Lettre de Léandre Bergeron sur ses dons de pain

Léandre Bergeron boulangeant son pain artisanal
Léandre Bergeron boulangeant son pain artisanal

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Rouyn-Noranda, 1er Juillet 2015
Léandre Bergeron
La semence, alimentation saine
119, 7e rue
Rouyn-Noranda, Qc
J9X 1Z8

M. Guy Caron,
Directeur général de l’inspection des aliments, MAPAQ,

Depuis le 22 janvier 2002 je donne mon pain. C’était ma façon de répondre à vos agents qui voulaient m’interdire de vendre mon pain fabriqué dans ma cuisine à mon commerce La Semence, magasin d’alimentation saine. J’ai pu donc, pendant ces treize années, continuer à produire mon pain en demandant simplement une contribution volontaire. Cet arrangement satisfait tout le monde: mes clients d’abord, qui se sentent libérés de la dictature des prix; moi, qui peut boulanger sans me soumettre aux exigences d’hygiène semblables à une salle d’opération du CHUM; et vous du ministère qui pouvez toujours recueillir des plaintes de mes clients, si plaintes il y a.

Mais voilà qu’il y a quelques semaines deux de vos agentes sont venues me demander si elles pouvaient venir inspecter mon lieu de production. J’ai refusé sachant très bien qu’à la douce on voulait m’encadrer dans un coqueron aseptisé, stérilisé absolument malsain pour la production de vrai pain artisanal et la santé physique et mentale du boulanger. Était-ce une initiative d’un excès de zèle de vos agentes ou une directive d’échelons supérieurs, je ne sais. Mais voilà.

Il faut faire attention à la dérive du pouvoir. Il a quelques années j’avais rencontré par hasard chez Loblaws l’un vos agents, Monsieur Leriche qui me dit candidement: «Il faut tout contrôler». Je lui répondis que ça sentait le soviétisme. Il me répondit que ça ne sentait rien du tout.

Je déplore l’arrogance du pouvoir gouvernemental qui s’arroge des droits de gouvernance sans remise en question constante de la pertinence vis-à-vis le bien commun. Au Québec, on a bien voulu se laïciser rapidement mais malgré tout on sent encore des relents de l’idéologie autoritaire du catholicisme traditionnel dans les rapports du gouvernement avec ses «ouailles». Et cela, dans tous les ministères. En éducation, par exemple, le Québec est en retard de quinze ans par rapport aux autres provinces et aux États-Unis quand il s’agit du droit des parents de prendre en main l’instruction de leurs enfants. En Ontario, il suffit de le signifier à la commission scolaire; en Alberta, le gouvernement aide financièrement les parents qui désirent le faire. Et l’Institut Fraser qui confirme que les enfants qui n’ont pas subi l’école obligatoire réussissent tout aussi bien sinon mieux que les autres. Au Québec les médecins ont bien remplacé les curés au haut de la pyramide sociale mais il y a toujours une forte odeur de soutane.

De plus, grâce à ce 22 janvier 2002 mentionné plus haut, j’ai pu vivre une expérience commerciale qu’il ferait bon de noter et de suivre dans son cheminement. Quand j’ai dit à vos agents (M. Laval Tremblay et compagnie) que j’allais donner mon pain, ils ont éclaté de rire en me faisant comprendre que j’allais faire faillite et que donc leur problème avec moi serait vite résolu. Or, c’est bien le contraire qui est arrivé. Ma clientèle a augmenté. Une solidarité sans pareille s’est manifestée.

Je vis depuis treize ans une expérience qui change la donne des rapports commerciaux. Dans le système en place l’appât du gain est la vertu par excellence de la réussite et ça donne, au niveau international les crises économiques qu’on connaît et les malheurs qui viennent avec, exploitation éhontée des populations, inégalités effarantes etc.

Comme pour moi l’appât du gain (et son corollaire le pouvoir sur autrui)est un cancer qui explique la dérive suicidaire de nos sociétés dites civilisées, j’ai donc sauté sur l’occasion que vos agents m’ont offerte en 2002 pour vivre une expérience commerciale unique, changer les rapports entre producteurs et consommateurs. Installer un rapport de confiance et de respect mutuel. Faire disparaître l’impression de grippe-sous du commerçant. Permettre au client de contribuer selon ses moyens à la production du bien en question. Le libérer de la dictature des prix. Lui faire comprendre que le boulanger a besoin d’un revenu pour continuer à fabriquer son pain. Ne pas sentir comme producteur qu’on a devant nous des gens à notre merci pour leur soutirer de l’argent et accumuler le magot.

Il s’est établi un climat commercial très sain, convivial, où il bon être parce qu’il y a respect, confiance, sympathie et pour tout dire, plaisir de commercer de cette façon. Cette façon de commercer est dans l’air du temps, dans un besoin de renouveau. J’entends parler de restaurateurs américains qui font à peu près la même chose (cf. http//panaracares.org/contact/). Toute jeunesse que je rencontre est enthousiasmée par l’idée. Imaginons un peu toute une économie sur cette nouvelle base.

Pour revenir sur le «problème» de l’hygiène. Il y a là-dessus toute une remise en question. L’excès d’une bonne chose produit souvent son contraire. Pas plus tard que samedi 13 juin 2015 Le Devoir publiait des pages sous le titre Quand le progrès rend malade. National Geographic publiait en mai 2008 un article où les scientifiques révèlent que pour prévenir les allergies il serait bon d’entretenir une vache dans son salon et que les gens qui vivent avec des animaux de ferme n’ont jamais d’allergies.

Dans la production alimentaire pour consommation humaine, on constate que plus la machine remplace la main humaine, plus le produit est stérile, fade, pour ne pas dire mort. D’ailleurs, il y a quelques semaines The Economist publiait un article qui faisait état chez les grands industriels de l’alimentation comme Kraft d’une désaffection marquée de leur public pour leurs produits usinés et une demande croissante pour la production artisanale. En même temps, il est bon d’être sceptique vis-à-vis la dite « science médicale ». Une autre dérive récente de la médecine est bien démontrée dans Time du 15 juin 2015 qui titre: »They’re the most powerful painskillers ever invented. And they’re creating the worst addiction crisis America has ever seen. »

En deux mots, dans le cas du boulanger récalcitrant que je suis, je vous demande qu’on s’en tienne au statu quo.

En toute simplicité, Léandre Bergeron

C.C. Annie Couturier Inspectrice en alimentation, M. Philippe Couillard premier ministre du Québec, M. Fernand Archambault sous-ministre de l’inspection des aliments, M. Pierre Paradis ministre de l’inspection des aliments.

 

Voir la seconde lettre de Léandre Bergeron au MAPAQ

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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3 pensées sur “Lettre de Léandre Bergeron sur ses dons de pain

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    6 novembre 2015 à 22 10 20 112011
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    Vous êtes un plus qu’humain Léandre Bergeron et je vous admire, vous êtes un exemple à suivre.

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    10 novembre 2015 à 20 08 47 114711
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    Je vais à Rouyn une fois l’an depuis quelques années et c’est un incontournable pour mes amiEs et moi de rapporter des pains de Léandre. Je ne vois pas en quoi cela menace la santé de qui que ce soit. J’en ai plus confiance que dans les produits en grande chaine.

    Je sollicite, gens du ministère, votre « bon sens » tout simplement pour laisser se poursuivre ce beau lien entre l’artisan et nous, qui en bénéficions et le « dégustons » en toute connaissance de cause.

    N’écrasons pas ces belles initiatives, qui me font croire que l’humain est encore au centre de nos interventions. Merci!

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