Sur David Riazanov

Soviet_Union

[Aux lecteurs de Les 7 du Québec. Nous vous offrons ce texte complexe présentant l’ouvrage intitulé David Riaznov, marxiste et communiste, commenté par Michel Peyret, ce qui nous place en tant que lecteur de cet article au troisième rang – au troisième niveau d’abstraction.  Prenez donc garde, il y a sous-entendu les faits et la vie de David Riaznov, militant marxiste de l’opposition de gauche dans les années  1920-1930 (exécuté en 1938), il y a ce que l’auteur de la biographie raconte-interprète (Robert Camoin) et il y a finalement les commentaires critiques de Michel Peyret qui rapporte la publication (pas récente) de ce volume. Nous vous offrons ce texte afin que vous sachiez que dès 1920-1930 au sein même de la Révolution bolchévique il existait une opposition communiste de gauche qui prenait peu à peu conscience de l’impossibilité de la construction du mode de production communiste sur les ruines de la Russie féodale – arriérée – peu industrialisée – aux masses paysannes illettrées au prolétariat clairsemé.  Une révolution démocratique industrielle capitaliste s’imposait d’abord avant de songer à construire le socialisme puis le communisme. L’histoire de la lutte  des classes ne peut faire l’économie d’un stade de développement historique des modes de production en succession. Robert Bibeau. 2015].

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David Riazanov, contre la falsification du marxisme

« En juillet 1937, dit Robert Camoin, il était arrêté à nouveau à Saratov où il vivait comme professeur, tous ses papiers et livres brûlés. Au bout de 6 mois de captivité, il fut jugé à huis clos par un tribunal militaire en janvier 1938; à la suite d’un «procès» d’un quart d’heure, il fut condamné à mort pour «organisation terroriste trotskyste» et fusillé immédiatement dans le plus grand secret (sa femme ne sera pas informée de son exécution). Une partie des dirigeants du PC de Saratov furent eux aussi liquidés dans la même fournée. Entre temps son équipe à l’Institut avait été dispersée, le travail qu’elle menait «réorganisé»; la publication des Oeuvres de Marx et Engels s’était interrompue au onzième volume (sur la quarantaine prévue), etc. L’Académie communiste, destinée à former les futurs cadres de l’Etat, fut dissoute en 1936 dans l’Académie des Sciences. Rapidement le nom même de Riazanov, comme celui de toutes les victimes de la répression stalinienne, disparut des publications officielles… »

Reprenons avec Robert Camoin cette biographie.

Source :  Michel Peyret

«Robert Camoin «David Riazanov, marxiste et communiste»

(Hors commerce, février 2005) 157 p. Disponible chez l’auteur: Monteipdon,

63440 SAINT-PARDOUX.

Robert Camoin (qui publie la revue «Présence Marxiste») vient de sortir une biographie de Riazanov basée sur les sources disponibles en français. Il s’agit d’une véritable gageure, tant ces sources sont rares – y compris dans d’autres langues (1); par exemple le site internet Marxist.org qui fait de plus en plus office de référence ne donne que les quelques pages que Souvarine lui consacrait en 1931, ainsi qu’à l’Institut Marx-Engels, après la nouvelle de son arrestation et de sa déportation. Le résultat doit donc être jugé à l’aune de cette difficulté; on y trouve de nombreux détails ignorés de la carrière politique de ce grand révolutionnaire russe.

L’auteur a donné à sa brochure un titre quelque peu équivoque: «D. Riazanov, marxiste et communiste». C’est sans doute allusion à une phrase de Riazanov qu’il met en exergue: «Je ne suis pas bolchevik, ni menchevik, ni léniniste, je suis seulement marxiste, et par conséquent communiste» (souligné par nous); cette phrase est tiré d’un discours prononcé en 1924 lorsque l’Académie Socialiste dont il avait été un des fondateurs et dirigeants prit le nom de communiste et qui fut publié dans le Bulletin de celle-ci. Mais, à l’inverse de ce que disait Riazanov, le titre de Camoin a le gros inconvénient de laisser supposer qu’on puisse être marxiste sans être communiste…

L’auteur avertit le lecteur des limites de sa brochure, dues pour l’essentiel à la rareté des sources et donc au caractère fragmentaire des informations qu’il a recueillies; il s’agit d’une introduction à une véritable biographie, nous dit-il.

Malheureusement il y a des faiblesses qui tiennent à la méthode utilisée. Le texte est d’abord alourdi de détails biographiques de personnages divers et autres qui sont autant de digressions par rapport au sujet. Plus gênant, la masse de faits compilée l’auteur (et qui ne comportent pratiquement pas d’indications des sources) ne sont pas toujours resituées dans leur contexte, ce qui fait pourtant l’intérêt d’une biographie.

Prenons un exemple. En passant, Camoin affirme que c’est Riazanov qui a été à l’origine d’une cabale fameuse contre Trotsky en 1918: il accusa le chef de l’Armée rouge d’avoir fait fusiller 27 militaires, dont le commissaire politique Panteleiev, qui s’étaient enfuis lors de combats contre les Blancs dans la région de Kazan. Cette «affaire Panteleiev», montée en épingle par des éléments de ce qu’on appela «l’opposition militaire» (et plus particulièrement par le groupe dit de Tsaritsyne – la future Stalingrad – où Staline était à l’époque commissaire politique), pour battre en brèche les «spécialistes militaires» nommés par Trotsky, sera utilisée de façon récurrente contre ce dernier lors de chacune des luttes politiques ultérieures dans le parti. Il aurait été intéressant qu’on nous en dise un peu plus sur le rôle de Riazanov dans cette histoire.

Il faut aussi regretter le caractère, disons, unilatéral, de l’analyse de quelques textes dont nous parlerons plus bas: «Karl Marx et l’origine de l’hégémonie de la Russie en Europe» (1908), et «Communisme et mariage» (1926). De façon générale, l’auteur a une fâcheuse tendance à dériver vers l’hagiographie (quitte à contredire de façon péremptoire les auteurs qui contreviennent à sa reconstruction, sans pour autant apporter d’éléments en appui à ses affirmations). Il donne ainsi une image de Riazanov – qu’il surnomme le «Juvénal russe» du nom d’un poète romain moraliste, exilé pour ses satires de la décadence des moeurs, y compris chez l’empereur – qui paraît plutôt enjolivée.

 *  *  *

La vie de Riazanov correspond à celle d’un révolutionnaire russe de sa génération: militantisme sous les conditions difficiles du tsarisme, arrestations et déportations, exil en occident. Lénine écrit dans «La Maladie Infantile» que «pendant près d’un demi-siècle, de 1840 à 1890, en Russie, la pensée d’avant-garde, soumise au joug d’un tsarisme sauvage et réactionnaire sans nom, chercha avidement une théorie juste, en suivant avec un zèle et un soin étonnants chaque “dernier mot” de l’Europe et de l’Amérique en la matière. En vérité, le marxisme, seule théorie révolutionnaire juste, la Russie l’a payé d’un demi-siècle de souffrances et de sacrifices inouïs, d’héroïsme révolutionnaire sans exemple, d’énergie incroyable, d’abnégation dans la recherche et l’étude, d’expériences pratiques, de déceptions, de vérification, de confrontation avec l’expérience de l’Europe. Du fait de l’émigration imposée par le tsarisme, la Russie révolutionnaire s’est trouvée être dans la seconde moitié du XIXe siècle infiniment plus riche en relations internationales, infiniment mieux renseignée qu’aucun autre pays sur les formes et théories du mouvement révolutionnaire du monde entier». Au début du siècle, pendant la période préparatoire à la montée révolutionnaire «la presse de l’émigration pose théoriquement toutes les questions essentielles de la révolution.(…) Toutes les questions pour les quelles les masses ont combattu les armes à la main en 1905-1907 et en 1917-1920, on peut (et l’on doit) les retrouver sous forme embryonnaire, dans la presse de l’époque. Et entre ces trois tendances principales il existe, bien entendu, une infinité de formations intermédiaires, transitoires, bâtardes. Plus exactement: c’est dans la lutte des organes de presse, des partis, des fractions, des groupes, que se cristallisent les tendances idéologiques et politiques qui sont réellement des tendances de classe; les classes se forgent l’arme idéologique et politique dont elles ont besoin pour les combats à venir».

Où se trouvait Riazanov dans ces dures luttes fractionnelles? Certainement pas dans le camp bolchevik. La phrase prononcée en 1924 montre déjà qu’il voulait se situer «au dessus» des fractions: c’est en fait dans le camp menchevik qu’il se trouva d’abord. Lors du Congrès historique de 1903 qui vit la fracture entre bolcheviks et mencheviks, le petit groupe qu’il avait fondé («Borba», «La Lutte») fut cause d’un incident où Lénine voit le début des affrontements qui allaient suivre. Le Comité d’Organisation du Congrès avait refusé d’admettre ce groupe pour manque de représentativité (seules 4 personnes, toutes dans l’émigration, en faisaient partie); mais Riazanov ayant fait appel de cette décision, il fut défendu par les futurs mencheviks et on lui accorda, personnellement, un mandat consultatif, à la grande fureur de Lénine et Plekhanov. Les raisons de l’incident résident dans le fait que Riazanov et ses amis avaient rompu avec l’«Iskra» – le journal du parti – qui, dirigé par Lénine et Plekhanov, avait alors une ligne révolutionnaire intransigeante. Dans son intervention sur la question de l’admission du groupe «Borba», Trotsky déclara:

«Tous ceux qui sont intervenus en faveur de “Borba” ont fait la réserve que, personnellement, ils ne partagent pas les vues de ce groupe, et même qu’ils les jugent sans intérêt. Bref, chaque orateur a affirmé que ces vues pourraient présenter un intérêt pour quelqu’un d’autre, mais pas pour lui. Cependant le camarade Martynov a avancé un argument concret en faveur de l’admission du groupe “Borba”. Ce groupe est si faible, a-t-il dit que son admission ne causerait aucun risque de scission. Par conséquent une invitation au Congrès serait une sorte de certificat de faiblesse. Ce point de vue est inacceptable, bien sûr, même si la faiblesse de “Borba” est hors de question. Ce groupe est faible à la fois pratiquement et du point de vue moral et politique. En pratique parce qu’il n’a trouvé aucun comité qui lui donne un mandat. Du point de vue moral et politique, parce qu’il n’a jamais eu de position de principe, mais s’est toujours déterminé par la conjoncture du moment présent. Au moment de la lutte de l’«Iskra» contre l’économisme, le groupe «Borba» adopta une attitude conciliatrice. Il leur semblait que l’ «Iskra» exagérait les divergences. Quand le courant social-démocrate révolutionnaire prit le dessus, le groupe «Borba» effectua un demi-tour complet et, dans le livre de Riazanov, il accusa l’«Iskra» d’économisme. Un des représentants de la Social-démocratie révolutionnaire devint même un économiste typique [il s’agit de Lénine – NdlR], quoique très talentueux. C’est dans cette attitude de girouette que se trouve la racine de la faiblesse morale et politique  de “Borba”. Mais on ne doit pas recevoir de certificat pour une telle faiblesse. Elle demande plutôt une punition. Cette punition doit prendre la forme du refus de l’admission au Congrès. Une telle sentence servira non seulement  de condamnation morale de “Borba”, mais aussi d’avertissement pour tout autre groupe qui voudrait, dans des intérêts de carrière politique, imposer sa physionomie de groupe à travers les fissures idéologiques qui peuvent apparaître, en exploitant la situation tragique de notre parti» (2).

On comprend pourquoi Riazanov baptisa alors Trotsky «la massue de Lénine»! La suite du Congrès verra l’éclatement du bloc des partisans de Lénine: Trotsky se retrouva dans le camp des mencheviks («minoritaires») que Plekhanov, le père du marxisme russe, rejoignit au bout de quelques mois.

Pendant la révolution de 1905, Riazanov fut l’un des fondateurs du syndicat des cheminots et aussi député de la Douma; lors du reflux de la révolution, il est arrêté et déporté. Il s’évade et émigre en Autriche puis en Allemagne. Au moment de l’éclatement de la guerre mondiale, il ne suivit pas les chauvins comme Plekhanov arrivé au terme de sa dégénérescence politique, mais prit une position similaire à celle de Trotsky: contre la guerre, «pour une paix sans annexions», position durement critiquée par Lénine qui mettait en avant ledéfaitisme révolutionnaire.

Rentré en Russie après l’éclatement de la révolution de février, Riazanov, engagé dans le travail syndical et membre du groupe dit «interquartiers» (Miejrayon) dirigé par Trotsky, adhéra avec ce groupe en juillet 1917 au parti bolchevik où il occupa aussitôt des responsabilités importantes. Il fit partie de ceux qui, au contraire de Trotsky et de Lénine, refusèrent de boycotter les élections au «pré-parlement»; élu, il y devint le leader de la fraction bolchevique. Partisan de Zinoviev et Kamenev quand ceux-ci s’opposèrent à l’insurrection, il fut hostile après la prise du pouvoir à la dissolution de l’Assemblée constituante (mesure que tous les démocrates n’ont jamais pardonnée aux bolcheviks) et il se prononçait pour un «gouvernement unitaire des partis socialistes». Par la suite il manifesta encore à plusieurs reprises des désaccords importants avec l’orientation de Lénine. Il faut citer en particulier son opposition à la paix de Brest-Litovsk; il démissionna du parti en mars 1918 en signe de protestation, et il n’y revint qu’en novembre, après l’éclatement de la révolution allemande.

On peut aussi relever ses interventions intempestives sur la question syndicale en 1920 et 1921 qui lui valurent d’être relevé de ses fonctions dans ce domaine; ou sa surenchère sur l’interdiction des fractions au Xe Congrès du parti. Au point que Lénine l’aurait un jour comparé à un «ulcère» avec lequel le parti était condamné à vivre!

Trotsky écrira en 1930, à la nouvelle de son arrestation: «En la personne de Riazanov, nous avons un homme qui pendant plus de 40 ans a participé au mouvement révolutionnaire; et chaque étape de son activité est, d’une façon ou d’une autre, entrée dans l’histoire du parti du prolétariat. Riazanov a eu de sérieuses divergences avec le parti a diverses époques, y compris du temps de Lénine, ou plutôt précisément du temps de Lénine, quand Riazanov prenait activement part à l’élaboration de la politique au jour le jour. Dans l’un de ses discours, Lénine a ouvertement parlé du côté fort de Riazanov et de son côté faible. Lénine ne voyait pas en Riazanov quelqu’un de politique. Quant à son côté fort, Lénine avait à l’esprit son idéalisme, son profond dévouement à la doctrine de Marx, son érudition exceptionnelle, son honnêteté dans les questions de principe, son intransigeance dans la défense de Marx et Engels. C’est précisément pour cela que le parti plaça Riazanov à la tête de l’Institut Marx-Engels qu’il avait lui-même créé» (3).

Si Riazanov fut un membre actif du Comité Exécutif Central des Soviets jusqu’en 1928, après la disparition de Lénine, il n’intervint pratiquement plus dans la vie du parti. Il ne soutint pas l’opposition de gauche en 23, ni l’opposition unifiée en 26 (4). Il consacra l’essentiel de son activité à ce qui reste sa contribution majeure au mouvement prolétarien: non pas son action politique proprement dite, mais son travail d’exhumation et de publication des textes de Marx et Engels laissés de côté ou cachés par les réformistes.

Dès l’époque de son séjour dans l’immigration en Allemagne, Riazanov avait commencé à travailler sur les archives de Marx et d’Engels grâce aux contacts qu’il avait pu nouer avec les dirigeants sociaux-démocrates (de Kautsky, Bebel, etc., à Lafargue). Les autorités de la Social-Démocratie allemande lui confièrent même la tâche de continuer la publication des oeuvres de Marx-Engels à la suite de Mehring, mais seuls 2 tomes purent paraître avant la guerre. Dans le cadre d’un travail sur l’histoire de la Première Internationale, il avait obtenu que Bebel (le chef du parti allemand) contraigne Bernstein (l’exécuteur testamentaire d’Engels) à lui prêter les lettres de Marx et Engels relatifs à cette période (il en fera en cachette une reproduction photostatique); en effet la version publiée de cette correspondance avait été censurée par «les deux saintes-nitouches» (Bernstein et Mehring) qui l’avait préparée, au point, selon lui, de la faire ressembler «à des épîtres de bonne soeur»; «si les éditeurs de la correspondance ont tout fait pour sauver le prestige du vieux Liebknecht [l’un des fondateurs et dirigeants du parti allemand, régulièrement traité d’âne par Marx et Engels – NdlR] ou de Lassalle, en reformulant les expressions un peu fortes, ils n’ont eu aucun ménagement pour la vie privée de Marx».

Le parti bolchevik confiera à Riazanov, qui avait déjà fondé un centre d’archives marxistes, le soin d’organiser la recherche et la publication des textes inédits de Marx et d’Engels: de là naîtra l’Institut Marx-Engels qui joua sous sa direction un rôle irremplaçable dans la connaissance de textes marxistes ignorés car dissimulés pendant des décennies par les pontifes de la social-démocratie. C’est Riazanov lui-même, grâce à son irrésistible obstination, et en faisant jouer ses liens d’avant guerre avec les responsables socialistes, qui put découvrir des manuscrits que l’on croyait perdus ou qui étaient tout simplement inconnus. Il a raconté comment entre autres, morceau par morceau, il avait pu arracher à Bernstein le manuscrit de l’«Idéologie allemande» que ce dernier prétendait ne pas avoir (5). Il découvrit et récupéra aussi une masse énorme de manuscrits économiques de Marx préparatoires à la rédaction du «Capital» (les «Grundrisse», notamment) ou le manuscrit de «Dialectique de la nature» d’Engels.

On lui doit aussi la publication d’un document politique fondamental: la version complète de l’Introduction d’Engels aux «Luttes de classes en France» de Marx. Cette introduction est le dernier texte publié par Engels avant sa mort, et il fut longtemps considéré comme son testament politique par la social-démocratie parce qu’il paraissait abandonner toute perspective de prise du pouvoir par la violence. Or Riazanov établit que ce texte d’Engels, qui avait déjà été par lui grandement atténué à la demande des dirigeants socialistes allemands en raison d’un risque de promulgation de nouvelles lois antisocialistes, avait été complètement trafiqué par les mêmes pour en faire une défense de la légalité à la grande fureur d’Engels. Jusqu’à ce que Riazanov publie en 1926 la version complète, les réformistes, Bernstein qui détenait le manuscrit complet en tête, ne cessaient pas de vanter le soi-disant changement d’orientation d’Engels, présentant celui-ci comme le premier à avoir révisé les positions de Marx! Il était politiquement de première importance de faire tomber cette caution que semblait donner Engels lui-même au reniement de la révolution par le réformisme et qui faisait dire à Rosa Luxemburg, parlant de ce texte au congrès de fondation du Parti communiste d’Allemagne: «Je ne veux pas dire qu’Engels à cause de cet écrit s’est rendu complice de tout le cours de l’évolution ultérieure en Allemagne, je dis simplement: c’est là un document rédigé de manière classique pour la conception qui était vivante dans la social-démocratie allemande ou plutôt qui l’a tué». Le texte non censuré publié par Riazanov démontre qu’Engels en réalité n’avait en rien abandonné la perspective révolutionnaire et insurrectionnelle.

Par exemple, à propos des barricades, Engels écrivait que les conditions de leur succès dans les révolution antérieures avaient disparu. Mais dans le passage suivant supprimé par les dirigeants sociaux-démocrates il disait: «Cela signifie-t-il qu’à l’avenir le combat de rue ne jouera plus aucun rôle? Pas du tout. (…) A l’avenir (…) l’entreprendra-t-on plus rarement au début d’une grande révolution qu’au cours du développement de celle-ci, et il faudra le soutenir avec des forces plus grandes. Mais alors celles-ci, comme dans toute la grande révolution française, le 4 septembre et le 31 octobre 1870 à Paris, préféreront sans doute l’attaque ouverte à la tactique passive de la barricade». Riazanov s’exclame qu’il s’agit d’une «véritable prophétie de l’expérience de la révolution d’Octobre!» (6).

Riazanov publia et rédigea les préfaces et les notes de nombreux textes de Marx et Engels, dans le cadre de la première édition complète de leurs oeuvres qui était projetée; il dirigea aussi la publication des oeuvres complètes de Plekhanov ainsi que les oeuvres d’autres théoriciens marxistes comme Kautsky ou Lafargue, des matérialistes, etc. Il continuait à se rendre en Europe pour organiser le travail de recherche ou de reproduction de textes. Outre les employés qui travaillaient à Moscou (7), l’Institut avait des correspondants à l’étranger chargés de faire l’inventaire des bibliothèques et collections existantes, d’acheter les textes qui se trouvaient à vendre, etc.

Le régime ne semblait pas lui mégoter les honneurs: en 1929 il fut élu à l’Académie des sciences (8); en mars 1930 pour ses soixante ans, la Pravda et les Izvestia lui consacrèrent des articles dithyrambiques, il fut décoré de l’ordre du Drapeau Rouge du Travail et un livre fut publié en l’honneur du «meilleur des marxologues» (c’est Riazanov qui avait créé ce néologisme), composé d’articles d’hommages des organes dirigeants du parti, de l’Etat, de l’Internationale et de diverses personnalités.

Un an plus tard, en février 31, il était mis en cause dans le premier des procès de Moscou (le procès dit des mencheviks) par l’un des accusés (qui avait travaillé à l’Institut) pour avoir prétendument caché des documents mencheviks. Cette mince accusation suffit pour qu’il soit arrêté, exclu du parti pour «conspiration» et déporté à Saratov, tandis que les mêmes journaux qui l’avaient encensé quelques mois auparavant l’accusaient d’être un «falsificateur» et un «agent du menchévisme contre-révolutionnaire»

En juillet 1937, il était arrêté à nouveau à Saratov où il vivait comme professeur, tous ses papiers et livres brûlés. Au bout de 6 mois de captivité, il fut jugé à huis clos par un tribunal militaire en janvier 1938; à la suite d’un «procès» d’un quart d’heure, il fut condamné à mort pour «organisation terroriste trotskyste» et fusillé immédiatement dans le plus grand secret (sa femme ne sera pas informée de son exécution). Une partie des dirigeants du PC de Saratov furent eux aussi liquidés dans la même fournée. Entre temps son équipe à l’Institut avait été dispersée, le travail qu’elle menait «réorganisé»; la publication des Oeuvres de Marx et Engels s’était interrompue au onzième volume (sur la quarantaine prévue), etc. L’Académie communiste, destinée à former les futurs cadres de l’Etat, fut dissoute en 1936 dans l’Académie des Sciences. Rapidement le nom même de Riazanov, comme celui de toutes les victimes de la répression stalinienne, disparut des publications officielles.

Quelle est la raison de cette répression apparemment aussi ignoble qu’absurde? Camoin a le tort de reprendre l’explication banale: la rancune de l’orgueilleux dictateur Staline qui n’aurait pas digéré que Riazanov n’affiche pas sa photo au dessus de son bureau!

 En fait il ne s’agissait pas d’une question personnelle, mais d’un drame d’une bien plus grande portée. La victoire de la contre-révolution en Russie ne pouvait tolérer l’existence d’une institution occupée à diffuser des textes vraiment marxistes, alors qu’il lui fallait trafiquer ceux-ci pour se justifier! La falsification stalinienne du marxisme passait inévitablement par la liquidation de tous ceux dont l’activité était justement de présenter le marxisme authentique en le dégageant de toutes les falsifications.

«Ces dernières années, écrivait Trotsky dans l’article dont nous avons déjà cité un extrait, il s’était retiré de la vie politique active. En un certain sens, il partageait le sort de nombre de membres anciens du parti qui, le coeur au désespoir, s’étaient retirés de la vie interne du parti pour s’enfermer dans un travail économique et culturel. Ce n’est que cette résignation qui avait permis à Riazanov de prémunir l’Institut des dévastations de toute la période d’après Lénine».

 Mais cette «résignation» ou cette «prudence» («trop de prudence») qu’évoque Trotsky, ne pouvaient que très momentanément protéger Riazanov, l’Institut et le marxisme. En 1929 ce dernier se serait exclamé: «ils n’ont pas besoin de marxistes au Bureau Politique!».

 En réalité, ils n’en avaient besoin ni au Bureau Politique, ni ailleurs: la seule place que réservait la contre-révolution aux marxistes se trouvait dans les camps et devant les pelotons d’exécution.»

Les droits d’auteurs de ce texte appartiennent aux instances concernées. Il est publié ici, sur un espace citoyen sans revenu et libre de contenu publicitaire, à des fins strictement documentaires et en complète solidarité envers son apport intellectuel, éducatif et progressiste.

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2 pensées sur “Sur David Riazanov

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    25 mars 2015 à 11 11 26 03263
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    S’il y avait eu une « Une révolution démocratique industrielle capitaliste » avant le socialisme en Russie, il n’y aurait jamais eu d’Union Soviétique, point final. Car le capitalisme russe aurait été aussitôt inféodé au capitalisme international et le pays aurait été mis en coupe réglé par ce dernier et ses compradors locaux. Les villages seraient restés sous la domination des mafieux locaux (à l’image, dans notre littérature québécoise, de Séraphin Poudrier) et la misère noire de l’époque tsariste (qui n’avait aboli le servage qu’en 1870) se serait alors perpétué jusqu’à aujourd’hui.

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    27 mars 2015 à 0 12 15 03153
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    Peut-être qu’effectivement, la révolution communiste était impossible dans la Russie arrièrée de 1917, mais comme il n’y avait pas de Robert Bibeau pour le lui rappeler, elle l’a fait.

    D’ailleurs, cette histoire de passage obligatoire par un capitalisme industriel, c’était exactement la position du défaitiste Boukharine.

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