Le VATICAN (Gramsci)

Antonio Gransci (1891-1937),
dans La Correspondance internationale, 12 mars 1924.

Le Vatican est sans doute la plus vaste et la plus puissante organisation privée qui ait jamais existé au monde. Il a, par certains aspects, le caractère d’un État, il est reconnu comme tel par nombre de gouvernements. Quoique le démembrement de la monarchie austro-hongroise ait considérablement diminué son influence, il n’en demeure pas moins une des forces politiques les plus efficientes de l’histoire moderne. La base d’organisation du Vatican est en Italie. C’est là que résident les organes dirigeants des organisations catholiques dont le réseau complexe s’étend sur une grande partie du globe.

L’appareil ecclésiastique du Vatican se, compose, en Italie, d’environ 200 000 personnes, ce chiffre est imposant, surtout si l’on pense qu’il comprend des milliers et des milliers de personnes, supérieures par leur intelligence, leur culture, leur habileté, consommée dans l’art de l’intrigue et dans la préparation et la conduite méthodique et silencieuse des desseins politiques. Beaucoup de ces hommes incarnent les plus vieilles traditions d’organisation de masses et de propagande que l’histoire connaisse. Le Vatican est, par conséquent, la plus grande force réactionnaire existant en Italie, force d’autant plus redoutable qu’elle est insidieuse et insaisissable. Le fascisme, avant de tenter son coup d’État, dut se mettre d’accord avec lui. On dit que le Vatican, quoique très intéressé à l’avènement du fascisme au pouvoir, a fait payer très convenablement l’appui qu’il allait donner au fascio. Le sauvetage de la Banque de Rome où étaient déposés tous les fonds ecclésiastiques a coûté, à ce qu’on dit, plus d’un milliard de lires au peuple italien.

Comme on parle souvent du Vatican et de son influence sans connaître exactement sa structure et sa force d’organisation réelle, il n’est pas sans intérêt d’en donner quelque idée précise. Le Vatican est un ennemi international du prolétariat révolutionnaire. Il est évident que le prolétariat italien devra résoudre en grande partie par ses propres moyens le problème de la papauté ; mais il est également évident qu’il n’y arrivera pas tout seul, sans le concours efficace du prolétariat international. L’organisation ecclésiastique du Vatican reflète bien son caractère international. Elle constitue la base du pouvoir de la papauté en Italie et dans le monde. En Italie, nous trouvons deux types d’organisation catholique différents : 1° l’organisation de masse, religieuse par excellence, officiellement basée sur la hiérarchie ecclésiastique ; c’est l’« Union populaire des catholiques italiens » ou, comme l’appellent communément les journaux, l’« Action catholique 2 » ; 2° un parti politique, le « Parti populaire italien », qui fut sur le point de soulever un grand conflit avec l’« Action catholique ». Il devenait en effet, de plus en plus, l’organisation du bas clergé et des paysans pauvres, tandis que l’«Action catholique » se trouve entre les mains de l’aristocratie, des grands propriétaires, et des autorités ecclésiastiques supérieures, réactionnaires et sympathiques au fascisme.

Le pape est le chef suprême tant de l’appareil ecclésiastique que de l’« Action catholique ». Cette dernière ne connaît ni congrès nationaux ni autres formes d’organisation démocratique. Elle ignore, du moins officiellement, tendances, fractions et courants d’idées différents. Elle est construite hiérarchiquement de la base au sommet. Par contre, le « Parti populaire » est officiellement indépendant des autorités cléricales, accueille dans ses rangs même des non-catholiques – tout en se donnant entre autres pour programme la défense de la religion -, subit toutes les vicissitudes auxquelles est soumis un parti de masse, a déjà connu plus d’une scission, est le théâtre de luttes de tendances acharnées qui reflètent les conflits de classes des masses rurales italiennes.

Pie XI, le pape actuel, est le 260e successeur de saint Pierre. Avant d’être élu pape, il avait été cardinal à Milan. Au point de vue politique, il appartenait à cette espèce de réactionnaires italiens qu’on connaît sous le nom de « modérés lombards », groupe composé d’aristocrates, de grands propriétaires et de gros industriels qui se placent plus à droite que le Corriere della Sera. Le  pape actuel, quand il s’appelait encore Félicien Ratti et qu’il était cardinal à Milan, manifesta maintes fois ses sympathies pour le fascisme et Mussolini. Les « modérés » milanais intervinrent auprès de Ratti, élu pape, pour assurer son appui au fascisme, au moment du coup d’État.

Au Vatican, le pape est secondé par le Sacré Collège, composé de 60 cardinaux, nommés par le pape et qui à leur tour désignent le pape chaque fois que le trône de saint Pierre devient vacant. De ces 60 cardinaux, 30 au moins sont toujours pris dans le clergé italien, pour assurer l’élection d’un pape de nationalité italienne. Après viennent les Espagnols avec 6 cardinaux, les Français qui en ont 5, etc. L’administration internationale de l’Église est confiée à un collège de patriarches et archevêques qui se partagent les différents rites nationaux reconnus officiellement. La cour pontificale rappelle l’organisation gouvernementale d’un grand État. Environ 200 fonctionnaires ecclésiastiques président les différents départements et sections ou font partie des diverses commissions, etc. La plus importante des sections, c’est, sans doute, le secrétariat d’État qui dirige les affaires politiques et diplomatiques du Vatican. À sa tête se trouve le cardinal Pierre Gasparri qui avait déjà exercé les fonctions de secrétaire d’État auprès de deux prédécesseurs de Pie XI. Le Parti populaire fut constitué sous sa  production. C’est un homme puissant, très doué et, à ce qu’on dit, d’esprit démocratique. La vérité est qu’il a été en butte aux attaques furieuses des journaux fascistes qui ont même exigé sa démission. 26 États ont leurs représentants auprès du Vatican, qui à son tour, est représenté auprès de 37 États.

C’est en Italie et particulièrement à Rome que se trouve la direction centrale de 215 ordres religieux, dont 89 masculins et 126 féminins, dont un grand nombre existent depuis 1 000 et même 1 500 ans et qui possèdent des couvents et forment des congrégations dans tous les pays. Les bénédictins, par exemple, qui se sont spécialisés dans l’éducation, avaient dans leur ordre, en 1920, 7 100 moines, répartis dans 160 couvents, et 11 800 religieuses. L’ordre masculin est administré par un primat et compte les dignitaires suivants : un cardinal, 6 archevêques, 9 évêques et 121 prieurs. Les bénédictins entretiennent 800 églises et 170 écoles. Ce n’est qu’un des 215 ordres catholiques ! La Sainte Société de Jésus compte officiellement 17 540 membres dont 8 586 pères, 4 957 étudiants et 3 997 frères laïques. Les jésuites sont très puissants en Italie. Grâce à leurs intrigues, ils réussissent quelquefois à faire sentir leur influence jusque dans les rangs des partis prolétariens. Pendant la guerre, ils cherchèrent, par l’intermédiaire de François Ciccotti, alors correspondant de l’Avanti ! à Rome, aujourd’hui partisan de Nitti, à obtenir de Serrati que l’Avanti  !    cessât sa campagne contre leur ordre qui s’était emparé de toutes les écoles privées de Turin.

À Rome réside encore la Congrégation de la Propagande de la Foi catholique qui, par ses missionnaires, cherche à propager le catholicisme dans tous les pays. Elle a à son service 16 000 hommes et 30 000 femmes missionnaires, 6 000 prêtres indigènes et 29 000 catéchistes, ceci seulement dans les pays non chrétiens. Elle entretient, en outre, 30 000 églises, 147 séminaires, avec 6 000 élèves, 24 000 écoles populaires, 409 hôpitaux, 1 183 dispensaires médicaux, 1 263 orphelinats et 63 imprimeries.

La grande institution mondiale l’« Apostolat de la Prière » est la création des Jésuites. Elle embrasse 26 millions d’adhérents, divisés en des groupes de 15 personnes avec à la tête chacun un « fervent » et une « fervente ». Elle édite une publication centrale périodique qui paraît en 51 éditions diverses et en 39 langues, dont 6 dialectes de l’Inde, un de Madagascar, etc., a 1 million et demi d’abonnés et est tirée à 10 millions d’exemplaires. L’« Apostolat de la Prière » est, sans doute, une des meilleures organisations de propagande religieuse. Ses méthodes seraient très intéressantes à étudier. Elle réussit par des moyens très simples à exercer une énorme influence sur les larges masses de la population rurale, excitant leur fanatisme religieux et leur suggérant la politique qui convient aux intérêts de l’Église. Une de ses publications, certainement la plus répandue, coûtait avant la guerre deux sous par an. C’était une petite feuille illustrée de caractère à la fois religieux et politique. Je me rappelle avoir lu en 1922, dans un numéro de cette feuille, le passage suivant : « Nous recommandons à tous nos lecteurs de prier pour les fabricants de sucre traîtreusement attaqués par les soi-disant antiprotectionnistes, c’est-à-dire les francs-maçons et les mécréants. » C’était l’époque où le parti démocrate en Italie menait une vive campagne contre le protectionnisme douanier, heurtant ainsi les intérêts des sucriers. Les propagandistes du libre-échange étaient, à cette époque, souvent attaqués par les paysans, inspirés par les jésuites de l’« Apostolat de la Prière ».

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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Trouvailles

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13 pensées sur “Le VATICAN (Gramsci)

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    14 mai 2014 à 6 06 07 05075
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    Un texte qu’il faut lire en ayant constamment à l’esprit qu’il remonte au 12 mars 1924, à plus de 90 ans des temps que nous vivons. Depuis lors, cette institution ecclésiale et ses diverses composantes ont parcouru plus de 90 ans d’histoire qui en ont ébranlé bien des colonnes. Il y a eu évidemment la seconde guerre mondiale avec la chute du fascisme et du nazisme, le Concile Vatican II, le tout probable assassinat du pape Jean-Paul I, le long règne de Jean-Paul II, la démission de Benoit XVI et l’arrivée de ce nouveau pape François, venu de la fin du monde. Une période chargée de bien des évènements qui culminent présentement dans une véritable révolution ecclésiale.

    À la décharge du pape PIE XI qu’on associe dans cet article au fascisme, je voudrais citer ici un passage de son Encyclique Quadragesimo anno, publiée en mai 1931, année de la crise économique. Un texte qui donne le ton d’une présence plus marquée de la pensée sociale et politique de l’Église.

    … la libre concurrence, en vertu d’une logique interne, a fini par se détruire elle-même ou presque ; elle a conduit à une grande concentration de la richesse et à l’accumulation d’un pouvoir économique énorme entre les mains de quelques hommes, « qui d’ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants d’un capital qu’ils administrent à leur gré. «(35)

    Aussi, « à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle » ; d’où résultent l’asservissement des pouvoirs publics aux intérêts des puissants et la dictature internationale de l’argent. (36)

    Ce constat conduit au rejet absolu, comme règle suprême des activités et des institutions du monde économique, soit l’intérêt individuel ou d’un groupe, soit la libre concurrence, soit l’hégémonie économique, soit le prestige ou la puissance de la nation, soit d’autres normes du même genre. (38)

    Selon le pape Pie XI, « s’impose la création d’un ordre, juridique, national et international, doté d’institutions stables, publiques et privées, qui s’inspire de la justice sociale et auquel doit se conformer l’économie ; ainsi les facteurs économiques auront moins de difficultés à s’exercer en harmonie avec les exigences de la justice dans le cadre du bien commun. (40

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      14 mai 2014 à 6 06 18 05185
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      L’attaque du libéralisme affairiste bourgeois sur sa droite reste un vieux poncif fasciste (et avant lui: corporatiste). Toute dénonciation du grand capitalisme n’est pas automatiquement, comme magiquement, progressiste. Elle peut être réactionnaire, nostalgique de l’ordre ancien.

      Soit dit à la charge de Pie XI et de ses successeurs…

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        14 mai 2014 à 11 11 06 05065
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        @Paul Laurendeau: ce que vous dites de ces papes et de cette Église peut être dit d’à peu près tous les chefs de mouvements et de gouvernements qui se disent de gauche tout en marchant à droite. Ceci ne constitue toutefois pas une excuse atténuante pour une institution dont le principal contenu est de marcher à visage découvert et de témoigner dans la vérité et la justice au prix de sa vie si nécessaire. À ce titre, ont raison ceux et celles qui relèvent ses contradictions et ne se gênent pas pour les lui rappeler.

        Bonne journée à vous

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          14 mai 2014 à 11 11 13 05135
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          Le projet des gouvernances de gauche est au mieux utopique, au pire illusoire…

          Le programme des églises est au mieux fallacieux, au pire mensonger…

          L’existence de dieu (objet de promotion des églises) est et reste impossible. L’existence d’une société égalitaire (objet d’aspiration des gouvernances de gauche) est et reste possible.

          Attention donc aux fameux renvois dos à dos. Ils ne sont jamais vraiment symétriques…

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            14 mai 2014 à 15 03 13 05135
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            Dos à dos ? Toujours un que se retourne et on peut imaginer ce que ca donne :-))

            PJCA

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    14 mai 2014 à 7 07 06 05065
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    Sous le voile du discours ecclésiastique se cache l’hypocrisie catholique et la trahison de l’enseignement de Jésus de Nazareth, point final. Ceux qui ne sont pas d’accord avec cet énoncé qu’ils aillent brûler en enfer.

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    14 mai 2014 à 10 10 02 05025
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    Avec l’abondance qui rend la possession matérielle de plus en plus triviale et une diffusion sans freins de l’information, le pouvoir réel va de plus en plus se nicher dans l’AUTORITÉ qui, de tout temps, s’est manifestée par une effort de contrôle du ‘spirituel ». Ceux qui ne voient pas la main écrire sur le mur seront abasourdis… puis sans doute éliminés.

    PJCA

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    14 mai 2014 à 14 02 48 05485
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    @Oscar Fortin ,

    Bonjour Mr Fortin , vous dites : À ce titre , ont raison ceux et celles qui révèlent ses contradictions et ne se gênent pas pour le lui rappeler.

    Un jour , j’ai écrit que si je dénonce , je vais passer pour un  »STOOLLLLL ». Je donnais suite à un article de Mr de Monsieur Yvan Loubier des PI-KIOUS , pas long après que j’ai redis au sujet de la  » GROSSE CABANE  » du Vatican et de ceux qui fréquentent cet endroit.

    Dans mon coin , je fréquente encore la filiale de cet endroit , et surtout pour les Baptêmes , le reste c’est un J/sus-Christ de show , que ce soit pour les mariages ou les morts , on a inversé le sens de la vie de 2014 le 14 du 5 mai.

    On devrait pleurer au mariage , et faire un nesty de gros party quand quelqu’un décède , il fait parti de l’Univers celui qui est décédé ou  »ELLE ».

    Colle = > C’était une petite feuille illustrée de caractère à la fois religieux et politique. Je me rappelle avoir lu en 1922, dans un numéro de cette feuille, le passage suivant : « Nous recommandons à tous nos lecteurs de prier pour les fabricants de sucre traîtreusement attaqués par les soi-disant antiprotectionnistes, c’est-à-dire les francs-maçons et les mécréants. » C’était l’époque où le parti démocrate en Italie menait une vive campagne contre le protectionnisme douanier, heurtant ainsi les intérêts des sucriers. Les propagandistes du libre-échange étaient, à cette époque, souvent attaqués par les paysans, inspirés par les jésuites de l’« Apostolat de la Prière ».

    Monsieur Fortin , Est-ce que je me trompe quand je pense que le nouveau pape est un  »JÉSUITE » ? On cause de Francs-Maçons , je dénonce la  »VIEILLE EUROPE  » , L’OTAN et Stephen Harper , c’est le  »MAL » en ce jour.
    Jean-Marie De Serre.

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    14 mai 2014 à 16 04 42 05425
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    @Paul Laurendeau

    Vous avez choisi un texte saisissant qui, bien que remontant à 1924, partage beaucoup de ressemblances avec aujourd’hui où la quantité l’emporte sur la qualité. Trop de robes rouges, trop de glamour. L’image de l’assemblée réunie au Vatican en haut de page est sublime par son faste et sa richesse, mais elle sent le pouvoir.

    Une scène dans un film québécois récemment vu m’a saisie. Il s’agit d’un curé très cultivé envoyé par son cardinal dans un petit village dans le fond du Québec, communauté de gens peu instruits et pour la plupart des fermiers. Le jeune curé, un intellectuel au langage châtié qui joue du subjonctif passé avec les analphabètes du village, rêve d’une grande carrière au Vatican. Il est donc très déçu de se retrouver ici. À la fin de l’histoire, après avoir encouragé hypocritement une femme à la violence, il dit : « Qu’est-ce que je fais ici, MOI, MOI, qui suis un intellectuel. Je rêve des lumières de l’esprit (entendons ici, lumières de l’intellect) … je suis fait pour une grande destinée, MOI, au Vatican, avec des gens qui pensent; pour décider des grandes visions de l’avenir de l’église … pas pour être avec des gens vulgaires …. »

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        14 mai 2014 à 17 05 34 05345
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        @ CAD et PL

        Je trouve ce commentaire de Carolle savoueux et savoureux que Paul y voit une analogie.

        Pierre JC

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    14 mai 2014 à 17 05 00 05005
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    Madame Carolle Anne Dessureault ,

    ce fut encore un plaisir de vous lire à 16h42 min , je retourne jouer dehors.
    Bonne fin de journée ,
    Jean-Marie De Serre

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