L’économie de la Russie et la question sociale

Tiré de SPARTACUS

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Le contexte international

Avant de parler de la question sociale en Russie, il nous faut replacer celle-ci dans le contexte plus général des pays de l’OCDE. En effet la fédération de Russie avait officiellement demandé en 1996 de devenir membre de l’OCDE. Comme nous l’ avons signalé dans notre texte précédent, l’intégration suite à un référendum de la Crimée à la Russie en 2014, a été suivi de sanctions de l’Occident dont la remise en cause de son adhésion à l’ OCDE.

 Comme dans de nombreux pays, l’ augmentation du niveau de vie est au programme des promesses électorales de ceux visant des postes au gouvernement de leur pays ou bloc de pays comme l’ UE. La Russie ne fait donc pas exception et en 2018, Vladimir Poutine candidat à sa propre succession, revenait à la charge sur l’ indispensable développement économique du pays, la sécurité stratégique de la défense russe. Pour y parvenir Poutine a fixé un objectif d’ augmentation de 50% du produit intérieur brut par habitant avant 2025. Il a cependant dévoilé six nouvelles armes stratégiques pour garantir la sécurité du pays dont les missiles embarqués hypersoniques Kinjal et les missiles balistiques Sarmat.

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Une économie essentiellement basée sur la rente

 La plus grande faiblesse économique de la Russie, c’est son importante dépendance aux fluctuations des prix du gaz et du pétrole. En effet, la croissance moyenne de la Russie entre 1999 et 2005 était de 6,7% puis un rapide développement du PIB de 6 à 8% jusqu’ en 2008. Cette vulnérabilité de la Russie s’est révélée au cours de la crise financière et économique mondiale de 2008 dite des subprimes, où les cours des hydrocarbures se sont effondrés et avec eux la bourse de Moscou, celle-ci plongea de 70%.

La Russie ressemble sur de nombreux points à ce que les économistes nomment de « maladie hollandaise »1 et il est bien connu que sur les marchés internationaux l’industrie russe n’ est pas compétitive, sauf pour  celle de l’armement.

Les fluctuations du prix des hydrocarbures déterminent la politique extérieure de l’ état russe ;allant jusqu’à s’entendre avec l’ Arabie Saoudite pour limiter les productions et maintenir les prix à la hausse2 ; tout en signant un pacte dit de Moscou avec Mohammed ben Salmane .

 Après la crise de 2014-2016, l’ économie russe émerge3 de nouveau, les importations vont chuter plus que les exportations et l’inflation descendra à moins de 5% au premier trimestre 2017. En 2016 son PIB est de 1290 Mds de dollars contre 2230 en 2013. Depuis 2014 le pouvoir d’ achat d’une heure de travail a été divisé par deux ; et le niveau de vie reste en deçà du niveau de vie des années 2000. Cette émergence, se fera sur le dos de la population, les revenus réels ont chuté de 12,7% entre octobre 2014 et novembre 2016. Il en résultera que plus de 20 millions de russes sur une population d’ environ 145 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté ( sources 2016). Ce ne sont pas les sanctions économiques de l’ Occident qui ont provoqué cette situation. Elles ont plutôt joué dans les deux sens et l’ UE va en faire les frais. Quant à la Russie elle va compenser ses pertes en se tournant de plus en plus vers l’ Asie et le Proche Orient.

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Le retour au capitalisme d’ état s’appuyant sur un complexe militaro industriel.

Si sous la présidence de Boris Elsine, le secteur public fut considérablement amoindri, sous les différents mandats de Vladimir Poutine il va en être autrement. La reprise en main par l’État du secteur énergétique est indiscutable4 . Vont suivre, le secteur bancaire et le complexe militaro-industriel c’est à dire les principaux centres décisifs de l’ économie. Il va en résulter sans entrer dans les détails que tous secteurs confondus les entreprises publiques contribuent à 70% du PIB national, contre 35% en 2005. Tout pays en état de faiblesse a toujours recours à une reprise en main par l’ État des piliers de l’ économie, ce n’ est pas propre aux pays socialistes le gaullisme avait lui aussi ses plans et sa force de frappe.

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Injustice sociale et montée du populisme

 La montée du populisme n’ est pas qu’une affaire européenne, la fracture sociale entre les oligarques richissimes et la population appauvrie est d’ autant plus vive que les oligarques procèdent à la fuite des capitaux aux premiers coups de brise sur les finances russes.

 « Les fuites de capitaux de Russie, qui évoluent en dent de scie après s’être envolées lors de la crise de 2014, ont rebondi de 58% en 2017, a indiqué mardi la banque centrale russe. Elles se sont élevées à 31,3 milliards de dollars en 2017, contre 19,8 milliards de dollars en 2016 (chiffre révisé), 57,5 milliards de dollars en 2015 et plus de 150 milliards de dollars en 2014. (le figaro 17 01 2018)

 Tout ceci est dénoncé sur les réseaux sociaux qui font la part belle au jeune Navalny Aleseï qui a dénoncé dans un film5 la corruption de Medvedev

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Déclin des dépenses de santé publique , d’ éducation et de la natalité

 En 2005, à la suite d’un mouvement de protestation sans précédent depuis le début des années 1990, le gouvernement est amené à introduire certaines réformes sociales, dont notamment l’ augmentation des allocations familiales.

En Russie, le taux de natalité est en baisse depuis quelques années , ceci est dû à plusieurs facteurs dont l’importante chute du niveau de vie des classes laborieuses ( le PIB ayant été divisé par deux entre 1990 et 1998). C ‘est sur fond de problèmes démographiques ( 1,2 millions d’ actifs en moins entre 2015-2016 (selon le service fédéral des statistiques) que l’ économie russe tente une sortie. Il faudra attendre l’ année 2009, pour que s’ amorce un faible accroissement du taux de natalité.

 En cette année 2019, Vladimir Poutine devant le parlement russe a déclaré vouloir un fort soutien financier à la famille et à la natalité. Nous pouvons résumer sa politique par la formule «Plus d’enfants-moins d’impôts» érigée en principe. Vladimir Poutine se rend bien compte que le déficit croissant de la population est une menace à moyen terme pour le maintien de la puissance russe. Il est convaincu que la Russie parviendra à l’accroissement naturel de la population et au renouvellement des générations d’ici 2024. Mais pour le moment la population russe continue de décroître. Dans un article publié par Spoutnik, Poutine s’exprimant lors du VIe Congrès des compatriotes russes vivant à l’étranger qui se tenait les 31 octobre et 1er novembre 2018 à Moscou, Vladimir Poutine a précisé certains points de la politique migratoire russe.

 «Il vise, entre autres, la création des conditions les plus confortables pour l’installation en Russie à titre permanent des compatriotes de l’étranger ainsi que l’établissement de règles concrètes sur l’entrée [sur le territoire russe, ndlr], sur l’obtention d’un permis de séjour et de travail et sur l’acquisition de la nationalité russe»

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La question du logement

La reprise en main par l’ État du secteur bancaire et l’ augmentation de son assise sur la répartition des aides aux plus indigents (80% de la population paupérisée en dépend), va inévitablement jouer en faveur de l’ État Poutine. Celui-ci misant sur une politique nataliste à moyen terme se doit d’ accompagner celle-ci de construction de logements, il s’ agit d’ aides à l’ accession à la propriété.

 La famille russe moyenne comprenant trois ou quatre personnes ne dispose que de 50 m2 pour vivre. Les privatisations des années 1990 /2000 ont incité les Russes à devenir propriétaire de leur logement et l’on compte depuis 2016, plus de 87% de famille propriétaire de leur logement. Le plus souvent il s’agit de logement construit avant les années 1970, dont les charges d’entretien étaient ainsi reportées sur le « propriétaire de dettes ».

 Voir :Le mouvement du logement en Russie: état des lieux à la fin 2006

 La question des retraites

 V.Poutine tout comme E.Macron sont confrontés à une baisse de popularité, elle est la conséquence de la douloureuse réforme des retraites qui balaye le monde depuis des années. D’après les experts du Forum économique mondial (FEM) le déficit des cotisations retraite dans le monde atteindra les 400.000 milliards de dollars,c’ est 20 fois le PIB des Etats-Unis.Le FEM déclare que si d’ici 2050 l’ espérance de vie moyenne passe à 85 ans, tous les systèmes de retraites s’effondreront.

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 Les autres secteurs économiques

 Le charbon, l’héritage du passé

La Russie dispose,d’importante réserve de charbon sur laquelle elle a comme les pays d’ Europe bâti sa puissance économique. Elle est toujours la deuxième plus importante réserve de charbon du monde (173 milliards de tonnes) contre 267 milliards pour les états unis et 126 milliards pour la Chine. Par contre en ce qui concerne la production de charbon la Russie se place au 6 éme rang, dérrière la Chine, les Etats-Unis, L Inde, l’ Australie et l’ Afrique du Sud.

 En 2017, la production de charbon de la Russie atteignait 206,3 Mtep, au 6e rang mondial avec 5,5 % du total mondial, en progression de 6,7 % ; entre 2007 et 2017, elle a progressé de 44 %

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L’ état russe un État nucléaire.

La Russie dispose d’environ 10 % des réserves établies d’uranium de la planète, estimées à 5 500 milliers de tonnes, et assure environ 8 % de la production mondiale de ce minerai, avec un volume de 3 400 tonnes en 2007.

mais aussi le 3e producteur d’électricité d’origine nucléaire (derrière les États-Unis et la France) en 2015.

La Russie, doit pour alimenter son parc de 36 réacteurs nucléaires6 répartis entre 10 centrales, et ses exportations, porter sa production annuelle d’ uranium à 10 000 tonnes à l’ horizon 2015 et à 25 000 tonnes d’ici 2025. La Russie est un gros consommateur d’ énergie le troisième derrière les États-Unis et la Chine avec une population bien moindre. Si en 2015 la part de l’ énergie nucléaire représentait 18,6% de la production électrique nationale, celle-ci devrait atteindre 45% à 50% d’ici 2050 et 80% d’ici 2100.

Au 1er octobre 2016, 7 réacteurs nucléaires étaient en cours de construction (seule la Chine en construit davantage à l’heure actuelle) et la construction de 26 tranches supplémentaires est envisagée en vue d’une mise en service entre 2018 et 2035.

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La Russie premier exportateur de blé

La Russie,malgré quelques aléas du au mauvais temps confirme sa première place comme producteur de blé (68,5 millions de tonnes, contre 84,9 Mt en 2017-2018) ; mais aussi comme exportateur mondial de blé.

Toutes céréales confondues, la Russie a augmenté de 49% son record d’exportations en 2017-18, à 52,9 Mt. Ses exportations au cours de la campagne 2018-19 s’élèveraient à 48,5 Mt, selon le département américain de l’Agriculture.

Les producteurs et exportateurs de blé européen s’inquiètent de cette offensive russe à l’ export. En effet outre son important client qu’est l’ Égypte (premier importateur de blé mondial) la Russie s’ouvre des marchés vers la Tunisie, le Vietnam, et la Lettonie.

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La logistique à la traîne

Les pertes importantes de production de blé, pour difficulté de transport et logistique et conservation dans les silos remontent à l’ époque de l’ URSS. Il est constaté que 60% des silos actuels ont été construits il y a plus de 30 ans et sont obsolètes par rapport aux normes internationales. Le transport routier (55,9% des volumes transportés) est lui aussi affecté par son atomisation, quant au rail (44,1% des volumes) il manque de wagons7.

Le stockage des céréales est un problème récurrent en Russie, et la conséquence d’un important gaspillage quant on sait que la moitié des stockages se trouve dans les fermes ; que les wagons finissent comme outil de stockage. Il y a, à ce niveau une forte demande d’investissements pour moderniser les ports et l’ ensemble de la logistique.

Néanmoins la Russie est à l’ offensive sur le marché des céréales, et tente de devenir le plus important centre exportation au Proche-Orient, elle commence d’ ailleurs à tailler des croupières à la France en Algérie et aussi aux exportateurs américains.

« Les exportations de céréales devraient, elles, dépasser de presque 30% le record de 2017 pour atteindre plus de 42 millions de tonnes, a indiqué le Centre, ajoutant qu’aucun pays du monde n’avait enregistré de tels chiffres au cours des 30 dernières années. » Sputnik

G.Bad juin 2019

 Bibliographie

 Le RAMSES 2018 les textes de la rubrique ou va la Russie

Le texte en ligne du sénat français «  l’énergie au cœur de la puissance économique russe »

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Notes

1L’expression de « maladie hollandaise » désigne, en théorie économique, ce qui est arrivé aux Pays-Bas à la suite de la découverte d’importants gisements de gaz en mer du Nord dans les années 1970. La « manne énergétique » qui s’est alors déversée sur la Hollande, outre un impact inflationniste, a eu des effets d’éviction sur le reste de l’économie du pays.

2-Rappelons qu’au printemps 2017, un accord historique (accord OPEP + Russie) fut conclu afin de réduire les productions de pétrole et faire ainsi remonter les cours…

3-à l’ échelle mondiale la Russie fait partie des pays émergents

4-L’affaire de la nationalisation de la compagnie pétrolière indépendante Ioukos et la condamnation de ses dirigeants, notamment de Mikhaïl Khodorkovsky, en a été l’illustration la plus marquante.

5Film «  ne l’ appelez pas Dimon » visionné sur youtube 23 millions de fois en juin 2017

  • 6En 2014, le parc nucléaire mondial a fourni près de 10,8% de l’électricité produite dans le monde.
  • Si les États-Unis possèdent le plus grand nombre de réacteurs nucléaires (99), la part de l’électricité nationale d’origine nucléaire n’y est que de 19,5% contre 77% en France.
  • Les 48 réacteurs nucléaires du Japon, jugés « opérationnels » par l’AIEA sont actuellement à l’arrêt pour un renforcement de leur sûreté.
  • La Chine possède le plus grand nombre de réacteurs en cours de construction (25 dont 2 EPR).

7 Il y a dix ans, 33 000 étaient disponibles. En 2010, ce chiffre a baissé à 28 000 wagons, et à 20 000 wagons en 2015.

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