Seconde lettre du boulanger artisanal Léandre Bergeron au MAPAQ

Léandre Bergeron boulangeant son pain artisanal
Léandre Bergeron boulangeant son pain artisanal

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Chère Direction des Stratégies d’Inspection et de la Réglementation du MAPAQ,

Je n’ai pas l’intention de signer l’entente ou l’engagement que vous me proposez car je n’y vois que ratiocination, tergiversation et procrastination. C’est à votre avantage d’essayer de trouver une façon d’intégrer ma production à votre cadre industriel. Je n’y vois que rafistolage en attendant que peut-être d’ici deux ans ou plus une nouvelle réglementation comprenant la production artisanale soit proposée. En l’occurrence, il n’y a pas péril en la demeure. La santé publique n’est nullement menacée. Bien au contraire.
         L’irritant pour vous est que je ne sois pas encadré. Votre attitude me fait penser à celle de certaines commissions scolaires québécoises qui ne peuvent concevoir qu’un enfant puisse apprendre en dehors du cadre scolaire et par réaction font appel à la DPJ pour « régler le cas » des parents récalcitrants. Et cela, en même temps qu’en Alberta, pays des « red necks », le gouvernement provincial aide même financièrement les parents qui veulent se charger eux-mêmes de l’instruction de leurs enfants.
         Ou est le problème? Il est dans la tête de tous ceux qui croient qu’on est tous toujours à la tite école où tous les enfants obéissent, font ce qu’on leur demande de faire sans poser de questions. L’école obligatoire pour tous a comme fonction première de conditionner les enfants à l’obéissance et de les préparer à fonctionner comme des citoyens obéissants aux dictats du gouvernement en place. C’est en fait le vieux système catholique autoritaire (le « crois ou meurs » d’antan) déguisé en laïcité moderne.
         Venons-en au cas qui nous occupe, le mien.
        Voilà qu’un individu autonome, d’esprit indépendant qui, dans la quarantaine quitte sa job de professeur d’université pour se retrouver en Abitibi dans une ferme abandonnée (cf. son site officiel) où il refait sa vie. Les économies vite épuisées, il décide alors sans demander permission à personne de faire du pain et de le vendre à ses connaissances de RouynNoranda. On est en 1982. Bien humble au début mais bientôt sa clientèle augmente. Les gens trouvent meilleur son pain artisanal que ce qui se trouve dans les supermarchés. Il se retrouve bientôt à faire un pain de blé entier pour un groupe d’achat qui a pignon sur rue dans le Vieux Noranda. Quelques démêlés avec vos agents ne l’empêchent pas de continuer à produire de plus en plus de pains de plus en plus apprécié. Et ça fait 34 ans que ça dure! Comment cet énergumène a-t-il pu ainsi se passer de votre encadrement et satisfaire une clientèle de plus en plus exigeante sans jamais avoir de plaintes.
         Est-ce possible que personne chez vous ne se soit jamais posé la question?
         Et bien je vous la pose et je vais même y répondre: la production artisanale!
       La production industrielle, la seule que vous connaissez, est fondée sur l’appât du gain, faire de l’argent, avoir des employés qu’on paye le moins possible, grossir, si possible imposer sa marque et devenir « quelqu’un » dans l’establishment local. Publicité racoleuse, mensongère, etc.
       Une telle motivation réveille des tentations qui, débridées, amènent des excès, des conflits, d’où la nécessité d’une intervention des gouvernements pour gérer toutes ces avarices au nom du « bien-être » général mais n’arrivent pas vraiment à le faire. Pensons aux évasions d’impôts dans les paradis fiscaux que les « autorités » n’arrivent pas à mâter, quand elles ne sont pas complices elle-même de ces fraudes.
      Évidemment, actuellement c’est le système dominant et vous du gouvernement en êtes si imbus que vous ne pouvez imaginer rien d’autre. Toutes les entreprises cherchent à exploiter la populace soit comme travailleuse ou consommatrice. Il faut donc les surveiller de près, surtout les petites qu’on peut facilement mâter tandis que les grosses, oligarchiques, mènent la barque.
       La production artisanale, elle, a une toute autre motivation. L’artisan reconnaît que dans le système actuel il faut de l’argent pour survivre et, si on veut produire un bien ou un service, il faut donc échanger avec d’autres individus. Mais voilà. Comment considère-t-il ces autres individus? Exploiter leurs besoins pour ramasser une fortune? Non. Il a d’abord en lui un respect de l’autre. Il a envie de faire, de travailler, de participer à la vie économique, de produire mais que cette production soit bénéfique pour autrui. Il se sent responsable. Il ne se sent pas meilleur ou supérieur à autrui. Il constate que nous sommes tous dans le même bateau avec nos besoins à rencontrer et des désirs à satisfaire.
     Dans le domaine de l’alimentation, la production industrielle utilise au maximum des machines et le moins possible des employés, traités le plus possible comme des robots, habillés comme des scaphandriers parce qu’ils sont des transporteurs de microbes qu’il faut à tout prix combattre à l’aide de savons et désinfectants et instaurer une asepsie poussée à l’extrême qui donne aux produits un goût fade très quelconque.
       L’artisan, lui, dans ce domaine, préfère mettre littéralement la main à la pâte et réduire au minimum l’apport de machines qui homogénéisent à l’extrême et faussent le goût des ingrédients de base. Le pain industriel n’est-il pas préféré carbonisé en toast parce que, sans cela, il a le goût d’une espèce de ouate?
      L’artisan ne veut pas d’employés robots qui n’apportent rien au produit mais il accepte un apprenti qui va y mettre du cœur et se préparer à devenir un producteur autonome ou simplement la relève.
      Comme l’artisan boulanger travaille pour le bien-être général, il reçoit avec enthousiasme les commentaires et les questions de ses clients. Ceux-ci deviennent en même temps ses véritables inspecteurs. Il s’établit un rapport de proximité. L’artisan répond aux exigences de ses clients et non pas à des agents de répression gouvernementaux à qui l’on interdit de goûter aux produits inspectés.
     Quand en novembre M. Stéphane Dumont est venu dans ma cuisine, il m’a parlé des grands changements en cours au MAPAQ, une ouverture vis-à-vis la production artisanale et le commerce de proximité. Je l’ai cru et lui ai donc permis de faire son inspection. Il s’est trouvé qu’il n’avait rien à redire sauf quelques peccadilles insignifiantes. Il m’a suggéré de faire une demande de passer outre, ce que je fis dans les jours qui suivirent. Je reçus bientôt une lettre de M. Pierre Paradis qui me félicitait et me suggérait de m’entendre avec vos inspecteurs. Je lui répondis que je n’aurais aucune réticence à collaborer avec des inspecteurs à l’esprit ouvert comme M. Dumont et Mme Annie Couturier.
        Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir de vous, Direction des Stratégies d’Inspection et de la Réglementation du MAPAQ, la demande de signer une entente qui refusait toute dérogation mais m’accordait un sursis conditionnel !
         J’espère que la prochaine communication du MAPAQ sera d’un comité d’innovation qui m’invite à participer à l’élaboration d’un cadre réglementaire pour la production artisanale.
Avec conviction,

Léandre Bergeron

 

Voir la première lettre de Léandre Bergeron (sur ses dons de pain).

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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2 pensées sur “Seconde lettre du boulanger artisanal Léandre Bergeron au MAPAQ

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