Paix sociale et guerre impérialiste

Paix sociale et guerre impérialiste

(Guerre et Révolution)*

«Programme Communiste», no 11, avril-juin 1960.
http://www.sinistra.net/lib/bas/progco/qima/qimaedebif.html

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Pour les hommes d’État comme pour les faiseurs d’horoscopes, pour les politiciens comme pour les bureaucrates syndicaux, l’année 1960 est celle du triomphe de la paix. Il a tout de même fallu un demi-siècle de déchéance du mouvement ouvrier pour qu’une telle paix, à l’ombre de laquelle se développent massacre et exploitation, torture et spoliation, puisse être offerte aux masses atones comme une «victoire des travailleurs».

Autrefois, l’action ouvrière contre la guerre était inséparable de la revendication sociale d’émancipation. Le refus du «sacrifice suprême» sur l’autel de la patrie n’était que le prolongement logique du refus de l’exploitation économique. Les ouvriers, qui n’acceptaient pas que la spoliation de la force de travail fût reconnue naturelle et éternelle se refusaient de la même façon à admettre que les guerres du capitalisme fussent légitimes et sacrées. Mieux encore, ils se promettaient, si la bourgeoisie commettait la folie d’allumer l’incendie belliciste aux quatre coins de l’Europe, de le noyer promptement dans le sang de la révolution sociale.

Cette résolution altière et cet engagement solennel des syndicats et partis ouvriers, c’était il y a cinquante ans. Le spectacle est aujourd’hui bien différent des dirigeants «communistes» qui, au nom de la paix, abandonnent jusqu’aux revendications les plus élémentaires des travailleurs; des chefs d’États pseudo-socialistes qui congratulent les magnats de la finance et des marchands de canons; des dirigeants syndicaux pour lesquels la menace de guerre, bien loin de justifier la révolte sociale, constitue au contraire une raison suprême d’y renoncer; des hommes et des partis, enfin, qui, non seulement ont remplacé l’agitation, la grève, la lutte de classe par les «campagnes de signature» sous le signe de la «Colombe», l’imploration servile d’une paix de misère, mais encore propagent au sein du prolétariat la version la plus vulgaire, la plus hypocrite et la plus fausse de la cause des guerres: la version bourgeoise. L’ignorance des masses, la cupidité des puissants, l’ambition des chefs d’État ou, pire encore, l’incompréhension réciproque de peuples que diviseraient des régimes sociaux prétendument différents, voilà l’explication de la guerre et des risques de guerre telle que nous la donnent conjointement la propagande russe et la propagande américaine, M. Khrouchtchev comme M. Eisenhower. Telle que la reprennent à leur compte, démocrates et réactionnaires, «socialistes» et «communistes» au rythme vertigineux des rotatives, dans le tumulte assourdissant des radios…

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Depuis le début du mouvement prolétarien, les marxistes n’ont jamais cessé de se battre contre cette «explication». Reprenant à leur compte la fameuse formule de Clausewitz «la guerre c’est la politique qui continue par d’autres moyens», ils signifièrent clairement à la bourgeoisie capitaliste qu’en tant que révolutionnaires et adversaires acharnés de toute exploitation, ils n’oublieraient jamais en face de toute guerre, et quelle que soit sa motivation immédiate, que la seule cause des guerres modernes réside dans la forme mercantile-capitaliste de production.

Pour éclater, pour être conduite à terme, pour se résoudre par une consolidation de cette société, elle exige que soit mis en veilleuse tout autre conflit que celui des protagonistes militaires. Elle est donc incompatible avec la lutte de classe qu’elle doit au préalable bâillonner. Si ce résultat est atteint, si le prolétariat s’est laissé prendre aux «raisons» qu’on lui a données en faveur de l’union sacrée, si ces partis ont accepté le principe d’un intérêt supérieur à celui de la révolution ouvrière (droit, civilisation, patrie et démocratie, etc.) peu importe alors, pour les classes exploitées, quel est l’État qui sort vainqueur du conflit: de toute façon c’est le capitalisme qui a gagné. C’est pourquoi le vrai parti prolétarien ne se définit pas vis-à-vis de la guerre ou de la paix en général, mais vis-à-vis du capitalisme, qui se concilie et s’accommode aussi bien avec l’une qu’avec l’autre de ces deux faces, également odieuses, également infâmes, de la domination bourgeoise.

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Étant admis – nous allons voir comment et pourquoi – qu’il y eut des guerres nécessaires et progressives, la grande question qui se pose est de décider si de telles guerres, que le prolétariat doit appuyer de toutes forces et non pas condamner, sont encore aujourd’hui possibles. Disons tout de suites pour nous délimiter de l’opportunisme qui a infecté deux Internationales toute entière, que, ni la première guerre mondiale de 1914-18, ni la seconde de 1939-45, ne peuvent être classées, sous quelque prétexte que ce soit, dans cette catégorie. Ces secousses formidables, qui mobilisèrent des masses sociales considérables dans les armées régulière ou dans les rangs des «partisans», n’en furent pas moins des conflits sordides entre pouvoirs capitalistes se disputant de la force de travail à exploiter, des ressources naturelles à piller, des marchés à dominer. Abominables boucheries, elles ne vinrent à bout d’États militaires armés jusqu’aux dents que pour consacrer la victoire de la forme la plus rapace de l’exploitation capitaliste, dont la citadelle n’était située ni dans le militarisme prussien, ni dans l’hitlérisme fasciste, mais au cœur de la coalition démocratique dominée par la force anglo-yankee.

Cette condamnation des deux guerres mondiales, dont le caractère impérialiste ne peut, selon nous, être de bonne foi discuté, ne nous interdit pas, bien au contraire, d’admettre qu’il y eut et qu’il y a encore des guerres légitimes. Ici, en effet, les marxistes se délimitent très nettement des pacifistes, qui n’ont pas seulement le tort d’être «bêlants», impuissants et sans écho, mais celui d’agir sur un plan idéologique de non-violence qui implique l’acceptation des véritables causes de la guerre moderne: l’existence de la société capitaliste. Cela les amène toujours, soit à rallier en dernière instance l’un ou l’antre des camps militaires en présence, comme le firent plusieurs d’entre eux au cours de la dernière guerre en optant pour un pro-hitlérisme larvé ou en devenant «d’authentiques résistants», soit à allonger la liste d’un martyrologue stérile que l’État bourgeois, dans les pays anglo-saxons, se préoccupe même d’officialiser en rendant légale une certaine «objection de conscience».

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Le marxisme, tout à l’opposé, étudie chaque conflit militaire, non pas en fonction de principes d’humanité abstraits et creux, mais en étudiant sa portée et ses conséquences au point de vue des intérêts du prolétariat c’est-à-dire du socialisme. Or le socialisme n’est pas seulement étranger aux valeurs classiques de la société bourgeoise: « la liberté, la démocratie, l’intégrité nationale »; il se doit de les détruire sous peine de ne jamais exister. La liberté ce n’est jamais que celle des riches et des puissants. La démocratie n’est qu’une nivellation illusoire, l’abolition de privilèges anachroniques qui ne disparaissent que pour céder la place aux privilèges mille fois plus exorbitants du capital. L’intégrité nationale ce n’est rien d’autre que la sauvegarde du cadre social et historique qui garantit ces privilèges. En un mot ces principes idéologiques, cette structure de l’économie, du droit et de l’administration civile, que chacune des deux dernières guerres affirma vouloir défendre jusqu’au dernier souffle, n’intéressent, dans l’absolu, que la classe bourgeoise, donc l’ennemie directe de celle des travailleurs (ou du prolétariat).

Il y eut pourtant toute une phase historique, relativement longue, au cours de laquelle le prolétariat fut directement intéressé au triomphe de la bourgeoisie sur les anciennes classes aristocratiques, et où son parti l’«Association Internationale des Travailleurs», préconisa ouvertement l’appui des ouvriers à toute lutte pour le renversement de l’absolutisme monarchique, la conquête des libertés bourgeoises, la constitution ou la défense des unités nationales. A cette tactique il y avait deux raisons primordiales, l’une d’ordre économique et social, l’autre d’ordre politique et historique. D’une part le socialisme est impossible sans le développement massif, à l’échelle mondiale, de la seule classe capable de le réaliser: le prolétariat. Pas de prolétariat sans capitalisme; pas de capitalisme sans révolution bourgeoise «libérant» la main-d’œuvre enfermée dans les rapports de droit personnel ou dans l’organisation corporative. D’autre part, c’est seulement sous le régime démocratique, avec l’épanouissement de l’activité politique caractéristique des sociétés modernes, que s’affrontent en toute clarté les intérêts antagoniques du prolétariat et de la bourgeoisie.

Sans nous étendre ici sur les conditions que posait le parti prolétarien à un appui momentané (à l’échelle historique s’entend) aux révolutions bourgeoises et aux mouvements d’unification nationale, précisons tout de suite que cet objectif d’instauration des formes capitalistes de production et de la structure politique correspondante n’a jamais été, pour les marxistes, une fin, mais une étape qu’il fallait franchir, non pas pour s’endormir dans le pseudo-paradis de la «démocratie», mais au contraire pour en précipiter la destruction. Cet appui aux mouvements nationaux et démocratiques-bourgeois disparaît dès que cette étape est réalisée, dès que les pays où il s’est manifesté sont définitivement acquis au mode capitaliste de production. Pour cette raison, et après une expérience terrible et meurtrière de la félonie bourgeoise par les prolétaires anglais, allemands et français, le soutien des mouvements et des guerres nationales s’éteint dans les flots de sang de la Commune de Paris en 1871, après laquelle tout «front commun» entre bourgeoisie et prolétariat dans l’Europe capitaliste d’occident est une trahison de la cause révolutionnaire et socialiste. Marx l’exposa lumineusement dans un de ses plus brillants pamphlet : le massacre des Communards parisiens a consigné, pour cette partie du monde, l’élimination définitive de toute guerre nécessaire et progressive. Cette ligne de partage de l’histoire, que reproduit fidèlement le véritable programme communiste, n’est pas une déduction purement théorique, c’est l’expression d’un grand fait historique: l’impératif politique de la défense des frontières nationales, «ce dernier acte d’héroïsme dont est capable la vieille société», la bourgeoisie y renonce délibérément dès 1871, faisant passer d’abord la défense de ses privilèges de classe, n’hésitant pas à traiter avec le chef des armées ennemies, comme le fit alors Thiers auprès de Bismarck, pour pouvoir se retourner contre son propre prolétariat. Ce dernier, qui n’a soutenu le mouvement d’unification nationale que pour autant qu’il développait ses propres forces de classe grâce à la généralisation des forces productives capitalistes, ne va pas supplanter la bourgeoisie dans cette tâche dès lors que le capitalisme est instauré et qu’il s’agit désormais de l’abattre.

La démission de la bourgeoisie en tant que classe révolutionnaire s’accentue d’ailleurs et se démasque par la suite en liaison avec le phénomène central du XX° siècle: l’impérialisme. La bourgeoisie se gardera bien, c’est évident, d’avouer que ses guerres ne sont plus désormais que des guerres de rapine et de conquêtes. Pour en masquer les buts elle continuera à invoquer la défense du sol sacré de la patrie et des conquêtes sociales qu’elle a réalisées il y a un siècle et ne cesse depuis de bafouer. Mais ce ne seront que vils prétextes pour violer le sol non moins sacré des autres patries, pour leur imposer son propre joug, soit par une brutalité militaire qui égale et surpasse celle des troupes des anciennes monarchies, soit par l’hypocrite domination économique du grand capital qui, ne se contentant plus du domaine de la vieille Europe, exerce désormais ses ravages sur les autres continents, réduit en esclavage des populations entières, pille les richesses naturelles de l’Afrique et de l’Asie, dans ses colonies.

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Mais cette exploitation impérialiste, en dépit de ses lenteurs et de ses contradictions, joue malgré elle un rôle révolutionnaire considérable, en ce qu’elle éveille à la vie politique moderne des populations jusque-là fermées à tout mouvement massif d’émancipation sociale. Et ce phénomène a pour résultat de faire subir à toutes les «valeurs» idéologiques bourgeoises un curieux renversement qui vient à point confirmer l’analyse marxiste et sa perspective révolutionnaire. Les populations coloniales assujetties réclament-elles à leur tour les droits politiques que revendiquèrent, il y a un siècle, les peuples d’Europe? La bourgeoisie démocratique y répond par la calomnie et la violence répressive: l’indépendance des peuples d’Asie et d’Afrique n’est qu’un rêve utopique exploité par des «agitateurs» stipendiés. La sacro-sainte liberté du travail, qui procura au capitalisme européen son armée industrielle de faméliques salariés, vient-elle à se retourner contre l’exploitation coloniale privée d’une main-d’œuvre qui déserte les grands domaines ou l’industrie des cités-champignons? La bourgeoisie blanche y répond par la contrainte, le service du travail obligatoire ou l’amende que l’indigène ne peut payer et qui le voue aux travaux forcés sur la terre du colon. Les colonisés, enfin, se décident-ils à revendiquer la souveraineté nationale, à l’instar des peuples d’Europe asservis autrefois par les dynasties? Ce n’est là que rébellion sauvage, atteinte à «l’intégrité du territoire». La bourgeoisie, ainsi, écrit avec le sang et par les armes, sa propre définition, rigoureusement conforme à celle qu’en donnait le «Manifeste des Communistes»: la liberté c’est celle d’exploiter toute force de travail, de gré ou de force, la nation c’est le champ de cette exploitation, et l’État national l’instrument d’oppression qui la garantit.

Mais pour le prolétariat international, classe révolutionnaire, universelle, qui entend libérer l’humanité de toute exploitation et de tout esclavage, lorsque les peuples assujettis par l’impérialisme en viennent à prendre les armes, les guerres qu’ils mènent ne sont-elles pas nécessaires et progressives? N’est-elle pas légitime la révolte contre un système qui double l’exploitation économique de l’oppression raciale et, pire encore, renforce la première en consacrant la seconde? Toute une génération de socialistes réformistes l’a ignoré, se bornant à revendiquer l’égalité de droits entre les indigènes exploités et les «citoyens» de la métropole et masquant ainsi le revers sordide du mot d’ordre de «sauvegarde de la paix», à l’ombre duquel s’accomplissent journellement mille et une ignominies qui n’ont rien à envier à celles qui sont monnaie courante en temps de guerre. Pendant que les grandes puissances financières et industrielles d’Occident dépeçaient les autres continents, transplantant des populations entières et les réduisant à l’esclavage par l’usage alternatif du gourdin et de l’encens religieux des missionnaires, c’était bien, en effet, la paix qui régnait dans les métropoles repues où une bourgeoisie insolente et sotte étalait son luxe sous les yeux d’un prolétariat affamé et trahi par ses chefs mais conservant encore assez de sens de la solidarité internationale pour se dresser contre le brigandage colonialiste.

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Qu’à cette époque déjà la révolte des peuples de couleur ait été, bien qu’infructueuse, socialement justifiée, qu’elle ait répondu à une nécessité historique, cela apparaît aujourd’hui de façon lumineuse, au moment où les pays hier encore assujettis arrivent enfin, en dépit des vicissitudes et des trahisons, à la souveraineté nationale, qui n’est certes pas la fin de leurs misères sociales, l’objectif suprême que les bourgeoisies indigènes, à l’instar de celles d’Europe il y a deux siècles, voudraient assigner à la révolte populaire, mais qui, en créant et développant de nouveaux capitalismes, crée et développe de nouvelles armées de prolétaires pour le socialisme. Si ce mouvement avait eu la même ampleur il y a quarante ans, si à l’appel du prolétariat d’Europe réveillé par la révolution russe d’Octobre avait répondu la levée en masse des millions d’exploités d’Asie et d’Afrique, il est bien sûr que l’impérialisme aurait perdu la partie, que le capitalisme n’aurait pu résister à l’assaut prolétarien, que la contre-révolution stalinienne ne se serait pas produite et que le socialisme aurait déjà libéré au moins l’ancien continent et ses colonies.

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C’est ici qu’il convient de se référer à une formule fondamentale de Lénine, celle que les imposteurs de Moscou ont dû falsifier et dénaturer avec le plus d’acharnement pour pouvoir impunément continuer à se réclamer du marxisme et du communisme au moment où ils en bafouaient les principes en adhérant à la plus ignoble et inacceptable des guerres. Lénine appelait guerre juste toute guerre se dressant contre l’exploitation des pays arriérés ou colonisés par les puissances impérialistes et toute révolte armée dirigée contre les dynasties ou pouvoirs de nature féodale qui, complices et points d’appui pour l’asservissement de ces pays par le capital européen, en retardait le développement économique et y maintenaient des formes barbares et anachroniques (1). Il appelait par contre guerre injuste tout conflit résultant de la concurrence entre puissances capitalistes et de la compétition pour un nouveau partage des territoires que le capital domine, soit par la coercition militaire alliée au maintien des vieilles formes despotiques locales, soit par l’étroit réseau des intérêts financiers. Cette classification se dressait résolument contre les concepts bourgeois de «légitime défense» et du «premier agresseur». Elle plaçait au premier plan le caractère général de la guerre qui venait d’exploser: une guerre impérialiste entre «gros propriétaires d’esclaves» «pour un plus ‘juste’ partage des esclaves» (2).

Il est possible, il est fatal que dans de telles guerres des nations de l’un ou l’autre des camps militaires en présence se trouvent véritablement asservies, occupées par les troupes de l’autre belligérant. Mais cela ne change rien au caractère général de la guerre et n’autorise pas à la considérer pour autant comme «juste» ou «défensive». La guerre de 1914.18, expliquait Lénine, était impérialiste parce qu’il ne s’agissait en fait, ni du sort particulier du territoire national proprement dit des uns ou des autres belligérants, ni de leur souveraineté nationale, mais de leur butin colonial, de l’ampleur et des limites de leur champ respectif d’oppression et d’exploitation. Il s’agissait, pour les impérialismes riches et comblés de conserver le fruit de leurs rapines coloniales, pour les impérialismes jeunes et encore mal servis, de le leur ravir. Et «il n’appartenait pas aux socialistes d’aider un brigand plus jeune et plus vigoureux à piller des brigands plus vieux et plus repus» (3).

A ceux qui invoquaient l’invasion de la Belgique en 1914 pour justifier leur adhésion à l’union sacrée patriotique, Lénine rétorquait qu’il était bien vrai que le sol de la Belgique avait été violé par l’armée allemande, mais que dans ces conditions, c’est-à-dire dans les conditions d’une guerre impérialiste, «il est impossible d’aider la Belgique autrement qu’en aidant à étrangler l’Autriche ou la Turquie». (4)  Et il ajoutait: «Que vient donc faire ici la «défense de la patrie»? Cette patrie qui ne peut être défendue que par l’écrasement des autres patries, c’est-à-dire non seulement des pays belligérants, mais encore des pays opprimés, dont les impérialismes rivaux se disputent la domination par la guerre précisément.»

Il n’est que trop vrai que la propagande belliciste et chauvine de la bourgeoisie se renforce des conséquences même du désastre qu’elle a provoqué: les populations militairement occupées et aux prises avec les mille misères et vexations qui en découlent sont forcément portées à oublier les responsabilités de leurs propres dirigeants dans la guerre et le caractère d’exploitation et d’oppression de classe du pouvoir d’État qui les appelle à la lutte contre l’envahisseur. Ce qui constitue une raison supplémentaire pour les révolutionnaires de dénoncer avec force le caractère historique et social de l’holocauste que subit tout le prolétariat international. «Quiconque, concluait Lénine, justifie la participation à cette guerre perpétue l’oppression impérialiste des nations. Quiconque veut exploiter les difficultés actuelles des gouvernements en ayant pour but la révolution sociale défend réellement la liberté réelle des nations, liberté qui n’est réalisable qu’en régime socialiste

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La guerre de 1914-18 était donc une guerre impérialiste: le capitalisme allemand, venu trop tard dans l’arène internationale pour avoir des colonies, convoitait celle de ses voisins; l’Angleterre voyait en lui un dangereux rival qui s’infiltrait jusque dans ses propres marchés et qu’il fallait abattre; la France, quoiqu’en partie guérie de sa soif revancharde d’après 1870, avait littéralement poussé à la guerre cet édifice chancelant du tsarisme qui lui était redevable de 10 milliards de francs-or et ne pouvait se libérer de cette dette qu’en visant les dépouilles de l’Empire Ottoman menacé de ruine.

Mais en fut-il autrement de la guerre de 1939-45? Il n’est pourtant pas difficile d’y reconnaître d’identiques causes économiques, les seules qui comptent dans le système de production basé sur la recherche du profit. Entre vainqueurs et vaincus de la première guerre mondiale, le traité de Versailles avait consigné un «partage du monde» qui, par ses exactions et ses absurdités, constituait un véritable défi à toute perspective de pause durable entre les impérialismes exacerbés. Tout comme celle de Guillaume II, l’Allemagne de Hitler étouffait dans son cadre national et réclamait son «espace vital». Pour l’isoler et la maîtriser, la France et l’Angleterre avaient tissé autour d’elle un réseau d’alliances qui les entraînait inéluctablement à défendre les frontières, des États limitrophes du Troisième Reich dès lors que celui-ci, pour satisfaire son besoin d’expansion économique comme pour sauvegarder sa stabilité sociale, n’hésiterait plus à violer les clauses du traité de 1918. Cette occasion survint à propos de la situation des «Sudètes», minorité allemande en Tchécoslovaquie. Mais ce n’était là qu’un prétexte: on assistait depuis vingt ans à un alignement politique et militaire qui ne laissait aucun doute sur les intentions des coalitions en présence dont les États, également lancés, quoiqu’à des niveaux différents, dans l’armement et la production de guerre, également résolus, quoiqu’à des titres opposés – les uns voulant conserver, les autres conquérir – à jeter les masses sociales dans un second carnage mondial, s’apprêtaient à affronter une nouvelle répartition du monde entre impérialismes repus et impérialismes affamés.

Une telle solution des contradictions capitalistes n’était possible, une fois encore, que grâce au concours des partis «ouvriers» traîtres à la révolution et au socialisme; et, de nouveau, elle devait masquer ses causes réelles et ses objectifs véritables sous un puissant prétexte idéologique. On avait dit de la première guerre mondiale qu’elle était celle du droit et de la civilisation contre le militarisme prussien. La seconde fut justifiée comme défense de la liberté et de la démocratie contre le fascisme. Mais avant d’éventer cet argument aussi faux qu’efficace, nous devons rappeler que ce caractère impérialiste de la guerre de 1939-45 fut reconnu, au moins un temps, par ceux-là même qui devaient devenir les nouveaux «jusqu’au-boutistes»: les faux communistes des partis dirigés par Moscou.

En effet, bien qu’il fut devenu, depuis le Front Populaire de 1936, l’artisan le plus résolu d’une politique nationale de fermeté et d’armement contre la «menace hitlérienne», bien qu’il ait utilisé toute son influence sur les masses ouvrières pour les inciter à sacrifier à cette politique toutes leurs revendications immédiates, le parti staliniste n’hésita pas, en septembre 1939, à dénoncer le conflit qui venait d’éclater comme une machinerie de la City de Londres visant, par delà l’Allemagne d’Hitler, la Russie des Soviets. Il conserva cette attitude aussi longtemps que la Russie eut partie liée avec Hitler pour le partage de la Pologne et ne l’abandonna que lorsque ce dernier, se retournant contre son allié, lança ses panzer division dans la grande plaine russe. Pour les «communistes» aux ordres de Moscou il ne fit pas l’ombre d’un doute que la guerre redevenait alors une guerre «juste» et légitime et que le plus impérieux devoir des prolétaire était de donner leur vie pour une nouvelle défense de la civilisation, cette fois contre la «barbarie nazie».

Il suffirait déjà de ce bref raccourci pour montrer que cette caractérisation de la deuxième guerre impérialiste n’a rien de commun avec les critères de Lénine que nous avons rappelés plus haut, et qu’elle fut purement et simplement calquée sur les intérêts nationaux et capitalistes des imposteurs du Kremlin. Mais il y eut des gens, pourtant adversaires acharnés du régime de Staline et fidèles, croyaient-ils, à l’orthodoxie léniniste, qui pensèrent également que la présence d’un État «ouvrier» dans le conflit en modifiait toute la signification historique et sociale. En réalité, l’État russe avait déjà cessé d’être prolétarien: les étapes de son évolution sur la voie de la dégénérescence capitaliste se reflètent fidèlement dans la politique des partis «communistes» d’Europe, dans leurs alliances avec les partis opportunistes de la social-démocratie et avec d’authentiques partis bourgeois, tout comme dans la diplomatie russe qui, par la bouche de Staline approuvait la «défense nationale» du gouvernement Laval, et, en la personne du «délégué» Dimitrov, faisait son entrée dans la Société des Nations, la «caverne de brigands» du capitalisme, suivant Lénine. Mais dans le cas même où il eut été licite de croire que l’État russe, à la déclaration de guerre, n’avait pas encore entièrement consommé son involution vers la forme capitaliste, le seul fait d’adhérer au conflit et d’appeler le prolétariat mondial à la mobilisation dans un camp ou dans un autre, au lieu de l’appeler à la révolte contre sa propre bourgeoisie, suffirait, strictement suivant le schéma de Lénine, à prouver qu’il avait perdu ses derniers vestiges socialistes et prolétariens.

En effet, si nous transposons simplement Lénine, il était impossible d’aider – non plus seulement la Belgique – mais la Tchécoslovaquie, la Pologne, la France, tous pays occupés par l’armée allemande, autrement qu’en aidant les Alliés, Angleterre et États-Unis, notamment, à étrangler les colonies et pays qu’ils exploitaient. C’est tellement vrai que la Russie, pour pouvoir entrer dans la coalition antifasciste, dut procéder à la liquidation de l’Internationale, c’est-à-dire en consigner chaque section à sa propre bourgeoisie, enjoindre au parti hindou de cesser toute activité anti-anglaise, dissoudre le parti américain, tandis que ses adeptes français n’avaient pas attendu la guerre pour «aider à étrangler», en 1937, l’Étoile Nord-Africaine de Messali, interdite par le gouvernement de Front Populaire et calomniée comme «fasciste» par les hommes de Thorez.

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Mais il reste, dira-t-on, la question des «régimes politiques» dont la guerre était l’enjeu. Le triomphe de la démocratie et la défaite du fascisme, faut-il les tenir pour rien? D’après les critères énoncés plus haut et selon lesquels une guerre ne peut être approuvée par le prolétariat que pour autant qu’elle représente une lutte contre des formes sociales rétrogrades, l’antithèse entre fascisme et démocratie est irrecevable car il s’agit de deux formes de gouvernement également bourgeoises et capitalistes. De plus elle n’est pas réelle. Il est bien vrai que le mot d’ordre antifasciste doit son succès auprès des masses ouvrières à ce que le fascisme fut véritablement une réaction contre-révolutionnaire de la bourgeoisie devant la menace prolétarienne. Mais une véritable lutte ouvrière contre le fascisme ne pouvait être qu’une lutte entre les classes et non entre des États, tous parvenus au mode capitaliste de production, tous asservis aux desseins du capital. Effectivement, lorsque le fascisme était autre chose qu’un mot et qu’un épouvantail propre à hâter l’union sacrée, lorsque le fascisme italien ou allemand procédait à l’écrasement des organisations ouvrières et à l’extermination de leurs militants, toutes les bourgeoisies du monde, ouvertement ou hypocritement, furent solidaires avec lui. Lorsque les gouvernements bourgeois reprirent à leur compte l’argument antifasciste développé par l’opportunisme ouvrier, ce n’était plus qu’un prétexte pour justifier la guerre impérialiste. Mais si le fascisme représente historiquement une forme politique du capitalisme, s’il extériorise les aspects profonds de la concentration économique et structurelle de ce régime, s’il se signale par l’extension inouïe de la violence sociale, de l’arbitraire policier, du contrôle de la vie privée des individus, alors il est bien sûr que c’est lui et non la démocratie qui a gagné la guerre, et que les méthodes odieuses que l’hitlérisme, non sans une certaine grandeur macabre, a généralisées, ce sont les gouvernements de la Libération qui en ont héritées au même titre que des vulgaires «surplus» américains.

Une guerre, avons-nous dit déjà, se caractérise, non par les drapeaux idéologiques qu’elle déploie, mais par ses causes objectives, toujours liées, en système de production mercantile-capitaliste, aux intérêts des classes dominantes. «La guerre impérialiste, disait Lénine, ne cesse pas d’être impérialiste lorsque les charlatans et les phraseurs, ou les philistins petits-bourgeois lancent un «mot d’ordre sacré», mais lorsque la classe qui mène cette guerre impérialiste et lui est attachée par des millions de fils (si ce n’est de câbles) s’avère renversée en fait et remplacée au pouvoir par la classe vraiment révolutionnaire, le prolétariat. Il n’est pas d’autre moyen de s’arracher à une guerre impérialiste, de même qu’à une paix de rapine impérialiste

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La guerre pour la liberté et l’indépendance nationale a un contenu social réel lorsque l’objectif économique qui y correspond possède également une réalité, comme ce fut le cas dans l’Europe pré-capitaliste, comme ce l’est encore pour les pays colonisés d’Asie ou d’Afrique. Là-bas, comme ici autrefois, liberté signifie affranchissement des vieilles servitudes et avènement des formes modernes de travail associé, unité nationale, développement du marché intérieur et accroissement des forces productives. Le caractère social d’une guerre se déduit toujours du caractère des contradictions économiques qui l’ont provoquée. Au stade du plein capitalisme ce ne sont plus les forces neuves d’un jeune système de production aux prises avec une superstructure anachronique d’État qui déterminent les conflits militaires entre grandes puissances, mais la concurrence entre deux groupes de monopoles au sein du même système de production. On n’en sort ou on n’y échappe, comme disait Lénine, que par une révolution. En conséquence l’alternative «guerre ou paix», à laquelle l’opportunisme ouvrier complice du capitalisme voudrait subordonner l’attitude et l’action des masses ouvrières, est donc doublement fausse. D’une part, parce que la paix ne peut être que le replâtrage momentané des contradictions dont l’explosion est la cause des conflits militaires, ou, en d’autres termes, parce que de la paix capitaliste, il ne peut, sans lutte de classe, sortir autre chose que la guerre impérialiste. De l’autre, parce qu’on ne peut pas «éviter la guerre», sinon par la révolution, à laquelle l’idéologie pacifiste, impliquant la paix sociale, tourne forcément le dos.

 

Plus le capitalisme vieillit, s’enfle, s’hypertrophie, plus sa dynamique interne est impérieuse et impitoyable, plus les risques de guerre sont grands. Plus les moyens techniques de production se développent, plus les tentatives d’entente entre États pour une limitation de l’application de ces moyens à la préparation belliciste sont utopiques, et plus criminelle est la propagande «ouvrière», «communiste», qui y ajoute foi. Contrairement à la croyance stupide selon laquelle la menace terrible de destruction atomique de l’humanité ferait reculer les chefs d’État, un tel paroxysme dans la recherche de la perfection quantitative et qualitative des moyens de destruction implique un accroissement énorme de la part improductive de l’économie, et de la masse de produits soustraits au marché, une place toujours plus prépondérante de la «guerre» au sein de la «paix». Le déclenchement d’un conflit sera d’autant plus prompt et terrible que la quantité de travail incorporée dans les engins de guerre et gaspillée dans les recherches à des fins destructives aura été considérable. Les marxistes ne peuvent cacher cette vérité à la classe ouvrière: si le mouvement prolétarien ne renaît pas, s’il ne trouve pas la force de disputer la direction de la société aux classes capitalistes avant l’éclatement de la guerre atomique, rien ne pourra arrêter celle-ci, ni les accords entre les chefs d’État, ni les protestations individuelles ou de masses, rien sinon la difficile reprise de la lutte pour la destruction des pouvoirs existants.

Tour à tour, la propagande officielle proclame la nécessité de «s’armer» pour éviter la guerre ou l’urgence de «se mettre d’accord» pour réduire les armements afin de la conjurer. En réalité les gouvernements ne sont les maîtres ni de la guerre ni de la paix. Ils sont seulement les maîtres, avec la complicité des opportunistes, de la paix sociale, c’est-à-dire des divers moyens qui leur permettent d’interdire au prolétariat d’imposer sa propre solution. La guerre et la paix ne sont pas des voies différentes, ce sont deux stations situées sur une même voie, celle de la conservation sociale et de la perpétuation du capitalisme que les masses sociales, comme un convoi aveugle, suivent encore docilement, trompées par leurs chefs, allant jusqu’à applaudir ceux qui les dirigent vers la sinistre destination. Les deux seules voies véritablement opposées sont celle du capitalisme et de la révolution socialiste. Elles ne sont pas parallèles et ne se côtoient jamais. Une seule fois dans l’histoire, il y eut, de l’une à l’autre, «bifurcation». Ce fut vers la fin de la première guerre mondiale et lors de la révolution russe. Parce que le prolétariat avait pris le pouvoir dans un grand pays, parce que le mouvement ouvrier, trahi par sa direction, pouvait se reprendre et abandonner la politique d’union sacrée dans laquelle l’opportunisme des sociaux-démocrates l’avait fourvoyé, les communistes purent lancer le mot d’ordre de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire. Mais aujourd’hui, alors que le mouvement communiste a sombré d’une façon plus ignominieuse encore que son prédécesseur, alors que toute la puissance coercitive, politique, idéologique des appareils d’État, s’en est trouvée décuplée, c’est la révolution qui devra devancer le lancement des premiers missiles téléguidés sous peine d’un long et terrible recul, non seulement du mouvement prolétarien mais de toute la société. Pour paralyser les semeurs de mort, pour immobiliser au sol les engins super-perfectionnés de destruction, pour enrayer la machine infernale que la bourgeoisie, tel l’apprenti sorcier, peut déchaîner, le prolétariat ne peut compter que sur son action propre et sur elle seule. Cette notion brutale de la seule et vraie réalité est la première condition de réveil prolétarien. Elle n’est en rien décourageante ou défaitiste car c’est d’elle que dépend le regroupement des formidables ressources d’énergie que recèlent encore les masses ouvrières. Divisées et désemparées, celles-ci n’en soupçonnent même plus l’existence, mais elles les retrouveront triomphalement lorsqu’elles auront retrouvé leur unité et leur organisation de classe.

Notes

  1. La brochure «Le socialisme et la guerre» (Éditions Sociales 1952) recueil d’articles écrits en 1915 par Lénine formule cette position d’une façon qui ne laisse place à aucune équivoque: «L’époque 1789-1871 a laissé des traces profondes et des réminiscences révolutionnaires. Avant le renversement de l’absolutisme et du joug étranger, il ne pouvait être question du développement de la lutte du prolétariat pour le socialisme. Parlant du caractère légitime de la guerre «défensive» par rapport aux guerres d’une telle époque, les socialistes ont toujours eu précisément pour but une révolution contre le régime médiéval et le servage. Les socialistes ont toujours entendu par guerre «défensive» une guerre «juste» dans ce sens. C’est dans ce sens seulement que les socialistes reconnaissaient et continuent de reconnaître le caractère légitime, progressif, équitable de la «défense de la patrie» ou d’une guerre «défensive». Par exemple, si demain le Maroc déclarait la guerre à la France, l’Inde à l’Angleterre, la Perse ou la Chine à la Russie, ce seraient des guerres «justes», «défensives», quel que soit le premier agresseur, et tout socialiste montrerait de la sympathie pour la victoire des États opprimés, dépendants, ne jouissant pas de la plénitude de leurs droits, sur les «grandes» puissances oppressives, esclavagistes, spoliatrices.» (Page 6.)
  2. «Le socialisme et la guerre» (Éditions Sociales 1952), page 7.
  3. «Le socialisme et la guerre» (Éditions Sociales 1952), page 9.
  4. «Le socialisme et la guerre» (Éditions Sociales 1952), page 11.

*Sous-titre et caractères gras sont de nous. Robert Bibeau  http://www.les7duquebec.com

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