QU’EST CE QUE LE MARXISME-LÉNINISME? (TML)

L’idée même du communisme n’a jamais été autant dépréciée qu’elle ne l’est à notre époque, et surtout en Occident.

Néanmoins, ce n’est pas le cas systématiquement dans bien d’autres régions du monde, à commencer par celles qui ont vu s’établir des régimes politiques s’en réclamant, et qui, dans une grande puissance comme la Chine, s’en réclament encore…

La plupart de ces pays, à commencer par l’URSS, se sont également réclamé du marxisme-léninisme, comme idéologie fondatrice du mouvement communiste moderne en général, et du parti communiste en particulier.

Pourtant, aujourd’hui, si très peu de partis communistes d’importance ont survécu, la plupart, en outre, ont renoncé, et le plus souvent, très officiellement, au marxisme-léninisme.

Ce n’est pas le cas du Parti Communiste Chinois, qui a même pendant un temps prétendu ajouter un prolongement « maoïste » au marxisme-léninisme.

Un parti qui joue non seulement le rôle dirigeant essentiel en Chine mais qui, de ce fait, influe sur les rapports de force entre puissances mondiales, et sur l’ensemble des forces politiques qui s’y expriment. [NDLR : il est important de préciser que la Chine n’a jamais été un pays socialiste et que  le Maoïsme est une révision petite bourgeoise du marxisme-Léninisme]

Il est donc d’une grande importance de définir ce que nous entendons par Marxisme-Léninisme ! Il s’agit donc, entre autres conséquences, de définir la nature économique et sociale, la nature de classe, bourgeoise ou prolétarienne, de la deuxième puissance mondiale. Et donc de situer le rôle de son influence dans les luttes économiques, politiques, sociales et idéologiques, à l’heure actuelle !

Il est clair que les conceptions idéologiques développées par ce parti sont promues avec tous les moyens d’influence, de communication et de propagande de cette grande puissance. Non pas forcément dans un but de prosélytisme au premier degré, mais dans le but de faire rayonner son influence dans tous les cercles politiques, culturels, économiques des pays entretenant des relations avec la Chine.

Cette influence chinoise est l’un des vecteurs par lequel revient, sous diverses formes, l’idée que le marxisme-léninisme n’est pas réellement devenu une idéologie obsolète.

De plus, avec la crise de 2008 et aussi avec la problématique de la robotisation de l’industrie, est revenu sur le devant de l’actualité la perspicacité des analyses et des prospectives développée voici déjà un siècle et demi par Karl Marx.

Une partie importante de l’intelligentsia de la gauche occidentale s’est donc sentie à nouveau portée à se référer au marxisme, et avec le rayonnement « attractif » de la puissance économique chinoise, d’aucuns se sont référé à nouveau au léninisme pour, en quelque sorte, et à plus d’un titre, « bénéficier de ce rayonnement » !

Mais l’objet de cet article n’est pas non plus de faire un tri systématique de ces divers « rayonnements et influences », mais bien plutôt de revenir à ce que sont les fondamentaux du marxisme-léninisme et de laisser le lecteur juger lui-même de la réalité des choses.

Il ne s’agit pas non plus de partir d’un préjugé dogmatique selon lequel tous propos de Marx et de Lénine seraient des vérités éternelles et intangibles.

Comme on l’a vu, si ces propos reprennent de l’influence, c’est bien parce qu’ils s’avèrent être encore des outils opérationnels pour comprendre le monde d’aujourd’hui et les difficultés auxquelles il est confronté.

Toutefois, tracer la limite entre l’opérationnel et ce qui pourrait effectivement être obsolète, dans un ensemble d’œuvres aussi vaste, ce n’est pas chose aisée et ne peut se faire qu’à mesure de la confrontation entre l’outil et la matière économique, sociale et politique, à traiter.

Et il ne s’agit ici que de tenter une approche résumée. On s’en tiendra donc à ce que ces deux auteurs ont eux-même tenu pour fondamental et trans-historique, dans leurs œuvres. Évidemment, cette démarche nous semble validée par les différents travaux d’études, de recherches et d’analyse déjà effectués et qui ont prouvé, au fil des années, la validité de ces fondamentaux eux-mêmes.

Autrement dit, le constat de base est bien que rien n’oblige donc évidemment personne à se réclamer du marxisme-léninisme, mais que ceux qui le font ne peuvent s’exonérer d’une démarche de recherche de validation de leurs écrits, travaux et proclamations diverses, à l’aune de ces fondamentaux !

L’honnêteté exige que les mots aient un sens, et surtout, de préférence, en matière de communication politique !

Comme on va le voir, ce n’est donc pas si compliqué, et les lignes de démarcation apparaîtront très vite au lecteur, et lui permettront, s’il sait comprendre les interactions entre les diverses aspects de la question, de se forger sa propre approche, sa propre évaluation.

Partie 1 :

Le nom de Marx et le concept de marxisme et d’abord culturellement identifié au concept de lutte sociale, de lutte de classe… Une des raisons provient évidemment du Manifeste du Parti Communiste, qui, dès 1847, ouvrait sur cette célèbre phrase :

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes. »

 

 

 

Mais plus important que la lutte elle-­même est le but de la lutte, ce qu’il devait préciser quelques années plus tard :

« Maintenant, en ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert l’existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu’elles s’y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l’évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l’anatomie économique. Ce que j’ai apporté de nouveau, c’est :

    1. de démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées du développement de la production ;
    2. que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ;
    3. que cette dictature elle-­même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classes. »

__K. Marx, Lettre à J. Weydemeyer, 5 mars 1852

Le concept de dictature du prolétariat, c’est évidemment le mot qui fâche, qui bloque et renvoie à l’image désastreuse que la bourgeoisie a réussi à forger du communisme en général et du marxisme-léninisme en particulier. Le fait est qu’aucun des pays s’y étant référé ou s’y référant encore n’a réellement franchi l’étape de transition menant à une société sans classe.

Néanmoins, l’évidence et le bon sens indiquent qu’une transformation vers une société sans classes, ou même simplement avec un nivellement réel des différences de classe, ne peut se faire sans transition.

Le fait que la classe révolutionnaire prolétarienne doive s’organiser comme classe capable d’imposer une telle transformation à l’ancienne classe dominante et à ses zélateurs de tous ordres et fonctions, c’est aussi une évidence, et aussi de celles qui fâchent…

Pour l’instant historique que nous vivons encore, c’est donc le degré de transformation et la nature des changements opérés qui sont le critère d’évaluation, à défaut d’aboutissement du processus.

Un bilan comparatif des diverses tentatives n’est évidemment pas l’objet de cet article, mais bien plutôt de donner au lecteur les clefs, les outils essentiels qui lui permettront de faire lui-même sa propre évaluation.

Il importe donc particulièrement, et même, essentiellement, de comprendre ce que Marx et Lénine entendaient par « phase de transition », mais on ne peut pas faire l’impasse sur le concept de dictature du prolétariat :

« Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. À quoi correspond une période de transition politique où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. »

___K. Marx, 1875, CRITIQUE DU PROGRAMME DE GOTHA.

« L’essentiel, dans la doctrine de Marx, c’est la lutte des classes. C’est ce qu’on dit et c’est ce qu’on écrit très souvent. Mais c’est inexact. Et, de cette inexactitude, résultent couramment des déformations opportunistes du marxisme des falsifications tendant à le rendre acceptable pour la bourgeoisie. Car la doctrine de la lutte des classes a été créée non par Marx, mais par la bourgeoisie avant Marx; et elle est, d’une façon générale, acceptable pour la bourgeoisie. Quiconque reconnaît uniquement la lutte des classes n’est pas pour autant un marxiste; il peut se faire qu’il ne sorte pas encore du cadre de la pensée bourgeoise et de la politique bourgeoise. Limiter le marxisme à la doctrine de la lutte des classes, c’est le tronquer, le déformer, le réduire à ce qui est acceptable pour la bourgeoisie. Celui-là seul est un marxiste qui étend la reconnaissance de la lutte des classes jusqu’à la reconnaissance de la dictature du prolétariat. C’est ce qui distingue foncièrement le marxiste du vulgaire petit (et aussi du grand) bourgeois. C’est avec cette pierre de touche qu’il faut éprouver la compréhension et la reconnaissance effectives du marxisme. »

___Lénine, 1917, L’État et la Révolution, Chap II.

Le but de la transition, l’aboutissement à une société sans classes, cela ne peut se faire sans abolition du capitalisme et c’est bien là le but fondamental de la transition. Une société de transition ne commence clairement qu’avec une rupture d’avec le capitalisme. C’est un processus qui vise à réduire, et le plus rapidement et le plus complètement possible le capitalisme, c’est à dire l’emprise du capital et du capitaliste sur la société, jusqu’à les faire disparaître, en tant que fonction économique et en tant que classe sociale.

Quel est le processus de rupture anticapitaliste entrepris et quel est le niveau de son développement, voilà ce qui permet de distinguer ce qui ressort du socialisme ou non, comme phase de transition et première phase du communisme, et donc ce qui doit donc être le contenu caractéristique de la dictature du prolétariat.

Bien évidemment, le degré de transformation d’une société ne peut s’apprécier qu’à partir de l’évaluation d’une situation au départ de la transformation révolutionnaire. De plus, et tout aussi évidemment, ce n’est qu’à partir d’une compréhension approfondie de cette situation que l’on peut envisager les transformations adéquates. C’est pourquoi l’œuvre de Marx repose essentiellement sur une telle compréhension. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, Le Capital est considéré comme l’œuvre majeure de Marx, ce qui correspond effectivement au but principal qu’il avait fixé à son travail, dans la perspective d’une transformation révolutionnaire.

Mais c’est clairement aussi là ce qui distingue le marxiste-léniniste de l’économiste bourgeois. Tout en poursuivant cette œuvre majeure de décryptage du système économique capitaliste, Marx restait à l’affût des moindres prises possibles par lesquelles le prolétariat pouvait commencer d’entreprendre une transformation révolutionnaire et abolir ce système.

Il n’en va évidemment pas de même de l’économiste bourgeois lorsqu’il tente d’utiliser la somme impressionnante de connaissance économique contenue dans cette œuvre pour ses propres fins de capitaliste. La propension de certains dans cette utilisation les pousse encore assez souvent à se déclarer « marxistes », pour se donner une contenance communicative « progressiste », ou parfois « marxiens », pour éviter d’indisposer leur pairs libéraux en duplicité…

Avec l’évolution actuelle du capitalisme, et non seulement à cause de son développement sur les ruines des anciens pays socialistes, mais aussi par la survivance de leur influence idéologique dans certains pays, c’est l’idéologie marxiste-léniniste elle-­même qui est très souvent victime du même processus de référence abusive, à des fins tout à fait contraires à ses buts initiaux et réels.

Les deux démarches idéologiques, qu’elles soient pseudo « marxiste » / « marxienne » ou pseudo « marxiste-léniniste » sont cependant profondément de même nature de classe, bourgeoise et réactionnaire, et, par rapport aux fondamentaux, de l’ordre du révisionnisme.

Néanmoins il reste important et même fondamental, pour le marxiste-léniniste contemporain, de comprendre les processus par lesquels s’accumule le capital et pourquoi, en dépit de la tournure exponentielle qu’à pris cette accumulation, depuis quelques décennies déjà, non seulement aucun des problèmes économiques, sociaux et écologiques auxquels le monde actuel se trouve confronté ne sont en voie de résolution, mais de fait aussi pourquoi la « solution », provisoire, précaire et plus apparente que réelle, d’une phase de crise aiguë, n’est que le prélude à une autre phase de crise aiguë, et très probablement encore pire, de l’avis des « experts » bourgeois eux-mêmes !

Ces processus d’accumulation exponentielle, quasiment généralisés à travers la planète et encore accentués avec les processus de la mondialisation, n’en sont pas moins très inégaux entre eux, entre les nations et les régions du globe. Ils donnent lieu à des luttes féroces et même systématiquement impitoyables entre nations, groupes de nations et pôles d’intérêts financiers.

Cela peut paraître un truisme et une évidence à priori peu utile à rappeler, sauf si l’on considère précisément l’origine de la richesse des nations émergentes, des puissances qui montent par rapport à celles qui déclinent : c’est leur développement économique qui en est la source, et il repose essentiellement sur le développement de leur industrie et donc sur le travail du prolétariat industriel.

Aujourd’hui comme hier, et même en tenant compte de tous les progrès de la technique et de la robotisation, c’est le travail humain, et singulièrement, celui du prolétaire industriel, qui reste la source essentielle de la richesse et de la puissance des nations. Et donc, en réalité, dans le système actuel, de l’accumulation du capital !

C’est ainsi qu’une évidence triviale, assez médiatiquement répandue par l’économiste et l’idéologue bourgeois et petit-bourgeois permet en fait d’en dissimuler une autre, beaucoup plus fondamentale, en réalité.

Le processus d’accumulation du capital par le travail, c’est donc, en fait et ni plus ni moins, le processus d’accaparement de la plus-value crée par le travail du prolétaire.

Cette plus-value est elle-­même une partie de la valeur globalement créée par le travail, au delà du travail déjà accumulé dans les moyens de production et de la partie du travail rémunérée sous forme de salaire et équivalente à ce qui est nécessaire à la reproduction de la force de travail du prolétaire.

Ce salaire est donc la valeur d’échange par laquelle le capitaliste s’approprie la force de travail du prolétaire, tandis que la plus-value résulte de la différence avec le produit global de cette force de travail, qui est sa valeur d’usage, intégralement acquise au capitaliste par le contrat de travail, qu’il soit écrit ou de fait, par simple engagement oral.

Cette différence est donc un effet concret des lois économiques du capitalisme telles qu’observées, analysées et décryptées par Marx.

Et principalement, de la loi de la valeur. La loi de la valeur est la loi économique principale à la base de l’étude des processus économiques par Marx. C’est celle qu’il a mis lui-même à la base de son œuvre majeure, Le Capital, et cela dès le Chapitre 1 du Livre I.

Il est donc impossible, en réalité de se dire marxiste, ou même de se référer au marxisme, sans une connaissance suffisante de cette loi, sans une étude sérieuse des premiers chapitres du Capital. De même, en lien avec cette loi, le concept de plus-value ne peut se comprendre sans une étude suffisante des passages de l’œuvre de Marx le développant.

Avec les moyens modernes, l’œuvre de Marx est désormais en accès gratuit et une lecture thématique est particulièrement simplifiée par ces moyens. Il n’est donc pas question d’en faire ici un résumé, au demeurant tout à fait inutile, mais simplement de pointer les principaux thèmes de lecture qui peuvent guider la recherche du novice.

Ce qui était possible à des militants ouvriers autodidactes, il y a déjà plus d’un siècle, l’est encore bien davantage, aujourd’hui.

Comme on le voit ici, dès les premières pages de ce modeste article de présentation, plusieurs lignes de démarcations sont déjà apparentes entre ce qui permet de se considérer marxiste ou non, entre pseudos- « marxistes », opportunistes et révisionnistes, en réalité, et marxistes-léninistes réellement révolutionnaires.

Mais ce n’est pas encore là l’essentiel, qui est évidemment le contenu révolutionnaire lui-même que l’on veut donner à la phase de transition, à la dictature du prolétariat.

Marx, nécessairement, s’est peu étendu sur les principes économiques de la phase de transition. En effet, s’il avait huit siècles de développement de la société bourgeoise à étudier, depuis son émergence sous la féodalité, il n’avait pas même un siècle d’émergence et de développement du mouvement ouvrier à étudier et tout au plus quelques semaines, avec la Commune de Paris, d’une ébauche d’alternative au capitalisme.

Pour autant, on ne peut pas dire qu’il ait éludé le sujet, chaque fois qu’il s’y est trouvé confronté, et son œuvre la plus caractéristique, sur ce thème, est certainement la Critique du Programme de Gotha, où il expose ses idées à ce sujet, en contre-proposition par rapport au projet de programme du parti social-démocrate allemand.

Il y expose des principes économiques qui sont dans le prolongement direct de ceux exposés à propos de la loi de la valeur telle qu’à la base de son œuvre majeure, dès le Chapitre 1 du Livre I du Capital. On ne saurait donc lui reprocher un manque de cohérence sur ce sujet essentiel, malgré le petit nombre d’occurrences, effectivement, dans l’ensemble de son œuvre.

Mais de plus, et indépendamment de l’espacement dans le temps de ces diverses occurrences, ou même, plutôt, à cause même de cet espacement, ce qui est également frappant, c’est la très grande cohérence entre ces occurrences elle-­même.

Et cela dès l’origine de la conception même de son œuvre majeure, dont une partie des bases est généralement considérée comme étant le texte dit des Grundrisse, en 1857-58. Dans le célèbre « Fragment sur les machines », Marx y aborde la question du rapport entre capital, travail et temps libre, encore un sujet étonnamment, mais au fond, assez logiquement, terriblement d’actu…

« Le capital ajoute ceci, qu’il augmente le temps de sur-travail de la masse par tous les moyens de l’art et de la science, parce que sa richesse consiste directement en l’appropriation de temps de sur-travail ; étant donné que son but est directement la valeur, non la valeur d’usage. Il contribue ainsi, malgré luiactivement à la création des moyens du temps social disponible, tendant à réduire le temps de travail pour la société tout entière à un minimum décroissant et à libérer ainsi le temps de tous aux fins de leur propre développement. Mais sa tendance est toujours de créer d’un côté du temps disponible, et, d’un autre côté, de le convertir en sur-travail.

S’il réussit trop bien dans la première entreprise, il souffre alors de surproduction et le travail nécessaire se trouve interrompu faute de ce que du sur-travail puisse être valorisé par le capital. Plus cette contradiction se développe, plus il s’avère que la croissance des forces productives ne peut plus être enchaînée à l’appropriation de sur-travail d’autrui, mais qu’il faut que ce soit la masse ouvrière elle-même qui s’approprie son sur-travail. Lorsqu’elle a fait cela – et que, par là, le temps disponible cesse d’avoir une existence contradictoire –, alors, d’un côté, le temps de travail nécessaire aura sa mesure dans les besoins de l’individu social, d’un autre côté, le développement de la force productive sociale croîtra si rapidement que, bien que la production soit désormais calculée pour la richesse de tous, le temps disponible de tous s’accroîtra. Car la richesse réelle est la force productive développée de tous les individus. Ce n’est plus alors aucunement le temps de travail, mais le temps disponible qui est la mesure de la richesse. »

En quelques lignes il nous brosse ainsi les grandes lignes de ce que devient l’évolution de la loi de la valeur à travers les grandes phases historiques modernes, du capitalisme finissant à la naissance du communisme dans sa phase supérieure, et donc en résumant de manière on ne peut plus précise et appropriée ce qui est le principe même d’une économie de transition, et en précisant même ses deux aspects majeurs : la réappropriation collective de la plus-value (sur-travail), et l’équilibre des échanges entre temps de travail et besoins sociaux.

Ce sont ces deux idées, liées indissolublement l’une à l’autre, qui définissent ce qu’est une économie de transition, quelle qu’en soit la forme concrète, et qu’il reprendra et développera, dix huit ans plus tard, dans la Critique du Programme de Gotha.

Dans ce développement, la forme concrète est évidemment beaucoup plus détaillée, en fonction du contexte de l’époque, et certains aspects, comme la forme « bons de travail », peuvent paraître obsolètes, mais ce qui est important est le principe de fond, identique à celui ébauché dès les Grundrisse, alliant fond commun de collectivisation du sur-travail (plus-value) et répartition individuelle selon les quantums de travail (valeur-travail), directement basée sur une réutilisation socialisée de la loi de la valeur, telle que définie à la base du Capital.

« Si nous prenons d’abord le mot « produit du travail » (Arbeitsertrag) dans le sens d’objet créé par le travail (Produkt der Arbeit), alors le produit du travail de la communauté, c’est « la totalité du produit social » (das gesellschaftliche Gesamtprodukt).

Là-dessus, il faut défalquer :

Premièrement : un fonds destiné au remplacement des moyens de production usagés;
Deuxièmement : une fraction supplémentaire pour accroître la production;
Troisièmement : un fond de réserve ou d’assurance contre les accidents, les perturbations dues à des phénomènes naturels, etc.

Ces défalcations sur le « produit intégral du travail » sont une nécessité économique, dont l’importance sera déterminée en partie, compte tenu de l’état des moyens et des forces en jeu, à l’aide du calcul des probabilités ; en tout cas, elles ne peuvent être calculées en aucune manière sur la base de l’équité.

Reste l’autre partie du produit total, destinée à la consommation.

Mais avant de procéder à la répartition individuelle, il faut encore retrancher :

Premièrement : les frais généraux d’administration qui sont indépendants de la production.
Comparativement à ce qui se passe dans la société actuelle, cette fraction se trouve d’emblée réduite au maximum et elle décroît à mesure que se développe la société nouvelle.

Deuxièmement : ce qui est destiné à satisfaire les besoins de la communauté : écoles, installations sanitaires, etc.
Cette fraction gagne d’emblée en importance, comparativement à ce qui se passe dans la société actuelle, et cette importance s’accroît à mesure que se développe la société nouvelle.

Troisièmement : le fonds nécessaire à l’entretien de ceux qui sont incapables de travailler, etc., bref ce qui relève de ce qu’on nomme aujourd’hui l’assistance publique officielle.

C’est alors seulement que nous arrivons au seul « partage » que, sous l’influence de Lassalle et d’une façon bornée, le programme ait en vue, c’est-à-dire à cette fraction des objets de consommation qui est répartie individuellement entre les producteurs de la collectivité.

Le « produit intégral du travail » s’est déjà métamorphosé en sous-main en « produit partiel », bien que ce qui est enlevé au producteur, en tant qu’individu, il le retrouve directement ou indirectement, en tant que membre de la société.

De même que le terme de « produit intégral du travail » s’est évanoui, de même nous allons voir s’évanouir celui de « produit du travail » en général.

Au sein d’un ordre social communautaire, fondé sur la propriété commune des moyens de production, les producteurs n’échangent pas leurs produits ; de même, le travail incorporé dans des produits n’apparaît pas davantage ici comme valeur de ces produits, comme une qualité réelle possédée par eux, puisque désormais, au rebours de ce qui se passe dans la société capitaliste, ce n’est plus par la voie d’un détour, mais directement, que les travaux de l’individu deviennent partie intégrante du travail de la communauté. L’expression : « produit du travail », condamnable même aujourd’hui à cause de son ambiguïté, perd ainsi toute signification.

Ce à quoi nous avons affaire ici, c’est à une société communiste non pas telle qu’elle s’est développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste ; une société par conséquent, qui, sous tous les rapports, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l’ancienne société des flancs de laquelle elle est issue.

Le producteur reçoit donc individuellement – les défalcations une fois faites – l’équivalent exact de ce qu’il a donné à la société. Ce qu’il lui a donné, c’est son quantum individuel de travail. Par exemple, la journée sociale de travail représente la somme des heures de travail individuel; le temps de travail individuel de chaque producteur est la portion qu’il a fournie de la journée sociale de travail, la part qu’il y a prise. Il reçoit de la société un bon constatant qu’il a fourni tant de travail (défalcation faite du travail effectué pour les fonds collectifs) et, avec ce bon, il retire des stocks sociaux d’objets de consommation autant que coûte une quantité égale de son travail. Le même quantum de travail qu’il a fourni à la société sous une forme, il le reçoit d’elle, en retour, sous une autre forme.

C’est manifestement ici le même principe que celui qui règle l’échange des marchandises pour autant qu’il est échange de valeurs égales. Le fond et la forme diffèrent parce que, les conditions étant différentes, nul ne peut rien fournir d’autre que son travail et que, par ailleurs, rien ne peut entrer dans la propriété de l’individu que des objets de consommation individuelle.

Mais pour ce qui est du partage de ces objets entre producteurs pris individuellement, le principe directeur est le même que pour l’échange de marchandises équivalentes : une même quantité de travail sous une forme s’échange contre une même quantité de travail sous une autre forme.

Le droit égal est donc toujours ici dans son principe… le droit bourgeois, bien que principe et pratique ne s’y prennent plus aux cheveux, tandis qu’aujourd’hui l’échange d’équivalents n’existe pour les marchandises qu’en moyenne et non dans le cas individuel.

En dépit de ce progrès, le droit égal reste toujours grevé d’une limite bourgeoise. Le droit du producteur est proportionnel au travail qu’il a fourni ; l’égalité consiste ici dans l’emploi DU TRAVAIL comme unité de mesure commune.

Mais un individu l’emporte physiquement ou moralement sur un autre, il fournit donc dans le même temps plus de travail ou peut travailler plus de temps ; et pour que le travail puisse servir de mesure, il faut déterminer sa durée ou son intensité, sinon il cesserait d’être unité. Ce droit égal est un droit inégal pour un travail inégal. Il ne reconnaît aucune distinction de classe, parce que tout homme n’est qu’un travailleur comme un autre ; mais il reconnaît tacitement l’inégalité des dons individuels et, par suite, de la capacité de rendement comme des privilèges naturels.

C’est donc, dans sa teneur, un droit fondé sur l’inégalité, comme tout droit. Le droit par sa nature ne peut consister que dans l’emploi d’une même unité de mesure; mais les individus inégaux (et ce ne seraient pas des individus distincts, s’ils n’étaient pas inégaux) ne sont mesurables d’après une unité commune qu’autant qu’on les considère d’un même point de vue, qu’on ne les saisit que sous un aspect déterminé ; par exemple, dans le cas présent, qu’on ne les considère que comme travailleurs et rien de plus, et que l’on fait abstraction de tout le reste. D’autre part : un ouvrier est marié, l’autre non ; l’un a plus d’enfants que l’autre, etc., etc. A égalité de travail et par conséquent, à égalité de participation au fonds social de consommation, l’un reçoit donc effectivement plus que l’autre, l’un est plus riche que l’autre, etc. Pour éviter tous ces inconvénients, le droit devrait être non pas égal, mais inégal.

Mais ces défauts sont inévitables dans la première phase de la société communiste, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste, après un long et douloureux enfantement. Le droit ne peut jamais être plus élevé que l’état économique de la société et que le degré de civilisation qui y correspond.

Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital ; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! »

En résumé, ce qui ressort du principe économique marxiste de transition, c’est que l’échange entre producteurs reste formellement « marchand », basé sur les quantums de travail, et donc en partie sur la loi de la valeur, mais que la notion de valeur d’échange est réduite à la notion de répartition en fonction des besoins sociaux, tant collectifs qu’individuels, et non plus soumise à la loi de l’offre et de la demande, la loi du marché. C’est en ce sens que l’économie de transition cesse d’être une économie de marché pour, précisément, devenir une économie socialiste.

En Septembre 1917, c’est à dire très concrètement et presque littéralement, à la veille de la Révolution d’Octobre, c’est expressément à ce texte de Marx que Lénine se réfère, dans « L’Etat et la Révolution », pour définir la base économique de l’Etat socialiste futur (Chapitre V).

Pourtant l’histoire nous apprend effectivement que ce n’est pas ce qui s’est produit, sur le terrain, mais près de quatre ans de guerre « civile » en réalité essentiellement attisée par les puissances impérialistes occidentales. Une guerre, qui, après celle de 1914-1917, contre l’Allemagne, a achevé de ruiner l’économie en Russie. Dans ces conditions ce n’est qu’une forme encore bien plus rudimentaire de socialisme, basé essentiellement sur les réquisitions, qui a pu se mettre en place. A la guerre civile vont succéder les huit années de la NEP (Nouvelle Economie Politique), avant la collectivisation réelle de l’ensemble des moyens de production.

La NEP comprend effectivement à nouveau un secteur économique marchand, soumis à la loi de l’offre et de la demande, et qui concerne essentiellement le domaine agricole. La terre, bien qu’entièrement nationalisée en Octobre 17, reste donc néanmoins, pour sa plus grande part, allouée individuellement aux agriculteurs.

Le secteur économique socialiste comprend l’essentiel de l’industrie, et surtout, de l’industrie lourde, mais aussi déjà quelques fermes d’Etat collectives (Sovkhozes) et quelques coopératives (Kolkhozes). Les Stations Machines Tracteurs, base de la mécanisation de l’agriculture et de la synergie économique entre industrie et agriculture socialistes naissent déjà par initiative spontanée de l’interaction Sovkhozes/Kolkhozes/Industrie Lourde.

Le secteur Capitaliste d’Etat comprend les entreprises d’économie « mixtes » à capitaux à la fois publics et privés, incluant les « joint-ventures », concessions à capitaux en partie étrangers.

En « mixte » ou en « privé » les concessions étrangères ne représenteront jamais qu’une part dérisoire des forces productives, et il n’y a plus aucune forme de capital financier en Russie (Pas de Bourse).

Le Capitalisme d’Etat, sous la NEP, ne représente au total qu’une part ultra-minoritaire des forces productives, et ne peut en rien caractériser la nature de classe de l’Union Soviétique à cette époque, où l’Etat prolétarien conserve le contrôle des prix et où le secteur socialiste reste dominant dans l’industrie.

Néanmoins, l’influence néfaste du marché reste importante, et après une amélioration du développement, les premières années, entraîne déjà une succession de crise, « crise des ciseaux », « crise des grains », qui ruinent à nouveau le pays et obligent à mettre fin à la NEP, à partir de 1928. C’est l’échec de la NEP qui est la cause de la crise, et non la collectivisation, qui, au contraire, dès le début des années 30, apporte un nouveau développement économique, exponentiel et durable, qui permettra d’arrêter les armées nazies aux portes de Moscou, une douzaine d’années plus tard !

Tant la NEP que la période de collectivisation, même si, de part la contrainte des circonstances historiques, elles n’ont pu suivre le principe économique de transition stricto sensu, n’en sont pas moins deux formes concrètes d’économie de transition socialiste.

Au cours des années 20 la polémique faisait rage, en Union Soviétique, entre les économistes, au sujet des principes économiques actifs ou à mettre en œuvre.

La majorité d’entre eux, influencés par les idées gauchistes, pensaient que la loi de la valeur devenait caduque dans le secteur socialiste et refusaient donc d’en tenir compte. Cette tendance est restée majoritaire jusqu’au début des années 50, contrairement à une idée reçue à ce sujet.

Tout aussi paradoxalement, en rapport des idées reçues, Trotsky, bien qu’il se soit positionné en leader de l’ « Opposition de gauche », s’est toujours positionné en faveur de l’influence du marché sur l’économie, y compris concernant le secteur économique étatique « socialiste », qui, dès lors, aurait donc cessé de l’être… :

« L’assainissement des relations économiques avec les campagnes constituait sans nul doute la tâche la plus urgente et la plus épineuse de la Nep. L’expérience montra vite que l’industrie elle-même, bien que socialisée, avait besoin des méthodes de calcul monétaire élaborées par le capitalisme. Le plan ne saurait reposer sur les seules données de l’intelligence. Le jeu de l’offre et de la demande reste pour lui, et pour longtemps encore, la base matérielle indispensable et le correctif sauveur. »

___Léon Trotsky, La Révolution trahie, 1936

Tout aussi en contradiction avec les idées reçues, c’est Staline qui tente, dès la fin des années trente, de ramener les économistes soviétiques à plus de raison, lors du projet de rédaction d’un manuel d’économie. Mais à nouveau en raison de la guerre, ce projet ne reverra donc le jour qu’au début des années cinquante et ce débat trouvera une synthèse dans « Les problèmes économiques du socialisme en URSS », texte qui en résume les principaux éléments, tout en faisant à nouveau clairement référence aux principes de la Critique du Programme de Gotha .

Toutefois, la contre-révolution khrouchtchevienne, à partir de 1953, mettra un terme à ce projet de réforme révolutionnaire et introduira, au contraire, des réformes contre-révolutionnaires favorables à la renaissance de l’économie de marché, notamment en démantelant les Stations Machines Tracteurs, entraînant une nouvelle crise agricole.

Ainsi, en pratique, la période socialiste de l’URSS se termine au milieu des années cinquante. A partir de Khrouchtchev l’URSS continue de résister à l’impérialisme US, mais sur une base nationale bureaucratique bourgeoise, et non plus socialiste.

A la même époque, la Chine de Mao Zedong se constitue elle aussi en Etat national bureaucratique bourgeois et pseudo- « socialiste », sur un modèle économique « communaliste » (Communes populaires), encore plus désastreux sur le plan économique et social (« Grand bond en avant », 16,5 millions de morts officiellement reconnus en Chine). A partir de 1972 Mao passe carrément du côté de l’impérialisme US et les dollars commencent à affluer en Chine. Près d’un demi-siècle d’économie kollabo-comprador permettront néanmoins à la Chine d’accéder au rang de seconde puissance mondiale, là où il avait suffit d’une douzaine d’années à l’URSS, tout en restant indépendante et en mettant à terre la puissance nazie.

Seconde puissance économique mondiale, la Chine est aussi la seconde puissance mondiale en termes de capitalisme financier, et pourtant elle ne dédaigne pas de se réclamer du socialisme et même, du marxisme-léninisme : « économie de marché socialiste », ce qui doit donc se lire, concrètement, « capitalisme financier socialiste », un oxymore qui prête à sourire mais que cette même puissance financière et son « rayonnement bénéfique » permettent assez facilement d’ « accréditer » auprès d’une partie de plus en plus importante de la gauche française, entre autres…

Partie 2 :

Comme on l’a vu dans la première partie de notre exposé,

le premier but politique du marxisme, tant à l’époque de Marx que de celle de Lénine, c’est la Révolution Prolétarienne, c’est à dire la rupture d’avec le capitalisme, par une étape de transition socialiste fondée sur la dictature du prolétariat. Terme qui n’a réellement son sens que par une transformation radicale des rapports de production et de toutes les superstructures de la société en fonction des besoins sociaux du prolétariat et de l’ensemble des classes populaires.

Mais on le voit bien, tant à propos des USA qui continuent à vouloir régenter le monde selon leurs intérêts, qu’à propos de la Chine, qui conteste ce leadership en avançant partout ses propres intérêts économiques et financiers, la différence entre l’époque de Marx et la notre, c’est la prégnance exponentielle du capitalisme financier sur l’économie de la planète.

Or, depuis l’époque de Lénine, précisément, la domination du capital financier est associée à la notion d’impérialisme, un autre mot qui fâche… Quoi que nettement moins que le concept de dictature du prolétariat, chacun pouvant, dans le langage courant, renvoyer à l’autre l’épithète d’ « impérialiste », pour fustiger sa domination, tout comme il est courant de lancer l’épithète de « fasciste » à propos de tout comportement un tant soit peu autoritaire…

Il importe donc de préciser la définition de ces notions, considérées à l’aune des fondamentaux du marxisme-léninisme, qui sont, de plus, une des sources reconnues de ces définitions.

Lénine, reprenant et synthétisant les travaux de Hilferding, définit la constitution du capital financier, à son époque, comme une conséquence inéluctable de la formation des monopoles, avec le développement des forces productives, et devant inévitablement aboutir à la constitution d’une oligarchie financière :

1. « Une part toujours croissante du capital industriel, écrit Hilferding, n’appartient pas aux industriels qui l’utilisent. Ces derniers n’en obtiennent la disposition que par le canal de la banque, qui est pour eux le représentant des propriétaires de ce capital. D’autre part, force est à la banque d’investir une part de plus en plus grande de ses capitaux dans l’industrie. Elle devient ainsi, de plus en plus, un capitaliste industriel. Ce capital bancaire -c’est-à-dire ce capital-argent- qui se transforme ainsi en capital industriel, je l’appelle « capital financier ». « Le capital financier est donc un capital dont disposent les banques et qu’utilisent les industriels».

2. Cette définition est incomplète dans la mesure où elle passe sous silence un fait de la plus haute importance, à savoir la concentration accrue de la production et du capital, au point qu’elle donne et a déjà donné naissance au monopole. Mais tout l’exposé de Hilferding, en général, et plus particulièrement les deux chapitres qui précèdent celui auquel nous empruntons cette définition, soulignent le rôle des monopoles capitalistes.

3. Concentration de la production avec, comme conséquence, les monopoles ; fusion ou interpénétration des banques et de l’industrie, voilà l’histoire de la formation du capital financier et le contenu de cette notion.

4. Il nous faut montrer maintenant comment la « gestion » exercée par les monopoles capitalistes devient inévitablement, sous le régime général de la production marchande et de la propriété privée, la domination : d’une oligarchie financière. »

Lénine, l’impérialisme, stade suprême du capitalisme

Chapitre III. LE CAPITAL FINANCIER ET L’OLIGARCHIE FINANCIÈRE

Pour autant, s’il prend évidemment une forme et une puissance nouvelle, déjà décuplée, à l’époque de Lénine, le capital financier n’est pas un phénomène nouveau en soi, pas plus que son influence sur la constitution d’une oligarchie.

Il a, dès l’origine de la formation du capitalisme, un rôle pivot essentiel à l’intersection du capital commercial et du capital bancaire. C’est ce que Marx observait déjà à propos de l’accumulation primitive du capital :

« Les différentes méthodes d’accumulation primitive que l’ère capitaliste fait éclore se partagent d’abord, par ordre plus ou moins chronologique, le Portugal, l’Espagne, la Hollande, la France et l’Angleterre, jusqu’à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du XVII° siècle, dans un ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste. »

https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm

Marx avait déjà nettement une conscience historique de l’origine ancienne et même moyenâgeuse du capital financier :

« Avec les dettes publiques naquit un système de crédit international qui cache souvent une des sources de l’accumulation primitive chez tel ou tel peuple. C’est ainsi, par exemple, que les rapines et les violences vénitiennes forment une des bases de la richesse en capital de la Hollande, à qui Venise en décadence prêtait des sommes considérables. A son tour, la Hollande, déchue vers la fin du XVII° siècle de sa suprématie industrielle et commerciale, se vit contrainte à faire valoir des capitaux énormes en les prêtant à l’étranger et, de 1701 à 1776, spécialement à l’Angleterre, sa rivale victorieuse. Et il en est de même à présent de l’Angleterre et des États-Unis. Maint capital qui fait aujourd’hui son apparition aux États-Unis sans extrait de naissance n’est que du sang d’enfants de fabrique capitalisé hier en Angleterre. »

(…)

« Le système du crédit public, c’est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gênes avaient, au moyen âge, posé les premiers jalons, envahit l’Europe définitivement pendant l’époque manufacturière. Le régime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servant de serre chaude, il s’installa d’abord en Hollande. La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l’incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnables. »

https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm

« Marx, Gilet Jaune ! », serait-on tentés de s’exclamer… S’ils font, incidemment, du « marxisme », toutefois, nos Gilets Jaunes sont un peu comme M. Jourdain, qu faisait de la prose sans le savoir, et donc, sans réellement déranger le « bourgeois gentilhomme » qui nous gouverne  !

Quoi qu’il en soit, ce n’est donc pas d’un phénomène entièrement nouveau, dont Lénine nous parle, mais bien d’un saut qualitatif dans son rôle économique et social.

Dans la deuxième moitié du XXème, siècle avec les travaux historiques du français Fernand Braudel et d’autres, l’origine historique du capital financier a même pu être tracée avec plus de précision, jusqu’à l’étymologie elle-même du mot « Bourse », sur une place de Bruges où se situait l’auberge « Ter Buerse », éponyme de la famille propriétaire, Van der Buerse. C’était évidemment le lieu de rencontre pour les affaires importantes en ce temps… (fin XIIIème et XIVème siècle). D’autres traces, encore plus anciennes (XII ème siècle), se trouvaient à Paris, sur le « Grand Pont » de l’Île de la Cité remplacé depuis par le Pont au Change, dont le nom reste évocateur de ses fonctions passées.

Ce dont Lénine nous parle, ce n’est donc pas d’un phénomène nouveau en soi, mais bien nouveau, néanmoins, par la constitution d’une nouvelle oligarchie financière au sein même de la bourgeoisie déjà devenue la classe dominante dans la plupart des pays où s’est opérée la révolution industrielle.

C’est avec la révolution industrielle, avec l’essor du capitalisme productif industriel, que la bourgeoisie devient réellement une classe dominante hégémonique, mais ce n’est que pendant les toutes premières décennies de cette révolution que le capitaliste industriel semble à lui seul sur le point de réellement dominer la société.

Car très vite les progrès rapides de la technologie et la rationalisation des processus de production qui en découlent sont un enjeu de concurrence tels entre capitalistes qu’ils mènent non seulement à la concentration de la production, mais finalement au monopole lui-même, par la nécessité des moyens financiers gigantesques qu’ils mettent en jeu, y compris et d’abord, pour poursuivre le processus « progrès technique-concentration », et qui dépassent ceux générés par chaque industriel séparément, aussi inventif et créatif soit-il. C’est là que le capital-argent, par le truchement du banquier, reprend le dessus sur l’industriel et institue, jusqu’à ce jour, la domination du banquier sur l’industriel proprement dit.

Ce que Lénine résume par cette définition :

« Si l’on devait définir l’impérialisme aussi brièvement que possible, il faudrait dire qu’il est le stade monopoliste du capitalisme. Cette définition embrasserait l’essentiel, car, d’une part, le capital financier est le résultat de la fusion du capital de quelques grandes banques monopolistes avec le capital de groupements monopolistes d’industriels ; et, d’autre part, le partage du monde est la transition de la politique coloniale, s’étendant sans obstacle aux régions que ne s’est encore appropriée aucune puissance capitaliste, à la politique coloniale de la possession monopolisée de territoires d’un globe entièrement partagé.

Mais les définitions trop courtes, bien que commodes parce que résumant l’essentiel, sont cependant insuffisantes, si l’on veut en dégager des traits fort importants de ce phénomène que nous voulons définir. Aussi, sans oublier ce qu’il y a de conventionnel et de relatif dans toutes les définitions en général, qui ne peuvent jamais embrasser les liens multiples d’un phénomène dans l’intégralité de son développement, devons-nous donner de l’impérialisme une définition englobant les cinq caractères fondamentaux suivants :

1) concentration de la production et du capital parvenue à un degré de développement si élevé qu’elle a créé les monopoles, dont le rôle est décisif dans la vie économique;

2) fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création, sur la base de ce « capital financier », d’une oligarchie financière;

3) l’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, prend une importance toute particulière;

4) formation d’unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde, et

5) fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes. L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financiers, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes. »

Lénine L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

Chapitre VII. L’IMPÉRIALISME, STADE PARTICULIER DU CAPITALISME

 

Il est donc clair, dès l’époque de Lénine, que la caractéristique essentielle de l’impérialisme est l’exportation de capitaux, et non plus l’exportation de marchandises, ni même le colonialisme au premier degré :

« Ce qui caractérisait l’ancien capitalisme, où régnait la libre concurrence, c’était l’exportation des marchandises. Ce qui caractérise le capitalisme actuel, où règnent les monopoles, c’est l’exportation des capitaux. »

Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

Chapitre IV. L’EXPORTATION DES CAPITAUX

Bien évidemment la base économique d’une nation impérialiste reste son secteur productif, secteur originel de son développement, et notamment par les exportations de produits manufacturés de haute technologie, mais arrive un stade ou la rentabilité des capitaux exportés lui permet de continuer à dominer, même avec une balance commerciale déficitaire… Et cela se comprend d’autant mieux qu’une grande partie des produits importés sont en quelque sorte à la fois le produit et le retour, et sous une autre forme, et en plus des bénéfices, des capitaux exportés.

C’est le cas des USA, actuellement, et y compris dans leurs relations avec la Chine, où ils ont encore de nombreux investissements, d’où proviennent aussi, en retour, une partie des exportations chinoises qui creusent formellement le déficit commercial US.

Cependant la Chine, aujourd’hui, est non seulement exportatrice de produits industriels de plus haute technologie, mais aussi, globalement, exportatrice de capitaux, ayant également noué, non seulement avec les USA, mais avec bien d’autres pays, des systèmes de participations croisées, caractéristiques de son stade de développement, et qui la fond rentrer dans le concert dissonant des nations impérialistes.

Sa phase d’intégration au marché mondial, depuis les accords Mao-Nixon, en 1972, a suivi très exactement le cours décrit par Hobson, au début du siècle, et repris en citation par Lénine dans son ouvrage de 1916, à cette nuance près, évidemment, que les USA ont pris le leadership impérialiste à l’Europe, entre temps…. Le décalage temporel résultant de la « parenthèse » due à l’influence progressiste de l’URSS, à laquelle Mao a mis fin très vite, une fois au pouvoir, au point de passer ouvertement dans le camp impérialiste à la suite de sa prétendue « grande révolution culturelle prolétarienne » :

« La perspective du partage de la Chine provoque chez Hobson l’appréciation économique que voici :

« Une grande partie de l’Europe occidentale pourrait alors prendre l’apparence et le caractère qu’ont maintenant certaines parties des pays qui la composent: le Sud de l’Angleterre, la Riviera, les régions d’Italie et de Suisse les plus fréquentées des touristes et peuplées de gens riches – à savoir: de petits groupes de riches aristocrates recevant des dividendes et des pensions du lointain Orient, avec un groupe un peu plus nombreux d’employés professionnels et de commerçants et un nombre plus important de domestiques et d’ouvriers occupés dans les transports et dans l’industrie travaillant à la finition des produits manufacturés. Quant aux principales branches d’industrie, elles disparaîtraient, et la grande masse des produits alimentaires et semi-ouvrés affluerait d’Asie et d’Afrique comme un tribut. »

« Telles sont les possibilités que nous offre une plus large alliance des Etats d’Occident, une fédération européenne des grandes puissances : loin de faire avancer la civilisation universelle, elle pourrait signifier un immense danger de parasitisme occidental aboutissant à constituer un groupe à part de nations industrielles avancées, dont les classes supérieures recevraient un énorme tribut de l’Asie et de l’Afrique et entretiendraient, à l’aide de ce tribut, de grandes masses domestiquées d’employés et de serviteurs, non plus occupées à produire en grandes quantités des produits agricoles et industriels, mais rendant des services privés ou accomplissant, sous le contrôle de la nouvelle aristocratie financière, des travaux industriels de second ordre. Que ceux qui sont prêts à tourner le dos à cette théorie » (il aurait fallu dire : « à cette perspective ») « comme ne méritant pas d’être examinée, méditent sur les conditions économiques et sociales des régions de l’Angleterre méridionale actuelle, qui en sont déjà arrivées à cette situation. Qu’ils réfléchissent à l’extension considérable que pourrait prendre ce système si la Chine était soumise au contrôle économique de semblables groupes de financiers, de « placeurs de capitaux » (les rentiers), de leurs fonctionnaires politiques et de leurs employés de commerce et d’industrie, qui drainent les profits du plus grand réservoir potentiel que le monde ait jamais connu, afin de les consommer en Europe. Certes, la situation est trop complexe et le jeu des forces mondiales trop difficile à escompter pour que ladite ou quelque autre prévision de l’avenir dans une seule direction puisse être considérée comme la plus probable. Mais les influences qui régissent à l’heure actuelle l’impérialisme de l’Europe occidentale s’orientent dans cette direction, et si elles ne rencontrent pas de résistance, si elles ne sont pas détournées d’un autre côté, c’est dans ce sens qu’elles joueront. [HOBSON: ouvr. cité, pp. 103, 205, 144, 335, 386.] »

« L’auteur a parfaitement raison: si les forces de l’impérialisme ne rencontraient pas de résistance, elles aboutiraient précisément à ce résultat. La signification des « Etats-Unis d’Europe » dans la situation actuelle, impérialiste, a été ici très justement caractérisée. Il eût fallu seulement ajouter que, à l’intérieur du mouvement ouvrier également, les opportunistes momentanément vainqueurs dans la plupart des pays, « jouent » avec système et continuité, précisément dans ce sens. L’impérialisme, qui signifie le partage du monde et une exploitation ne s’étendant pas uniquement à la Chine, et qui procure des profits de monopole élevés à une poignée de pays très riches, crée la possibilité économique de corrompre les couches supérieures du prolétariat; par là même il alimente l’opportunisme, lui donne corps et le consolide. Mais ce qu’il ne faut pas oublier, ce sont les forces dressées contre l’impérialisme en général et l’opportunisme en particulier, forces que le social-libéral Hobson n’est évidemment pas en mesure de discerner. »

Lénine L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

Chapitre VIII. LE PARASITISME ET LA PUTRÉFACTION DU CAPITALISME

A présent cette phase d’intégration de type comprador et néo-coloniale est pour l’essentiel terminée et le capitalisme monopoliste d’Etat chinois se pose clairement en challenger de son ex-tuteur financier, l’impérialisme US. Ce qu’illustrent parfaitement les tensions commerciales et diplomatiques entre ces deux frères ennemis.

Mettre l’accent sur les guerres commerciales et financières que se livrent les états impérialistes ne doit pas pour autant nous faire oublier leurs infrastructures et bases militaro-industrielles.

En effet, si hors du continent Nord-Américain lui-même, le colonialisme au premier degré par la puissance US s’est essentiellement manifesté aux Philippines et à Cuba, à l’aube du siècle dernier, c’est néanmoins l’interventionnisme militaire direct qui a le plus souvent permis, depuis, d’imposer le néo-colonialisme à la mode US.

Et l’influence décisive de sa puissance financière à travers le monde ne serait certainement pas ce qu’elle est sans les bases militaires qu’elle s’y est octroyée, à peu près partout. Néanmoins, sur le terrain économique, le néo-colonialisme reste une affaire d’investissement financiers, d’exportation de capitaux. Il en va de même pour la France, avec sa zone d’influence néo-coloniale « Françafrique ».

Comme le soulignait Lénine :

« La politique coloniale et l’impérialisme existaient déjà avant la phase contemporaine du capitalisme, et même avant le capitalisme. Rome, fondée sur l’esclavage, faisait une politique coloniale et pratiquait l’impérialisme. Mais les raisonnements « d’ordre général » sur l’impérialisme, qui négligent ou relèguent à l’arrière-plan la différence essentielle des formations économiques et sociales, dégénèrent infailliblement en banalités creuses ou en rodomontades, comme la comparaison entre « la Grande Rome et la Grande-Bretagne« . Même la politique coloniale du capitalisme dans les phases antérieures de celui-ci se distingue foncièrement de la politique coloniale du capital financier. »

L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

Chapitre VI. LE PARTAGE DU MONDE ENTRE LES GRANDES PUISSANCES

Toutefois, l’aspect « pacifiste » de l’expansionnisme financier chinois ne doit pas faire illusion. La Chine a prouvé, notamment dans les nombreuses îles disséminée entre le Vietnam, les Philippines, la Malaisie et Brunei, qu’elle était déterminée à imposer ses revendications territoriales par la force, en dépit de leur caractère manifestement abusif. Et cela dans une région particulièrement stratégique, tant en termes de ressources maritimes, halieutiques et minières sous-marines, qu’en termes de trafic maritime commercial, soit 60 000 navires, ce qui représente trois fois le trafic du canal de Suez, six fois celui de Panama, et en termes de fret, équivaut au quart du commerce mondial.

 

Si les ambitions militaires de la Chine, dans d’autres régions du globe, restent limitées, elles sont simplement à la mesure du rapport de force, qui lui indiquent de privilégier l’expansionnisme financier, soutenu par une réserve monétaire importante.

Le cas du fascisme allemand et italien, ainsi que de l’expansionnisme japonais, à l’époque précédant la seconde guerre mondiale, était effectivement différent et atypique par rapport à la définition de l’impérialisme moderne. Il s’agissait de nations ayant atteint un grand niveau de développement économique et industriel sans toutefois avoir eu part aux partages coloniaux précédents en proportion de leur puissances et se sont trouvées des voies directes de compensations militaires, sur un mode particulièrement barbare et rétrograde, ce qui a donc précipité leur échec.

Compte tenu de la part des intérêts qu’elles ont encore en commun, les deux première puissances mondiales actuelles, USA et Chine, n’ont pas réellement de raison immédiate d’en venir à un conflit armé ouvert, mais on ne saurait l’exclure, à plus long terme.

En comparaison de la « discrétion » relative de l’impérialisme chinois, l’activisme militaire russe peut paraître disproportionné, et, de fait, il constitue un prétexte commode aux critiques de tous bords, sinon unanimes, en Occident, pour parler d’ « impérialisme russe », or, en tout et pour tout, en dehors des interventions de soutien à ses proches alliés, la Russie n’a fait que récupérer la modeste presqu’île de Crimée, certes stratégique, mais qui lui avait été indûment retirée par la politique calamiteuse de Khrouchtchev, à l’époque de l’URSS. Non seulement cela ne justifie en rien l’épithète d’ « impérialiste », la concernant, mais il convient précisément, à l’aune des fondamentaux du ML, de remettre les choses en proportion, concernant le « militarisme » de la Russie :

Pour 2017, le budget de l’armée US représente à lui seul 40% du budget militaire total de la planète ! Et il est plus que douze fois supérieur à celui de la Russie ! Qui est lui-même inférieur à celui de la France, grande donneuse de leçons et pourvoyeuse de conflits à travers le monde, et en Afrique, notamment !

http://www.lepoint.fr/monde/budget-militaire-la-france-depensera-plus-que-la-russie-en-2017–12-12-2016-2089696_24.php

http://hist.science.online.fr/storie/politiq_incorrect/PaxAmericana/puissance-militaire.htm

La Russie a effectivement hérité du passé soviétique une industrie militaire d’un bon niveau et a réussi à la rendre à nouveau fonctionnelle, avec en réalité peu de moyens. Ce qui est simplement une nécessité pour sa survie, dans le contexte international actuel, et nullement une preuve de volonté « expansionniste ».

Ce meilleur rapport coût/efficacité est d’ailleurs reconnu et envié jusqu’au sein de l’armée US elle-même…

http://pqasb.pqarchiver.com/mca-members/doc/1868134384.html?FMT=TG

Le véritable impérialisme, effectivement, ne peut aller sans gâchis matériel, financier, et humain, en fin de compte !

Voilà donc pour l’ « impérialisme militaire »…

Quid de l’ « impérialisme financier » de la Russie ?

Si le budget militaire US représente à lui seul 40% du budget militaire mondial, il en va de même déjà simplement pour la capitalisation boursière située aux USA, qui représente donc également 40% du total mondial. Sur l’ensemble mondial des titres financiers, ce sont largement plus de 50% qui sont contrôlés par des américains…

Par comparaison, la capitalisation boursière de la Chine, son challenger, équivaut à 40%… de celle des USA, soit environ 16% du total mondial.

La capitalisation boursière de la Russie, pour sa part, représente moins de 1,5% de la capitalisation US, soit aux environs de 0,6% du total mondial !

Une seule entreprise américaine, comme Apple, représente à elle seule plus du double de la capitalisation boursière totale en Russie… !

Et qu’en est-il de l’exportation « massive » de capitaux russes qui devrait être la manifestation essentielle de cet « expansionnisme » dévergondé… ?

Comparons les chiffres chinois et russes pour l’année 2016 :

La Chine a exporté en 2016 pour 183 Milliards de Dollars de capitaux, et en a importé 133, soit un différentiel POSITIF, pour l’export, de 50 Mds de Dollars.

https://www.tradesolutions.bnpparibas.com/fr/implanter/chine/investir

Cette même année, la Russie a importé en tout moins de 33 Milliards de Dollars, et n’en a exporté que 22, soit un solde NÉGATIF de près de 11 Mds.

https://www.tresor.economie.gouv.fr/Ressources/File/438470

Et encore, selon la source, environ 70% de ces 22 Mds exportés le sont vers des « zones à fiscalité privilégiée », et ne sont donc pas réellement de l’investissement productif. Plutôt de l’évasion fiscale, en termes moins diplomatiques…

Autant dire, en dépit de quelques cas spectaculaires manifestement montés en épingle par la propagande médiatique occidentale, que l’ « exportation » de capitaux russes, déjà déficitaire, est donc en réalité carrément à considérer comme négligeable, du point de vue des critères qui en feraient l’expression d’un « impérialisme russe ».

Comment donc peut on considérer un pays, certes capitaliste, mais qui n’exporte quasiment pas de capitaux et dont la capitalisation boursière est des plus réduites, surtout en proportion de sa taille et de son importance géostratégique, à l’échelle d’un continent ?

Ses seules ressources économiques conséquentes reposent sur l’exportation de ses matières premières, et non pas sur leur transformation, et effectivement sur l’exportation d’armes, la seule industrie de pointe qu’elle a réussi à sauver de la débâcle finale de l’URSS sous Gorbatchev et Eltsine. Et qui la sauve plus que probablement d’être néo-colonisée par l’Occident.

Il s’agit donc d’un pays capitaliste, certes, mais non pas encore arrivé au stade impérialiste, et même loin de là, si l’on considère le laps de temps qu’il a fallu à la Chine pour atteindre ce stade, près d’un demi-siècle, et dans un cadre économique largement plus favorable.

Le cas de la Russie, pour spectaculaire qu’il soit, en raison de sa taille, le plus grand pays du monde, et de son importance géostratégique évidente, n’est pourtant pas unique. Et l’on retrouve, à des échelles évidemment très variables, cette situation de bourgeoisie nationale luttant pour conserver son indépendance, et généralement et principalement, face à l’impérialisme US, quoi que d’autres puissances impérialistes, dont la France, ne dédaignent pas d’intervenir en charognards pour tenter de profiter des zones de conflits ainsi créées, comme en Syrie.

Outre la Syrie, qui tente vaillamment de survivre en tant qu’Etat indépendant, la liste est désormais assez longue : Iran, Irak, Yémen, Venezuela, Nicaragua, etc… sans oublier la Palestine, qui reste, au XXI ème siècle, un des derniers cas de colonialisme au premier degré, et validé, néanmoins, par la majorité des pays occidentaux.

Il est clair que la situation des prolétaires de ces pays est particulièrement complexe, car ils doivent à la fois lutter pour améliorer leurs conditions de vie, y compris face leur bourgeoisie nationale, et faire front contre l’impérialisme.

Ce que l’histoire prouve, c’est que collaborer avec l’impérialisme, contre leur propre bourgeoisie nationale, cela ne fait systématiquement qu’empirer la situation et repousser encore plus loin tout espoir d’émancipation sociale.

Ce que l’histoire prouve également, c’est qu’il ne doivent jamais renoncer à l’indépendance de leurs organisations de classe, parti, syndicats et autres organisations de masse et de lutte. Là où de telles organisations n’existent pas, leur priorité est de les créer, de manière tout à fait autonome, tout en s’impliquant dans la lutte de libération nationale, si une telle lutte est possible.

Des objectifs communs avec la bourgeoisie nationale peuvent amener des compromis tactiques de type « front uni », mais il faut toujours garder à l’esprit que les objectifs stratégiques diffèrent, à plus long terme, et ne pas entretenir ni cultiver d’illusions, ne pas confondre les étapes, celle de la lutte anti-impérialiste et celle de la révolution socialiste, y compris lorsque la bourgeoisie nationale se pare du titre de « socialiste » dans le but d’élargir sa base et d’endormir les revendications sociales.

Dans les pays impérialistes les prolétaires en lutte doivent non seulement combattre leur propre bourgeoisie en tant que bourgeoisie capitaliste et impérialiste, mais aussi manifester activement leur solidarité avec les peuples du monde en lutte contre l’impérialisme, que ce soit l’impérialisme US, un autre, ou même le leur ! Ces manifestations de solidarité sont d’autant plus utiles et importantes que c’est l’affaiblissement général de l’impérialisme qui crée des situations locales où une révolution devient possible. C’est aussi une des leçons essentielles de l’histoire.

Les prolétaires des pays impérialistes doivent non seulement éviter de tomber dans le piège de soutenir leur propre impérialisme contre les peuples opprimés, mais ils doivent aussi éviter de tomber dans le piège du social-chauvinisme qui consiste à s’illusionner sur le caractère « national » de leur propre bourgeoisie et être tentés par un compromis quel qu’il soit, tactique ou stratégique, avec leur propre bourgeoisie.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale il n’existe plus de « bourgeoisie nationale » dans aucun des grands pays d’Europe occidentale, et notamment pas, en France. C’est encore une leçon de l’histoire, et simplement, de plus, aujourd’hui, un constat d’analyse.

La stratégie de front uni tactique contre le fascisme durant la deuxième guerre mondiale était non seulement justifiée, mais elle aurait du être assumée comme telle dès le début du conflit. Par contre, la mise en pratique qui en a finalement été faite a renoncé à l’autonomie politique du prolétariat et a passé avec la bourgeoisie, sous la forme du CNR, un compromis stratégique inadéquate, sauf pour la reconstitution de l’impérialisme français, ce qui s’est traduit, aussitôt la libération, par une reprise de l’agressivité colonialiste française, avec des milliers de morts à la clef, à commencer par ceux de Sétif, le 8 Mai 1945.

Une leçon de l’histoire qui doit absolument contribuer à séparer les véritables marxistes-léninistes des divers résidus du social-chauvinisme néo-thorezien.

Sources :

Partie 1 :

https://tribunemlreypa.wordpress.com/2019/05/17/marxisme-leninisme-marx-lenine-ml-en-deux-mots-cest-quoi-partie-1/

Partie 2 :

https://tribunemlreypa.wordpress.com/2019/05/19/marxisme-leninisme-marx-lenine-ml-en-deux-mots-cest-quoi-partie-2/

LIEN AMI SUR LE MÊME SUJET :

PRÉSENTATION DU LIVRE DE NICOLAS BOURGOIN « SOLEIL ROUGE, UNE HISTOIRE DES ANNÉES SOIXANTES »

>> https://bourgoinblog.wordpress.com/2019/05/20/6044/?fbclid=IwAR3Df0yYbOe4rnFSskvDAggCxl-GQc9EC8wnzkQN3ikcv-XGhEcEBQsYW90

- QU'EST CE QUE LE MARXISME-LÉNINISME ?

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2 pensées sur “QU’EST CE QUE LE MARXISME-LÉNINISME? (TML)

  • avatar
    3 juillet 2019 à 10 10 31 07317
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    C’est la marde comme le Capitalisme… Orwell avait raison avec son livre La ferme des animaux.

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