Le Prophète – Khalil Gibran

 Gibran Khalil Gibran est un poète et peintre libanais, né le 6 janvier 1883 à Bcharré au Liban et mort le 10 avril 1931 à New York. Il a séjourné en Europe et passé la majeure partie de sa vie aux États-Unis. Publié en 1923 et composé de vingt-six textes poétiques, son recueil Le Prophète est devenu particulièrement populaire pendant les années 1960

Le Prophète est une œuvre poétique faite d’aphorismes et de paraboles, livrés par un prophète en exil sur le point de partir. Aux grandes questions de la vie, celui-ci livre au peuple qui l’a accueilli pendant douze ans des réponses simples et pénétrantes. Des thèmes universels sont abordés, mais le fil conducteur reste l’amour.

( ATTENTION:  Lire d’abord la note au premier commentaire au bas de ce texte)

L’amour

Alors Almitra dit, Parle-nous de l’Amour.
Et il leva la tête et regarda le peuple assemblé, et le calme s’étendit sur eux. Et d’une voix forte il dit : Quand l’amour vous fait signe, suivez le.
Bien que ses voies soient dures et rudes.
Et quand ses ailes vous enveloppent, cédez-lui.
Bien que la lame cachée parmi ses plumes puisse vous blesser.
Et quand il vous parle, croyez en lui.
Bien que sa voix puisse briser vos rêves comme le vent du nord dévaste vos jardins.
Car de même que l’amour vous couronne, il doit vous crucifier.
De même qu’il vous fait croître, il vous élague.
De même qu’il s’élève à votre hauteur et caresse vos branches les plus délicates qui frémissent au soleil, Ainsi il descendra jusqu’à vos racines et secouera leur emprise à la terre.

Comme des gerbes de blé, il vous rassemble en lui.
Il vous bat pour vous mettre à nu.
Il vous tamise pour vous libérer de votre écorce.
Il vous broie jusqu’à la blancheur.
Il vous pétrit jusqu’à vous rendre souple.
Et alors il vous expose à son feu sacré, afin que vous puissiez devenir le pain sacré du festin sacré de Dieu.
Toutes ces choses, l’amour l’accomplira sur vous afin que vous puissiez connaître les secrets de votre cœur, et par cette connaissance devenir une parcelle du cœur de la Vie.
Mais si, dans votre appréhension, vous ne cherchez que la paix de l’amour et le plaisir de l’amour.
Alors il vaut mieux couvrir votre nudité et quitter le champ où l’amour vous moissonne,
Pour le monde sans saisons où vous rirez, mais point de tous vos rires, et vous pleurerez, mais point de toutes vos larmes.
L’amour ne donne que de lui-même, et ne prend que de lui-même.
L’amour ne possède pas, ni ne veut être possédé.
Car l’amour suffit à l’amour.
Quand vous aimez, vous ne devriez pas dire, « Dieu est dans mon cœur », mais plutôt, « Je suis dans le cœur de Dieu ».
Et ne pensez pas que vous pouvez infléchir le cours de l’amour car l’amour, s’il vous en trouve digne, dirige votre cours.
L’amour n’a d’autre désir que de s’accomplir.
Mais si vous aimez et que vos besoins doivent avoir des désirs, qu’ils soient ainsi :
Fondre et couler comme le ruisseau qui chante sa mélodie à la nuit.
Connaître la douleur de trop de tendresse.
Etre blessé par votre propre compréhension de l’amour ;
Et en saigner volontiers et dans la joie.
Se réveiller à l’aube avec un cœur prêt à s’envoler et rendre grâce pour une nouvelle journée d’amour ; Se reposer au milieu du jour et méditer sur l’extase de l’amour ;
Retourner en sa demeure au crépuscule avec gratitude ;
Et alors s’endormir avec une prière pour le bien-aimé dans votre cœur et un chant de louanges sur vos lèvres.

Le mariage

Alors Almitra parla à nouveau et dit, Et qu’en est-il du Mariage, maître ?
Et il répondit en disant :
Vous êtes nés ensemble, et ensemble vous serez pour toujours.
Vous serez ensemble quand les blanches ailes de la mort disperseront vos jours. Oui, vous serez ensemble même dans la silencieuse mémoire de Dieu.

Mais laissez l’espace entrer au sein de votre union.
Et que les vents du ciel dansent entre vous.
Aimez-vous l’un l’autre, mais ne faites pas de l’amour une chaîne.
Laissez le plutôt être une mer dansant entre les rivages de vos âmes.
Emplissez chacun la coupe de l’autre, mais ne buvez pas à la même coupe.
Donnez à l’autre de votre pain, mais ne mangez pas de la même miche.
Chantez et dansez ensemble et soyez joyeux, mais laissez chacun de vous être seul.
De même que les cordes du luth sont seules pendant qu’elles vibrent de la même harmonie. Donnez vos cœurs, mais pas à la garde l’un de l’autre.
Car seule la main de la Vie peut contenir vos cœurs.
Et tenez-vous ensemble, mais pas trop proches non plus :
Car les piliers du temple se tiennent à distance,
Et le chêne et le cyprès ne croissent pas à l’ombre l’un de l’autre.

Les enfants

Et une femme qui tenait un bébé contre son sein dit, Parlez-nous des Enfants. Et il dit :
Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à la Vie.
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne sont pas à vous.
Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées.
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez héberger leurs corps, mais pas leurs âmes.
Car leurs âmes résident dans la maison de demain que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux, mais ne cherchez pas à les faire à votre image.
Car la vie ne marche pas à reculons, ni ne s’attarde avec hier.
Vous êtes les arcs desquels vos enfants sont propulsés, tels des flèches vivantes.
L’Archer vise la cible sur le chemin de l’Infini, et Il vous tend de Sa puissance afin que Ses flèches volent vite et loin.
Que la tension que vous donnez par la main de l’Archer vise la joie.
Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime également l’arc qui est stable.

Le don

Alors un homme riche dit, Parlez-nous du Don.
Et il répondit :
Vous donnez, mais bien peu quand vous donnez de vos possessions.
C’est lorsque vous donnez de vous-même que vous donnez véritablement.
Car que sont vos possessions, sinon des choses que vous conservez et gardez par peur d’en avoir besoin le lendemain ?
Et demain, qu’apportera demain au chien trop prévoyant qui enterre ses os dans le sable sans pistes, tandis qu’il suit les pèlerins dans la ville sainte ?Et qu’est-ce que la peur de la misère sinon la misère elle-même ?

La crainte de la soif devant votre puits qui déborde n’est-elle pas déjà une soif inextinguible ?

Il y a ceux qui donnent peu de l’abondance qu’ils possèdent – et ils le donnent pour susciter la gratitude et leur désir secret corrompt leurs dons.
Et il y a ceux qui possèdent peu et qui le donnent en entier.
Ceux-là ont foi en la vie et en la générosité de la vie, et leur coffre ne se vide jamais.
Il y a ceux qui donnent avec joie, et cette joie est leur récompense.
Et il y a ceux qui donnent dans la douleur, et cette douleur est leur baptême.
Et il y a ceux qui donnent et qui n’en éprouvent point de douleur, ni ne recherchent la joie, ni ne donnent en ayant conscience de leur vertu.
Ils donnent comme, là bas, le myrte exhale son parfum dans l’espace de la vallée.
Par les mains de ceux-là Dieu parle, et du fond de leurs yeux Il sourit à la terre.
Il est bon de donner lorsqu’on vous le demande, mais il est mieux de donner quand on vous le demande point, par compréhension ;
Et pour celui dont les mains sont ouvertes, la quête de celui qui recevra est un bonheur plus grand que le don lui-même.
Et n’y a-t-il rien que vous voudriez refuser ?
Tout ce que vous possédez, un jour sera donné ;
Donnez donc maintenant, afin que la saison du don soit la vôtre et non celle de vos héritiers.
Vous dites souvent : « Je donnerai, mais seulement à ceux qui le méritent ».
Les arbres de vos vergers ne parlent pas ainsi, ni les troupeaux dans vos pâturages.
Ils donnent de sorte qu’ils puissent vivre, car pour eux, retenir est périr.
Assurément, celui qui est digne de recevoir ses jours et ses nuits est digne de recevoir tout le reste de vous.
Et celui qui mérite de boire à l’océan de la vie mérite de remplir sa coupe à votre petit ruisseau.
Et quel mérite plus grand peut-il exister que celui qui réside dans le courage et la confiance, et même dans la charité, de recevoir ?
Et qui êtes-vous pour qu’un homme doive dévoiler sa poitrine et abandonner sa fierté, de sorte que vous puissiez voir sa dignité mise à nu et sa fierté exposée ?
Veillez d’abord à mériter vous même de pouvoir donner, et d’être un instrument du don.
Car en vérité c’est la vie qui donne à la vie – tandis que vous, qui imaginez pouvoir donner, n’êtes rien d’autre qu’un témoin.
Et vous qui recevez – et vous recevez tous – ne percevez pas la gratitude comme un fardeau, car ce serait imposer un joug à vous même, comme à celui qui donne.
Elevez-vous plutôt avec celui qui vous a donné par ses offrandes, comme avec des ailes.
Car trop se soucier de votre dette est douter de sa générosité, qui a la terre bienveillante pour mère, et Dieu pour père.

La Boisson et la nourriture

Puis un vieil homme, un aubergiste, dit, Parle-nous du Manger et du Boire.
Et il dit :
Puissiez-vous vivre du parfum de la terre, et comme une plante être rassasiée de lumière.
Mais comme vous devez tuer pour manger, et dérober au nouveau-né le lait de sa mère pour étancher votre soif, faites-en alors un acte d’adoration.
Et que votre table s’érige comme un autel sur lequel le pur et l’innocent de la forêt et de la plaine sont sacrifiés pour ce qui est plus pur et encore plus innocent en l’homme.
Lorsque vous tuez un animal, dites-lui en votre cœur :
« Par cette même puissance qui te donne la mort, je suis mis à mort également ; et je serai aussi dévoré. Car la loi qui t’a livré entre mes mains me livrera à une main encore plus puissante.
Ton sang et mon sang ne sont autre que la sève qui nourrit l’arbre des cieux. »
Et quand vous croquez une pomme à pleines dents, dites lui en votre cœur :
« Tes graines vivront en mon corps,
Et les bourgeons de tes lendemains s’épanouiront dans mon cœur,
Et ton parfum sera mon haleine,
Et ensemble nous nous enchanterons en toutes saisons ».

Et à l’automne, quand vous vendangez le raisin de votre vigne pour l’apporter au pressoir, dites en votre cœur :
« Je suis aussi une vigne, et mes fruits seront récoltés pour être pressés,
Et comme un vin nouveau je serai conservé dans d’éternelles amphores ».
Et en hiver, lorsque vous tirez le vin, qu’il y ait en votre cœur un chant pour chaque coupe ;
Et qu’il y ait dans ce chant une pensée pour les jours d’automne, et pour la vigne, et pour le pressoir.

Le travail

Alors un laboureur dit, Parle-nous du Travail.
Et il répondit, disant :
Vous travaillez afin de marcher au rythme la terre et de l’âme de la terre.
Car être oisif est devenir étranger aux saisons, et s’écarter de la procession de la vie, qui marche avec majesté et en une fière soumission vers l’infini.
Quand vous travaillez, vous êtes une flûte dont le cœur transforme en musique le chuchotement des heures.
Qui parmi vous voudrait être un roseau muet et silencieux, alors que le monde entier chante à l’unisson ? On vous a toujours dit que le travail est une malédiction et que le labeur est une malchance.
Mais je vous le dis, quand vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve le plus ancien de la terre, qui vous fut assignée lorsque ce rêve naquit.
Et en vous gardant proche du travail, vous êtes dans le véritable amour de la vie.
Et aimer la vie par le labeur est devenir intime avec le plus profond secret de la vie.
Mais si dans votre souffrance, vous considérez la naissance comme une affliction, et le poids de la chair comme une malédiction inscrite sur votre front, alors je réponds que rien d’autre que la sueur de votre front peut laver ce qui y est inscrit.
On vous a dit aussi que la vie est obscurité, et dans votre lassitude vous répétez ce que disent les las.
Et je vous dis que la vie est en effet obscure sauf là où il y a élan,
Et tout élan est aveugle sauf là où il y a la connaissance.
Et toute connaissance est vaine sauf là où il y a le travail,
Et tout travail est futile sauf là où il y a l’amour ;
Et quand vous travaillez avec amour vous attachez votre être à votre être, et vous aux autres, et vous à Dieu.
Et que veut dire travailler avec amour ?
C’est tisser une étoffe avec un fil tiré de votre cœur, comme si votre bien-aimé devait porter cette étoffe. C’est bâtir une maison avec affection, comme si votre bien-aimé devait résider dans cette maison.
C’est semer le grain avec tendresse, et récolter la moisson dans la joie, comme si votre bien-aimé devait en manger le fruit.
C’est insuffler dans toutes les choses que vous fabriquez l’essence de votre esprit.
Et savoir que tous les morts vénérables se tiennent près de vous et regardent.
Je vous ai souvent entendu dire, comme si vous parliez dans votre sommeil, « Celui qui travaille le marbre, et dévoile dans la pierre la forme de son âme, est plus noble que celui qui laboure la terre.
Et celui qui s’empare de l’arc-en-ciel pour l’étendre sur une toile à l’image d’un homme, vaut plus que celui qui fabrique des sandales pour nos pieds. »
Mais je dis, non en mon sommeil, mais dans le plein éveil du milieu du jour, que le vent ne parle pas avec plus de tendresse au chêne géant qu’au moindre des brins de l’herbe ;
Et que seul est grand celui qui, par son propre amour, métamorphose la voix du vent en un chant plus doux.
Le travail est l’amour rendu visible.
Et si vous ne pouvez travailler avec amour mais seulement avec dégoût, il vaut mieux quitter votre travail et vous asseoir à la porte du temple et recevoir l’aumône de ceux qui travaillent dans la joie.
Car si vous faites le pain avec indifférence, vous faites un pain amer qui n’apaise qu’à moitié la faim de l’homme.
Et si vous pressez le raisin de mauvaise grâce, votre rancune distille un poison dans le vin.
Et si vous chantez comme les anges, mais n’aimez pas le chant, vous voilez aux oreilles de l’homme les voix du jour et les voix de la nuit.
La joie et la tristesse.

Une femme dit alors : Parle-nous de la Joie et de la Tristesse.
Il répondit :
Votre joie est votre tristesse sans masque.
Et le même puits d’où jaillit votre rire a souvent été rempli de vos larmes. Comment en serait-il autrement ?

Plus profonde est l’entaille découpée en vous par votre tristesse, plus grande est la joie que vous pouvez abriter.
La coupe qui contient votre vin n’est-elle pas celle que le potier flambait dans son four ?
Le luth qui console votre esprit n’est-il pas du même bois que celui creuse par les couteaux ?

Lorsque vous êtes joyeux, sondez votre coeur, et vous découvrirez que ce qui vous donne de la joie n’est autre que ce qui causait votre tristesse.
Lorsque vous êtes triste, examinez de nouveau votre coeur. Vous verrez qu’en vérité vous pleurez sur ce qui fit vos délices.

Certains parmi vous disent : La joie est plus grande que la tristesse », et d’autres disent: « Non, c’est la tristesse qui est la plus grande.
Moi je vous dit qu’elles sont inséparables.
Elles viennent ensemble, et si l’une est assise avec vous, à votre table, rappelez-vous que l’autre est endormie sur votre lit.

En vérité, vous êtes suspendus, telle une balance, entre votre tristesse et votre joie.
Il vous faut être vides pour rester immobiles et en équilibre.
Lorsque le gardien du trésor vous soulève pour peser son or et son argent dans les plateaux, votre joie et votre tristesse s’élèvent ou retombent.

Les maisons

Alors un maçon vint et dit, Parlez nous des Maisons.
Et il répondit et dit :
Construisez dans votre imaginaire une retraite dans le désert, avant de bâtir une maison dans l’enceinte de la ville.
Car de même que vous vous en retournez chez vous au crépuscule, ainsi en est-il du voyageur qui est en vous, l’éternel isolé et solitaire.
Votre maison est votre corps déployé.
Elle s’épanouit au soleil et dort dans le silence de la nuit ; et ne reste pas sans rêves. Votre maison ne rêve-t-elle pas, et rêvant, quitte la ville pour la forêt ou le sommet de la colline ?
O, si je pouvais rassembler vos maisons dans ma main et tel un semeur les éparpiller dans la forêt ou dans la prairie.
Que les vallées soient vos rues et les verts sentiers vos allées, que vous puissiez vous chercher à travers les vignes, et revenir avec les senteurs de la terre dans vos vêtements.
Mais le temps pour ces choses n’est pas encore venu.
Dans leur peur, vos aïeux vous ont rassemblés trop près les uns des autres. Et cette peur durera encore un peu. Encore un peu, les murs de vos cités sépareront vos foyers de vos champs.
Et dites-moi, peuple d’Orphalese, qu’avez vous dans ces maisons ? Que gardez-vous derrière ces portes verrouillées ?
Avez-vous la paix, la force tranquille qui révèle votre puissance ?
Avez-vous des souvenirs, ces voûtes scintillantes qui enjambent les sommets de l’esprit ?
Avez-vous la beauté, qui mène le cœur des choses façonnées dans le bois et la pierre vers la montagne sainte ?

Dites-moi, avez-vous ces choses en vos demeures ?
Ou n’avez-vous que le confort, ou la convoitise du confort, cette chose furtive qui se glisse dans la maison comme un invité, puis devient un hôte, et puis un maître ?
Oui, et il devient dompteur qui avec fourche et fouet fait des pantins de vos plus généreux désirs.
Bien que ses mains soient de velours, son cœur est de fer.
Il vous berce jusqu’au sommeil, afin de rester à votre chevet et se moquer de la dignité de la chair.
Il se moque de vos sens qui sont robustes, et les couche dans l’ouate comme des vases fragiles.
En vérité, le désir du confort assassine l’ardeur de l’âme, et suit en ricanant ses funérailles.
Mais vous, enfants des espaces, vous dont le repos est toujours tourmenté, vous ne serez ni capturés ni domptés.
Votre maison ne sera pas une ancre, mais un mât.
Elle ne sera pas une étoffe chatoyante qui couvre une plaie, mais une paupière qui protège l’œil.
Vous ne replierez pas vos ailes afin de pouvoir franchir les portes, ni ne courberez vos têtes de sorte qu’elles ne heurtent le plafond, ni ne craindrez de respirer, de peur que les murs ne se fissurent et tombent.
Vous ne résiderez pas dans des tombes faites par les morts pour les vivants.
Et même regorgeant de magnificence et de splendeur, votre maison ne retiendra pas votre secret, ni n’abritera vos désirs.
Car ce qui est illimité en vous demeure dans le palais du ciel, dont la porte est la brume du matin, et dont les fenêtres sont les chants et les silences de la nuit.

Les vêtements

Et le tisserand dit, Parlez-nous des Vêtements.
Et il répondit :
Vos vêtements dissimulent une grande part de votre beauté, mais ne cachent pas ce qui est laid.
Et bien que vous cherchez dans les habits la liberté de votre intimité, vous pouvez y trouver un harnais et une chaîne.
Puisse votre être rencontrer le soleil et le vent avec plus de votre chair, et moins de vos effets.
Car la souffle de la vie est dans la lumière du soleil, et la main de la vie est dans le vent.
Certains d’entre vous disent : « C’est le vent du nord qui a tissé les habits que nous portons ».
Et je dis, Oui, ce fut le vent du nord,
Mais la honte fut son métier, et l’amollissement du corps son fil.
Et quand son ouvrage fut terminé, il rit dans la forêt.
N’oubliez jamais que la pudeur est un bouclier contre le regard impur.
Et que lorsque l’impur ne sera plus, que deviendra la pudeur, si ce n’est une entrave et une souillure de l’esprit ?
Et n’oubliez pas que la terre se délecte de sentir vos pieds nus et que les vents n’attendent que de jouer avec votre chevelure.

L’achat et la vente

Et un marchand dit, Parle-nous d’Acheter et de Vendre.
Et il répondit et dit :
Pour vous la terre produit ses fruits, et vous ne serez jamais dans le besoin si vous savez comment emplir vos mains.
C’est dans l’échange des dons de la terre que vous trouverez l’abondance et serez satisfaits.
Pourtant, s’il n’est fait avec amour et aimable justice, l’échange peut conduire les uns à l’avidité et les autres à la famine.
Quand, sur la place du marché, vous travailleurs de la mer, des champs et des vignes, rencontrez les tisserands, les potiers et les cueilleurs d’épices –

Invoquez alors le maître esprit de la terre, qu’il vienne au milieu de vous et sanctifie les poids et les mesures qui comparent valeur contre valeur.

Et ne tolérez pas que ceux dont les mains sont stériles prennent part à vos transactions, eux qui vendent leurs mots contre votre travail.
A ceux-là vous pourriez dire :
« Viens avec nous dans le champ, ou va avec nos frères à la mer et jette ton filet ;
Car la terre et la mer seront généreux avec toi comme avec nous. »
Et s’il vient des chanteurs, des chanteuses et des joueurs de flûte – achetez de leurs offres aussi.
Car eux aussi recueillent les fruits et l’encens et ce qu’ils vous apportent, bien que façonné de rêves, sont des vêtements et de la nourriture pour votre âme.
Et avant de quitter la place du marché, veillez à ce que personne ne parte les mains vides.
Car le maître esprit de la terre ne dormira pas en paix au gré du vent, jusqu’à ce que les besoins du moindre d’entre vous ne soient satisfaits.

Le crime et les châtiments

Alors un des juges de la cité se leva et dit, Parle-nous du Crime et du Châtiment.
Et il répondit, disant :
C’est quand votre esprit erre au gré du vent,
Que vous, seul et imprudent, causez préjudice à autrui et par conséquent à vous-même. Et pour ce préjudice, vous devez frapper et attendre dans le dédain à la porte des élus. Comme l’océan est votre moi-divin ;

Il demeure à jamais immaculé.
Et comme l’éther il ne soulève que ceux qui ont des ailes.
Comme le soleil est votre moi-divin ;
Il ne sait rien des tunnels de la taupe, ni ne cherche dans les trous des serpents.
Mais votre moi-divin ne réside pas seul dans votre être.
Beaucoup en vous est encore humain, et beaucoup en vous n’est pas encore humain,
Mais comme un nain informe qui marche endormi dans la brume, à la recherche de son propre éveil.
Et de l’humain en vous je voudrais parler maintenant.
Car c’est lui et non votre moi-divin, ni le nain dans la brume, qui connaît le crime et le châtiment du crime. Souvent je vous ai entendu parler de celui qui a commis une faute comme s’il n’était pas l’un de vous, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde.
Mais je vous le dis, de même que le saint et le juste ne peuvent s’élever au-dessus de ce qu’il y a de plus élevé en chacun d’entre nous,
De même, le malin et le faible ne peuvent sombrer aussi bas que ce qu’il y a aussi en nous de plus vil.
Et de même qu’une seule feuille ne jaunit qu’avec l’assentiment silencieux de l’arbre tout entier,
Le fautif ne peut commettre de fautes sans la volonté secrète de vous tous.
Comme une procession, vous marchez ensemble vers votre moi-divin.
Vous êtes le chemin et les voyageurs.
Et lorsque l’un de vous chute, il chute pour ceux qui sont derrière lui, les prévenant de la pierre qui l’a fait trébucher.
Oui, et il tombe pour ceux qui sont devant lui qui, bien qu’ayant le pied plus agile et plus sûr, n’ont cependant pas écarté la pierre.
Et ceci encore, dussent ces mots peser lourdement sur vos cœurs :
Le meurtre n’est pas inexplicable pour celui qui en est la victime.
Et celui qui a été dérobé n’est pas irréprochable d’avoir été volé.
Et le juste n’est pas innocent des méfaits du méchant,
Et celui dont les mains sont pures n’est pas intact des actes du félon.
Oui, le coupable est souvent la victime de celui qu’il a blessé.
Et plus souvent encore, le condamné porte le fardeau de l’innocent et de l’irréprochable.
Vous ne pouvez séparer le juste de l’injuste et le coupable de l’innocent ;
Car ils se tiennent unis devant la face du soleil, comme le fil noir et blanc tissés ensemble.
Et quand le fil noir rompt, le tisserand examine le tissu tout entier, ainsi que son métier.
Si l’un d’entre vous mène devant le juge la femme infidèle,

Qu’il mette aussi en balance le cœur de son mari, et mesure son âme avec circonspection.

Et que celui qui voudrait fouetter l’offenseur, considère l’âme de celui qui est offensé.
Si l’un de vous punit au nom de la droiture et plante sa hache dans l’arbre tordu, qu’il en regarde les racines ;
Et en vérité, il trouvera les racines du bien et du mal, du fécond et du stérile, entremêlées ensemble dans le cœur silencieux de la terre.
Et vous, juges qui voulez être justes.
Quel jugement prononcez-vous à l’encontre de celui qui, bien qu’honnête en sa chair est voleur en esprit ? Quelle sanction imposez-vous à celui qui tue dans la chair alors que son propre esprit a été tué ?
Et comment poursuivez-vous celui qui dans ses actes trompe et oppresse,
Mais qui est lui-même affligé et outragé ?
Et comment punirez-vous ceux pour qui le remords est déjà plus grand que leurs méfaits ?
Le remords n’est-il pas la justice rendue par cette loi même que vous voulez servir ?
Cependant, vous ne pouvez pas infliger le remords à l’innocent ni en libérer le cœur du coupable. Inconsciemment il appellera dans la nuit, afin que les hommes se réveillent et se considèrent.
Et vous qui voulez comprendre la justice, comment le ferez-vous sans regarder toutes choses en pleine lumière ?
Alors seulement vous saurez que l’homme droit et le déchu sont un seul homme debout dans le crépuscule, entre la nuit de son moi-nain et le jour de son moi-divin.
Et que la clef de voûte du temple n’est pas plus haute que la pierre la plus profonde de ses fondations.

Les lois

Puis un juriste dit, Mais qu’en est-il des nos Lois, maître ?
Et il répondit :
Vous vous délectez à établir des lois,
Mais vous éprouvez un délice plus grand encore à les violer.
Tels des enfants jouant au bord de l’océan, qui construisent avec persévérance des châteaux de sable, puis les détruisent en riant.

Mais pendant que vous construisez vos châteaux de sable, l’océan apporte d’avantage de sable à la plage,
Et quand vous les détruisez, l’océan rit avec vous.
En vérité, l’océan rit toujours avec l’innocent.

Mais que dire de ceux pour qui la vie n’est pas un océan, et pour qui les lois humaines ne sont pas des châteaux de sable,
Mais pour qui la vie est une roche, et la loi un ciseau avec lequel ils voudraient la tailler à leur propre image ?

Que dire du paralysé qui hait les danseurs ?
Que dire du bœuf qui aime son joug, et pour qui l’élan et le daim de la forêt sont des choses égarées et vagabondes ?
Que dire du vieux serpent qui ne peut plus perdre sa peau, et pour qui tous les autres sont nus et sans pudeur ?
Et de celui qui arrive le premier à la fête du mariage et qui, repu et fatigué, s’en va clamant que toutes les fêtes sont des forfaitures et les convives des hors-la-loi ?
Que dirais-je d’eux sinon qu’ils se tiennent aussi dans la lumière, mais tournent le dos au soleil ?
Ils ne voient que leurs ombres, et leurs ombres sont leurs lois.
Et que signifie le soleil pour eux, si ce n’est ce qui projette les ombres ?
Et qu’est-ce que reconnaître les lois, sinon se baisser et tracer leurs ombres sur le sol ?
Mais vous qui marchez face au soleil, quelles images dessinées sur le sol peuvent vous arrêter ?
Vous qui voyagez avec le vent, quelle girouette dirigera votre course ?
Quelle loi de l’homme vous contraindra, si vous ne brisez votre joug sur aucune porte de prison faite par l’homme ?
Quelle loi craindrez-vous, si vous dansez et ne trébuchez sur aucune chaîne de fer forgée par l’homme ?

9Et qui pourra vous mener en justice, si vous arrachez vos vêtements et ne les laissez dans aucun chemin tracé par l’homme ?

Peuple d’Orphalese, vous pouvez assourdir le tambour, et relâcher les cordes de la lyre, mais qui pourra interdire à l’alouette de chanter ?

La Liberté

Et un orateur dit, Parle-nous de la Liberté.
Et il répondit : Je vous ai vu vous prosterner aux portes de la cité et dans vos foyers, et vous vouer au culte de votre propre liberté, Comme les esclaves qui s’humilient devant un tyran et le louent, alors qu’il les anéantit. Oui, dans le bosquet du temple et dans l’ombre de la citadelle, j’ai vu les plus libres d’entre vous porter leur liberté comme un joug ou des menottes. Et mon cœur saigna en moi ; car vous ne pouvez être libre lorsque vous forgez une chaîne du désir même de la liberté, et quand vous ne cessez de parler de la liberté comme d’un but et un accomplissement.
Vous serez libre en vérité non pas quand vous jours seront sans tourments et vos nuits sans un désir ou un chagrin, Mais d’avantage quand ces choses étrangleront votre vie, et que pourtant vous vous élèverez au-dessus d’elles, nu et sans entraves. Et comment vous élèverez-vous au-delà de vos jours et de vos nuits, à moins que vous ne rompiez les chaînes que vous-même, à l’aurore de votre entendement, avez fixé autour de votre âge mûr ?
En vérité ce que vous appelez liberté est la plus solide de ces chaînes, bien que ses anneaux scintillent au soleil et éblouissent vos yeux. Et à quoi voulez-vous renoncer dans votre quête de la liberté, si ce n’est à des parcelles de vous même ? S’il existe une loi injuste que vous voudriez abolir, cette loi fut écrite de votre propre main sur votre propre front. Vous ne pouvez l’effacer en brûlant vos tables de la loi, ni en lavant le front de vos juges, même si vous déversiez sur eux la mer toute entière.
Et s’il existe un despote que vous voudriez détrôner, voyez d’abord si l’image de son trône érigée en vous est détruite. Car comment le tyran peut-il régner sur les affranchis et les fiers, s’il n’existe une tyrannie dans leur propre liberté et une honte dans leur propre fierté ?
Et s’il existe un tourment que vous voudriez dissiper, le siège de cette crainte est dans votre cœur et non dans la main du tourment. Vraiment, toutes les choses se meuvent dans votre être en une continuelle étreinte fatale ; ce que vous désirez et ce que vous redoutez, ce qui vous attire et ce qui vous répugne, ce que vous poursuivez et ce que vous voulez fuir.
Ces choses se meuvent en vous comme la lumière et l’ombre, en couples enlacés. Et quand l’ombre se dissipe et disparaît, la lumière qui persiste devient l’ombre d’une autre lumière.
Et telle est votre liberté qui, quand elle perd ses entraves, devient l’entrave d’une plus grande liberté.

La raison et la passion

Et la prêtresse parla à nouveau et dit, Parlez-nous de la Raison et de la Passion.
Et il répondit, disant :
Votre âme est souvent un champ de bataille au sein duquel votre raison et votre jugement luttent contre votre passion et votre instinct.
Puissé-je être l’émissaire de paix de votre âme, et transformer la discorde et la rivalité de ce qui vous constitue en unité et mélodie.
Mais comment le pourrais-je, à moins que vous-même ne soyez l’émissaire de paix, plus encore, l’ami intime de ce qui vous fonde ?
Votre raison et votre passion sont le gouvernail et les voiles de votre âme qui navigue de port en port.
Si votre gouvernail ou vos voiles se brisent, vous ne pouvez qu’être ballottés et aller à la dérive, ou rester ancrés au milieu de la mer.
Car la raison, régnant seule, est une force qui brise tout élan ; et la passion, livrée à elle-même, est une flamme qui se consume jusqu’à sa propre extinction.
Aussi, laissez votre âme exalter votre raison jusqu’aux hauteurs de la passion, de sorte qu’elle puisse chanter ;

Et laissez la diriger votre passion avec raison, afin que la passion puisse vivre au travers de son incessante résurrectionn, et tel le phœnix renaître de ses propres cendres.

Je voudrais que vous considériez votre jugement et votre instinct ainsi que vous le feriez dans votre maison de deux hôtes bien aimés.
Vous ne voudriez certainement pas honorer un hôte plus que l’autre ; car celui qui porte plus d’attention à l’un perd l’amour et la confiance de tous les deux.
Lorsque parmi les collines, vous êtes assis à l’ombre fraîche des peupliers blancs, partageant la paix et la sérénité des champs et des prairies qui s’étendent au loin – alors laissez votre cœur dire en silence, « Dieu se repose en la raison ».
Et quand la tempête arrive, et qu’un vent fort secoue la forêt, et que le tonnerre et l’éclair proclament la majesté des cieux – alors laissez votre cœur dire avec respect, « Dieu agit dans la passion ».
Et puisque vous êtes un souffle dans la sphère de Dieu, et une feuille dans la forêt de Dieu, vous devez reposer en la raison, et agir avec passion.

La connaissance de soi

Un homme dit, Parle-nous de la Connaissance de soi.
Il répondit :
Vos coeurs connaissent en silence les secrets des jours et des nuits.
Mais vos oreilles se languissent d’entendre la voix de la connaissance en vos coeurs.
Vous voudriez savoir avec des mots ce que vous avez toujours su en pensée.
Vous voudriez toucher du doigt le corps nu de vos rêves.
Et il est bon qu’il en soit ainsi.
La source secrète de votre âme doit jaillir et couler en chuchotant vers la mer,
Et le trésor de vos abysses infinis se révéler à vos yeux.
Mais qu’il n’y ait point de balance pour peser votre trésor inconnu,
Et ne sondez pas les profondeurs de votre connaissance avec tige ou jauge,
Car le soi est une mer sans limites ni mesures.
Ne dites pas: « J’ai trouvé la vérité », mais plutôt: « J’ai trouvé une vérité ».
Ne dites pas: « J’ai trouvé le chemin de l’âme ». Dites plutôt: « J’ai rencontre l’âme marchant sur mon chemin ».
Car l’âme marche sur tous les chemins.
L’âme ne marche pas sur une ligne de crête, pas plus qu’elle ne croit tel un roseau.
L’âme se déploie, comme un lotus aux pétales innombrables.

L’enseignement

Puis un maître dit, Parle-nous de l’Enseignement.
Il répondit :
Personne ne peut vous apprendre quoi que ce soit qui ne repose déjà au fond d’un demi-sommeil dans l’aube de votre connaissance.
Le maître qui marche parmi les disciples, à l’ombre du temple, ne donne pas de sa sagesse, mais plutôt de sa foi et de sa capacité d’amour.
S’il est vraiment sage, il ne vous invite pas à entrer dans la demeure de sa sagesse. Il vous conduit jusqu’au seuil de votre esprit.
L’astronome peut vous parler de son entendement de l’espace. Il ne peut vous donner son entendement. Le musicien peut vous interpréter le rythme qui régit tout espace. Il ne peut vous donner l’ouïe qui capte le rythme, ni la voix qui lui fait écho.
Celui qui est versé dans la science des nombres peut décrire les régions du poids et de la mesure. Il ne peut vous y emmener.
Car la vision d’un être ne prête pas ses ailes à d’autres,
De même que chacun de vous se tient seul dans la connaissance de Dieu, chacun de vous doit demeurer seul dans sa connaissance de Dieu et dans son entendement de la terre.

L’amitié

Et un jeune dit, Parle-nous de l’Amitié.
Et il répondit, disant :
Votre ami est votre besoin qui a trouvé une réponse.
Il est le champ que vous semez avec amour et moissonnez avec reconnaissance.
Il est votre table et votre foyer.
Car vous venez à lui avec votre faim, et vous cherchez en lui la paix.
Lorsque votre ami parle de ses pensées vous ne craignez pas le « non » de votre esprit, ni ne refusez le « oui ».
Et quand il est silencieux votre cœur ne cesse d’écouter son cœur ;
Car en amitié, toutes les pensées, tous les désirs, toutes les attentes naissent et sont partagés sans mots, dans une joie muette.
Quand vous vous séparez de votre ami, ne vous désolez pas ;
Car ce que vous aimez en lui peut être plus clair en son absence, comme la montagne pour le randonneur est plus visible vue de la plaine.
Et qu’il n’y ait d’autre intention dans l’amitié que l’approfondissement de l’esprit.
Car l’amour qui cherche autre chose que la révélation de son propre mystère n’est pas l’amour, mais un filet jeté au loin : et ce que vous prenez est vain.
Et donnez à votre ami le meilleur de vous-même.
Et s’il doit connaître le reflux de votre marée, laissez le connaître aussi son flux.
Car qu’est-ce que votre ami si vous venez le voir avec pour tout présent des heures à tuer ?
Venez toujours le voir avec des heures à faire vivre.
Car il est là pour remplir vos besoins, et non votre néant.
Et dans la tendresse de l’amitié qu’il y ait le rire et le partage des plaisirs.
Car dans la rosée de menues choses le cœur trouve son matin et sa fraîcheur.

La parole

Puis un érudit dit, Parle-nous de la Parole.
Et il répondit, disant :
Vous parlez quand vous cessez d’être en paix avec vos pensées ;
Et quand vous ne pouvez d’avantage demeurer dans la solitude de votre cœur vous venez vivre dans vos lèvres, et leur son devient un divertissement et un passe-temps.
Dans bien de vos paroles, la pensée est à moitié massacrée.
Car la pensée est un oiseau de l’espace, qui dans une cage de mots peut certes déplier ses ailes, mais ne peut voler.
Il y a ceux parmi vous qui recherchent le bavard de peur d’être seul.
Le silence de la solitude révèle à leurs yeux leur moi dans sa nudité et ils voudraient s’enfuir.
Et il y a ceux qui parlent et qui, sans le savoir et sans le préméditer, révèlent une vérité qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes.
Et il y a ceux qui recèlent la vérité en eux, mais qui ne la disent pas avec des mots.
Au sein de tels êtres, l’esprit demeure dans le battement du silence.
Quand vous rencontrez votre ami sur le bord de la route ou sur la place publique, laissez votre esprit animer vos lèvres et diriger votre langue.
Laissez la voix de votre voix parler à l’oreille de son oreille ;
Car son âme retiendra la vérité de votre cœur, comme le goût du vin persiste dans la bouche,
Alors que sa couleur est oubliée, et que le flacon n’est plus.

Le temps

Et l’astronome dit, Maître, qu’en est-il du Temps ?
Et il répondit :
Vous voudriez mesurer le temps, qui est infini et incommensurable.
Vous voudriez ajuster votre conduite et même diriger la course de votre esprit en fonction des heures et des saisons.
Du temps vous voudriez faire un fleuve, sur la berge duquel vous seriez assis pour le regarder couler. Pourtant, ce qui est éternel en vous connaît l’éternité de la vie,
Et il sait qu’hier n’est que le souvenir d’aujourd’hui et que demain est son rêve.
Et que ce qui en vous chante et s’émerveille réside encore au sein du premier instant qui dispersa les étoiles dans l’univers.
Qui parmi vous ne ressent point que son pouvoir d’aimer est sans limites ?
Et pourtant qui ne ressent pas cet amour même, bien que sans limites, concentré au centre de son être, et n’errant pas de pensée d’amour en pensée d’amour, ni de geste d’amour en geste d’amour ?
Le temps n’est-il pas comme l’amour, indivisible et sans repos ?
Mais si dans vos pensées vous devez mesurer le temps en saisons, que chaque saison encercle toutes les autres saisons.
Et qu’aujourd’hui étreigne le passé dans le souvenir, et le futur dans le désir

La prière

Puis une prêtresse dit, parle-nous de la Prière.
Et il répondit, disant :
Vous priez quand vous êtes dans la détresse et le besoin ; puissiez-vous également prier dans la plénitude de votre joie et en vos jours d’abondance.
Car qu’est-ce que la prière sinon la dilatation de votre être dans l’éther de la vie ?
Et si c’est pour votre réconfort que vous déversez votre trouble dans l’espace, c’est aussi pour votre plaisir que vous répandez l’aurore de votre cœur.
Et si vous ne pouvez que pleurer quand votre âme vous appelle à la prière, elle devrait vous aiguillonner encore et encore, en dépit de vos pleurs, jusqu’à ce que vienne en vous le rire.
Quand vous priez, vous vous élevez dans les airs à la rencontre de ceux qui sont en train de prier en ce même instant, et que vous n’auriez jamais rencontré en dehors de la prière.
Aussi, que votre visite en ce temple invisible ne soit qu’extase et tendre communion.
Car si vous entrez dans le temple sans autre but que de demander, vous n’obtiendrez rien :
Et si vous y entrez pour vous mortifier, vous ne serez pas élevé :
Ou même si vous y entrez pour solliciter le bonheur pour les autres, vous ne serez pas entendu.
Il suffit d’entrer dans le temple invisible.
Je ne puis vous apprendre comment prier avec des mots.
Dieu n’écoute point vos mots, sauf lorsque Lui-même les prononce à travers vos lèvres.
Et je ne puis vous apprendre la prière des mers et des forêts et des montagnes.
Mais vous qui êtes nés dans les montagnes et les forêts et les mers, vous pouvez trouver leur prière en votre cœur,
Et si seulement vous écoutiez dans la tranquillité de la nuit, vous les entendrez dire en silence :
« Notre Dieu, qui êtes notre moi-ailé, ta volonté en nous est notre volonté.
Ton désir en nous est notre désir.
C’est ton élan en nous qui voudrait transformer nos nuits, qui t’appartiennent, en jours, qui t’appartiennent aussi.
Nous ne pouvons rien te demander, car tu connais nos besoins avant même qu’ils ne soient nés en nous : Tu es notre besoin, et dans le don de plus de toi même, tu nous donnes tout. »

Le bien et le mal

Et un des aïeux de la cité dit, Parle-nous du Bien et de Mal.
Et il répondit :
Du bien en vous je puis parler, mais non de ce qui est mal.
Car qu’est-ce que le mal sinon le bien torturé par sa propre faim et sa propre soif ?
En vérité, quand le bien est affamé, il recherche la nourriture même dans les grottes obscures, et quand il a soif il se désaltère même dans des eaux mortelles.

Vous êtes bon quand vous êtes unis avec vous-même.
Pourtant, vous n’êtes pas mauvais quand vous n’êtes pas uni avec vous-même.
Car une maison divisée n’est pas un repaire de voleurs, elle n’est qu’une maison divisée.
Et un navire sans gouvernail peut dériver sans but près d’îles dangereuses, mais ne pas sombrer.
Vous êtes bon quand vous vous efforcez de donner de vous-même.
Pourtant, vous n’êtes pas mauvais quand vous cherchez le profit pour vous-même.
Car quand vous cherchez le profit vous n’êtes qu’une racine qui s’agrippe à la terre et tête à son sein. Certainement, le fruit ne peut dire à la racine, « Soit à mon image, plein et mûr et toujours généreux de ton abondance ».
Car pour le fruit, donner est une nécessité, et recevoir est une nécessité pour la racine.
Vous êtes bon quand vous êtes pleinement conscients dans votre parole.
Pourtant, vous n’êtes point mauvais quand vous êtes endormi alors que votre langue titube sans but.
Et même un discours chancelant peut fortifier une langue faible.
Vous êtes bon quand vous marchez vers votre but fermement et d’un pas hardi.
Pourtant, vous n’êtes point mauvais quand vous y allez en boitant.
Même celui qui boite ne va pas à reculons.
Mais vous qui êtes forts et rapides, veillez à ne pas boiter devant les estropiés en croyant être gentil. Vous êtes bon d’innombrables manières et vous n’êtes point mauvais quand vous n’êtes pas bon.
Vous ne faites que musarder et paresser.
Quel malheur que les cerfs ne puissent donner leur promptitude aux tortues.
Votre bonté réside dans votre aspiration envers votre moi-géant : et cette aspiration existe en vous tous. Mais en certain d’entre vous, cette aspiration est un torrent qui se rue puissamment vers la mer, emportant les secrets des coteaux et les chants de la forêt.
Et en d’autres, elle est un ruisseau paisible qui se perd en méandres et en détours et s’attarde avant d’atteindre le rivage.
Mais que ceux chez qui l’aspiration brûle ne disent pas à ceux chez qui elle est faible, « Pourquoi es-tu lent et hésitant ? ».
Car celui qui est vraiment bon ne demande pas à celui qui est nu, « Où sont tes vêtements ? », ni au sans logis, « Qu’est devenue ta maison ? »

Une femme dit, Parle nous de la Souffrance.
Il répondit :
Votre douleur est l’éclatement de la coquille qui enferme votre entendement.
De même que le noyau doit se fendre afin que le coeur du fruit se présente au soleil, ainsi devrez-vous connaître la Souffrance.
Si vous saviez garder votre coeur émerveillé devant les miracles quotidiens de votre vie, votre douleur ne vous paraîtrait pas moins merveilleuse que votre joie;
Vous accepteriez les saisons de votre coeur, comme vous avez toujours accepté les saisons qui passent sur vos champs,
Et vous veilleriez avec sérénité durant les hivers de vos chagrins.
Une grande part de votre douleur a été choisie par vous.
C’est la potion amère avec quoi le médecin en vous guérit votre moi malade.
Faites confiance, alors, au médecin, et buvez son remède calmement et en silence.
Car sa main, si lourde et si rude soit-elle, est guidée par la tendre main de l’Invisible,

Et la coupe qu’il vous tend, bien qu’elle brûle vos lèvres, a été façonnée d’une argile que le Potier a imprégnée de Ses larmes sacrées.

Le plaisir

Alors, un ermite, qui visitait la ville une fois par an, s’avança et dit, Parle-nous du Plaisir. Et il répondit, disant :
Le plaisir un chant de liberté,
Mais il n’est pas la liberté.

Il est l’épanouissement de vos désirs, Mais non leur fruit.
C’est un abîme appelant un sommet, Mais ni un abîme ni un sommet. C’est le prisonnier prenant son envol, Mais non l’espace qui l’entoure.

Oui, en vérité, le plaisir est un chant de liberté.
Et je serai trop heureux de vous l’entendre chanter de tout votre cœur ; mais je ne voudrai pas vous voir perdre vos cœurs en ce chant.
Certains parmi vos jeunes recherchent le plaisir comme s’il était tout, et ils sont jugés et châtiés.
Je ne voudrais pas les juger, ni les châtier. Je voudrais qu’ils cherchent.
Car ils trouveront le plaisir, mais pas lui seul ;
Sept sont ses sœurs, et la moindre d’entre elles est plus belle que le plaisir.
N’avez-vous point entendu parler de l’homme qui creusait la terre pour découvrir des racines, et qui trouva un trésor ?
Et certains de vos anciens se souviennent du plaisir avec regret, comme des fautes commises en état d’ivresse.
Mais le regret est pour l’esprit un obscurcissement, et non son châtiment.
Ils devraient se souvenir de leurs plaisirs avec reconnaissance, ainsi qu’ils se souviennent d’une récolte d’un été.
Pourtant, si le regret les réconforte, laissez-les en être réconfortés.
Et il y a parmi vous ceux qui ne sont ni assez jeune pour chercher, ni assez vieux pour se souvenir ;
Et dans leur crainte de chercher et de se souvenir, ils fuient le plaisir, de peur de négliger l’esprit ou de lui faire offense.
Mais dans leur renoncement même est leur plaisir.
Et ainsi ils trouvent également un trésor, bien qu’ils creusent à la recherche de racines de leurs mains tremblantes.
Mais dites-moi, qui peut prétendre offenser l’esprit ? Le rossignol offensera-t-il la tranquillité de la nuit, ou la luciole celle des étoiles ?
Et la flamme ou la fumée de votre feu sera-t-elle un fardeau pour le vent ?
Croyez-vous que l’esprit soit un étang paisible que vous pouvez troubler d’une perche ?
Souvent, en reniant le plaisir vous ne faites qu’accumuler le désir dans les replis de votre être.
Qui peut savoir si ce qui paraît oublié aujourd’hui n’est pas dans l’attente de vos lendemains ?
Votre corps, lui, connaît son hérédité et son juste besoin et ne voudra pas être déçu.
Et votre corps est la harpe de votre âme,
Et il n’en tient qu’à vous d’en issir une musique ravissante, ou des sons discordants.
Et maintenant vous vous demandez en votre cœur, « Comment allons-nous distinguer ce qui est bon dans le plaisir de ce qui ne l’est pas ? ».
Allez dans vos champs et vos jardins, et vous découvrirez que butiner le nectar de la fleur est le plaisir de l’abeille,
Mais c’est aussi le plaisir de la fleur de donner son nectar à l’abeille.
Car pour l’abeille, la fleur est une source de vie,
Et pour la fleur, l’abeille est la messagère de l’amour,
Et pour tous deux, l’abeille et la fleur, donner et recevoir le plaisir sont un besoin et une extase.
Peuple d’Orphalese, soyez en vos plaisirs comme la fleur et l’abeille.

La beauté

Et un poète dit, Parle-nous de la Beauté.
Et il répondit :
Où chercherez-vous la beauté et comment la trouverez-vous, si elle n’est elle-même votre chemin et votre guide ?
Et comment parlerez-vous d’elle, si elle n’est le fil qui tisse vos paroles ?
Les affligés et les stigmatisés disent, « La beauté est bonne et douce.
Comme une jeune mère intimidée par sa propre gloire, elle passe parmi nous. »
Et les passionnés disent, « Non, la beauté procède de la puissance et de la terreur.
Comme la tempête elle secoue la terre sous nos pieds, et le ciel au-dessus de nos têtes. »
Et les fatigués et les las disent, « La beauté est faite de doux murmures. Elle parle en notre esprit.
Sa voix cède à nos silences, comme une lumière à peine visible qui vacille dans la peur de l’ombre. »
Et les impétueux disent, « Nous l’avons entendu crier à travers les montagnes,
Et avec ses cris viennent le bruit des sabots, et le battement des ailes et le rugissement des lions. »
La nuit, les veilleurs de nos cités disent, « La beauté se lèvera à l’est, avec l’aurore. »
Et à midi, les travailleurs et les voyageurs disent, « Nous l’avons vu se pencher sur la terre des fenêtres du couchant. »
En hiver, ceux qui sont enneigés disent, « Elle viendra avec le printemps, bondissant sur les collines. »
Et dans la chaleur de l’été les moissonneurs disent, « Nous l’avons aperçue dansant avec les feuilles de l’automne, avec des flocons de neige dans ses cheveux. »
Toutes ces choses, vous les avez dites de la beauté,
Cependant, en vérité, vous ne parlez pas d’elle, mais de vos besoins insatisfaits,
Et la beauté n’est pas un besoin, mais une extase.
Elle n’est pas une bouche assoiffée, ni une main vide et tendue,
Mais plutôt un cœur embrasé et une âme enchantée.
Elle n’est pas l’image que vous voudriez voir ni le chant que vous voudriez entendre,
Mais plutôt une image que vous voyez bien que vous fermiez vos yeux, et un chant que vous entendez quand bien même vous bouchez vos oreilles.
Elle n’est pas la sève sous l’écorce desséchée, ni une aile attachée à une serre,
Mais plutôt un jardin pour toujours épanoui et une nuée d’anges à jamais en vol.
Peuple d’Orphalese, la beauté est la vie quand la vie dévoile sa face sacrée.
Mais vous êtes la vie et vous êtes le voile.
La beauté est l’éternité se contemplant dans un miroir.
Mais vous êtes l’éternité et vous êtes le miroir.

La religion

Et un vieux prêtre dit, Parle-nous de la Religion.
Et il dit :
Ai-je parlé d’autre chose aujourd’hui ?
La religion n’est-elle pas tout acte et toute réflexion,
Et ce qui est ni acte ni réflexion, mais un émerveillement et une surprise jaillissant sans trêve de l’âme, même quand les mains taillent la pierre ou tendent le métier à tisser ?

Qui peut disjoindre sa foi de ses actions, ou sa conviction de ses occupations ?
Qui peut répandre ses heures devant lui, disant, « Celles-ci pour Dieu et celles-là pour moi-même ; celles- ci pour mon âme et ces autres pour mon corps » ?
Toutes vos heures sont des ailes qui battent à travers l’espace qui sépare votre moi de votre moi.
Celui qui porte sa moralité comme ses plus beaux habits, serait mieux dénudé.
Le vent et le soleil ne marqueront pas de rides dans sa peau.
Et celui qui règle sa conduite selon la morale emprisonne l’oiseau chanteur de son être dans une cage. Le chant le plus libre ne peut passer à travers les barreaux et les grilles.

Et celui pour qui le culte est une fenêtre, que l’on peut aussi bien ouvrir que fermer, n’a pas encore visité la maison de son âme dont les fenêtres sont ouvertes de l’aurore à l’aurore.
Votre vie de tous les jours est votre temple et votre religion.
Chaque fois que vous y pénétrez, emportez avec vous votre être tout entier.

Prenez la charrue et la forge et le maillet et le luth,
Les choses que vous avez façonnées pour votre besoin ou pour votre délice.
Car dans le rêve, vous ne pouvez vous élever au-delà de vos réussites ni sombrer plus bas que vos échecs.
Et prenez tous les hommes avec vous :
Car dans l’adoration vous ne pouvez voler plus haut que leurs espoirs ni vous abaisser plus bas que leur désespoir.
Et si vous voulez connaître Dieu, ne soyez donc pas celui qui résout les énigmes.
Regardez plutôt auprès de vous, et vous Le verrez jouant avec vos enfants,
Et regardez dans l’espace ; vous Le verrez marchant dans les nuages, étendant Ses bras dans l’éclair et retombant en pluie.
Vous Le verrez sourire dans les fleurs, puis s’élevant et agitant Ses mains dans les arbres.

La mort

Puis Almitra parla, disant : Nous voudrions vous interroger au sujet de la Mort.
Et il répondit :
Vous voudriez connaître les secrets de la mort.
Mais comment le trouverez-vous sinon en cherchant au cœur même de la vie ?
Le hibou dont les yeux perçant la nuit sont aveugles le jour, ne peut révéler le mystère de la lumière.
Et si vous voulez vraiment apercevoir l’esprit de la mort, ouvrez grand votre cœur dans le corps de la vie. Car la vie et la mort sont une, de même que le fleuve et l’océan sont un.

Dans les profondeurs de vos espoirs et de vos désirs, réside votre silencieuse connaissance de l’au-delà ; Et comme des graines rêvant sous la neige, votre cœur rêve du printemps.
Ayez confiance dans les rêves, car en eux est cachée la porte de l’éternité.
Votre peur de la mort n’est autre que le frémissement du berger, alors qu’il se tient devant le roi dont la main va se poser sur lui pour l’honorer.

Le berger n’est-il pas ravi, malgré son tremblement, de porter la marque du roi ?
Pourtant, n’est-il pas plus conscient encore de son tremblement ?
Car qu’est-ce que mourir, si ce n’est être debout, nu, face au vent et fondre dans le soleil ? Et qu’est-ce que cesser de respirer sinon libérer le souffle de ses marées tempétueuses, afin qu’il s’élève et se dilate et recherche Dieu sans entraves ?
C’est seulement quand vous aurez bu à la rivière du silence que vous chanterez vraiment.
Et quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, vous commencerez votre ascension.
Et quand la terre réclamera vos membres, alors vous danserez vraiment.

Epilogue

Et maintenant, le soir était là.
Et Almitra la voyante dit, Béni soit ce jour et ce lieu, et ton esprit qui a parlé.
Et il répondit,
Etait-ce moi qui parlait ?
N’étais-je pas aussi un auditeur ?
Puis il descendit les marches du Temple et tout le peuple le suivi. Et il atteignit son navire et se tint sur le pont.
Et faisant de nouveau face au peuple, il éleva la voix et dit :
Peuple d’Orphalese, le vent m’invite à vous quitter.
Ma hâte est moins grande que celle du vent, mais je dois partir.

Nous, les vagabonds, toujours en quête de la voie la plus isolée, nous ne commençons nul jour là où nous avons fini un autre, et aucun lever de soleil ne nous trouve là ou son coucher nous a laissés.

Même alors que la terre sommeille, nous voyageons.
Nous sommes les graines de la plante tenace, et c’est dans notre maturité et dans la plénitude de notre cœur que nous sommes livrés au vent et dispersés.

Brefs ont été mes jours parmi vous, et plus brèves encore les paroles que j’ai prononcées.
Mais si ma voix doit s’estomper à vos oreilles, et mon amour disparaître de votre mémoire, alors je reviendrai à vous,
Et avec un cœur plus riche, et des lèvres plus fidèles à l’esprit je parlerai,
Oui, je reviendrai avec la marée,
Et bien que la mort puisse me cacher, et le plus grand silence m’envelopper, une fois encore je rechercherai votre compréhension.
Et ma recherche ne sera pas vaine.
Si ce que j’ai dit recèle une vérité, cette vérité se révélera d’une voix plus claire, et en mots plus familiers avec vos pensées.
Je pars avec le vent, peuple d’Orphalese, mais je ne descends pas dans le néant ;
Et si ce jour n’est pas l’accomplissement de vos besoins et de mon amour, qu’il soit alors la promesse d’autre jour.
Les besoins de l’homme changent, mais non son amour, ni son désir que son amour puisse combler ses besoins.
Aussi sachez que, du plus grand silence, je reviendrai.
La brume qui s’évapore à l’aube, ne laissant que la rosée dans les champs, s’élèvera et se rassemblera en un nuage qui retombera alors en pluie.
Et ce que j’ai été n’est pas sans ressembler à la brume.
Dans la tranquillité de la nuit, j’ai marché dans vos rues, et mon esprit a pénétré vos maisons,
Et vos cœurs battaient avec le mien, votre souffle était sur mon visage et je vous connaissais tous.
Oui, je connaissais vos joies et vos peines, et en votre sommeil vos rêves étaient mes rêves.
Et maintes fois j’ai été parmi vous, tel un lac parmi les montagnes.
De vos êtres je reflétais les sommets et les versants inclinés, et même les transhumances de vos pensées et de vos désirs.
Et vers mon silence ruisselait le rire de vos enfants, et venaient en rivière les aspirations de vos jeunes. Et lorsqu’ils atteignaient mes profondeurs, les ruisseaux et les rivières ne tarissaient pas pour autant leurs chants.
Mais des choses plus douces encore que les rires, et plus grandes que les aspirations venaient à moi. C’était tout l’infini de votre être ;
L’homme immense de qui vous êtes tous les cellules et les tendons ;
Celui en qui tous vos chants ne sont qu’une silencieuse palpitation.
C’est en l’homme immense que vous êtes immense,
Et c’est en le contemplant que je vous ai contemplé et que je vous ai aimé.
Car quelles distances l’amour peut-il atteindre, qui ne se trouvent en cette sphère immense ?
Quelles visions, quelles attentes et quelles audaces peuvent s’élancer et dépasser son vol ?
Comme un chêne géant recouvert de fleurs de pommier, est l’homme immense en vous.
Sa puissance vous lie à la terre, son parfum vous élève dans l’espace, et dans son invincibilité vous êtes immortels.
On vous a dit que, à l’image d’une chaîne, vous êtres aussi faibles que le plus faible de vos maillons.
Ce n’est que la moitié de la vérité. Vous avez aussi la force du plus fort de vos maillons.
Vous mesurer par vos actes les plus infimes, est comme évaluer la puissance de l’océan à la fragilité de son écume.
Vous juger par vos défaillances, est jeter le blâme sur les saisons pour leur inconstance.
Oui, vous êtes comme l’océan,
Et pourtant les vaisseaux qui reposent lourdement à terre attendent la haute mer sur vos rivages, car tel l’océan, vous ne pouvez hâter le rythme de vos marées.
Et à l’image des saisons vous êtes aussi,
Et bien qu’en votre hiver vous reniiez votre printemps,
Le printemps, reposant en vous, sourit dans sa somnolence et n’est pas offensé.

Ne pensez pas que je dise ces choses afin que vous puissiez vous dire les uns aux autres, « Il a bien fait notre éloge. Il n’a vu que le bien en nous ».

Je ne dis avec des mots que ce que vous connaissez vous-même en pensée.
Et qu’est-ce que la connaissance dite avec des mots, sinon l’ombre de la connaissance sans mots ? Vos pensées et mes mots sont des ondes d’une mémoire scellée qui garde le souvenir de nos jours passés,

Et des jours anciens, quand la terre ne nous connaissait pas, ni ne se connaissait elle-même,
Et des nuits où la terre fut forgée dans le chaos.
Des sages sont venus à vous pour vous donner de leur sagesse. Je suis venu pour prendre de votre sagesse :
Et voici ce que j’ai trouvé, qui est plus important que la sagesse.
C’est un esprit de flamme en vous, qui rassemble toujours plus de lui-même,
Tandis que vous, insouciants de sa croissance, déplorez la flétrissure de vos jours.
C’est la vie en quête de vie, dans des corps qui redoutent le tombeau.
Il n’y a pas de tombes ici.
Ces montagnes et ces plaines sont un berceau et un marchepied.
Chaque fois que vous passez dans ces champs où vous avez enseveli vos ancêtres, regardez les bien, et vous verrez vos enfants et vous-mêmes dansant la main dans la main.
En vérité, vous engendrez souvent la gaieté sans même le savoir.
D’autres sont venus à vous, à qui vous avez donné la richesse, le pouvoir et la gloire en échange de promesses dorées, faites aux dépends de votre foi.
Je vous ai donné moins qu’une promesse, et pourtant vous avez été encore plus généreux envers moi. Vous m’avez donné ma plus profonde soif de la vie.
Certainement, aucun présent n’est plus grand pour un homme que celui qui transforme tous ses desseins en lèvres desséchées et toute la vie en fontaine.
Et en cela résident mon honneur et ma récompense –
Car chaque fois que je viens boire à la fontaine, je trouve l’eau vive elle-même assoiffée ;
Et elle me boit tandis que je la bois.
Certain d’entre vous m’ont trouvé trop fier et trop timide pour recevoir des présents.
Je suis en effet trop fier pour recevoir un salaire, mais non pour recevoir un présent.
Et bien que j’aie mangé des baies parmi les collines, alors que vous m’auriez voulu assit à votre table,
Et dormi sous le portique du temple, alors que vous m’auriez hébergé avec joie,
N’était-ce pas cependant votre adorable souci de mes jours et de mes nuits qui a rendu la nourriture agréable à ma bouche, et revêtu mon sommeil de visions ?
Pour ceci surtout je vous bénis :
Vous avez beaucoup donné et vous n’en savez rien.
En vérité, la gentillesse qui se regarde dans un miroir se pétrifie,
Et une bonne action qui s’appelle par des noms tendres devient comme une malédiction.
Et certains d’entre-vous m’ont trouvé distant, et ivre de ma propre solitude,
Et vous avez dit, « Il s’entretient avec les arbres de la forêt, mais pas avec les gens.
Il s’assied seul au sommet des collines et regarde de haut notre cité. »
Il est vrai que j’ai gravi les collines et marché en des lieux éloignés.
Comment aurais-je pu vous voir, sinon d’une grande hauteur ou d’une grande distance ?
En vérité, comment peut-on être proche, sinon en étant loin ?
Et d’autres parmi vous m’ont appelé, sans le dire en paroles, et ont dit :
« Etranger, étranger, amoureux des hauteurs inaccessibles, pourquoi résides-tu dans les sommets, où les aigles font leur nid ?
Pourquoi cherches-tu ce qui ne peut être atteint ?
Quelles tempêtes veux-tu prendre dans tes filets ?
Et quels oiseaux éphémères chasses-tu dans les cieux ?
Viens et soit des nôtres.
Descend et apaise ta faim avec notre pain, et ta soif avec notre vin. »
Dans la solitude de leur âme, ont-ils dit ces choses ;
Mais si leur solitude avait été plus profonde, ils auraient su que je ne cherchais que le secret de vos joies et de vos peines,
Et que je ne chassais que votre moi-immense qui marche dans le ciel

Mais le chasseur a aussi été la proie ;

Car bien de mes flèches ne quittèrent mon arc que pour atteindre ma propre poitrine.
Et celui qui voulu être l’oiseau a aussi rampé ;
Car lorsque mes ailes étaient étendues dans le soleil, leur ombre portée sur la terre était une tortue.
Et moi l’homme de foi, fut aussi le sceptique ;
Car souvent ai-je mis mon doigt dans ma propre blessure, afin d’obtenir la plus grande foi en vous et la plus grande connaissance de vous.
Et c’est avec cette foi et cette connaissance que je dis,
Vous n’êtes pas prisonniers de vos corps, ni confinés dans vos maisons ou dans vos champs.
L’essence de votre être demeure au-dessus des montagnes et vagabonde avec le vent.
Ce n’est pas une chose qui rampe vers le soleil pour se chauffer, ou creuse des trous dans la terre pour se protéger.
Mais une chose libre, un esprit qui enveloppe la terre et se déplace dans l’éther.
Si ces mots ont été vagues, ne cherchez pas à les rendre clairs.
Le vague et le nébuleux sont le commencement de toutes choses, mais non leur fin,
Et je voudrais que vous vous souveniez de moi comme d’un commencement.
La vie, et tout ce qui vit, est conçue dans la brume et non dans le cristal.
Et qui sait si le cristal n’est pas la brume qui se dissipe ?
Je voudrais que vous vous souveniez de ceci, en vous souvenant de moi :
Ce qui semble le plus faible et le plus incertain en vous, est le plus fort et le plus déterminé.
N’est-ce pas votre respiration qui a érigé et fortifié votre squelette ?
Et n’est-ce pas un rêve qu’aucun d’entre vous ne se souvient d’avoir rêvé, qui a bâti votre ville et fabriqué tout ce qui s’y trouve ?
Puissiez-vous ne voir que le flux et le reflux de cette respiration, et vous cesseriez de voir autre chose, Et si vous pouviez entendre le chuchotement du rêve, vous n’entendriez aucun autre son.
Mais vous ne voyez pas, ni n’entendez, et cela est bon.
Le voile qui couvre vos yeux de nuages sera soulevé par les mains qui l’ont tissé.
Et l’argile qui comble vos oreilles sera percée par les doigts mêmes qui l’ont pétri.
Et vous verrez.
Et vous entendrez.
Pourtant, vous ne déplorerez point d’avoir connu la cécité, ni ne regretterez d’avoir été sourd.
Car en ce jour vous connaîtrez les desseins cachés de toutes choses.
Et vous bénirez l’obscurité de même que vous avez béni la lumière.
Après avoir dit ces choses, il regarda autour de lui, et il vit le capitaine de son vaisseau se tenant à la barre et fixant tantôt les voiles déployées, tantôt l’horizon.
Et il dit :
Patient, trop patient est le capitaine de mon vaisseau.
Le vent souffle, et les voiles sont sans repos ;
Même le gouvernail implore un cap ;
Pourtant, mon capitaine attend calmement mon silence.
Et ceux-ci, mes marins, qui ont entendu le chœur de la plus grande mer, ils m’ont aussi écouté avec patience.
Maintenant, ils n’attendront plus.
Je suis prêt.
Le ruisseau a atteint l’océan, et une fois encore la grande mère tient son fils contre sa poitrine.
Adieu, peuple d’Orphalese.
Ce jour a pris fin.
Il se clôt sur nous, tel un nénuphar, sur son propre lendemain.
Ce qui nous fut donné ici, nous le garderons,
Et si cela ne suffit pas, alors nous devrons encore nous retrouver ensemble, et ensemble tendre nos mains vers celui qui donne.
N’oubliez pas que je reviendrai vers vous.
Encore un peu de temps, et ce vers quoi j’aspire rassemblera la poussière et l’écume pour façonner un autre corps.
Encore un peu de temps, un instant de repos au gré du vent, et une autre femme m’enfantera.
Adieu à vous, et à la jeunesse que j’ai passé avec vous.

Ce ne fut qu’hier que nous nous rencontrâmes en rêve,

Vous avez chanté pour moi dans ma solitude, et de vos élans j’ai construit une tour dans le ciel.
Mais maintenant notre sommeil s’est évanoui et notre rêve a pris fin, et déjà l’aube n’est plus.
Le soleil est au-dessus de nous et notre somnolence s’est transformée en plein éveil, et nous devons nous séparer.
Si, au crépuscule de la mémoire, nous devons nous rencontrer de nouveau, nous parlerons encore ensemble et vous me chanterez un chant plus profond.
Et si nos mains doivent se rencontrer dans un autre rêve, nous construirons une autre tour dans le ciel. Disant cela, il fit un signe aux marins et sur-le-champ ils levèrent l’ancre, larguèrent les amarres, et firent route vers l’est.
Et un cri vint du peuple comme d’un seul cœur, et il s’éleva dans le crépuscule et fut porté sur la mer comme un grand appel de trompe.
Seule Almitra gardait le silence, fixant le vaisseau jusqu’à ce qu’il s’évanouisse dans la brume.
Et quand tout le peuple fut dispersé, elle demeura seule sur la jetée, se souvenant en son cœur de ses paroles :
Encore un peu de temps, un instant de repos au gré du vent, et une autre femme m’enfantera.

 

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Trouvailles

Sur la route rhizomatique de tout cheminement intellectuel apparaissent de temps en temps des trouvailles...

Une pensée sur “Le Prophète – Khalil Gibran

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    5 septembre 2013 à 16 04 00 09009
    Permalink

    Attention: Je vois que la version françaises publiée est amputée du premier paragraphe. Je crois que celui-ci est essentiel à la pleine appréciation du texte. J’en mets ici la version anglaise originale en attendant qu’un texte français complet ait été mie en ligne. pjca

    ***

    The Coming Of The Ship

    Almustafa, the chosen and the beloved, who was a dawn onto his own day, had waited twelve years in the city of Orphalese for his ship that was to return and bear him back to the isle of his birth.

    And in the twelfth year, on the seventh day of Ielool, the month of reaping, he climbed the hill without the city walls and looked seaward; and he beheld the ship coming with the mist.

    Then the gates of his heart were flung open, and his joy flew far over the sea. And he closed his eyes and prayed in the silences of his soul.

    But he descended the hill, a sadness came upon him, and he thought in his heart: How shall I go in peace and without sorrow? Nay, not without a wound in the spirit shall I leave this city.

    Long were the days of pain I have spent within its walls, and long were the nights of aloneness; and who can depart from his pain and his aloneness without regret?

    Too many fragments of the spirit have I scatterd in these streets, and too many are the children of my longing that walk naked among these hills, and I cannot withdraw from them without a bruden and an ache.

    It is not a garment I cast off this day, but a skin that I tear with my own hands.

    Nor is it a thought I leave behind me, but a heart made sweet with hunger and with thirst.

    Yet I cannot tarry longer.

    The sea that calls all things unto her calls me, and I must embark.

    For to stay, though the hours burn in the night, is to freeze and crystallize and be bound in a mould.

    Fain would I take with me all that is here. But how shall I?

    A voice cannot carry the tongue and the lips that give it wings. Alone must it seek the ether.

    And alone and without his nest shall the eagle fly across the sun.

    Now when he reached the foot of the hill, he turned again towards the sea, and he saw his ship approaching the harbour, and upon her prow the mariners, the men of his own land.

    And his soul cried out to them, and he said:

    Sons of my ancient mother, you riders of the tides, How often have you sailed in my dreams. And now you come in my awakening, which is my deeper dream.

    Ready am I to go, and my eagerness with sails full set awaits the wind.

    Only another breath will I breathe in this still air, only another loving look cast backward,
    Then I shall stand among you, a seafarer among seafarers.
    And you, vast sea, sleepless mother,
    Who alone are peace and freedom to the river and the stream,
    Only another winding will this stream make, only another murmur in this glade,
    And then shall I come to you, a boundless drop to a boundless ocean.
    And as he walked he saw from afar men and women leaving their fields and their vineyards and hastening towards the city gates.

    And he heard their voices calling his name, and shouting from the field to field telling one another of the coming of the ship.

    And he said to himself:

    Shall the day of parting be the day of gathering?

    And shall it be said that my eve was in truth my dawn?

    And what shall I give unto him who has left his plough in midfurrow, or to him who has stopped the wheel of his winepress?

    Shall my heart become a tree heavy-laden with fruit that I may gather and give unto them?

    And shall my desires flow like a fountain that I may fill their cups?

    Am I a harp that the hand of the mighty may touch me, or a flute that his breath may pass through me?

    A seeker of silences am I, and what treasure have I found in silences that I may dispense with confidence?

    If this is my day of harvest, in what fields have I sowed the seed, and in what unrembered seasons?

    If this indeed be the our in which I lift up my lantern, it is not my flame that shall burn therein.

    Empty and dark shall I raise my lantern,
    And the guardian of the night shall fill it with oil and he shall light it also.
    These things he said in words. But much in his heart remained unsaid. For he himself could not speak his deeper secret.

    And when he entered into the city all the people came to meet him, and they were crying out to him as with one voice.

    And the elders of the city stood forth and said:

    Go not yet away from us.

    A noontide have you been in our twilight, and your youth has given us dreams to dream.

    No stranger are you among us, nor a guest, but our son and our dearly beloved.

    Suffer not yet our eyes to hunger for your face.

    And the priests and the priestesses said unto him:

    Let not the waves of the sea separate us now, and the years you have spent in our midst become a memory.

    You have walked among us a spirit, and your shadow has been a light upon our facs.

    Much have we loved you. But speechless was our love, and with veils has it been veiled.

    Yet now it cries aloud unto you, and would stand revealed before you.

    And ever has it been that love knows not its own depth until the hour of separation.

    And others came also and entreated him.

    But he answered them not. He only bent his head; and those who stood near saw his tears falling upon his breast.

    And he and the people proceeded towards the great square before the temple.

    And there came out of the sanctuary a woman whose name was Almitra. And she was a seeress.

    And he looked upon her with exceeding tenderness, for it was she who had first sought and believed in him when he had been but a day in their city.

    And she hailed him, saying:

    Prophet of God, in quest for the uttermost, long have you searched the distances for your ship.

    And now your ship has come, and you must needs go.

    Deep is your longing for the land of your memories and the dwelling place of your greater desires; and our love would not bind you nor our needs hold you.

    Yet this we ask ere you leave us, that you speak to us and give us of your truth.

    And we will give it unto our children, and they unto their children, and it shall not perish.

    In your aloneness you have watched with our days, and in your wakefulness you have listened to the weeping and the laughter of our sleep.

    Now therefore disclose us to ourselves, and tell us all that has been shown you of that which is between birth and death.

    And he answered,
    People of Orphalese, of what can I speak save of that which is even now moving your souls?

    ( Vous pouvez maintenant retourner au début du texte en français)

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