires ne « s’y laissent pas prendre ».

En revanche, même les intellectuels et les étudiants les plus généreusement « révolutionnaires » s’y « laissent prendre », par un biais ou par un autre, puisqu’ils sont soumis massivement sans la contrepartie de l’expérience directe de l’exploitation, aux préjugés de l’idéologie petite bourgeoise.

Je suis donc obligé, dans cet avertissement, de tenir compte conjointement :

1. des deux ordres de difficultés que j’ai déjà signalées; (difficulté n°1 : politique; difficulté n°2 : théorique).

2. de la distribution du public en deux groupes essentiels : public ouvrier-salarié d’une part, public intellectuel d’autre part, étant entendu que ces deux groupes se recoupent dans une de leur frange (certains des salariés sont en même temps des « travailleurs intellectuels »).

3. de l’existence, sur le marché idéologique, de réfutations prétendument « scientifiques » du Capital, qui affectent plus ou moins profondément, selon leur origine de classe, telle ou telle partie de ce public.

Compte tenu de toutes ces données, mon avertissement va prendre la forme suivante :

Point I : Conseils de lecture destinés à éviter provisoirement les plus rudes de ces difficultés. Ce point sera court et clair. Je souhaite que les prolétaires le lisent, car il est écrit avant tout pour eux, bien qu’il s’adresse à tous.

Point Il : Indications sur la nature des difficultés théoriques du livre I du Capital, dont prennent prétexte toutes les réfutations de la théorie marxiste.

Ce point sera forcément plus ardu, étant donné la nature des difficultés théoriques dont il sera question, et les arguments des réfutations » de la théorie marxiste qui prennent appui sur ces difficultés.

Point I

Les plus grandes difficultés théoriques et autres, qui font obstacle à une lecture facile du livre I du Capital, sont malheureusement (ou heureusement) concentrées dans le début même du livre I, très précisément dans sa section I, qui traite de « La marchandise et la monnaie ».

Je donne donc le conseil suivant mettre PROVISOIREMENT ENTRE PARENTHÈSES TOUTE LA SECTION I et COMMENCER LA LEC­TURE PAR LA SECTION Il : « La transformation de l’argent en capital ».

On ne peut, à mon sens, commencer (et seulement commencer) de comprendre la section I, qu’après avoir lu et relu tout le livre I à partir dela section II.

Ce conseil est plus qu’un conseil : c’est une recommandation que je me permets, avec tout le respect que je dois à mes lecteurs, de présenter comme une recommandation impérative.

Chacun peut en faire l’expérience pratique.

Si on commence à lire le livre I par son commencement, c’est-à-dire par la section I, ou bien on ne comprend pas, et on abandonne ; ou bien on croit comprendre, mais c’est encore plus grave, car on a de fortes chances d’avoir compris tout autre chose que ce qu’il y a à comprendre.

A partir de la section Il (transformation de l’argent en capital), les choses sont lumineuses. On pénètre alors directement au cœur même du livre I.

Ce cœur, c’est la théorie de la plus-value, que les prolétaires comprennent sans aucune difficulté, parce que c’est tout simplement la théorie scientifique de ce dont ils ont l’expérience quotidienne : l’exploitation de classe.

Suivent aussitôt deux sections très denses, mais très claires, et décisives pour la lutte des classes, aujourd’hui même : la section IIl et la section IV. Elles traitent des deux formes fondamentales de la plus-value dont dispose la classe capitaliste pour pousser au maximum l’exploitation de la classe ouvrière : ce que Marx appelle la plus-value absolue (section III), et la plus-value relative (section IV).

La plus-value absolue (section III) porte sur la durée de la journée de travail. Marx explique que la classe capitaliste pousse inexorablement à l’augmentation de la durée de la journée de travail, et que la lutte de la classe ouvrière, plus que centenaire, a pour objectif d’arracher une diminution de la durée de la journée de travail, en luttant CONTRE cette augmentation.

Historiquement on connaît les étapes de cette lutte : journée de 12 heures, de 10 heures, puis de 8 heures, et finalement, sous le Front populaire, la semaine de quarante heures.

Tous les prolétaires savent d’expérience ce que Marx démontre dans la section III : la tendance irrésistible du système capitaliste à l’accroissement maximum de l’exploitation par la prolongation de la durée de la journée de travail (ou de la semaine de travail). Ce résultat est atteint soit en dépit de la législation existante (les 40 heures n’ont jamais été réellement appliquées), soit au moyen de la législation existante (par exemple, les « heures supplémentaires »). Apparemment les heures supplémentaires semblent « coûter très cher » aux capitalistes puisqu’ils les paient vingt-cinq, cinquante, voire cent pour cent au-dessus du tarif des heures normales. Mais en réalité elles leur sont avantageuses puisqu’elles permettent aux « machines », qui ont la vie de plus en plus brève, du fait des progrès rapides de la technologie, de tourner vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Autrement dit les heures supplémentaires permettent aux capitalistes de tirer le maximum de profit de la « productivité ». Marx a bien montré que la classe capitaliste ne paie et ne paiera jamais d’heures supplémentaires aux ouvriers pour leur faire plaisir, ou leur permettre d’arrondir, au détriment de leur santé, leur revenu, mais pour les exploiter davantage.

La plus-value relative (section IV), dont on vient d’apercevoir en filigrane l’existence dans cette question des heures supplémentaires, est sans doute la forme n°1 de l’exploitation contemporaine. Elle est beaucoup plus subtile, car moins directement visible que l’augmentation de la durée du travail. Pourtant les prolétaires réagissent d’instinct, sinon contre elle, du moins, comme on va le voir, contre ses effets.

La plus-value relative porte en effet sur l’intensification de la mécanisation de la production (industrielle et agricole), et donc sur la productivité croissante qui en résulte. Elle tend actuellement vers l’automation. Produire le maximum de marchandises au prix le plus bas, pour en tirer le maximum de profit, telle est la tendance irrésistible du capitalisme. Elle va naturellement de pair avec une exploitation accrue de la force de travail.

On a tendance à parler de « mutation » ou de « révolution » dans la technologie contemporaine. En réalité Marx avait affirmé dès le Manifeste et démontré dans Le Capital que le mode de production capitaliste se caractérise par une « révolution ininterrompue dans les moyens de production », avant tout dans les instruments de production (technologie). Ce qui se passe depuis dix-quinze ans est déclaré « sans précédent » à grands coups de proclamations, et il est vrai que depuis quelques années les choses vont plus vite qu’avant. Mais il s’agit d’une simple différence de degré, non de nature. Toute l’histoire du capitalisme est l’histoire d’un prodigieux développement de la productivité, à travers le développement de la technologie.

Il en résulte actuellement, comme d’ailleurs dans le passé antérieur, l’introduction de machines de plus en plus perfectionnées dans les procès de travail – permettant de produire la même quantité de produits qu’auparavant en des temps deux, trois ou quatre fois inférieurs, – donc un développement manifeste de la productivité. Mais corrélativement, il en résulte des effets précis de l’aggravation de l’exploitation de la force de travail (accélération des cadences, suppression des postes et emplois), non seulement chez les prolétaires, mais chez les travailleurs salariés non-prolétaires, y compris chez certains cadres techniques, même de rang élevé, qui « ne sont plus à la page » du progrès technique, et n’ont donc plus de valeur marchande, d’où le chômage subséquent.

C’est de tout cela que Marx traite, avec une extrême rigueur et une extrême précision, dans la section IV (la plus-value rela­tive).

Il démonte les mécanismes de l’exploitation par le développement de la productivité, en ses formes concrètes. Il démontre ainsi que jamais le développement de la productivité ne peut bénéficier spontanément à la classe ouvrière, tout au contraire, puisqu’il est précisément fait pour augmenter son exploitation. Marx démontre ainsi de manière irréfutable que la classe ouvrière ne peut espérer bénéficier du développement de la productivité moderne avant d’avoir renversé le capitalisme et s’être emparée du pouvoir d’Etat dans une révolution socialiste. Il démontre que d’ici à la prise du pouvoir révolutionnaire ouvrant la voie au socialisme, la classe ouvrière ne peut avoir d’autre objectif, et donc d’autre ressource que de lutter contre les effets d’exploitation produits par le développement de la productivité, pour limiter ces effets (lutte contre les cadences, contre l’arbitraire des primes à la productivité, contre les heures supplémentaires, contre les suppressions de postes, contre « le chômage de la productivité »). Lutte essentiellement défensive, et non offensive.

Je conseille alors au lecteur, parvenu à la fin de la section IV, de laisser provisoirement de côté la section V (recherches ultérieures sur la plus-value) et de passer directement à la lumineuse section VI sur le salaire.

Là encore les prolétaires sont littéralement chez eux, puisque Marx y examine, outre la mystification bourgeoise qui déclare que le « travail » de l’ouvrier est « payé à sa valeur », les différentes formes du salaire : salaire au temps d’abord, puis salaire aux pièces, c’est-à-dire les différents pièges, la bourgeoisie essaie de prendre la conscience ouvrière pour détruire en elle toute volonté de lutte des classes organisée. Là, les prolétaires reconnaîtront que leur lutte des classes ne peut que s’opposer de façon antagoniste à la tendance à l’aggravation de l’exploitation capitaliste.

Là, ils reconnaîtront que, sur le plan du salaire ou, comme le disent les ministres et leurs « économistes » respectifs, sur le plan du « niveau de vie » ou des « revenus », la lutte de classe économique des prolétaires et autres salariés ne peut avoir qu’un seul sens : une lutte défensive contre la tendance objective du système capitaliste à l’augmentation de l’exploitation sous toutes ses formes.

Nous disons bien lutte défensive, et donc lutte contre la diminution du salaire. Il est bien entendu que toute lutte contre la diminution du salaire est en même temps et aussi une lutte pour l’augmentation du salaire existant. Mais parler seulement de lutte pour l’augmentation c’est désigner l’effet de la lutte en risquant de masquer sa cause, et son objectif. Le capitalisme tendant inexorablement à la diminution du salaire, la lutte pour l’augmentation du salaire est donc, dans son principe même, une lutte défensive contre la tendance du capitalisme à diminuer le salaire.

Il est alors parfaitement clair, comme le souligne Marx dans la section VI, que la question du salaire ne peut en aucune façon se régler « toute seule » par la « distribution » aux ouvriers et autres travailleurs des « bénéfices » du développement, même spectaculaire, de la productivité. La question du salaire est une question de lutte de classe. Elle se règle non pas « toute seule », mais par la lutte de classe : avant tout par les différentes formes de grève débouchant un jour ou l’autre sur la grève générale.

Que cette grève générale reste purement économique et donc défensive (« défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs », lutte contre la double tendance capitaliste à l’augmentation de la durée du travail et à la diminution du salaire), ou prenne une forme politique et donc offensive (lutte pour la conquête du pouvoir d’Etat, la révolution socialiste, et la construction du socialisme), tous ceux qui connaissent les distinctions de Marx, Engels et Lénine savent quelle différence sépare la lutte de classe politique de la lutte de classe économique.

La lutte de classe économique (syndicale) reste défensive parce qu’économique (contre les deux grandes tendances du capitalisme). La lutte de classe politique est offensive parce que politique (pour la prise du pouvoir par la classe ouvrière et ses alliés).

Il faut bien distinguer ces deux luttes; bien que, dans la réalité, elles empiètent toujours l’une sur l’autre : plus ou moins selon la conjoncture.

Une chose est sûre, et l’analyse que Marx fait des luttes de classe économique en Angleterre dans le livre I le montre : une lutte de classe qu’on voudrait délibérément confiner au domaine de la seule lutte économique reste et restera toujours défensive, donc sans espoir de jamais renverser le régime capitaliste. C’est la tentation majeure des réformistes, fabiens, trade-unionistes dont parle Marx, et d’une manière générale de la tradition social-démocrate de la Il° Internationale. Seule une lutte politique peut « renverser la vapeur », et dépasser ces limites, donc cesser d’être défensive pour devenir offensive. On peut lire cette conclusion plus qu’entre les lignes du Capital. On peut la lire en toutes lettres dans les textes politiques de Marx lui-même, d’Engels et de Lénine. C’est la question n°1 du Mouvement ouvrier international, depuis qu’il a « fusionné » avec la théorie marxiste.

Les lecteurs pourront ensuite passer à la section VII (« L’accumulation du capital »), qui est très claire. Marx y explique que la tendance du capitalisme consiste à reproduire et élargir la base même du capital, puisqu’elle consiste à transformer en capital la plus-value extorquée aux prolétaires, donc que le capital ne cesse de « faire boule de neige », pour extorquer sans cesse plus de sur­travail (plus-value) aux prolétaires. Et Marx le montre dans une magnifique « illustration » concrète : celle de l’Angleterre de 1846 à 1866.

Quant à la section VIII (« L’accumulation primitive »), qui clôt le livre I, elle contient la seconde très grande découverte de Marx. La première est la découverte de la « plus-value, ». La seconde est la découverte des moyens incroyables par lesquels a été réalisée « l’accumulation primitive » grâce à quoi, moyennant aussi l’existence d’une masse de « travailleurs libres » (c’est-à-dire dépourvus de moyens de travail), et l’existence des découvertes technologiques, le capitalisme a pu « naître » et se développer dans les sociétés occidentales. Ces moyens sont ceux de la pire violence, du vol et des massacres qui ont ouvert au capitalisme sa voie royale dans l’histoire humaine. Ce dernier chapitre contient des richesses prodigieuses qui n’ont pas encore été exploitées : en particulier la thèse (que nous devrons développer) que le capitalisme n’a jamais cessé d’employer, et continue d’employer en plein XX° siècle, dans les « marges » de son existence métropolitaine, c’est-à-dire dans les pays coloniaux et ex-coloniaux, les moyens de la pire violence.

Je conseille donc avec insistance la méthode de lecture suivante :

1. Laisser délibérément de côté, dans une première lecture, la section I (La marchandise et la monnaie).

2. Commencer la lecture du livre I par la section Il (La trans­formation de l’argent en capital).

3. Lire attentivement les sections II, III (La production de la plus-value absolue), et IV (La production de la plus-value relative).

4. Laisser de côté la section V (Nouvelles recherches sur la plus-value).

5. Lire attentivement les sections VI (Le salaire), VII (L’accu­mulation du capital), et VIII (L’accumulation primitive).

6. Commencer enfin à lire, avec d’infinies précautions, la sec­tion I (La marchandise et la monnaie), en sachant qu’elle restera toujours extrêmement difficile à comprendre, même après plusieurs lectures des autres sections, sans le secours d’un certain nombre d’explications approfondies [6].

Je garantis que les lecteurs qui voudront bien observer. scrupuleusement cet ordre de lecture, en se souvenant de ce qui a été dit des difficultés politiques et théoriques de toute lecture du Capital, ne le regretteront pas.

Point II

J’en viens maintenant aux difficultés théoriques qui font obstacle à un lecture rapide, et même, en certains points, à une lecture très attentive du livre I du Capital.

Je rappelle que c’est en prenant appui sur ces difficultés que l’idéologie bourgeoise essaie de se convaincre – mais y parvient-elle vraiment ? – qu’elle a depuis longtemps « réfuté » la théorie de Marx.

La première difficulté est d’ordre très général. Elle tient au simple fait que le livre I n’est que le premier livre d’un ouvrage qui en comporte quatre.

Je dis bien : quatre. Car si on connaît généralement l’existence des livres I, Il et III, et même si on les a lus, on passe généralement sous silence le livre IV à supposer qu’on en soupçonne l’existence.

Le « mystérieux » livre IV n’est mystérieux que pour ceux qui pensent que Marx est un « historien » parmi d’autres, auteur d’une Histoire des doctrines économiques puisque c’est sous ce titre aberrant que Molitor a, si l’on peut dire, traduit [7] un certain ouvrage profondément théorique, et qui s’appelle en réalité Théories de la plus-value.

Sans doute le livre I du Capital est le seul que Marx ait publié de son vivant, les livres Il et III ayant été publiés après sa mort en 1883, par Engels, et le livre IV par Kautsky[8]. En 1886, dans la préface à l’édition anglaise, Engels pouvait dire que le livre I « constitue un tout en lui-même ». De fait, lorsqu’on ne disposait pas des livres suivants, il fallait bien le « considérer comme une œuvre indépendante ».

Ce n’est plus aujourd’hui le cas. Nous disposons en effet quatre livres, en allemand [9] et en français [10]. Je signale à ceux qui le peuvent, qu’ils ont le plus grand intérêt à se reporter constamment au texte allemand, pour contrôler la traduction non seulement du livre IV (car elle fourmille d’erreurs graves), mais aussi les livres Il et III (certaines difficultés de terminologie n’y sont pas toujours levées), et enfin pour le livre I, traduit par Roy, dans une version que Marx a complètement revue de sa main, et en certains passages rectifiée et même sensiblement augmentée. Car Marx, qui doutait des capacités théoriques des lecteurs français a parfois dangereusement atténué la netteté des expressions conceptuelles originales.

La connaissance des trois autres livres permet de lever un certain nombre des très grandes difficultés théoriques du livre I, avant tout celles qui sont concentrées dans la terrible section I (la marchandise et la monnaie), autour de la fameuse théorie de la « valeur-travail ».

Pris dans une conception hégélienne de la science (pour Hegel, il n’est de science que philosophique, et à ce titre toute vraie science doit fonder son propre commencement), Marx pensait alors que, « en toute science, le commencement est ardu ». De fait, la section I du livre I se présente dans un ordre d’exposition dont la difficulté tient pour une bonne part à ce préjugé hégélien. Marx a rédigé une dizaine de fois ce commencement, avant de d’ailleurs lui donner sa forme « définitive », – comme s’il butait là sur une difficulté qui n’était pas seulement de simple exposition, – et pour cause.

Je donne d’un mot le principe de la solution.

La théorie de la « valeur-travail » de Marx, que tous les « économistes » et idéologues bourgeois lui ont reprochée en des condamnations dérisoires, est intelligible, mais n’est intelligible comme un cas particulier d’une théorie que Marx et Engels que appelée la « loide la valeur », ou loi de répartition de la quantité de force de travail disponible selon les diverses branches de la production, répartition indispensable à la reproduction des conditions de la production. « Même un enfant » la comprendrait, dit Marx dès 1868, en des termes qui démentent donc l’inévitable « commencement ardu » de toute science. Sur la nature de cette loi, je renvoie, entre autres textes, aux lettres de Marx à Kugelmann, des 6 mars et 11 juillet 1868 [11].

La théorie de la « valeur-travail » n’est pas le seul point qui fasse difficulté dans le livre I. Il faut bien entendu mentionner la théorie de la plus-value, bête noire des économistes et idéologues bourgeois, qui lui reprochent d’être « métaphysique », « ariistotélicienne », « inopératoire » etc. Or cette théorie de la plus-value n’est elle aussi intelligible que comme cas particulier d’une théorie plus vaste : la théorie du surtravail.

Le surtravail existe dans toute « société ». Dans les sociétés sans classe, il est, une fois retranchée la partie nécessaire à la reproduction des conditions de la production, réparti entre les membres de la « communauté » (primitive, communiste). Dans les sociétés de classes, il est, une fois retranchée la partie nécessaire à la reproduction des conditions de la production, extorqué par les classes dominantes aux classes exploitées. Dans la société de classes capitaliste, où, pour la première fois dans l’histoire, la force de travail devient une marchandise, le surtravail extorqué prend la forme de la plus-value.

Là encore, je ne développe pas : je me contente d’indiquer le principe de la solution, dont la démonstration exigerait des arguments détaillés.

Le livre I contient encore d’autres difficultés théoriques, liées aux précédentes, ou à d’autres problèmes.

Par exemple la théorie de la distinction à introduire entre la valeur et la forme-valeur; par exemple la théorie de la quantité travail socialement nécessaire; par exemple la théorie du travail simple et du travail complexe; par exemple la théorie des besoinssociaux, etc. Par exemple la théorie de la composition organique du capital. Par exemple la fameuse théorie du « fétichisme » de la marchandise, et sa généralisation ultérieure.

Toutes ces questions – et bien d’autres encore – constituent de réelles difficultés objectives, auxquelles le livre I donne soit des solutions provisoires, soit des solutions partielles. Pourquoi cette insuffisance ?

Il faut savoir que lorsque Marx a publié le livre I du Capital, il avait mis sur le papier le livre II, et une partie du livre III (ce dernier sous forme d’esquisses). De toute façon il avait, comme le prouve la correspondance avec Engels [12], « tout en tête », au moins dans le principe. Mais, matériellement, il n’était pas question que Marx pût mettre « tout sur le papier » dans le livre I d’un ouvrage qui devait comporter quatre livres. De surcroît, si Marx avait bien « tout en tête », il ne disposait pas de toutes le réponses aux questions qu’il avait en tête, – et sur certains point le livre I s’en ressent. Ce n’est pas un hasard si c’est seulement en 1868, donc un an après la parution du livre I, que Marx écrit que l’intelligence de la « loi de la valeur », dont dépend l’intelligence de la section I, est à la portée d’un « enfant ».

Le lecteur du livre I doit donc bien se convaincre d’un fait, parfaitement compréhensible s’il veut bien considérer que Marx s’avançait, pour la première fois dans l’histoire de la connaissance humaine, dans un Continent vierge : le livre I contient certaines solutions de problèmes qui ne seront posés que dans les livres, II, III et IV, – et certains problèmes dont les solutions ne seront démontrées que dans les livres II, III et IV.

C’est pour l’essentiel à ce caractère de « suspens », ou, si l’on préfère, « d’anticipation », que tiennent la plupart des difficultés objectives du livre I. Il faut donc bien le savoir, et en tirer la conséquence, c’est-à-dire lire le livre I, en tenant compte des livres Il, III et IV.

Il existe pourtant un second ordre de difficultés, qui constituent un obstacle réel à la lecture du livre I. Ces difficultés tiennent non plus au fait que Le Capital comporte quatre livres, mais à des survivances dans le langage et même dans la pensée de Marx, de l’influence de la pensée de Hegel.

J’ai, on le sait peut-être, tenté de défendre naguère [13] l’idée que la pensée de Marx était fondamentalement différente de la pensée de Hegel donc qu’il y avait entre Hegel et Marx une véritable coupure, ou rupture, comme on voudra. Plus je vais, et plus je pense que cette thèse est juste. Je dois pourtant reconnaître que j’ai donné une idée beaucoup trop tranchée de cette thèse, en avançant l’idée que l’on pouvait situer cette rupture en 1845 (thèses sur Feuerbach, Idéologie allemande). En réalité, quelque chose de décisif commence bien en 1845, mais il a fallu à Marx un très long travail de révolution pour parvenir à enregistrer dans des concepts vraiment nouveaux la rupture accomplie avec la pensée de Hegel. La fameuse préface de 1859 (à la Critique de l’Economie politique) est encore profondément hégélienne-évolutionniste. Les « Grundrisse », qui datent des années 1857-1859, sont eux aussi profondément marqués par la pensée de Hegel, dont Marx avait avec émerveillement relu la Grande Logique en 1858.

Lorsque paraît le livre I du Capital (1867), il reste encore des traces de l’influence hégélienne. Elles ne disparaîtront totalement que plus tard : la Critique du programme de Gotha (1875) [14], ainsi que les Notes marginales sur Wagner (1882) [15] sont totalement et définitivement exemptes de toute trace d’influence hégélienne.

Pour nous, il est donc de la plus haute importance de savoir d’où venait Marx : il venait du néo-hégélianisme qui était un retour de Hegel à Kant et Fichte, puis du feuerbachisme pur, puis du feuerbachisme avec injection de Hegel (les Manuscrits de 44[16]), avant de retrouver Hegel en 1858.

Il importe aussi de savoir où il allait. La tendance de sa pensée le poussait irrésistiblement à abandonner radicalement, comme on le voit dans la Critique du programme de Gotha de 1875 et dans les Notes sur Wagner de 1882, toute ombre d’influence hégélienne. En abandonnant sans retour toute influence de Hegel, Marx ne cessait de reconnaître une dette importante à son égard : celle d’avoir le premier conçu l’histoire comme un « procès sans sujet ».

C’est en tenant compte de cette tendance que nous pouvons apprécier comme des survivances en voie de dépassement les d’influence hégélienne qui subsistent dans le livre I.

J’ai déjà signalé ces traces dans le problème, typiquement hégélien du « commencement ardu » de toute science, dont la Section I du Livre I est la manifestation éclatante. Très précisément cette influence hégélienne peut être localisée dans le vocabulaire dont Marx se sert dans cette section I : dans le fait qu’il parle de deux choses totalement différentes, l’utilité sociale des produits d’une part, et la valeur d’échange des mêmes produits d’autre part, en des termes qui ont en fait un mot en commun, le mot de « valeur » : d’une part valeur d’usage, et d’autre part valeur d’échange. Si Marx cloue au pilori avec la vigueur qu’on sait le dénommé Wagner (ce vir obscurus) dans les Notes marginales de 1882, c’est parce que Wagner fait semblant de croire que, comme Marx se sert dans les deux cas du même mot : valeur, la valeur d’usage et la valeur d’échange sont issues d’une scission (hégélienne) du concept de « valeur ». Le fait est que Marx n’avait pas pris la précaution d’éliminer le mot valeur de l’expression « valeur d’usage », et de parler tout simplement, comme il aurait fallu, d’utilitésociale des produits. C’est là qu’on voit pourquoi Marx a pu, en 1873, dans la Post-face à la seconde édition allemande du Capital, faire retour sur lui-même, et reconnaître qu’il s’est même risqué, « dans le chapitre sur la théorie de la valeur » (justement la section I), à « flirter » (kokettieren) « avec la terminologie particulière de Hegel ». Nous devons en tirer la conséquence, ce qui suppose à la limite qu’on ré-écrive lasection I du Capital, de façon qu’elle devienne un « commencement » qui ne soit plus du tout « ardu », mais simple et facile.

La même influence hégélienne se fait jour dans l’imprudente formule du chapitre XXXII de la section VIII du livre I, où Marx, parlant de l’« expropriation des expropriateurs », déclare : « c’est la négation de la négation ». Imprudente : car elle n’a cessé de faire des ravages, bien que Staline ait eu, pour son compte, raison de supprimer « la négation de la négation » des lois de la dialectique, il est vrai au profit d’autres erreurs encore plus graves.

Dernière trace de l’influence hégélienne, et cette fois flagrant et extrêmement dommageable (puisque tous les théoriciens de la « réification » et de l’« aliénation » y ont trouvé de quoi « fonder » leurs interprétations idéalistes de la pensée de Marx), la théorie du fétichisme (« Le caractèrefétiche de la marchandiseet son mystère », IV° partie du chapitre I de la section I).

On comprendra que je ne puisse m’étendre ici sur ces différents points, qui exigeraient toute une démonstration. Je le signale pourtant car, avec la très équivoque et (hélas !) célèbre préface à la Contribution à la critique de l’Economie politique (1859), l’hégélianisme et l’évolutionnisme (l’évolutionnisme étant l’hégélianisme du pauvre) dont ils sont chargés, ont fait de ravages dans l’histoire du Mouvement ouvrier marxiste. Je signale que pas un seul instant Lénine n’a cédé à l’influence de ces pages hégéliennes-évolutionnistes, sans quoi il n’eût pu combattre la trahison de la Il° Internationale, édifier le Parti bolchevik, conquérir, à la tête des masses populaires russes, le pouvoir de l’Etat pour instaurer la dictature du Prolétariat, et s’engager dans la construction du socialisme.

Je signale aussi que, pour le malheur du même Mouvement communiste international, Staline a fait de la préface de 1859 son texte de référence, comme on peut le constater dans le chapitre de l’Histoire du Parti communiste (bolchevik) intitulé : Matérialisme dialectique et matérialisme historique (1938), ce qui explique sans doute pas mal de choses de ce qu’on appelle d’un terme qui n’a rien de marxiste « la période du culte de la personnalité ». Nous reviendrons ailleurs sur cette question.

J’ajoute encore un mot, pour éviter au lecteur du livre I un très grave malentendu, qui cette fois n’a plus rien à voir avec les difficultés que je viens d’évoquer, mais tient à la nécessité de lire de très près le texte de Marx.

Ce malentendu concerne l’objet dont il est question à partir de la section Il du livre I (La transformation de l’argent en capital). Marx y parle en effet de la composition organique du capital, en disant que, dans la production capitaliste, il existe, pour tout capital donné, une fraction (disons quarante pour cent) qui constitue le capital constant (matière première, bâtiments, machines outils), et une autre fraction (disons donc soixante pour cent) qui constitue le capital variable (dépense d’achat de la force de travail). Le capital constant est ainsi appelé parce qu’il reste constant dans le procès de production capitaliste : il ne produit pas de valeur nouvelle, il reste donc constant. Le capital variable est dit variable car il produit une valeur nouvelle, supérieure à sa valeur antérieure, par le jeu de l’extorsion de la plus-value (qui a lieu dans l’usage de la force de travail).

Or l’immense majorité des lecteurs, y compris naturellement les « économistes » qui sont, si j’ose dire, voués, par leur déformation professionnelle de techniciens de la politique économique bourgeoise à cette « bévue », croit que Marx fait, à l’occasion de la composition organique du capital, une théorie de l’entreprise, ou, pour employer des termes marxistes, une théorie de l’unité de production. Pourtant Marx dit bel et bien le contraire : il parle toujours de la composition du capital social total, mais sous les espèces d’un exemple d’apparence concrète lorsqu’il donne des chiffres (par exemple sur cent millions, capital constant = quarante millions (quarante pour cent) et capital variable = soixante millions (soixante pour cent). Marx ne parle donc pas, dans cet exemple chiffré, d’une entreprise ou d’une autre, mais d’une « fraction du capital total ». Il raisonne, pour la commodité du lecteur, et pour lui « fixer les idées », sur un exemple « concret » (donc chiffré), mais cet exemple concret lui sert simplement d’exemple pour parler du capital social total.

De ce point de vue, je signale qu’on ne trouve nulle part dans Le Capital de théorie de l’unité de production, ni de théorie de l’unité de consommation capitalistes. Sur ces deux points, la théorie de Marx est donc à compléter.

Je signale aussi l’importance politique de cette confusion, qui a été définitivement dissipée par Lénine dans sa théorie de l’Impérialisme [17]. On sait que Marx projetait de parler dans Le Capital du « marché mondial », c’est-à-dire de l’extension tendantielle au monde entier des rapports de production capitalistes. Cette « tendance » a trouvé sa forme accomplie dans l’impérialisme. Il est très important d’en mesurer l’importance politique décisive que Marx et la première Internationale avaient parfaitement aperçue.

En effet, si l’exploitation capitaliste (extorsion de la plus-value) existe dans les entreprises capitalistes où sont embauchés les ouvriers salariés (et les ouvriers en sont les victimes et donc les témoins directs), cette exploitation locale n’existe que comme une simple partie d’un système d’exploitation généralisé, qui s’étend de proche en proche des grandes entreprises industrielles urbaines aux entreprises capitalistes agraires, puis aux formes complexes des autres secteurs (artisanat urbain et rural : exploitations « agricoles familiales », employés et fonctionnaires, etc. non seulement dans un pays capitaliste, mais dans l’ensemble des pays capitalistes, et enfin dans le reste du monde entier (par le moyen de l’exploitation coloniale directe appuyée sur l’occupation militaire : colonialisme, puis indirecte, sans occupation miltaire : néo-colonialisme).

Il existe donc une véritable Internationale capitaliste de fait, devenue depuis la fin du XIX° siècle l’internationale impérialiste à laquelle le Mouvement ouvrier et ses grands dirigeants (Marx puis Lénine) ont répondu par une Internationale ouvrière (Ia première, la seconde, puis la troisième Internationale). Les militants ouvriers reconnaissant ce fait dans leur pratique de l’Internationalisme prolétarien. Concrètement cela signifie qu’ils savent très bien :

1. qu’ils sont directement exploités dans l’entreprise (unité de production) capitaliste où ils travaillent;

2. qu’ils ne peuvent pas mener la lutte uniquement sur le plan de leur seule entreprise, mais qu’ils doivent aussi mener la lutte sur le plan de leur production nationale (fédérations syndicales de la Métallurgie, du Bâtiment, des Transports, etc.), puis sur le plan de l’ensemble national des différentes branches de la production (par exemple : Confédération générale des travailleurs), puis sur le plan mondial (par exemple : Fédération syndicale mondiale).

Cela en ce qui concerne la lutte de classe économique.

Il en va naturellement de même, en dépit de la disparition formelle de l’Internationale, en ce qui concerne la lutte de classe politique. C’est pourquoi il faut lire le livre I à la lumière non seulement du Manifeste (« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »), mais aussi des statuts de la première Internationale de la seconde et de la troisième, et bien entendu à la lumière de la théorie léniniste de l’impérialisme.

Dire cela n’est nullement sortir du livre I du Capital, et se mettre à « faire de la politique » à propos d’un ouvrage qui parait-il, traiterait seulement « d’économie politique ». C’est tout au contraire prendre au sérieux le fait que Marx a, par une découverte prodigieuse, ouvert à la connaissance scientifique et à la pratique consciente des hommes un nouveau continent, le Continent-histoire, et que, comme la découverte de toute science nouvelle, cette découverte s’est prolongée dans l’histoire de cette science et dans la pratique politique des hommes qui se sont reconnus en elle. Si Marx n’a pu écrire le chapitre du Capital qu’il projetait de rédiger sous le titre du « Marché mondial », fondement de l’internationalisme prolétarien, en réplique à l’Internationale capitaliste puis impérialiste, la première Interna­tionale, fondée par Marx en 1864, avait déjà trois ans avant la parution du livre I du Capital, commencé d’écrire dans les faits ce même chapitre, dont Lénine a écrit la suite, non seulement dans l’Impérialisme, stade suprême au Capitalisme, mais aussi dans la fondation de la troisième Internationale (1919).

Tout cela est bien entendu, sinon incompréhensible, du moins fort difficile à comprendre quand on est un « économiste » ou un « historien », à plus forte raison quand on est un simple « idéologue » de la bourgeoisie. Tout cela est en revanche fort facile à comprendre quand on est un prolétaire, c’est-à-dire un ouvrier salarié « employé » dans la production capitaliste (urbaine ou agraire).

Pourquoi cette difficulté ? Pourquoi cette relative facilité ? J’ai cru pouvoir le rappeler, à la suite des textes mêmes de Marx des précisions que donne Lénine, lorsque dans les premiers tomes de ses œuvres, il commente Le Capital de Marx. C’est que les intellectuels bourgeois ou petits-bourgeois ont un « instinct » bourgeois (ou petit-bourgeois) alors que les prolétaires ont un instinct de classe prolétarien. Les premiers, aveuglés par l’idéologie bourgeoise, qui fait tout pour escamoter l’exploitation de classe ne peuvent pas voir l’exploitation capitaliste. Les seconds, au contraire, en dépit de l’idéologie bourgeoise et petite- bourgeoise qui pèse terriblement sur eux, ne peuvent pas ne pas voir cette exploitation, puisqu’elle constitue leur vie quotidienne.

Pour comprendre Le Capital, et donc son livre I, il faut « venir sur des positions de classe prolétariennes », c’est-à-dire se situer au seul point de vue qui rende visible la réalité de l’exploitation de la force de de travail salariée, qui fait tout le capitalisme.

C’est, toutes proportions gardées, à condition qu’ils luttent contre l’influence de l’idéologie bourgeoise et petite bourgeoise qui pèse sur eux, relativement facile pour des ouvriers. Comme ils ont « par nature » un « instinct de classe » formé par la rude école de l’exploitation quotidienne, il leur suffit d’une éducation supplémentaire, politique et théorique, pour comprendre objectivement ce qu’ils ressentent subjectivement, instinctivement. Le Capital leur donne ce supplément d’éducation théorique, sous la forme d’explications et de démonstrations objectives, ce qui les aide à passer de l’instinct de classe prolétarien à une position (objective) de classe prolétarienne.

Mais c’est extrêmement difficile pour les spécialistes et autres « intellectuels » bourgeois et petits-bourgeois (y compris étudiants). Car une simple éducation de leur conscience n’y suffit pas, non plus que la simple lecture du Capital. Il leur faut accomplir une véritable rupture, une véritable révolution dans leur conscience pour passer de leur instinct de classe nécessairement bourgeois ou petit-bourgeois sur des positions de classe prolétariennes. C’est extrêmement difficile, mais ce n’est pas absolument impossible. La preuve : Marx lui-même, qui était fils de bonne bourgeoisie libérale (père avocat), et Engels, de haute bourgeoisie capitaliste, et, pendant vingt ans, capitaliste lui-même à Manchester. Toute l’histoire intellectuelle de Marx peut et doit se comprendre ainsi : comme une longue, difficile et douloureuse rupture, pour passer de son instinct de classe petit-bourgeois sur des positions de classe prolétarienne, qu’il a contribué de façon décisive définir dans Le Capital.

C’est un exemple qui peut et doit être médité, en songeant à d’autres exemples illustres : au premier chef celui de Lénine, fils d’un petit-bourgeois éclairé (instituteur progressiste), et devenu le dirigeant de la Révolution d’octobre et du prolétariat mondial au stade de l’Impérialisme, stade suprême, c’est-à-dire ultime capitalisme [18].

Mars 1969

Notes

[1] 1845. œuvre restée inédite du vivant de Marx. Traduction aux Editions sociales, Paris.

[2] Les « Grundrisse », manuscrits de Marx (1857-1859). Traduction française en cours de publication aux Editions Anthropos, Paris.

[3] Préface à la Contribution à la critique de l’Economie politique (1859). Traduction aux Editions sociales, Paris.

[4] Voir par exemple le début du texte de Lénine : L’Etat et la Révolution, Editions sociales, Paris.

[5] Ces formules ne sont pas polémiques, ce sont des concepts scientifiques signés de la main de Marx dans Le Capital.

[6] Cf. Une science révolutionnaire. Présentation du livre I du Capital, Editions Maspéro Paris, 1969.

[7] Editions Costes, Paris.

[8] Le livre II en 1885, le livre III en 1894, le livre IV en 1905.

[9]Editions Dietz, Berlin.

[10] Editions sociales, Paris, pour les livres I, II, III. Editions Costes, pour livre IV.

[11] Cf. Lettres sur le Capital, Editions sociales, Paris, pp. 197, 229.

[12]Lettres sur Le Capital, Editions sociales, Paris.

[13] Cf. Pour Marx, Editions Maspero, Paris, 1965.

[14] Editions sociales, Paris.

[15]Le Capital, Editions sociales, Paris, tome III, pp. 241-253.

[16] Editions sociales, Paris.

[17]L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Editions sociales, Paris.

[18] Engels a donné, dans un article paru en 1868 dans le Demokratisches Wochenblatt de Leipzig, un lumineux résumé du livre du livre I du Capital. On en trouvera la traduction française dans le tome III du Capital, aux Editions sociales, pp. 219-225.

 

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Une pensée sur “LE CAPITAL de Marx (Althusser)

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    10 septembre 2015 à 16 04 17 09179
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    la culture de gauche a tenté de combler un vide par l’emploi de la raison et le refoulement de l’histoire. Aucune révision de l’Etat n’a eu lieu : on a assisté à la disparition d’une époque « clérico-bourgeoise » et à l’adaptation généralisée à une société de consommation qui a fait de la lutte politique un alibi, pour faire croire à l’opposition qu’une possibilité de changement était encore envisageable. En réalité, cette violence politique et sociale n’a créé que des illusions : un rêve de liberté, d’une égalité qui se transforme en « standardisation » culturelle, d’une émancipation camouflant les limites d’un développement sans aucun progrès, dont le but était d’uniformiser, pour que chacun ait les mêmes nécessités. De vide en vide, pour que tout reste immobile et surtout gérable, avec ou sans violence.

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