Le deuxième sexe (Beauvoir)

Beauvoir-a-la-main

[Au tout début du tome I de l’ouvrage, 1949]
INTRODUCTION

 

J’ai longtemps hésité à écrire un livre sur la femme. Le sujet est irritant, surtout pour les femmes; et il n’est pas neuf. La querelle du féminisme a fait couler assez d’encre, à présent elle est à peu près close: n’en parlons plus. On en parle encore cependant. Et il ne semble pas que les volumineuses sottises débitées pendant ce dernier siècle aient beaucoup éclairé le problème. D’ailleurs y a-t-il un problème? Et quel est-il? Y a-t-il même des femmes? Certes la théorie de l’éternel féminin compte encore des adeptes; ils chuchotent: «Même en Russie, elles restent bien femmes»; mais d’autres gens bien informés -et les mêmes aussi quelquefois- soupirent: «La femme se perd, la femme est perdue.» On ne sait plus bien s’il existe encore des femmes, s’il en existera toujours, s’il faut ou non le souhaiter, quelle place elles occupent en ce monde, quelle place elles devraient y occuper. «Où sont les femmes?» demandait récemment un magazine intermittent [Note: Il est mort aujourd’hui, il s’appelait Franchise.]. Mais d’abord: qu’est-ce qu’une femme? «Tota mulier in utero: c’est une matrice», dit l’un. Cependant parlant de certaines femmes, les connaisseurs décrètent : «Ce ne sont pas des femmes» bien qu’elles aient un utérus comme les autres. Tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il y a dans l’espèce humaine des femelles; elles constituent aujourd’hui comme autrefois à peu près la moitié de l’humanité; et pourtant on nous dit que «la féminité est en péril»; on nous exhorte: «Soyez femmes, restez femmes, devenez femmes.» Tout être humain femelle n’est donc pas nécessairement une femme; il lui faut participer de cette réalité mystérieuse et menacée qu’est la féminité. Celle-ci est-elle sécrétée par les ovaires? Ou figée au fond d’un ciel platonicien? Suffit-il d’un jupon à frou-frou pour la faire descendre sur terre? Bien que certaines femmes s’efforcent avec zèle de l’incarner, le modèle n’en a jamais été déposé. On la décrit volontiers en termes vagues et miroitants qui semblent empruntés au vocabulaire des voyantes. Au temps de saint Thomas, elle apparaissait comme une essence aussi sûrement définie que la vertu dormitive du pavot. Mais le conceptualisme a perdu du terrain: les sciences biologiques et sociales ne croient plus en l’existence d’entités immuablement fixées qui définiraient des caractères donnés tels que ceux de la Femme, du Juif ou du Noir; elles considèrent le caractère comme une réaction secondaire à une situation. S’il n’y a plus aujourd’hui de féminité, c’est qu’il n’y en a jamais eu. Cela signifie-t-il que le mot «femme» n’ait aucun contenu? C’est ce qu’affirment vigoureusement les partisans de la philosophie des lumières, du rationalisme, du nominalisme: les femmes seraient seulement parmi les êtres humains ceux qu’on désigne arbitrairement par le mot «femme»; en particulier les Américaines pensent volontiers que la femme en tant que telle n’a plus lieu; si une attardée se prend encore pour une femme, ses amies lui conseillent de se faire psychanalyser afin de se délivrer de cette obsession. À propos d’un ouvrage, d’ailleurs fort agaçant, intitulé Modern Woman: a lost sex, Dorothy Parker a écrit: «Je ne peux être juste pour les livres qui traitent de la femme en tant que femme… Mon idée c’est que tous, aussi bien hommes que femmes, qui que nous soyons, nous devons être considérés comme des êtres humains.» Mais le nominalisme est une doctrine un peu courte; et les antiféministes ont beau jeu de montrer que les femmes ne sont pas des hommes. Assurément la femme est comme l’homme un être humain: mais une telle affirmation est abstraite; le fait est que tout être humain concret est toujours singulièrement situé. Refuser les notions d’éternel féminin, d’âme noire, de caractère juif, ce n’est pas nier qu’il y ait aujourd’hui des Juifs, des Noirs, des femmes: cette négation ne représente pas pour les intéressés une libération, mais une fuite inauthentique. Il est clair qu’aucune femme ne peut prétendre sans mauvaise foi se situer par-delà son sexe. Une femme écrivain connue a refusé voici quelques années de laisser paraître son portrait dans une série de photographies consacrées précisément aux femmes écrivains: elle voulait être rangée parmi les hommes; mais pour obtenir ce privilège, elle utilisa l’influence de son mari. Les femmes qui affirment qu’elles sont des hommes n’en réclament pas moins des égards et des hommages masculins. Je me rappelle aussi cette jeune trotskiste debout sur une estrade au milieu d’un meeting houleux et qui s’apprêtait à faire le coup de poing malgré son évidente fragilité; elle niait sa faiblesse féminine; mais c’était par amour pour un militant dont elle se voulait l’égale. L’attitude de défi dans laquelle se crispent les Américaines prouve qu’elles sont hantées par le sentiment de leur féminité. Et en vérité il suffit de se promener les yeux ouverts pour constater que l’humanité se partage en deux catégories d’individus dont les vêtements, le visage, le corps, les sourires, la démarche, les intérêts, les occupations sont manifestement différents: peut-être ces différences sont-elles superficielles, peut-être sont-elles destinées à disparaître. Ce qui est certain c’est que pour l’instant elles existent avec une éclatante évidence.

Si sa fonction de femelle ne suffit pas à définir la femme, si nous refusons aussi de l’expliquer par «l’éternel féminin» et si cependant nous admettons que, fût-ce à titre provisoire, il y a des femmes sur terre, nous avons donc à nous poser la question: qu’est-ce qu’une femme?

L’énoncé même du problème me suggère aussitôt une première réponse. Il est significatif que je le pose. Un homme n’aurait pas idée d’écrire un livre sur la situation singulière qu’occupent dans l’humanité les mâles [Note: Le rapport Kinsey par exemple se borne à définir les caractéristiques sexuelles de l’homme américain, ce qui est tout à fait différent.]. Si je veux me définir je suis obligée d’abord de déclarer: «Je suis une femme»; cette vérité constitue le fond sur lequel s’enlèvera toute autre affirmation. Un homme ne commence jamais par se poser comme un individu d’un certain sexe: qu’il soit homme, cela va de soi. C’est d’une manière formelle, sur les registres des mairies et dans les déclarations d’identité que les rubriques: masculin, féminin, apparaissent comme symétriques. Le rapport des deux sexes n’est pas celui de deux électricités, de deux pôles: l’homme représente à la fois le positif et le neutre au point qu’on dit en français «les hommes» pour désigner les êtres humains, le sens singulier du mot «vir» s’étant assimilé au sens général du mot «homo». La femme apparaît comme le négatif si bien que toute détermination lui est imputée comme limitation, sans réciprocité. Je me suis agacée parfois au cours de discussions abstraites d’entendre des hommes me dire: «Vous pensez telle chose parce que vous êtes une femme»; mais je savais que ma seule défense, c’était de répondre: «Je la pense parce qu’elle est vraie» éliminant par là ma subjectivité; il n’était pas question de répliquer: «Et vous pensez le contraire parce que vous êtes un «homme»; car il est entendu que le fait d’être un homme n’est pas une singularité; un homme est dans son droit en étant homme, c’est la femme qui est dans son tort. Pratiquement, de même que pour les anciens il y avait une verticale absolue par rapport à laquelle se définissait l’oblique, il y a un type humain absolu qui est le type masculin. La femme a des ovaires, un utérus; voilà des conditions singulières qui l’enferment dans sa subjectivité; on dit volontiers qu’elle pense avec ses glandes. L’homme oublie superbement que son anatomie comporte aussi des hormones, des testicules. Il saisit son corps comme une relation directe et normale avec le monde qu’il croit appréhender dans son objectivité, tandis qu’il considère le corps de la femme comme alourdi par tout ce qui le spécifie; un obstacle, une prison. «La femelle est femelle en vertu d’un certain manque de qualités», disait Aristote. «Nous devons considérer le caractère des femmes comme souffrant d’une défectuosité naturelle.» Et saint Thomas à sa suite décrète que la femme est un «homme manqué», un être «occasionnel». C’est ce que symbolise l’histoire de la Genèse où Ève apparaît comme tirée, selon le mot de Bossuet, d’un «os surnuméraire» d’Adam. L’humanité est mâle et l’homme définit la femme non en soi mais relativement à lui; elle n’est pas considérée comme un être autonome. «La femme, l’être relatif…» écrit Michelet. C’est ainsi que M. Benda affirme dans le Rapport d’Uriel: «Le corps de l’homme a un sens par lui-même, abstraction faite de celui de la femme, alors que ce dernier en semble dénué si l’on n’évoque pas le mâle… L’homme se pense sans la femme. Elle ne se pense pas sans l’homme.» Et elle n’est rien d’autre que ce que l’homme en décide; ainsi on l’appelle «le sexe», voulant dire par là qu’elle apparaît essentiellement au mâle comme un être sexué: pour lui, elle est sexe, donc elle l’est absolument. Elle se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle; elle est l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le Sujet, il est l’Absolu: elle est l’Autre.

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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