Lettre ouverte à Lénine (Gorter)

Lenine a la tribune

Lettre ouverte au camarade Lénine
Hermann Gorter (1920)

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Avant-propos

Je voudrais attirer votre attention, camarade Lénine, la vôtre et celle du lecteur, sur le fait que cette brochure a été écrite pendant la marche victorieuse des Russes sur Varsovie.

Je voudrais aussi m’excuser auprès de vous et du lecteur pour les nombreuses répétitions. La tactique des « gauchistes » étant inconnue des ouvriers de presque tous les pays, cela n’a pu être évité.

H. G.

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I – Masses et chefs

Cher camarade Lénine,

J’ai lu votre brochure sur l’extrémisme dans le mouvement communiste. J’en ai beaucoup ap­pris, comme de tous vos ouvrages. Je vous en suis reconnaissant, avec sûrement beaucoup d’au­tres camarades. Mainte trace et maint germe de cette maladie infantile qui, sans nul doute, se trouvaient aussi chez moi, en ont été chassés et le seront certainement encore. De même, ce que vous dites, de la confusion que la révolution a causé dans beaucoup de têtes, est tout à fait juste. Je le sais : la révolution est venue si soudaine et si contraire à toute attente! Votre ouvrage sera pour moi un nouveau stimulant à ne faire dépen­dre toujours davantage mon jugement sur toutes les questions tactiques, y compris celles de la ré­volution, que de la situation réelle, que des rap­ports réels entre tes classes, tels qu’ils se mani­festent politiquement et économiquement.

Après avoir lu votre brochure, j’ai pensé : tout cela est juste.

Mais lorsqu’à tête reposée, je me suis lon­guement demandé si maintenant je devais cesser de soutenir cette « Gauche », et d’écrire des articles pour le K. A. P. D. et pour le parti de l’op­position en Angleterre, j’ai dû m’y refuser.

Cela semble contradictoire. Mais la contra­diction vient, camarade, de ce que votre point de départ dans la brochure n’est pas juste. Vous avez tort, selon moi, au sujet du parallélisme en­tre la révolution de l’Europe de l’ouest et la ré­volution russe, au sujet des conditions de la révo­lution dans l’Europe de l’ouest, autrement dit du rapport des forces de classes, et, à cause de cela, vous méconnaissez le terrain de développement de la gauche, de l’opposition. Ainsi la brochure semble être juste – si l’on adopte votre point de départ ; si on le rejette (et c’est ce qu’on doit faire), alors toute la brochure est fausse. Étant donné que tous les jugements que vous portez, les uns erronés, les autres radicalement faux, se rassemblent dans la condamnation du mouvement de gauche, particulièrement en Allemagne et en Angleterre, comme, sans être d’accord sur tous les points avec ce mouvement, comme les chefs le savent, je reste tout à fait décidé à le défendre, je crois agir pour le mieux en répondant à votre brochure. par une défense de la Gauche. Cela me donnera. l’occasion, non seulement de montrer son terrain de développement, de prouver son droit à l’existence et ses qualités maintenant, et ici dans l’Europe de l’ouest, dans le stade actuel, mais aussi, et cela est peut-être aussi important, de combattre les représentations à l’envers qui prévalent au sujet de la révolution Ouest-euro­péenne, surtout en Russie. L’un et l’autre a son importance, car aussi bien la tactique Ouest-euro­péenne que la russe dépendent de la conception de la révolution en Europe occidentale.

J’aurais volontiers rempli cette tâche au Congrès de Moscou, mais je n’ai pas été en état d’y aller.

En premier lieu, j’ai à réfuter deux de vos remarques qui peuvent fausser l’opinion des ca­marades et des lecteurs. Vous parlez avec ironie et sarcasme de l’ineptie ridiculement puérile de cette lutte en Allemagne à propos de «dictature des chefs ou des masses », « du sommet ou de la base » etc… Que de tels problèmes ne devraient pas avoir à se poser, nous en sommes pleinement d’accord. Mais nous ne sommes pas d’accord avec l’ironie. Car malheureusement ce sont là des questions gui se posent encore en Europe occi­dentale. En effet nous avons en Europe occiden­tale, dans beaucoup de pays encore, des chefs comme il y en avait dans la 2ème Internationale, nous sommes encore à la recherche des chefs vé­ritables qui ne cherchent pas à dominer les mas­ses et ne les trahissent pas, et, aussi longtemps que nous ne les aurons pas, nous voulons que tout se fasse de bas en haut, et par la dictature des masses elles-mêmes. Si j’ai un guide dans la montagne et qu’il me conduise à l’abîme, j’aime mieux n’en pas avoir. Quand nous aurons trouvé les vrais chefs, nous laisserons choir cette re­cherche. Car alors masse et chef ne feront qu’un. C’est cela, et rien d’autre, que nous entendons dire, la gauche allemande, la gauche anglaise et nous.

Et la même chose est valable pour votre deuxième remarque, suivant laquelle le chef doit former avec la masse et la classe un tout homogène. Nous sommes tout à fait d’accord. Seule­ment il s’agit de trouver et d’éduquer de tels chefs, qui soient vraiment unis à la masse. Les trouver et les éduquer, cela les masses, les par­tis politiques et les syndicats ne le pourront que par une lutte extrêmement difficile dirigée aussi vers le dedans. Cela vaut aussi en ce qui con­cerne la discipline de fer et le centralisme ren­forcé. Nous en voulons bien, mais seulement après avoir trouvé les véritables chefs, pas avant. Sur cette très dure bataille, qui maintenant en Allemagne et en Angleterre, dans les pays les plus rapprochés de la réalisation. du communisme, est menée déjà avec le plus grand effort, votre iro­nie ne peut avoir qu’une influence néfaste. Avec ce sarcasme, vous faites le jeu des éléments op­portunistes de la Troisième Internationale. Car c’est un des moyens avec lesquels des éléments dans la Ligue Spartacus et dans le B. S. P. en Angleterre, et aussi dans les Partis communistes de maint autre pays, réussissent à tromper les ou­vriers en leur disant que toute la question de la Masse et du Chef est un non-sens, « est absurde et puérile ». Avec cette phrase, ils évitent, ou veulent éviter qu’on les critique, eux, les chefs. Avec cette phrase de la discipline de fer et de la centralisation, ils écrasent l’opposition. Vous mâ­chez la besogne des éléments opportunistes.

Vous ne devez pas faire cela, camarade. En Europe occidentale nous sommes encore dans le stade de préparation. On devrait plutôt soutenir les lutteurs que les dominateurs.

Mais ceci n’est qu’en passant. J’y reviendrai encore clans le cours de ma lettre. I1 existe une raison plus profonde pour laquelle je ne peux pas être d’accord avec votre brochure. C’est la suivante :

Quand nous autres marxistes de l’Europe occidentale lisons vos brochures, vos études et vos livres, il y a, au milieu de l’admiration et de l’assentiment que tout ce que vous avez écrit a trouvé chez nous, un moment où presque toujours nous devenons très prudents dans la lecture, sur lequel nous attendons des éclaircissements plus détail­lés, et qu’ensuite, n’ayant pas trouvé ces éclaircissements, nous n’acceptons pas sans la plus grande réserve. C’est là où vous parlez des ou­vriers et des paysans pauvres ; vous en parlez très, très souvent. Et partout vous parlez de ces deux catégories comme de facteurs révolution­naires sur le monde entier. Et nulle part, au moins dans ce que j’ai lu, vous ne faites ressor­tir clairement et distinctement la très grande dif­férence qui existe en cette matière entre la Rus­sie d’une part (avec quelques pays de l’Europe orientale), et, de l’autre, l’Europe de l’ouest, (c’est à dire l’Allemagne, la France, l’Angle­terre, la Belgique, la Hollande, la Suisse et les Pays Scandinaves, peut-être même l’Italie). Et pourtant, à mon avis, la base matérielle des di­vergences d’appréciation qui vous séparent de ce qu’on appelle la Gauche en Europe occidentale, en ce qui concerne la tactique dans les questions syndicale et parlementaire, est justement la différence que présentent sur ce point la Russie et l’Europe de l’ouest.

Vous connaissez naturellement aussi bien que moi cette différence mais vous n’en avez pas tiré les conclusions pour la tactique en Europe occidentale, au moins dans ce que j’ai lu de vos ouvrages. Vous avez laissé ces conclusions hors de considération, et, à cause de cela, votre juge­ment sur la tactique en Europe occidentale est faux.

Cela a été et reste d’autant plus dangereux, que partout en Europe occidentale, cette phrase de vous est récitée mécaniquement dans tous les partis communistes, même par des marxistes. Il paraît même, à en croire tous les journaux, re­vues et brochures communistes, et les réunions publiques, que tout à coup une révolte des pay­sans pauvres est proche en Europe occidentale. On ne fait pas remarquer la grande différence avec la Russie. Et par cela l’opinion est faussée. celle du prolétariat aussi. Parce que vous-autres en Russie avez une immense classe de paysans pauvres, et que vous avez vaincu avec leur aide, vous présentez les choses comme si en Europe occidentale nous avions aussi cette aide en pers­pective. Et parce que vous autres en Russie n’avez vaincu que par cette aide, vous présentez les choses comme si c’était par cette aide qu’on ait à vaincre ici aussi. Par votre silence sur cette question en ce qui concerne son application à l’Europe occidentale, vous présentez les choses ainsi, et toute votre tactique ressort de cette conception.

Mais cette conception n’est pas la vérité. II existe une formidable différence entre la Russie et l’Europe occidentale. En général, l’importance des paysans pauvres comme facteur révolutionnaire diminue de l’est à l’ouest. Dans des parties de l’Asie, de la Chine et de l’Inde, cette classe serait absolument déterminante, si une révolution y éclatait. En Russie, elle représente pour la ré­volution un facteur indispensable et essentiel. En Pologne et dans quelques autres états de l’Europe méridionale et centrale, elle est encore un atout important pour la révolution, mais ensuite plus on va à l’ouest, plus on la voit se dresser hostile en face de la Révolution.

La Russie avait un prolétariat industriel de 7 à 8 millions. Mais les paysans pauvres étaient au nombre de 25 millions environ. (Vous me par donnerez les inexactitudes dans les chiffres qui pourraient advenir, car je dois citer par cœur cette lettre étant urgente). Quand Kerensky se refusa à donner la terre aux paysans pauvres, vous saviez qu’ils viendraient forcément bientôt de votre côté, dès qu’ils s’en seraient aperçus Ceci n’est pas et ne sera pas le cas en Europe occidentale ; une telle situation n’existe pas dans les pays de l’Europe occidentale que j’ai cité.

La situation des paysans pauvres dans l’Europe occidentale est toute autre qu’en Russie. Bien qu’elle soit quelquefois terrible, elle ne l’est pas autant chez nous que chez vous. Ici les pay­sans pauvres possèdent un coin de terre comme fermier ou comme propriétaire. Les moyens de circulation très développés leur permettent sou­vent de vendre quelque chose. Dans les circons­tances les plus difficiles ils ont souvent de quoi se nourrir. Les dernières décades leur ont apporté quelque amélioration. Ils ont maintenant en me­sure d’exiger de hauts prix en période de guerre et d’après-guerre. Ils sont indispensables car on n’importe qu’en très faible proportion les matiè­res alimentaires. Ils peuvent donc maintenir les hauts prix. Ils sont soutenus par le capitalisme. Le capital les soutiendra tant qu’il restera lui-même debout. La situation des paysans pauvres chez vous était beaucoup plus terrible. A cause de cela, chez vous les paysans pauvres avaient aussi leur programme politique révolutionnaire et étaient organisés dans un parti politique révolu­tionnaire, chez les Socialistes-Révolutionnaires. Ce n’est le cas nulle part ici. En plus de cela, il existait en Russie une quantité énorme de biens qui pouvaient être partagés, grandes propriétés foncières, bien de la couronne, terres d’état, biens monastiques. Mais qu’est-ce que les communistes d’Europe occidentale peuvent offrir aux paysans pauvres pour les amener à la révolution, pour les rallier à eux ? [1]

II y avait en Allemagne (avant la guerre) quatre à cinq millions de paysans pauvres (jus­qu’à 2 hectares). Dans la véritable exploitation en grand (plus de 100 hectares) il y avait seule­ment 8 à 9 millions d’hectares. Si les commu­nistes partageait tout cela, les paysans pauvres seraient toujours encore des paysans pauvres, car sept à huit millions d’ouvriers agricoles voudraient aussi avoir quelque chose. Mais il ne peu­vent pas même les partager toutes, car ils les garderont eux-mêmes comme exploitations en grand [2].

Ainsi les communistes en Allemagne n’ont pas un seul moyen, à part quelques territoires relativement petits, d’attirer à eux les paysans pauvres. Car les exploitations moyennes et petites ne seront sûrement pas expropriées. tout à fait analogue est la situation des quatre à cinq mil­lions de paysans pauvres de la France ; (le même en Suisse, Belgique, Hollande, et dans deux pays Scandinaves [3]. Partout dominent tes exploitations moyennes et petites. Et même en Italie le cas est encore sujet à caution. Pour ne pas citer l’Angleterre où il n’y aurait guère que cent à deux cent mille paysans pauvres.

Les chiffres montrent aussi qu’il y a relative­ment peu de paysans pauvres en Europe occiden­tale. Ainsi dons les troupes auxiliaires, si elles existaient, seraient seulement en petit nombre.

D’autre part la promesse que, sous le régime communiste, ils n’auraient pas à payer de fer­mages et de rentes hypothécaires ne peut pas les allécher. Car avec le communisme ils voient ve­nir la guerre civile, la disparition des marchés et la dévastation.

Les paysans pauvres en Europe occidentale, à moins qu’il ne vienne une crise beaucoup plus terrible que telle qui existe actuellement en Alle­magne, une crise qui par son caractère désastreux surpasse tout ce qui est arrivé jusqu’à présent, resteront donc avec le capitalisme aussi longtemps qu’il lui restera un peu de vie

Les ouvriers en Europe occidentale sont tout seuls. Car d’autre part, c’est seulement une cou­che toute mince de la petite bourgeoisie pauvre qui les aidera. Et celle-ci est économiquement insignifiante. Les ouvriers devront porter tout seuls le poids de la Révolution. Voilà la grande diffé­rence avec la Russie.

Peut-être, camarade Lénine, direz-vous que cela était aussi le cas en Russie. En Russie égale­ment, le prolétariat a fait seul la Révolution. C’est seulement après la révolution que sont venus les paysans pauvres. Cela est vrai, mais la différence reste formidable.

Vous saviez, camarade Lénine, que les pay­sans viendraient sûrement et vite de votre côté. Vous saviez que Kérensky ne pouvait ni ne voulait leur donner la terre. Vous saviez qu’ils ne soutien­draient plus Kérensky bien longtemps. Vous aviez un maître-mot « la terre aux paysans » avec le­quel vous pouviez tout de suite les amener en quelques mois vers la prolétariat. Nous-autres, par contre, sommes sûrs que partout, dans les li­mites du prévisible et sur le continent Ouest-­Européen, ils soutiendront le capitalisme.

Peut-être direz-vous que sans doute en Alle­magne il n’y a pas une grande masse de paysans pauvres qui soit prête à nous aider, mais que des milliers de prolétaires qui maintenant encore sont à la bourgeoisie viendront sûrement de notre côté. Que par conséquent la place des paysans pauvres russes sera occupée ici par des prolétaires. Qu’ain­si, il y aura quand même du renfort.

Cette conception aussi est fausse dans son essen­ce. La différence avec la Russie reste énorme.

Car les paysans russes sont venus au prolétariat après la victoire sur le capitalisme. Mais quand les ouvriers allemands qui se placent actuellement encore aux côtés du capitalisme vien­dront au communisme, alors la lutte contre le capitalisme commencera seulement pour de bon. Du fait que les paysans pauvres étaient là, à cause de cela et seulement à cause de cela, les camarades russes ont vaincu. Et la victoire est devenue solide et forte du jour où ils ont changé de camp. Du fait que les ouvriers allemands sont placés dans les rangs du capitalisme on ne peut rien tirer pour la victoire, la victoire ne sera pas non plus facile, et quand ils passeront à. nous, la vraie bataille commencera seulement.

La révolution russe a été terrible pour le prolétariat pendant les longues années qu’a duré sa préparation. Redoutable elle reste, après qu’elle a vaincu. Mais elle était facile au moment même où elle avait lieu, justement à cause des paysans. Chez nous c’est tout différent, c’est juste l’inverse. Avant, elle est facile, et après, elle sera facile. Mais elle-même sera terrible. Probablement plus terrible que jamais révolution ne fut. Car le capitalisme, qui était faible chez vous, qui dominait seulement un peu le féodalisme, le moyen-âge et même la barbarie, est fort chez nous, puissamment organisé et solide­ment enraciné. Quant aux couches inférieures des classes moyennes, quant aux petits paysans et aux paysans pauvres, ces éléments qui sont toujours du côté du plus fort soutiendront 1e capitalisme jusqu’à sa fin définitive, à l’exception d’une couche mince sans importance économi­que.

La révolution en Russie a vaincu par l’aide des paysans pauvres. Cela doit être gardé en mé­moire ici en Europe occidentale et partout dans le monde. Mais les ouvriers en Europe occiden­tale sont seuls. On ne doit jamais oublier cela en Russie.

Le prolétariat en Europe occidentale est seul. Voilà la vérité. Et sur cela, sur cette vérité, notre tactique doit être basée, Toute tactique qui n’est pas basée sur cela est fausse, et mène le prolétariat à d’immenses défaites.

La pratique également prouve que cette af­firmation est la vérité. Non seulement en effet les petits paysans de l’Europe occidentale n’ont pas de programme, et non pas revendiqué la terre, mais, maintenant que le communisme s’appro­che, ils ne bougent pas davantage.

Mais naturellement cette affirmation ne doit pas être prise dans un sens absolu. Il existe, comme je l’ai déjà dit, des territoires en Europe occidentale où la grande propriété domine et où par conséquent on peut trouver chez les paysans des alliés pour le communisme. Il existe d’autres territoires où, à cause de circonstances locales, etc…, les paysans pourront être gagnés. Mais ces territoires sont relativement peu nombreux.

Le sens de mon affirmation n’est pas non plus, que tout à la fin de la révolution, quand tout s’effondre, aucun paysan pauvre ne viendra chez nous. Cela est indubitable. Pour cette rai­son aussi nous devons faire de la propagande par­mi eux. Mais nous avons à déterminer notre tac­tique en considérant le commencement et le dé­veloppement de la révolution. Donc la manière d’être et la tendance générales des circonstances sont dans la situation telles que je disais. Et c’est sur elles seulement qu’on peut et doit baser une tactique. [4]

I1 suit de là en premier lieu – et cela doit être dit avec insistance et distinctement – qu’en Europe occidentale la vraie révolution, c’est à dire le renversement du capitalisme ainsi que la con­struction et l’entretien durable du communisme, est maintenant seulement possible encore dans les pays où le prolétariat seul est assez fort en face de toutes les autres classes, donc en Alle­magne et en Angleterre – et en Italie parce que l’aide des paysans pauvres est possible. Par la propagande, l’organisation et la lutte. La révo­lution elle-même ne pourra avoir lieu que lorsque l’économie aura été ébranlée de telle manière par la révolution dans les plus grands états (Rus­sie, Allemagne, Angleterre) que les classes bour­geoises auront été suffisamment affaiblies.

Car vous me ferez sûrement cette conces­sion que nous ne pouvons pas mettre au point no­tre tactique sur des événements qui viendront peut-être, mais qui manqueront peut-être (aide des armées russes, insurrection hindoue, crise terrible comme il n’en a jamais encore existé, etc.).

Que vous n’ayez donc pas vu cette vérité sur la signification des paysans pauvres, c’est là votre première grande faute, camarade. Et c’est en même temps celle de l’exécutif à Moscou et du Congrès International.

Allons plus loin. Que signifie maintenant au point de vue de la tactique cet isolement du pro­létariat occidental, (si différent de la situation du prolétariat russe), ce fait qu’il ne peut atten­dre un secours de nulle part, de nulle autre classe ?

Cela signifie que chez nous les efforts exi­gés des masses par la situation sont encore beau­coup plus grands qu’en Russie.

Et deuxièmement, que l’importance des chefs est proportionnellement plus petite.

Car les masses russes, les prolétaires, pré­voyaient avec certitude, et constataient déjà pendant la guerre – en partie sous leurs yeux – que les paysans se placeraient bientôt de leur côté. Les prolétaires allemands, pour ne parler d’abord que d’eux, savent qu’ils ont contre eux tout le capitalisme allemand avec toutes les classes.

Les prolétaires allemands, sans doute, comp­taient déjà avant la guerre, 19 à 20 millions d’ou­vriers véritables dans une population de 70 millions. Mais ils sont seuls vis-à-vis de toutes les autres classes.

Ils se trouvent en face d’un capitalisme beaucoup plus fort que ce n’était le cas pour les russes, et sans armes. Les russes étaient armés.

La révolution exige donc de chaque prolétaire allemand, de chaque individu, encore beaucoup plus de courage et d’esprit de sacrifice que des russes.

Cela découle des rapports économiques, des rapports de classes en Allemagne ; et non d’une quelconque théorie ou imagination de révolutionnaires romantiques ou d’intellectuels.

A mesure que l’importance de la classe augmente, celle des chefs baisse en proportion. Cela ne veut pas dire que nous ne devons pas avoir les meilleurs chefs possibles. Les meilleurs entre les meilleurs ne sont pas encore assez bons et nous en sommes précisément à les chercher. Cela signifie seulement qu’en comparaison avec l’importance des masses, celle des chefs di­minue.

Si on doit gagner, comme vous, avec sept ou huit millions de prolétaires un pays de cent soixante millions d’habitants, alors, oui, l’importance des chefs est énorme ! Car pour vaincre avec si peu d’hommes un si grand nombre c’est la tac­tique qui importe en premier lieu. Lorsque, comme vous, camarades, on gagne avec une aussi petite troupe, mais avec un appui auxiliaire, un aussi grand pays, alors, ce qui importe en premier lieu, c’est la tactique du chef. Quand vous avez commencé la lutte, camarade Lénine, avec cette petite troupe de prolétaires, c’était en premier lieu votre tactique, qui, au moment propice, a livré les batailles et rallié les paysans pauvres.

Mais en Allemagne ? Là, la tactique la plus intelligente, la plus grande clarté, le génie même du chef n’est pas l’essentiel, ni le facteur principal. Là, inexorablement, les classes sont en présence, une contre toutes. Là, le prolétariat doit décider lui-même, comme classe. Par sa puissance, par son nombre. Mais sa puissance, en face d’un enne­mi aussi formidable et d’une supériorité d’organi­sation et d’armement si écrasante, est fondée sur­tout dans sa qualité.

Vous étiez placé devant les classes possédan­tes russes comme David devant Goliath. David était petit, mais il avait une arme sûrement mor­telle. Le prolétariat allemand, anglais, Ouest-eu­ropéen est en face du capitalisme comme géant contre géant. Pour eux, tout dépend seulement de la force. La force du corps et surtout celle de l’esprit.

N’avez-vous pas remarqué, camarade Lénine, qu’il n’existe pas de « grands » chefs en Alle­magne ? Ce sont tous des hommes tout ordinaires. Cela montre déjà que cette révolution doit être en premier lieu l’œuvre des masses et non pas des chefs.

A mon point de vue, ce sera quelque chose de grandiose, de plus grand que rien jusqu’ici. Et une indication de ce que sera le communisme.

Ce sera en Allemagne, ce sera ainsi dans toute l’Europe occidentale. Car partout le prolétariat est seul.

Ce sera la révolution des masses, non parce que c’est bien ou beau comme ça, ou inventé par quel­qu’un, mais parce que c’est conditionné par les rapports économiques et classistes [5].

De cette différence entre Russie et Europe oc­cidentale, découle en outre ce qui suit :

Quand vous, ou l’exécutif de Moscou, ou les communistes opportunistes occidentaux de la Ligue Spartacus ou ceux du P. C. d’Angleterre qui vous suivent, vous dites qu’une lutte sur la question : chef ou masses est un non-sens, non seulement vous avez tort vis-à-vis de nous qui cherchons encore un chef, mais vous avez tort parce que cette question a, chez nous, une toute autre signification que chez vous.
Quand vous venez nous dire : chef et mas­se ne doivent faire qu’un, vous ne vous trompez pas seulement en ce que nous cherchons juste­ment une telle unité, mais aussi en ce que cette question a, chez nous, une autre signification que chez vous.
Quand vous venez nous dire : il doit y avoir dans le parti communiste une discipline de fer et une centralisation absolue, militaire, vous ne vous trompez pas seulement en ceci que nous cherchons effectivement une discipline de fer et une forte centralisation, mais en cela que cette question a, chez nous, une autre signification que chez vous.
Quand vous venez dire : en Russie, nous agissons de telle et telle façon (par exemple après l’offensive de Kornilov ou à l’occasion de tel autre épisode), dans telle ou telle période nous allions au parlement, ou bien nous restions dans les syndicats, cela ne veut absolument rien dire et n’im­plique nullement que cette tactique puisse ou doive convenir ici, car les rapports de classe en Europe occidentale dans la lutte et dans la ré­volution sont tout autres qu’en Russie.
Quand vous, ou l’exécutif à Moscou, ou les communistes opportunistes en Europe occidental­le, vous prétendez nous imposer une tactique qui était parfaitement juste en Russie – par exemple une tactique calculée et basée consciemment ou inconsciemment sur le fait que les paysans pau­vres ou d’autres couches travailleuses seront bien­tôt avec vous, en d’autres termes que le prolétariat n’est pas seul, cette tactique que vous prescrivez chez nous ou qui y est appliquée, ne peut que conduire le prolétariat occidental à sa perte et à des défaites terribles.
Quand vous, ou l’exécutif à Moscou, ou les éléments opportunistes en Europe occidentale comme la centrale de la Ligue Spartacus en Alle­magne et le B. S. P. en Angleterre, vous voulez nous imposer, ici, en Europe occidentale, une tactique opportuniste (l’opportunisme s’appuie toujours sur des éléments étrangers prêts à aban­donner le prolétariat), vous commettez une faute.

L’isolement, le manque de renforts en perspec­tive, et, par conséquent, l’importance supérieure de la masse et la moindre importance relative des chefs, voilà les bases générales sur lesquelles la tactique Ouest-européenne doit se fonder.

Ces bases, ni Radek, quand il était en Alle­magne, ni l’exécutif de l’Internationale à Moscou, ni vous-même, si j’en crois vos écrits, ne les avez vues.

Sur ces bases : l’isolement du prolétariat et la prédominance des masses et des individus, repose la tactique du K. A. P. D., du Parti communiste de Sylvia Pankhurst [6] et de la majorité de la Commission d’Amsterdam, telle qu’elle a été nommée par Moscou.

Par ces raisons, ils cherchent surtout à élever les masses, comme unité et comme somme d’indi­vidus, à un degré beaucoup plus haut de déve­loppement, à éduquer les prolétaires, un par un, pour en faire des lutteurs révolutionnaires en leur faisant voir clairement (non seulement par la théorie, mais surtout par la pratique) que tout dépend d’eux, qu’ils ne doivent rien attendre de l’aide étrangère d’autres classes, peu seulement de leurs chefs, mais tout d’eux-mêmes.

Théoriquement donc, si l’on ne tient pas com­pte des exagérations privées, des questions de dé­tail et des aberrations, comme celles de Wolfheim et de Laufenberg, qui sont inévitables au début d’un mouvement, la conception des partis et des camarades nommés plus haut est tout à fait juste et votre offensive est fausse d’un bout à l’au­tre [7].

Si l’on va de l’est de l’Europe à l’ouest, on traverse, à un certain endroit, une frontière éco­nomique. Elle est tracée de la Baltique à la Médi­terranée, à peu près de Dantzig à Venise. C’est la ligne de partage de deux mondes. A l’ouest de cet­te ligne le capital industriel, commercial, et ban­quaire, unifié dans le capital financier développé au plus haut degré, domine presque absolument. Le capital agraire même est subordonné à ce ca­pital ou a déjà dû s’unir à lui. Ce capital est hau­tement organisé et se concentre dans les plus solides gouvernements et Etats du monde.

A l’est de cette ligne n’existe ni cet immense développement du capital concentré de l’industrie, du commerce, des transports, de la banque, ni sa domination presque absolue, ni, par conséquent, l’Etat moderne solidement édifié.

Ce serait déjà en soi-même un miracle que la tactique du prolétariat révolutionnaire à l’ouest de cette frontière fût la même qu’à l’Est.

Notes

[1] Vous écrivez par exemple dans « l’Etat et la Révolution » : (page 67) « La majorité écrasante de la paysannerie, dans tout pays Capitaliste qui en possède vraiment une, est opprimée par le gouvernement et aspire à son renversement, à l’établissement d’un gouver­nement « bon marché ». Pour réaliser cela, le proléta­riat seul est prédestiné. » …Mais la difficulté est que la paysannerie n’aspire pas au communisme.

[2] Les thèses agraires de Moscou le confirment.

[3] Pour la Suède et l’Espagne, je ne possède pas de données statistiques.

[4] Vous, camarade, vous ne chercherez certainement pas à gagner une bataille en considérant les affirmations de vos adversaires dans un sens absolu, comme font les petits esprits. Ma remarque ci-dessus n’est donc destinée qu’à ceux-ci.

[5] Je passe ici complètement sous silence que, par cette différence de rapport numérique (20 millions sur 70 millions en Allemagne), l’importance de la masse et des chefs et le rapport entre masse, parti et chefs, même pen­dant et à la fin de la révolution, seront autres qu’en Russie. Un développement de cette question, qui par elle-même est extrêmement importante, m’entraînerait trop loin pour l’instant.

[6] Du moins jusqu’à présent.

[7] Ceci m’a frappé que dans votre polémique, vous faites presque toujours usage des opinions privées de l’ad­versaire, et non de ses positions officielles.

Une trouvaille de Robert Bibeau

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