Mon Pays (Vigneault)

Méditons ce texte mal connu (parce que trop cru connu) de notre grand poète national Gilles Vigneault. Il a plus de cinquante ans d’âge (officiellement publié dans le recueil AVEC LES VIEUX MOTS, Nouvelles éditions de l’Arc, 1964). Sa puissance d’anticipation est tonitruante. Voici ce que nous sommes vraiment. Souvenons-nous de toujours nous en souvenir.

.

Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
Mon jardin ce n’est pas un jardin, c’est la plaine
Mon chemin ce n’est pas un chemin, c’est la neige
Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
.
Dans la blanche cérémonie
Où la neige au vent se marie
Dans ce pays de poudrerie
Mon père a fait bâtir maison
Et je m’en vais être fidèle
À sa manière à son modèle
La chambre d’amis sera telle
Qu’on viendra des autres saisons
Pour se bâtir à côté d’elle
.
Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
Mon refrain ce n’est pas un refrain, c’est rafale
Ma maison ce n’est pas ma maison, c’est froidure
Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
.
De ce grand pays solitaire
Je crie avant que de me taire
A tous les humains de la terre:
ma maison c’est votre maison
Entre mes quatre murs de glace
Je mets mon temps et mon espace
À préparer le feu, la place
Pour les humains de l’horizon
Car les humains sont de ma race
.
Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
Mon jardin ce n’est pas un jardin, c’est la plaine
Mon chemin ce n’est pas un chemin, c’est la neige
Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
.
Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’envers
D’un pays qui n’était ni pays ni patrie
Ma chanson ce n’est pas une chanson, c’est ma vie
C’est pour toi que je veux posséder mes hivers

 

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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19 pensées sur “Mon Pays (Vigneault)

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    27 novembre 2013 à 0 12 33 113311
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    Je suis un fils déchu…

    Je suis un fils déchu de race surhumaine,
    Race de violents, de forts, de hasardeux,
    Et j’ai le mal du pays neuf, que je tiens d’eux,
    Quand viennent les jours gris que septembre ramène.

    Tout le passé brutal de ces coureurs des bois :
    Chasseurs, trappeurs, scieurs de long, flotteurs de cages,
    Marchands aventuriers ou travailleurs à gages,
    M’ordonne d’émigrer par en haut pour cinq mois.

    Et je rêve d’aller comme allaient les ancêtres;
    J’entends pleurer en moi les grands espaces blancs,
    Qu’ils parcouraient, nimbés de souffles d’ouragans,
    Et j’abhorre comme eux la contrainte des maîtres.

    Quand s’abattait sur eux l’orage des fléaux,
    Ils maudissaient le val, ils maudissaient la plaine,
    Ils maudissaient les loups qui les privaient de laine :
    Leurs malédictions engourdissaient leurs maux.

    Mais quand le souvenir de l’épouse lointaine
    Secouait brusquement les sites devant eux,
    Du revers de leur manche, ils s’essuyaient les yeux
    Et leur bouche entonnait : « À la claire fontaine »…

    Ils l’ont si bien redite aux échos des forêts,
    Cette chanson naïve où le rossignol chante,
    Sur la plus haute branche, une chanson touchante,
    Qu’elle se mêle à mes pensers les plus secrets :

    Si je courbe le dos sous d’invisibles charges,
    Dans l’âcre brouhaha de départs oppressants,
    Et si, devant l’obstacle ou le lien, je sens
    Le frisson batailleur qui crispait leurs poings larges;

    Si d’eux, qui n’ont jamais connu le désespoir,
    Qui sont morts en rêvant d’asservir la nature,
    Je tiens ce maladif instinct de l’aventure,
    Dont je suis quelquefois tout envoûté, le soir;

    Par nos ans sans vigueur, je suis comme le hêtre
    Dont la sève a tari sans qu’il soit dépouillé,
    Et c’est de désirs morts que je suis enfeuillé,
    Quand je rêve d’aller comme allait mon ancêtre;

    Mais les mots indistincts que profère ma voix
    Sont encore : un rosier, une source, un branchage,
    Un chêne, un rossignol parmi le clair feuillage,
    Et comme au temps de mon aïeul, coureur des bois,

    Ma joie ou ma douleur chante le paysage.

    Alfred DesRochers, « Liminaire »,
    extrait du recueil À l’ombre de l’Orford, 1929.

    Alfred DesRochers, 1901-1978.

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      27 novembre 2013 à 8 08 10 111011
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      Dans ce pays, les portraits sont larges comme des paysages ! 🙂

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    27 novembre 2013 à 7 07 56 115611
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    .
    .
    Nos parlures

    Quand les ptits gars des champs d’la Franche–Comté
    Pis les bonnes filles des grands plaines de Saintonge
    Ont travarsé cte bleue immensité
    Pour se bâtir su cte terre que l’fleuve longe,
    I avaient su l’dos leu rêves pis leu lard brun,
    Dans leu ptits sacs, leus’amours pis leu songes.
    I avaient dans bouche une chiquée d’mots communs,
    Des mots d’patois forts comme des belwets crus.
    Pis i a mordaient, leu parlure, tous chacun.
    La d’dans i avait une coupe de blasphèmes drus,
    Des accents clairs pis ben des tarmes de pêche.
    Parlure qui fesse comme la hache dans l’bois nu.

    C’tait plus parole pour jaser qu’pour le prêche.
    Faut pas s’attendre à du chant d’sacristie
    Quand’le câlice du bas-latin s’ébrèche.
    À grands fourchées de paille de mots d’ici,
    On a chargé l’vieux fourneau d’la Franciade
    Pour se chauffer la mâchoire pis l’sourcil.
    On a pétri des farines d’astinades
    Pis boulangé cte pain des jaspineux
    Dans l’four ancien des nouvelles engueulades.
    Faut dire qu’on était un peu emprunteux.
    Les vieux savages pis c’té pauve têtes carrées
    Ont mis leu mains à la pâte un tit peu.

    Maudit gô dâme, mon tire vient d’boster.
    Mes straps sont slaques, pis ça stime à soixante
    Pis l’bodé shake fort depuis qu’j’ai skidé.

    Les gars d’Morial ont pas honte de leu tante
    Quand a leu dit: L’yabe est aux vaches, les flaus,
    Dire comme cte gars, z’êtes pas barrés à quarante.

    En tuque de laine pis en parka, nos mots
    Dansent en carré dans une grande sarabande
    Française? Joualle? Bah, On s’comprend pis c’est beau.
    Nos vieilles parlures y sont tu ptites ou grandes?
    J’chaurais pas dire, j’ai pas l’sens d’la mesure.
    De toute façon, quand y gèle à pierre fendre
    C’pas l’beau parler qui rend l’caillou plus dur.
    Nos âbres, not’fer d’ent’nos mains, i vont é prendre
    Mais i ôteront pas, d’ent’nos dents, nos parlures.

    Paul Laurendeau, Poésie d’Outre-ville, 2009

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      27 novembre 2013 à 8 08 09 110911
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      J’goûterais bien un peu de pain de ces jaspineux-là ! 😀

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    27 novembre 2013 à 15 03 32 113211
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    En tout cas, Vigneault l’avait compris. Il faut accueillir les humains du monde, ici, sans niaisage, sans gougounage, sans picossage, sans fafinage… On l’a toujours fait, on va pas arrêter de le faire…

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    28 novembre 2013 à 16 04 54 115411
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    @ Serge Morin

    Laissez moi vous expliquer le théorème de l’Osmose Alternante du Train Bengali, que j’ai découvert dans un moment d’intime communication avec le peuple indien en revenant de Shantiniketam, où on m avait parlé de paix dans le langage sinon la langue de Tagore.

    SOIT: 3 ou 400 Indiens attendant le train pour Calcutta. il arrive plein, bien sûr, mais si vous êtes assez téméraire pour être dans la premiere rangée du quai, vous pouvez être de ceux qui s’accrocheront à la porte du wagon qui s’arrête devant vous. C’est le premier moment de vérité. Si vous êtes blanc, jeune, nourri au steak et dépassez les autres d’une bonne tête, on ne cherchera pas a vous écarter : ceux derrière vous vous POUSSERONT à l’intérieur.

    Tournez vous légèrement pour que ce soit votre épaule et non vos côtes qui absorbent la pression. Car ceux de l’intérieur ne veulent pas que vous montiez. Ils en ont pour 5, 10, 20 heures debout dans une chaleur étouffante, a 100 dans un wagon faits pour 30.

    Considérant l’équilibre des forces entre la foule sur le quai et ceux qui sont è l’intérieur, vous et sans doute un ou deux autres quidams vigoureux derrière vous passeront le pas de la porte. C’est le deuxième moment de vérité. Dès que deux (2) personnes sont montées derrière vous, il faut faire volte face et pousser avec ceux de l’intérieur pour que d’autres ne montent pas.

    Celui qui vous suivait fera comme vous; vous êtes plus fort, il ne risquera pas que vous le poussiez a l’extérieur et il sait que vous ne voulez PAS l’éjecter, seulement l’aider a pousser sur les autres qui voudraient monter. Les intrus, les nouveaux ennemis.. … Idem pour celui derrière lui. Sa position est précaire. Un sourire d’encouragement sera le bienvenu, car il sera un peu malmené par ceux du quai…. On espère qu’il résistera, sans quoi il faudra inverser le mouvement. L’arrêt dure environ 5 minutes.

    Poussez dans la direction que vous voulez. Mais je n’ai jamais compté plus de 117 personnes dans un wagon dont la capacité disait 38. Et ils sont des centaines sur le quai. En fait, environ 1 000 000 000 en Inde. Et ils poussent…

    PJCA

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      28 novembre 2013 à 17 05 04 110411
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      Excellent ! un vrai conte oriental…

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    28 novembre 2013 à 20 08 26 112611
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    Ceci me donne l’occasion de rendre hommage à des immigrants.

    C’était en novembre 1899. Deux frères, leurs femmes et leurs enfants dont ma grand-mère paternelle agée de 4 ans débarquèrent du bateau le Météor au quai de Ville-Marie, Témiscamingue, Québec, Canada.

    Ils arrivaient de Brest après la traversée de l’Atlantique jusqu’à Québec puis par train jusqu’à Ottawa.

    Ils achetèrent d’un évesque deux terres en bois debout et s’installèrent en plein bois pour bâtir une première maison en bois rond pour passer l’hiver.

    Alors que la moyenne d’âge au décès en Bretagne et en Normandie était de 37 ans dans ces années, l’arrière grand-père atteignit +90 ans. Ma grand-mère mourut à 102 ans ayant reçu le certificat de reconnaissance d’Élisabeth II.

    La photo qui ouvre cet article est idyllique.

    Je rends hommages aux héros qui ont traversé ce désert de vent, de neige et de glace pendant 50 ans habitant une cabane semblable.

    C’étaient des costauds.

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      29 novembre 2013 à 11 11 55 115511
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      Je rends aussi hommage à nos ancêtres courageux qui ont défriché des terres de roches et construit leurs cabanes de bois avec peu de moyens. Des gens qui ont survécu en développant le gros bon sens, le courage et la persévérance.

      La «cabane» sur la photo est effectivement idyllique : le château sobre du peuple, mais riche du contact intime avec la nature.

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        29 novembre 2013 à 13 01 46 114611
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        @ Carolle Anne,

        Je viens de réaliser grâce à votre commentaire pourquoi j’ai choisi d’habiter ici : contact intime avec la nature surtout hivernale. Une mémoire cellulaire.

        Merci.

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      29 novembre 2013 à 12 12 12 111211
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      Récit hallucinant Belliard !

      On aimerait tellement être des ancêtres !

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        29 novembre 2013 à 12 12 35 113511
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        Cela viendra sûrement; mais pour que l’on dise que nous, nous avions du cran, il faudra que l’homme soit devenu u n fameux mollusque. 🙁

        • avatar
          29 novembre 2013 à 13 01 42 114211
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          @ André,

          Ce n’est pas votre cas en tout cas. Auriez-vous rencontré du « cran » à Calgary ? (à part votre progéniture).

          Salutations

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          29 novembre 2013 à 13 01 52 115211
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          Lefevre,

          Ben ça c’était une parole d’ancêtre en plein dans le mil !

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        29 novembre 2013 à 13 01 39 113911
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        @ West,

        Ce n’était que ma phylogenèse.

        Merci.

        • avatar
          29 novembre 2013 à 13 01 54 115411
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          Belliard,

          Plus vos réponses sont brèves plus elles frappent les colosses aux pieds d’argile que vous aimez scier à la base. Bref, ça fonctionne, ne changez rien. On en redemande, comme ne disait pas Patrice. 😀

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            29 novembre 2013 à 14 02 05 110511
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            West,

            Le mimétisme…

            Merci.

      • avatar
        29 novembre 2013 à 13 01 49 114911
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        @ DW

        Ancêtre ? Ca vient…. Le pied, c’est d’y parvenir vivant 🙂

        PJCA

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          29 novembre 2013 à 13 01 51 115111
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          Vous avez plus des gueules d’ancêtres au Québec, en France on a des gueules de cyclistes du tour de France et piqués jusqu’aux yeux ! 😀

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