Socialisme révolution­naire intellectuel ou socialisme révolu­tionnaire prolétarien (Bauer)

Socialisme révolution­naire intellectuel ou socialisme révolu­tionnaire prolétarien.*

OTTO BAUER ET LA RÉVOLUTION (Édition EDI série praxis)

Extrait des pages 208-209

Socialisme révolution­naire intellectuel ou socialisme révolu­tionnaire prolétarien.*

« A l’époque de la lutte de la bourgeoisie industrielle contre la noblesse terrienne, l’économie politique bourgeoise avait « dévoilé les mystères du mode de production capitaliste  » pour démontrer que la rente foncière reposait sur l’appropriation du travail d’autrui; (les socialistes anglais s’étaient « emparés des mystères dévoilés du mode de production capitaliste  » (2) pour prouver à leur tour que les profits des capitalistes reposaient tout autant sur l’exploitation du travail que la rente des propriétaires terriens.

La grande Révolution française avait inscrit la liberté et l’égalité sur ses drapeaux; des socialistes français apportèrent la preuve que la liberté et l’égalité ne pouvaient se réaliser que dans la société socialiste. Généralisant un théorème du libéralisme économique, la philosophie allemande avait enseigné que les antagonismes entre individus dont chacun ne recherche que la satisfaction de son intérêt particulier, aboutissent à un résultat indépendant de la volonté de tous les individus, en réa­lisant l’ « esprit objectif » dans un Etat raisonnable; les socialistes allemands transformèrent cette doctrine et affirmèrent que les luttes entre classes se battant chacune pour leurs propres intérêts abou­tissent à un résultat indépendant de la volonté des classes, à la réali­sation d’une communauté raisonnable dans la société socialiste.

La révolution du prolétariat leur apparaissait comme le moyen de détruire l’ancienne société et de réaliser ainsi l’Etat raisonnable des philosophes, émancipation dont les philosophes seraient la tête, le prolétariat le bras. « La philosophie ne peut se réaliser sans abolir le prolétariat, le prolétariat ne peut s’abolir sans réaliser la philo­sophie.  » (3).

C’est ainsi qu’un socialisme spécifique d’intellectuels prit d’abord naissance. Ce socialisme d’intellectuels ne s’intéresse pas au mouve­ment de classe réel du prolétariat, dans la mesure où celui-ci vise «seulement» à améliorer la situation du prolétariat au sein de la société capitaliste. L’augmentation des salaires, le raccourcissement de la journée de travail, la protection de la santé de l’ouvrier, autant de questions vitales pour les ouvriers; le socialisme révolutionnaire intellectuel ne s’en soucie pas. Il ne s’intéresse à la lutte de classe réelle de la classe ouvrière que dans la mesure où elle fait sauter tout l’ordre social capitaliste et permet ainsi de réaliser les idéaux socia­liste-, de l’intelligentsia révolutionnaire. La lutte de classe du prolétariat apparaît ainsi comme un simple instrument pour réaliser les idéaux conçus par l’intelligentsia révolutionnaire, comme le simple bras de la philosophie.

Marx et Engels ont très vite dépassé cette phase du développement du socialisme révolutionnaire intellectuel. Ils ont vu que les luttes des classes n’étaient pas un simple moyen pour réaliser la philosophie, mais que la philosophie était simplement le reflet des luttes de classes, une simple arme des classes en lutte. « Le prolétariat n’a pas d’idéaux à réaliser « , dit Marx; autrement dit: sa mission historique n’est pas de réaliser les plans d’avenir de fondateurs de sectes socia­listes ou les idéaux de philosophes politiques. Le prolétariat n’entre en lutte que pour ses intérêts immédiats, pour un peu plus de pain, un peu plus de santé, un peu plus de liberté. Mais comme il se heurte dans sa lutte à la résistance de la bourgeoisie capitaliste et de son Etat, comme les lois naturelles du mode de production capitaliste lui-même ne cessent de détruire ce qu’il vient de conquérir par la lutte et le rejettent en arrière; comme ses intérêts vitaux entrent sans cesse en contradiction avec les intérêts vitaux de l’ordre social et politique du monde capitaliste, il doit finalement s’insurger contre ce monde capitaliste tout entier et chercher à le renverser dans la lutte révolutionnaire pour édifier son propre monde. Si le mouve­ment de classe réel du prolétariat, tel qu’il se développe à partir des conditions d’existence du prolétariat au sein de la société capita­liste, peut seul finalement renverser cette société, les socialistes qui

« ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence nette des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement pro­létarien » ne doivent pas s’isoler du mouvement réel du prolétariat pour ses objectifs économiques et politiques immédiats au sein de la société capitaliste, ni « prescrire son cours selon une recette doc­trinaire  » au mouvement de classe réel du prolétariat; ils doivent, de l’intérieur de ce mouvement réel, rendre consciente et ainsi encou­rager l’évolution immanente à ce mouvement : évolution qui va des luttes pour améliorer la situation économique et politique du prolé­tariat au sein de la société capitaliste à la lutte contre cette société elle-même. Comprendre cela, c’était dépasser le socialisme révolution­naire intellectuel pour adopter le point de vue du socialisme révolu­tionnaire prolétarien, c’était combler l’abîme qui avait séparé le socia­lisme du mouvement ouvrier. »

* Le sous titre n’existe pas dans le texte, nous le mettons pour cerner le sujet.

Une trouvaille de Robert Bibeau.

_________

(2) K. Marx: Theorien ülrer den 117ehmvert. Stuttgart, 1910, t. lII, p. 282. Traduction française: Hlistoire des doctrines économiques, Costes, 1950, t. III.

‘(3) K. Marx: Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hlegel. 1 d Costes, p. 707

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

avatar

Trouvailles

Sur la route rhizomatique de tout cheminement intellectuel apparaissent de temps en temps des trouvailles...

Une pensée sur “Socialisme révolution­naire intellectuel ou socialisme révolu­tionnaire prolétarien (Bauer)

  • avatar
    27 avril 2016 à 10 10 50 04504
    Permalink

    Quel texte extraordinaire

    Ici Marx et Engels donnent la plénitude de leur génie matérialiste dialectique.

    Je n’ai qu’une seule critique envers la théorie exprimée par Marx qu’OTTO BAUER a cité…

    Marx est encore empreint de l’idée que et je cite  » Les socialistes ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence nette des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement pro­létarien » et ne doivent pas s’isoler du mouvement réel du prolétariat « . Il y a encore dans ce segment de phrase l’idée que les socialistes – les communistes – les révolutionnaires prolétariens – sont extérieur à la classe – en dehors de la classe et qu’ils peuvent et doivent – de l’extérieur – prendre garde de ne pas s’isoler – se séparer – se scinder de la classe prolétarienne.

    Le drame de la gauche sectaire est entièrement incluse dans cette mystique que LÉNINE cristallisera comme pas un dans QUE FAIRE et dans la construction d’un Parti bolchévique telle une armée d’acier de professionnels révolutionnaires totalement coupé de la classe. Mao fera la même chose et construira une armée de paysans encadré par des « communistes » embrigadés dans l’armée du PCC hors de la classe prolétarienne (inexistante au demeurant en Chine de 1949)

    Les socialistes sont totalement dépendant du mouvement de la classe prolétarienne dont ils sont issus – qui les nourris de sa pensée, de son mouvement, de son action spontanée au départ de l’insurrection populaire que la classe prolétarienne transforme peu à peu en un mouvement conscient (opposée à spontanée) de classe à travers sa direction de classe dont elle se dote dans le cours même du mouvement révolutionnaire dialectiquement – la conscience montante appelant des structures organisationnelles qui elles entrainent le rehaussement de la conscience de classe du prolétariat.

    La finalité de ce processus étant que la classe et elle seule s’empare consciemment de tout le pouvoir – détruit l’État bourgeois – impose sa dictature sur l’ensemble de la société nouvelle comme phase transitoire vers le communisme. dans cette optique l’organisation prolétarienne n’est pas extérieur à la classe lui apportant son savoir et sa conscience (sic) mais partie intégrante de la classe issue de la classe et sous la dictature de la classe.

    Rien sans la classe – tout dans la classe prolétarienne.

    Le mouvement de la classe détermine la conscience de la classe – l’organisation de la classe matérialisant la conscience de la classe prolétarienne.

    Robert Bibeau. Producteur. Les7duQuebec.com

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *