Le cinq mars 1933… Bolchevisme, fascisme, hitlérisme

 

 LE CINQ MARS 1933…

 

 

Le 5 mars 1933 est une des dates qui resteront pour longtemps dans la mémoire des peuples. Jusque-là, hors d’Allemagne, Adolf Hitler n’avait éveillé l’attention que des milieux s’occupant professionnellement de politique. Diplomates, hommes politiques, publicistes pouvaient se demander parfois : Que se passerait-il si…? Mais pour « l’homme de la rue « , tant en France qu’en Angleterre, en Belgique, en Tchécoslovaquie et en Pologne, le nom d’Hitler ne signifiait à peu près rien.  Il était chancelier depuis le 30 janvier ? Mon Dieu ! Un changement de gouvernement, sans plus. Depuis 1918 il y avait eu pas mal de ministères, tantôt un peu plus axés à gauche, tantôt plus à droite. Celui-ci serait un peu plus à droite et puis après…  Mais quand les élections du 5 mars eurent préfacé ce qu’on a appelé  » la révolution nationale allemande » —un emploi sacrilège à la fois du mot  » national  » et du mot  » révolution « , —quand, dans l’espace d’une nuit, les hitlériens se furent emparés du pouvoir dans tout le Reich, dans les provinces et les administrations municipales, lorsque, s’accompagnant de musiques militaires, de carillonnements de cloches et de grondements de  canons, fut proclamé l’avènement d’une  » Allemagne nouvelle « , alors  » l’homme de la rue  » lui-même commença de s’inquiéter d’Hitler. Depuis, au café ou chez le coiffeur, les conversations convergent vers le même point d’interrogation : Hitler… est-ce la guerre ? Depuis, l’angoissante question cent fois par jour se presse sur les lèvres des mères inquiètes pour leurs grands fils : Hitler… est-ce la guerre? Depuis, dans toute l’Europe, des millions d’êtres se couchent et se réveillent avec la même anxieuse interrogation : Hitler… est-ce la guerre ? Hitler, il n’y a pas si longtemps encore quantité négligeable pour l’Allemagne elle-même, commence à devenir pour le monde entier un sujet de cauchemar. C’est pourquoi une réponse à la question  » Hitler… est-ce la guerre ?  » correspond aujourd’hui à un besoin universel. Pour la formuler, cette réponse, d’une manière claire et aussi précise que possible, il nous faut d’abord examiner à grands traits les points suivants Qui est Hitler ? Qu’y a-t-il derrière le mouvement hitlérien ? Que veut-il et que peut-il ? La réponse à la question principale se donnera ainsi vraisemblablement d’elle-même.

 

 

BOLCHEVISME, FASCISME, HITLÉRISME

 

 

Depuis que la guerre mondiale a ébranlé jusque dans ses bases l’ancien ordre établi, deux phénomènes ont apeuré le monde : le bolchevisme et le fascisme, dont l’hitlérisme n’est qu’un dérivé. Mais au fond, le bolchevisme était plus facile à prévoir et à expliquer que le fascisme. Le bolchevisme n’était et n’est encore autre chose que le socialisme tel que l’ont enseigné Karl Marx et Friedrich Engels, mais un socialisme vu par le prisme déformant d’un œil asiatique, faussé par cette folie à laquelle depuis la guerre tant d’hommes ont obéi, à savoir que la force est un principe créateur. C’est un socialisme qui, au lieu de croire à la puissance irrésistible de l’évolution, se fait un credo de l’emploi des baïonnettes et des mitrailleuses. Dans sa substance la plus intime le bolchevisme n’est donc pas nouveau.
Le fascisme, et aussi l’hitlérisme au contraire, affichent volontiers la prétention d’être quelque chose de tout à fait nouveau, d’apporter de l’inédit.  Voyons cela !
Les Français en particulier, pour expliquer la folie collective qui dévaste des millions de cerveaux allemands, ont fait des incursions dans le domaine de la métaphysique. Ils ont invoqué des causes mythiques, sinon mystiques, et ont parlé d’un état d’âme particulièrement secret et mystérieux propre au peuple allemand, en se basant sur le mot curieux de Clémenceau qui affirme le goût morbide des Allemands pour la mort.  Il n’en est rien. Je crois bien connaître mes compatriotes, précisément parce que je connais bien d’autres peuples, et qu’il m’est possible de comparer. Je puis affirmer en conscience que l’Allemand moyen, le bourgeois, le paysan, l’ouvrier, n’est pas un être d’une mentalité qui se distingue foncièrement de celle du bourgeois, du paysan, de l’ouvrier des autres pays. Accessible à des influences mystiques, ce bourgeois, ce paysan, cet ouvrier ? Attiré par le goût de la mort ? Quelle plaisanterie ! Ce qu’il veut et ce qu’il aime, c’est gagner sa vie, savourer ses petites joies, fonder un foyer, engendrer des enfants.
L’Allemand moyen n’est ni un ange ni un démon, mais un  homme, soumis aux faiblesses humaines comme tous les mortels. Des Français m’objecteront : Mais ça, — le 5 mars et le reste, — serait-ce possible dans un autre pays ?
Je voudrais mettre en garde contre une tendance trop facile à toiser de haut, en raison des récents événements, le peuple allemand. Il y a dans l’histoire de France un sombre chapitre qui n’est pas encore si éloigné de nous. Il s’appelle le second Empire. Si l’Allemagne a son 5 mars, la France a eu son 2 décembre.
Un trouble aventurier s’empara alors, par de troubles moyens, du pouvoir. Seulement, il ne
portait pas l’humble nom d’Hitler, mais abusait du grand nom de Bonaparte. Et le peuple, non seulement laissa faire, mais, hypnotisé par le mensonge et les belles promesses, ratifia l’indigne coup d’Etat en lui imprimant, par des plébiscites successifs, le sceau de la volonté populaire. Et lorsque vous, Messieurs les Français, dites que la République allemande était si peu si peu républicaine, je réplique : Hélas! avant d’amonceler les pierres pour nous les jeter, veuillez, je vous en prie, feuilleter l’histoire des jours qui suivirent Sedan, et vous trouverez une république qui, elle aussi, était si peu si peu républicaine. C’était la République
Française. Laissons donc les explications qui partent de je ne sais quel état d’âme propre au peuple allemand, évitons la métaphysique et tenons-nous-en à la seule raison.  Des causes que l’on n’a pas à aller chercher dans les astres, des causes très terre à terre, suffisent simplement pour l’interprétation des faits qui se sont passés, qui se passent encore en Allemagne
Et d’abord : si nous voulons comprendre et expliquer Hitler, nous devons remonter à un accessoire quotidien de la vie allemande : le Stammtisch. Ce qu’est en France la table des habitués du  » Café du Commerce  » est, multiplié, vulgarisé, tiré à des millions d’exemplaires, en Allemagne, le Stammtisch.

 

Le Crapouillot, juillet 1933
Une trouvaille de Oeil de Faucon et de Robert Bibeau

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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