Lettre à Kugelmann (Marx)

Lettre à Kugelmann
Karl Marx
11 juillet 1868

Cher ami,

Les enfants se portent mieux, quoiqu’elles soient encore affaiblies.

Je vous remercie beaucoup de vos envois [1] . N’écrivez surtout pas à Faucher [2]. Sinon, ce Mannequinpiss [3] ferait bien trop l’important. Tout ce qu’il aura obtenu, c’est que, s’il paraît une seconde édition [4], je donnerai à Bastiat, dans le passage en question sur la grandeur de la valeur, quelques coups bien mérités. Si cela n’a pas encore été fait, c’est parce que le volume III [5] doit contenir un chapitre spécial et détaillé sur ces messieurs de l’« économie vulgaire ». Vous trouverez d’ailleurs naturel que Faucher et consorts fassent découler la « valeur d’échange » de leurs propres expectorations, non de la masse de force de travail dépensée, mais de l’absence de cette dépense, c’est-à-dire du travail épargné. Et cette « découverte », si bien venue pour ces messieurs, le digne Bastiat ne l’a même pas faite lui-même, il s’est borné à la « copier », à sa façon, sur des auteurs beaucoup plus anciens. Naturellement, Faucher et consorts ignorent tout de ses sources.

En ce qui concerne le Centralblatt [6], notre homme fait la plus grande concession possible, en reconnaissant que, si le terme de valeur veut dire quelque chose, il faut adopter mes conclusions. Le malheureux ne voit pas que même si, dans mon livre, il n’y avait pas le moindre chapitre sur la « valeur », l’analyse des rapports réels, que je donne, contiendrait la preuve et la démonstration du rapport de valeur réel. Son bavardage sur la nécessité de démontrer la notion de valeur ne repose que sur une ignorance totale, non seulement de la question débattue, mais aussi de la méthode scientifique.

N’importe quel enfant sait que toute nation crèverait qui cesserait le travail, je ne veux pas dire pour un an, mais ne fût-ce que pour quelques semaines. De même un enfant sait que les masses de produits correspondant aux diverses masses de besoins exigent des masses différentes et quantitativement déterminées de la totalité du travail social. Il est self-evident [il va de soi] que la forme déterminée de la production sociale ne supprime nullement cette nécessité de la répartition du travail social en proportions déterminées : c’est la façon dont elle se manifeste qui peut seule être modifiée. Des lois naturelles ne peuvent pas être supprimées absolument. Ce qui peut être transformé, dans des situations historiques différentes, c’est uniquement la forme sous laquelle ces lois s’appliquent. Et la forme sous laquelle cette répartition proportionnelle du travail se réalise, dans un état social où la connexité du travail social se manifeste sous la forme d’un échange privé de produits individuels du travail, cette forme, c’est précisément la valeur d’échange de ces produits.

Le rôle de la science c’est précisément d’expliquer comment agit cette loi de la valeur. Si l’on voulait donc commencer par « expliquer » tous les phénomènes qui en apparence contredisent la loi, il faudrait pouvoir fournir la science avant la science. C’est justement l’erreur de Ricardo qui, dans son premier chapitre sur la valeur, suppose données toutes les catégories possibles, pour démontrer leur conformité à la loi de la valeur, alors qu’il faut commencer par expliquer ces catégories.

Il est vrai que l’histoire de la théorie prouve d’autre part, comme vous l’avez supposé avec raison, que la conception du rapport de valeur a toujours été la même, plus ou moins claire, tantôt entachée d’illusions, tantôt mieux définie scientifiquement. Comme le processus de la pensée émane lui-même des conditions de vie, et est, lui-même, un processus de la nature, la pensée, en tant qu’elle appréhende réellement les choses, ne peut qu’être toujours identique, et elle ne peut se différencier que graduellement, en fonction de la maturité atteinte par l’évolution, et donc aussi de la maturité de l’organe qui sert à penser. Tout le reste n’est que radotage.

L’économiste vulgaire ne soupçonne même pas que les rapports réels de l’échange quotidien et les grandeurs des valeurs ne peuvent être immédiatement identiques. L’astuce de la société bourgeoise consiste justement en ceci qu’a priori il n’y a pas pour la production de réglementation sociale consciente. Ce que la raison exige, et ce que la nature rend nécessaire, ne se réalise que sous la forme d’une moyenne s’imposant aveuglément. Et alors l’économiste vulgaire croit faire une grande découverte lorsque, se trouvant devant la révélation de la structure interne des choses, il se targue avec insistance que ces choses, telles qu’elles apparaissent, ont un tout autre aspect. En fait, il se targue de son attachement à l’apparence qu’il considère comme la vérité dernière. Alors, à quoi bon encore une science ?

Mais il y a dans cette affaire un second arrière-plan. Une fois qu’on a vu clair dans ces rapports internes, toute croyance théorique à la nécessité permanente de l’état de choses actuel s’effondre, avant que l’effondrement n’ait lieu dans la pratique. Les classes dominantes ont donc dans ce cas un intérêt absolu à perpétuer cette confusion et ce vide de pensée. Et sinon pourquoi donc paierait-on ces sycophantes bavards qui n’ont d’autre argument scientifique à faire valoir que d’affirmer qu’en économie politique il est absolument interdit de réfléchir ?

Cependant, satis superque [c’est assez et plus qu’assez]. En tout cas, ceci prouve à quel niveau ces calotins de la bourgeoisie sont tombés, puisque des ouvriers et même des fabricants et des commerçants ont compris mon livre et y ont vu clair, alors que ces « docteurs de la loi » (!) se plaignent de ce que j’attends trop de leur intelligence.

Je ne conseillerais pas de reproduire l’article de S[chweitzer], bien que pour son journal il ait écrit de bonnes choses. Vous m’obligeriez en m’envoyant quelques exemplaires du Staatsanzeiger. Vous obtiendrez certainement l’adresse de Schnake en vous adressant à l’Elberfelder [7]. Mes meilleurs souvenirs à votre femme et à Françoise.

Votre K. M.

Notes

[1] Kugelmann avait joint à sa lettre du 9 juillet plusieurs comptes rendus du Capital.

[2] Julius FAUCHER (1820-1878) : journaliste, représentant de l’économie vulgaire. Émigré à Londres de 1850 à 186. Rentré en Allemagne, il adhère au parti progressiste, puis au parti national-libéral.

[3] Manneken-Pis, fontaine célèbre de Bruxelles. Nous avons respecté l’orthographe de l’original

[4] Du livre I du Capital.

[5] Il s’agit des Théories sur la plus-value dont Marx voulait faire le tome III de son livre. Il critiquera les théories de l’économiste français Frédéric Bastiat notamment dans la postface de la deuxième édition du Capital (1872) et dans les Théories sur la plus-value, Berlin 1962, 3. Teil, pp. 451-535.

[6] Marx fait allusion à un compte rendu du Capital paru dans le Literarisches Centralblatt, n°28, Leipzig, 1868.

[7] Dans sa lettre du 9 juillet, Kugelmann suggérait de faire éditer en brochure la série d’articles de Schweitzer consacrés au Capital.

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